Seigneur prince, eccellenza, dit-il... (Page 53.)Seigneur prince, eccellenza, dit-il... (Page 53.)
—Oui, mon oncle, le dévoûment sincère et le sacrifice de toute personnalité en présence d'une idée, sont de grandes choses, et, si je vous avais connu dans ce temps-là, si j'avais eu âge d'homme, il est probable que je vous aurais suivi sur la montagne. J'aurais peut-être été moins attaché que vous au prince de Castro-Reale, mais j'espère que j'aurais eu les mêmes illusions et le même amour pour la cause du pays.
—Vrai, jeune homme? dit Fra-Angelo en attachant ses yeux pénétrants sur Michel.
—Vrai, mon oncle, répondit le jeune homme en levant fièrement la tête, et en soutenant ce regard avec l'assurance de la conviction.
—Eh bien! mon pauvre enfant, reprit Fra-Angelo avec un soupir, il est donc trop tard désormais pour tenter quelque chose? Le temps de croire au triomphe de la vérité est donc passé, et le monde nouveau, que du fond de mon cloître, comme du fond de ma caverne de brigands, je n'ai pas pu bien connaître, est donc déterminé sans retour à se laisser écraser?
—J'espère que non, mon oncle. Si je le croyais, il me semble que je n'aurais plus de sang dans les veines, de feu dans le cerveau, d'amour dans le sein, et que je ne serais plus capable d'être artiste. Mais il faut bien reconnaître, hélas! que le monde n'est plus ce qu'il pouvait être encore dans ce pays, au début de vos entreprises. S'il a fait un pas vers les découvertes de l'intelligence, il est certain que l'élan du cœur s'est refroidi en lui.
—Et vous appelez cela un progrès? s'écria le capucin, avec douleur.
—Non, tant s'en faut, répondit Michel; mais ceux qui sont nés dans cette phase, et qui sont destinés à la remplir peuvent-ils respirer un autre air que celui qui les a fait éclore, et nourrir d'autres idées que celles dont on les a imbus? Ne faut-il pas se rendre à l'évidence et plier sous le joug de la réalité? Vous-même, mon digne oncle, lorsque, de la condition fougueuse de libre aventurier, vous êtes passé à la règle inflexible du cloître, n'avez-vous pas reconnu que le monde n'était pas ce que vous pensiez, et qu'il n'y avait plus rien de possible par la violence?
Tiens, la voilà, cette croix!... (Page 60.)Tiens, la voilà, cette croix!... (Page 60.)
—Hélas! il est vrai! répondit le moine. Pendant ces dix années que j'avais passées dans les montagnes, je n'avais pas vu quelles révolutions s'opéraient dans les mœurs des hommes civilisés. Lorsque leDestatorem'envoya dans les villes, avec ses députés, pour tâcher d'établir des intelligences avec les seigneurs qu'il avait connus bons patriotes, et les bourgeois riches et instruits qu'il avait vus ardents libéraux, je fus bien forcé de constater, que ces gens-là n'étaient plus les mêmes, qu'ils avaient élevé leurs enfants dans d'autres idées, qu'ils ne voulaient plus risquer leur fortune et leur vie dans ces entreprises hasardeuses où la foi et l'enthousiasme peuvent seuls accomplir des miracles.
«Oui, oui, le monde avait bien marché... en arrière, selon moi. On ne parlait plus que d'entreprises d'argent, de monopole à combattre, de concurrence à établir, d'industries à créer. Tous se croyaient déjà riches, tant ils avaient hâte de le devenir, et, pour le moindre privilége à garantir, le gouvernement achetait qui bon lui semblait. Il suffisait de promettre, de faire espérer des moyens de fortune, et les plus ardents patriotes se jetaient sur cette espérance, disant: l'industrie nous rendra la liberté.
«Le peuple aussi croyait à cela, et chaque patron pouvait amener ses clients aux pieds des nouveaux maîtres, ces pauvres gens s'imaginant que leurs bras allaient leur rapporter des millions. C'était une fièvre, une démence générale. Je cherchais des hommes, je ne trouvai que des machines. Je parlai d'honneur et de patrie, on me répondit soufre et filature de soie. Je m'en allai triste, mais incertain, n'osant pas trop fronder ce que je venais de voir, et me disant que ce n'était pas à moi, ignorant et sauvage, de juger les ressources nouvelles que ces mystérieuses découvertes allaient créer pour mon pays.
«Mais depuis, mon Dieu! j'ai vu le résultat de ces belles promesses pour le peuple! J'ai vu quelques praticiens relever leur fortune, en ruinant leurs amis et faisant la cour au pouvoir. J'ai vu plusieurs familles de minces bourgeois arriver à l'opulence; mais j'ai vu les honnêtes gens de plus en plus vexés et persécutés; j'ai vu surtout, et je vois tous les jours plus de mendiants et plus de misérables sans pain, sans aveu, sans éducation,sans avenir. Et je me demande ce que vous avez fait de bon avec vos idées nouvelles, votre progrès, vos théories d'égalité! Vous méprisez le passé, vous crachez sur les vieux abus, et vous avez tué l'avenir en créant des abus nouveaux plus monstrueux que les anciens. Les meilleurs parmi vous, jeunes gens, sont à l'affût des principes révolutionnaires des nations plus avancées que la nôtre. Vous vous croyez bien éclairés, bien forts, quand vous pouvez dire: «Plus de nobles, plus de prêtres, plus de couvents, plus rien du passé!» Et vous ne vous apercevez pas que vous n'avez plus la poésie, la foi et l'orgueil qui ranimaient encore le passé.
«Voyons! ajouta le capucin, en croisant ses bras sur sa poitrine ardente, et en toisant Michel d'un air moitié père, moitié spadassin: vous êtes un tout jeune homme, un enfant! Vous vous croyez bien habile, parce que vous savez ce qu'on dit et ce qu'on pense dans le monde, à l'heure qu'il est. Vous regardez ce moine abruti qui passe la journée à briser le roc pour faire pousser, l'année prochaine, une rangée de piments ou de tomates sur la lave, et vous dites:
«Voilà une existence d'homme singulièrement employée! Pourtant cet homme n'était ni paresseux ni stupide. Il eût pu être avocat ou marchand, et gagner de l'argent tout comme un autre. Il eût pu se marier, avoir des enfants, et leur enseigner à se tirer d'affaire dans la société. Il a préféré s'ensevelir vivant dans une chartreuse et tendre la main aux aumônes! C'est qu'il est sous l'empire du passé, et qu'il a été dupe des vieilles chimères et des vieilles idolâtries de son pays!
«Eh bien! moi, savez-vous ce que je pense en vous regardant? Je me dis: «Voilà un jeune homme qui s'est beaucoup frotté à l'esprit des autres, qui s'est émancipé bien vite de sa classe, qui ne veut point partager les misères de son pays et les labeurs de ses parents. Il en viendra à bout; c'est un beau jeune homme, plus raisonneur et plus subtil dans ses idées et ses paroles, à dix-huit ans, que je ne l'étais à trente. Il sait une foule de choses qui m'eussent paru inutiles, et dont je ne me doutais seulement pas avant que les loisirs du cloître m'eussent permis de m'instruire un peu. Il est là, qui sourit de mon enthousiasme, et qui, à cheval sur sa raison, sur son expérience anticipée, sur sa connaissance des hommes, et sur sa grande science de l'intérêt personnel, me traite intérieurement comme un pédagogue traiterait un écolier. C'est lui qui est l'homme mûr; et moi, vieux bandit, vieux moine, je suis l'adolescent intrépide, l'enfant aveugle, et naïf! Singulier contre-sens! Il représente le siècle nouveau, tout d'or et de gloire, et moi, la poussière des ruines, le silence des tombeaux!
«Eh bien! cependant, que le tocsin sonne, que le volcan gronde, que le peuple rugisse, que ce point noir que l'on voit d'ici dans la rade et qui est le vaisseau de l'État se hérisse de canons pour foudroyer la ville au premier soupir exhalé vers la liberté; que les brigands descendent de la montagne, que l'incendie s'élève dans les nues: et, dans cette dernière convulsion de la patrie expirante, le jeune artiste prendra ses pinceaux; il ira s'asseoir à l'écart, sur la colline, à l'abri de tout danger, et il composera un tableau, en se disant: Quel pauvre peuple et quel beau spectacle! Hâtons-nous de peindre! dans un instant, ce peuple n'existera plus, et voici sa dernière heure qui sonne!»
«Au lieu que le vieux moine prendra son fusil... qui n'est pas encore rouillé;... il retroussera ses manches jusqu'à l'épaule, et, sans se demander ce qui va résulter de tout cela, il se jettera dans la mêlée, et il se battra pour son peuple, jusqu'à ce que son corps broyé sous les pieds n'ait plus figure humaine. Eh bien! enfant, j'aimerais mieux mourir ainsi que de survivre comme toi à la destruction de ma race!
—Mon père! mon père! ne le croyez pas, s'écria Michel, entraîné et vaincu par l'exaltation du capucin. Je ne suis point un lâche! et si mon sang sicilien s'est engourdi sur la terre étrangère, il peut se ranimer au souffle de feu que votre poitrine exhale. Ne m'écrasez pas sous cette malédiction terrible! Prenez-moi dans vos bras et embrasez-moi de votre flamme. Je me sens vivre auprès de vous, et cette vie nouvelle m'enivre et me transporte!
—A la bonne heure! voici enfin un bon mouvement, dit le moine en le pressant dans ses bras. J'aime mieux cela que les belles théories sur l'art, que tu as persuadé à ton père de respecter aveuglément.
—Pardon, mon oncle, je ne me rends point à ceci, reprit Michel en souriant. Je défendrai jusqu'à mon dernier soupir la dignité et l'importance des arts. Vous disiez tout à l'heure qu'au milieu de la guerre civile j'irais froidement m'asseoir dans un coin pour recueillir des épisodes au lieu de me battre. Je me battrais, je vous prie de le croire, et je me battrais fort bien, si c'était tout de bon pour chasser l'ennemi. Je me ferais tuer de grand cœur; la gloire me viendrait plus vite ainsi que je ne l'atteindrai en étudiant la peinture, et j'aime la gloire: là-dessus, je crains d'être incorrigible. Mais si, en effet, j'étais condamné à survivre à la destruction de mon peuple après avoir combattu en vain pour son salut, il est probable que, recueillant mes cruels souvenirs, je ferais beaucoup de tableaux pour retracer et immortaliser la mémoire de ses sanglants désastres. Plus je serais ému et désespéré, meilleure et plus frappante serait mon œuvre. Elle parlerait au cœur des hommes; elle exciterait l'admiration pour notre héroïsme, la pitié pour nos malheurs, et je vous assure que j'aurais peut-être mieux servi notre cause avec mes pinceaux que je ne l'aurais fait avec mon fusil.
—Fort bien! fort bien! reprit le moine avec un élan de sympathie naïve. C'est bien dit et bien pensé. Nous avons ici un frère qui fait de la sculpture, et j'estime que son travail n'est pas moins utile à la piété que le mien ne l'est au couvent quand je brise cette lave. Mais ce moine a sa foi, et il peut créer les traits de la céleste madone sans avilir l'idée que nous nous en faisons. Tu feras de beaux tableaux, Michel; mais ce sera à la condition d'avoir eu le cœur et la main au combat, et d'avoir été acteur passionné, et non pas froid spectateur de ces événements.
—Nous voici d'accord tout a fait, mon père; sans conviction et sans émotion, point de génie dans les arts: mais, puisque nous n'avons plus rien à discuter, si vous êtes enfin content de moi, dites-moi donc ce qui se prépare et ce que vous attendez de mon concours. Nous sommes donc à la veille de quelque tentative importante?»
Fra-Angelo s'était animé au point de perdre la notion de la réalité. Tout à coup ses yeux étincelants se remplirent de larmes, sa poitrine gonflée s'abaissa sous un profond soupir, ses mains, qui frémissaient comme si elles cherchaient des pistolets à sa ceinture, retombèrent sur sa corde de moine et rencontrèrent son chapelet.
«Hélas! non, dit-il en promenant des regards effarés autour de lui comme un homme qui s'éveille en sursaut, nous ne sommes à la veille de rien, et peut-être mourrai-je dans ma cellule sans avoir renouvelé l'amorce de mon fusil. Tout cela était un rêve que tu as partagé avec moi un instant; mais ne le regrette pas, jeune homme, ce rêve était beau, et cet instant qui m'a fait du bien t'a peut être rendu meilleur. Il m'a servi à te connaître et a t'estimer. Maintenant, c'est entre nous à la vie et à la mort. Ne désespérons pourtant de rien. Regarde l'Etna! il est paisible, radieux; il fume à peine, il ne gronde pas. Demain, peut-être, il vomira encore ses laves ardentes et détruira de fond en comble le sol où nous marchons. Il est l'emblème et l'image du peuple sicilien, et l'heure desVêprespeut sonner au milieu des danses ou du sommeil.
«Mais voici le soleil qui baisse, et je n'ai plus de temps à perdre pour t'informer de ce qui te concerne. C'est une affaire toute personnelle à toi dont je voulais l'entretenir, et cette affaire est grave. Tu n'en peux sortir qu'avec mon aide et celle d'autres personnes qui vont risquer, ainsi que moi, leur liberté, leur honneur et leur vie pour te sauver.
—Est-il possible, mon oncle? s'écria Michel; ne puis-je m'exposer seul, et faut-il que vous soyez enveloppé dans les périls mystérieux qui m'environnent àmon insu? N'est-ce pas mon père seul qui est menacé, et ne puis-je le sauver, moi?
—Ton père est menacé aussi, mais tu l'es davantage. Ne m'interroge pas, crois-moi. Je te l'ai dit, je hais les violences inutiles, mais je ne recule devant rien qui soit bon et nécessaire. Il faut que je t'aide et je t'aiderai. Ton père et toi ne pouvez rien sans le capucin de l'Etna et les restes de la bande duDestatore. Tout cela est prêt. Tu me pardonneras si, avant de risquer des choses graves, j'ai voulu savoir à quel point tu méritais le dévoûment dont tu vas recueillir les fruits. Si tu n'avais été qu'un égoïste, je t'aurais aidé à fuir; mais si tu es digne du titre de Sicilien, nous allons t'aider à triompher de la destinée.
—Et vous ne m'expliquerez pas...
—Je ne t'expliquerai que ce que tu dois savoir. Il ne m'est point permis de faire autrement; et souviens-toi d'une chose, c'est qu'en essayant d'en savoir plus long qu'on ne peut t'en apprendre, tu augmenterais nos périls en compliquant les embarras de ta propre situation. Allons, fais-moi le plaisir de t'en rapporter à ton oncle et de surmonter l'inquiète et vaine curiosité de l'enfance. Tâche de te faire homme, d'ici à ce soir, car ce soir, peut-être, il te faudra agir.
—Je ne vous demanderai qu'une chose, mon oncle, c'est de veiller à la sûreté de mon père et de ma sœur, avant de songer à moi.
—C'est fait, mon enfant; au premier signal, ton père trouverait un asile dans la montagne, et ta sœur chez la dame qui a donné un bal cette nuit. Allons, voici l'office qui sonne. Je vais demander au supérieur la permission de sortir avec mon neveu pour une affaire de famille. Il ne me la refusera pas. Attends-moi à la porte de notre chapelle.
—Et s'il vous la refusait, pourtant?
—Il me forcerait à lui désobéir, ce qui me serait pénible, je l'avoue, non à cause de la pénitence de demain, mais parce que je n'aime pas à manquer à mon devoir. Le vieux soldat se fait une loi de sa consigne.»
Au bout de cinq minutes, Fra-Angelo vint rejoindre Michel à l'entrée de l'église.
«Accordé, lui dit-il; mais il m'est enjoint, pour payer ma dette à Dieu, de faire, devant l'autel de la Vierge, un acte de foi et une courte prière. Puisque je me fais dispenser des offices du soir, c'est bien le moins que j'en demande excuse à mon premier supérieur. Viens prier avec moi, jeune homme, cela ne peut te faire de mal et te donnera des forces.»
Michel suivit son oncle au pied de l'autel. Le soleil couchant embrasait les vitraux coloriés et semait de rubis et de saphirs le pavé où s'agenouilla le capucin. Michel s'agenouilla aussi, et le regarda prier avec ferveur et simplicité. Une vitre couleur de feu, dont le reflet frappait précisément sa tête tondue, la faisait paraître lumineuse et comme enflammée. Le jeune peintre fut saisi de respect et d'enthousiasme en contemplant cette noble figure, énergique et naïve, qui s'humiliait de bonne foi dans la prière; et lui aussi, touché jusqu'au fond du cœur, il se mit à prier pour son pays, pour sa famille et pour lui-même, avec une foi et une candeur qu'il n'avait pas connues depuis les jours de son enfance.
IL DESTATORE.
«M'est-il permis, mon bon oncle, de vous demander où nous allons? dit Michel lorsqu'ils se furent engagés dans un sentier étroit et sombre, qui s'enfonçait sous les vieux oliviers de la montagne.
—Parfaitement, répondit Fra-Angelo; nous allons trouver les derniers bandits sérieux de la Sicile.
—Il en existe donc encore?
—Quelques-uns, quoique bien dégénérés; ils seraient encore prêts à se battre pour le pays, et ils nourrissent la dernière étincelle du feu sacré. Cependant, je ne dois pas te cacher que c'est une espèce mixte entre les braves d'autrefois, qui se fussent fait conscience d'ôter un cheveu de la tête d'un bon patriote, et les assassins d'à présent, qui tuent et dépouillent tout ce qu'ils rencontrent. Ceux-ci choisissent quand ils peuvent; mais, comme le métier est devenu bien mauvais, et que la police est plus redoutable que de mon temps, ils ne peuvent pas toujours choisir; si bien que je ne te les donne pas pour irréprochables: mais, tels qu'ils sont, ils ont encore certaines vertus qu'on chercherait en vain ailleurs: la religion du serment, le souvenir des services rendus, l'esprit révolutionnaire, l'amour du pays; enfin, tout ce qui reste de l'esprit chevaleresque de nos anciennes bandes jette encore une petite clarté dans l'âme de quelques-uns, qui font société à part et qui vivent moitié sédentaires, moitié errants. C'est-à-dire qu'ils sont tous établis dans les villages ou dans les campagnes, qu'ils y ont leurs familles, et qu'ils passent même quelquefois pour de tranquilles cultivateurs, soumis à la loi, et n'ayant rien à démêler avec lescampieri[2]. S'il y en a de soupçonnés et même de compromis, ils s'observent davantage, ne viennent voir leurs femmes et leurs enfants que la nuit, ou bien ils établissent leurs demeures dans des sites presque inaccessibles. Mais celui que nous allons chercher est encore vierge de toute poursuite directe. Il habite, à visage découvert, un bourg voisin, et peut se montrer partout. Tu ne seras pas fâché d'avoir fait connaissance avec lui, et je t'autorise à étudier son caractère, car c'est une nature intéressante et remarquable.
—Serai-je trop curieux si je vous prie de me renseigner un peu à l'avance?
—Certes, tu dois être renseigné, et je vais le faire. Mais c'est un grave secret à te confier, Michel, et encore une histoire à te raconter. Sais-tu que je vais mettre dans tes mains le sort d'un homme que la police poursuit avec autant d'acharnement et d'habileté qu'elle en est capable, sans avoir pu, depuis six ou sept ans que cet homme a commencé à reprendre l'œuvre duDestatore, réussir à connaître ses traits et son nom véritable? Voyons, ami, n'as-tu pas encore entendu parler, depuis que tu es en Sicile, duPiccininoet de sa bande?
—Il me semble que si... Oui, oui, mon oncle, ma sœur Mila a des histoires fantastiques sur ce Piccinino, qui défraie toutes les causeries des jeunes fileuses de Catane. C'est, disent-elles, un brigand redoutable, qui enlève les femmes et tue les hommes jusqu'à l'entrée du faubourg. Je ne croyais point à ces contes.
—Il y a du vrai au fond de tous les contes populaires, reprit le moine: le Piccinino existe et agit. Il y a en lui deux hommes, celui que lescampieripoursuivent en vain, et celui que personne ne s'avise de soupçonner. Celui qui dirige des expéditions périlleuses et qui rassemble, à un signal mystérieux, tous lesnottoloni[3]un peu importants, épars sur tous les points de l'île, pour les employer à des entreprises plus ou moins bonnes; et celui qui demeure non loin d'ici, dans une jolie maison de campagne, à l'abri de toute recherche et avec la réputation d'un homme intelligent, mais tranquille, ennemi des luttes sanglantes et des opinions hardies. Eh bien! dans une heure, tu seras en présence de cet homme, tu sauras son vrai nom, tu connaîtras sa figure, et tu seras le seul, avec deux autres personnes, en dehors de l'affiliation qu'il commande, qui porteras la responsabilité de son secret. Tu vois que je te traite comme un homme, mon enfant; mais on ne découvre pas le danger d'autrui sans s'y trouver exposé soi-même. Il te faudrait désormais payer de ta vie la plus légère indiscrétion, et en outre, commettre plus qu'une lâcheté, un crime affreux, dont tu sauras bientôt la portée.
—Tous ces avertissements sont inutiles, mon oncle; il me suffit de savoir que ce serait un abus de confiance.
—Je le crois, et pourtant je ne connais pas assez ta prudence pour ne pas te dire tout ce qui doit l'aider. Ton père, la princesse Agathe, ta sœur peut-être, et moi-même, à coup sûr, payerions pour toi de la vie et de l'honneur, si tu manquais au serment que j'exige. Engage-toi donc sur ce qu'il y a de plus sacré, sur l'évangile, à nejamais trahir, même sur l'échafaud, le vrai nom du Piccinino.
—Je m'y engage, mon oncle. Êtes-vous content?
—Oui.
—Et le Piccinino aura-t-il dans mon serment la même confiance que vous?
—Oui, quoique la confiance ne soit pas son défaut. Mais, en t'annonçant à lui, je lui ai donné des garanties dont il ne saurait douter.
—Eh bien! dites-moi donc quelles relations vont s'établir entre cet homme et moi?
—Patience, enfant! je t'ai promis encore une histoire, et la voici:
«Il Destatores'étant adonné au vin, dans ses dernières années...
—LeDestatoreest donc mort, mon oncle? Vous ne m'avez pas parlé de sa fin?
—Je te la dirai, quoi qu'il m'en coûte! Je dois te la dire! Je t'ai parlé d'un crime exécrable qu'il avait commis. Il avait surpris et enlevé une jeune fille, une enfant, qui se promenait avec une femme de service dans les parages où nous nous trouvons, et qu'il rendit à la liberté au bout de deux heures... Mais, hélas! deux heures trop tard! Personne ne fut témoin de son infamie, mais le soir même il s'en vanta à moi et railla mon indignation. Je fus alors transporté d'horreur et de colère, au point de le maudire, de le dévouer aux furies, et de l'abandonner pour entrer dans le couvent où, bientôt, je prononçai mes vœux. J'aimais cet homme, j'avais subi longtemps son influence: je craignais, en le voyant se perdre et s'avilir, de me laisser entraîner par son exemple. Je voulais mettre entre lui et moi une barrière insurmontable, je me fis moine; ce fut là un des plus puissants motifs de cette détermination.
«Ma désertion lui fut plus sensible que je ne m'y étais attendu. Il vint secrètement à Bel-Passo, et mit tout en usage, prières et menaces, pour me ramener. Il était éloquent, parce qu'il avait une âme ardente et sincère, en dépit de ses égarements. Je fus pourtant inexorable, et je m'attachai à le convertir. Je ne suis pas éloquent, moi; je l'étais encore moins alors; mais j'étais si pénétré de ce que je lui disais, et la foi s'était si bien emparée de mon cœur, que mes remontrances lui firent une grande impression. J'obtins qu'il réparerait son crime autant que possible, en épousant l'innocente victime de sa violence. J'allai la chercher de nuit, et je la fis consentir à revoir les traits de ce brigand abhorré. Ils furent mariés cette nuit-là, en secret, mais bien légitimement, dans la chapelle et devant l'autel où tu viens de prier tout à l'heure avec moi.... Et, en voyant cette jeune fille si belle, si pâle, si effrayée, le prince de Castro-Reale eut des remords et se mit à aimer celle qui devait toujours le haïr!
«Il la supplia de fuir avec lui, et, irrité de sa résistance, il songea à l'enlever. Mais j'avais donné ma parole à cette enfant, et l'enfant déploya un caractère de force et de fierté bien au-dessus de son âge. Elle lui dit qu'elle ne le reverrait jamais, et s'attachant à ma robe et à celle de notre prieur... (un digne homme qui a emporté tous ses secrets dans la tombe!) «Vous m'avez juré de ne pas me laisser seule une minute avec cet homme, s'écria-t-elle, et de me reconduire à la porte de ma demeure, aussitôt que la cérémonie de ce mariage serait terminée; ne m'abandonnez pas, ou je me brise la tête sur les marches de votre église.»
«Elle l'aurait fait comme elle le disait, la noble fille! D'ailleurs, j'avais juré! Je la reconduisis chez elle, et jamais elle n'a revu leDestatore.
«Quant à lui, sa douleur fut inouïe. La résistance enflammait sa passion, et, pour la première fois de sa vie, peut-être, lui qui avait séduit et abandonné tant de femmes, il connut l'amour.
«Mais il connut en même temps le remords, et, dès ce jour-là, son esprit tomba malade. J'espérais qu'il arriverait à une véritable conversion. Je n'avais pas la pensée d'en faire un moine comme moi, je voulais qu'il reprit son œuvre, qu'il renonçât aux crimes inutiles, à la débauche et à la folie. J'essayai de lui persuader que, s'il redevenait le vengeur de sa patrie et l'espoir de notre délivrance, sa jeune épouse lui pardonnerait et consentirait à partager sa destinée pénible et glorieuse. Moi-même, j'aurais jeté sans doute le froc aux orties pour le suivre.
«Mais, hélas! il serait trop facile de s'amender si le crime et le vice lâchaient leur proie aussitôt que nous en éprouvons le désir. LeDestatoren'était plus lui-même, ou plutôt il était trop redevenu l'homme du passé. Les remords que j'excitais en lui troublaient sa raison sans corriger ses instincts farouches. Tantôt fou furieux, tantôt craintif et superstitieux, un jour il priait, noyé dans ses larmes, au fond de notre humble chapelle; le lendemain, il retournait, comme dit l'Écriture, à sonvomissement. Il voulait tuer tous ses compagnons, il voulait me tuer moi-même. Il commit encore beaucoup d'excès, et, un matin... J'ai peine à mener ce récit jusqu'au bout, Michel, il me fait tant de mal!.... Un matin on le trouva mort au pied d'une croix, non loin de notre couvent: il s'était fait sauter la tête d'un coup de pistolet!...
—Voilà une affreuse destinée, dit Michel, et je ne sais, mon oncle, si c'est l'accent de votre voix, ou l'horreur du lieu où nous sommes, mais j'éprouve une émotion des plus pénibles. Peut-être ai-je entendu raconter cette histoire à mon père, dans mon enfance, et c'est peut-être le souvenir de l'effroi qu'elle m'a causé alors, qui se réveille en moi!
—Je ne crois pas que ton père t'en ait jamais parlé, dit le capucin après un intervalle de lugubre silence. Si je t'en parle, c'est parce qu'il le faut, mon enfant; car ce souvenir m'est plus pénible qu'à qui que ce soit, et le lieu où nous sommes n'est pas propre, en effet, à me donner des idées riantes. Tiens, la voilà, cette croix dont la base fut inondée de son sang, et où je le trouvai étendu et défiguré. C'est moi qui ai creusé sa tombe de mes propres mains, sous ce rocher qui est là, au fond du ravin; c'est moi qui ai dit les prières que tout autre lui eût refusées.
—Pauvre Castro-Reale, pauvre chef, pauvre ami! continua le capucin en se découvrant et en étendant le bras vers une grande roche noire qui gisait au bord du torrent, à cinquante pieds au-dessous du chemin. Que Dieu, qui est l'inépuisable bonté et l'infinie mansuétude, te pardonne les erreurs de ta vie, comme je te pardonne les chagrins que tu m'as causés! Je ne me souviens plus que de tes années de vertu, de tes grandes actions, de tes nobles sentiments, et des émotions ardentes que nous avons partagées. Dieu ne sera pas plus rigoureux qu'un pauvre homme comme moi, n'est-ce pas, Michel?
—Je ne crois pas aux ressentiments éternels de l'Être suprême et parfait qui nous gouverne, répondit le jeune homme; mais, passons, mon oncle! j'ai froid ici, et j'aime mieux vous confesser l'étrange faiblesse que j'éprouve, que de rester un instant de plus au pied de cette croix... J'ai peur!
—J'aime mieux te voir trembler que rire ici! répondit le moine. Viens, donne-moi la main, et passons.»
Ils marchèrent quelque temps en silence; puis Fra-Angelo, comme s'il eût voulu distraire Michel, reprit ainsi son propos: «Après la mort duDestatore, beaucoup de gens, des femmes surtout, car il en avait séduit plus d'une, coururent à sa retraite, espérant s'emparer de l'argent qu'il pouvait avoir laissé pour les enfants dont il était, ou dont il passait pour être le père: mais il avait porté, le matin même de son suicide, le butin de ses dernières prises à celle de ses maîtresses qu'il aimait le mieux, ou, pour mieux dire, à celle qu'il détestait le moins; car, s'il avait beaucoup de fantaisies, il en inspirait encore davantage, et toutes ces femmes, qui lui formaient une sorte de sérail ambulant, l'importunaient et l'irritaient au dernier point. Toutes voulaient se faire épouser, elles ne savaient point qu'il était marié. La seule Mélina de Nicolosi ne l'accabla jamais ni de ses reproches ni de ses exigences.
«Elle l'avait aimé sincèrement; elle s'était abandonnée à lui sans résistance et sans arrière-pensée; elle lui avaitdonné un fils qu'il préférait aux douze ou quinze bâtards qu'on élevait sous son nom dans la montagne. La plupart de ces bâtards existent, et, à tort ou à raison, se vantent de lui appartenir. Tous sont plus ou moins bandits. Mais celui que leDestatoren'a jamais renié, celui qui lui ressemble trait pour trait, quoique ce soit une empreinte très-réduite et un peu effacée de sa beauté mâle et vivace; celui qui a grandi avec la pensée d'être l'héritier de son œuvre, avec des soins et des ressources auxquels les autres ne pouvaient prétendre, c'est le fils de la Mélina; c'est le jeune homme que nous allons voir tout à l'heure; c'est le chef des bandits dont je t'ai parlé, et dont quelques-uns sont peut-être effectivement ses frères; c'est enfin celui que tu dois connaître sous son vrai nom: c'est Carmelo Tomabene, que l'on nomme ailleurs lePiccinino.
—Et celle que Castro-Reale avait enlevée, celle que vous avez mariée avec lui, ne me direz-vous pas son nom, mon oncle?
—Son nom et son histoire sont un secret que trois personnes seulement connaissent aujourd'hui, elle, moi et un autre. Halte-là, Michel, plus de questions sur ce sujet. Revenons au Piccinino, fils du prince de Castro-Reale et de la paysanne de Nicolosi.
«Cette aventure duDestatoreétait antérieure de plusieurs années à son crime et à son mariage. Le trésor qu'il lui laissa n'était pas bien considérable; mais, comme tout est relatif, ce fut une fortune pour la Mélina. Elle fit élever son fils comme si elle l'eût destiné à sortir de sa condition; elle désirait, au fond du cœur, en faire un prêtre, et, pendant quelques années, j'ai été son instituteur et son guide: mais, à peine eut-il quinze ans, qu'ayant perdu sa mère, il quitta notre couvent et mena une vie errante jusqu'à sa majorité. Il avait toujours nourri l'idée de retrouver les anciens compagnons de son père et d'organiser avec leur aide une bande nouvelle; mais, par respect pour la volonté de sa mère, qu'il aimait réellement, je dois le dire, il avait travaillé à s'instruire comme s'il eût dû, en effet, se consacrer à l'état ecclésiastique. Lorsqu'il eut recouvré sa liberté, il s'en servit, sans me faire connaître son dessein. Il avait toujours pensé que je le blâmerais. Plus tard, il a été forcé de me confier son secret et de me demander mes conseils.
«Je ne fus pas fâché, je te l'avoue, d'être délivré de la tutelle de ce jeune loup, car c'était bien la nature la plus indomptable que j'aie jamais rencontrée. Aussi brave et encore plus intelligent que son père, il a de tels instincts de prudence, de moquerie et de ruse, que je ne savais parfois si j'avais affaire au plus pervers des hypocrites, ou au plus grand des diplomates qui aient jamais embrouillé le sort des empires. C'est un étrange composé de perfidie et de loyauté, de magnanimité et de ressentiment. Il y a en lui une partie des vertus et des qualités de son père. Les travers et les défauts sont autres. Il a, comme son père, la fidélité du cœur dans l'amitié et la religion du serment: mais, tandis que son père, emporté par des passions fougueuses, restait croyant et même dévot au fond du cœur, il est, lui, si je ne me suis pas trompé, et s'il n'a pas changé, l'athée le plus calme et le plus froid qui ait jamais existé. S'il a des passions, il les satisfait si secrètement qu'on ne peut les pressentir. Je ne lui en connais qu'une, et, celle-là, je n'ai pas travaillé à la vaincre, c'est la haine de l'étranger et l'amour du pays. Cet amour est si vif en lui, qu'il le pousse jusqu'à l'amour de la localité. Loin d'être prodigue comme son père, il est économe et rangé, et possède à Nicolosi une jolie habitation, des terres et un jardin où il vit presque toujours seul, en apparence, lorsqu'il n'est pas en excursion secrète dans la montagne. Mais il opère ses sorties avec tant de prudence, ou il reçoit ses compagnons avec tant de mystère, qu'on ne sait jamais s'il est absent de sa maison, ou occupé dans son jardin à lire ou à fumer. Pour conserver cette indépendance habilement ménagée, il affecte, quand on frappe chez lui, de ne pas répondre et de se laisser apercevoir. De sorte que, lorsqu'il est à dix lieues de là, on ne peut dire si un caprice sauvage ne le retient pas dans sa forteresse.
«Il a conservé l'habit et les mœurs apparentes d'un paysan riche, et, quoiqu'il soit fort instruit et très-éloquent au besoin, quoiqu'il soit propre à toutes les carrières et capable de se distinguer dans quelques-unes, il a une telle aversion pour la société et les lois qui la régissent chez nous, qu'il aime mieux rester bandit. Ne rien être qu'unvillanoaisé, ne lui suffirait point. Il a de l'ambition, de l'activité, le génie des ruses de guerre et la passion des aventures. Quoiqu'il entre dans ses desseins de cacher son habileté et son instruction, ces qualités percent malgré lui, et il a une grande influence dans son bourg. Il y passe pour un caractère original, mais on fait cas de ses conseils, et on le consulte sur toutes choses. Il s'est fait un devoir d'obliger tout le monde, parce qu'il s'est fait une politique de n'avoir point d'ennemis. Il explique ses fréquentes absences et les nombreuses visites qu'il reçoit, par un petit commerce de denrées agricoles qui nécessite des voyages dans l'intérieur des terres et des relations un peu étendues. Il cache son patriotisme avec soin, mais il sonde et connaît celui des autres, et, au premier mouvement sérieux, il n'aurait guère qu'un signe à faire pour ébranler toute la population de la montagne, et la montagne marcherait avec lui.
—Eh bien! mon oncle, je comprends que cet homme-là soit un héros à vos yeux, tandis que vous avez peine à estimer un être aussi faiblement dessiné que moi.
—Ce n'est pas le nombre, mais la qualité des paroles que j'estime, répondit le capucin. Tu m'en as dit deux ou trois qui me suffisent, et, quant à mon héros, comme tu l'appelles, il en est si peu prodigue, que j'ai dû le juger sur les faits plus que sur les discours. Moi-même je parle rarement de ce que je sens fortement, et, si tu me trouves prolixe aujourd'hui, c'est qu'il faut que je te dise en deux heures ce que je n'ai pu te dire depuis dix-huit ans que tu es au monde, sans que je te connaisse. D'ailleurs, la réserve ne me déplaît point. J'ai aimé Castro-Reale comme je n'aimerai plus jamais personne, et nous passions ensemble des journées entières, tête à tête, sans nous dire un mot. Il était méfiant comme tout vrai Sicilien doit l'être, et, tant qu'il s'est méfié de lui-même et des autres, il a été un grand cœur et un grand esprit.
—Le jeune homme que nous allons voir a donc conservé pour vous un grand attachement, mon oncle, puisque vous êtes sûr de le trouver prêt à m'accueillir?
—S'il aime quelqu'un au monde, c'est moi, quoique je l'aie bien grondé et bien tourmenté lorsqu'il était mon élève. Pourtant, je ne suis pas bien certain qu'il nous accorde ce que j'ai à lui demander pour toi. Il aura quelque répugnance à vaincre; mais, j'espère.
—Et, sans doute, il sait de mes affaires et de ma destinée tout ce que vous ne me permettez pas d'en savoir moi-même?
—Lui? il ne sait rien du tout, et il ne doit rien savoir avant toi. Le peu que vous devez savoir jusqu'à présent l'un et l'autre, je le dirai à vous deux. Après cela, le Piccinino devinera peut-être plus qu'il ne faudrait. Sa pénétration est grande; mais ce qu'il devinera, il ne te le dira pas, et, ce qu'il voudra découvrir, il ne te le demandera jamais; je suis fort tranquille là-dessus. Maintenant, silence, nous quittons les bois pour rentrer dans le versant de la montagne cultivée et habitée. Nous devons pénétrer inaperçus, autant que possible, dans la retraite où notre homme nous attend.»
Le moine et Michel marchèrent en silence et avec précaution le long des haies et des massifs d'arbres, cherchant l'ombre et fuyant les routes tracées; et bientôt ils arrivèrent, à la faveur du crépuscule, à la demeure du Piccinino.
LE PICCININO.
Au flanc de la montagne que Fra-Angelo et Michel n'avaient cessé de gravir pendant deux heures, le grand bourg de Nicolosi, dont la population est considérable, est la dernière étape civilisée où le voyageur qui veut visiter l'Etna s'arrête, avant de s'engager dans la régionaustère et grandiose des forêts. Cette seconde région s'appelleSilvosaouNemorosa, et le froid s'y fait vivement sentir. La végétation y prend un grand caractère d'horreur et d'abandon, jusqu'à ce qu'elle disparaisse sous les lichens et les graviers arides, après lesquels il n'y a plus que de la neige, du soufre et de la fumée.
Nicolosi et le magnifique paysage qui l'entoure étaient déjà perdus dans la vapeur du soir, lorsque Michel essaya de se rendre compte du lieu où il se trouvait. La masse imposante de l'Etna ne présentait plus qu'une teinte uniforme, et c'est tout au plus s'il pouvait distinguer à un mille au-dessus de lui le sinistre mamelon deMonte-Rosso, ce volcan inférieur, un des vingt ou trente fils de l'Etna, fournaises éteintes ou récemment ouvertes, qui se dressent en batterie à ses pieds. C'est le Monte-Rosso qui ouvrit sa bouche noire, il n'y a pas deux siècles, pour vomir cette affreuse lave dont la mer de Catane est encore sillonnée. Aujourd'hui, les paysans y cultivent la vigne et l'olivier sur des débris qui ont l'air de brûler encore.
L'habitation du Piccinino, isolée dans la montagne, à un demi-mille du bourg, dont un ravin assez escarpé la séparait, marquait la limite d'un terrain fertile, baigné d'une atmosphère tiède et suave. A quelques centaines de pas plus haut, il faisait froid déjà, et déjà l'horreur du désert s'annonçait par l'absence de culture, et des courants de laves si nombreux et si larges, que la montagne de ce côté ne semblait plus accessible. Michel observa que cette situation favorisait parfaitement les vues d'un homme qui s'était fait moitié citoyen, moitié sauvage. Chez lui, il pouvait goûter toutes les aises de la vie; au sortir de chez lui, il pouvait échapper à la présence de l'homme et aux exigences de la loi.
La colline, escarpée d'un côté, adoucie et fertile sur son autre face, était couverte, à son sommet, d'une magnifique végétation, dont une main laborieuse et intelligente entretenait à dessein la splendeur mystérieuse. Le jardin de Carmelo Tomabene était renommé pour sa beauté et l'abondance de ses fruits et de ses fleurs. Mais il en défendait l'entrée avec jalousie, et de grandes palissades couvertes de verdure le fermaient de tous côtés. La maison, assez vaste et bien bâtie, quoique sans luxe apparent, avait été élevée sur les ruines d'un petit fort abandonné. Quelques restes de murailles épaisses, et la base d'une tour carrée, dont on avait tiré parti pour étayer et augmenter la nouvelle construction, et qui portaient les traces de réparations bien entendues, donnaient au modeste édifice un caractère de solidité et un certain air d'importance demi-rustique, demi-seigneuriale. Ce n'était pourtant que la maison d'un cultivateur aisé, mais on sentait bien qu'un homme distingué dans ses habitudes et dans ses goûts pouvait y vivre sans déplaisir.
Fra-Angelo approcha de la porte ombragée, et prit, dans les chèvrefeuilles qui l'encadraient d'un riche berceau, une corde qui suivait une longue tonnelle de vigne, et qui répondait à une cloche placée dans l'intérieur de la maison; mais le bruit de cette cloche était si étouffé qu'on ne l'entendait pas du dehors. La corde, glissant dans la verdure, n'était point apparente, et il fallait être initié à l'existence de ce signal pour s'en servir. Le moine tira la corde à trois reprises différentes, avec attention et lenteur; puis il la tira cinq fois, puis deux, puis trois encore; après quoi il se croisa les bras pendant cinq minutes, et recommença les mêmes signaux dans le même ordre et avec la même circonspection. Un coup de plus ou de moins, et l'hôte mystérieux les eût fort bien laissés attendre toute la nuit sans ouvrir.
Enfin, la porte du jardin s'ouvrit. Un homme de petite taille, enveloppé d'un manteau, s'approcha, prit Fra-Angelo par la main, lui parla à l'oreille quelques instants, revint vers Michel, le fit entrer, et marcha devant eux après avoir refermé la porte avec soin. Ils suivirent la longue tonnelle, qui dessinait une croix dans toute l'étendue du jardin, et traversèrent une sorte de péristyle champêtre formé de piliers grossiers, tout couverts de vigne et de jasmin; après quoi leur hôte les introduisit dans une grande pièce propre et simple, où tout annonçait l'ordre et la sobriété. Là, il les fit asseoir, et, s'étendant sur un vaste canapé couvert d'indienne rouge, il alluma tranquillement son cigare; puis, sans regarder Michel, sans faire aucune démonstration d'amitié au moine, il attendit que celui-ci portât la parole. Il ne montrait aucune impatience, aucune curiosité. Il n'était occupé qu'à se débarrasser lentement de son manteau brun, doublé de rose, à en plier le collet avec soin, et à rajuster sa ceinture de soie, comme s'il eût eu besoin d'être parfaitement à son aise pour écouter ce qu'on avait à lui confier.
Mais quelle fut la surprise de Michel lorsqu'il reconnut, peu à peu, dans le jeunevillanode Nicolosi, l'étrange cavalier qui avait fait sensation un instant au bal de la princesse, et avec lequel il avait échangé, sur le perron du palais, des paroles fort peu amicales!
Il se troubla en pensant que cet incident disposerait mal en sa faveur l'homme auquel il venait demander un service. Mais le Piccinino ne parut pas le reconnaître, et Michel pensa qu'il ferait aussi bien de ne pas réveiller le souvenir de cette fâcheuse aventure.
Il eut donc le loisir d'examiner ses traits et de chercher, dans sa physionomie, quelque révélation de son caractère. Mais il lui fut impossible, dans ces derniers moments, de constater une émotion quelconque, une volonté, un sentiment humain, sur cette figure terne et impassible. Il n'y avait pas même de l'impertinence, quoique son attitude et son silence pussent indiquer l'intention de se montrer dédaigneux.
Le Piccinino était un jeune homme de vingt-cinq ans environ. Sa petite taille et ses formes délicates justifiaient le surnom qu'on lui avait donné, et qu'il portait avec plus de coquetterie que de dépit[4]. Il était impossible de voir une organisation plus fine, plus délicate, et en même temps plus parfaite que celle de ce petit homme. Admirablement proportionné, et modelé comme un bronze antique, il rachetait le défaut de force musculaire par une souplesse extrême. Il passait pour n'avoir point d'égal dans tous les exercices du corps, quoiqu'il ne pût se servir que de son adresse, de son sang-froid, de son agilité et de la précision de son coup d'œil. Personne ne pouvait le fatiguer à la marche, ni le suivre à la course. Il franchissait des précipices avec l'aplomb d'un chamois; il visait au fusil comme au pistolet ou à la fronde, et, dans tous les jeux de ce genre, il était tellement sûr de gagner tous les prix, qu'il ne se donnait plus la peine de concourir. Excellent cavalier, nageur intrépide, il n'y avait aucun moyen de locomotion ou de combat qui ne lui assurât une supériorité marquée sur quiconque oserait s'attaquer à lui. Connaissant bien les avantages de la force physique dans un pays de montagnes, et avec une destinée de partisan, il avait voulu acquérir de bonne heure, à cet égard, les facultés que la nature semblait lui avoir refusées. Il les avait exercées et développées en lui avec une âpreté et une persistance incroyables, et il était parvenu à faire de son organisation débile l'esclave fidèle et l'instrument docile de sa volonté.
Cependant, à le voir ainsi couché sur son lit de repos, on eût dit d'une femme maladive ou nonchalante. Michel ne savait point qu'après avoir fait vingt lieues à pied, dans la journée, il prenait un nombre d'heures de repos systématique, et qu'il savait exactement, tant il s'observait et s'étudiait en toutes choses, ce qu'il devait passer d'instants dans la position horizontale, pour échapper à l'inconvénient d'une courbature.
Sa figure était d'une beauté étrange: c'était le type siculo-arabe dans toute sa pureté. Une netteté de lignes incroyable, un profil oriental un peu exagéré, de longs yeux noirs veloutés et pleins de langueur, un sourire fin et paresseux, un charme tout féminin, une grâce de chat dans les mouvements de tête, et je ne sais quoi de doux et de froid qu'il était impossible d'expliquer au premier examen.
Le Piccinino était vêtu avec une recherche extrême et une propreté scrupuleuse. Il portait le costume pittoresque des paysans montagnards, mais composé d'étoffes fines et légères. Ses braies, courtes et collantes, étaient en laine moelleuse rayée de soie jaune sur brun; il laissait voir sa jambe nue, blanche comme l'albâtre, et chaussée de spadrilles écarlates. Sa chemise était en batiste brodée garnie de dentelle, et laissait voir une chaîne de cheveux enroulée à une grosse chaîne d'or sur sa poitrine. Sa ceinture était de soie verte brochée d'argent. De la tête aux pieds il était couvert de contrebande, ou de quelque chose de pis; car, si on eût examiné la marque de son linge, on eût pu se convaincre qu'il sortait de la dernière valise qu'il avait pillée.
Tandis que Michel admirait avec un peu d'ironie intérieure l'aisance avec laquelle ce beau garçon roulait dans ses doigts, effilés comme ceux d'un bédouin, sa cigarette de tabac d'Alger, Fra-Angelo, qui ne paraissait ni surpris ni choqué de son accueil, fit le tour de la chambre, ferma la porte au verrou, et, lui ayant demandé s'ils étaient bien seuls dans la maison, ce à quoi le Piccinino répondit par un signe de tête affirmatif, il commença ainsi:
«Je te remercie, mon fils, de ne m'avoir point fait attendre ce rendez-vous; je viens te demander un service: As-tu le pouvoir et la volonté d'y consacrer quelques jours?
—Quelques jours? dit le Piccinino d'un son de voix si doux que Michel eut besoin de regarder le muscle d'acier de sa jambe pour ne point croire encore une fois qu'il entendait parler une femme; mais l'inflexion de cette parole signifiait, à ne pas s'y méprendre: «Vous vous moquez!»
—J'ai dit quelques jours, reprit le moine avec tranquillité; il faut descendre de la montagne, suivre à Catane le jeune homme que voici, et qui est mon neveu, et demeurer près de lui jusqu'à ce que tu aies réussi à le délivrer d'un ennemi qui l'obsède.»
Le Piccinino se retourna lentement vers Michel et le regarda comme s'il ne l'eût pas encore aperçu; puis, tirant de sa ceinture un stylet richement monté, il le lui présenta avec un imperceptible sourire d'ironie et de dédain, comme pour lui dire: «Vous êtes d'âge et de force à vous défendre vous-même.»
Michel, blessé de la situation où son oncle le plaçait sans son aveu, allait répondre avec vivacité, lorsque Fra-Angelo lui coupa la parole en lui mettant sa main de fer sur l'épaule.
—Tais-toi, mon enfant, dit-il; tu ne sais pas de quoi il s'agit, et tu n'as rien à dire ici. Ami, ajouta-t-il en s'adressant à l'aventurier, si mon neveu n'était pas un homme et un Sicilien, je ne te l'aurais pas présenté. Je vais te dire ce que nous attendons de toi, à moins que tu ne me dises d'avance que tu ne veux pas ou que tu ne peux pas nous servir.
—Père Angelo, répondit le bandit en prenant la main du moine, et en la portant à ses lèvres avec une grâce caressante et un regard affectueux qui changèrent entièrement sa physionomie, quelque chose que ce soit, pour vous je veux toujours. Mais aucun homme ne peut faire tout ce qu'il veut. Il faut donc que je sache ce que c'est.
—Un homme nous gêne...
—J'entends bien.
—Nous ne voulons pas le tuer.
—Vous avez tort.
—En le tuant nous nous perdons; en l'éloignant nous sommes sauvés.
—Il faut donc l'enlever?
—Oui, mais nous ne savons comment nous y prendre.
—Vous ne le savez pas, vous, père Angelo! dit le Piccinino en souriant.
—Je l'aurais su autrefois, répondit le capucin. J'avais des amis, des lieux de refuge. A présent, je suis moine.
—Vous avez tort, répéta le bandit avec la même tranquillité. Donc, il faut que j'enlève un homme. Est-il bien gros, bien lourd?
—Il est fort léger, répondit le moine, qui parut comprendre cette métaphore, et personne ne te donnera un ducat de sa peau.
—En ce cas, bonsoir père; je ne peux pas le prendre seul et le mettre dans ma poche comme un mouchoir. Il me faut des hommes, et l'on n'en trouve plus pour rien comme de votre temps.
—Tu ne m'as pas compris, tu taxeras toi-même le salaire de tes hommes, et ils seront payés.
—Est-ce vous qui répondez de cela, mon père?
—C'est moi.
—Vous seul?
—Moi seul. Et, quant à ce qui te concerne, si l'affaire n'eût pas été magnifique, je ne t'aurais pas choisi.
—Eh bien, nous verrons cela la semaine prochaine, dit le bandit pour amener un plus ample exposé des produits de l'affaire.
—En ce cas, n'en parlons plus, dit le moine un peu blessé de sa méfiance; il faut marcher sur l'heure, ou point.
—Marcher sur l'heure? Et le temps de rassembler mes hommes, de les décider et de les instruire?
—Tu le feras demain matin, et demain soir ils seront à leur poste.
—Je vois que vous n'êtes pas pressés, car vous m'auriez dit de partir cette nuit. Si vous pouvez attendre jusqu'à demain, vous pouvez attendre quinze jours.
—Non; car je compte t'emmener tout de suite, t'envoyer dans une villa où tu parleras avec une des personnes intéressées au succès, et te donner jusqu'à demain soir pour visiter les environs, connaître tous les détails nécessaires, dresser tes batteries, avertir tes hommes, les distribuer, établir des intelligences dans la place... Bah! c'est plus de temps qu'il ne t'en faut! A ton âge, je n'en eusse pas demandé la moitié à ton père.»
Michel vit que le capucin avait enfin touché la corde sensible; car, à ce titre de fils du prince de Castro-Reale, que tout le monde n'osait pas ou ne voulait pas lui accorder ouvertement, le Piccinino tressaillit, se redressa, et bondit sur ses pieds comme prêt à se mettre en route. Mais tout d'un coup, portant la main à sa jambe et se laissant retomber sur son sofa:
«C'est impossible, dit-il; je souffre trop.
—Qu'y a-t-il donc? dit Fra-Angelo. Es-tu blessé? Est-ce donc toujours cette balle morte de l'année dernière? Autrefois, nous marchions avec des balles dans la chair. Ton père a fait trente lieues sans songer à faire extraire celle qu'il reçut dans la cuisse à Léon-Forte, mais les jeunes gens d'aujourd'hui ont besoin d'un an pour guérir une contusion.»
Michel crut que son oncle avait été un peu trop loin, car le Piccinino se recoucha avec un mouvement de dépit concentré, s'étendit sur le dos, envoya au plafond plusieurs bouffées de cigare, et laissa malicieusement au bon père l'embarras de renouer la conversation.
Mais Fra-Angelo savait bien que l'idée des ducats avait remué l'esprit positif du jeune bandit, et il reprit sans la moindre hésitation:
«Mon fils, je te donne une demi-heure, s'il te la faut absolument; une demi-heure, c'est beaucoup pour le sang qui coule dans tes veines! après quoi nous partirons tous les trois.
—Qu'est-ce que c'est donc que ce garçon-là? dit le Piccinino en désignant Michel du bout du doigt, sans déranger ses yeux et son visage tournés vers la muraille.
—C'est mon neveu; je te l'ai dit: et le neveu de Fra-Angelo est bon pour agir. Mais il ne connaît pas le pays et n'a pas les relations nécessaires pour une affaire du genre de celle-ci.
—Craint-il de se compromettre, lesignorino?
—Non, Monsieur!» s'écria Michel impatienté et incapable de supporter plus longtemps l'insolence du bandit et la contrainte que lui imposait son oncle. Le bandit se retourna, le regarda en face avec ses longs yeux un peu relevés vers les tempes, et dont l'expression railleuse était parfois insupportable. Cependant, en voyant la figure animée et les lèvres pâles de Michel, il passa àune expression plus bienveillante, quoiqu'un peu suspecte, et, lui tendant la main: