Il se traîna sur les genoux. (Page 141.)Il se traîna sur les genoux. (Page 141.)
—Non, mais elle sera inquiète. Je ne l'embrasserai pas: partons. Chemin faisant, nous trouverons un motif à lui donner de mon absence et un exprès à lui envoyer.
—Ce serait fort dangereux pour elle et pour nous, reprit le moine. Laissez-moi faire: c'est cinq minutes de retard, mais il le faut.»
Il rejoignit la princesse, et lui parla ainsi en présence du marquis:
«Carmelo est caché dans notre couvent; il est dans les meilleurs sentiments pour Votre Altesse et pour Michel. Il veut se réconcilier avec lui ayant de partir pour une longue expédition que nécessite l'affaire de l'abbé Ninfo et les rigueurs ombrageuses de la police depuis ce moment-là. Il a aussi quelques services à demander à son frère. Permettez donc que nous partions ensemble, et si nous étions observés, ce qui est fort possible, je garderais Michel au couvent jusqu'à ce qu'il pût en sortir sans danger. Fiez-vous à la prudence d'un homme qui connaît ces sortes d'affaires. Michel passera la nuit peut-être au couvent, et quand il resterait plus longtemps, ne vous alarmez pas, et surtout ne l'envoyez pas chercher; ne nous adressez aucun message qui pourrait être intercepté et nous faire découvrir donnant asile et protection au proscrit. Que Votre Altesse me pardonne de ne pouvoir en dire davantage pour la rassurer. Le temps presse!»
Quoique fort effrayée, Agathe cacha son émotion, embrassa Michel, et le reconduisit jusqu'à la sortie du parc; puis elle l'arrêta:
«Tu n'as point d'argent sur toi, dit-elle; Carmelo peut en avoir besoin pour sa fuite. Je cours t'en chercher.
—Les femmes pensent à tout, dit Fra-Angelo; j'allais oublier le plus nécessaire.»
Agathe revint avec de l'or et un papier qui portait sa signature, et que Michel pouvait remplir à son gré, pour servir de mandat à son frère. Magnani venait d'arriver. Il devina, à l'agitation de la princesse et aux adieux que lui faisait Michel, en la rassurant, qu'il y avait un danger réel que l'on cachait à cette tendre mère.
«Est-ce que je vous serai nuisible si je vous accompagne? demanda-t-il au moine.
—Tout au contraire! dit le moine, tu peux nous être fort utile au besoin. Viens!»
Agathe remercia Magnani par un des regards de l'amour maternel qui sont plus éloquents que toutes les paroles.
Le marquis eût voulu se joindre à eux, mais Michel s'y opposa.
Ils aperçurent ceux qu'ils cherchaient (Page 142.)Ils aperçurent ceux qu'ils cherchaient (Page 142.)
«Nous rêvons des dangers chimériques, dit-il en riant, mais s'il y en avait pour moi, il y en aurait pour ma mère; votre place est auprès d'elle, mon ami. Je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde!... Ne voilà-t-il pas des adieux bien solennels pour une promenade au clair de la lune jusqu'à Bel-Passo?»
MARCHE NOCTURNE.
Quand ils furent à cent pas du parc, Michel, qui voulait bien exposer son existence, mais non pas celle du fiancé de Mila dans une affaire à laquelle celui-ci était étranger et n'avait aucun devoir de conscience et de famille à remplir, pria le jeune artisan de s'en retourner à Catane. Ce n'était pas l'opinion de Fra-Angelo. Fanatique dans ses amitiés comme dans son patriotisme, il trouvait en Magnani un secours providentiel. C'était un robuste et brave champion de plus, et leur troupe était si restreinte! Magnani valait trois hommes à lui seul; le ciel l'avait envoyé à leur aide, il fallait profiter de son grand cœur et de son dévouement à la bonne cause.
Tout en marchant vite, ils discutèrent chaudement. Michel reprochait au moine son prosélytisme inhumain en cette circonstance; le moine reprochait à Michel de ne pas vouloir les moyens en voulant la fin. Magnani termina ce débat par une fermeté invincible. «J'ai très-bien compris dès l'abord, dit-il, que Michel s'engageait dans une affaire plus sérieuse qu'on ne le disait à sa mère. Mon parti a été pris. J'ai fait à madame Agathe, en un autre moment, une promesse sacrée: c'est de ne jamais abandonner son fils à un danger que je pourrais partager avec lui. Je tiens à mon serment, et, que Michel le veuille ou non, je le suivrai où il ira. Je ne vois pas qu'il y ait d'autre moyen de m'en empêcher que de me faire sauter la cervelle ici. Choisissez, d'endurer ma société ou de me tuer, Michel...
—C'est bien! c'est bien! dit le moine; mais silence, enfants! Le pays se couvre, et il ne faut point parler le long des enclos. D'ailleurs, on marche moins vite quand on dispute. Ah! Magnani, tu es un homme!»
Magnani marchait au danger avec une bravoure froide et triste. Il ne se sentait point complétement heureux par l'amour; un besoin d'émotions violentes le poussait au hasard, vers quelque but extrême qui lui apparaissait vaguement comme une transformation de son existence présente et une rupture décisive avec les incertitudes et les langueurs de son âme.
Michel était résolu plutôt que tranquille. Il savait bien qu'il était entraîné par un fanatique au secours d'un homme peut-être aussi dangereux qu'utile à la cause du bien. Il savait qu'il y risquait lui-même une existence plus heureuse et plus large que celle de ses compagnons; mais il n'hésitait pas à faire acte de virilité dans une pareille circonstance. Le Piccinino était son frère, et quoiqu'il n'éprouvât pour lui qu'une sympathie mêlée de défiance et de tristesse, il comprenait son devoir. Peut-être aussi était-il devenu déjà assezprincepour ne pas supporter l'idée que le fils de son père pût périr au bout d'une corde, avec une sentence d'infamie clouée à la potence. Son cœur se serrait pourtant à l'idée des douleurs de sa mère s'il succombait à une si téméraire entreprise; mais il se défendait de toute faiblesse humaine et marchait comme le vent, comme s'il eût espéré combler, par l'oubli, la distance qu'il se hâtait de mettre entre Agathe et lui.
Le couvent n'était nullement soupçonné ou surveillé, puisque le Piccinino n'y était point, et que la police du Val savait très-bien qu'il avait passé le Garreta pour s'enfoncer dans l'intérieur de l'île. Fra-Angelo avait supposé des dangers voisins pour empêcher la princesse de croire à des dangers éloignés plus réels.
Il fit entrer ses jeunes compagnons dans sa cellule et les aida à se travestir en moines. Ils se répartirent l'argent, le nerf de la guerre, comme disait Fra-Angelo, afin qu'un seul ne fût pas gêné par le poids des espèces. Ils cachèrent sous leurs frocs des armes bien éprouvées, de la poudre et des balles. Leur déguisement et leur équipement prirent quelque temps; et là, Fra-Angelo qui était préservé par une ancienne expérience des dangers de la précipitation, examina tout avec un sang-froid minutieux. En effet, la liberté de leurs mouvements et de leurs actions reposait tout entière sur l'apparence extérieure qu'ils sauraient donner à leurs individus. Le capucin arrangea la barbe de Magnani, peignit les sourcils et les mains de Michel, changea le ton de leurs joues et de leurs lèvres par des procédés connus dans son ancienne profession, et avec des préparations si solides qu'elles pouvaient résister à l'action de la pluie, de la transpiration et du lavage forcé que la police emploie souvent en vain pour démasquer ses captures.
Quant à lui-même, le véritable capucin ne prit aucun soin de tromper les yeux sur son identité. Il lui importait peu d'être pris et pendu, pourvu qu'il sauvât auparavant le fils de son capitaine. Et puisqu'il s'agissait, pour y parvenir, de traverser le pays sous l'extérieur de gens paisibles, rien ne convenait mieux que son habit et sa figure véritables au rôle qu'il s'était assigné.
Quand les deux jeunes gens furent tout à fait arrangés, ils se regardèrent avec étonnement l'un et l'autre. Ils avaient peine à se reconnaître, et ils comprirent comment le Piccinino, plus expert encore que Fra-Angelo dans l'art des travestissements, avait pu sauver jusque là sa personnalité réelle à travers toutes ses aventures.
Et quand ils se virent montés sur de grandes mule maigres et ardentes, d'un aspect misérable, mais d'une force à toute épreuve, ils admirèrent le génie du moine, et lui en firent compliment.
«Je n'ai pas été seul à faire si vite tant de choses, leur répondit-il avec modestie; j'ai été vigoureusement et habilement secondé, car nous ne sommes pas seuls dans notre expédition. Nous rencontrerons des pèlerins de différentes espèces sur le chemin que nous allons suivre. Enfants, saluez très-poliment tous les passants qui vous salueront; mais gardez-vous de dire un mot à qui que ce soit sans avoir regardé de mon côté. Si un accident imprévu nous séparait, vous trouveriez d'autres guides et d'autres compagnons. Le mot de passe est celui-ci:Amis, n'est-ce pas ici la route de Tre-Castagne?Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est la route tout opposée, et que nul autre que vos complices ne vous adressera une question aussi niaise. Vous répondrez cependant, par prudence, et comme en vous jouant:Tout chemin conduit à Rome.Et vous ne prendrez confiance entière que lorsqu'on aura ajouté:Par la grâce de Dieu le père.N'oubliez pas! ne vous endormez pas sur vos mules; ne les ménagez pas. Nous avons des relais en route; pas un mot qui ne soit dit à l'oreille l'un de l'autre.»
Dès qu'ils se furent enfoncés dans la montagne, ils firent prendre à leurs mules une allure très-décidée, et franchirent plusieurs milles en fort peu de temps. Ainsi que Fra-Angelo le leur avait annoncé, ils firent diverses rencontres avec lesquelles les formules convenues furent échangées. Alors, le capucin s'approchait de ces voyageurs, leur parlait bas, et on se remettait en marche, en observant assez de distance pour n'avoir pas l'air de voyager ensemble, sans toutefois se mettre hors de la portée de la vue ou de l'ouïe.
Le temps était magnifiquement doux et lumineux à l'entrée des montagnes. La lune éclairait les masses de rochers et les précipices les plus romantiques; mais, à mesure qu'ils s'élevèrent dans cette région sauvage, le froid se fit sentir et la brume voila l'éclat des astres. Magnani était perdu dans ses pensées; mais le jeune prince se laissait aller au plaisir enfantin des aventures, et, loin de nourrir et de caresser, comme son ami, quelque sombre pressentiment, il s'avançait plein de confiance en sa bonne étoile.
Quant au moine, il s'abstenait de penser à quoi que ce soit d'étranger à l'entreprise qu'il dirigeait. L'œil attentif et perçant, l'oreille ouverte au moindre bruit, il veillait encore sur le moindre mouvement, sur la moindre attitude de corps de ses deux compagnons. Il les eût préservés du danger de s'endormir et de faire des chutes au premier relâchement de la main qui tenait les rênes, au moindre balancement suspect des capuchons.
Au bout de quinze milles, ils changèrent de mules dans une sorte d'ermitage qui semblait abandonné, mais où ils furent reçus dans l'obscurité par de prétendus muletiers, auxquels ils demandèrent la route du fameux village deTre-Castagne, et qui leur répondirent, en leur serrant la main et en leur tenant l'étrier, quetout chemin mène à Rome. Fra-Angelo distribua de l'argent, de la poudre et des balles, qu'il portait dans son sac de quêteur, à tous ceux qu'il rencontra nantis de cet éloquent passe-port; et quand ils touchèrent au but de leur voyage, Michel avait compté une vingtaine d'hommes de leur bande, tant muletiers que colporteurs, moines et paysans. Il y avait même trois femmes: c'était de jeunes gars dont la barbe n'avait pas encore poussé, et dont la voix n'était pas encore faite. Ils étaient fort bien accoutrés et jouaient parfaitement leurs rôles. Ils devaient servir d'estafettes ou de vedettes au besoin.
Voici quelle était la situation du Piccinino et comment il avait été fait prisonnier. Le meurtre de l'abbé Ninfo avait été accompli et proclamé avec une témérité insensée tout à fait contraire aux habitudes de prudence du jeune chef. Tuer un homme et s'en vanter par une inscription laissée sur le lieu même, au lieu de cacher son cadavre et de faire disparaître tout indice de l'événement, comme cela était si facile dans un pays comme l'Etna, c'était certainement un acte de désespoir et comme un défi jeté à la destinée dans un moment de frénésie. Cependant Carmelo, ne voulant pas se fermer à jamais sa chère retraite de Nicolosi, l'avait laissée bien rangée au cas d'une enquête qui amènerait des visites domiciliaires. Il avait promptement démeublé son riche boudoir et caché tout son luxe dans un souterrain situé sous sa maison, dont il était à peu près impossible de trouver l'entrée et de soupçonner l'existence. Enfin, au lever du soleil, il s'était montré, tranquille et enjoué, dans le bourg de Nicolosi, afin de pouvoir faire constater sonalibi, si, prenant à la lettre la déclaration écrite sur le socle de la croix duDestatore, la police venait à avoir des soupçons sur lui et à s'enquérir de ce qu'il avait fait à cette heure. Le meurtre de l'abbé Ninfo avait été accompli au moins deux heures auparavant.
Tout cela fait, Carmelo s'était montré à cheval, dans le bourg, faisant quelques provisions pour un voyage de plusieurs journées, et disant à ses connaissances qu'il allait voir des terres à affermer dans l'intérieur de l'île.
Il était parti pour les monts Nébrodes, au nord de laSicile, résolu d'y passer quelques jours chez des affiliés de sa bande, afin de laisser écouler le temps des enquêtes et des recherches autour de Catane. Il connaissait les allures de la police du pays: ardentes et farouches au premier moment, craintives et fourbes au second, ennuyées et paresseuses au troisième.
Mais l'affaire de la croix duDestatoreavait ému le pouvoir plus qu'un assassinat ordinaire. Celui-là avait un caractère politique et se trouvait lié à la nouvelle du moment, la déclaration d'Agathe et l'apparition de son fils sur la scène du monde. Des ordres rapides et sévères avaient été donnés sur tous les points. Carmelo ne se trouva point en sûreté dans les montagnes, d'autant plus que son acolyte, le faux Piccinino, l'y avait rejoint, et attirait sur lui tout le danger des poursuites. Carmelo ne voulait point abandonner cet homme farouche et sanguinaire, qui lui avait donné des preuves d'un dévouement sans bornes, d'une soumission aveugle, et qui consentait à jouer son rôle jusqu'au bout avec une audace pleine d'orgueil et de persévérance.
Il résolut donc de le faire évader avant de songer à sa propre sûreté. Le faux Piccinino, dont le vrai nom étaitMassari, ditVerbum-Caro, parce qu'il était natif du village de ce nom, avait une bravoure à toute épreuve, mais aussi peu d'habileté qu'un buffle en fureur. Carmelo gagna la mer avec lui, et s'occupa de trouver une barque pour le faire passer en Sardaigne. Mais, malgré la prudence qu'il apporta dans cette tentative, le pilote les trahit et les livra comme contrebandiers aux douaniers de la côte. Verbum-Caro se défendit comme un lion, et ne tomba qu'à moitié mort dans les mains de ses ennemis. Carmelo fut assez légèrement blessé, et tous deux furent conduits au premier fort pour être confiés à une brigade decampieri, parmi lesquels se trouvèrent deux hommes qui reconnurent le faux Piccinino pour l'avoir vu dans un engagement sur un autre point de l'île. Ils firent leur déclaration au magistrat de Céfalù, et l'on se réjouit d'avoir mis la main sur le fameux chef de la bande redoutée. Le vrai Piccinino ne passa que pour un de ses complices, bien que Verbum-Caro protestât qu'il ne le connaissait que depuis trois jours, et que c'était un jeune pêcheur qui voulait passer avec lui en Sardaigne pour ses affaires.
Carmelo répondit avec une présence d'esprit et un talent d'imposture qui l'eussent fait relâcher dans tout autre moment; mais les esprits étaient en émoi: on décida qu'il serait envoyé à Catane avec son dangereux compagnon pour voir son affaire éclaircie, et on les confia à une brigade de gendarmerie qui leur fit prendre la route de Catane en descendant par l'intérieur des montagnes jusqu'à la route du centre, qu'on jugeait plus sûre.
Cependant, les campieri furent attaqués aux environs de Sperlinga par quelques bandits qui avaient déjà appris l'arrestation des deux Piccinino; mais, au moment où les prisonniers allaient être délivrés, un renfort imprévu vint à l'aide des campieri, et mit les bandits en fuite. Ce fut pendant cette action que le Piccinino eut l'adresse de faire tomber à quelque distance un papier roulé autour d'un caillou qu'il tenait prêt pour la première occasion. Malacarne, qu'il avait reconnu parmi ses libérateurs, était un homme actif, intelligent et dévoué, un ancien brave de son père et un fidèle ami de Fra-Angelo. Le billet fut ramassé et porté à son adresse avec des renseignements précieux.
Dans la crainte bien fondée, comme l'on voit, d'une attaque dans les monts Nébrodes, pour la délivrance du Piccinino, les autorités de Céfalù avaient essayé de cacher l'importance de cette capture, et l'escorte des prisonniers ne s'en était pas vantée en partant. Mais ces mêmes autorités avaient dépêché un exprès à Catane pour demander qu'on envoyât un détachement de soldats suisses au-devant de l'escorte jusqu'à Sperlinga, où l'on s'arrêterait pour les attendre. Les bandits de la montagne, qui étaient aux aguets, avaient assassiné le courrier; et, s'étant assurés, par l'examen de ses dépêches, que le prisonnier était bien leur chef, ils avaient essayé, comme on l'a vu, de l'arracher des mains de l'escorte.
Le mauvais succès de cette tentative ne les avait pas rebutés. Carmelo était l'âme de leur destinée. Sa direction intelligente, son activité, l'esprit de justice tantôt sauvage, tantôt chevaleresque qui présidait à ses décisions envers eux, et un prestige énorme attaché à son nom et à sa personne, le leur rendaient aussi sacré que nécessaire. C'était l'avis unanime parmi eux, et parmi un grand nombre de montagnards, qui, sans le connaître, et sans le servir immédiatement, se trouvaient fort bien d'un échange de services avec lui et les siens, que le Piccinino mort, la profession de bandit n'était plus soutenable, et qu'il ne restait plus aux héros d'aventures qu'à se faire mendiants.
Malacarne rassembla donc quelques-uns de ses compagnons près de Sperlinga, et fit parvenir aux deux Piccinino l'avis qu'ils eussent à se faire bien malades, afin de rester là le plus possible, ce qui n'était pas difficile, car Verbum-Caro était dangereusement blessé, et, dans les efforts désespérés qu'il avait faits pour rompre ses liens, au moment de l'engagement dans la montagne, il avait rouvert sa plaie et perdu encore tant de sang, qu'il avait fallu le porter jusqu'à Sperlinga. En outre, lescampierisavaient qu'il était de la plus grande importance de l'amener vivant, afin qu'on pût tenter de lui arracher des révélations sur le meurtre de Ninfo et l'existence de sa bande.
Aussitôt que Malacarne eut pris ses dispositions, il dit à ses compagnons, qui n'étaient encore qu'au nombre de huit, de se tenir prêts, et, montant sur le cheval du courrier assassiné, après l'avoir rasé de manière à le rendre méconnaissable, il traversa le pays en ligne droite, jusqu'à Bel-Passo, avertissant sur son passage tous ceux sur lesquels il pouvait compter, de s'armer également et de l'attendre au retour. Secondé par Fra-Angelo, il passa six heures sur l'Etna à rassembler d'autres bandits, et, enfin, la seconde nuit après l'arrivée des prisonniers à Sperlinga, une vingtaine d'hommes résolus et exercés à ces sortes de coups de main, se trouvaient en marche vers la forteresse ou cantonnés au pied du rocher sur lequel elle est assise.
Fra-Angelo, le jeune prince de Castro-Reale et le fidèle Magnani venaient, en outre, pour diriger l'expédition, le premier en qualité de chef, car il connaissait le pays et la localité mieux que personne, ayant déjà enlevé cette bicoque en de meilleurs jours avec leDestatore; les deux autres en qualité de lieutenants, jeunes seigneurs du bon parti, forcés de garder l'anonyme, mais riches et puissants. Ainsi parlait Fra-Angelo, qui savait bien qu'il faut à la fois du positif et de la poésie pour stimuler des hommes qui combattent contre les lois.
Quand Fra-Angelo et ses amis quittèrent leurs montures pour s'enfoncer dans les âpres rochers de Sperlinga, ils purent compter leurs hommes, et ils apprirent qu'une vingtaine de paysans se tenaient épars à peu de distance, auxiliaires prudents qui les seconderaient aussitôt qu'ils verraient la chance se montrer favorable; hommes vindicatifs et sanguinaires, d'ailleurs, qui avaient bien des souffrances à faire expier à l'ennemi, et qui savaient faire prompte et terrible justice quand il n'y avait pas trop de danger à courir.
Néanmoins, une partie de la bande commençait à se démoraliser lorsque le moine arriva. Le lieutenant descampieri, qui gardait les prisonniers, avait envoyé demander dans la journée, àCastro-Giovanni, un nouveau renfort, qui devait arriver avec le jour. Cet officier s'inquiétait de ne pas voir arriver les Suisses, qu'il attendait avec impatience. L'esprit de la population ne le rassurait point. Peut-être s'était-il aperçu de quelque mouvement des bandits dans la montagne et de leurs accointances avec certaines gens de la ville. Enfin, il avait peur, ce que le moine regardait comme un gage de la victoire, et il avait donné l'ordre du départ pour le jour même, aimant mieux voir, disait-il, un misérable comme le Piccinino rendre son âme au diable sur le grand chemin, que d'exposer de braves soldats à être égorgés dans une forteresse sans porte et sans murailles.
Peut-être cet officier savait-il assez de latin pour avoirlu, sur la porte de l'antique château normand où il était retranché, la fameuse devise que les Français touristes y vont contempler avec amour et reconnaissance:Quod Sicilis placuit, Sperlinga sola negavit.On sait que Sperlinga fut la seule place qui refusa de livrer les Angevins au temps des Vêpres-Siciliennes. Permis à nos compatriotes de lui en savoir gré; mais il est certain queSperlingan'avait pas fait alors acte de patriotisme[8]; et que si l'officier descampieriregardait le gouvernement actuel comme le vœu de la Sicile, il devait voir, dans lenegavitde Sperlinga, une éternelle menace qui pouvait lui causer une terreur superstitieuse.
On attendait donc le renfort de Castro-Giovanni à tout instant. Les assiégeants allaient se trouver entre deux feux. L'imagination de quelques-uns rêvait aussi l'arrivée des Suisses, et le soldat suisse est la terreur des Siciliens. Aguerris et implacables, ces enfants de l'Helvétie, dont le service mercenaire auprès des gouvernements absolus est une honte pour leur république, frappent sans discernement sur tout ce qu'ils rencontrent, et lecampierequi hésiterait à se montrer moins brave et moins féroce qu'eux tombe le premier sous leurs balles.
Il y avait donc peur de part et d'autre; mais Fra-Angelo triompha de l'hésitation des bandits avec quelques paroles d'une sauvage éloquence et d'une hardiesse sans égale. Après avoir adressé de véhéments reproches à ceux qui parlaient d'attendre, il déclara qu'il irait seul, avec sesdeux princes, se faire tuer sous les murs du fort, afin qu'on pût dire dans toute la Sicile: «Deux patriciens et un moine ont seuls travaillé à la délivrance du Piccinino. Les enfants de la montagne ont vu cela et n'ont pas bougé. La tyrannie triomphe, le peuple de Sicile est devenu lâche.»
Malacarne le seconda en déclarant qu'il irait aussi se faire tuer. «Et alors, leur dit-il, cherchez un chef et devenez ce que vous voudrez.» On n'hésita plus, et, pour ces hommes-là, il n'y a pas de milieu entre un découragement absolu et une rage effrénée. Fra-Angelo ne les eut pas plus tôt vus se mettre en mouvement, qu'il s'écria: «Le Piccinino est sauvé!» Michel s'étonna qu'il put prendre tant de confiance en des courages tout à l'heure si chancelants; mais il vit bientôt que le capucin les connaissait mieux que lui.
CATASTROPHE.
La forteresse de Sperlinga, réputée jadis imprenable, n'était plus dès lors qu'une ruine majestueuse, mais hors de défense. La ville, ou plutôt le hameau situé au-dessous, n'était plus habité que par une chétive population rongée par la fièvre et la misère. Tout cela était porté par un rocher de grès blanchâtre, et les ouvrages élevés de la forteresse étaient creusés dans le roc même.
Les assiégeants gravirent le rocher du côté opposé à la ville. Il semblait inaccessible; mais les bandits étaient trop exercés à ce genre d'assaut pour ne pas arriver rapidement sous les murs du fort. La moitié d'entre eux, commandée par Malacarne, gravit plus haut encore pour se poster dans un bastion abandonné perché à la dernière crête du pic. Ce bastion crénelé offrait une position sûre pour tirer presque perpendiculairement sur le château. Il fut convenu que Fra-Angelo et les siens se placeraient aux abords de la forteresse, qui n'était fermée que par une grande porte vermoulue, disjointe, mais peu nécessaire à enfoncer, cette opération pouvant prendre assez de temps pour donner à la garnison celui d'organiser la résistance. Malacarne devait faire tirer sur le château un certain nombre de coups de carabine, pendant que Fra-Angelo se tiendrait prêt à tomber sur ceux qui sortiraient. Puis il ferait semblant de fuir, et, pendant qu'on le poursuivrait, Malacarne descendrait pour prendre l'ennemi en queue et le placer entre deux feux.
La petite garnison, temporairement installée dans le château, se composait de trente hommes, nombre plus considérable qu'on ne s'y attendait, le renfort de Castro-Giovanni étant arrivé furtivement à l'entrée de la nuit, sans que les bandits, occupés à faire leurs préparatifs, et soigneux de se tenir cachés, les eussent vus monter par le chemin ou plutôt par l'escalier du village. La partie de l'escorte qui avait veillé la nuit précédente dormait enveloppée dans les manteaux, sur le pavé des grandes salles délabrées. Les nouveaux arrivés avaient allumé un énorme feu de branches de sapin dans la cour, et jouaient à lamorapour se tenir éveillés.
Les prisonniers occupaient la grande tour carrée: Verbum-Caro, épuisé et pantelant, étendu sur une botte de joncs; le Piccinino, triste, mais calme, assis sur un banc de pierre, veillant mieux que ses gardiens. Déjà il avait entendu, dans le ravin, siffler un petit oiseau, et il avait reconnu, dans ce chant, inexact a dessein, le signal de Malacarne. Il travaillait patiemment à user, contre une pierre saillante, la corde qui lui liait les mains.
L'officier descampierise tenait dans une salle voisine, assis sur l'unique chaise, et les coudes appuyés sur l'unique table qui fussent dans le château, et qu'encore il avait fallu aller chercher dans le village par voie de réquisition. C'était un jeune homme grossier, énergique, habitué à entretenir son humeur irascible par l'excitation du vin et du cigare, et à combattre peut-être en lui-même un reste d'amour pour son pays et de haine contre les Suisses. Il n'avait pas fait une heure de sieste depuis que le Piccinino était confié à sa garde, aussi tombait-il littéralement sous les assauts du sommeil. Son cigare allumé dans sa main lui brûlait de temps en temps le bout des doigts. Il s'éveillait en sursaut, prenait une bouffée de tabac, regardait par une grande crevasse située vis-à-vis de lui si l'horizon commençait à blanchir, et, sentant les atteintes du froid piquant qui régnait sur ce pic isolé, il frissonnait, serrait son manteau autour de lui, envoyant une malédiction au faux Piccinino qui râlait dans la salle voisine, et laissait bientôt retomber sa tête sur la table.
Une sentinelle veillait à chaque extrémité du château; mais, soit la fatigue, soit l'incurie qui s'empare de l'esprit le plus inquiet lorsque le danger touche à sa fin, l'approche silencieuse et agile des bandits n'avait pas été signalée. Une troisième sentinelle veillait sur le bastion isolé dont Malacarne allait s'emparer, et cette circonstance faillit faire manquer tout le plan d'attaque.
En enjambant une brèche, Malacarne vit cet homme assis sous ses pieds, presque entre ses jambes. Il n'avait pas prévu cet obstacle; il n'avait pas son poignard, mais son pistolet dans la main. Un coup de stylet donné à propos tranche la vie de l'homme sans lui donner le temps de crier. Le coup de pistolet est moins sûr, et, d'ailleurs, Malacarne ne voulait pas tirer avant que tous ses compagnons fussent postés de manière à engager un feu meurtrier sur le fort. Cependant, la sentinelle allait donner l'alarme, lors même que le bandit ferait un mouvement en arrière, car ses pieds étaient mal assurés, et, les pierres, dépourvues de ciment, commençaient à crouler autour de lui. Lecampierene dormait pas. Il était transi de froid et avait abrité sa tête sous son manteau pour se préserver du vent aigu qui l'engourdissait.
Mais si cette précaution atténuait le bruit de la rafale et l'aidait à mieux saisir les bruits éloignés, elle l'empêchait d'entendre ceux qui se faisaient à ses côtés, et le capuchon rabattu sur ses yeux le rendait aveugle depuis un quart d'heure. C'était pourtant un bon soldat, incapable de s'endormir à son poste. Mais il n'est rien de si difficile que de savoir bien veiller. Il faut pour cela une intelligence active, et celle ducampiereétait vide de toute pensée. Il croyait observer parce qu'il ne ronflait pas. Cependant il ne fallait qu'un grain de sable roulantà ses pieds pour qu'il tirât son fusil. Il avait la main sur la détente.
Par une inspiration désespérée, Malacarne jeta ses deux mains de fer autour de la gorge du malheureux gardien, roula avec lui dans l'intérieur du bastion et le tint ainsi étouffé jusqu'à ce qu'un de ses compagnons vint le poignarder entre ses bras.
Aussitôt après, ils se postèrent derrière les créneaux, de manière à ne pas craindre la riposte du fort; le feu qui brillait dans la cour leur permit de voir lescampierioccupés à jouer sans méfiance, et ils prirent tout le temps de viser. Les armes furent rechargées précipitamment pendant que les assiégeants cherchaient les leurs; mais, avant qu'ils eussent songé à s'en servir, avant qu'ils eussent compris de quel côté ils étaient attaqués, une seconde décharge tomba sur eux d'aplomb et en blessa grièvement plusieurs. Deux ne se relevèrent point, un troisième tomba la figure en avant dans le feu, et y périt faute d'aide pour s'en retirer.
L'officier avait vu, de la tour, d'où partait cette attaque. Il accourait, rugissant, exaspéré. Il n'arriva pas à temps pour empêcher ses hommes d'envoyer aux murailles une décharge inutile. «Anes stupides, s'écria-t-il, vous usez vos munitions à tirer au hasard! Vous perdez la tête! Sortez, sortez! c'est dehors qu'il faut se battre!»
Mais il s'aperçut que lui-même avait perdu la tête, car il avait laissé son sabre sur la table où il s'était endormi. Six marches seulement le séparaient de cette salle. Il les franchit d'un seul bond car il savait bien qu'au bout d'un instant il lui faudrait combattre à l'arme blanche.
Mais, pendant la fusillade, le Piccinino avait réussi à défaire ses liens, et il avait profité du bruit pour enfoncer la porte mal assujettie de sa prison. Il avait sauté sur le sabre du lieutenant et renversé la torche de résine qui était fichée dans sa table. Lorsque l'officier rentra et chercha son arme à tâtons, il reçut en travers du visage une horrible blessure et tomba à la renverse. Carmelo s'élança sur lui et l'acheva. Puis il alla couper les liens de Verbum-Caro et lui mit dans les mains la gourde du lieutenant, en lui disant: «Fais ce que tu peux!»
Le faux Piccinino oublia en un clin d'œil ses souffrances et son état de faiblesse. Il se traîna sur ses genoux jusqu'à la porte, et là il réussit à se lever et à se tenir debout. Mais le vraiPiccinino, voyant qu'il ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, lui jeta sur le corps le manteau de l'officier, le coiffa du chapeau d'uniforme, et lui dit de sortir sans se presser. Quant à lui, il descendit dans la cour abandonnée, arracha le manteau d'un descampieriqui venait d'être tué, se déguisa comme il put, et, fidèle à son compagnon, il vint le prendre par le bras pour l'emmener vers la porte du fort.
Tout le monde était sorti, sauf deux hommes qui devaient empêcher les prisonniers de profiter de la confusion pour s'évader, et qui revenaient prendre la garde de la tour. Le feu s'éteignait dans le préau et ne jetait plus qu'une lueur livide. «Le lieutenant blessé!» cria l'un d'eux en voyant Verbum-Caro soutenu par Carmelo, travesti lui-même. Verbum-Caro ne répondit point; mais, d'un geste, il leur enjoignit d'aller garder la tour. Puis il sortit le plus vite qu'il put avec son chef, qu'il suppliait de fuir sans lui, mais qui ne voulait à aucun prix l'abandonner.
Si c'était générosité chez le Piccinino, c'était sagesse aussi; car, en donnant de telles preuves d'affection à ses hommes, il s'assurait à jamais leur fidélité. Le faux Piccinino pouvait être repris dans un instant, mais s'il l'eût été, aucune torture ne lui eût fait avouer que son compagnon était le vrai Piccinino.
Déjà l'on se battait sur l'étroite plate-forme qui s'avançait devant le château, et les bandits commandés par Fra-Angelo feignaient de lâcher pied. Mais lescampieri, privés de leur chef, agissaient sans ensemble et sans ordre. Lorsque la bande de Malacarne, descendant du bastion comme la foudre, vint s'emparer de la porte et leur montrer la retraite impossible, ils se sentirent perdus et s'arrêtèrent comme frappés de stupeur. En ce moment, Fra-Angelo, Michel, Magnani et leurs hommes, se retournèrent et les serrèrent de si près que leur position parut désespérée. Alors, lescampieri, sachant que les brigands ne faisaient point de quartier, se battirent avec rage. Resserrés entre deux pans de muraille, ils avaient l'avantage de la position sur les bandits, qui étaient forcés d'éviter le précipice découvert. D'ailleurs, la bande de Malacarne venait d'être frappée de consternation.
A la vue des deux Piccinino, qui franchissaient la herse, et trompés par leur déguisement, les bandits avaient tiré sur eux.Verbum-Caron'avait pas été touché; mais Carmelo, atteint par une balle à l'épaule, venait de tomber.
Malacarne s'était élancé sur lui pour l'achever, mais en reconnaissant son chef, il avait rugi de douleur, et ses hommes rassemblés autour de lui ne songeaient plus à se battre.
Pendant quelques instants, Fra-Angelo et Michel, qui combattaient au premier rang, faisant tête aux campieri, furent gravement exposés. Magnani s'avançait plus qu'eux encore; il voulait parer tous les coups qui cherchaient la poitrine de Michel, car on n'avait plus le temps de recharger les armes, on se battait au sabre et au couteau, et le généreux Magnani voulait faire un rempart de son corps au fils d'Agathe.
Tout à coup, Michel, qui le repoussait sans cesse, en le suppliant de ne songer qu'à lui-même, ne le vit plus à ses côtés. Michel attaquait avec fureur. Le premier dégoût du carnage s'étant dissipé, il s'était senti la proie d'une étrange et terrible exaltation nerveuse. Il n'était pas blessé; Fra-Angelo, qui avait une foi superstitieuse dans la destinée du jeune prince, lui avait prédit qu'il ne le serait pas; mais il eût pu l'être vingt fois qu'il ne l'eût pas senti, tant sa vie s'était concentrée dans le cerveau. Il était comme enivré par le danger, et comme enthousiasmé par la lutte. C'était une jouissance affreuse, mais violente; le sang de Castro-Reale s'éveillait et commençait à embraser les veines du lionceau. Quand la victoire se déclara pour les siens, et qu'ils purent rejoindre Malacarne en marchant sur des cadavres, Michel trouva que le combat avait été trop court et trop facile. Et cependant il avait été si sérieux, que presque tous les vainqueurs y avaient reçu quelque blessure. Lescampieriavaient vendu chèrement leur vie, et si Malacarne n'eût retrouvé son énergie en voyant que le Piccinino se ranimait et se sentait assez de force pour se battre, la bande de Fra-Angelo eût pu être culbutée dans l'affreux ravin où elle se trouvait engagée.
L'aube grise et terne commençait à blanchir les cimes brumeuses qui fermaient l'horizon, lorsque les assiégeants rentrèrent dans la forteresse conquise. On devait la traverser pour se retirer, à couvert des regards des habitants de la ville, qui étaient sortis de leurs maisons et montaient timidement l'escalier de leur rue pour voir l'issue du combat. C'est à peine si cette population inquiète pouvait distinguer la masse agitée des combattants, éclairée seulement par les rapides éclairs des armes à feu. Quand on se battit corps à corps, les pâles citadins de Sperlinga restèrent glacés de terreur, en entendant les cris et les imprécations de cette lutte incompréhensible. Ils n'avaient aucune envie de secourir la garnison, et la plupart faisaient des vœux pour les bandits. Mais la peur des représailles les empêchait de venir à leur secours. Au lever de l'aube, on les aperçut presque nus, groupés sur des pointes de rocher comme des ombres frissonnantes, et s'agitant faiblement pour venir au secours du vainqueur.
Fra-Angelo et le Piccinino se gardèrent bien de les attendre. Ils entrèrent dans la forteresse précipitamment, chaque bandit y traînant un cadavre pour lui donner lecoup de sécurité. Ils relevaient leurs blessés et défiguraient ceux d'entre eux qui étaient morts. Mais cette scène hideuse, pour laquelle Verbum-Caro retrouvait des forces, causa un dégoût mortel au Piccinino. Il donna des ordres à la hâte pour qu'on se dispersât et pour que chacun regagnât ses pénates ou son asile au plus vite. Puis il prit le bras de Fra-Angelo, et, confiantVerbum-Caro aux soins de Malacarne et de sa bande, il voulut entraîner le moine dans sa fuite.
Mais Fra-Angelo, en proie à une anxiété affreuse, cherchait Michel et Magnani, et sans dire leurs noms à personne, il allait demandant les deux jeunes moines qui l'avaient accompagné. Il ne voulait point partir sans les avoir retrouvés, et son obstination désespérée menaçait de lui devenir funeste.
Enfin le Piccinino aperçut deux frocs tout au fond du ravin.
«Voici tes compagnons, dit-il au moine, en l'entraînant. Ils ont pris les devants: et je conçois qu'ils aient fui le spectacle affreux de cette victoire: mais leur sensibilité ne les empêche pas d'être deux braves. Quels sont donc ces jeunes gens? Je les ai vus se battre comme deux lions; ils ont l'habit de ton ordre. Mais je ne puis concevoir comment ces deux héros ont vécu dans ton cloître sans que je les connusse.»
Fra-Angelo ne répondit point; ses yeux voilés de sang cherchaient à distinguer les deux moines. Il reconnaissait bien les costumes qu'il avait donnés à Michel et à son ami; mais il ne comprenait pas leur inaction, et l'indifférence qui semblait les isoler du reste de la scène. L'un lui paraissait assis, l'autre à genoux près de lui. Fra-Angelo descendit le ravin avec tant d'ardeur et de préoccupation qu'il faillit plusieurs fois rouler dans l'abîme.
Le Piccinino, douloureusement blessé, mais plein de volonté et de stoïcisme, le suivit, sans s'occuper de lui-même, et bientôt ils se trouvèrent au fond du précipice, dans un lieu abrité de tous côtés et horriblement désert, avec un torrent sous les pieds. Forcés de tourner plusieurs roches perpendiculaires, ils avaient perdu de vue les deux moines, et l'obscurité qui régnait encore au fond de cette gorge leur permettait à peine de se diriger.
Ils n'osaient appeler; enfin ils aperçurent ceux qu'ils cherchaient. L'un était assis, en effet, soutenu dans les bras de l'autre. Fra-Angelo s'élança, et abattit le premier capuchon que sa main rencontra. Il vit la belle figure de Magnani, couverte des ombres de la mort; son sang ruisselait par terre: Michel en était inondé et se sentait défaillir, quoiqu'il n'eût pas d'autre mal qu'une immense et insupportable douleur de ne pouvoir soulager son ami et de le voir expirer dans ses bras.
Fra-Angelo voulut essayer de secourir le noble artisan; mais Magnani retint doucement la main qu'il voulait porter sur sa blessure. «Laissez-moi mourir en paix, mon père, dit-il d'une voix si faible que le moine était obligé de mettre son oreille contre la bouche du moribond pour l'entendre. Je suis heureux de pouvoir vous dire adieu. Vous direz à la mère et à la sœur de Michel que je suis mort pour le défendre; mais que Michel ne le sache pas! Il aura soin de ma famille, et vous la consolerez... Nous avons la victoire n'est-ce pas? dit-il en s'adressant au Piccinino, qu'il regarda d'un œil éteint sans le reconnaître.
«O Mila! s'écria involontairement le Piccinino, tu aurais été la femme d'un brave!
—Où es-tu, Michel? je ne le vois plus, dit Magnani en cherchant son ami avec ses mains défaillantes. Nous sommes en sûreté ici, n'est-ce pas? aux portes de Catane, sans doute?... Tu vas embrasser ta mère? Ah! oui! J'entends le murmure de la naïade, ce bruit me rafraîchit; l'eau pénètre dans ma blessure, bien froide... mais bien salutaire.
—Ranime-toi pour voir ma sœur et ma mère! s'écria Michel. Ah! tu vivras, nous ne nous quitterons jamais!
—Hélas! je connais ce sourire, dit le Piccinino à voix basse, en examinant les lèvres bleues de Magnani qui se contractaient; ne le laissez plus parler.
—Mais je suis bien! dit Magnani d'une voix forte en étendant les bras. Je ne me sens point malade. Parlons, mes amis!»
Il se leva par un mouvement convulsif, resta un instant debout et vacillant; puis il retomba mort sur le sable que mouillait l'écume du ruisseau.
Michel resta atterré. Fra-Angelo ne perdit pas sa présence d'esprit, bien que sa poitrine, oppressée par de rudes sanglots, exhalât des rugissements rauques et déchirants. Il souleva une énorme pierre qui fermait l'entrée d'une des mille grottes creusées jadis dans le grès, pour en tirer les matériaux de la forteresse. Il entoura soigneusement le corps de Magnani des plis du froc qui le couvrait, et, l'ayant ainsi enseveli provisoirement, il referma la grotte avec la pierre.
Ensuite il prit le bras de Michel et l'emmena avec le Piccinino à quelque cent pas de là, dans une grotte plus vaste qui servait d'habitation à une misérable famille. Michel eût pu reconnaître, dans l'homme qui vint les rejoindre peu d'instants après, un des paysans alliés de la bande; mais Michel ne comprenait rien et ne reconnaissait personne.
Le paysan aida le moine à panser la blessure du Piccinino, qui était profonde et qui commençait à le faire souffrir, au point qu'il avait besoin de toute sa volonté pour cacher ses angoisses.
Fra-Angelo était meilleur chirurgien que la plupart de ceux de son pays qui en portaient le diplôme. Il fit subir au Piccinino une cruelle mais rapide opération, pour extraire la balle. Le patient ne proféra pas une plainte, et Michel ne retrouva la notion de la réalité qu'en le voyant pâlir et grincer les dents:
«Mon frère, dit-il en prenant sa main crispée, allez vous donc mourir aussi?
—Plût au ciel que je fusse mort à la place de ton ami! répondit Carmelo avec une sort de cruauté envers lui-même. Je ne souffrirais plus, et je serais pleuré. Au lieu que je souffrirai toute ma vie, et ne serai regretté de personne!
—Ami, dit le moine en jetant la balle par terre, est-ce ainsi que tu reconnais le dévouement de ton frère?
—Mon frère, répéta le Piccinino en portant la main de Michel à ses lèvres, tu ne l'as pas fait par affection pour moi, je le sais; tu l'as fait pour ton honneur. Eh bien! tu es vengé de ma haine; car tu conserves la tienne, et moi, je suis condamné à t'aimer!»
Deux larmes coulèrent sur la joue livide du bandit. Était-ce un mouvement de sensibilité véritable, ou la réaction nerveuse qui succède à la tension violente de la douleur physique? Il y avait sans doute de l'un et de l'autre.
Le paysan proposa un remède étrange que Fra-Angelo accepta avec un grand empressement. C'était une vase bitumineuse que l'on trouvait au fond d'une source voisine, sous une eau saumâtre chargée de soufre. Les gens du pays la recueillent et la conservent dans des pots de grès pour en faire des emplâtres, c'est leur panacée. Fra-Angelo en fit un appareil qu'il posa sur la blessure du bandit. Puis, l'ayant lavé et couvert de quelques hardes qu'on acheta sur l'heure au paysan, ayant aussi lavé Michel et lui-même du sang dont ils avaient été couverts dans le combat, il fit avaler quelques gorgées de vin à ses compagnons, plaça Carmelo sur le mulet de leur hôte, donna à ce dernier une bonne somme en or, pour lui montrer qu'il y avait de l'avantage à servir la bonne cause, et le quitta en lui faisant jurer qu'il irait chercher, la nuit suivante, le corps de Magnani pour lui donner la sépulture avec autant de respect que s'il eût été son propre fils!
«Mon propre fils! dit le paysan d'une voix sourde: celui que les Suisses m'ont tué l'année dernière?»
Cette parole donna à Michel plus de confiance en cet homme que tout ce qu'il eût pu promettre et jurer. Il le regarda pour la première fois, et remarqua une singulière énergie et une exaltation fanatique sur cette figure terne et creuse. C'était plus qu'un bandit, c'était un loup cervier, un vautour, toujours prêt à tomber sur une proie ensanglantée pour la déchirer et assouvir sa rage dans ses entrailles. On voyait qu'il n'aurait pas assez de toute sa vie pour venger la mort de son fils. Il ne proposa point à ses hôtes de les guider dans leur fuite. Il lui tardait d'avoir rempli ses devoirs envers eux, afin d'aller voir dans le château si quelquecampiererespirait encore, et d'insulter à son agonie.
CONCLUSION.
Les trois fugitifs mirent pour retourner à Catane le double du temps qui leur avait suffi pour venir à Sperlinga. Le Piccinino ne pouvait marcher longtemps sans tomber accablé par la fièvre sur le cou de son mulet. On faisait halte dans quelque grotte ou dans quelque ruine abandonnée, et le moine était forcé de lui faire boire du vin pour soutenir ses forces, bien qu'il reconnût que cela augmentait la fièvre.
Il fallait suivre des chemins escarpés et pénibles, ou plutôt éviter toute espèce de chemin, pour ne point s'exposer à des rencontres fâcheuses. Fra-Angelo comptait trouver, à mi-chemin de Catane, une famille de pauvres gens sur lesquels il pouvait compter comme sur lui-même, pour recueillir et soigner son malade; mais il ne trouva qu'une maison déserte et déjà à demi écroulée. La misère avait chassé ces infortunés de leur asile. Ils ne pouvaient payer l'impôt dont cette chaumière était frappé. Peut-être étaient-ils en prison.
C'était un grave désappointement pour le moine et pour son compagnon. Ils s'étaient éloignés à dessein du pays exploité par les bandits, parce que, vers le midi, l'absence de danger rendait la police moins active. Mais en voyant désert le seul asile sur lequel ils avaient pu compter dans cette partie des montagnes, ils furent réellement alarmés. Le Piccinino pressa en vain le moine et Michel de l'abandonner à sa destinée, prétendant que, dès qu'il se verrait seul, la nécessité lui donnerait peut-être des forces surnaturelles; ils s'y refusèrent, comme on peut croire, et, après avoir examiné tous les moyens, ils s'arrêtèrent au plus prompt et au plus sûr, quoiqu'il parût être le plus audacieux: c'était de conduire Carmelo dans le palais Palmarosa, et de l'y tenir caché jusqu'à ce qu'il fût en état de fuir. La princesse n'avait qu'à faire la moindre démarche de déférence auprès de certaines gens, pour écarter tout soupçon de sa conduite; et dans une pareille circonstance, lorsque Michel lui-même pouvait être soupçonné d'avoir aidé à la délivrance du Piccinino, elle n'hésiterait point à tromper le parti de la cour sur ses sentiments politiques.
Cette idée du moine eût répugné à Michel quelques jours auparavant: mais chaque événement le rendait plus Sicilien, en lui faisant mieux comprendre la nécessité de la ruse. Il y acquiesça donc, et on n'eut plus à s'occuper que de faire entrer le blessé dans le palais, sans que personne l'aperçût. C'était le seul point important, car la retraite où vivait Agathe, son domestique peu nombreux et aveuglément dévoué, la fidélité et la discrétion de sa camériste Nunziata, qui, seule, pénétrait dans certaines pièces du casino, mille détails de l'existence habituellement mystérieuse de la princesse, rendaient cette retraite aussi sûre que possible. D'ailleurs, on aurait à deux pas le palais de la Serra pour y transporter le blessé, au cas où le palais Palmarosa ne pourrait plus offrir de sécurité. Il fut décidé que Michel prendrait les devants, et s'introduirait, à l'entrée de la nuit, chez sa mère; qu'il l'avertirait de l'arrivée du blessé, et l'aiderait à disposer tout pour le recevoir et le faire entrer secrètement quelques heures plus tard.
Agathe était dans un état d'anxiété impossible à décrire, lorsque Nunziata l'avertit que quelqu'un l'attendait dans son oratoire. Elle y courut, et, au premier aspect d'une robe de moine, elle faillit s'évanouir, croyant qu'un des frères de Bel-Passo venait lui apporter quelque nouvelle funeste. Mais, quelque bien déguisé que fût Michel, l'œil maternel ne fut pas longtemps incertain, et elle l'étreignit dans ses bras en fondant en larmes.
Michel lui cacha les dangers qu'il avait courus; elle les pressentirait assez tôt, lorsque la délivrance du Piccinino deviendrait la nouvelle du pays. Il lui dit seulement qu'il avait été chercher son frère dans une retraite sauvage, où il était mourant et privé de secours, qu'il le lui amenait pour le confier à ses soins et qu'il fallait préparer son nouvel asile.
Au milieu de la nuit, le blessé arriva sans encombre; mais il ne gravit point l'escalier de laves avec la même fierté d'allure que la dernière fois. Ses forces déclinaient de plus en plus. Fra-Angelo fut forcé de le porter jusqu'en haut. Il reconnut à peine Agathe, et pendant quelques jours il fut entre la vie et la mort.
L'inquiétude de Mila fut d'abord calmée lorsqu'elle apprit de Michel que Magnani était allé à Palerme pour lui rendre service. Mais il se passa bien des jours, et Magnani ne revenant pas, la famille s'étonna et s'alarma, Michel prétendait avoir reçu de ses nouvelles. Il était parti pour Rome, toujours pour lui rendre service, et, plus tard, on prétendit que l'affaire importante et secrète dont la famille Palmarosa l'avait chargé le conduisait à Milan, à Venise, à Vienne. Que sais-je? On le fit voyager pendant des années, et, pour calmer l'inquiétude et la douleur des parents, on leur lut, à eux qui ne savaient pas lire, des fragments de prétendues lettres; on leur remit beaucoup d'argent qu'il était censé leur faire passer.
La famille Magnani fut riche et émerveillée de la fortune du pauvre Antonio. Elle vécut de mélancolie et d'espérance; sa vieille mère mourut, s'affligeant de ne l'avoir pas embrassé, mais chargeant Michel de lui envoyer sa bénédiction.
Quant à Mila, elle eût été plus difficile à tromper, si la princesse, résolue à lui épargner une plus grande douleur, ne lui en eût suggéré une dont elle pouvait mieux prendre son parti. Elle lui fit entendre peu à peu, et finit par lui déclarer que Magnani, partagé entre son ancienne passion et son nouvel amour, avait craint de ne pas la rendre heureuse, et qu'il était parti, résolu à attendre, pour reparaître, qu'il fût entièrement guéri du passé.
Mila trouva de la noblesse et de la sincérité dans ce procédé; mais elle se sentit piquée de n'avoir pas réussi toute seule à effacer le souvenir d'une passion si tenace. Elle travailla à se guérir, car on ne lui donnait pas pour certaine la guérison de son amant, et sa grande fierté vint à son secours. Chaque jour l'absence prolongée de Magnani la rendit plus forte et plus courageuse. Lorsqu'on parla du voyage de Rome, on lui fit entendre que Magnani ne surmontait point l'ancienne affection et renonçait à la nouvelle. Mila ne pleura point, elle pria sans amertume pour le bonheur d'un ingrat et reprit peu à peu la sérénité de son humeur.
Michel souffrit beaucoup, sans doute, de l'entendre accuser parfois cet absent, qui eût mérité un culte dans sa mémoire; mais il sacrifia tout au repos de sa chère sœur d'adoption. Il alla en secret, avec Fra-Angelo, voir la tombe de son ami. Le paysan qui l'avait enseveli les mena dans le cimetière d'un couvent voisin. De bons moines, patriotes comme ils le sont généralement en Sicile, l'y avaient porté durant la nuit, et avaient inscrit ces mots en latin sur une pierre qui lui servait de monument, parmi les roses blanches et les cytises en fleur:
«Ici repose un martyr inconnu.»
La convalescence du Piccinino fut plus longue qu'on ne s'y était attendu. La blessure guérit assez vite; mais une fièvre nerveuse d'un caractère assez grave le retint trois mois dans le boudoir d'Agathe, qui lui servait de chambre, et qui fut gardé avec un soin religieux.
Une révolution morale tendait à s'opérer chez ce jeune homme méfiant et entier. La sollicitude de Michel et de la princesse, la délicatesse de leurs consolations, ces mille douceurs de la bonté qu'il avait perdues avec sa mère et qu'il n'avait jamais espéré retrouver dans d'autres âmes, entamèrent peu à peu la sécheresse et l'orgueil dont il s'était cuirassé. Il avait toujours éprouvé un besoin ardent d'être aimé, bien qu'il ne fût pas capable lui-même de sentir l'affection avec autant de force et de persistance que la haine. Il fut d'abord comme blessé et humilié d'être forcé à la reconnaissance. Mais il arriva qu'un miracle du cœur d'Agathe en produisit un surMichel, et que ce miracle s'accomplit à son tour sur Carmelo. Agathe, quoique froide en apparence et exclusive dans ses sentiments, avait le cœur si large et si généreux qu'elle arrivait à aimer ceux qu'elle plaignait. Il y eut encore bien des moments où les froides théories du Piccinino lui firent horreur; mais la pitié fut plus forte lorsqu'elle comprit combien ce parti pris de se raidir contre toutes choses le rendait malheureux. Dans ses souffrances physiques et dans ses exaltations nerveuses, le Piccinino, après avoir vanté et prouvé la sûreté de sa clairvoyance à l'endroit des affections humaines, déplorait cette triste faculté avec une amertume qui frappait Agathe.
Un soir, qu'elle parlait de lui avec Michel, et que celui-ci lui avouait ne ressentir aucune sympathie pour son frère: «Le devoir t'amène, lui dit-elle, à le soigner, à t'exposer pour lui, à le combler de services et d'égards. Eh bien! il faut aimer son devoir, et ce frère en est un bien terrible. Le devoir serait donc plus doux si tu pouvais l'aimer. Essaie, Michel, peut-être qu'alors ce cœur de marbre changera aussi, car il a des facultés de sibylle. Il sent peut-être que tu ne l'aimes point, et il reste froid. Tu n'auras pas eu plus tôt un élan sincère et tendre vers lui, même sans le lui témoigner, qu'il le devinera et t'aimera peut-être à son tour. Moi, je vais essayer pour te donner l'exemple. Je vais m'efforcer de me persuader qu'il est mon fils, un fils bien différent de toi, Michel, mais que ses défauts ne m'empêchent pas d'aimer.»
Agathe tint parole, et Michel voulut la seconder. Le Piccinino sentit de l'intérêt véritable pour son mal moral au milieu de tous ces soins vertueux prodigués à son mal physique; il s'attendrit peu à peu, et un jour il porta pour la première fois la main d'Agathe à ses lèvres, en lui disant:
«Vous êtes bonne comme ma mère. Oh! que ne suis-je votre fils! j'aimerais alors Michel, parce que les mêmes entrailles nous auraient portés. On n'est vraiment frères que par la femme. Elle seule peut nous faire comprendre ce qu'on appelle la voix du sang, le cri de la nature.»
Puis, un autre jour, il dit à Michel: «Je ne t'aime pas, parce que tu es le fils de mon père. Un homme qui a mêlé la pureté de son sang à celui de tant de femmes si diverses d'origine et de nature devait être une organisation mobile, compliquée, manquant d'unité: aussi ses fils diffèrent-ils entre eux comme le jour de la nuit. Si je venais à t'aimer, toi que j'estime et que j'admire, c'est parce que tu as une mère que j'aime et que je me persuade parfois être la mienne aussi.»
Quand le Piccinino fut en état de reprendre sa vie d'aventures, à laquelle il avait tant aspiré durant les langueurs de sa maladie, il fut tout à coup brisé à l'idée de rompre une vie qu'on lui avait faite si douce. Il voulut prendre un air dégagé, et refusa les offres d'un meilleur sort que lui faisaient Michel et Agathe; mais il était évident qu'il était dévoré d'effroi et de regrets.
«Mon cher enfant, lui dit le marquis, vous devez accepter les moyens de rendre plus vaste et plus efficace la mission à laquelle vous vous êtes voué. Nous n'avons jamais eu la pensée de vous faire rentrer d'une manière puérile et poltronne dans cette société que vous dédaignez, et pour laquelle vous n'êtes point fait. Mais, sans subir de contrainte, sans changer rien à vos principes de négation et d'indépendance, vous pouvez faire une alliance véritable, au-dessus des lois établies, avec la véritable humanité. Jusqu'à ce jour, vous vous êtes trompé, en vous efforçant de haïr les hommes. Ce sont leurs méchantes et fausses institutions contre lesquelles vous protestez. Au fond du cœur, vous aimez vos semblables, puisque vous souffrez de leur aversion et de votre isolement. Comprenez donc mieux votre fonction de justicier d'aventure. Jusqu'ici, votre imagination a usurpé ce titre, puisque vous ne l'avez fait servir qu'à des vengeances personnelles et à la satisfaction de vos instincts. Ce qui vous a manqué pour jouer un plus beau rôle et servir plus grandement notre pays, c'est un plus vaste théâtre et des ressources proportionnées à votre ambition. Votre frère vous offre ces ressources; il est prêt à partager ses revenus avec vous, et ce partage vous rendra puissant dans votre œuvre sans vous lier à la société par aucun point. Vous ne pourriez, en effet, devenir seigneur et propriétaire sans contracter des engagements avec les choses légales; mais, en puisant en secret dans l'amitié fraternelle la force qui vous est nécessaire, vous resterez étranger au monde où nous vivons, tout en devenant capable de travailler à en changer les vices. Vous pourrez sortir de cette île malheureuse où vos efforts sont trop concentrés pour avoir de l'effet; vous pourrez chercher ailleurs des compagnons et des adeptes, établir au loin des relations avec les ennemis du mal public, travailler pour la cause de l'esclavage universel, vous instruire des moyens qui peuvent le faire cesser, et revenir chez nous avec des lumières et des secours qui feront plus en un an que vos expéditions contre de malheureux campieri ne feraient dans toute votre vie. Vos facultés vous placent bien au-dessus de ce métier de bandit. Votre pénétration, votre sagacité, votre instruction étendue et variée, tout jusqu'au charme de votre visage et à la séduction de vos paroles, vous destine à être un homme d'action politique aussi prudent que téméraire, aussi habile que brave. Oui, vous êtes né conspirateur. Le hasard de la naissance vous a jeté dans cette voie, et votre organisation vous a rendu propre à y briller d'un grand éclat. Mais il y a de grandes conspirations, qui, lors même qu'elles avortent sur un point du globe, font marcher la cause de la liberté dans l'univers: et il y en a de petites qui finissent au bout d'une potence avec le héros inconnu qui les a ourdies. Que vous tombiez demain dans une embuscade, votre bande est dispersée, et le dernier soupir de l'indépendance nationale s'exhale de votre poitrine. Mais conspirez sous le soleil de l'humanité, au lieu de flibuster dans l'ombre de nos précipices, et un jour vous pourrez être le libérateur de nos frères, au lieu d'être la terreur de nos vieilles femmes.»
Ces paroles étaient à la fois dures et flatteuses pour l'amour-propre chatouilleux du Piccinino. Cette critique de sa vie passée le faisait souffrir; mais le jugement porté sur sa capacité future le rassurait. Il rougit, pâlit, rêva, comprit. Il était trop intelligent pour se défendre contre la vérité. Agathe et Michel prirent ses mains avec affection, et le supplièrent à genoux d'accepter la moitié d'une fortune qu'ils lui devaient tout entière. Des larmes de fierté, d'espérance, de joie, et peut-être aussi de reconnaissance, s'échappèrent de ses yeux ardents, et il accepta.
Il faut dire aussi qu'un autre miracle s'était fait à l'insu de tous dans le cœur de cet homme étrange. L'amour, le pur amour l'avait vaincu. Mila avait été sa garde-malade, et Mila avait enchaîné le tigre. Elle en était fière avec raison, et puis elle était très-fière naturellement. L'amour du capitaine Piccinino la relevait à ses propres yeux de la tache que Magnani avait faite à sa gloire en l'abandonnant. Elle était brave aussi. Elle se sentait née pour quelque chose de plus difficile et de plus brillant que de filer de la soie. Ses instincts d'héroïsme et de poésie s'arrangeaient fort bien d'une existence périlleuse et pleine d'émotions. Carmelo, qui avait regretté, à leur première entrevue, qu'elle ne fût pas un petit garçon dont, comme Lara, il pourrait faire son page, changea d'avis, en se disant que la beauté d'une femme et le cœur d'une héroïne ajoutaient singulièrement au charme du jeune compagnon qu'il rêvait.
Cependant il n'obtint pas Mila tout de suite. Elle se fit elle-même le gage et la récompense de la docilité avec laquelle il suivrait les conseils de la princesse et du marquis. Je crois que ce jour viendra bientôt, s'il n'est déjà venu... Mais ici finit le roman, qui pourrait encore durer longtemps si l'on voulait, car je persiste à dire qu'aucun roman ne peut finir.
FIN DE PICCININO.