Il vit une pauvre femme qui mendiait (Page 125.)Il vit une pauvre femme qui mendiait (Page 125.)
—O Pier-Angelo, ô mon père! s'écria Michel avec une impétuosité qui fit déborder son cœur en sanglots, il n'y a rien de changé entre nous, et le jour où mes entrailles ne frémiraient plus pour toi d'un élan filial, je crois que j'aurais cessé de vivre.»
SOUVENIRS.
Agathe était brisée par tant d'agitations et de fatigues. Sa santé était délicate, quoique son âme fût forte, et, en la voyant si pâle, avec la voix presque éteinte, Michel s'effraya. Il commença à ressentir les tendres et poignantes sollicitudes d'un sentiment tout nouveau pour lui. Il avait à peine connu l'amour qu'une mère peut inspirer. La femme de Pier-Angelo avait été bonne pour lui sans doute, mais, outre qu'il l'avait perdue dans un âge bien tendre, elle avait laissé dans sa mémoire l'impression d'une robuste et fière virago, irréprochable, mais violente, pleine de soins pour ses petits, mais parlant haut et frappant fort. Quelle différence avec cette nature exquise, cette beauté suave, cet être poétique qui s'appelait Agathe, et que Michel pouvait admirer comme l'idéal d'un artiste, tout en l'adorant comme une mère!
Il la supplia de se jeter sur son lit, et d'essayer de prendre une heure de repos.
«Je resterai près de vous, lui dit-il; je veillerai à votre chevet, je serai heureux de vous contempler, et quand vous ouvrirez les yeux, vous me trouverez là.
—Et toi, lui dit-elle, ce sera la troisième nuit que tu auras passée presque sans sommeil. Ah! que je souffre pour toi de la vie que nous menons depuis quelques jours!
—Ne vous inquiétez pas de moi, ma mère chérie, reprit le jeune homme en couvrant ses mains de baisers. J'ai très-bien dormi le matin, durant ces trois jours; et,maintenant je suis si heureux, malgré ce que nous venons de souffrir, qu'il me semble que je ne dormirai plus jamais. Je cherchais le sommeil pour vous retrouver dans mes rêves: à présent que le rêve s'est transporté dans ma vie réelle, je craindrais d'en perdre la notion en dormant. C'est à vous de vous reposer, ma mère... Ah! que ce nom est doux, ma mère!
—Je n'ai pas plus envie de dormir que toi, dit-elle, je ne voudrais plus te quitter un instant. Et puisque le Piccinino me fait toujours trembler pour ta vie, quoi qu'il puisse en résulter, tu resteras avec moi jusqu'au jour. Je vais m'étendre sur mon lit, puisque tu le veux; assieds-toi sur ce fauteuil, ta main dans la mienne, et si je n'ai plus la force de te parler, je t'entendrai du moins; nous avons tant de choses à nous dire! Je veux savoir ta vie depuis le premier jour que tu peux te rappeler jusqu'à celui-ci.»
Ils passèrent ainsi deux heures qui s'envolèrent pour eux comme deux minutes; Michel dit toute sa vie, en effet, et n'en cacha pas même les émotions récentes. L'espèce d'attrait enthousiaste qu'il avait éprouvé pour sa mère sans la connaître, ne soulevait plus dans sa pensée aucune question délicate qui ne pût se traduire par des mots dignes de la sainteté de leurs nouvelles relations. Ceux dont il s'était servi avec lui-même avaient changé de sens, et ce qu'ils avaient pu avoir d'impropre s'était effacé comme les vagues paroles qu'on prononce dans la fièvre, et qui ne laissent pas de traces quand la raison et la santé sont revenues.
Et puis, d'ailleurs, Michel, sauf quelques mouvements de vanité, n'avait rien rêvé dont il eût à rougir maintenant vis-à-vis de lui-même. Il s'était cru aimé, il ne s'était guère trompé! Il avait été envahi par une passion ardente, et il sentait qu'il n'aimait pas Agathe, devenue sa mère, avec moins d'enthousiasme, de reconnaissance, et même de jalousie, qu'il ne l'avait aimée une heure auparavant. Il s'expliquait maintenant pourquoi il ne l'avait jamais vue sans un élan infini de son âme vers elle, sans un intérêt tout-puissant, sans un sentiment d'orgueil secret qui avait comme un contre-coup en lui-même. Il se rappelait comment, la première fois qu'il l'avait vue, il lui avait semblé l'avoir vue de tout temps; et quand il lui demanda l'explication de ce miracle, «Regarde-toi dans une glace, lui dit-elle, et tu verras que mes traits te présentaient ta propre image; cette ressemblance que Pier Angelo remarquait sans cesse avec joie, et qui m'enorgueillissait, me faisait pourtant trembler pour toi. Heureusement, elle n'a frappé personne, si ce n'est peut-être le cardinal, qui a fait arrêter sa chaise pour te regarder, le jour où tu te trouvais arrivé, et comme guidé par une main invisible, à la porte du palais de tes ancêtres. Mon oncle était jadis le plus soupçonneux et le plus clairvoyant des persécuteurs et des despotes. Certes, s'il t'eût vu avant de tomber en paralysie, il t'eût reconnu et fait jeter en prison, puis conduire en exil... peut-être assassiner! sans t'avoir adressé une seule question. Tout affaibli qu'il était, il y a dix jours, il a attaché sur toi un regard qui avait éveillé les soupçons de Ninfo, et ses souvenirs s'étaient éclaircis jusqu'à vouloir s'enquérir de ton âge. Qui sait quelle fatale lumière se fût faite dans son cerveau, si la Providence ne t'eût inspiré de répondre que tu avais vingt-un ans au lieu de dix-huit!
—J'ai dix-huit ans, reprit Michel, et vous, ma mère? vous me semblez aussi jeune que moi?
—J'en ai trente-deux, répondit Agathe, ne le savais-tu pas?
—Non! on aurait pu me dire que vous étiez ma sœur, je l'aurais cru en vous voyant! Oh! quel bonheur que vous soyez si belle et si jeune encore! Vous vivrez autant que moi, n'est-ce pas? Je n'aurai pas le malheur de vous perdre!.... Vous perdre... Ah! maintenant que ma vie est liée à la votre, la mort me fait peur, je ne voudrais mourir ni avant ni après vous!.... Mais, est-ce donc la première fois que nous nous trouvons réunis? Je cherche dans les vagues souvenirs de ma première enfance avec l'espoir d'y ressaisir quelque chose de vous...
—Mon pauvre enfant, dit la princesse, je ne t'avais jamais vu avant le jour où, te regardant par une rosace de la galerie où je dormais, je ne pus retenir un cri d'amour et de joie douloureuse qui te réveilla. Je ne connaissais même pas ton existence, il y a trois mois. Je te croyais mort le jour de ta naissance. Autrement, crois-tu donc que tu ne m'aurais pas vue accourir à Rome, sous un déguisement, pour te prendre dans mes bras et t'arracher aux dangers de l'isolement? Le jour où Pier-Angelo m'apprit qu'il t'avait sauvé des mains d'une infâme accoucheuse qui allait te jeter dans un hospice par l'ordre de mes parents, qu'il s'était enfui avec toi en pays étranger, et qu'il t'avait élevé comme son fils, j'allais partir pour Rome. Je l'aurais fait, sans la prudence de Fra-Angelo, qui me démontra que ta vie serait en danger tant que durerait celle du cardinal, et qu'il valait mieux attendre sa fin que de nous exposer tous à des soupçons et à des recherches. Ah! mon fils, que j'ai souffert, tant que j'ai vécu seule avec les affreux souvenirs de ma jeunesse! Flétrie dès l'enfance, maltraitée, enfermée et persécutée par ma famille, pour n'avoir jamais voulu révéler le nom de l'homme que j'avais consenti à épouser dès les premiers symptômes de ma grossesse; séparée de mon enfant et maudite pour les larmes que sa prétendue mort m'arrachait, menacée de le voir périr sous mes yeux, quand je m'abandonnais à l'espérance qu'on m'avait trompée, j'ai vu s'écouler le plus beau temps de la vie dans les pleurs du désespoir et les frissons de l'épouvante.
«Je t'ai donné le jour dans cette chambre, Michel, à la place où nous voici. C'était alors une espèce de grenier longtemps inhabité qu'on avait converti en prison pour cacher la honte de mon état. On ne savait pas ce qui m'était arrivé. J'aurais à peine pu le dire, je l'avais à peine compris, tant j'étais jeune et pure d'imagination. Je pressentais que le récit de la vérité attirerait sur l'enfant que je portais dans mon sein, et sur son père, de nouvelles catastrophes. Ma gouvernante était morte le lendemain de notre désastre, sans pouvoir ou sans vouloir parler. Personne ne put m'arracher mon secret, même pendant les douleurs de l'enfantement; et lorsque, comme des inquisiteurs, mon père et mon oncle, debout et insensibles auprès de mon lit, me menaçaient de la mort si je ne confessais ce qu'ils appelaient ma faute, je me bornais à répondre que j'étais innocente devant Dieu, et qu'à lui seul appartenait de punir ou de sauver le coupable.
«S'ils ont découvert, depuis, que j'étais la femme de Castro-Reale, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir; jamais son nom n'a été prononcé devant moi, jamais je n'ai été interrogée sur son compte. S'ils l'ont fait assassiner, et si l'abbé Ninfo les a aidés à le surprendre, comme le prétend Carmelo, c'est ce que je ne sais pas non plus, et ce dont, malheureusement, je ne puis les croire incapables.
«Je sais seulement qu'à l'époque de sa mort, et lorsque j'étais à peine rétablie de la crise de l'enfantement, ils voulurent me forcer à me marier. Jusque-là ils m'avaient présenté comme un éternel châtiment l'impossibilité de m'établir. Ils me tirèrent de ma prison où j'avais été gardée avec tant de soin que l'on me croyait au couvent, à Palerme, et que rien n'avait transpiré au dehors. J'étais riche, belle, et de haute naissance. Vingt partis se présentèrent. Je repoussai avec horreur l'idée de tromper un honnête homme, ou de me confesser à un homme assez lâche pour m'accepter à cause de ma fortune. Ma résistance irrita mon père jusqu'à la fureur. Il feignit de me reconduire à Palerme. Mais il me ramena la nuit, dans cette chambre, et m'y tint encore enfermée une année entière.
«Cette prison était horrible, étouffante comme les plombs de Venise, car le soleil dardait sur une mince terrasse de métal, cet étage du palais n'ayant jamais été terminé, et n'étant couvert que provisoirement. J'y endurai la soif, les moustiques, l'abandon, l'isolement, le défaut d'air et de mouvement si nécessaires à la jeunesse. Et pourtant, je n'y mourus point, je n'y contractai aucune infirmité, tant était fort en moi le principe de la vie. Mon père, ne voulant confier à personne le soin de me garder, et craignant que la pitié de ses serviteurs n'adoucit mes souffrances, venait lui-même m'apporter mes aliments; et, quand ses intrigues politiques le retenaient dehors pendant des jours entiers, je subissais les tourments de la faim. Mais j'étais arrivée à une constance stoïque et je ne daignais pas me plaindre. J'ai puisé ainsi un certain courage et une certaine lumière dans cette épreuve, et je ne reproche point à Dieu de me l'avoir infligée. La notion du devoir et le goût de la justice sont de grands biens que l'on ne peut acheter trop cher!»
Agathe parlait ainsi, demi-couchée, et d'une voix faible qui s'animait peu à peu. Elle se releva sur son coude, et, secouant sa longue chevelure noire, elle dit à son fils, en lui montrant d'un geste le riche appartement où ils se trouvaient: «Michel! que les jouissances et l'orgueil de la naissance et de la fortune ne t'enivrent jamais! J'ai payé cher ces avantages, et, dans l'affreuse solitude de cette chambre, aujourd'hui si riante pour nous deux, j'ai passé de longues heures d'insomnie, couchée sur un grabat, consumée par la fièvre, et demandant à Dieu pourquoi il ne m'avait pas fait naître dans la grotte d'un chevrier ou sur la barque d'un pirate. Je soupirais après la liberté, et le dernier des mendiants me paraissait plus heureux que moi.
«Si j'avais été pauvre et obscure, j'eusse trouvé chez mes parents des consolations et de la pitié pour mon malheur; au lieu que les illustres Palmarosa faisaient un opprobre et un crime à leur fille; de ne pas vouloir être forcée de mentir, et de se refuser à relever l'honneur de sa famille par une imposture. Je manquais de livres dans ma prison; on ne m'avait jamais donné qu'une éducation superficielle, et je ne comprenais rien à la persécution dont j'étais l'objet. Mais, dans cette lente et cruelle inaction, je fis des réflexions et je découvris de moi-même le néant de l'orgueil humain. Mon être moral changea, pour ainsi dire, et tout ce qui était satisfaction et profit pour la vanité des hommes, m'apparut, à mes dépens, sous son véritable jour.
«Mais, pourquoi dirais-je à mes dépens, au lieu de dire à mon profit? Que sont deux années de tortures au prix du bienfait de la vérité? Quand je revins à la liberté et à la vie, quand je sentis que je reprenais aisément la force de la jeunesse et que j'avais le temps et les moyens de mettre à profit les idées qui m'étaient venues, j'éprouvai un grand calme, et j'entrai dans une habitude déjà toute faite d'abnégation et de fermeté.
«Je renonçai à jamais connaître l'amour et l'hyménée. La pensée de cette ivresse était flétrie et souillée dans mon imagination; et, quant aux besoins du cœur, ils n'avaient plus en moi rien de personnel. Ils s'étaient agrandis au delà du cercle des passions égoïstes; j'avais conçu dans la souffrance une passion véritable, mais qui n'avait plus pour objet la jouissance et le triomphe d'un être isolé des misères générales par la prospérité de sa propre condition. Cette passion qui me rongea comme la fièvre et avec la fièvre, je puis le dire, c'était la soif de combattre pour les faibles contre les oppresseurs, et de prodiguer autant de bienfaits et de consolations que ma famille avait semé de douleurs et d'épouvante. On m'avait élevée dans des idées de respect et de crainte envers la cour, de méfiance et de haine envers mes malheureux compatriotes. Sans mon propre malheur, j'aurais suivi peut-être ces habitudes et ces exemples d'insensibilité monstrueuse. Mon caractère nonchalant, comme celui des femmes de mon pays, n'eût jamais rien conçu de mieux, probablement, que les principes de ma race; car ma famille n'était pas de celles que la persécution a frappées, et à qui l'exil et la misère ont inspiré l'horreur du joug étranger et l'amour de la patrie. Mes parents, ardemment dévoués à la puissance officielle avaient toujours été comblés de biens, et la prospérité nouvelle que va nous donner l'héritage du cardinal est une exception honteuse, au milieu de la ruine de tant de maisons illustres que j'ai vues crouler sous les taxes forcées et la proscription.
«A peine fus-je maîtresse de mes actions et de ma fortune, que je consacrai ma vie au soulagement du malheur. Comme femme, il m'était interdit de m'occuper de politique, de sciences sociales ou de philosophie. Et à quel homme cela est-il possible sous le joug qui nous accable? Mais ce je pouvais faire, c'était de secourir les victimes de la tyrannie, de quelque classe qu'elles fussent. Je m'aperçus bientôt que le nombre en était si grand, que mes revenus n'y suffiraient point, quand même je me priverais du nécessaire. Alors, mon parti fut vite pris. J'avais la résolution de ne me point marier. J'ignorais ton existence, je me regardais comme seule au monde. Je me fis rendre un compte exact de ma fortune, soin que les riches patriciens de notre pays prennent bien rarement; leur incurie ne leur permet pas même d'aller voir leurs terres lorsqu'elles sont situées dans l'intérieur de l'île, et beaucoup d'entre nous n'ont jamais mis le pied sur leurs domaines. Je m'enquis et je pris par moi-même connaissance des miens; j'en aliénai d'abord en détail une partie, voulant donner à très-bas prix, et la plupart du temps pour rien, des terres aux pauvres habitants de ces provinces. Cela ne réussit point. On ne sauve pas d'un trait de plume des races tombées dans le dernier abattement de la misère et de l'esclavage. J'essayai d'autres moyens que je te détaillerai plus tard. Ils échouèrent. Tout doit échouer quand les lois d'un pays ont décrété sa ruine. A peine avais-je fait une famille heureuse, que l'impôt, augmentant avec son bien-être, en faisait une famille misérable. Quelle situation d'ordre et de fixité peut-on créer, quand l'État prélève soixante pour cent sur l'humble travail comme sur l'oisiveté opulente?
«Je vis donc avec douleur que, dans les pays conquis et brisés, il n'y avait plus de salut que dans l'aumône, et je vouai ma vie à l'aumône. Cela demandait bien plus d'activité et de persévérance que des dons ratifiés et des sacrifices absolus. Cette existence de dons arbitraires et de sacrifices perpétuels est une tâche sans repos, sans limites et sans consolations; car l'aumône ne remédie qu'à un instant donné de la vie, elle engendre la nécessité de se renouveler et de s'étendre à l'infini, sans qu'on voie jamais le résultat du travail qu'on s'impose. Oh! qu'il est cruel de vivre et d'aimer, là où l'on panse à toute heure une plaie qui ne peut guérir, où l'on jette sans cesse son âme et ses forces dans un gouffre qui ne se ferme pas plus que celui de l'Etna!
«Je l'ai acceptée, cette tâche, et je la remplis à toute heure; j'en vois l'insuffisance et ne me rebute pas. Je ne m'indigne plus contre la paresse, la débauche et tous les vices qu'engendre la misère; ou, si je m'en indigne, ce n'est plus à l'égard de ceux qui les subissent, mais de ceux qui les infligent et les perpétuent. Je ne comprends pas trop ce qu'on appelle le discernement dans l'aumône. Cela est bon pour les pays de liberté, où la réprimande peut être bonne à quelque chose, et où les enseignements d'une moralité praticable sont à l'usage de tous. Chez nous, hélas! le malheur est si grand, que le bien et le mal sont pour beaucoup d'êtres, en âge de raison, des mots vides de sens; et prêcher l'ordre, la probité et la prévoyance pendant l'agonie de la faim, devient un pédantisme presque féroce.
«Mes revenus n'ont pas toujours suffi à tant de besoins, Michel, et tu trouveras l'héritage de ta mère secrètement miné par des fouilles si profondes, qu'il s'écroulera peut-être sur ma tombe. Sans l'héritage du cardinal, j'aurais aujourd'hui quelque regret de ne t'avoir pas laissé les moyens de servir ton pays à ta guise; mais demain tu seras plus riche que je ne l'ai jamais été, et tu gouverneras cette fortune selon ton cœur et tes principes, sans que je veuille t'imposer ma tâche. Dès demain, tu entreras en possession de cette puissance, et je ne m'inquiéterai pas de l'emploi que tu sauras en faire. Je suis sûre de toi. Tu as été à une bonne école, mon enfant, celle du malheur et du travail! Je sais comment tu répares des fautes légères; je sais de quels sacrifices ton âme est capable, quand elle est aux prises avec le sentiment du devoir. Apprête-toi donc à porterle poids de ta fortune nouvelle, à être prince de fait comme de nom. Depuis trois jours que tu es lancé dans des aventures étranges en apparence, tu as reçu plus d'un enseignement. Fra-Angelo, le marquis de la Serra, Magnani, Mila elle-même, l'adorable enfant, t'ont parlé un langage qui t'a fait une impression profonde, je le sais; je l'ai vu à ta conduite, à ta résolution d'être ouvrier, et, dès ce moment, je m'étais promis de te révéler le secret de ta destinée, quand même la vie du cardinal se prolongerait et nous forcerait à des précautions extérieures.
—O ma mère! que vous êtes grande, s'écria Michel, et que l'on vous connaît peu, vous que l'on croit dévote, apathique ou bizarre! Votre vie est celle d'une martyre et d'une sainte: rien pour vous, tout pour les autres!
—Ne m'en fais pas un si grand mérite, mon enfant, reprit Agathe. Je n'avais plus le droit, quelque innocente que je fusse, de prétendre au bonheur général. Je subissais une fatalité que tous mes efforts n'eussent pu que rendre plus pesante. En me refusant à l'amour, je n'ai fait que remplir le plus simple devoir que la loyauté impose à une femme. De même, en me faisant sœur de charité, j'obéissais au cri impérieux de ma conscience. J'avais été malheureuse, je connaissais le malheur par moi-même; je n'étais plus de ceux qui peuvent nier la souffrance d'autrui parce qu'ils ne l'ont jamais ressentie. J'ai peut-être fait le bien sans lumière; du moins je l'ai fait sans relâche et sans tiédeur. Mais, à mes yeux, faire le bien, ce n'est pas tant qu'on croit; faire ce bien-là, c'est tout simplement ne pas faire le mal: n'être pas égoïste, c'est n'être pas aveugle ou infâme. J'ai une telle pitié de ceux qui tirent vanité de leurs œuvres, que j'ai caché les miennes avec presque autant de soin que le secret de mon mariage et de ta naissance. On n'a rien compris à mon caractère. Je voulais qu'il en fût ainsi. Je n'ai donc pas le droit de me plaindre d'avoir été méconnue.
—Oh! moi, je vous connais, dit Michel, et mon cœur vous rendra au centuple tout le bonheur dont vous avez été privée.
—Je le sais, dit-elle, tes larmes me le prouvent, et je le sens; car, depuis que tu es là, si je n'avais eu mon histoire à te raconter, j'aurais oublié que j'ai été malheureuse.
—Merci! ô merci! mais ne dites pas que vous me laissez libre de mes actions et de ma conduite: je ne suis qu'un enfant, et je me sens si peu de chose auprès de vous que je ne veux jamais voir que par vos yeux, agir que d'après vos ordres. Je vous aiderai à porter le fardeau de la richesse et de l'aumône; mais je serai votre homme d'affaires, rien de plus. Moi, riche et prince! moi, revêtu d'une autorité quelconque quand vous êtes là! quand je suis votre fils!
—Mon enfant, il faut être un homme. Je n'ai pas eu le bonheur de t'élever; je ne l'eusse pas fait mieux que le vénérable Pier-Angelo. Mon affaire, maintenant, est de t'aimer, rien de plus, et c'est assez. Pour justifier mon amour, tu n'auras pas besoin que les portraits de tes ancêtres te disent jamais: «Je ne suis pas content de vous.» Tu feras en sorte d'entendre toujours ta mère te dire: «Je suis contente de toi!»
«Mais écoute, Michel!... les cloches sonnent... toutes les cloches de la ville sonnent le glas d'une agonie, et c'est pour un grand personnage!... C'est ton parent, c'est ton ennemi, c'est le cardinal de Palmarosa qui va rendre à Dieu ses comptes terribles. Il fait jour, séparons-nous! Va prier pour que Dieu lui soit miséricordieux. Moi, je vais recevoir son dernier soupir!»
ÉPANOUISSEMENT.
Tandis que la princesse sonnait sa camériste et ordonnait qu'on mît les chevaux à son carrosse pour aller remplir ses derniers devoirs envers le cardinal mourant, Michel descendait dans le parc par l'escalier de lave du parterre; mais lorsqu'il n'était encore qu'à moitié de cet escalier, il aperçut messire Barbagallo, qui déjà était debout et commençait sa consciencieuse journée de surveillance, bien éloigné, le brave homme, de croire que ce riche palais et ces beaux jardins n'étaient plus que l'enseigne trompeuse et le vain simulacre d'une fortune opulente. A ses yeux, dépenser ses revenus en aumônes était une habitude seigneuriale et respectable. Il secondait honnêtement la princesse dans ces œuvres de charité. Mais entamer son capital eût été une faute immense, contraire à la dignité héréditaire d'un grand nom; et si Agathe l'eût éclairé ou consulté à cet égard, il n'eût pas eu assez de toute son érudition généalogique pour lui prouver qu'aucun Palmarosa n'eût commis ce crime de lèse-noblesse, à moins d'y être invité par son roi. Se dépouiller de sa véritable puissance pour des misérables! Fi! A moins qu'il ne s'agît d'un hospice, d'un monastère à fonder, monuments qui demeurent et font passer à la postérité la gloire et la vertu du fondateur, et au lieu d'effacer l'éclat d'un nom, lui donnent un nouveau lustre.
Michel, en voyant le majordome lui barrer innocemment le passage, car Barbagallo s'obstinait à contempler un arbuste de l'Inde qu'il avait planté lui-même au bas de l'escalier, prit le parti de baisser la tête et de passer vite sans lui rien expliquer. Quelques heures plus tard, il n'aurait plus à se cacher; mais, par convenance, il valait mieux attendre la déclaration publique de la princesse.
Mais le majordome semblait être planté à côté de son arbuste. Il s'étonnait que le climat de Catane, qui selon lui était le premier climat du monde, ne convînt pas mieux que celui du tropique à cette plante précieuse; ce qui prouve qu'il entendait mieux la culture des arbres généalogiques que celle des arbres réels. Il s'était baissé et presque couché à terre pour voir si un ver rongeur n'attaquait point les racines de la plante languissante.
Michel, arrivé aux derniers degrés du rocher, prit le parti de sauter par-dessus messire Barbagallo, qui fit un grand cri, pensant peut-être que c'était le commencement d'une éruption volcanique, et qu'une pierre lancée de quelque cratère voisin venait de tomber à côté de lui.
Le gémissement qu'il fit entendre eut un son rauque si comique, que Michel éclata de rire.
«Cristo!» s'écria le majordome en reconnaissant le jeune artiste, que la princesse lui avait ordonné de traiter avec beaucoup d'égards désormais, mais qu'il était bien loin de croire le fils ou l'amant d'Agathe.
Mais, le premier effroi passé, il essaya de rassembler ses idées, pendant que Michel s'éloignait rapidement à travers le jardin. Il comprit que le fils de Pier-Angelo sortait du parterre avant le lever du soleil; du parterre de la princesse! ce sanctuaire réservé et fortifié, où un amant favorisé pouvait seul pénétrer pendant la nuit!
«Un amant à la princesse Agathe! et un tel amant! lorsque le marquis de la Serra, à peine digne d'aspirer à l'honneur de lui plaire, n'entrait et ne sortait jamais que par la grande porte du palais!...»
Cela était impossible à supposer. Aussi, maître Barbagallo, ne pouvant rien objecter à un fait aussi palpable, et ne voulant point se permettre de le commenter, se borna-t-il à répéter: «Cristo!» Et, après être resté immobile durant une ou deux minutes, il prit le parti de vaquer à ses occupations comme à l'ordinaire, et de s'interdire la faculté de penser à quoi que ce soit jusqu'à nouvel ordre.
Michel n'était guère moins étonné de sa propre situation, que le majordome de ce qu'il venait de voir. De tous les rêves qu'il avait cru faire depuis trois jours, le plus inattendu, le plus prodigieux, à coup sûr, était celui qui venait de couronner et d'expliquer les autres. Il marchait devant lui, et l'instinct de l'habitude le conduisait vers la maison du faubourg sans qu'il sût où il allait. Il regardait tous les objets qui frappaient sa vue comme des objets nouveaux. La splendeur des palais et la misère des habitations du peuple lui présentaient un contraste qui ne l'avait jamais attristé que comme un faitdont il avait eu à souffrir personnellement, mais qu'il avait accepté comme une loi fatale de la société. Maintenant qu'il se sentait libre et fort dans cette société, la pitié et la bonté lui venaient au cœur, plus larges, plus désintéressées. Il se sentait meilleur depuis qu'il était du nombre des heureux, et le sentiment de son devoir vibrait dans sa poitrine avec le souffle généreux de sa mère. Il se sentait grandir, dans la sphère des êtres, depuis qu'il se voyait chargé du sort de ses semblables au lieu d'être opprimé par eux. Il se sentait prince, en un mot, et ne s'étonnait plus de s'être toujours senti ambitieux. Mais son ambition s'était ennoblie, dans sa conscience, le jour où il l'avait résumée pour répondre aux objections de Magnani; et, maintenant qu'elle était satisfaite, loin de le corrompre, elle l'exaltait et l'élevait au-dessus de lui-même. Il est des hommes, et malheureusement c'est le plus grand nombre, que la prospérité rabaisse et pervertit; mais une âme vraiment noble ne voit dans la puissance que le moyen de faire le bien, et les dix-huit ans de Michel, c'est l'âge où l'idéal est pur et l'esprit ouvert aux bonnes et grandes aspirations.
A l'entrée du faubourg, il vit une pauvre femme qui mendiait, un enfant dans les bras, trois autres pendus aux haillons de sa jupe. Des larmes lui vinrent aux yeux, et il porta simultanément ses deux mains aux poches de sa casaque, car depuis la veille il avait endosse la livrée du peuple, avec la résolution de la garder longtemps, toujours, s'il le fallait. Mais il s'aperçut que ses poches étaient vides, et il se souvint qu'il ne possédait rien encore. «Pardon, ma pauvre femme, dit-il, c'est demain que je vous donnerai. Soyez ici demain, j'y viendrai.»
La pauvresse crut qu'il se moquait d'elle, et lui dit d'un ton grave, en se drapant dans ses guenilles avec la majesté des peuples méridionaux: «Il ne faut pas se moquer des pauvres, mon garçon, cela porte malheur.»
—Oui! oui! dit Michel en s'éloignant; je le crois, je le sens! cela ne m'arrivera jamais!»
Un peu plus loin il rencontra des blanchisseuses qui étendaient sans façon leur linge sur une corde, en travers de la rue, sur la tête des passants. Michel se baissa, ce qu'il n'eût pas fait la veille; il eût dérangé l'obstacle d'une main impatiente. Deux jolies filles qui tenaient la corde pour la consolider lui en surent gré, et lui sourirent; mais quand Michel eut passé ce premier rideau debiancheria, et comme il se baissait pour en passer un second, il entendit la vieille lavandière qui disait à ses apprenties d'un ton de sibylle courroucée: «Baissez les yeux, Ninetta; ne tournez pas tant la tête, Rosalina! c'est ce petit Michel-Angelino Lavoratori, qui fait le grand peintre, et qui ne vaudra jamais son père! Foin des enfants qui renient la profession de leurs parents!»
«Il me fallait absolument la profession de prince, pensa Michel en souriant, car celle d'artiste m'eût attiré de grands reproches.»
Il entra dans sa maison, et, pour la première fois, il la trouva pittoresque et riante dans son désordre misérable. «C'est une vraie maison d'artiste du moyen âge, se dit-il; je n'y ai vécu que peu de jours, mais ils marqueront dans ma vie comme de purs et doux souvenirs.» Il lui sembla qu'il le regrettait déjà un peu, cet humble nid de famille, et le besoin vague que, la veille, il avait éprouvé d'une demeure plus poétique et plus noble lui parut un désir maladif et insensé, tant il est vrai qu'on s'exagère les biens de la vie quand on ne les a pas.
«J'aurais très-bien pu passer là des années, pensa-t-il, aussi heureux que je le serai dans un palais, pourvu que ma conscience y eût été satisfaite elle-même, comme elle l'a été quand Pier-Angelo m'a dit: «Eh bien, vous êtes un homme de cœur, vous!» Tous les portraits des Castro-Reale et des Palmarosa pourront me dire qu'ils sont contents de moi; ils ne me donneront pas plus de joie que ne m'en a donné cette parole de mon père l'artisan.»
Il entra prince dans cette maison dont il était sorti ouvrier quelques heures auparavant, et il franchit le seuil avec un sentiment de respect. Puis il vola auprès du lit de son père, croyant le trouver endormi. Mais Pier-Angelo était dans la chambre de Mila, qui n'avait pas dormi tant elle était inquiète de n'avoir pas vu rentrer son frère. Le vieillard se doutait bien que la princesse l'avait retenu mais il ne savait comment faire accepter à Mila la probabilité de cette hypothèse. Michel se jeta dans leurs bras et y pleura avec délices. Pier-Angelo comprit ce qui s'était passé, et pourquoi le jeune prince de Castro-Reale lui donnait le nom de père avec tant d'effusion, et ne voulait pas souffrir qu'il l'appelâtMichel, maismon fils, à chaque parole.
Mila s'étonna beaucoup de ce que Michel, au lieu de l'embrasser avec sa familiarité accoutumée, lui baisait la main à plusieurs reprises en l'appelant sa sœur chérie.
«Qu'y a-t-il donc, Michel? lui dit-elle, et pourquoi cet air respectueux avec moi? Tu dis qu'il ne s'est rien passé d'extraordinaire, que tu n'as couru aucun danger cette nuit, et pourtant tu nous dis bonjour comme un homme qui vient d'échapper à la mort, ou qui nous apporte le paradis dans le creux de sa main. Allons! puisque te voilà, nous sommes heureux comme des saints dans le ciel, c'est vrai! car j'ai fait de bien mauvais rêves en t'attendant. J'ai réveillé ce pauvre Magnani deux heures avant le jour pour l'envoyer à ta recherche; et il court encore. Il aura dû aller jusqu'à Bel-Passo, pour voir si tu n'étais pas avec notre oncle.
—Ce bon, ce cher Magnani! s'écria Michel; eh bien, j'irai à sa rencontre pour le rassurer et le revoir plus tôt. Mais, auparavant, je veux déjeuner avec vous deux, à notre petite table de famille; manger ce riz que tu prépares si bien, Mila, et ces pastèques que ta main seule sait choisir.
—Voyez comme il est aimable les jours où il n'est pas fantasque! dit Mila en regardant son frère. Quand il est dans ses accès d'humeur, rien n'est bon, le riz est trop cuit et les pastèques sont gâtées. Aujourd'hui tout sera délicieux, avant même qu'on y ait goûté.
—Je serai tous les jours ainsi, désormais, ma sœur chérie, répondit Michel; je n'aurai plus d'humeur, je ne te ferai plus de questions indiscrètes, et j'espère que tu n'auras pas de meilleur ami que moi au monde.»
Dès qu'il fut seul avec Pier-Angelo, Michel se mit à genoux. «Donnez-moi votre bénédiction, lui dit-il, et pardonnez-moi de n'avoir pas toujours été digne de vous. Je le serai désormais, et si je venais à hésiter un instant dans le chemin du devoir, promettez-moi de me gronder et de m'enseigner plus sévèrement que vous ne l'avez fait jusqu'ici.
—Prince, dit Pier-Angelo, j'aurais été plus rude peut-être, si j'eusse été votre père! mais...
—O mon père, s'écria Michel, ne m'appelez jamais ainsi, et ne me dites jamais que je ne suis pas votre fils. Sans doute je suis le plus heureux des hommes d'être le fils de la princesse Agathe; mais ce serait mêler du fiel à mon bonheur que de vouloir m'habituer à n'être plus le vôtre; et, si vous me traitez de prince, je ne veux jamais l'être; je veux rester ouvrier!
—Eh bien, soit! dit Pier-Angelo en le pressant contre sa poitrine; restons père et fils comme nous étions, j'aime mieux cela: d'autant plus que j'en aurais gardé l'habitude malgré moi, quand même tu t'en serais offensé. Maintenant, écoute: je sais d'avance ce que tu vas me dire bientôt. Tu voudras m'enrichir. Je veux te dire d'avance que je te prie de ne pas me tourmenter là-dessus. Je veux rester ce que je suis; je me trouve heureux. L'argent donne du souci; je n'en ai jamais su garder. La princesse fera pour ta sœur ce qu'elle voudra; mais je doute que la petite veuille sortir de sa condition, car, si je ne me trompe, elle aime notre voisin Antonio Magnani et compte n'en point épouser d'autre. Magnani ne voudra rien recevoir de toi, je le connais; c'est un homme comme moi, qui aime son métier et qui rougirait d'être aidé quand il gagne ce dont il a besoin. Ne te fâche pas, mon enfant; j'ai accepté hier la dot de ta sœur. Ce n'était pas encore le don d'un prince, c'était le salaire de l'artisan, le sacrifice d'un bon frère. J'en étais fier, et ta sœur, quand elle le saura, n'en sera point honteuse; mais je n'ai pas voulu le lui dire. Elle ne l'eût jamais accepté, tant elle est habituée à regarder ton avenir d'artiste commeune chose sacrée; et l'enfant est obstinée, tu le sais.
«Quant à moi, Michel, tu me connais aussi. Si j'étais riche, je serais honteux de travailler. On croirait que c'est par ladrerie, et pour ajouter un peu de gain à mon avoir. Travailler sans y être forcé, je ne le pourrais pas non plus: je suis un animal d'habitude, un artisan routinier; tous les jours seraient pour moi le dimanche, et autant qu'il m'est bon de m'égayer un peu à table le saint jour du repos, autant il me serait pernicieux de m'amuser tout le long de la semaine. L'ennui me prendrait, la tristesse par conséquent. Je tâcherais d'y échapper, peut-être, par l'intempérance, comme font tous ceux qui ne savent point lire et qui ne peuvent se récréer avec de belles histoires écrites. Il leur faut se nourrir le cerveau pourtant, quand le corps se repose, et c'est avec le vin qu'ils le nourrissent. Cela ne vaut rien, je le sais par expérience. Quand je vais à une noce, je m'amuse le premier jour, je m'y ennuie le second, je suis malade le troisième. Non, non! il me faut mon tablier, mon échelle, mon pot à colle et mes chansons, pour que les heures ne me paraissent pas doubles. Si tu rougis de moi...
«Mais non, je n'achève pas, cela t'offense; tu ne rougirais jamais de moi. En ce cas, laisse-moi vivre à ma guise, et, quand je serai trop vieux et trop impotent pour travailler, tu me recueilleras, tu me soigneras, j'y consens, je te le promets! Je ne peux rien faire de mieux pour toi, j'espère?
—Vos désirs me seront sacrés, répondit Michel, et je comprends bien qu'il m'est impossible de m'acquitter envers vous avec de l'argent; ce serait trop facile de pouvoir, en un instant, et sans se donner aucune peine, se libérer d'une dette de toute la vie. Ah! que ne puis-je doubler le cours de la vôtre, et vous rendre, aux dépens de mon sang, les forces que vous avez usées pour me nourrir et m'élever!
—N'espère pas me payer autrement qu'en amitié, reprit le vieux artisan. La jeunesse ne peut revenir, et je ne désire rien qui soit contraire aux lois divines. Si j'ai travaillé pour toi, c'est avec plaisir et sans jamais compter sur une autre récompense que le bonheur dont je te verrais faire un bon usage. La princesse sait ma manière de penser à cet égard-là. Si elle me payait ton éducation, elle m'en ôterait le mérite et l'orgueil; car j'ai mon orgueil, moi aussi, et je serai fier d'entendre dire bientôt: «Quel bon Sicilien et quel bon prince que le Castro-Reale! C'est pourtant ce vieux fou de Pier-Angelo qui l'a élevé!» Allons, donne-moi ta main, et qu'il n'en soit plus question. Cela me blesserait un peu, je le confesse. Il paraît que le cardinal se meurt. Je veux que nous disions ensemble une prière pour lui, car il en a grand besoin; c'était un méchant homme, et la femme qui te portait à l'hospice, quand, avec l'aide de mon frère le moine, nous t'avons enlevé de ses bras, m'avait la mine de vouloir te jeter à la mer plutôt que dans la crèche des orphelins. Prions donc de bon cœur! Tiens, Michel, ce ne sera pas long!»
Et Pier-Angelo, découvrant sa tête, dit d'une voix forte, et avec un accent de sincérité profonde: «Mon Dieu! pardonnez-nous nos fautes et pardonnez à l'âme du cardinal Ieronimo, comme nous lui pardonnons nous-mêmes. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.Amen.Michel, tu n'as pas dit amen?
—Ainsi soit-il, du fond de mon cœur,» répondit Michel pénétré de respect pour la manière naïvement évangélique dont Pier-Angelo pardonnait à son persécuteur.
Car monseigneur Ieronimo avait été bien dur au pauvre artisan. Il n'avait eu que des soupçons sur lui, et pourtant il l'avait poursuivi, jeté en prison, ruiné, contraint, enfin, à l'exil volontaire: ce qui était la plus grande douleur que le bon Pierre pût éprouver. Mais à cette heure suprême, il ne se souvenait de rien de ce qui lui était personnel.
Comme Mila recommençait à s'inquiéter pour Magnani, qui ne rentrait point, Michel partit pour aller à sa rencontre. Toutes les cloches de la ville sonnaient l'agonie du prélat; on disait des prières dans toutes les églises et ce pauvre peuple opprimé, rançonné et durement châtié par lui à la moindre apparence de révolte, s'agenouillait dévotement sur les marches du parvis pour demander à Dieu de l'absoudre. Tous, sans doute, s'étaient réjouis intérieurement au premier son de la cloche, et devaient se réjouir encore au dernier. Mais les terreurs de l'enfer agissent si fortement sur ces vives imaginations, et l'idée d'un châtiment éternel est si effroyable, que les ressentiments de la vie disparaissaient devant cette menace que le tintement des cloches semblait faire planer sur toutes les têtes.
Michel, n'entendant point le glas final annoncer que la mort avait saisi sa proie, et prévoyant que sa mère ne quitterait le lit funèbre qu'à ce moment décisif, se dirigea vers la colline de Mal-Passo. Il voulait embrasser son ami et son oncle encore une fois avant de les voir saluer en lui le prince de Castro-Reale. Il redoutait surtout, de la part de Magnani, le moment où celui-ci s'armerait de fierté, et peut-être de froideur, dans la crainte injuste de ses dédains. Il tenait à lui demander d'avance la conservation de leur amitié, à en exiger la promesse solennelle, et à l'informer le premier de sa position après qu'il aurait cimenté cette fraternité sacrée entre eux en présence de Fra-Angelo.
Et puis, Michel pensait aussi au Piccinino. Il se disait qu'il n'y avait pas assez loin de Bel-Passo à Nicolosi pour qu'il ne pût aller trouver son frère avant qu'il eût rien entrepris contre la princesse et contre lui-même. Il ne pouvait se résoudre à attendre et à braver des vengeances qui pouvaient atteindre sa mère avant lui; et, dût-il trouver le bâtard dans un accès de fureur pire que celui où il l'avait quitté, il regardait comme le devoir d'un fils et d'un homme d'en essuyer seul les premières conséquences.
Chemin faisant, Michel se souvint qu'il était peintre en voyant le soleil levant resplendir dans la campagne. Un sentiment de tristesse profonde s'empara de lui tout à coup; son avenir d'artiste semblait finir pour lui, et, en repassant devant la grille de la villa Palmarosa, en regardant cette niche ornée d'une madone, d'où il avait salué les coupoles de Catane pour la première fois, son cœur se serra, comme si vingt ans, au lieu de douze jours, se fussent écoulés entre une vie arrivée à son dénouement et une aventureuse jeunesse, pleine de poésie, de craintes et d'espérances. La sécurité de sa nouvelle condition lui fit peur, et il se demanda avec effroi si le génie d'un peintre ne se trouverait pas mal logé dans le cerveau d'un riche et d'un prince. Que deviendraient l'ambition, la colère, la terreur, la rage du travail, les obstacles à vaincre, les succès à défendre, tous ces aiguillons puissants et nécessaires? Au lieu d'ennemis pour le stimuler, il n'aurait plus que des flatteurs pour corrompre son jugement et son goût; au lieu de la misère pour le forcer à la fatigue et le soutenir dans la fièvre, il serait rassasié d'avance de tous les avantages que l'art poursuit au moins autant que la gloire.
Il soupira profondément, et prit courage bientôt, en se disant qu'il serait digne d'avoir des amis qui lui diraient la vérité, et qu'en poursuivant ce noble but de la gloire il y pourrait porter, plus qu'auparavant, une abnégation complète des profits du métier et des jugements grossiers de la foule.
En raisonnant ainsi, il arriva au monastère. Les cloches du couvent répondaient à celles de la ville, et ce dialogue monotone et lugubre se croisait dans l'air sonore du matin, à travers les chants des oiseaux et les harmonies de la brise.
LE VAUTOUR.
Magnani savait tout; car Agathe avait, sinon deviné, du moins soupçonné son amour, et, pour l'en guérir, elle lui avait raconté sa vie; elle lui avait montré son passé flétri et désolé, son présent sérieux et absorbé par le sentiment maternel. En lui témoignant cette confiance et cette amitié, elle avait du moins guéri la secrète blessure de sa fierté plébéienne. Elle avait fait comprendre délicatement que l'obstacle entre eux n'était pas la différence de leurs conditions et de leurs idées, mais celle de leurs âges et d'une destinée inflexible. Enfin, elle l'avait élevé jusqu'à elle en le traitant comme un frère, et si elle ne l'avait pas guéri tout à fait dès le premier effort, elle avait au moins effacé toute l'amertume de sa souffrance. Puis elle avait amené avec adresse le nom de Mila dans leur entretien, et, en comprenant que la princesse désirait leur union, Magnani s'était fait un devoir d'obéir à son vœu.
Ce devoir, il devait travailler à le remplir, et il sentait bien lui-même que, pour le punir de sa folie, Agathe lui indiquait la plus douce des expiations, pour ne pas dire la plus délicieuse. Comme il n'avait point partagé les inquiétudes de Mila à propos de l'absence de Michel, il était sorti uniquement pour lui complaire, et sans songer qu'il fût besoin d'aller à sa recherche. Il était venu trouver Fra-Angelo pour le consulter sur les sentiments de cette jeune fille, et pour lui demander ses conseils et son appui. Lorsqu'il arriva au monastère, la communauté récitait les prières des agonisants pour l'âme du cardinal, et il fut forcé d'attendre, dans le jardin aux allées de faïence et aux plates-bandes de laves, que Fra-Angelo pût venir le rejoindre. Cette lugubre psalmodie l'attrista, et il ne put se défendre d'un noir pressentiment en songeant qu'il venait caresser l'espoir des fiançailles au milieu d'une cérémonie funèbre.
Déjà la veille, avant de se séparer de Pier-Angelo, au retour du palais de la Serra, il avait sondé le vieux artisan sur les sentiments de sa fille. Pier-Angelo, charmé de cette espèce d'ouverture, lui avait dit naïvement qu'il le croyait aimé; mais, comme Magnani se méfiait de son bonheur et n'osait prendre confiance, Pier-Angelo lui avait conseillé de consulter son frère le capucin, qu'il s'était habitué, bien qu'il fût son aîné, à regarder comme le chef de sa famille.
Magnani était bien troublé, bien incertain. Cependant une voix mystérieuse lui disait que Mila l'aimait. Il se rappelait ses regards furtifs, ses subites rougeurs, ses larmes cachées, ses pâleurs mortelles, ses paroles même, qui semblaient une affectation d'indifférence suggérée par la fierté. Il espéra; il attendit avec impatience que les prières fussent finies, et quand Fra-Angelo vint le trouver il le pria de lui prêter attention, de lui donner conseil, et, avant tout, de lui dire la vérité sans ménagement.
«Voici qui est grave, lui répondit le bon moine: j'ai toujours eu de l'amitié pour ta famille, mon fils, et une haute estime pour toi. Mais es-tu bien sûr de me connaître et de m'aimer assez pour me croire, si les conseils que je te donne contrarient tes secrets désirs? Car, nous autres moines, on nous consulte beaucoup et on nous écoute fort peu. Chacun vient nous confier ses pensées, ses passions, et même ses affaires, parce qu'on croit que des hommes sans intérêt direct dans la vie y voient plus clair que les autres. On se trompe. Nos conseils sont, la plupart du temps, ou trop complaisants ou trop austères pour être bons à suivre ou possibles à observer. Moi, je répugne aux conseils.
—Eh bien, dit Magnani, si vous ne me croyez pas capable de profiter de vos enseignements, voulez-vous me promettre de répondre sans hésitation et sans ménagement, à une question que je vais vous adresser?
—L'hésitation n'est pas mon fait, ami. Mais, faute de ménagement, on peut faire beaucoup souffrir ceux qu'on aime, et tu veux que je sois cruel envers toi? Tu mets mon affection à une cruelle épreuve!
—Vous m'effrayez d'avance, père Angelo. Il me semble que vous avez déjà deviné la question que je vais vous faire.
—Dis toujours, pour voir si je ne me trompe pas.
—Et vous répondrez?
—Je répondrai.
—Eh bien, dit Magnani d'une voix tremblante, ferais-je bien de demander à votre frère la main de votre nièce Mila?
—Précisément, voilà ce que j'attendais. Mon frère m'a parlé de cela avant toi. Il pense que sa fille t'aime; il croit l'avoir deviné.
—Mon Dieu! s'il était vrai! dit Magnani en joignant les mains.»
Mais la figure de Fra-Angelo resta froide et triste.
«Vous ne me jugez pas digne d'être l'époux de Mila, reprit le modeste Magnani. Ah! mon frère, il est vrai! mais si vous saviez comme j'ai la ferme intention de le devenir!
—Ami, répondit le moine, le plus beau jour de la vie de Pier-Angelo et de la mienne serait le jour où tu deviendrais l'époux de Mila, si vous vous aimez ardemment et sincèrement tous les deux; car, nous autres religieux, nous savons cela: il faut aimer de toute son âme l'épouse à laquelle on se donne, que ce soit la famille ou la religion. Eh bien, je crois que tu aimes Mila, puisque tu la recherches; mais je ne sais point si Mila t'aime et si mon frère ne se trompe point.
—Hélas! reprit Magnani, je ne le sais pas non plus.
—Tu ne le sais pas? dit Fra-Angelo en fronçant légèrement le sourcil, elle ne te l'a donc jamais dit?
—Jamais!
—Et pourtant, elle t'a accordé quelques innocentes faveurs? Elle s'est trouvée seule avec toi?
—Par rencontre ou par nécessité.
—Elle ne t'a jamais donné de rendez-vous?
—Jamais!
—Mais hier? hier, au coucher du soleil, elle ne s'est pas promenée avec toi de ce côté-ci?
—Hier, de ce côté-ci? dit Magnani en pâlissant; non, mon père.
—Sur ton salut?
—Sur mon salut et sur mon honneur!
—En ce cas, Magnani, il ne faut point songer à Mila. Mila aime quelqu'un, et ce n'est pas toi. Et, ce qu'il y a de pire, c'est que ni son père, ni moi, ne pouvons le deviner. Plût au ciel qu'une fille si dévouée, si laborieuse et si modeste jusqu'à ce jour, eût pris de l'inclination pour un homme tel que toi! Vous eussiez noblement élevé une famille, et votre union eût édifié le prochain. Mais Mila est un enfant, et un enfant romanesque, j'en ai peur. Désormais on veillera sur elle avec plus de soin; j'avertirai son père, et toi, homme de cœur, tu te tairas, tu l'oublieras.
—Quoi! s'écria Magnani, Mila, le type de la franchise, du courage et de l'innocence, aurait déjà une faute à se reprocher? Mon Dieu! la pudeur et la vérité n'existent donc plus sur la terre?
—Je ne dis pas cela, répondit le moine: j'espère que Mila est pure encore; mais elle est sur le chemin de sa perte si on ne la retient. Hier, au coucher du soleil, elle passait ici, seule et parée; elle évitait ma rencontre, elle refusait de s'expliquer, elle essayait de mentir. Ah! j'ai bien prié Dieu cette nuit pour elle, mais je n'ai guère dormi!
—Je garderai le secret de Mila, et je ne penserai plus à elle, dit Magnani atterré.»
Mais il continua à y penser. Il était dans sa nature douloureuse et forte, mais ennemie de toute confiance fanfaronne, de marcher toujours au-devant des obstacles, et de s'y arrêter sans savoir ni les franchir, ni les abandonner.
Michel arriva en cet instant; il semblait avoir subi une transformation magique depuis la veille, quoique son habit d'artisan fût resté sur ses épaules; mais son front et ses yeux s'étaient agrandis, ses narines aspiraient l'air plus largement, sa poitrine semblait s'être développée dans une nouvelle atmosphère. La fierté, la force et le calme de l'homme libre resplendissaient sur sa physionomie.
«Ah! lui dit Magnani en se jetant dans les bras que lui tendait le jeune prince, ton rêve est déjà accompli, Michel! C'était un beau rêve! le réveil est encore plus beau. Moi, je me débattais contre un cauchemar que ton bonheur fait évanouir, mais qui me laisse éperdu et brisé de fatigue.»