Pier-Angelo occupé à tenir la douillette d'un vieux seigneur. (Page 37.)Pier-Angelo occupé à tenir la douillette d'un vieux seigneur. (Page 37.)
«Tout cela n'était qu'un bruit vague, car mon père et d'autres ouvriers employés chez elle riaient de ses histoires et assuraient qu'elle était toujours la même. Mais ma jeune tête n'en était pas moins impressionnée de toutes ces rumeurs contradictoires, et à mon désir de voir cette femme se mêlait je ne sais quelle terreur qui me préparait insensiblement à la folie d'en devenir amoureux.
«Une particularité ajoutait encore à mon angoisse ardente. Mon père, qui allait souvent chez elle aider, comme simple ouvrier, le maître tapissier à lever et à poser les tentures, refusait de m'emmener avec lui à la villa Palmarosa, quoique j'eusse coutume de l'accompagner partout ailleurs. Il m'avait souvent payé de défaites dont je m'étais contenté sans examen; mais quand j'eus pris un intérêt violent à pénétrer dans ce sanctuaire, il fut forcé de m'avouer que la princesse n'aimait pas à voir des jeunes gens dans sa maison, et que le maître tapissier les excluait avec soin quand il se rendait chez elle avec ses ouvriers.
«Cette bizarre restriction ne servit qu'à m'enflammer davantage. Un matin, je pris résolument mon marteau, mon tablier, et j'entrai au palais Palmarosa, portant un prie-dieu couvert de velours que mon père venait de terminer dans l'atelier du maître. Je le savais destiné à madame Agathe: je ne consultai personne, je m'en emparai, je partis.
«Il y a de cela cinq ans, Michel! Le palais que tuvois aujourd'hui si brillant, si ouvert et si rempli de monde, était encore, il y a un mois, ce qu'il était à l'époque que je te raconte, ce qu'il avait été déjà depuis cinq ans qu'elle était libre et orpheline, ce qu'il sera peut-être de nouveau demain. C'était un tombeau où elle semblait s'être ensevelie vivante. Toutes les richesses aujourd'hui étalées aux regards, étaient enfouies dans l'obscurité et sous la poussière, comme des reliques dans un caveau funèbre. Deux ou trois serviteurs, tristes et silencieux, marchaient sans bruit dans les longues galeries fermées au soleil et à l'air extérieur. Partout, d'épais rideaux tendus devant les fenêtres, des portes rouillées qui ne tournaient plus sur leurs gonds, un air d'abandon solennel, des statues qui se dressaient, dans l'ombre, comme des spectres; des portraits de famille qui vous suivaient du regard, d'un air de méfiance: j'eus peur, et pourtant j'avançai toujours. La maison n'était pas gardée comme je m'y attendais. Elle avait, pour sentinelles invisibles, sa réputation de tristesse inhospitalière et l'effroi de sa propre solitude. J'y portais l'audace insensée de mes vingt ans, la témérité funeste d'un cœur épris d'avance et courant à sa perte.
Je pleurais, la tête dans mes mains. (Page 39.)Je pleurais, la tête dans mes mains. (Page 39.)
«Par un hasard qui tient de la fatalité, je ne fus interrogé par personne. Les rares serviteurs de cette maison lugubre ne me virent pas, ou ne songèrent point à m'empêcher d'avancer, s'en remettant peut-être à quelque cerbère plus intime de la patronne, qui devait garder la porte de ses appartements, et qui, par miracle, ne s'y trouva point.
«L'instinct ou la destinée me guidaient. Je traversai plusieurs salles, je soulevai des portières lourdes et poudreuses; je franchis une dernière porte ouverte, je me trouvai dans une pièce fort riche, où un grand portrait d'homme occupait un panneau en face de moi. Je m'arrêtai. Ce portrait fit passer un frisson dans mes veines.
«Je le reconnaissais d'après la description que mon père m'en avait faite, car l'original de ce portrait défrayait encore alors les histoires et les propos de notre peuple, beaucoup plus que les singularités de la princesse. C'était le portrait de Dionigi Palmarosa, le père de madame Agathe, et il faut que je te parle de cet homme terrible, Michel; car peut-être ne l'as-tu pas encore entendu nommer dans ce pays, où on ne le nommequ'en tremblant. Je m'aperçois aussi que j'aurais dû t'en parler plus tôt, car la haine et l'effroi qu'inspire sa mémoire t'auraient un peu expliqué la méfiance et même la malveillance dont, malgré toutes ses vertus, sa fille porte encore la peine dans l'esprit de certaines personnes de notre condition.
«Le prince Dionigi était un caractère farouche, despotique, cruel et insolent. L'orgueil de sa race le rendait presque fou, et toute marque de fierté ou de résistance chez ses inférieurs était punie avec une morgue et une dureté inconcevables. Vindicatif à l'excès, il avait, dit-on, tué de sa propre main l'amant de sa femme, et fait mourir cette malheureuse dans une sorte de captivité. Haï de ses pareils, il l'était encore plus des pauvres gens, qu'il secourait pourtant, dans l'occasion, avec une libéralité seigneuriale, mais avec des formes si humiliantes, qu'on se sentait avili par ses bienfaits.
«Tu comprendras mieux désormais le peu de sympathie qu'a conquis et recherché sa fille. Il me semble, moi, que la contrainte où elle a passé sa première jeunesse, sous la loi d'un père aussi détestable, doit nous expliquer la réserve de son caractère et cette espèce d'étiolement ou de refoulement prématuré de son cœur. Sans doute elle craint de réveiller bien des aversions attachées au nom qu'elle porte, en se communiquant à nous, et, si elle évite le commerce des humains, il y a à cela des motifs qui devaient exciter la compassion et l'intérêt des âmes justes.
«Un seul et dernier fait te fera connaître l'humeur du prince Dionigi. Il y a environ quinze ou seize ans, je crois (cela est resté vague dans mes souvenirs d'enfance), un jeune montagnard attaché à son service, poussé à bout par la rudesse de son langage, haussa, dit-on, les épaules, en lui tenant l'étrier pour descendre de cheval; ce garçon était brave et probe, mais fier et violent aussi. Le prince le frappa outrageusement. Une haine profonde s'alluma entre eux, et l'écuyer (il s'appelait Ercolano), quitta le palais Palmarosa en disant qu'il savait le grand secret de la famille et qu'il serait bientôt vengé. Quel était ce secret? Il n'eut pas le temps de le divulguer, et personne ne l'a jamais su; car, le lendemain matin, on trouva Ercolano assassiné au bord de la mer, avec un poignard aux armes de Palmarosa, dans la poitrine... Ses parents n'osèrent demander justice, ils étaient pauvres!»
Magnani en était là lorsque l'ombre pâle qu'ils avaient déjà vue errer sur la terrasse du palais, traversa de nouveau le parterre et rentra dans l'intérieur. Michel frémit de la tête aux pieds.
—Je ne sais pourquoi ton récit me fait tant de mal, dit-il. Je crois sentir le froid de ce poignard dans mon sein. Cette femme me fait peur. Une étrange superstition s'empare de moi... On n'est pas du sang des meurtriers sans avoir, ou l'âme perverse, ou l'esprit dérangé... Laisse-moi respirer, Magnani, avant d'achever ton histoire.
—L'émotion pénible que tu éprouves, les pensées sombres qui te viennent, reprit Magnani, tout cela eut lieu en moi à la vue du portrait de Dionigi; mais je passai outre, je franchis une dernière porte; l'escalier du casino s'offrit devant moi, et je me trouvai dans l'oratoire de la princesse; j'y déposai le prie-dieu, je regardai autour de moi. Personne! je n'avais pas de prétexte pour pénétrer plus loin; l'hôtesse de cette triste résidence était sortie apparemment. Il fallait donc me retirer sans l'avoir vue, perdre le fruit de mon audace et ne retrouver jamais peut-être le courage ou l'occasion.
«J'imaginai de faire du bruit pour l'attirer, au cas où elle serait dans une chambre voisine, car j'étais bien dans son appartement, je n'en pouvais douter. Je pris mon marteau, je frappai sur les clous dorés du prie-dieu, comme si j'y mettais la dernière main.
«Mon stratagème réussit.—Qui est là? qui frappe ainsi? dit une voix faible, mais avec une prononciation pure et nette qui ne me laissa aucun doute sur l'identité de cet accent avec celui de la femme mystérieuse, dont la voix n'avait cessé de vibrer en moi comme une ineffable mélodie.
«Je me dirigeai vers une portière de velours que je soulevai avec la résolution d'un dernier espoir. Je vis alors, dans une chambre richement décorée à l'ancienne mode, une femme couchée sur un lit de repos: c'était la princesse; je l'avais réveillée au milieu de sa sieste.
«Ma vue lui causa un effroi inconcevable: elle sauta au milieu de la chambre, comme si elle voulait prendre la fuite. Sa belle figure, dont j'avais pu, pendant une seconde admirer la sérénité douce et un peu languissante, était bouleversée par une terreur puérile, inouïe.
«Le pas que j'avais fait en avant, je me hâtai de le faire en arrière.—Que Votre Excellence ne s'effraie pas, lui dis-je; je ne suis qu'un pauvre ouvrier tapissier, un maladroit, honteux de sa méprise. Je croyais Son Altesse à la promenade, et je travaillais ici...
—Sortez! dit-elle, sortez!...
«Et, d'un geste où il y avait plus d'égarement et d'épouvante que d'autorité et de colère, elle me montra la porte.
«Je voulais me retirer, mais je me sentais enchaîné comme dans un rêve.
«Tout à coup je vis la princesse, qui s'était levée avec une animation extraordinaire, devenir pâle comme un beau lis; sa respiration s'arrêta, sa tête se pencha en arrière, ses mains se détendirent. Elle serait tombée par terre, si, m'élançant vers elle, je ne l'eusse retenue dans mes bras.
«Elle avait perdu connaissance. Je la déposai sur son sofa; éperdu que j'étais, je ne songeai point à appeler du secours. A quoi d'ailleurs eût servi de sonner? Tout le monde dormait, ou vaquait à ses affaires dans cette maison où le silence et l'abandon semblaient être les seuls maîtres absolus. Que Dieu me le pardonne! Vingt fois depuis j'ai été tenté d'entrer à son service comme valet!
«Te dire ce qui se passa en moi durant deux ou trois minutes que cette femme resta étendue et comme morte sous mes yeux, avec ses lèvres blanches et sèches comme de la cire vierge, ses yeux à demi ouverts, mais fixes et sans regard, ses cheveux bruns épais sur son front baigné d'une sueur froide, et toute cette beauté exquise, délicate, sans point de comparaison dans ma pensée, oh! Michel, ce me serait impossible aujourd'hui. Ce n'était pas l'ivresse d'une passion grossière qui s'allumait dans mon vigoureux sang de plébéien. C'était une adoration chaste, craintive, délicate et mystérieuse comme l'être qui me l'inspirait. J'éprouvais comme un besoin de me prosterner devant la châsse d'une martyre trépassée, car je la croyais morte, et je sentais mon âme prête à quitter la terre avec la sienne.
«Je n'osais la toucher, je ne savais que faire pour la secourir, je n'avais point de voix pour appeler au secours. J'étais immobile dans mon anxiété, comme lorsqu'on se débat contre un songe terrible. Enfin, un flacon me tomba sous la main, je ne sais comment; elle se ranima peu à peu, me regarda sans me voir, sans comprendre et sans chercher qui je pouvais être, se souleva enfin sur son coude et parut rassembler ses idées.
—Qui êtes-vous, mon ami, me dit-elle, en me voyant à genoux devant elle, et que demandez-vous? vous paraissez avoir beaucoup de chagrin.
—Oh! oui, Madame, je suis bien malheureux d'avoir ainsi effrayé Votre Altesse; Dieu m'est témoin.
—Vous ne m'avez point effrayée..., dit-elle avec un embarras qui m'étonna. Est-ce que j'ai crié?... Ah! oui, ajouta-t-elle en tressaillant et en s'abandonnant encore à un sentiment de méfiance ou de terreur... Je dormais, vous êtes entré ici, vous m'avez fait peur... Je n'aime pas qu'on me surprenne de la sorte... Mais vous ai-je dit quelque chose d'offensant, que vous pleurez?
—Non, Madame, répondis-je, vous vous êtes évanouie, et je voudrais être mort plutôt que de vous avoir causé ce mal.
—Mais je suis donc seule ici? s'écria-t-elle avec un accent de détresse qui me navra. Tout le monde peut donc entrer chez moi pour m'insulter? Elle se releva et courut à sa sonnette. Elle avait un air d'égarement désespéré. Ses paroles et son émotion m'étaient si douloureuses, que je ne songeais point à fuir. Cependant, si elle eût sonné, et si quelqu'un fût venu, on m'eût traité peut-être comme un malfaiteur. Mais elle s'arrêta, et ce qui se peignit sur son visage m'éclaira en un instant sur son véritable caractère.
«C'était un mélange de méfiance maladive et de bonté compatissante. Elle avait été si malheureuse dans sa première jeunesse, à ce qu'on dit! Elle ne pouvait ignorer, du moins, l'atroce caractère de son père. Elle avait peut-être assisté à quelque meurtre dans son enfance. Qui sait quelles scènes de violence et d'épouvante ont caché les murailles épaisses de cette muette demeure? Il n'y avait rien d'impossible à ce qu'il lui en fût resté quelque maladie morale dont je venais de voir un accès; et, pourtant, que de douceur exprimait son regard, lorsqu'elle quitta le cordon de sa sonnette, vaincue apparemment par mon humble attitude et la tristesse qui m'accablait!
—Vous êtes entré ici par hasard, n'est-ce pas? me dit-elle. Vous ne saviez pas que j'ai le caprice de ne pas aimer les nouveaux visages...; ou bien, si vous le saviez, vous avez eu le courage d'enfreindre ma défense, parce que vous avez éprouvé quelque malheur que je puis adoucir? Je vous ai vu quelque part, j'ai un vague souvenir de vos traits... Votre nom?
—Antonio Magnani. Mon père travaille ici quelquefois.
—Je le connais; il a quelque aisance. Est-il donc malade? endetté?
—Non, Madame, répondis-je; je ne demande point l'aumône, quoique vous soyez la seule personne au monde de qui je l'accepterais peut-être sans rougir. J'ai désiré depuis longtemps vous voir, non pour vous implorer, mais pour vous bénir. Vous avez sauvé ma mère, vous me l'avez guérie; vous vous êtes courbée sur son chevet, vous m'avez rendu l'espoir et à elle la vie... Cela est certain! vous ne vous en souvenez certainement pas; mais moi je ne l'oublierai jamais. Que Dieu vous rende le bien que vous m'avez fait! Voilà tout ce que je voulais dire à Votre Altesse, et, à présent, je me retire, en la suppliant de ne gronder personne, car toute la faute vient de moi seul.
—Et je ne dirai à personne que, malgré mes ordres, vous êtes entré dans ma maison, reprit-elle. Votre maître et votre père vous en blâmeraient. Ne dites pas non plus, par conséquent, que vous m'avez vue si effrayée devant vous. On dirait que je suis folle, on le dit déjà, je crois, et je n'aime pas beaucoup qu'on parle de moi. Quant à vos remerciements, je ne les mérite pas. Vous vous êtes trompé, je n'ai jamais rien fait pour vous, mon enfant.
—Oh! je ne me trompe pas, Madame; je vous aurais reconnue entre mille. Le cœur a des instincts plus profonds et plus sûrs que les sens. Vous ne voulez pas qu'on devine vos bienfaits; aussi ce n'est pas de cela que je vous parle. Je ne songe pas à vous remercier d'avoir payé le médecin: non, vous êtes riche, donner vous est facile. Mais vous n'êtes pas obligée d'aimer et de plaindre ceux que vous assistez. Pourtant vous m'avez plaint en me voyant pleurer à la porte de la maison où ma mère agonisait, et vous avez aimé ma mère en vous penchant vers son lit de douleur...
—Mais, mon enfant, je vous répète que je ne connais pas votre mère.
—C'est possible; mais vous saviez qu'elle était malade, vous avez voulu la voir, et la charité était dans votre âme, ardente à ce moment-là, puisque votre regard, votre voix, votre main, votre souffle, l'ont guérie avec la soudaineté du miracle. Ma mère l'a senti, elle s'en souvient; elle croit que c'est un ange qui lui est apparu; elle vous adresse ses prières, parce qu'elle croit que vous êtes dans le ciel. Mais moi, je savais bien que je vous trouverais sur la terre, et que je pourrais vous remercier.
«La physionomie froide et contenue de madame Agathe s'était attendrie comme involontairement. Elle s'éclaira un instant d'un chaud rayon de sympathie, et je vis qu'un trésor de bonté luttait encore dans cette âme souffrante contre je ne sais quelle misanthropie douloureuse.—Allons! dit-elle avec un sourire divin, je vois, du moins, que tu es un bon fils, et que tu adores ta mère. Fasse le ciel qu'en effet je lui aie porté bonheur! mais je crois que c'est Dieu seul qui mérite des actions de grâces. Remercie-le et adore-le, mon enfant, il n'y a que lui qui connaisse et soulage certaines douleurs, car les hommes ne peuvent pas grand'chose les uns pour les autres. Quel âge as-tu?
«J'avais alors vingt ans. Elle écouta ma réponse, et, me regardant, comme si elle n'avait pas encore fait attention à mes traits:—C'est vrai, dit-elle, vous êtes moins jeune que je ne croyais. Tu peux revenir travailler ici quand tu voudras. Me voici habituée à ta figure, elle ne m'effraiera plus; mais, une autre fois, ne me réveille pas en sursaut en frappant ainsi à mes oreilles, car j'ai le réveil triste et peureux. C'est ma maladie!
«En disant ces mots, et, tandis qu'elle me suivait des yeux jusqu'à la porte, ses yeux exprimaient cette pensée intérieure: «Je ne t'offre pas mon assistance dans la vie, mais je veillerai sur toi, comme sur tant d'autres, et je saurai te servir à ton insu; et je m'arrangerai de manière à ne plus entendre tes remerciements.»
«Oui, Michel, voilà ce que disait cette figure à la fois angélique et froide, maternelle et insensible; énigme fatale, que je n'ai pu sonder davantage, et que je devine aujourd'hui moins que jamais!»
LE CYCLAMEN.
Magnani ne parlait plus, et Michel ne songeait plus à l'interroger. Enfin, ce dernier, revenant à lui-même, demanda à son ami la fin de son histoire.
—Mon histoire est terminée, répondit le jeune artisan. Depuis ce jour-là, j'ai été admis comme ouvrier au palais. J'ai souvent aperçu la princesse, et je ne lui ai jamais parlé.
—Et d'où vient donc que tu l'aimes? car, enfin, tu ne la connais pas? tu ne sais pas le fond de sa pensée?
—Je croyais la deviner. Mais, depuis huit jours qu'elle semble vouloir tout à coup sortir de sa tombe, ouvrir sa maison, se lancer dans la vie du monde, depuis aujourd'hui surtout qu'elle se répand et se communique aux gens de notre classe avec des paroles bienveillantes et des invitations libérales (car j'ai entendu la conversation que tu as eue sur le grand escalier avec elle et le marquis de la Serra; j'étais là, tout près de vous), je ne sais plus que penser d'elle. Oui, naguère encore, je croyais avoir deviné son caractère. Deux fois par an, au printemps et à l'automne, j'entrais ici avec les ouvriers, je la voyais de temps en temps passer, à pas lents, l'air distrait, mélancolique, et pourtant calme. Si, parfois, elle semblait abattue et souffrante, la sérénité de son regard n'en était point troublée. Elle nous saluait collectivement avec une politesse plus grande que ne l'observent ordinairement les personnes de son rang à notre égard. Quelquefois elle accordait au maître tapissier ou à mon père un ou deux mots d'une bienveillance sans morgue, mais sans chaleur. Elle semblait éprouver un respect instinctif pour leur âge. J'étais le seul ouvrier jeune, admis chez elle, mais elle n'a jamais paru faire la moindre attention à moi. Elle n'évitait pas mes regards, elle les rencontrait sans les voir.
«Dans de certains moments j'ai remarqué pourtant qu'elle voyait beaucoup plus de choses qu'elle n'en avait l'air, et que des gens qui se plaignaient, sans qu'elle parût les entendre, obtenaient justice ou assistance aussitôt, sans savoir quelle était la main mystérieuse étendue sur eux.
«C'est qu'elle cache sa charité immense comme les autres cachent leur égoïsme honteux. Et tu me demandes comment il se fait que je l'aime! Sa vertu m'enthousiasme, et le muet désespoir qui semble l'opprimer m'inspire une compassion tendre et profonde. Admirer et plaindre, n'est-ce pas adorer? Les païens, qui ont laissésur notre sol tant de ruines superbes, sacrifiaient à leurs dieux, tout rayonnants de force, de gloire et de beauté; mais ils ne les aimaient pas; et nous, chrétiens, nous avons senti la foi passer de notre esprit dans notre cœur, parce qu'on nous a montré notre Dieu sous l'aspect d'un Christ sanglant et baigné de larmes. Oh! oui, je l'aime, cette femme qui a pâli, comme une pauvre fleur des bois, sous l'ombre terrible de la tyrannie paternelle. Je ne sais pas l'histoire de son enfance, mais je la devine à l'abattement de sa jeunesse. On dit que, lorsqu'elle avait quatorze ans, son père, ne pouvant la contraindre à se marier selon ses vues d'orgueil et d'ambition, auxquelles il voulait la sacrifier, l'enferma pendant longtemps dans une chambre reculée de ce palais, et qu'elle y souffrit la faim, la soif, la chaleur, l'abandon, le désespoir..... On n'a jamais eu là-dessus de données certaines. Une autre version circulait à cette époque: on disait qu'elle était dans un couvent; mais l'air consterné de ses serviteurs disait assez que sa disparition cachait quelque châtiment injuste et dénaturé.
«Quand Dionigi mourut, on vit reparaître son héritière dans le palais, avec une vieille tante qui n'était guère meilleure que lui, et qui pourtant la laissait respirer un peu plus à l'aise. On dit qu'à cette époque il fut encore question de plusieurs brillants mariages pour elle, mais qu'elle s'y refusa obstinément, ce qui irrita fort contre elle la princesse sa tante. Enfin, la mort de celle-ci mit fin aux persécutions, et, à vingt ans, elle se vit libre et seule dans la maison de ses pères. Mais sans doute il était trop tard pour qu'elle se réveillât de l'abattement où tant de chagrins l'avaient plongée. Elle avait perdu la force et la volonté d'être heureuse. Elle demeura inerte, un peu sauvage, et comme incapable de chercher l'affection d'autrui. Elle l'a trouvée pourtant chez quelques personnes de son rang, et il est certain que le marquis de la Serra, qu'elle a refusé pour époux lorsqu'il s'est mis sur les rangs, il y a plusieurs années, n'a jamais cessé d'en être ardemment épris. Tout le monde le dit, et moi je le sais; je vais te dire comment.
«Quoique je me pique, sans vanterie, d'être un bon ouvrier, je t'avoue que, quand je suis ici, je me trouve être, malgré moi, le dernier des paresseux. Je suis agité, oppressé. Le bruit des marteaux m'agace les nerfs, comme si j'étais une demoiselle; la chaleur m'accable au moindre effort des bras. Je me sens, à chaque instant, ou prêt à défaillir, ou tenté de me glisser dans les endroits sombres, de m'y blottir et de m'y laisser oublier. Je me surprends à écouter, à fureter, à espionner. Je n'ose plus pénétrer seul dans l'oratoire ni dans la chambre de la princesse. Oh! non, quoique j'en sache bien le chemin! Désormais, le respect est plus fort que mon inquiète et folle passion! Mais, si je puis respirer le parfum qui s'échappe de son boudoir à travers les fentes d'une porte; si je puis entendre, seulement à quelque distance, le bruit léger de ses pas que je connais si bien!... je suis satisfait, je suis enivré.
«J'ai donc entendu, je n'ose pas dire malgré moi (car si le hasard me plaçait à portée d'entendre, ma volonté n'était pas assez forte pour m'empêcher d'écouter), plus d'un entretien de la princesse avec le marquis. Combien de temps n'ai-je pas été consumé d'une jalousie insensée! mais j'ai acquis la certitude qu'il n'était que son ami, un ami fidèle, respectueux, soumis.
«Un jour, entre autres, ils eurent une conversation dont tous les mots se sont gravés, je crois, dans ma mémoire avec une netteté fatale.
«La princesse disait, au moment où j'arrivais dans la pièce voisine:—Oh! pourquoi donc m'interroger toujours? Vous savez pourtant bien, mon ami, que je suis ridiculement impressionnable; que l'idée du passé me glace, et que si je pouvais me décider à en parler... je crois, oui, je crois que je deviendrais folle!
—Eh bien, eh bien, s'écriait-il avec empressement n'en parlons point, n'y pensons plus; soyons au présent, à l'amitié, au repos. Regardez ce beau ciel et ces charmantes fleurs de cyclamen qui semblent sourire dans vos mains.
—Ces fleurs, reprit Agathe, elles ne sourient point, vous ne comprenez point leur langage, et je puis vous dire pourquoi je les aime. C'est qu'elles sont à mes yeux l'emblème de ma vie et l'image de mon âme. Regardez leur étrange désinvolture; elles sont pures, elles sont fraîches, embaumées; mais n'ont-elles pas, par le renversement et l'enroulement forcé de leurs pétales, quelque chose de maladif et de décrépit qui vous frappe?
—Il est vrai, dit le marquis, elles ont l'air échevelé; elles naissent en général sur les cimes battues des vents. On dirait qu'elles veulent s'envoler de leurs tiges comme si elles ne tenaient à rien, et que la nature les a pourvues d'ailes comme des papillons.
—Et pourtant elles ne s'envolent pas, reprit Agathe; elles sont attachées solidement à leur tige. Frêles en apparence, il n'est point de plantes plus robustes, et la fougue des brises ne les effeuille jamais. Tandis que la rose succombe à une journée de chaleur et sème de ses pétales la terre brûlante, le cyclamen persiste et vit bien des jours et bien des nuits retiré et comme crispé sur lui-même: c'est une fleur qui n'a pas de jeunesse. Vous n'ayez pas sans doute observé le moment de son éclosion. Moi, j'ai patiemment assisté à ce mystère; lorsque le boulon s'entr'ouvre, les pétales roulés et serrés en spirale se séparent avec effort. Le premier qui se détache s'étend comme l'aile d'un oiseau, puis aussitôt se renverse en arrière et reprend son pli contourné. Un autre le suit, et la fleur, à peine ouverte, est déjà flottante et froissée comme si elle allait mourir de vieillesse. C'est sa manière de vivre, et elle vit longtemps ainsi. Ah! c'est une triste fleur, et c'est pour cela que je la porte partout avec moi.
—Non, non, elle ne vous ressemble pas, dit le marquis, car son sein découvert exhale généreusement son parfum à toutes les brises, tandis que votre cœur est mystérieusement fermé, même à l'affection la plus discrète et la moins exigeante!
«Ils furent interrompus; mais j'en savais assez. Depuis ce jour-là, moi aussi, j'ai aimé le cyclamen, et j'en cultive toujours dans mon petit jardin; mais je n'ose les cueillir et les respirer. Leur parfum me fait mal et me rend fou!»
—C'est comme moi, s'écria Michel. Oui, c'est une odeur dangereuse!.... Mais je n'entends plus rouler les voitures, Magnani. Sans doute on va fermer le palais. Il faut que je rejoigne mon père, car il doit être brisé de fatigue, quoi qu'il en dise, et il peut avoir besoin de mon aide.»
Ils se dirigèrent vers la salle du bal.
Elle était déserte; Visconti et ses compagnons éteignaient les lumières qui luttaient encore contre le jour.
«Et pourquoi cette fête? disait Magnani en promenant ses regards sur cette vaste salle dont l'élévation semblait doubler en se plongeant rapidement dans l'obscurité, tandis que les reflets bleuâtres du matin pénétraient mélancoliquement dans les parties basses par les portes ouvertes. La princesse pouvait secourir autrement les pauvres, et je n'ai pas encore compris pourquoi elle se soumettait à une convenance de charité publique, elle qui faisait le bien avec tant de mystère jusqu'à présent. Qu'est-il survenu de miraculeux dans l'existence de notre discrète bienfaitrice? Au lieu de m'en réjouir, moi, qui donnerais pourtant ma vie pour elle, j'en suis blessé, et n'y pense qu'avec amertume. Je l'aimais comme elle était; je ne la comprends pas guérie, expansive et consolée. Tout le monde va donc la connaître et l'aimer maintenant? On ne dira plus qu'elle est folle, qu'elle a fait un crime, qu'elle cache un secret affreux, qu'elle rachète son âme par des œuvres pies, quoiqu'elle déteste le genre humain! Insensé que je suis! j'ai peur de guérir moi-même, et je suis jaloux du bonheur qu'elle peut avoir retrouvé!... Michel, dis-moi, peut-être qu'elle s'est décidée à aimer le marquis de la Serra, et qu'elle invite la cour, la ville et les faubourgs à célébrer chez elle l'éclat de ses fiançailles? Elle donnait aujourd'hui une fête royale, peut-être donnera-t-elle demain une fête populaire. Elle se réconcilie avec tout le monde; petits etgrands vont se réjouir à ses noces!.... Oh! nous allons danser! quel plaisir pour nous, n'est-ce pas? et que la princesse est bonne!...»
Michel remarqua l'aigreur et l'ironie de son compagnon; mais bien qu'il se sentit frémir d'une étrange émotion à l'idée du mariage d'Agathe avec le marquis, il se contint davantage. Il avait été vivement frappé au cœur, lui aussi; mais le choc était trop récent pour qu'il osât ou daignât donner le nom d'amour à ce qu'il éprouvait. L'égarement de Magnani lui servait de préservatif; il le plaignait, mais il trouvait, dans la situation bizarre de ce jeune homme, quelque chose d'humiliant dont il ne voulait pas être solidaire.
«Reprends ta raison, ami, lui dit-il. Une si belle fête de nuit exalte, surtout lorsqu'on n'en est que spectateur; mais voici le soleil qui monte sur l'horizon et qui doit dissiper tous les fantômes et tous les songes. Je me sens comme éveillé après un rêve fantasque. Écoute! les oiseaux chantent dehors, il n'y a plus ici que poussière et fumée. Je suis bien sûr que ta folie n'est pas aussi intense à toutes les heures de ta vie que tu te l'imagines dans ce moment d'agitation et d'abandon. Je parie que quand tu auras dormi deux heures, et que tu retourneras au travail, tu te sentiras un autre homme. Moi, déjà, j'éprouve les salutaires influences de la réalité, et je te promets que, la prochaine fois que nous verrons ensemble passer le spectre auprès de nous, je ne chercherai pas à te disputer son regard.
—Son regard! s'écria Magnani avec amertume, son regard! Ah! tu me rappelles celui qu'elle a arrêté sur toi avant que le bal fût ouvert, lorsque, pour la première fois, elle a remarqué ta figure... Quel regard! mon Dieu! S'il fût tombé sur moi, une seule fois dans ma vie, je me serais tué aussitôt pour ne plus vivre de certitude et de raison, après une illusion, après un délire semblables. Et toi, Michel, tu l'as senti, ce feu dévorant qu'elle te communiquait; tu en as été consumé un instant, et, sans mes railleries, tu le savourerais encore avec ivresse. Mais que m'importe maintenant? Je vois bien qu'elle a perdu l'esprit, qu'elle a dépouillé la sainteté de sa douleur solitaire, qu'elle aime quelqu'un, toi ou le marquis, qu'importe? Pourquoi cette manifestation particulière d'amitié pour ton père, qu'elle ne connaît guère que depuis un an? Le mien travaille pour elle depuis qu'elle est née, et elle sait à peine son nom. Veut-elle couronner sa vie d'excentricité par un acte de haute démence! Veut-elle réparer la tyrannie et l'impopularité de son père, à elle, en épousant un enfant du peuple, un adolescent?
—C'est toi qui es fou, dit Michel troublé et presque irrité. Va prendre l'air, Magnani, et ne me mets pas de moitié dans les aberrations que te suggère la fièvre. Madame Agathe s'endort tranquillement à l'heure qu'il est sans se rappeler ni ton nom, ni le mien. Si elle m'a honoré d'un regard de bonté, c'est parce qu'elle aime la peinture, et qu'elle a été contente de mon ouvrage.
«Tiens, vois-tu, mon ami, ajouta le jeune artiste en montrant à son compagnon les figures de sa fresque, qu'un rayon rose du soleil matinal effleurait à travers les ouvertures de la salle. Voilà, quant à moi, les seules réalités enivrantes de mon existence! Que la belle princesse épouse M. de la Serra, j'en serai fort aise; c'est un galant homme et sa figure me plaît. Je peindrai, quand je le voudrai, une divinité plus parfaite et moins problématique que la pâle Agathe.
—Toi? malheureux! jamais! s'écria Magnani indigné.
—Je conviens qu'elle est belle, reprit Michel en souriant; je l'ai bien regardée, et j'ai fait mon profit de cet examen. J'ai obtenu d'elle tout ce que je ne lui demanderai jamais, le spectacle de sa grâce et de ses charmes, pour les reproduire et les idéaliser à ma fantaisie.
—On m'avait toujours dit que les artistes avaient un cœur de glace, dit Magnani en regardant Michel avec stupeur; tu as vu l'orage qui me bouleverse, et tu restes froid, tu me railles! Ah! je rougis de t'avoir révélé ma folie, et je vais me cacher!»
Magnani s'enfuit exaspéré, et Michel resta seul dans la salle à peu près déserte. Visconti achevait d'éteindre les dernières bougies; Pier-Angelo, avant de se retirer, aidait à remettre un peu d'ordre provisoire dans cette salle qu'on devait faire disparaître le soir même.
Michel aida aussi, mais mollement; ses propres réflexions ayant calmé son enthousiasme, il se sentait brisé de fatigue au moral et au physique.
L'emportement subit de Magnani l'affligeait; il se reprochait, après avoir subi en silence le contre-coup des agitations de ce jeune homme, de n'avoir pas su mieux compatir à sa peine et de l'avoir laissé partir sans le consoler. Mais, à son tour, il ne pouvait se défendre d'un peu d'irritation. Il lui semblait que Magnani avait poussé l'expansion trop loin en voulant lui persuader qu'il était l'objet de la subite passion de la princesse. Cela était si absurde, si invraisemblable, que Michel, plus de sang-froid et homme du monde, à dix-huit ans, que Magnani ne pouvait jamais l'être, en haussait les épaules de pitié.
Et pourtant, l'amour-propre est un si tenace et si impertinent conseiller, que, par moments encore, Michel entendait au dedans de lui une voix qui lui disait: «Magnani a deviné juste. La jalousie lui a donné une clairvoyance que tu n'as pas toi-même; Agathe t'aime, elle s'est enflammée à la première vue. Et pourquoi ne t'aimerait-elle pas?»
Michel était à la fois enivré et honteux de ces bouffées de vanité qui lui montaient au visage. Il avait hâte de rentrer chez lui pour retrouver tout à fait le calme avec le sommeil. Pourtant il voulait attendre son père qui, assidu et infatigable, vaquait obstinément à mille soins minutieux, à mille précautions inutiles en apparence.
«Patience! lui dit le bon Pier-Angelo, je vais avoir fini dans un instant; mais je veux que notre bonne princesse puisse dormir tranquille, que personne ne puisse revenir ici lui faire du vacarme avant ce soir, et surtout qu'il ne reste pas une bougie allumée dans le moindre coin. C'est maintenant que l'incendie est le plus à craindre! Tiens, l'étourdi de Visconti! la lampe de la grotte brûle encore, je la vois d'ici. Va donc l'éteindre, Michel, et prends garde que l'huile ne se répande sur le divan.»
Michel entra dans la grotte de la Naïade; mais, avant d'éteindre la lampe, il ne put s'empêcher de contempler encore un instant la ravissante statue, les beaux feuillages dont il l'avait ornée, et ce divan où il avait vu Agathe comme dans un songe.
«Qu'elle paraissait jeune et qu'elle était belle! se disait-il, et comme cet homme épris d'elle la regardait avec un sentiment d'adoration qui se trahissait malgré lui, et qui se communiquait à la partie la plus éthérée de mon âme! J'en ai remarqué d'autres, dans le bal, qui la regardaient avec une audace de désirs dont tout mon être frémissait d'indignation! Ils l'aiment tous, chacun à sa manière, ces grands seigneurs, et elle n'en aime aucun!»
Et le regard d'Agathe passait dans son souvenir comme un éclair, dont l'éblouissement faisait disparaître toute raison, toute crainte de ridicule, toute méfiance de lui-même.
En rêvant ainsi, il avait éteint la lampe, et il s'était affaissé sur les coussins du divan, comptant que son père allait l'appeler et qu'il pouvait bien savourer un dernier instant de bien-être avant de quitter cette grotte délicieuse.
Mais la fatigue le dominait. Il ne pouvait plus lutter contre les chimères de son imagination. Assis mollement et seul pour la première fois depuis vingt-quatre heures, il s'engourdissait rapidement. Un instant il rêva tout éveillé. Un instant après il était profondément endormi.
LES MOINES.
Combien de minutes, ou de secondes seulement, s'écoulèrent pendant que Michel fut plongé dans cet accablement insurmontable, il n'en eut pas conscience. La force de l'imagination, rapidement emportée dans le domaine des songes, fait tant de chemin et franchit tantd'obstacles d'un seul bond, que le temps ne peut plus lui servir de mesure, surtout dans le premier sommeil.
Michel fit un rêve étrange. Une femme entrait doucement dans la grotte, elle s'approchait de lui, elle se penchait sur son visage, elle le contemplait longtemps; il sentait sa respiration embaumée caresser son front, il croyait sentir aussi la chaleur de son regard attaché sur lui avec passion. Mais il ne pouvait la voir, il faisait nuit dans la grotte, et, d'ailleurs, il lui était impossible de soulever ses paupières appesanties; mais c'était Agathe: le sein de Michel, embrasé par la présence de cette femme, le lui disait assez.
Enfin, comme il essayait de s'éveiller pour lui parler, elle posa ses lèvres fraîches et douces sur son front, et y imprima un baiser si long, mais si léger, qu'il ne trouva pas la force d'y répondre, vaincu qu'il était par la joie, et en même temps par la crainte que ce ne fût un rêve.
«Mais c'est un rêve en effet, hélas! ce n'est qu'un rêve.» se disait-il tout en dormant; et pourtant, la crainte de s'éveiller fit qu'il s'éveilla. C'est ainsi que, dans le sommeil, le désir instinctif et violent de prolonger l'illusion la fait envoler plus vite.
Mais quel rêve étrange et obstiné! Michel, les yeux ouverts, et à demi soulevé sur son bras tremblant, vit et entendit fuir cette femme. Le rideau qui ornait l'entrée de la grotte étant baissé, il ne put distinguer qu'une forme vague; il sentit le frôlement d'une robe de soie; le rideau s'entr'ouvrit et se referma si vite qu'il lui sembla que le fantôme le traversait, sans y toucher.
Il fit un mouvement pour le suivre; mais tout son sang refluait vers son cœur avec tant de violence qu'il ne put se soutenir, et, forcé de retomber sur le divan, ce ne fut qu'au bout d'une minute environ qu'il put se précipiter vers la portière de velours bleu qui le séparait de la salle.
Il l'entr'ouvrit d'une main convulsive, et se trouva en face de son père, qui lui dit d'un air riant et tranquille: «Il me paraît que nous avons fait un somme, enfant? Maintenant, tout est rangé, allons-nous-en voir si la petite Mila est éveillée chez nous.
—Mila? s'écria Michel, Mila est-elle ici, mon père?
—Il se pourrait bien qu'elle ne fût pas loin, répondit le vieillard. Je parie qu'elle n'a pas fermé l'œil de la nuit; elle avait tant d'envie de venir voir le bal! Mais je lui avais défendu de sortir avant qu'il fit grand jour.
—Il fait grand jour, en effet, dit Michel, et Mila doit être ici! Mon père, dites-moi, une femme, ma sœur, peut-être, vient d'entrer dans la grotte?
—Tu as rêvé cela? je n'ai vu personne. Il est vrai que je n'ai pas eu les yeux toujours attachés de ce côté, et que j'ai vu rôder dehors des jupons bariolés qui m'annoncent que de jeunes curieuses ont pénétré dans les jardins. Mila serait-elle entrée jusqu'ici pendant que j'avais le dos tourné?
—Mais, à l'instant même, mon père, comme vous approchiez de ce rideau, quelqu'un en sortait, une femme... j'en suis certain!
—Pour le coup, tu divagues, car je n'ai vu que mon ombre sur ce rideau. Allons, tu as besoin d'un bon somme, rentrons. Voici la dernière porte qui va se fermer. Si ta sœur est par là, nous la retrouverons bien.»
Michel s'apprêta à suivre son père; mais quelque chose qu'il vit briller dans la grotte, au moment de s'en éloigner, l'engagea à y jeter un dernier regard. Était-ce une étincelle tombée sur le tapis, auprès du divan? Il se baissa: c'était un bijou qu'il examina au jour après l'avoir ramassé. C'était le médaillon d'or entouré de brillants et orné du chiffre de la princesse, que celle-ci avait donné à Mila. Il l'ouvrit pour bien s'assurer que c'était le même. Il y reconnut une mèche de ses propres cheveux.
«Je savais bien que Mila était entrée dans la grotte, dit-il à son père en s'avançant vers le jardin; elle m'a donné un baiser qui m'a réveillé.
—Apparemment, Mila est entrée dans la grotte, répéta Pier-Angelo avec insouciance. Mais je ne l'ai point vue.»
Au même instant, Mila sortit d'un massif de magnolias, et s'avança en riant et en sautant au-devant de son père, qu'elle embrassa tendrement ainsi que Michel.
«Il est bien temps de venir vous reposer, dit-elle; je venais vous dire que votre déjeuner vous attend. J'étais impatiente de vous revoir! Êtes-vous bien fatigué, pauvre père?
—Pas du tout, répondit le bonhomme, je suis habitué à ces choses-là, et une nuit blanche n'est que plaisir quand on soupe jusqu'au matin. Ton déjeuner aura tort, Mila; mais voici ton frère qui dort debout. Allons, enfants! sortons, voilà qu'on ferme aussi les grilles du jardin.»
Mais, au lieu de continuer à fermer les grilles, les portiers du palais se mirent à les rouvrir toutes grandes, et Michel vit entrer une procession de moines de divers ordres, portant tous des besaces et des escarcelles: c'étaient les frères quêteurs de tous les ordres mendiants, qui ont de nombreux établissements à Catane et dans les environs. Ils venaient faire leur ronde et recueillir les restes de la fête pour leurs couvents respectifs. Il en passa lentement une quarantaine; la plupart avaient un âne pour emporter le produit de leur quête. Leur attitude obséquieuse et leur démarche solennelle, lorsqu'ils franchirent la grille, escortés de leurs baudets, hôtes étranges d'une matinée de bal, avaient quelque chose de si imprévu et de si comique, que Michel, distrait de son émotion, eut beaucoup de peine à s'empêcher de rire.
Mais, à peine ces capucins furent-ils entrés dans le jardin, que, rompant leurs rangs, et secouant leur mine empesée et discrète, ils se mirent à courir vers la salle de bal, qui poussant son voisin pour le devancer, qui battant son âne pour le faire marcher plus vite, tous se hâtant, se disputant la place, et laissant voir leur convoitise et leur jalousie. Ils se répandirent dans la salle de bal, dont ils forcèrent presque les portes fragiles, et tentèrent de monter le grand escalier du péristyle, ou de s'introduire dans les cuisines. Mais le maître d'hôtel etses officiers, préparés à l'assaut, et connaissant leurs allures, avaient barricadé avec soin toutes les issues, et apportèrent leur pitance, qui fut distribuée avec autant d'impartialité que possible. C'étaient des plats de viande, des restes de pâtisserie, des cruches de vin, et jusqu'à des débris de verres et de porcelaines qui s'étaient brisés durant le service, et que les bons frères recueillaient avec soin et raccommodaient ensuite avec art pour en orner leurs buffets ou les revendre aux amateurs. Ils se disputaient le butin avec peu de discrétion, et reprochaient aux domestiques de ne pas leur donner tout ce qui leur revenait de droit, de traiter l'un mieux que l'autre, de manquer de respect au saint patron du couvent. Ils les menaçaient même des infirmités que ces saints étaient réputés guérir spécialement quand on se les rendait favorables.
«Fi! le pauvre jambon que tu me donnes! s'écriait l'un. Tu es déjà sourd d'une oreille, tu peux bien compter qu'avant peu l'autre n'entendra pas le tonnerre.
—Voici une bouteille à moitié vide, criait l'autre. Il ne sera pas fait de prières pour toi chez nous, et tu ne guériras jamais de la pierre, si tu prends cette vilaine maladie.»
D'autres mendiaient gaiement avec des lazzis qui faisaient rire les distributeurs, et montraient tant d'esprit et de bonhomie que les valets leur glissaient de meilleures parts en cachette des autres frères.
Michel avait vu à Rome de beaux capucins, parfumés sous leur froc, et traînant avec une solennité poétique leurs sandales tout auprès de la pantoufle sacrée du saint-père. Les pauvres moines de Sicile lui parurent bien malpropres, bien grotesques et tant soit peu cyniques, lorsqu'ils s'abattirent, comme une nuée de corbeaux avides et de pies babillardes, sur les miettes de ce festin. Cependant, quelques-uns lui plurent par leur physionomie hardie et intelligente. C'était encore le peuple sicilien sous la bure du cloître, noble race que le joug fait plier et ne peut jamais rompre.
Le jeune artiste était rentré dans la salle de bal pour assister à ce curieux spectacle, et il en observait les incidents avec l'attention d'un peintre qui fait son profit de tout. Il remarqua surtout un de ces moines qui avait le capuchon rabattu jusque sur le bout de sa barbe, et qui ne mendiait pas. Il s'éloignait des autres et se promenait dans la salle, comme s'il se fût plus intéressé au local de la fête qu'au profit qu'il pouvait en retirer. Michel essaya plusieurs fois d'apercevoir ses traits, et de juger, à sa physionomie, si l'intelligence d'un artiste ou les regrets d'un homme du monde se cachaient sous ce froc. Mais ce ne fut qu'une seule fois, et à la dérobée, qu'il put le voir écarter son capuchon, et il fut frappé de sa laideur repoussante. Au même instant, les yeux du moine se portèrent sur lui avec une expression de curiosité malveillante, et s'en détournèrent aussitôt, comme si cet homme eût craint d'être surpris en examinant les autres.
«J'ai déjà vu cette laide figure quelque part, dit Michel à sa sœur, qui se tenait près de lui.
—Tu appelles cela une figure? répondit la jeune fille. Je n'ai vu qu'une barbe de bouc, des yeux de chouette et un nez qui ressemble à une vieille figue écrasée... Tu ne feras pas son portrait, j'espère?
—Mila, tu connais, disais-tu tout à l'heure, plusieurs de ces moines pour les avoir vus quêter dans le faubourg: n'as-tu jamais rencontré celui-ci?
—Je ne le crois pas; mais, si tu es désireux de savoir son nom, ce sera très-facile, car voici un frère qui me le dira.»
Et la jeune fille courut à la rencontre d'un moine qui arrivait le dernier, sans besace et sans âne, avec une petite escarcelle seulement. C'était un grand et bel homme, entre deux âges; sa barbe était encore noire comme de l'ébène, quoique sa couronne de cheveux commençât à blanchir. Le noir de ses yeux vifs, la noblesse de son nez aquilin et le sourire de sa bouche vermeille, annonçaient une belle santé jointe à un caractère heureux et ferme. Il n'avait ni la maigreur maladive ni l'obésité ridicule de la plupart de ses confrères. Son vêtement marron était propre, et il le portait avec une certaine majesté.
Ce capucin gagna, dès les premiers regards, la confiance de Michel; mais il fut subitement courroucé de voir Mila sauter presque à son cou, et lui prendre la barbe dans ses deux petites mains, en riant et en feignant de vouloir l'embrasser malgré lui.
«Allons, petite, modère-toi, dit le frère en la repoussant avec une douceur paternelle. J'ai beau être ton oncle, on ne doit pas embrasser un moine.»
Michel se souvint alors du capucin Paolo-Angelo, dont son père lui avait si souvent parlé, et qu'il n'avait encore jamais vu.Fra-Angeloétait, par le sang comme par le cœur, le frère de Pier-Angelo. C'était le plus jeune des oncles de Michel. Son intelligence et la dignité de son caractère faisaient l'orgueil de la famille, et, dès que Pier-Angelo l'aperçut, il courut prendre Michel pour le lui présenter.
«Frère, dit le vieil artisan en serrant cordialement la main du capucin, donne ta bénédiction à mon fils; je l'aurais déjà conduit à ton couvent pour te la demander, si nous n'eussions été occupés ici un peu au delà de nos forces.
—Mon enfant, répondit Fra-Angelo en s'adressant au jeune homme, je te donne la bénédiction d'un parent et d'un ami; je suis heureux de te voir, et ta figure me plaît.
—C'est bien réciproque, lui dit Michel en mettant sa main dans celle de son oncle.»
Mais, pour lui témoigner son affection, le bon moine, qui avait les muscles d'un athlète, lui serra les doigts si fort que le jeune artiste crut un instant les sentir brisés. Il ne voulut pas avoir l'air de trouver cette caresse trop rude; mais la sueur lui en vint au front, et il se dit en souriant qu'un homme de l'étoffe de son oncle le capucin était plus propre à exiger l'aumône qu'à la demander.
Mais, comme la force est presque toujours unie à la douceur, Fra-Angelo s'approcha de l'élémosinaire du palais avec autant de retenue et de discrétion que ses confrères y avaient mis d'ardeur et d'insistance. Il le salua d'un sourire, lui ouvrit son escarcelle sans daigner tendre la main, et la referma sans regarder ce qu'on y avait mis, en murmurant une formule de remerciment très-laconique, après quoi il revint vers son frère et son neveu, refusant de se charger de vivres d'aucune espèce.
«En ce cas, lui dit un valet fort dévot en s'approchant de lui, vous n'avez pas reçu assez d'argent!
—Vous croyez? répondit le moine. Je n'en sais rien. Quoi que ce soit, il faudra bien que le couvent s'en contente.
—Voulez-vous que j'aille réclamer pour vous, mon frère? Si vous voulez me promettre de prier pour moi tous les jours de cette semaine, je vous ferai donner davantage.
—Eh bien, ne prends pas cette peine, repartit en souriant le fier capucin; je prierai pour toigratis, et ma prière en vaudra mieux. Ta patronne, la princesse Agathe, fait bien assez d'aumônes, et je ne viens chez elle que pour obéir à ma consigne.
—Mon oncle, dit la petite Mila en lui parlant bas, il y a là-bas un frère de votre ordre dont la figure tourmente mon père et mon frère. Ils trouvent qu'il ressemble à un autre.
—A un autre? Que veux-tu dire?
—Regarde-le, répondit Pier-Angelo. Michel a raison, il a une mauvaise figure. Tu dois le connaître. Il se tient là-bas tout seul, sous l'estrade des musiciens.
—A sa taille et à sa démarche, je ne le reconnais pour aucun frère de mon couvent. Pourtant, il a la robe d'un capucin. Mais en quoi cela peut-il vous intéresser?
—C'est que nous trouvons, répondit Pierre en baissant la voix, qu'il ressemble à l'abbé Ninfo.
—En ce cas, allez-vous-en, dit vivement Fra-Angelo; moi, je vais lui adresser la parole, et je saurai bien ce qu'il est et ce qu'il vient faire ici.
—Oui, oui, partons, répondit Pier-Angelo. Enfants, passez devant. Je vous suis.»
Michel prit le bras de sa sœur sous le sien, et fut bientôt sur le chemin de Catane.
«Il paraît, dit Mila à son frère, que cet abbé Ninfo nous en veut et peut nous faire du mal? Sais-tu pourquoi, Michel?
—Pas très-bien; mais je me méfie d'un homme qui se déguise, apparemment pour espionner. Que ce soit à propos de nous ou de tout autre, le mystère cache ici de mauvais desseins.
—Bah! dit l'insouciante Mila après un moment de silence, ce n'est peut-être qu'un moine comme les autres. Il se tenait à l'écart et furetait dans les coins, comme quelques-uns font souvent après le passage des foules dans les processions et les fêtes, pour voir s'ils ne trouveraient pas quelque bijou perdu... Alors, ils le ramassent sans rien dire, et portent cela à leur couvent, pour le rendre, moyennant une ou deux messes bien payées, ou pour découvrir quelque secret d'amour; car ils sont, en général, assez curieux, ces bons pères!
—Tu n'aimes pas les moines, Mila? Tu n'es qu'à demi Sicilienne.
—C'est selon. J'aime mon oncle et ceux qui lui ressemblent.
—A propos! reprit Michel, ramené par le mot bijou perdu à l'aventure dont les capucins l'avaient distrait; tu étais entrée dans la salle du bal avant le moment où je t'ai rencontrée dans le jardin?
—Non, répondit-elle; si tu ne m'y avais fait entrer pour assister à la quête, je n'y aurais pas songé. Pourquoi me demandes-tu cela? J'avais vu la salle terminée avant la fête. Que m'importe une salle vide où l'on ne danse pas? C'est le bal, et la danse, et les toilettes, que j'aurais voulu voir! Mais tu n'as pas voulu m'emmener seulement à la porte, cette nuit!
—Pourquoi ne pas me dire la vérité, lorsque le fait n'a aucune importance? Il n'y a rien d'étonnant, chère petite sœur, à ce que tu sois venue tout à l'heure me réveiller dans la grotte de la Naïade.
—Mon père dit que tu dors debout, Michel, et je voisbien qu'il dit vrai. Je te fais serment que, depuis hier matin, lorsque je t'ai apporté les feuillages que tu m'avais demandé de cueillir, je ne suis pas entrée dans la grotte.