Le Piccinino enjamber adroitement le mur. (Page 115.)Le Piccinino enjamber adroitement le mur. (Page 115.)
Et pendant que Michel se parlait ainsi à lui-même, l'eau cristalline murmurait toujours dans l'étroit bassin où tremblotait le spectre de la lune. C'était un petit monument de terre cuite, d'une naïveté classique, qui épanchait cette onde discrète; un Cupidon marin saisissant une grosse carpe, dont la bouche lançait d'un pied de haut le filet d'eau dans le réservoir. L'artisan qui avait exécuté cette figurine avait voulu lui donner l'air mutin, mais il n'avait réussi qu'à donner aux gros yeux de la carpe une expression de férocité grotesque. Michel regardait ce groupe sans le voir, et c'était en vain que la nuit se faisait belle et parfumée; lui, l'amant passionné de la nature, perdu dans ses propres pensées, lui refusait ce soir-là son hommage accoutumé.
Et pourtant ce murmure de l'eau agissait sur son imagination sans qu'il voulût s'en rendre compte. Il lui rappelait une harmonie semblable, le murmure timide et mélancolique dont la Naïade de marbre remplissait la grotte du palais Palmarosa en épanchant son urne dans la conque; et les délices de son rêve repassaient devant lui, et Michel eût voulu pouvoir s'endormir là pour retrouver son hallucination.
«Mais quoi! se dit-il tout à coup, ne suis-je pas un novice bien ridicule? Ne s'est-on pas arrêté ici pour m'inviter à prolonger un tête-à-tête brûlant? Ce que j'ai pris pour une froide explication du trouble qu'on éprouvait, cette fatigue soudaine, cette fantaisie de s'asseoir dans le jardin du premier venu, n'est-ce point un encouragement à ma timidité farouche?»
Il s'approcha vivement de la princesse, et se sentit enhardi par l'ombre de la tonnelle. Le banc était si petit, qu'à moins de l'engager à lui faire place, il ne pouvait s'asseoir à ses côtés. Il s'assit sur l'herbe, non pas précisément à ses pieds, mais assez près pour être bientôt plus près encore.
«Eh bien, Michel, lui dit-elle avec une incroyable douceur dans la voix, êtes-vous donc fatigué, vous aussi?
Lequel de vous deux voudrait tuer son frère. (Page 119.)Lequel de vous deux voudrait tuer son frère. (Page 119.)
—Je suis brisé, répondit-il d'un ton ému qui fit tressaillir la princesse.
—Quoi donc! seriez-vous malade, mon enfant?» lui dit-elle en étendant vers lui sa main qui rencontra, dans l'obscurité, la chevelure soyeuse du jeune homme.
D'un bond il fut à ses genoux, la tête courbée et comme fasciné sous cette main qui ne le repoussait point, les lèvres collées sur un pan de cette flottante robe de soie qui ne pouvait révéler ses transports; incertain, hors de lui, sans courage pour déclarer sa passion, sans force pour y résister.
«Michel, s'écria la princesse en laissant retomber sa main sur le front brûlant du jeune fou, vous avez la fièvre, mon enfant! votre tête brûle!... Oui, oui, ajouta-t-elle en touchant ses joues avec une tendre sollicitude, vous avez eu trop de fatigue ces jours derniers; vous avez veillé deux nuits de suite, et quoique vous vous soyez jeté quelques heures ce matin sur votre lit, vous n'avez peut-être pas dormi. Et moi, je vous ai fait trop parler ce soir. Il faut rentrer. Partons; vous me laisserez à la porte de mon parc; vous irez bien vite chez vous. Je voulais vous dire quelque chose ce soir; mais je crains que vous ne tombiez malade; quand vous serez tout à fait reposé, demain peut-être, je vous parlerai.»
Elle voulait se lever; mais Michel était agenouillé sur le bas de sa robe. Il retenait contre son visage, il attirait à ses lèvres cette belle main qui ne se dérobait point à ses caresses.
«Non, non, s'écria impétueusement Michel, laissez-moi mourir ici. Je sais bien que demain vous me chasserez à jamais de votre présence; je sais bien que je ne vous reverrai plus, maintenant que vous voyez ce qui se passe en moi. Mais il est trop tard, et je deviens fou! Ah! ne feignez pas de croire que je sois malade pour avoir travaillé le jour et veillé la nuit! Ne soyez pas effrayée de découvrir la vérité: c'est votre faute, Madame, vous l'avez voulu! Pouvais-je résister à tant de joies? Agathe, repoussez-moi, maudissez-moi; mais demain, mais ce soir, rendez-moi le baiser que j'ai rêvé dans la grotte de la Naïade!
—Ah! Michel, s'écria la princesse avec un accent impossible à rendre, tu l'as donc senti; tu m'as donc vue? tu sais donc tout? On te l'a dit, ou tu l'as deviné? C'est Dieu qui le veut. Et tu crains que je ne te chasse?tu crains que je ne te maudisse? Oh! mon Dieu! est-ce possible! Et ce qui se passe dans ton cœur ne te révèle-t-il pas l'amour dont le mien est rempli?»
En parlant ainsi, la belle Agathe jeta ses deux bras autour du cou de Michel, et, attirant, sa tête contre son sein, elle la couvrit de baisers ineffables.
Michel avait dix-huit ans, une âme de feu, une organisation inquiète et dévorante, un grand orgueil, un esprit entreprenant. Toutefois, son âme était pure comme son âge, et le bonheur le trouva chaste et religieusement prosterné. Toute sa jalousie, tous ses soupçons outrageants s'évanouirent. Il ne songea plus à se demander comment une personne si austère et qui passait pour n'avoir jamais eu d'amant, pouvait tout à coup, à la première vue, s'éprendre d'un enfant tel que lui, et le lui déclarer avec un abandon si complet. Il ne sentit que la joie d'être aimé, une reconnaissance enthousiaste et sans bornes, une adoration fervente, aveugle. Des bras d'Agathe il tomba à ses pieds et les couvrit de baisers passionnés, presque dévots.
«Non, non, pas à mes pieds, sur mon cœur!» s'écria la princesse; et l'y retenant longtemps avec une étreinte exaltée, elle fondit en larmes.
Ces larmes étaient si vraies, elles avaient une si sainte éloquence, que Michel fut inondé de sympathie. Son sein se gonfla et se brisa en sanglots, une volupté divine effaça toute idée de volupté terrestre. Il s'aperçut que cette femme ne lui inspirait aucun désir profane, qu'il était heureux et non agité dans ses bras, que mêler ses larmes aux siennes et se sentir aimé d'elle était un bonheur plus grand que tous les transports que sa jeunesse avait rêvés; qu'enfin il la respectait jusqu'à la crainte en la tenant pressée sur son cœur, et que jamais, entre elle et lui, il n'y aurait une pensée que les anges ne pussent lire en souriant.
Il sentit tout cela confusément sans doute, mais si profondément et d'une façon tellement victorieuse, qu'Agathe ne se douta jamais du mauvais mouvement de fatuité qui l'avait attiré à ses pieds quelques minutes auparavant.
Alors Agathe, levant vers le ciel ses beaux yeux humides, pâle au clair de la lune, et comme ravie dans une divine extase, s'écria avec transport: «O mon Dieu! que je te remercie! Voici le premier moment de bonheur que tu me donnes; mais je ne me plains pas de l'avoir attendu si longtemps: car il est si grand, si pur, si complet, qu'il efface et rachète toutes les douleurs de ma vie!»
Elle était si belle, elle parlait avec un enthousiasme si sincère, que Michel crut voir une sainte des anciens jours. «O mon Dieu! mon Dieu! dit-il d'une voix étouffée, moi aussi je te bénis! qu'ai-je fait pour mériter un semblable bonheur? Être aimé d'elle! Oh! c'est un rêve, je crains de m'éveiller!
—Non, ce n'est pas un rêve, Michel, reprit la princesse en reportant sur lui son regard inspiré; c'est la seule réalité de ma vie, et ce sera celle de toute la tienne. Dis-moi, quel autre être que toi pouvais-je aimer sur la terre? Jusqu'ici je n'ai fait que souffrir et languir; mais, à présent que tu es là, il me semble que j'étais née pour les plus grandes félicités humaines. Mon enfant, mon bien-aimé, ma consolation souveraine, mon seul amour! Oh! je ne puis plus parler, je ne saurais rien te dire, la joie m'inonde et m'accable!...
—Non, non, ne parlons pas, s'écria Michel, aucune parole ne pourrait rendre ce que j'éprouve; et, grâce au ciel, je ne comprends pas encore toute l'étendue de mon bonheur, car, si je le comprenais, il me semble que j'en mourrais!»
CONTRE-TEMPS.
Des pas qui se firent entendre à peu de distance les arrachèrent, tous les deux à cette enivrante divagation. La princesse se leva, un peu effrayée de l'approche de ces promeneurs, et, saisissant le bras de Michel, elle reprit avec lui le chemin de sa villa. Elle marchait plus vite qu'auparavant, soigneusement voilée, mais appuyée sur lui avec une sainte volupté. Et lui, palpitant, éperdu de joie, mais pénétré d'un respect immense, il osait à peine de temps en temps porter à ses lèvres la main d'Agathe qu'il tenait dans les siennes.
Ce ne fut qu'en apercevant devant lui la grille du jardin de la villa qu'il recouvra la parole avec l'inquiétude... «Eh quoi! déjà vous quitter? dit-il; nous séparer si tôt! C'est impossible! Je vais expirer d'ivresse et de désespoir.
—Il faut nous quitter ici, dit la princesse. Le temps n'est pas encore venu où nous ne nous quitterons plus. Mais cet heureux jour luira bientôt pour nous. Sois tranquille, laisse-moi faire. Repose-toi sur moi et sur ma tendresse infinie du soin de nous réunir pour jamais.
—Est-ce possible? ce que j'entends est-il sorti de votre bouche? Ce jour viendra! nous serons unis? nous ne nous quitterons jamais? Oh! ne vous jouez pas de ma simplicité! Je n'ose pas croire à tant de bonheur, et pourtant, quand c'est vous qui le dites, je ne peux pas douter!
—Doute plutôt de la durée des étoiles qui brillent sur nos têtes, doute plutôt de ta propre existence que de la force de mon âme pour vaincre ces obstacles qui te semblent si grands et qui me paraissent à moi si petits désormais! Ah! le jour où je n'aurai plus à craindre que le monde, je me sentirai bien forte, va!
—Le monde! dit Michel, oui, j'y songe; j'avais oublié tout ce qui n'était pas vous et moi. Le monde vous reniera, le monde s'indignera contre vous, et cela à cause de moi! Mon Dieu, pardonne-moi les élans d'orgueil que j'ai ressentis! Je les déteste à présent... Oh! que personne ne le sache jamais, et que mon bonheur soit enseveli dans le mystère! Je le veux ainsi, je ne souffrirai jamais que vous vous perdiez pour l'amour de moi.
—Noble enfant! s'écria la princesse, rassure-toi; nous vaincrons ensemble; mais je te remercie de ce mouvement de ton cœur. Oh! oui, tous tes élans sont généreux, je le sais. Je ne suis pas seulement heureuse, je suis fière de toi!»
Et elle prit à deux mains la tête de l'enfant pour l'embrasser encore.
Mais Michel crut entendre encore des pas à peu de distance, et la crainte de compromettre cette femme si brave l'emporta sur le sentiment de son bonheur. «Nous pouvons être surpris ou épiés, lui dit-il: je suis sûr qu'on vient par ici. Fuyez! moi je me tiendrai caché dans ces massifs jusqu'à ce que ces curieux ou ces passants se soient éloignés. Mais à demain, n'est-ce pas?...
—Oh! certes, à demain, répondit-elle. Viens ici dès le matin, comme pour travailler, et monte jusqu'à mon casino.»
Elle le pressa encore dans ses bras, et, entrant dans le parc, elle disparut derrière les arbres.
Le bruit qui s'était fait entendre avait cessé, comme si les gens qui s'approchaient avaient changé de direction.
Michel resta longtemps immobile et comme privé de raison. Après tant d'illusions charmantes, après tant d'efforts pour n'y point croire, il retombait plus que jamais sous l'empire des songes, du moins il le craignait. Il n'osait se croire éveillé, il avait peur de faire un pas, un mouvement, qui dissipassent encore une fois le prestige, comme dans la grotte de la Naïade. Il ne pouvait se décider à interroger la réalité. La vraisemblance même l'épouvantait. Comment et pourquoi Agathe l'aimait-elle? A cela il ne trouvait point de réponse, et alors il repoussait cette interrogation comme un blasphème. «Elle m'aime, elle me l'a dit! s'écriait-il intérieurement. En douter serait un crime; si je me méfiais de sa parole, je ne serais pas digne de son amour.»
Et il se plongeait dans un océan de délices. Il élevait ses pensées vers le ciel qui l'avait fait naître si heureux. Il se sentait capable des plus grandes choses, puisqu'il était jugé digne des plus grandes joies. Jamais il n'avait cru avec tant de ferveur à la bonté divine, jamais il ne s'était senti si fier et si humble, si pieux et si brave.
«Ah! pardonne-moi, mon Dieu, disait-il encore dans son cœur; jusqu'à ce jour je me croyais quelque chose.J'avais de l'orgueil, je m'abandonnais à l'amour de moi-même; et pourtant je n'étais pas aimé! C'est d'aujourd'hui seulement que j'existe. J'ai reçu la vie, j'ai reçu une âme, je suis homme! Mais je n'oublierai plus que, seul, je ne suis rien, et que l'enthousiasme qui me possède, la puissance qui me déborde, la chasteté dont je sens aujourd'hui le prix, sont nés sous le souffle de cette femme et ne vivent en moi que par elle. O jour de félicités sans bornes! calme souverain, ambition assouvie sans égoïsme et sans remords! Victoire enivrante qui laisse le cœur modeste et généreux! L'amour est tout cela, et plus encore. Que tu es bon, mon Dieu, de ne m'avoir pas permis de le deviner d'avance, et que cette surprise augmente l'ivresse d'une âme au sortir de son propre néant!...»
Il allait se retirer lentement lorsqu'il vit une forme noire glisser le long du mur et disparaître dans les branches. Il se dissimula encore plus dans l'ombre pour observer, et bientôt il reconnut le Piccinino sortant de son manteau qu'il jeta par-dessus le mur, afin de se disposer à l'escalader plus lestement.
Tout le sang de Michel reflua vers son cœur, Carmelo était-il attendu? La princesse l'avait-elle autorisé à conférer avec elle, n'importe à quelle heure, et à s'introduire, n'importe par quel moyen? Il est vrai qu'il avait à traiter avec elle de secrets d'importance, et que sa manière la plus naturelle de marcher étant, comme il disait, le vol d'oiseau, l'escalade nocturne rentrait, pour lui, dans les choses naturelles. Il avait bien averti Agathe qu'il reviendrait peut être sonner à la grille de son parterre au moment où elle l'attendrait le moins. Mais n'avait-elle pas eu tort de le lui permettre? Qui pouvait deviner les intentions d'un homme comme le Piccinino? Agathe était seule; aurait-elle l'imprudence de lui ouvrir et de l'écouter? Si elle poussait à ce point la confiance, Michel ne pouvait se résoudre à la partager. Avait-elle compris que cet homme était amoureux d'elle, ou qu'il feignait de l'être? Que s'étaient-ils dit dans le parterre, lorsque Michel et le marquis avaient assisté à leur entretien sans l'entendre?
Michel tombait du ciel en terre. Un violent accès de jalousie s'emparait de lui, et, pour se donner le change, il essayait de se persuader qu'il ne craignait que le danger d'une insulte pour sa dame bien-aimée. N'était-il pas de son devoir de veiller à sa sûreté et de la protéger envers et contre tous?
Il ouvrit sans bruit la grille, dont il avait conservé la clef, ainsi que celle du parterre, et il se glissa dans le parc, résolu à observer l'ennemi. Mais, après avoir vu le Piccinino enjamber adroitement le mur, il lui fut impossible de retrouver aucune trace de lui.
Il se dirigea vers les rochers, et, s'étant bien assuré qu'il n'y avait personne devant lui, il se décida à gravir l'escalier de laves, se retournant à chaque instant pour voir si le Piccinino ne le suivait pas. Le cœur lui battait bien fort, car une rencontre avec lui sur cet escalier eut été décisive. En le voyant là, le bandit aurait compris qu'on l'avait trompé, que Michel était l'amant d'Agathe, et quelle n'eût pas été sa fureur? Michel ne redoutait point une lutte sanglante pour lui-même; mais comment prévenir la vengeance de Carmelo contre Agathe, s'il sortait vivant de cette rencontre?
Néanmoins Michel monta jusqu'en haut, et s'étant bien assuré qu'il n'était pas suivi, il entra dans le parterre, le referma, et s'approcha du boudoir d'Agathe. Cette pièce était éclairée, mais déserte. Une femme de chambre vint au bout d'un instant éteindre le lustre et s'éloigna. Tout rentra dans le silence et l'obscurité.
Jamais Michel n'avait été aux prises avec une plus violente anxiété. Son cœur battait à se rompre, à mesure que ce silence et cette incertitude se prolongeaient. Que se passait-il dans les appartements d'Agathe? Sa chambre à coucher était située derrière le boudoir; on y pénétrait du parterre par une courte galerie où une lampe brûlait encore. Michel s'en aperçut en regardant à travers la serrure de la petite porte en bois sculpté et armorié. Peut-être cette porte n'était-elle pas fermée en dedans? Michel essaya, et, ne rencontrant pas d'obstacle, il entra dans le casino.
Où allait-il et que voulait-il? Il ne le savait pas bien lui-même. Il se disait qu'il allait au secours d'Agathe menacée par le Piccinino. Il ne voulait pas se dire qu'il était poussé par le démon de la jalousie.
Il crut entendre parler dans la chambre d'Agathe. C'étaient deux voix de femme: ce pouvait être la camériste répondant à sa maîtresse; mais ce pouvait être aussi la voix douce et quasi féminine de Carmelo.
Michel resta irrésolu et tremblant. S'il retournait dans le parterre, cette porte de la galerie serait sans doute bientôt fermée par la camériste, et alors, quel moyen de rentrer, à moins de casser une vitre du boudoir, expédient qui ne pouvait convenir qu'au Piccinino, et auquel Michel répugnait naturellement?
Il lui semblait que des siècles s'étaient écoulés depuis qu'il avait vu le bandit escalader le mur; il n'y avait pourtant pas un quart d'heure; mais on peut vivre des années pendant une minute, et il se disait que, puisque le Piccinino tardait tant à le suivre, apparemment il l'avait précédé.
Tout à coup la porte de la chambre d'Agathe s'ouvrit, et Michel n'eut que le temps de se dissimuler derrière le piédestal de la statue qui portait la lampe. «Ferme bien la porte du parterre, dit Agathe à sa camériste qui sortait, mais laisse celle-ci ouverte; il fait horriblement chaud chez moi.»
La jeune fille rentra après avoir obéi aux ordres de sa maîtresse. Michel était rassuré, Agathe était seule avec sa femme de chambre. Mais il était enfermé, lui! et comment sortirait-il? ou comment expliquerait-il sa présence si on le découvrait ainsi caché à la porte de la princesse?
«Je dirai la vérité, pensa-t-il sans s'avouer à lui-même que ce n'était que la moitié de la vérité. Je raconterai que j'ai vu le Piccinino escalader le mur du parc, et que je suis venu pour défendre celle que j'adore contre un homme auquel je ne me fie point.»
Mais il se promit d'attendre que la suivante se fût retirée, car il ne savait pas si elle avait la confiance entière de sa maîtresse, et si elle n'incriminerait point cette marque de leur intimité.
Peu d'instants après, Agathe la congédia en effet; il se fit un bruit de portes et de pas, comme si cette femme fermait toutes les issues en se retirant. Ne voulant point tarder à se montrer, Michel entra résolument dans la chambre d'Agathe, mais il s'y trouva seul. Avant de se coucher, la princesse était entrée dans son oratoire, et Michel l'apercevait, agenouillée sur un coussin de velours. Elle était vêtue d'une longue robe blanche flottante; ses cheveux noirs tombaient jusqu'à ses pieds, en deux grosses nattes dont le poids eût gêné son sommeil si elle les eût gardées la nuit autour de sa tête. Un faible reflet de lampe sous un globe bleuâtre l'éclairait d'une lueur transparente et triste qui la faisait ressembler à une ombre. Michel s'arrêta saisi de crainte et de respect.
Mais, comme il hésitait à interrompre sa prière et se demandait comment il éveillerait son attention sans l'effrayer, il entendit ouvrir la porte de la petite galerie, et des pas, si légers qu'il fallait l'oreille d'un jaloux pour les distinguer, s'approcher de la chambre d'Agathe. Michel n'eut que le temps de se jeter derrière le lit d'ébène sculpté et incrusté de figurines d'ivoire. Ce lit n'était pas collé à la muraille comme les nôtres, mais isolé, comme il est d'usage dans les pays chauds, et le pied tourné vers le centre de l'appartement. Entre le mur et le dossier élevé de ce meuble antique, il y avait donc assez de place pour que Michel pût se tenir caché. Il n'osa se baisser, dans la crainte d'agiter les rideaux de satin blanc brodés en soie mate. Il n'avait plus le temps de prendre beaucoup de précautions. Le hasard le servit, car, malgré le coup d'œil rapide et curieux que le Piccinino promena dans l'appartement, ce dernier ne vit aucun désordre, aucun mouvement qui pût trahir la présence d'un homme arrivé avant lui.
Il allait pourtant se livrer à une prudente perquisitionlorsque la princesse, avertie par le bruit léger de ses pas, se leva à demi en disant: «Est-ce toi, Nunziata?»
Ne recevant pas de réponse, elle écarta la portière qui lui cachait à demi l'intérieur de sa chambre à coucher, et vit le Piccinino debout en face d'elle. Elle se leva tout à fait et resta immobile de surprise et d'effroi.
Mais, sachant bien qu'elle ne devait pas trahir sa pénible émotion en présence d'un homme de ce caractère, elle garda le silence pour que sa voix altérée ne révélât rien, et elle marcha vers lui, comme si elle attendait qu'il lui expliquât son audacieuse visite.
Le Piccinino mit un genou en terre, et, lui présentant un parchemin plié:
«Madame, dit-il, je savais que vous deviez être dans une grande inquiétude à propos de cet acte important, et je n'ai pas voulu remettre jusqu'à demain pour vous le rapporter. Je suis venu ici dans la soirée; mais vous étiez absente, et j'ai dû attendre que vous fussiez rentrée. Pardonnez si ma visite est un peu contraire aux convenances du monde où vous vivez; mais Votre Altesse n'ignore pas que je suis forcé d'agir en toutes choses, et en cette occasion particulièrement, avec le plus grand secret.
—Seigneur capitaine, répondit Agathe après avoir ouvert et regardé le parchemin, je savais que le testament de mon oncle avait été soustrait, ce matin, au docteur Recuperati. Ce pauvre docteur est venu, tout hors de lui, dans l'après-midi, pour me conter sa mésaventure. Il ne pouvait imaginer comment son portefeuille avait été enlevé de sa poche, et il accusait l'abbé Ninfo. Je n'ai pas été inquiète parce que je comptais que, dans la journée, l'abbé Ninfo aurait à vous rendre compte de son larcin. J'ai donc rassuré le docteur en l'engageant à ne rien dire et en lui promettant que le testament serait bientôt retrouvé. Vous pouvez bien croire que je ne lui ai pas laissé pressentir de quelle façon et par quel moyen.
«Maintenant, capitaine, il ne me convient pas d'avoir entre les mains un acte que j'aurais l'air d'avoir soustrait par défiance des intentions de mon oncle ou de la loyauté du docteur. C'est vous qui le remettrez par une voie indirecte, mais sûre, au dépositaire qui l'avait accepté, quand le moment de le produire sera venu. Vous êtes trop ingénieux pour ne pas trouver cette voie sans vous trahir en aucune façon.
—Que je me charge encore de cela? Y songez-vous, Madame? dit le Piccinino qui s'était relevé, et attendait avec impatience qu'on lui dît de s'asseoir;» mais Agathe lui parlait debout, comme quelqu'un qui compte sur la prompte retraite de son interlocuteur; et il voulait, à tout prix, prolonger l'entretien. Il souleva des difficultés.
«C'est impossible, dit-il, le cardinal a l'habitude de faire comprendre par ses regards qu'il veut qu'on lui représente le testament, et cela, il y songe tous les jours. Il est vrai, ajouta-t-il pour gagner du temps et en appuyant sa main sur le dossier d'une chaise, comme un homme très-fatigué, il est vrai que le cardinal étant privé de son truchement, l'abbé Ninfo, il serait facile au docteur de feindre qu'il ne comprend rien aux regards éloquents de Son Éminence... D'autant plus, continua le Piccinino en secouant un peu la chaise et en y appuyant son coude, que la stupidité habituelle du docteur rendrait la chose très-vraisemblable... Mais, reprit-il en offrant la chaise d'un air respectueux à la princesse pour qu'elle lui donnât l'exemple de s'asseoir, le cardinal peut être compris de quelque autre affidé qui mettrait le bon docteur au pied du mur en lui disant: «Vous voyez bien que Son Éminence veut voir le testament!»
Et le Piccinino fit un geste gracieux pour lui montrer qu'il souffrait de la voir debout devant lui.
Mais Agathe ne voulait pas comprendre, et surtout elle ne voulait pas garder le testament, afin de n'avoir pas à remercier le Piccinino, dans un moment pareil, en des termes qui l'eussent offensé par trop de réserve, ou encouragé par trop d'effusion. Elle tenait à conserver son attitude de fierté en l'accablant d'une confiance sans bornes à l'endroit de ses intérêts de fortune.
«Non, capitaine, répondit-elle toujours debout et maîtresse d'elle-même, le cardinal ne demandera plus à voir le testament, car son état a bien empiré depuis vingt-quatre heures. Il semble que ce misérable Ninfo le tînt dans un état d'excitation qui prolongeait son existence, car, depuis ce matin qu'il a disparu, mon oncle se livre à un repos d'esprit bien voisin sans doute du repos de la tombe. Ses yeux sont éteints, il ne paraît plus se soucier de rien autour de lui, il ne se préoccupe pas de l'absence de son familier, et le docteur est forcé d'user des ressources de l'art pour combattre une somnolence dont il craint de ne pas voir le réveil.
—Le docteur Recuperati a toujours été inepte, reprit le Piccinino en s'asseyant sur le bord d'une console et en laissant tomber son manteau à ses pieds comme par mégarde. Je demande à Votre Altesse, ajouta-t-il en croisant ses bras sur sa poitrine, si les prétendues lois de l'humanité ne sont pas absurdes et fausses en pareil cas, comme presque toutes les lois du respect humain et de la convenance hypocrite? Quel bien procure-t-on à un moribond lorsqu'on essaie de le rappeler à la vie avec la certitude qu'on n'y parviendra pas et qu'on ne fait que prolonger son supplice en ce monde? Si j'étais à la place du docteur Recuperati, je me dirais que Son Éminence a bien assez vécu. L'avis de tous les honnêtes gens, et celui de Votre Altesse elle-même, est certainement que cet homme a trop vécu. Il serait bien temps de le laisser se reposer du voyage fatigant de la vie, puisqu'il paraît le désirer pour sa part et s'arranger commodément sur son oreiller pour son dernier somme... Je demande pardon à Votre Altesse si je m'appuie sur ce meuble, mes jambes se dérobent sous moi tant j'ai couru aujourd'hui pour ses affaires, et si je ne reprends haleine un instant, il me sera impossible de retourner ce soir à Nicolosi.»
Agathe fit signe au bandit qu'elle l'engageait à s'asseoir sur la chaise qui était restée entre eux; mais elle demeura debout pour lui faire sentir qu'elle n'entendait point qu'il abusât longtemps de la permission.
CRISE.
«Il me semble, dit la princesse en posant le testament auprès du Piccinino sur la console, que nous sortons un peu de la question. Je rends compte des faits à Votre Seigneurie. Mon oncle a peu d'instants à vivre et ne pensera plus à son testament. Le jour de produire cet acte est donc proche. Mais je souhaiterais que, ce moment venu, il se trouvât dans les mains du docteur et non dans les miennes.
—C'est un scrupule fort noble, répondit le Piccinino, d'un ton ferme qui cachait son dépit; mais je le partage pour mon propre compte, et, comme tout ce qui se passe d'étrange et de mystérieux dans la contrée est toujours attribué au fantastique capitaine Piccinino, je souhaite, moi, ne me mêler en rien de cette restitution. Votre Seigneurie voudra donc bien l'opérer comme elle le jugera convenable. Ce n'est pas moi qui ai dérobé le testament. Je l'ai trouvé sur le coupable, je le rapporte, et je crois avoir assez fait pour qu'on ne m'accuse pas de tiédeur. Sans aucun doute, la disparition de l'abbé Ninfo ne tardera pas à être remarquée, et le nom du Piccinino va être en jeu dans les imaginations populaires comme dans les cervelles sournoises des gens de police. De là, de nouvelles recherches ajoutées à celles dont ma véritable personnalité est l'objet, et auxquelles je n'ai échappé jusqu'ici que par miracle. J'ai accepté les risques de cette affaire; je tiensle monstredans mes chaînes; Votre Altesse est tranquille sur le sort de ses amis et sur la liberté de ses démarches. Elle est en possession de son titre à la fortune: veut-elle ma vie? Je suis prêt à la donner cent fois pour elle; mais qu'elle le dise et qu'elle ne me pousse point à ma perte par des faux-fuyants sans me laisser la consolation de savoir que je meurs pour elle.»
Le Piccinino accentua ces dernières paroles de manière à empêcher Agathe d'éviter plus longtemps des explications délicates.
«Capitaine, dit-elle en s'efforçant de sourire, vous me jugez mal si vous croyez que je veux me délivrer du fardeau de la reconnaissance envers vous. Ma répugnance à reprendre cet acte, qui représente pour moi la possession de grandes richesses, devrait vous prouver ma confiance en vous et l'intention où je suis de vous laisser disposer vous-même de tout ce qui m'appartient.
—Je ne comprends pas, Madame, répondit Carmelo en s'agitant sur sa chaise. Vous avez donc cru que je venais à votre secours pour faire une affaire, et rien de plus?
—Capitaine, reprit Agathe sans se laisser émouvoir par l'indignation feinte ou réelle du Piccinino, vous vous intitulez vous-même, et avec raison, lejustificier d'aventure. C'est-à-dire que vous rendez la justice suivant votre cœur et votre conscience, sans vous soucier des lois officielles, qui sont fort souvent contraires à celles de la justice naturelle et divine. Vous secourez les faibles, vous sauvez les victimes, vous protégez ceux dont les sentiments et les opinions vous paraissent mériter votre estime, contre ceux que vous regardez comme les ennemis de votre pays et de l'humanité. Vous punissez les lâches et vous empêchez l'accomplissement de leurs perfides desseins. Tout cela est une mission que le monde légal ne comprend pas toujours, mais dont je connais le mérite sérieux et la tournure héroïque. Ai-je donc besoin de vous tranquilliser sur l'estime que je fais de vous, et trouvez-vous que j'aie manqué à vous la témoigner?
«Mais puisque le monde officiel renie votre intervention, et que, pour la continuer, vous êtes forcé de vous créer par vous-même des ressources d'une certaine importance, il serait insensé, il serait indiscret de réclamer votre protection sans avoir songé à vous offrir les moyens de l'exercer et de l'étendre davantage. J'y avais songé, moi, je le devais, et je m'étais promis de ne point traiter avec vous comme avec un avocat ordinaire, mais de vous laisser régler vous-même le prix de vos généreux et loyaux services. J'aurais cru vous faire injure en les taxant. A mes yeux, ils sont inappréciables: c'est pourquoi, en vous offrant de puiser à discrétion à une fortune princière, je serai encore obligée de compter sur votre modestie et votre désintéressement pour me croire acquittée avec vous.
—Ce sont là de bien flatteuses paroles, et le doux parler de Votre Altesse me charmerait si j'étais dans les idées qu'elle me suppose. Mais si elle daignait ne pas refuser de s'asseoir un instant pour m'entendre, je pourrais lui expliquer les miennes sans craindre d'abuser de la patience qu'elle m'accorde.»
«Allons! pensa Agathe en s'asseyant à quelque distance du Piccinino, la persistance de cet homme est comme la destinée, inévitable.»
«J'aurai bientôt dit, reprit le Piccinino avec un malin sourire, lorsqu'il la vit enfin assise. Je fais mes affaires en faisant celles des autres, cela est vrai; mais chacun entend les profits de la vie comme il s'y sent porté par la circonstance. Avec certaines gens, il n'y a que de l'or à réclamer. Ce sont les cas vulgaires, lecourant, comme on dit, je crois. Mais avec certaines autres personnes, riches de plus de qualités et de charmes encore que de ducats, l'homme intelligent aspire à de plus délicates récompenses. La richesse matérielle d'une personne comme la princesse Agathe est bien peu de chose en comparaison des trésors de générosité et de sensibilité que son cœur renferme... Et l'homme d'action qui s'est voué à la servir, s'il l'a fait avec une certaine promptitude et un certain zèle, n'est-il pas libre d'aspirer à quelque jouissance plus noble que celle de puiser dans sa bourse? Oui, certes, il est des joies morales plus élevées et au prix desquelles l'offre de votre fortune me satisfait si peu, qu'elle blesse mon intelligence et mon cœur comme un affront.»
Agathe commença à se sentir gagner par la peur, car le Piccinino s'était levé et s'approchait d'elle. Elle n'osait changer de place, elle craignait de pâlir et de trembler; et pourtant, quelque brave qu'elle fût, la figure et la voix de ce jeune homme lui faisaient un mal affreux. Son costume, ses traits, ses manières, son organe, réveillaient en elle un monde de souvenirs, et quelque effort qu'elle fît pour l'élever au niveau de son estime et de sa gratitude, une aversion invincible fermait son âme à de tels sentiments. Elle avait si longtemps refusé à Fra-Angelo d'accepter cette intervention, que, certes, elle eût persisté à ne jamais y recourir, si elle n'eût été certaine que l'abbé Ninfo l'avait pressé de faire assassiner ou enlever Michel, en lui montrant le testament comme moyen de récompenser ses services.
Mais il était trop tard. Le noble et naïf capucin de Bel-Passo n'avait pas prévu que son élève, qu'il s'était habitué à regarder comme un enfant, pourrait devenir amoureux d'une femme plus âgée que lui de quelques années. Et pourtant quoi de plus facile à prévoir? Mais les personnes qu'on respecte beaucoup n'ont pas d'âge. Pour Fra-Angelo, la princesse de Palmarosa, sainte Agathe de Catane, et la madone, n'avaient même plus de sexe. Si quelqu'un eût troublé son sommeil pour lui dire qu'en cet instant Agathe courait de grands dangers auprès de son élève, il se fût écrié: Ah! le méchant enfant aura vu ses diamants! Et, tout en se mettant en route pour voler au secours de la princesse, il se fût dit encore que, d'un mot, elle pouvait le tenir à distance; mais ce mot, Agathe éprouvait une répugnance insurmontable à le prononcer, et elle espérait toujours n'être pas forcée d'en venir là.
«Je comprends fort bien, monsieur le capitaine, dit-elle avec une froideur croissante, que vous me demandez mon estime pour toute récompense; mais je répète que je vous l'ai prouvée en cette occasion même, et je crois que votre fierté doit être satisfaite.
—Oui, Madame, ma fierté; mais il ne s'agit pas de ma fierté seulement. Vous ne la connaissez pas assez d'ailleurs pour en mesurer la portée et pour savoir si elle n'est pas au-dessus de tous les sacrifices d'argent que vous pourriez faire en ma faveur. Je ne veux pas de votre testament, je ne veux y avoir jamais aucune part, entendez-vous bien?»
Et il s'agenouilla devant elle, et prit sa main avec une énergie farouche.
Agathe se leva, et, s'abandonnant à un mouvement d'indignation peut-être irréfléchi, elle prit le testament sur la console. «Puisqu'il en est ainsi, dit-elle en essayant de le déchirer, autant vaut que cette fortune ne soit ni à vous ni à moi; car c'est là le moindre service que vous m'ayez rendu, capitaine; et, s'il n'eût été lié à un autre plus important, je ne vous l'eusse jamais demandé. Laissez-moi anéantir ce titre, et ensuite vous pourrez me demander une part légitime dans mes affectations, sans que je rougisse de vous écouter.»
Mais le parchemin résista aux efforts de ses faibles mains, et le Piccinino eut le temps de le lui ôter et de le placer sous un gros bloc de mosaïque romaine qui ornait le dessus de la console et qu'elle aurait eu encore plus de peine à soulever.
«Laissons cela, dit-il en souriant, et n'y pensons plus. Supposons même que ce testament n'ait jamais existé; sachons bien qu'il ne peut pas être un lien entre nous, et que vous ne me devez rien, en échange de votre fortune. Je sais que vous êtes assez riche déjà pour vous passer de ces millions; je sais aussi que, n'eussiez-vous rien, vous n'accorderiez pas votre amitié pour un service d'argent que vous comptiez payer avec de l'argent. J'admire votre fierté, Madame, je la comprends et je suis fier de la comprendre. Ah! maintenant que cette prosaïque pensée est écartée de nos cœurs, je me sens bien plus heureux, car j'espère! Je me sens aussi bien plus hardi, car l'amitié d'une femme comme vous me paraît si désirable que je risquerais tout pour l'obtenir.
—Ne parlez pas encore d'amitié, dit Agathe en le repoussant, car il commençait à toucher à ses longues tresses de cheveux et à les rouler autour de son bras comme pour s'enchaîner à elle; parlez de la reconnaissance que je vous dois; elle est grande, je ne la renieraijamais, et je vous la prouverai dans l'occasion, malgré vous, s'il le faut. Le service que vous m'avez rendu vous en assure d'autres de ma part, et un jour nous serons quittes! Mais l'amitié suppose une mutuelle sympathie, et, pour obtenir la mienne, il faut l'acquérir et la mériter.
—Que faut-il faire? s'écria le Piccinino avec feu. Parlez! oh! je vous en supplie, dites-moi ce qu'il faut faire pour être aimé de vous!
—Me respecter au fond de votre cœur, lui répondit-elle, et ne pas m'approcher avec ces yeux hardis et ce sourire de satisfaction qui m'offensent.»
En la voyant si haute et si froide, le Piccinino eut du dépit; mais il savait que le dépit est un mauvais conseiller. Il voulait plaire, et il se domina.
«Vous ne me comprenez pas, lui dit-il en la ramenant à sa place, et en s'asseyant auprès d'elle. Oh! non, vous ne comprenez rien à une âme comme la mienne! Vous êtes trop femme du monde, trop diplomate; et moi, je suis trop naïf, trop rude, trop sauvage! Vous craignez des emportements de ma part, parce que vous voyez que je vous aime éperdûment; mais vous ne craignez pas de me faire souffrir, parce que vous ne devinez pas le mal que peut me faire votre indifférence. Vous croyez qu'un montagnard de l'Etna, un brigand aventurier ne peut connaître que de grossiers transports; et, quand je vous demande votre cœur, vous croyez avoir votre personne à défendre. Si j'étais duc ou marquis, vous m'écouteriez sans effroi, vous me consoleriez de ma douleur; et, en me montrant votre amour comme impossible, vous m'offririez votre amitié. Et moi, je serais doux, patient, prosterné dans une reconnaissance mélancolique et tendre. C'est parce que je suis un homme simple, un paysan, que vous me refusez même le mot de sympathie! Votre orgueil s'alarme parce que vous croyez que je la réclame comme un droit acquis par mes services, et vous me jetez toujours mes services à la tête, comme si je m'en faisais un titre auprès de vous, comme si je m'en souvenais quand je vous vois et quand je vous parle! Hélas! c'est que je ne sais point m'exprimer; c'est que je dis ce que je pense, sans me torturer l'esprit à vous le persuader sans vous le dire. J'ignore l'art de vos flatteurs; je ne suis pas plus un courtisan de la beauté qu'un courtisan du pouvoir, et ma vie maudite ne me permet pas de me poser près de vous en cavalier servant comme le marquis de la Serra. Je n'ai qu'une heure dans la nuit pour venir, au péril de ma vie, vous dire que je suis votre esclave, et vous me répondez, que vous ne voulez pas être ma souveraine, mais mon obligée, ma cliente, qui me paiera bien! Ah! fi! Madame, vous posez une bien froide main sur une âme en feu!
«Si vous ne me parliez que d'amitié, dit Agathe, si vous n'aspiriez réellement qu'à être un de mes amis, je vous répondrais que cela peut venir...
—Laissez-moi parler! reprit le Piccinino en s'animant et en s'illuminant de ce prestige de beauté qu'il avait quand il commençait à s'émouvoir réellement. Je n'osais d'abord vous demander que votre amitié, et c'est votre frayeur puérile qui a fait sortir le mot d'amour de mes lèvres. Eh bien! qu'est-ce qu'un homme peut dire de plus à une femme pour la rassurer? Je vous aime d'amour, donc vous ne devez pas trembler quand je prends votre main. Je vous respecte, vous le voyez bien, car nous sommes seuls et je suis maître de mes sens: mais je ne suis pas celui de mes pensées et des élans de ma passion. Je n'ai pas toute la vie pour vous la prouver. J'ai cet instant pour vous la dire, sachez-la donc. Si je pouvais passer tous les jours six heures à vos pieds, comme le marquis, je me trouverais peut-être heureux du sentiment que vous lui accordez; mais si j'ai seulement cette heure qui passe devant moi comme une vision, il me faut votre amour, ou un désespoir que je n'ose pressentir. Laissez-moi donc parler d'amour; écoutez-moi, et n'ayez pas peur. Si vous dites non, ce sera non, mais si vous m'entendiez sans songer à vous préserver, si vous vouliez tout de bon me comprendre, si vous vouliez oublier et votre monde, et l'orgueil qui n'ont rien à faire ici, et qui cessent d'exister dans la sphère où je respire, vous seriez attendrie, parce que vous seriez convaincue. Oh! oui. Si vous étiez une âme simple, et si vous ne mettiez pas les préjugés à la place des pures inspirations de la nature et de la vérité, vous sentiriez qu'il y a là un cœur plus jeune et plus ardent que tous ceux que vous avez repoussés, un cœur de lion ou de tigre avec les hommes, mais un cœur d'homme avec les femmes, un cœur d'enfant avec vous! Vous me plaindriez, du moins. Vous verriez ma vie telle qu'elle est: un tourment, une menace, un cauchemar perpétuels! Et une solitude!... Oh! c'est surtout la solitude de l'âme qui me tue, parce que mon âme est plus difficile encore que mes sens. Tenez! vous savez comment je me suis conduit avec Mila, ce matin! Certes, elle est belle, et son caractère ni son esprit ne sont d'une créature vulgaire. J'aurais voulu l'aimer, et, si j'avais senti que je l'aimais, n'eût-ce été qu'un instant, elle m'eut aimé, elle eût été à moi toute sa vie. Mais, auprès d'elle, je ne pensais qu'à vous. C'est vous que j'aime, et vous êtes la seule femme que j'aie jamais aimée, quoique j'aie été l'amant de bien des femmes! Aimez-moi donc, ne fût-ce qu'un moment, rien que le temps de me le dire, ou, en repassant ce soir à un certain endroit qu'on appelle la Croix duDestatore, je deviendrai fou! je gratterai la terre avec mes ongles pour insulter et jeter au vent les cendres de l'homme qui m'a donné la vie.
A ces derniers mots, Agathe perdit toute sa force; elle pâlit; un frisson parcourut tout son corps, et elle se rejeta sur le dossier de son fauteuil, comme si un spectre ensanglanté eût passé devant ses yeux.
«Ah! taisez vous, taisez-vous! s'écria-t-elle; vous ne savez pas le mal que vous me faites!»
Le Piccinino ne pouvant comprendre la cause de cette émotion soudaine et terrible; il s'y méprit absolument. Il avait parlé avec une énergie d'accent et de regard qui eussent persuadé toute autre femme que la princesse. Il l'avait fascinée sous ses paupières ardentes; il l'avait enivrée de son souffle, du moins il le croyait. Il avait été si souvent fondé à le croire, alors même qu'il n'avait pas éprouvé la moitié du désir que cette femme lui inspirait! Il la jugea vaincue, et, l'entourant de ses bras, cherchant ses lèvres, il compta que la surprise de ses sens ferait le reste. Mais Agathe échappa à ses caresses avec une énergie inattendue, et, comme elle s'élançait vers une sonnette, Michel s'élança entre elle et le Piccinino, les yeux enflammés et un stylet à la main.
RÉVÉLATION.
A cette apparition inattendue, la stupeur du Piccinino fut telle qu'il resta immobile, sans songer ni à attaquer ni à se défendre. Aussi Michel, au moment de le frapper, s'arrêta-t-il, confondu de sa précipitation; mais, par un mouvement tellement rapide et adroit qu'il fut invisible, la main du Piccinino fut armée au moment où Michel retirait la sienne.
Néanmoins le bandit, après qu'un éclair de fureur eut jailli de ses yeux, retrouva son attitude dédaigneuse et froide. «A merveille, dit-il, je comprends tout maintenant, et plutôt que d'amener une scène aussi ridicule, la confiance de madame de Palmarosa aurait dû s'étendre jusqu'à me dire: Laissez-moi tranquille, je ne puis vous entendre, j'ai un amant caché derrière mon lit. Je me serais discrètement retiré, au lieu que maintenant il faut que je donne une leçon à maître Lavoratori, pour le punir de m'avoir vu jouer un rôle absurde. Tant pis pour vous, Signora, la leçon sera sanglante!»
Et il bondit vers Michel avec la souplesse d'un animal sauvage. Mais, quelque agile et rapide que fût son mouvement, la puissance miraculeuse de l'amour rendit Agathe plus prompte encore. Elle s'élança au devant du coup, et l'eût reçu dans la poitrine si le Piccinino n'eût rentré son poignard dans sa manche, si vite, qu'il semblait qu'il eût toujours eu la main vide.
«Que faites-vous, Madame? dit-il; je ne veux pointassassiner votre amant, mais me battre contre lui. Vous ne le voulez pas? Soit! Vous lui faites un rempart de votre sein? Je ne violerai pas une telle sauve-garde: mais je le retrouverai, comptez sur ma parole!
—Arrêtez! s'écria Agathe en le retenant par le bras, comme il se dirigeait vers la porte. Vous allez abjurer cette folle vengeance et donner la main à ce prétendu amant. Il s'y prêtera de bon cœur, lui, car lequel de vous deux voudrait tuer ou maudire son frère?
—Mon frère?... dit Michel stupéfait en laissant tomber son poignard.
—Mon frère, lui! dit le Piccinino sans quitter le sien. Cette parenté improvisée est fort peu vraisemblable, Madame. J'ai toujours ouï dire que la femme de Pier-Angelo avait été fort laide, et je doute que mon père ait jamais joué aucun mauvais tour aux maris qui n'avaient pas sujet d'être jaloux. Votre expédient n'est point ingénieux! Au revoir, Michel-Angelo Lavoratori!
—Je vous dis qu'il est votre frère! répéta la princesse avec force; le fils de votre père et non celui de Pier-Angelo, le fils d'une femme que vous ne pouvez outrager par vos mépris, et qui n'aurait pu vous écouter sans crime et sans folie. Ne comprenez-vous pas?
—Non, Madame, dit le Piccinino en haussant les épaules; je ne puis comprendre les rêveries qui vous viennent à l'esprit en ce moment pour sauver les jours de votre amant. Si ce pauvre garçon est un fils de mon père, tant pis pour lui; car il a bien d'autres frères que moi, qui ne valent pas grand'chose, et que je ne me gêne point pour frapper à la tête de la crosse de mon pistolet, quand ils manquent à l'obéissance et au respect qu'ils me doivent. Ainsi, ce nouveau membre de ma famille, le plus jeune de tous, ce me semble, sera châtié de ma main comme il le mérite; non pas devant vous, je n'aime point à voir les femmes tomber en convulsions; mais ce beau mignon ne sera pas toujours caché dans votre sein, Madame, et je sais où je le rejoindrai!
—Finissez de m'insulter, reprit Agathe d'un ton ferme, vous ne pouvez m'atteindre, et si vous n'êtes pas un lâche, vous ne devez pas parler ainsi à la femme de votre père.
—La femme de mon père! dit le bandit, qui commençait à écouter et à vouloir entendre. Mon père n'a jamais été marié, Signora! Ne vous moquez pas de moi.
—Votre père a été marié avec moi, Carmelo! et si vous en doutez, vous en trouverez la preuve authentique aux archives du couvent de Mal-Passo. Allez la demander à Fra-Angelo. Ce jeune homme ne s'appelle point Lavoratori: il s'appelle Castro-Reale, il est le fils, le seul fils légitime du prince César de Castro-Reale.
—Vous êtes donc ma mère? s'écria Michel en tombant sur ses genoux et embrassant ceux d'Agathe avec un mélange d'effroi, de remords et d'adoration.
—Tu le sais bien, lui dit-elle en pressant contre son flanc ému la tête de son fils. Maintenant, Carmelo, viens le tuer dans mes bras; nous mourrons ensemble! Mais, après avoir voulu commettre un inceste, tu consommeras un parricide!»
Le Piccinino, en proie à mille sentiments divers, croisa ses bras sur sa poitrine, et, le dos appuyé contre la muraille, il contempla en silence son frère et sa belle-mère, comme s'il eût voulu douter encore de la vérité. Michel se leva, marcha vers lui, et, lui tendant la main:
«Ton erreur a fait ton crime, dit-il, et je dois te le pardonner, puisque moi-même aussi je l'aimais sans savoir que j'avais le bonheur d'être son fils. Ah! ne trouble pas ma joie par ton ressentiment! Sois mon frère, comme je veux être le tien! Au nom de Dieu qui nous ordonne de nous aimer, mets ta main dans la mienne, et viens aux pieds de ma mère pour qu'elle te pardonne et te bénisse avec moi.»
A ces paroles, dites avec l'effusion d'un cœur généreux et sincère, le Piccinino faillit s'attendrir; sa poitrine se serra comme si les larmes allaient le gagner; mais l'orgueil fut plus fort que la voix de la nature, et il rougit de l'émotion qui avait menacé de le vaincre.
«Retire-toi de moi, dit-il au jeune homme, je ne te connais pas; je suis étranger à toutes ces sensibleries de famille. J'ai aimé ma mère aussi, moi; mais avec elle sont mortes toutes mes affections. Je n'ai jamais rien senti pour mon père, que j'ai à peine connu, et qui m'a fort peu aimé, si ce n'est que j'avais un peu de vanité d'être le seul fils avoué d'un prince et d'un héros. Je croyais que ma mère était la seule femme qu'il eût aimée; mais on m'apprend ici qu'il avait trompé ma mère, qu'il était l'époux d'une autre, et je ne puis être heureux de cette découverte. Tu es fils légitime, toi, et moi je ne suis qu'un bâtard. Je m'étais habitué à croire que j'étais le seul fondé à me parer, si bon me semblait, du nom que tu vas porter dans le monde et que nul ne te contestera. Et tu veux que je t'aime, toi, doublement patricien et prince par le fait de ton père et de ta mère? toi, riche, toi, qui vas devenir puissant dans la contrée où je suis errant et poursuivi! Toi, qui, bon ou mauvais Sicilien, seras ménagé et flatté par la cour de Naples, et qui ne croiras peut-être pas toujours pouvoir refuser les faveurs et les emplois! Toi qui commanderas peut-être des armées ennemies pour ravager les foyers de tes compatriotes! Toi qui, général, ministre ou magistrat, feras peut-être tomber ma tête, et clouer une sentence d'infamie au poteau où elle sera plantée, pour servir d'exemple et de menace à nos autres frères de la montagne? Tu veux que je t'aime? Je te hais et te maudis, au contraire!
«Et cette femme! continua le Piccinino avec une amertume bilieuse, cette femme menteuse, et froide, qui m'a joué jusqu'au bout avec un art infernal, tu veux que je me prosterne devant elle, et que je demande des bénédictions à sa main souillée peut-être du sang de mon père? car je comprends maintenant plus qu'elle ne le voudrait, sans doute! Je ne croirai jamais qu'elle ait épousé de bonne grâce le bandit ruiné, honni, vaincu, dépravé par le malheur, qui ne s'appelait plus que leDestatore. Il l'aura enlevée et violentée.... Ah! oui! je me souviens à présent! Il y a une histoire comme cela qui revient par fragments sur les lèvres du Fra-Angelo. Une enfant, surprise à la promenade par les bandits, entraînée avec sa gouvernante dans la retraite du chef, renvoyée au bout de deux heures, mourante, outragée! Ah! mon père, vous fûtes à la fois un héros et un scélérat! Je le sais, et moi je vaux mieux que vous, car je hais ces violences, et l'obscur récit de Fra-Angelo m'a préservé pour jamais d'y chercher la volupté.... C'est donc vous, Agathe, qui avez été la victime de Castro-Reale! Je comprends maintenant pourquoi vous avez consenti à l'épouser secrètement au monastère de Mal-Passo; car ce mariage est un secret, le seul peut-être de ce genre qui n'ait jamais transpiré! Vous avez été habile, mais le reste de votre histoire s'éclaircit devant mes yeux. Je sais maintenant pourquoi vos parents vous ont tenue enfermée un an, si soigneusement qu'on vous a crue morte ou religieuse. Je sais pourquoi on a assassiné mon père, et je ne répondrais pas que vous fussiez innocente de sa mort!
—Infâme! s'écria la princesse indignée, oser me soupçonner du meurtre de l'homme que j'avais accepté pour époux?
—Si ce n'est toi, c'est donc ton père, ou bien quelqu'un des tiens!reprit le Piccinino en français, avec un rire douloureux. Mon père ne s'est pas tué lui-même, reprit-il en dialecte sicilien, et d'un air farouche. Il était capable d'un crime, mais non d'une lâcheté, et le pistolet qu'on a trouvé dans sa main, à laCroce del Destatore, ne lui avait jamais appartenu. Il n'était point réduit, par la défection partielle des siens, à se donner la mort pour échapper à ses ennemis, et la dévotion que Fra-Angelo cherchait à lui inspirer n'avait pas encore troublé sa raison à ce point qu'il crût devoir se châtier lui-même de ses égarements. Il a été assassiné, et, pour être si aisément surpris aussi près de la plaine, il a fallu qu'on l'attirât dans un piége. L'abbé Ninfo n'est pas étranger à cette trame sanglante. Je le saurai, car je le tiens, et, quoique je ne sois pas cruel, je lui infligerai la torture de mes propres mains jusqu'à ce qu'il se confesse! carma mission, à moi, c'est de venger la mort de mon père, comme la tienne à toi, Michel, c'est de faire cause commune avec ceux qui l'ont ordonnée.
—Grand Dieu! dit Agathe sans se préoccuper davantage des accusations du Piccinino, chaque jour amènera donc la découverte d'un nouvel acte de fureur et de vengeance dans ma famille!... O sang des Atrides, que les furies ne vous réveillent jamais dans les veines de mon fils! Michel, que de devoirs ta naissance t'impose! Par combien de vertus ne dois-tu pas racheter tant de forfaits commis avant et depuis ta naissance! Carmelo, vous croyez que votre frère se tournera un jour contre son pays et contre vous! S'il en était ainsi, je vous demanderais de le tuer, aujourd'hui qu'il est pur et magnanime; car je sais, hélas! ce que deviennent les hommes qui abjurent l'amour de leur patrie et le respect dû aux vaincus!
—Le tuer tout de suite? dit le Piccinino; j'aurais bien envie de prendre au mot cette métaphore; ce ne serait pas long, car ce Sicilien de fraîche date ne sait pas plus manier un couteau que moi un crayon. Mais je ne l'ai pas fait hier soir quand l'idée m'en est venue sur la tombe de notre père, et j'attendrai que ma colère d'aujourd'hui soit tombée; car il ne faut tuer que de sang-froid et par jugement de la logique et de la conscience.
«Ah! Michel de Castro-Reale, je ne te connaissais pas hier, quoique l'abbé Ninfo t'eût désigné déjà à ma vengeance. J'étais jaloux de toi parce que je te croyais l'amant de celle qui se dit ta mère aujourd'hui, mais j'avais un pressentiment que cette femme ne méritait pas l'amour qui commençait à m'enflammer pour elle, et, en te voyant brave devant moi, je me disais: «Pourquoi tuer un homme brave pour une femme qui peut être lâche?»
—Taisez-vous, Carmelo, s'écria Michel en ramassant son stylet; que je connaisse ou non l'art du couteau, si vous ajoutez une parole de plus à vos outrages contre ma mère, j'aurai votre vie ou vous aurez la mienne.
—Tais-toi toi-même, enfant, dit le Piccinino en présentant sa poitrine demi-nue à Michel avec un air de dédain; la vertu du monde légal rend lâche, et tu l'es aussi, toi qui as été nourri des idées de ce monde-là; tu n'oserais seulement égratigner ma peau de lion, parce que tu respectes en moi ton frère. Mais je n'ai pas ces préjugés, et je te le prouverai, un jour où je serai calme! Aujourd'hui, je suis indigné, j'en conviens, et je veux te dire pourquoi: c'est qu'on m'a trompé, et que je ne croyais aucun être humain capable de se jouer de ma crédulité; c'est que j'ai ajouté foi à la parole de cette femme lorsqu'elle m'a dit hier, dans ce parterre dont j'entends d'ici murmurer les fontaines, et sous le regard de cette lune, qui paraissait moins pure et moins calme que son visage: «Que peut-il y avoir de commun entre cet enfant et moi?» Quoi de commun? et tu es son fils! et tu le savais, toi qui m'as trompé aussi!
—Non, je ne le savais pas; et quant à ma mère...
—Ta mère et toi, vous êtes deux froids serpents, deux Palmarosa venimeux! Ah! je hais cette famille qui a tant persécuté mon pays et ma race, et j'en ferai quelque jour un rude exemple, même sur ceux qui prétendent être bons patriotes et seigneurs populaires. Je hais tous les nobles, moi! et tremblez devant ma sincérité, vous autres dont la bouche souffle le froid et le chaud! Je hais les nobles depuis un instant, depuis que je vois que je ne le suis pas, puisque j'ai un frère légitime et que je ne suis qu'un bâtard. Je hais le nom de Castro-Reale, puisque je ne puis le porter. Je suis envieux, vindicatif et ambitieux aussi, moi! mon intelligence et mon habileté justifiaient en moi cette prétention un peu mieux que l'art de la peinture chez le nourrisson des Muses et de Pier-Angelo! J'aurais été plus loin que lui si nos conditions fussent restées ce qu'elles étaient. Et ce qui rend ma vanité plus supportable que la tienne, prince Michel, c'est que je la proclame avec fierté, tandis que tu la caches honteusement, sous prétexte de modestie. Enfin je suis l'enfant de la nature sauvage et de la liberté volontaire, tandis que tu es l'élève de la coutume et de la peur. Je pratique la ruse à la manière des loups, et ma ruse me mène au but. Tu joues avec le mensonge, à la manière des hommes, et tu manqueras toujours le but, sans avoir le mérite de la sincérité. Voilà notre vie à tous les deux. Si la tienne me gêne trop, je me débarrasserai de toi comme d'un obstacle, entends-tu? Malheur à toi si tu m'irrites! Adieu; ne souhaite pas de me revoir; voilà mon salut fraternel!
«Et quant à vous, princesse de Castro-Reale, dit-il en saluant Agathe avec ironie, vous qui eussiez bien pu vous dispenser de me laisser ramper à vos pieds, vous qui n'avez pas un rôle bien clair dans la catastrophe de la croix duDestatore, vous qui ne m'avez pas jugé digne de savoir vos mésaventures de jeunesse, et qui préfériez passer à mes yeux pour une vierge sans tache, sans vous soucier de me faire languir dans une attente insensée de vos précieuses faveurs, je vous souhaite d'heureux jours dans l'oubli de ce qui s'est passé entre nous, mais je m'en souviendrai, moi, et je vous avertis, Madame, que vous avez donné un bal sur un volcan, au réel comme au figuré.
En parlant ainsi, le Piccinino s'enveloppa la tête et les bras de son manteau, passa dans le boudoir, et, sans daigner attendre qu'on lui ouvrit les portes, il traversa d'un bond une des larges vitres qui donnaient sur le parterre. Puis il revint vers cette porte de la galerie dont il n'avait pas voulu franchir le seuil, et, à la manière des anciens fauteurs des Vêpres de Sicile, il entailla d'une croix, faite avec son poignard, l'écusson des Palmarosa, sculpté sur cette porte. Peu d'instants après, il était sur la montagne, fuyant comme une flèche.
«O ma mère! s'écria Michel en pressant dans ses bras Agathe oppressée, vous vous êtes fait un ennemi implacable pour me préserver d'ennemis imaginaires ou impuissants! Tendre mère, mère adorée, je ne te quitterai plus, ni jour ni nuit. Je coucherai en travers de la porte, et si l'amour de ton fils ne peut te préserver, c'est que la Providence abandonne entièrement les hommes!
—Mon enfant, dit Agathe en l'étreignant dans ses bras, rassure-toi. Je suis navrée de tout ce que cet homme m'a remis devant les yeux, mais non effrayée de son injuste colère. Le secret de ta naissance ne pouvait lui être révélé plus tôt, car tu vois l'effet qu'a produit cette révélation. Mais le moment est venu où je n'ai plus à craindre pour toi que son ressentiment personnel, et celui-ci, nous l'apaiserons. La vengeance des Palmarosa va s'éteindre avec le dernier souffle que le cardinal Ieronimo exhale peut-être en cet instant. Si c'est une faute de l'avoir conjurée à l'aide de Carmelo, cette faute appartient à Fra-Angelo, qui croit connaître les hommes parce qu'il a toujours vécu avec des hommes en dehors de la société, les brigands et les moines. Mais je me fie encore à ses grands instincts. Cet homme, qui vient de se montrer à nous si méchant, et que je ne puis voir sans une souffrance mortelle, parce qu'il me rappelle l'auteur de toute mon infortune, n'est peut-être pas indigne du bon mouvement qui t'a porté à lui donner le nom de frère. C'est un tigre dans la colère, un renard dans la réflexion; mais entre ses heures de rage et ses heures de perfidie, il doit y avoir des heures d'abattement, où le sentiment humain reprend ses droits et lui arrache des larmes de regret et de désir: nous le ramènerons, je l'espère! La loyauté et la bonté doivent trouver le défaut de sa cuirasse. Au moment où il te maudissait, je l'ai vu hésiter, retenir des pleurs. Son père... ton père, Michel! avait une profonde et ardente sensibilité jusqu'au milieu de ses habitudes de démence sinistre... Je l'ai vu sangloter à mes pieds après m'avoir presque étranglée pour étouffer mes cris... Je l'ai vu ensuite repentant devant l'autel, lorsqu'il m'épousa, et, malgré la haine et l'épouvante qu'il m'inspira toujours, je me suis repentie moi-même, à l'heure de sa mort, de ne lui avoir pas pardonné. J'ai tremblé à son souvenir, mais je n'ai jamais osé maudire sa mémoire; et, depuis que je t'ai retrouvé, ô mon fils bien-aimé! j'ai essayé de le réhabiliter à mes propres yeux, afin de n'avoir point à le condamner devant toi. Ne rougis donc point de porter le nom d'un homme qui n'a été fatal qu'à moi, et qui a fait de grandes choses pour son pays. Mais garde pour celui qui t'a élevé et dont tu as cru jusqu'à ce jour être le fils, le même amour, le même respect que tu lui portais ce matin, noble enfant, lorsque tu lui remettais la dot de Mila, en lui disant que tu resterais ouvrier à son service toute ta vie, plutôt que de l'abandonner!