Un grand vautour qui s'envola brusquement (Page 129.)Un grand vautour qui s'envola brusquement (Page 129.)
Fra-Angelo les bénit tous deux, et, s'adressant au prince:
—Je salue avec joie, lui dit-il, ton avénement à la grandeur et à la puissance, en te voyant presser contre ton cœur l'homme du peuple de ton pays. Michel de Castro-Reale, Michel-Ange Lavoratori, je t'aimerai toujours comme mon neveu en t'aimant comme mon prince. Direz-vous maintenant,excellence, que c'est duperie aux gens de ma race de servir et d'aimer ceux de la vôtre?
—Ne me rappelez pas mes hérésies, mon digne oncle, répondit Michel. Je ne sais plus à quelle race j'appartiens aujourd'hui, je sens que je suis homme et Sicilien, voilà tout.
—Donc, vive la Sicile! s'écria le capucin en saluant l'Etna.
—Vive la Sicile! répondit Michel en saluant Catane.»
Magnani était attendri et affectueux. Il se réjouissait sincèrement du bonheur de Michel; mais, pour son compte, il était fort abattu de l'obstacle qui s'élevait entre Mila et lui, et il tremblait de retomber sous l'empire de sa première passion. Pourtant la mère est plus que la femme, et voir Agathe sous cet aspect nouveau rendit le culte de Magnani plus calme et plus sérieux qu'il ne l'avait été encore. Il sentit qu'il rougirait en présence de Michel s'il conservait la moindre trace de sa folie. Il résolut de l'effacer en lui-même, et, heureux de pouvoir toujours se dire qu'il avait consacré sa jeunesse, par un vœu, à la plus belle sainte du ciel, il garda son image et son souvenir en lui comme un parfum céleste.
Magnani était guéri; mais quelle triste guérison, à vingt-cinq ans, que d'abjurer tous les rêves de l'amour! Il se sentit plein de résignation; mais, à partir de ce moment, la vie ne fut plus pour lui qu'un devoir rigide et glacé.
Les rêveries et les tourments qui lui avaient fait aimer ce devoir n'existaient plus. Jamais il n'y eut d'homme plus isolé sur la terre, plus dégoûté de toutes les choses humaines, que ne le fut Magnani le jour de sa délivrance.
Il quitta Michel et Fra-Angelo, qui voulaient se rendre sans tarder à Nicolosi, et passa tout le reste du jour à se promener seul au bord de la mer, vers les îles basaltiques de Jaciréale.
Le jeune prince et le moine partirent aussitôt aprèsavoir résolu d'aller trouver le Piccinino. Ils approchaient de la sinistre croix du Destatore, lorsque les cloches de Catane, changeant de rhythme, firent entendre les notes lugubres qui annoncent la mort. Fra-Angelo fit un signe de croix sans s'arrêter; Michel songea à son père, assassiné peut-être par l'ordre de ce prélat impie, et doubla le pas afin de s'agenouiller sur la tombe de Castro-Reale.
Fra-Angelo triompha de l'hésitation des bandits. (Page 140.)Fra-Angelo triompha de l'hésitation des bandits. (Page 140.)
Il ne se sentait pas encore le courage de regarder de près cette croix fatale, où il avait éprouvé des émotions si pénibles, alors même qu'il ne savait pas quel lien du sang l'attachait au bandit de l'Etna. Mais un grand vautour qui s'envola brusquement, du pied même de la croix, le força d'y porter les yeux involontairement. Un instant, il se crut la proie d'une odieuse hallucination. Un cadavre couché dans une mare de sang gisait à la place d'où le vautour s'enfuyait.
Glacés d'horreur, Michel et le moine s'approchèrent et reconnurent le cadavre de l'abbé Ninfo, à moitié défiguré par des coups de pistolet tirés à bout portant. Ce meurtre avait été prémédité ou accompli avec un rare sang-froid, car on s'était donné le temps et la peine d'écrire à la craie, et en lettres fines et pressées, sur la lave noire du piédestal de la croix, cette inscription d'une précision implacable:
«Ici fut trouvé, il y a aujourd'hui dix-huit ans, le cadavre d'un célèbre bandit,il Destatore, prince de Castro-Reale, vengeur des maux de son pays.
«L'on y trouvera aujourd'hui le cadavre de son assassin, l'abbé Ninfo, qui a confessé lui-même sa participation au crime. Un si lâche champion n'eût pas osé frapper un homme si brave. Il l'avait attiré dans un piége où il a fini par tomber lui-même, après dix-huit ans de forfaits impunis.
«Plus heureux que Castro-Reale frappé par des esclaves, Ninfo est tombé sous la main d'un homme libre.
«Si vous voulez savoir qui a condamné et payé l'assassinat duDestatore, demandez-le à Satan, qui, dans une heure, recevra à son tribunal l'âme perverse du cardinal Ieronimo de Palmarosa.
«N'accusez pas la veuve de Castro-Reale: elle est innocente.
«Michel de Castro-Reale, il y aura encore bien du sang à répandre avant que la mort de ton père soit vengée!
«Celui qui a écrit ces lignes est le bâtard de Castro-Reale, celui qu'on appelle le Piccinino et le Justicier d'aventure. C'est lui qui a tué le fourbe Ninfo. Il l'a fait au soleil levant, au son de la cloche qui annonçait l'agonie du cardinal de Palmarosa. Il l'a fait afin qu'on ne crûtpas que tous les scélérats peuvent mourir dans leur lit.
«Que le premier qui lira cette inscription la copie ou la retienne, et qu'il la porte au peuple de Catane!»
«Effaçons-la, dit Michel, ou l'audace de mon frère lui deviendra fatale.
—Non, ne l'effaçons pas, dit le moine. Ton frère est trop prudent pour n'être pas déjà loin d'ici, et nous n'avons pas le droit de priver les grands et le peuple de Catane d'un terrible exemple et d'une sanglante leçon. Assassiné, lui, le fier Castro-Reale? assassiné par le cardinal, attiré dans un piége par l'infâme abbé! Ah! j'aurais dû le deviner! Il y avait encore en lui trop d'énergie et de cœur pour descendre au suicide. Ah! Michel! n'accuse pas ton frère de trop de sévérité, et ne regarde pas ce châtiment comme un crime inutile. Tu ne sais pas ce que c'était que ton père dans ses bons jours, dans ses grands jours! Tu ne sais pas qu'il était en voie de s'amender et de redevenir le justicier des montagnes. Il se repentait. Il croyait en Dieu, il aimait toujours son pays, et il adorait ta mère! Qu'il eût pu vivre ainsi une année de plus, et elle l'eût aimé, et elle lui eût tout pardonné. Elle serait venue partager ses dangers, elle eût été la femme du brigand au lieu d'être la captive et la victime des assassins. Elle t'eût élevé elle-même, elle n'eût jamais été séparée de toi! Tu aurais sucé le lait sauvage d'une lionne, et tu aurais grandi dans la tempête. Tout serait mieux ainsi! La Sicile serait plus près de sa délivrance qu'elle ne le sera peut-être dans dix ans, et moi, je ne fusse pas resté moine! Au lieu de nous promener dans la montagne, les bras croisés, pour voir ce cadavre tombé dans un coin, et le Piccinino fuyant à travers les abîmes, nous serions tous ensemble, le mousquet au poing, livrant de rudes batailles aux Suisses de Naples, et marchant peut-être sur Catane, le drapeau jaune frissonnant en plis d'or à la brise du matin! Oui, tout serait mieux ainsi, je te le dis, prince de Castro-Reale!... Mais la volonté de Dieu soit faite! ajouta Fra-Angelo, se rappelant enfin qu'il était moine. Bien certains que le Piccinino avait dû quitter le val, longtemps même avant l'heure désignée dans l'inscription comme celle du meurtre, Michel et le capucin n'allèrent pas plus loin et s'éloignèrent de ce lieu sauvage où, pendant plusieurs heures encore, le cadavre de l'abbé pouvait bien être la proie du vautour, sans que personne vint troubler son affreux festin. Comme ils revenaient sur leurs pas, ils virent l'oiseau sinistre passer sur leurs têtes et retourner à sa déplorable proie avec acharnement. «Mangé par les chiens et les vautours, dit le moine sans témoigner aucun trouble, c'est le sort que tu méritais! c'est la malédiction que, dans tous les temps, les peuples ont prononcée sur les espions et les traîtres. Vous voilà bien pâle, mon jeune prince, et vous me trouvez peut-être bien rude envers un prêtre, moi qui suis aussi un homme d'église. Que voulez-vous? J'ai beaucoup vu tuer et j'ai tué moi-même, peut-être plus qu'il ne le faudrait pour le salut de mon âme! mais dans les pays conquis, voyez-vous, la guerre n'a pas toujours d'autres moyens que le meurtre privé. Ne croyez pas que le Piccinino soit plus méchant qu'un autre. Le ciel l'avait fait naître calme et patient; mais il y a des vertus qui deviendraient des vices chez nous, si on les conservait. La raison et le sentiment de la justice lui ont appris à être terrible, au besoin! Voyez, pourtant, qu'il a l'âme loyale au fond. Il est fort irrité contre votre mère, m'avez-vous dit, et vous avez craint sa vengeance. Vous voyez qu'il l'absout du crime dont la sainte femme n'a jamais conçu la pensée; vous voyez qu'il rend hommage à la vérité, même dans le feu de sa colère. Vous voyez aussi qu'au lieu de vous adresser une malédiction, il vous exhorte à faire cause commune avec lui, dans l'occasion. Non, non, Carmelo n'est pas un lâche!»
Michel était de l'avis du capucin; mais il garda le silence: il avait un grand effort à faire pour fraterniser avec l'âme sombre de ce sauvage raffiné qui s'appelait le Piccinino. Il voyait bien la secrète prédilection du moine pour le bandit. Aux yeux de Fra-Angelo, le bâtard était, bien plus que le prince, le fils légitime duDestatoreet l'héritier de sa force. Mais Michel était trop accablé des émotions tour à tour délicieuses et horribles qu'il venait d'éprouver depuis quelques heures, pour suivre une conversation quelconque, et, eût-il trouvé le capucin trop vindicatif et trop enclin à un reste de férocité, il ne se sentait pas le droit de contredire et même de juger un homme auquel il devait la légitimité de sa naissance, la conservation de ses jours, et le bonheur de connaître sa mère.
Ils aperçurent de loin la villa du cardinal toute tendue de noir.
«Et vous aussi, Michel, vous allez être forcé de prendre le deuil, dit Fra-Angelo. Carmelo est plus heureux que vous en ce moment, de ne pas appartenir à la société. S'il était le fils de la princesse de Palmarosa, il lui faudrait porter la livrée menteuse de la douleur, le deuil de l'assassin de son père.
—Pour l'amour de ma mère, mon bon oncle, répondit le prince, ne me montrez pas le mauvais côté de ma position. Je ne puis songer encore à rien, sinon que je suis le fils de la plus noble, de la plus belle et de la meilleure des femmes.
—Bien, mon enfant; c'est bien. Pardonnez-moi, reprit le moine. Moi, je suis toujours dans le passé; je suis toujours avec le souvenir de mon pauvre capitaine assassiné. Pourquoi l'avais-je quitté? pourquoi étais-je déjà moine? Ah! j'ai été un lâche aussi! Si j'étais resté fidèle à sa mauvaise fortune et patient pour ses égarements, il ne serait pas tombé dans une misérable embûche, il vivrait peut-être encore! Il serait fier et heureux d'avoir deux fils, tous deux beaux et braves! Ah!Destatore, Destatore!voici que je te pleure avec plus d'amertume que la première fois. Apprendre que tu es mort d'une autre main que de la tienne, c'est recommencer à te perdre.»
Et le moine, tout à l'heure si dur et si insensible en foulant sous ses pieds le sang du traître, se mit à pleurer comme un enfant. Le vieux soldat, fidèle au delà de la mort, reparut en lui tout entier, et il embrassa Michel en disant: «Console-moi, fais-moi espérer que nous le vengerons!»
«Espérons pour la Sicile! répondit Michel. Nous avons mieux à faire que de venger nos querelles de famille, nous avons à sauver la patrie! Ah! la patrie! c'est un mot que tu avais besoin de m'expliquer hier, brave soldat; mais aujourd'hui, c'est un mot que je comprends bien.»
Ils se serrèrent fortement la main et entrèrent dans la villa Palmarosa.
LE MARQUIS
Messire Barbagallo les attendait à la porte avec un visage plein d'anxiété. Dès qu'il aperçut Michel, il courut à sa rencontre et se mit à genoux pour lui baiser la main. «Debout, debout, Monsieur! lui dit le jeune prince, choqué de tant de servilité. Vous avez servi ma mère avec dévouement. Donnez-moi la main, comme il convient à un homme!»
Ils traversèrent le parc ensemble; mais Michel ne voulut pas encore recevoir les hommages de tous les valets, qui ne menaçaient pourtant pas d'être plus importuns que celui de l'intendant; car celui-ci le poursuivait en lui demandant cent fois pardon de la scène du bal, et en s'efforçant de lui prouver que si le décorum lui avait permis, en cette occasion, d'avoir ses lunettes, sa vue affaiblie ne l'eût pas empêché de remarquer qu'il ressemblait trait pour trait au grand capitaine Giovanni Palmarosa, mort en 1288, dont il avait porté la veille, en sa présence, le portrait au marquis de la Serra: «Ah! que je regrette, disait-il, que la princesse ait fait don de tous les Palmarosa au marquis! Mais Votre Altesse recouvrera cette noble et précieuse part de son héritage. Je suis certain que Son Excellence le marquis lui restituera par son testament, ou par une cession plus prompte encore, tous les ancêtres des deux familles.
—Je les trouve bien où ils sont, répondit Michel ensouriant. Je n'aime pas beaucoup les portraits qui ont le don de la parole.»
Il se déroba aux obsessions du majordome et tourna le rocher, afin d'entrer par le casino. Mais, comme il pénétrait dans le boudoir de sa mère, il vit que Barbagallo tout essoufflé l'avait suivi sur l'escalier: «Pardon, Altesse, disait-il d'une voix entrecoupée, madame la princesse est dans la grande galerie, au milieu de ses parents, de ses amis et de ses serviteurs, auxquels elle vient de faire la déclaration publique de son mariage avec le très-noble et très-illustre prince votre père. On n'attend plus que le très-digne frère Angelo, qui a dû recevoir un exprès, il y a deux heures, afin qu'il apportât du couvent les titres authentiques de ce mariage, qui doivent constater ses droits à la succession de Son Éminence, le très-haut, très-puissant et très-excellent prince cardinal...
—J'apporte les titres, répondit le moine; avez-vous tout dit, très-haut, très-puissant et très-excellent maître Barbagallo?
—Je dirai encore à Son Altesse, reprit l'intendant sans se déconcerter, qu'elle est attendue aussi avec impatience... mais que...
—Mais quoi? Ne me barrez pas toujours le passage avec vos airs suppliants, monsieur Barbagallo. Si ma mère m'attend, laissez-moi courir vers elle; si vous avez quelque requête personnelle à me présenter, je vous écouterai une autre fois, et, d'avance, je vous promets tout.
—O mon noble maître, oui! s'écria Barbagallo en se mettant en travers de la porte, d'un air héroïque et en présentant à Michel un habit de gala à l'ancienne mode, tandis qu'un domestique, rapidement averti par un coup de sonnette, apportait une culotte de satin brodée d'or, une épée et des bas de soie à coins rouges. Oui, oui! c'est une demande personnelle que j'ose vous adresser. Vous ne pouvez pas vous présenter devant l'assemblée de famille qui vous attend, avec cette casaque de bure et cette grosse chemise. C'est impossible qu'un Palmarosa, qu'un Castro-Reale je veux dire, apparaisse, pour la première fois, à ses cousins-germains et issus de germains dans l'accoutrement d'un manœuvre. On sait les nobles infortunes de votre jeunesse et la condition indigne à laquelle votre grand cœur a su résister. Mais ce n'est pas une raison pour qu'on en voie la livrée sur le corps de Votre Altesse. Je me mettrai à ses genoux pour la supplier de se revêtir des habits de cérémonie que le prince Dionigi de Palmarosa, son grand-père, portait le jour de sa première présentation à la cour de Naples.
La première partie de ce discours avait vaincu la sévérité de Michel. Le moine et lui n'avaient pu résister à un accès de fou rire: mais la fin de l'exorde fit cesser leur gaieté et rembrunit leurs fronts.
«Je suis bien sûr, dit Michel d'un ton sec, que ce n'est pas ma mère qui vous a chargé de me présenter ce déguisement ridicule, et qu'elle n'aurait aucun plaisir à me voir revêtir cette livrée-là! J'aime mieux celle que je porte encore et que je porterai le reste de cette journée, ne vous en déplaise, monsieur le majordome.
—Que Votre Altesse ne soit pas irritée contre moi, répondit Barbagallo tout confus en faisant signe au laquais de remporter l'habit au plus vite. J'ai agi peut-être inconsidérément en ne prenant conseil que de mon zèle... mais si...
—Mais non! laissez-moi, dit Michel en poussant la porte avec énergie;» et, prenant le bras de Fra-Angelo, il descendit l'escalier intérieur du Casino et entra résolument dans la grande salle, sous son costume d'artisan.
La princesse, vêtue de noir, était assise au fond de la galerie sur un sofa, entourée du marquis de la Serra, du docteur Recuperati, de Pier-Angelo, de plusieurs amis éprouvés des deux sexes et de plusieurs parents, à la mine plus ou moins malveillante ou consternée, malgré leurs efforts pour paraître touchés et émerveillés du roman de sa vie qu'elle venait de leur raconter. Mila était assise à ses pieds sur un coussin, belle, attendrie, et pâle de surprise et d'émotion. D'autres groupes étaient espacés dans la galerie. C'étaient des amis moins intimes, des parents plus éloignés, puis des gens de loi qu'Agathe avait appelés pour constater la validité de son mariage et la légitimité de son fils. Plus loin encore, les serviteurs de la maison, en service actif ou admis à la retraite, quelques ouvriers privilégiés, la famille Magnani entre autres; enfin l'élite de cesclientsavec lesquels les seigneurs siciliens ont des relations de solidarité inconnues chez nous, et qui rappellent les antiques usages du patriciat romain.
On peut bien penser qu'Agathe ne s'était pas crue forcée de dire quelles raisons cruelles l'avaient décidée à épouser le trop fameux prince de Castro-Reale, ce bandit si brave et si redoutable, si dépravé et pourtant si naïf parfois, espèce de don Juan converti, sur lequel couraient encore plus d'histoires terribles, fantastiques, galantes et invraisemblables, qu'il n'en avait pu mener à fin. Elle préférait à l'aveu public d'une violence qui répugnait à sa pudeur et à sa fierté, l'aveu tacite d'un amour, romanesque, de sa part, jusqu'à l'extravagance, mais librement consenti et légitimé. Le seul marquis de la Serra avait été le confident de sa véritable histoire; lui seul savait maintenant les malheurs d'Agathe, la cruauté de ses parents, l'assassinat présumé duDestatore, et les complots contre la vie de son fils au berceau. La princesse laissa pressentir aux autres que sa famille n'eût point approuvé ce mariage clandestin, et que son fils avait dû être élevé en secret pour ne point risquer d'être déshérité dans sa personne par ses parents maternels. Elle avait fait un récit court, simple et précis, et elle y avait porté une assurance, une dignité, un calme qu'elle devait à l'énergie du sentiment maternel. Avant qu'elle connût l'existence de son enfant, elle se serait donné la mort plutôt que de laisser soupçonner la dixième partie de son secret; mais, avec la volonté de faire reconnaître et accepter son fils, elle eût tout révélé si un aveu complet eût été nécessaire.
Elle avait fini de parler depuis un quart d'heure, quand Michel entra. Elle avait regardé tout son auditoire avec tranquillité. Elle savait à quoi s'en tenir sur l'attendrissement naïf des uns, sur la malignité déguisée des autres. Elle savait qu'elle aurait le courage de faire face à toutes les amplifications, à toutes les railleries, à toutes les méchancetés que sa déclaration allait faire éclater dans le public et surtout dans le grand monde. Elle était préparée à tout et se sentait bien forte, appuyée sur son fils, cette femme qui n'avait pas plus voulu de la protection d'un mari que des consolations d'un amant. Quelques-unes des personnes présentes, soit par malice, soit par bêtise, avaient essayé de lui faire ajouter quelques détails, quelques éclaircissements à sa déclaration. Elle avait répondu avec douceur et fermeté: «Ce n'est pas devant tant de témoins, et en un jour de deuil et de gravité pour ma maison que je puis me prêter volontairement à vous divertir ou à vous intéresser au récit d'une histoire d'amour. D'ailleurs, tout cela est un peu loin de ma mémoire. J'étais bien jeune alors, et, après vingt ans écoulés sur ces émotions, je pourrais difficilement me remettre à un point de vue qui vous fît comprendre le choix que j'avais jugé à propos de faire. Je permets qu'on le trouve extraordinaire, mais je ne permettrai à personne de le blâmer en ma présence; ce serait insulter à la mémoire de l'homme dont j'ai accepté le nom pour le transmettre à mon fils.»
On chuchotait avidement dans les groupes de cette assemblée déjà dispersée dans la vaste galerie. Le dernier de tous à l'extrémité de la salle, celui qui se composait de braves ouvriers et de fidèles serviteurs, était le seul grave, calme et secrètement attendri. Le père et la mère de Magnani étaient venus baiser, en pleurant, la main d'Agathe. Mila, dans son extase d'étonnement et de joie, était un peu triste au fond du cœur. Elle se disait que Magnani aurait dû être là, et elle ne le voyait point arriver, quoiqu'on l'eût cherché partout. Elle l'oublia cependant quand elle vit paraître Michel, et elle se leva pour s'élancer vers lui à travers les groupes malveillants ou stupéfiés qui s'ouvrirent pour laisser passer le prince artisan et sa casaque de laine. Mais elle s'arrêta,toute rouge et tout affligée: Michel n'était plus son frère. Elle ne devait plus l'embrasser.
Agathe, qui s'était levée avant elle, se retourna pour lui faire signe, et, la prenant par la main, elle marcha vers son fils avec la résolution et l'orgueil d'une mère et d'une reine. Elle le présenta d'abord à la bénédiction publique de son père et de son oncle adoptifs, puis aux poignées de main de ses amis et aux salutations de ses connaissances. Michel eut du plaisir à se montrer fier et froid avec ceux qui lui parurent tels; et quand il fut au milieu de la partie populaire de la réunion, il se montra tel qu'il se sentait, plein d'effusion et de franchise. Il n'eut pas de peine à se gagner ces cœurs-là, et il y fut accueilli comme si ces braves gens l'eussent vu naître et grandir sous leurs yeux.
Après la production des actes de mariage et de naissance, qui, ayant été contractés et enregistrés sous l'ancienne administration ecclésiastique, étaient parfaitement légitimes et authentiques, Agathe prit congé de l'assemblée de famille et se retira dans son appartement avec Michel, la famille Lavoratori et le marquis de la Serra. Là, on goûta encore sans trouble le bonheur d'être ensemble, et on se reposa un peu de la contrainte qu'on avait subie, en riant de l'incident de l'habit de gala du grand-père, heureuse imagination de Barbagallo! On s'amusa d'avance de tout ce qui allait être enfanté de monstrueux et de ridicule dans les premiers temps, par les imaginations catanaises, messinoises et palermitaines, sur la situation de la famille.
La journée ne s'écoula point sans qu'ils sentissent tous qu'ils auraient besoin d'un courage plus sérieux. La nouvelle de l'assassinat de l'abbé Ninfo, et surtout la copie de l'inscription audacieuse, arrivèrent dans la soirée et circulèrent rapidement par toute la ville. Des promeneurs avaient apporté l'écrit, descampieriapportèrent le cadavre. Comme cela avait une couleur politique, on en parla tout bas; mais comme cela était lié aux événements de la journée, à la mort du cardinal et à la déclaration d'Agathe, on en parla toute la nuit, jusqu'à en perdre l'envie de dormir. La plus belle et la plus grande ville possible, lorsqu'elle n'est point une des métropoles de la civilisation, est toujours, par l'esprit et les idées, une petite ville de province, surtout dans le midi de l'Europe.
La police s'émut d'ailleurs de la vengeance exercée sur l'un de ses employés. Les gens en faveur prirent, dans les salons, une attitude de menace contre la noblesse patriotique. Le parti napolitain fit entendre que le prince de Castro-Reale n'avait qu'à bien se tenir s'il voulait qu'on oubliât les forfaits de monsieur son père, et on fit bientôt pénétrer, jusque dans le boudoir de la princesse, de salutaires avertissements qu'on voulait bien lui donner. Un ami sincère, mais pusillanime, vint lui apprendre que son innocence proclamée par la main fantastique du Piccinino, et l'appel fait à son fils dans le même écrit pour qu'il eût à venger Castro-Reale, la compromettraient gravement, si elle ne se hâtait de faire quelques démarches prudentes, comme de présenter son fils aux puissances du moment, et de témoigner, d'une manière indirecte, mais claire, qu'elle abandonnait l'âme de son défunt brigand au diable et le corps de son beau-fils le bâtard au bourreau; qu'elle avait l'intention d'être une bonne, une vraie Palmarosa, comme l'avaient été son père et son oncle; enfin qu'elle se portait garant de la bonne éducation politique qu'elle saurait donner à l'héritier d'un nom aussi difficile à porter désormais que celui de Castro-Reale.
A ces avertissements, Agathe répondit avec calme et prudence qu'elle n'allait jamais dans le monde; qu'elle vivait, depuis vingt ans, dans une retraite tranquille, où aucun complot ne s'était jamais formé; que faire en ce moment des démarches pour se rapprocher du pouvoir, ce serait, en apparence, accepter des méfiances qu'elle ne méritait point; que son fils était encore un enfant, élevé dans une condition obscure et dans l'ignorance de tout ce qui n'était pas la poésie des arts; qu'enfin elle porterait hardiment, ainsi que lui, le nom de Castro-Reale, parce que c'était une lâcheté de renier ses engagements et son origine, et que tous deux sauraient le faire respecter, même sous l'œil de la police. Quant au Piccinino, elle feignit fort habilement de ne pas savoir ce qu'on voulait lui dire, et de ne pas croire à l'existence de ce fantôme insaisissable, espèce de Croquemitaine dont on faisait peur aux petits enfants et aux vieilles femmes du faubourg. Elle fut surprise et troublée de l'assassinat de l'abbé Ninfo; mais, comme le testament s'était retrouvé à propos dans les mains du docteur Recuperati, nul ne put soupçonner qu'une accointance secrète avec les bandits de la montagne l'eût remise en possession de son titre. Le docteur ne sut pas même qu'il lui avait été soustrait; car, au moment où il allait faire publiquement la déclaration que l'abbé Ninfo le lui avait volé, Agathe l'avait interrompu en lui disant: «Prenez garde, docteur, vous êtes fort distrait; n'accusez légèrement personne. Vous m'avez montré ce testament, il y a deux jours; ne l'auriez-vous pas laissé dans mon cabinet, sous un bloc de mosaïque?»
On avait été officiellement à l'endroit indiqué, et on avait trouvé le testament intact. Le docteur, émerveillé de son étourderie, y avait cru comme les autres.
Agathe avait trop souffert, elle avait eu de trop rudes secrets à garder pour ne pas être habile quand il fallait s'en donner la peine. Michel et le marquis admirèrent la présence d'esprit qu'elle déploya dans toute cette affaire, pour sortir d'une situation assez alarmante. Mais Fra-Angelo devint fort triste, et Michel se coucha, bien moins insouciant dans son palais qu'il n'avait fait dans sa mansarde. Les précautions indispensables, la dissimulation assidue dont il fallait s'armer, lui révélèrent les soucis et les dangers de la grandeur. Le capucin craignait qu'il ne se corrompît malgré lui. Michel ne craignait pas de se corrompre; mais il sentait qu'il lui faudrait s'observer et s'amoindrir pour garder son repos et son bonheur domestique, ou s'engager dans un combat qui ne finirait plus qu'avec sa fortune et sa vie.
Il s'y résigna. Il se dit qu'il serait prudent pour sa mère jusqu'au moment où il serait téméraire pour sa patrie. Mais déjà le temps de l'ivresse et du bonheur était passé; déjà commençait le devoir: les romans qu'on ne coupe pas au beau milieu du dénouement se rembrunissent à la dernière page, pour peu qu'ils aient le moindre fonds de vraisemblance.
Certaines personnes de goût et d'imagination veulent qu'un roman ne finisse point, et que l'esprit du lecteur fasse le reste. Certaines personnes judicieuses et méthodiques veulent voir tous les fils de l'intrigue se délier patiemment et tous les personnages s'établir pour le reste de leurs jours, ou mourir, afin qu'on n'ait plus à s'occuper d'eux. Je suis de l'avis des premiers, et je crois que j'aurais pu laisser le lecteur au pied de la croix duDestatore, lisant l'inscription qu'y avait tracée le justicier d'aventure. Il aurait fort bien pu inventer sans moi le chapitre qu'il vient de parcourir, je gage, avec tiédeur, se disant: «J'en étais sûr, je m'y attendais bien, cela va sans dire.»
Mais j'ai craint d'avoir affaire à un lecteur délicat qui ne se trouvât fort mal installé en la compagnie classiquement romantique d'un cadavre et d'un vautour.
Pourquoi tous les dénouements sont-ils plus ou moins manqués et insuffisants? la raison en est simple, c'est parce qu'il n'y a jamais de dénouements dans la vie, que le roman s'y continue sans fin, triste ou calme, poétique ou vulgaire, et qu'une chose de pure convention ne peut jamais avoir un caractère de vérité qui intéresse.
Mais puisque, contrairement à mon goût, j'ai résolu de tout expliquer, je reconnais que j'ai laissé Magnani sur la grève, Mila inquiète, le Piccinino à travers les champs, et le marquis de la Serra aux pieds de la princesse. Quant à ce dernier, il y avait à peu près douze ans qu'il était ainsi prosterné, et un jour de plus ou de moins ne changeait rien à son sort; mais, dès qu'il connut le secret d'Agathe et qu'il vit son fils en possession de tous ses droits et de tout son bonheur, il changea d'attitude, et, se relevant de toute la grandeur de son caractèrechevaleresque et fidèle, il lui dit en présence de Michel:
«Madame, je vous aime comme je vous ai toujours aimée; je vous estime d'autant plus que vous avez été plus fière et plus loyale, en refusant de contracter sous le beau titre de vierge une union où il vous eût fallu apporter en secret ceux de veuve et de mère. Mais si, parce que vous avez jadis subi un outrage, vous vous croyez déchue à mes yeux, vous ne connaissez point mon cœur. Si, parce que vous portez un nom bizarre et effrayant par les souvenirs qui s'y rattachent, vous pensez que je craindrais d'y faire succéder le mien, vous faites injure à mon dévouement pour vous. Ce sont là, au contraire, des raisons qui me font souhaiter plus que jamais d'être votre ami, votre soutien, votre défenseur et votre époux. On raille votre premier mariage à l'heure qu'il est. Accordez-moi votre main et on n'osera pas railler le second. On vous appelle la femme du brigand; soyez la femme du plus raisonnable et du plus rangé des patriciens, afin qu'on sache bien que si vous pouvez enflammer l'imagination d'un homme terrible, vous savez aussi gouverner le cœur d'un homme calme. Votre fils a grand besoin d'un père, Madame. Il va être engagé dans plus d'un passage difficile et périlleux de la vie fatale que nous fait une race ennemie. Sachez bien que je l'aime déjà comme mon fils, et que ma vie et ma fortune sont à lui. Mais cela ne suffit pas: il faut que la sanction d'un mariage avec vous mette fin à la position équivoque où nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre. Si je passe pour l'amant de sa mère, pourra-t-il m'aimer et m'estimer? Ne sera-t-il pas ridicule, peut-être lâche, qu'il ait l'air de le souffrir sans honte et sans impatience? Il faut donc que je m'éloigne de vous à présent, si vous refusez de faire alliance avec moi. Vous perdrez le meilleur de vos amis, et Michel aussi!... Quant à moi, je ne parle pas de la douleur que j'en ressentirais, je ne sais point de paroles qui puissent la rendre; mais il ne s'agit point de moi, et ce n'est point par égoïsme que je vous implore. Non, je sais que vous ne connaissez point l'amour et que la passion vous effraie; je sais quelle blessure votre âme a reçue, et quelle répugnance vous inspirent les idées qui enivrent l'imagination de ceux qui vous connaissent. Eh bien! je ne serai que votre frère, je m'y engage sur l'honneur, si vous l'exigez. Michel sera votre unique enfant comme votre unique amour. Seulement, la loi et la morale publique me permettront d'être son meilleur ami, son guide, et le bouclier de l'honneur et de la réputation de sa mère.»
Le marquis fit ce long discours d'un ton calme, et en maintenant sa physionomie à l'unisson de ses paroles. Seulement une larme vint au bord de sa paupière, et il eut tort de vouloir la retenir, car elle était plus éloquente que toutes ses paroles.
La princesse rougit; ce fut la première fois que le marquis l'avait vue rougir, et il en fut si bouleversé, qu'il perdit tout le sang-froid dont il s'était armé. Cette rougeur qui la faisait femme pour la première fois, à trente-deux ans, fut comme un rayon de soleil sur la neige, et Michel était un artiste trop délicat pour ne pas comprendre qu'elle avait encore gardé un secret au fond de son cœur, ou bien que son cœur, ranimé par la joie et la sécurité, pouvait commencer à aimer. Et quel homme en était plus digne que La Serra?
Le jeune prince se mit à genoux: «O ma mère, dit-il, vous n'avez plus que vingt ans! Tenez, regardez-vous! ajouta-t-il en lui présentant un miroir à main oublié sur sa table par la camériste. Vous êtes si belle et si jeune, et vous voulez renoncer à l'amour! Est-ce donc pour moi? Serai-je plus heureux parce que votre vie sera moins complète et moins riante? Vous respecterai-je moins, parce que je vous verrai plus respectée et mieux défendue? Craignez-vous que je sois jaloux, comme Mila me le reprochait?... Non, je ne serai point jaloux, à moins que je ne sente qu'il vous aime mieux que moi, et cela, je t'en défie! Cher marquis, nous l'aimerons bien, n'est-ce pas, nous lui ferons oublier le passé; nous la rendrons heureuse, elle qui ne l'a jamais été, et qui, seule au monde, méritait un bonheur absolu! Ma mère, dites oui; je ne me relèverai pas que vous n'ayez dit oui!
—J'y ai déjà songé, répondit Agathe en rougissant toujours. Je crois qu'il le faut pour toi, pour notre dignité à tous.
—Ne dites pas ainsi, s'écria Michel en la serrant dans ses bras: dites que c'est pour votre bonheur, si vous voulez que nous soyons heureux, lui et moi!»
Agathe tendit sa main au marquis, et cacha la tête de son fils dans son sein. Elle avait honte qu'il vît la joie de son fiancé. Elle avait conservé la pudeur d'une jeune fille, et, dès ce jour, elle redevint si fraîche et si belle, que les méchants, qui veulent absolument trouver partout le mensonge et le crime, prétendaient que Michel n'était pas son fils, mais un amant installé dans sa maison sous ce titre profané. Toutes les calomnies et même les moqueries tombèrent pourtant devant l'annonce de son mariage avec M. de la Serra, qui devait avoir lieu à la fin de son deuil. On essaya bien encore de dénigrer l'amourdonquichottesquedu marquis, mais on l'envia plus qu'on ne le plaignit.
DANGER.
Cette nouvelle fit une grande impression sur Magnani. Elle acheva de le guérir et de l'attrister. Son âme exaltée ne pouvait se passer d'un amour exclusif et absorbant; mais, apparemment, il s'était trompé lui-même lorsqu'il se persuadait n'avoir jamais connu l'espérance; car, toute espérance devenue impossible, il ne se sentit plus assiégé du fantôme d'Agathe. Ce fut le fantôme de Mila qui s'empara de ses méditations et de ses insomnies. Mais cette passion débutait au milieu d'une souffrance pire que toutes les anciennes. Agathe lui était apparue comme un idéal qu'il ne pouvait atteindre. Mila lui apparaissait sous le même aspect, mais avec une certitude de plus, c'est qu'elle avait un amant.
Il se passa alors, au sein de cette famille de parents et d'amis, une série de petites anxiétés assez délicates et qui devinrent fort pénibles pour Mila et pour Magnani. Pier-Angelo voyait sa fille triste, et, n'y pouvant rien comprendre, il voulait avoir une explication cordiale avec Magnani et l'amener à lui demander ouvertement la main de Mila. Fra-Angelo n'était pas de son avis et le retenait. Cette contestation portée devant le doux tribunal de la princesse, avait amené, relativement à la promenade de Nicolosi, des explications satisfaisantes pour le père et pour l'oncle, mais qui pouvaient bien laisser quelque soupçon dans l'âme rigide et fière de l'amant. Fra-Angelo, qui avait fait le mal, se chargea de le réparer. Il alla trouver le jeune homme, et, sans lui révéler l'imprudence sublime de Mila, il lui dit qu'elle était justifiée complétement dans son esprit, et qu'il avait découvert que cette mystérieuse promenade n'avait pour but qu'une noble et courageuse action.
Magnani ne fit point de questions. Autrement, le moine, qui ne savait point arranger la vérité, lui eût tout dit: mais la loyauté de Magnani se refusait au soupçon, du moment que Fra-Angelo donnait sa parole. Il crut enfin au bonheur, et alla demander à Pier-Angelo de consacrer le sien.
Mais il était écrit que Magnani ne serait point heureux. Le jour où il se présenta pour faire sa déclaration et sa demande, Mila, au lieu de rester présente, quitta l'atelier de son père avec humeur et alla s'enfermer dans sa chambre. Elle était offensée dans le sanctuaire de son orgueil par les quatre ou cinq jours d'abattement et d'irrésolution de Magnani. Elle avait cru à une victoire plus prompte et plus facile. Elle rougissait déjà de l'avoir poursuivie si longtemps.
Et puis, elle était au courant de tout ce qui s'était passé durant ces jours d'angoisse. Elle savait que Michel n'approuvait pas qu'on se pressât tant d'amener Magnani à se déclarer. Michel seul avait su le secret de son ami, et il était effrayé pour sa sœur adoptive de la promptitude d'une réaction vers elle, qui pouvait bien être un acte de désespoir. Mila en conclut que Michel savait à quoi s'en tenir sur la persistance de Magnani à aimer une autre femme, quoique ce jeune homme eût refusé de lui reprendre la bague de la princesse, et qu'il eût prié Mila de la conserver comme un gage de son estime et de son respect. Ce soir-là même, le soir où il l'avait ramenée du palais de la Serra, tandis que Michel restait auprès de sa mère, Magnani, tout enivré de sa beauté, de son esprit et de son succès, lui avait parlé avec tant de vivacité que c'était presque une déclaration d'amour. Mila avait eu encore la force de ne point l'encourager ouvertement. Mais elle s'était crue victorieuse, et le lendemain, c'est-à-dire le jour de la déclaration d'Agathe, elle avait compté le revoir à ses pieds et lui avouer enfin qu'il était aimé.
Mais ce jour-là il n'avait point paru, et les jours suivants il ne lui avait pas adressé une seule parole; il s'était borné à la saluer avec un respect glacial, lorsqu'il n'avait pu éviter ses regards. Mila, mortellement blessée et affligée, avait refusé de dire à son père la vérité, que le bonhomme, inquiet de sa pâleur, lui demandait presque à genoux. Elle avait persisté à nier qu'elle aimât le jeune voisin. Pier-Angelo n'avait rien trouvé de mieux, simple et rond comme il l'était, que de dire à sa fille:
«Console-toi, mon enfant, nous savons bien que vous vous aimez. Seulement il a été inquiet et jaloux à cause de l'affaire de Nicolosi; mais, quand tu daigneras te justifier devant lui, il tombera à tes pieds. Demain tu l'y verras, j'en suis sûr.
—Ah! maître Magnani se permet d'être jaloux et de me soupçonner! avait répondu Mila avec feu. Il ne m'aime que d'hier, il ne sait pas si je l'aime, et lorsqu'un soupçon lui vient, au lieu de me le confier humblement et de travailler à supplanter le rival qui l'inquiète, il prend l'air d'un mari trompé, abandonne le soin de me convaincre et de me plaire, et croira me faire un grand honneur et un grand plaisir quand il viendra me dire qu'il daigne me pardonner! Eh bien, moi, je ne lui pardonne pas. Voilà, mon père, ce que vous pouvez lui dire de ma part.»
L'enfant s'obstina si bien dans son dépit, que Pier-Angelo fut forcé d'amener Magnani à la porte de sa chambre, où elle le laissa frapper longtemps, et qu'elle ouvrit enfin, en disant d'un ton boudeur, qu'on la dérangeait impitoyablement dans sa sieste.
«Croyez bien, dit Pier-Angelo à Magnani, que la perfide ne dormait pas, car elle sortait de chez moi au moment où vous êtes entré. Allons, enfants, mettez sous les pieds toutes ces belles querelles. Donnez-vous la main, puisque vous vous aimez, et embrassez-vous puisque je le permets. Non? Mila est orgueilleuse comme l'était sa pauvre mère! Ah! mon ami Antonio, tu seras mené comme je l'étais, et tu n'en seras pas plus malheureux, va! Allons, à genoux, en ce cas, et demande grâce. Signora Mila, faudra-t-il que votre père s'y mette aussi?
—Père, répondit Mila, vermeille de plaisir, de fierté et de chagrin tout ensemble, écoutez-moi au lieu de me railler, car j'ai besoin de garder ma dignité sauve, moi! Une femme n'a rien de plus précieux, et un homme, un père même, ne comprend jamais assez combien nous avons le droit d'être susceptibles. Je ne veux pas être aimée à demi, je ne veux pas servir de pis-aller et de remède à une passion mal guérie. Je sais que maître Magnani a été longtemps amoureux, et je crains qu'il ne le soit encore un peu, d'une belle inconnue. Eh bien! je souhaite qu'il prenne le temps de l'oublier et qu'il me donne celui de savoir si je l'aime. Tout cela est trop nouveau pour être si tôt accepté. Je sais que, quand j'aurai donné ma parole, je ne la retirerai pas, quand même je regretterais de l'avoir fait. Je connaîtrai l'affection de Magnani, ajouta-t-elle en lui lançant un regard de reproche, à l'égalité de son humeur avec moi et à la persévérance de ses attentions. Il a quelque chose à réparer et moi quelque chose à pardonner.
—J'accepte cette épreuve, répondit Magnani, mais je ne l'accepte pas comme un châtiment; je ne sens pas que j'aie été coupable de me livrer à la douleur et à l'abattement. Je ne me croyais point aimé, et je savais bien que je n'avais aucun droit à l'être. Je crois encore que je ne le suis pas, et c'est en tremblant que j'espère un peu.
—Ah! que de belles paroles pour ne rien dire! s'écria Pier-Angelo. Dans mon temps on était moins éloquent et plus sincère. On se disait: «M'aimes-tu?—Oui; et toi?—Moi, comme un fou.—Moi de même, et jusqu'à la mort.» Cela valait bien vos dialogues, qui ont l'air d'un jeu, et d'un jeu où l'on cherche à s'ennuyer et à s'inquiéter l'un l'autre. Mais peut-être que c'est moi qui vous gêne. Je m'en vais; quand vous serez seuls, vous vous entendrez mieux.
—Non, mon père, dit Mila qui craignait de se laisser fléchir et persuader trop vite; quand même il aurait assez d'amour et d'esprit aujourd'hui pour se faire écouter, je sais que je me repentirais demain d'avoir été trop confiante. D'ailleurs, vous ne lui avez pas tout dit, je le sais. Je sais qu'il s'est permis d'être jaloux parce que j'ai fait une promenade singulière; mais je sais aussi qu'en lui assurant que je n'y avais commis aucun péché, ce qu'il a eu la bonté de croire, mon oncle a cru devoir lui taire le but de cette promenade. Eh bien, moi, je souffre et je rougis de ce ménagement, dont on suppose apparemment qu'il a grand besoin, et je ne veux pas lui épargner la vérité tout entière.
—Comme tu voudras, ma fille, répondit Pier-Angelo. Je suis assez de ton avis, qu'il ne faut rien cacher de ce qu'on croit devoir dire. Parle donc comme tu le juges à propos. Cependant, souviens-toi que c'est aussi le secret de quelqu'un que tu as promis de ne jamais nommer.
—Je puis le nommer, puisque son nom est dans toutes les bouches, surtout depuis quelques jours, et que, s'il y a du danger à dire qu'on connaît l'homme qui porte ce nom, le danger est seulement pour ceux qui s'en vantent; mon intention, d'ailleurs, n'est pas de révéler ce que je sais sur son compte; je puis donc bien apprendre à maître Magnani que j'ai été passer volontairement deux heures en tête-à-tête avec le Piccinino, sans qu'il sache en quel endroit, ni pour quel motif.
—Je crois que la fièvre des déclarations va s'emparer de toutes les femmes, s'écria Pier-Angelo en riant; depuis que la princesse Agathe en a fait une dont on parle tant, toutes vont se confesser en public!»
Pier-Angelo disait plus vrai qu'il ne pensait. L'exemple du courage est contagieux chez les femmes, et la romanesque Mila avait une admiration si passionnée pour Agathe, qu'elle regrettait de n'avoir pas à proclamer, en cet instant, quelque mariage secret avec le Piccinino, pourvu toutefois qu'elle fût veuve et qu'elle pût épouser Magnani.
Mais cet aveu téméraire produisit un tout autre effet que celui qu'elle en attendait. L'inquiétude ne se peignit pas sur la figure de Magnani, et elle ne put se réjouir intérieurement d'avoir excité et réveillé son amour par un éclair de jalousie. Il devint plus triste et plus doux encore qu'à l'habitude, baisa la main de Mila et lui dit:
«Votre franchise est d'un noble cœur, Mila, mais il s'y mêle un peu d'orgueil. Sans doute, vous voulez me mettre à une rude épreuve en me disant une chose qui alarmerait au dernier point tout autre homme que moi. Mais je connais trop votre père et votre oncle pour craindre qu'ils m'aient trompé en me disant que vous aviez été sur la route des montagnes pour faire une bonne action. Ne cherchez donc point à m'intriguer; cela serait d'un mauvais cœur, puisque vous n'auriez d'autre but que celui de me faire souffrir. Dites-moi tout, ou ne me dites rien. Je n'ai pas le droit d'exiger des révélations qui compromettraient quelqu'un; mais j'ai celui de vous demander de ne point vous jouer de moi en cherchant à ébranler ma confiance en vous.»
Pier-Angelo trouva que cette fois Magnani avait parlécomme un livre, et qu'on ne pouvait faire, dans une occasion aussi délicate, une réponse plus honnête, plus généreuse et plus censée.
Mais que s'était-il donc passé depuis peu de jours dans l'esprit de la petite Mila? Peut-être qu'il ne faut jamais jouer avec le feu, quelque bon motif qui vous y porte, etqu'elle avait eu réellement tort d'aller à Nicolosi. Tant il y a que la réponse de Magnani ne lui plut pas autant qu'à son père, et qu'elle se sentit comme refroidie et piquée par l'espèce de leçon paternelle que venait de lui donner son amant.
«Déjà des sermons! dit-elle en se levant, pour faire comprendre à Magnani qu'elle ne voulait pas aller plus loin avec lui ce jour-là; et des sermons à moi, que vous prétendez aimer avec si peu d'espoir et de hardiesse? Il me semble, au contraire, voisin, que vous comptez me trouver fort docile et fort soumise. Eh bien, j'ai peur que vous ne vous trompiez. Je suis un enfant, et je dois le savoir, on me le dit sans cesse; mais je sais fort bien aussi que lorsqu'on aime, on ne voit aucun défaut, on ne trouve aucun tort à la personne aimée. Tout, de sa part, est charmant, ou tout au moins sérieux. On ne traite pas sa loyauté d'orgueil et sa fierté de taquinerie puérile. Vous voyez, Magnani, qu'il est fâcheux de voir trop clair en amour. Il y a une chanson qui dit queCupido è un bambino cieco. Mon père la sait; il vous la chantera. En attendant, sachez que la clairvoyance se communique, et que celui qui écarte le bandeau de ses yeux découvre en même temps ses propres défauts aux autres. Vous avez vu clairement que j'étais un peu hautaine, et vous croyez sans doute que je suis coquette. Moi, j'ai vu par là que vous étiez très-orgueilleux, et je crains que vous ne soyez un peu pédant.»
Les Angelo espérèrent que ce nuage passerait, et, qu'après avoir donné carrière à sa mutinerie, Mila n'en serait que plus tendre et Magnani plus heureux. En effet, il y eut encore entre eux des entretiens et des luttes de paroles et de sentiment où ils furent si près de s'entendre, que leurs soudains désaccords l'instant d'après, la tristesse de Magnani et l'agitation de Mila semblaient inexplicables. Magnani avait parfois peur de tant d'esprit et de volonté chez une femme. Mila avait peur de tant de gravité et de raison inflexible chez un homme. Magnani lui semblait incapable d'éprouver une grande passion, et elle voulait en inspirer une, parce qu'elle se sentait d'humeur à l'éprouver violemment pour son propre compte. Il parlait et pensait toujours comme la vertu même, et c'était avec une imperceptible nuance d'ironie que Mila l'appelait lejuste par excellence.
Elle était très coquette avec lui, et Magnani, au lieu d'être heureux de ce travail ingénieux et puissant entrepris pour lui plaire, craignait qu'elle ne fût un peu coquette avec tous les hommes. Ah! s'il l'avait vue dans le boudoir du Piccinino, contenir et vaincre par sa chasteté exquise, par sa simplicité quasi virile les velléités sournoises et les mauvaises pensées du jeune bandit, Magnani aurait bien compris que Mila n'était point coquette, puisqu'elle ne l'était que pour lui seul.
Mais ce malheureux jeune homme ne connaissait point les femmes, et, pour avoir trop aimé dans le silence et la douleur, il ne comprenait rien encore aux délicats et mystérieux problèmes de l'amour partagé. Il avait trop de modestie; il prenait trop au pied de la lettre les cruautés persifleuses de Mila, et il la grondait de se faire si méchante avec lui, quand il aurait dû l'en remercier à genoux.
Et puis, il faut tout dire. Cette affaire de Nicolosi avait été marquée du sceau de la fatalité, comme tout ce qui se rattachait, ne fût-ce que par le plus léger fil, à l'existence mystérieuse du Piccinino. Sans entrer dans les détails qui exigeaient le secret, on avait dit à Magnani tout ce qui pouvait le rassurer sur cette aventure de Mila. Fra-Angelo, toujours fidèle à sa secrète prédilection pour le bandit, avait répondu de sa loyauté chevaleresque en une pareille circonstance. La princesse, maternellement éprise de Mila, avait parlé avec l'éloquence du cœur du dévouement et du courage de cette jeune fille. Pier-Angelo avait tout arrangé pour le mieux dans son heureuse et confiante cervelle. Michel seul avait un peu frissonné en apprenant le fait, et il remerciait la Providence d'avoir fait un miracle pour sa noble et charmante sœur.
Mais, malgré sa grandeur d'âme, Magnani n'avait pu encore accepter la démarche de Mila comme une bonne inspiration, et, sans en jamais dire un mot, il souffrait mortellement. Cela se conçoit de reste.
Quant à Mila, les suites de son aventure étaient plus graves, quoiqu'elle ne s'en doutât pas encore. Ce chapitre de roman de sa vie de jeune fille avait laissé une trace ineffaçable dans son cerveau. Après avoir bien tremblé et bien pleuré en apprenant qu'elle s'était livrée étourdiment en otage au terrible Piccinino, elle avait pris son parti sur sa méprise, et elle s'était réconciliée en secret avec l'idée de ce personnage effrayant, qui ne lui avait légué, au lieu de honte, de remords et de désespoir, que des souvenirs poétiques, de l'estime pour elle-même et un bouquet de fleurs sans tache que, je ne sais par quel instinct, elle avait conservé précieusement et caché parmi ses reliques sentimentales, après l'avoir fait sécher avec un soin religieux.
Mila n'était pas coquette; nous l'avons bien prouvé en disant combien elle l'était avec l'homme qu'elle regardait comme son fiancé. Elle n'était pas volage non plus; elle lui eût gardé jusqu'à la mort une fidélité à toute épreuve. Mais il y a, dans le cœur d'une femme, des mystères d'autant plus déliés et profonds, que cette femme est mieux douée et d'une nature plus exquise. C'est d'ailleurs quelque chose de doux et de glorieux pour une jeune fille que d'avoir réussi à dominer un lion redoutable, et d'être sortie saine et sauve d'une terrible aventure par la seule puissance de sa grâce, de sa candeur et de son courage. Mila comprenait maintenant combien elle avait été forte et habile à son insu, en ce danger, et l'homme qui avait subi à ce point l'empire de son mérite ne pouvait pas lui sembler un homme méprisable ou vulgaire.
Une reconnaissance romanesque l'enchaînait donc au souvenir du capitaine Piccinino, et on eût pu lui en dire tout le mal possible sans ébranler sa confiance en lui. Elle l'avait pris pour un prince; n'était-il pas fils de prince et frère de Michel? Pour un héros, libérateur futur de son pays; ne pouvait-il pas le devenir, et n'en avait-il pas l'ambition? Son doux parler, ses belles manières l'avaient charmée; et pourquoi non? N'avait-elle pas un engouement plus vif encore pour la princesse Agathe, et cette admiration était-elle moins légitime et moins pure que l'autre?
Tout cela n'empêchait pas Mila d'aimer Magnani assez ardemment pour être toujours sur le point de lui en faire l'aveu malgré elle; mais huit jours s'étaient passés depuis leur première querelle sans que le modeste et craintif Magnani eût encore su arracher cet aveu.
Il eût obtenu cette victoire, un peu plus tard sans doute, le lendemain peut-être! mais un événement inattendu vint bouleverser l'existence de Mila et compromettre gravement celle de tous les personnages de cette histoire.
Un soir que Michel se promenait dans les jardins de sa villa avec sa mère et le marquis, faisant tous trois des projets de dévouement réciproque et des rêves de bonheur, Fra-Angelo vint leur rendre visite, et Michel remarqua, à l'altération de sa figure et à l'agitation de ses manières, qu'il désirait lui parler en secret. Ils s'éloignèrent ensemble, comme par hasard, et le capucin, tirant de son sein un papier tout noirci et tout froissé, le lui présenta. Il ne contenait que ce peu de mots: «Je suis pris et blessé; à l'aide, mon frère! Malacarne vous dira le reste. Dans vingt-quatre heures il serait trop tard.»
Michel reconnut l'écriture nerveuse et serrée du Piccinino. Le billet était écrit avec son sang.
«Je suis au courant de ce qu'il faut faire, dit le moine. J'ai reçu la lettre il y a six heures. Tout est prêt. Je suis venu vous dire adieu, car je pourrai fort bien n'en pas revenir.»
Et il s'arrêta, comme s'il craignait d'ajouter quelque chose.
«Je vous entends, mon père, vous avez compté sur mon aide, répondit Michel; je suis prêt. Laissez-moi embrasser ma mère.
—Si vous l'embrassez, elle verra que vous partez, elle vous retiendra.