Le Piccinino ouvrit et parcourut encore quelques papiers. (Page 105.)Le Piccinino ouvrit et parcourut encore quelques papiers. (Page 105.)
«C'est un bon résultat, dit-il comme se parlant à lui-même; et une si faible dose! Je suis content de l'expérience. Cela est très-préférable à des coups, à une lutte, à des cris étouffés par un bâillon! n'est-ce pas Mila? Une femme peut assister à cela sans attaque de nerfs? Voilà les moyens que j'aime, et, si on les connaissait bien, on n'en emploierait jamais d'autres. Vous n'en parlerez pourtant jamais, Mila, entendez-vous? car on en abuserait, et vous voyez que personne, non, personne, ne pourrait s'en préserver. Si j'avais voulu vous endormir comme cela, il n'eût tenu qu'à moi!... Accepteriez-vous maintenant un verre d'eau de ma main, si je vous l'offrais?
—Oui, seigneur, je l'accepterais, répondit Mila, qui prit ce défi pour une plaisanterie.—Il plaisante à propos de tout, se disait Mila. C'est un esprit railleur comme Michel.
—Vous n'auriez donc pas plus de méfiance que ce pauvre abbé? reprit le Piccinino d'un ton distrait; car il était occupé à fouiller son dormeur avec beaucoup de sang-froid.
—Vous m'avez défendu de respirer seulement ce vin, répondit Mila; donc vous n'aviez pas envie de me jouer un mauvais tour!
—Ah! voici!... murmura le Piccinino, en prenant un portefeuille dans la poche de l'abbé. Ne vous impatientez pas, Mila; il faut que j'examine cela.»
Et, s'asseyant devant la table, il ouvrit le portefeuille et en tira divers papiers dont il prit connaissance avec une promptitude calme.
«Une délation contre Marc-Antonio Ferrera!... un homme obscur; sans doute un mari dont il voulait corrompre la femme! Tenez, Mila, voici mon briquet à fumer. Voulez-vous allumer la lampe et brûler ça? Ce Marc-Antonio ne se doute point que votre belle main le sauve de la prison....
«Et ceci? Ah! c'est plus significatif; un avis anonyme donné au capitaine de la ville, que le marquis de la Serra ourdit une conspiration contre le gouvernement! Le cher abbé voulait écarter le Sigisbée de la princesse,ou l'occuper, tout au moins! L'imbécile! il ne sait pas seulement contrefaire son écriture! Au feu, Mila! ceci n'ira point à son adresse.
Il rencontra une espèce de brigadier de campieri. (Page 108.)Il rencontra une espèce de brigadier de campieri. (Page 108.)
«Autre avis! continua le Piccinino en dépouillant toujours le portefeuille. Misérable! il voulait faire saisir le brave champion qui l'avait mis en relation avec le Piccinino! Ceci est à conserver. Malacarne verra qu'il a bien fait de ne point se fier aux promesses de ce drôle, et, qu'il eût été bien puni de ne point s'adresser à son chef!
«Je m'étonne de ne rien trouver contre votre père, Mila. Ah! si fait! voilà! Toutes les mesures de monsieur l'abbé étaient prises pour frapper ce grand coup. Ce soir Pier-Angelo Lavoratori et..... Fra-Angelo aussi!... Ah! tu comptais sans ton hôte, ami! Tu ne savais pas que le Piccinino ne laissera jamais toucher à cette tête rasée! Que tu étais donc mal informé! Mais, Mila, cet homme, dont on se faisait un monstre, n'était qu'un idiot, en vérité!
—Et de quoi accusait-il mon père et mon oncle?
—De conspirer, toujours le même refrain; c'est si usé! Il y a une chose qui m'étonne; c'est que la police s'émeuve encore de ces vieilles platitudes. La police est aussi stupide que les gens qui la poussent.
—Donnez, donnez, que je brûle cela en conscience! s'écria Mila.
—En voici encore! qu'est-ce que c'est que... Antonio Magnani?»
Mila ne répondit pas; elle tendit la main pour saisir et brûler cette nouvelle dénonciation, avec tant de vivacité, que le Piccinino se retourna, et vit son visage coloré d'une soudaine rougeur.
«Je comprends, dit-il, en lui donnant le papier. Mais il aurait dû envoyer cette dénonciation avant d'oser vous faire la cour? Toujours trop tard, toujours à côté, pauvre homme!».
Le Piccinino ouvrit et parcourut encore quelques papiers qui ne mentionnaient que des noms inconnus, et que Mila fit brûler sans les regarder. Mais tout à coup il tressaillit et s'écria:
«Tout de bon? Ceci entre ses mains? A la bonne heure! Je ne vous aurais jamais cru capable de cette capture. Pardon! monsieur l'abbé, dit-il en mettant dans sa poche un papier plus volumineux que les autres, et en adressant un salut ironique à l'être misérable qui gisait à ses pieds, la bouche entr'ouverte et l'œil terne. Je vous rends mon estime jusqu'à un certain point. Vrai, je ne vous en croyais pas capable!»
L'œil de Ninfo parut s'animer. Il essaya de faire un mouvement, et une sorte de râle s'exhala de sa poitrine.
«Ah! est-ce que nous sommes encore là? dit le Piccinino en lui plaçant le gouleau du flacon narcotisé dans la bouche. Ceci vous a réveillé? Ceci vous tenait plus au cœur que la belle Mila? En ce cas, vous ne deviez pas songer à la galanterie et venir ici au lieu de courir aux affaires! Dormez donc, Excellence, car, si vous comprenez, il vous faudra mourir!»
L'abbé retomba sur le carreau, son regard vitreux resta attaché comme celui d'un cadavre sur la figure ironique du Piccinino.
«Il a besoin de repos, dit ce dernier à Mila avec un cruel sourire; ne le dérangeons pas davantage.»
Il alla fermer avec de grandes barres de fer cadenassées les solides contrevents de la fenêtre, et sortit avec Mila, après avoir enfermé l'abbé à double tour et mis la clé dans sa poche.
IDYLLE.
Le Piccinino ramena sa jeune compagne dans le jardin, et, devenu tout à coup pensif, il s'assit sur un banc, sans paraître se souvenir de sa présence. C'était pourtant à elle qu'il pensait; et voici ce qu'il se disait à lui-même:
«Laisser partir d'ici cette belle créature, aussi calme et aussi fière qu'elle y est entrée, ne sera-ce pas le fait d'un niais?
«Oui, ce serait le fait d'un niais pour l'homme qui aurait résolu sa perte; mais moi, je n'ai voulu qu'essayer l'empire de mon regard et de ma parole pour l'attirer dans ma cage, comme un bel oiseau qu'on aime à regarder de près, et auquel on donne ensuite la volée parce qu'on ne veut pas qu'il meure.
«Il y a toujours un peu de haine dans le désir violent qu'une femme nous inspire.» (C'est toujours le Piccinino qui raisonne et résume ses impressions.) «Car la victoire, en pareil cas, est affaire d'orgueil, et il est impossible de lutter, même en jouant, sans un peu de colère.
«Mais il n'y a pas plus de haine que de désir ou de dépit dans le sentiment que cette enfant m'inspire. Elle n'a pas seulement l'idée d'être coquette avec moi; elle ne me craint pas; elle me regarde en face sans rougir; elle n'est pas émue par ma présence. Que j'abuse de son isolement et de sa faiblesse, elle se défendra peut-être mal, mais elle sortira d'ici toute en pleurs, et elle se tuera peut-être, car il y en a qui se tuent... Elle détestera tout au moins mon souvenir et rougira de m'avoir appartenu. Or, il ne faut pas qu'un homme comme moi soit méprisé. Il faut que les femmes qui ne le connaissent point le craignent; il faut que celles qui le connaissent l'estiment ou le désirent: il faut que celles qui l'ont connu le regrettent.
«Il y a, certes, à la limite de l'audace et de la violence, une ivresse infinie, un sentiment complet de la victoire; mais c'est à la limite seulement: une ligne au-delà, et il n'y a plus que bêtise et brutalité. Dès que la femme peut vous reprocher d'avoir employé la force, elle règne encore, bien que vaincue, et vous risquez de devenir son esclave, pour avoir été son maître malgré elle. J'ai ouï dire qu'il y avait eu quelque chose de ce genre dans la vie de mon père, bien que Fra-Angelo n'ait pas voulu s'expliquer là-dessus. Mais tout le monde sait bien que mon père manquait de patience et qu'il s'enivrait. C'étaient les folies de son temps. On est plus civilisé et plus habile aujourd'hui. Plus moral? non; mais plus raffiné, et plus fort par conséquent.
«Y aurait-il beaucoup de science et de mérite à obtenir de cette fille ce qu'elle n'a pas encore accordé à son amant? Elle est trop confiante pour que la moitié du chemin ne soit pas facile. La moitié du chemin est faite, d'ailleurs. Elle a été fascinée par mes airs de vertu chevaleresque. Elle est venue, elle est entrée dans mon boudoir; elle s'est assise à mes côtés. Mais l'autre moitié n'est pas seulement difficile, elle est impossible. Lui faire désirer de me combattre et de céder pour obtenir, voilà ce qui n'entrera jamais dans son esprit. Si elle était à moi, je l'habillerais en petit garçon et je l'emmènerais avec moi à la chasse. Au besoin, elle chasserait au Napolitain comme elle vient de chasser à l'abbé. Elle serait vite aguerrie. Je l'aimerais comme un page; je ne verrais point en elle une femme.»
«Eh bien! seigneur, dit Mila, un peu ennuyée du long silence de son hôte, est-ce que vous attendez l'arrivée du Piccinino? Est-ce que je ne pourrais pas m'en aller, à présent?
—Tu veux t'en aller? répondit le Piccinino en la regardant d'un air préoccupé.
—Pourquoi pas? vous avez mené les choses si vite qu'il est encore de bonne heure, et que je peux m'en retourner seule au grand jour. Je n'aurai plus peur, à présent que je sais où est l'abbé, et combien il est incapable de courir après moi.
—Tu ne veux donc pas que je t'accompagne, au moins jusqu'à Bel-Passo?
—Il me paraît bien inutile que vous vous dérangiez.
—Eh bien, va, Mila; tu es libre, puisque tu es si pressée de me quitter, et que tu te trouves si mal avec moi.
—Non, seigneur, ne dites pas cela, répondit ingénument la jeune fille. Je suis très-honorée de me trouver avec vous, et, s'il n'y avait pas à cela le danger que vous savez d'être épiée et faussement accusée, j'aurais du plaisir à vous tenir compagnie; car vous me paraissez triste, et je servirais, du moins, à vous distraire. Quelquefois madame Agathe est triste aussi, et quand je veux la laisser seule, elle me dit: «Reste près de moi, ma petite Mila; quand même je ne te parle pas, ta présence me fait du bien.»
—Madame Agathe est triste quelquefois? En savez-vous la cause?
—Non; mais j'ai dans l'idée qu'elle s'ennuie.»
Là-dessus, le Piccinino fit beaucoup de questions, auxquelles Mila répondit avec sa naïveté habituelle, mais sans vouloir ni pouvoir lui apprendre autre chose que ce qu'il avait déjà entendu dire: à savoir qu'elle vivait dans la chasteté, dans la retraite, qu'elle faisait de bonnes œuvres, qu'elle lisait beaucoup, qu'elle aimait les arts, et qu'elle était d'une douceur et d'une tranquillité voisine de l'apathie, dans ses relations extérieures. Cependant la confiante Mila ajouta qu'elle était sûre que sa chère princesse était plus ardente et plus dévouée dans ses affections qu'on ne le pensait; qu'elle l'avait vue souvent s'émouvoir jusqu'aux larmes au récit de quelque infortune, ou seulement à celui de quelque naïveté touchante.
«Par exemple! dit le Piccinino; cite-m'en un exemple?
—Eh bien! une fois, dit Mila, je lui racontais qu'il y a eu un temps où nous étions bien pauvres, à Rome. Je n'avais alors que cinq ou six ans, et comme nous avions à peine de quoi manger, je disais quelquefois à mon frère Michel que je n'avais pas faim, afin qu'il mangeât ma part. Mais Michel, s'étant douté de mon motif, se mit à dire, de son côté, qu'il n'avait pas faim; si bien que souvent notre pain resta jusqu'au lendemain, sans que nous voulussions convenir, l'un et l'autre, que nous avions grande envie de le manger. Et cette cérémonie fit que nous nous rendions plus malheureux que nous ne l'étions réellement. Je racontais cela en riant à la princesse; tout à coup je la vis fondre en larmes, et elle me pressa contre son cœur en disant: «Pauvres enfants! pauvres chers enfants!» Voyez, seigneur, si c'est là un cœur froid et un esprit endormi, comme on veut bien le dire?»
Le Piccinino prit le bras de Mila sous le sien et la promena dans son jardin, tout en la faisant parler de laprincesse. Toute son imagination se reportait vers cette femme qui lui avait fait une impression si vive, et il oublia complétement que Mila aussi avait occupé ses pensées et troublé ses sens pendant une partie de la journée.
La bonne Mila, toujours persuadée qu'elle parlait à un ami sincère, s'abandonna au plaisir de louer celle qu'elle chérissait avec enthousiasme, etoublia qu'elle s'oubliait, comme elle le dit elle-même, après une heure de promenade sous les magnifiques ombrages du jardin de Nicolosi.
Le Piccinino avait le cerveau impressionnable et l'humeur mobile. Toute sa vie était tour à tour méditation et curiosité. L'entretien gracieux et simple de cette jeune fille, la suavité de ses pensées, l'élan généreux de ses affections, et je ne sais quoi de grand, de brave et d'enjoué qu'elle tenait de son père et de son oncle, charmèrent peu à peu le bandit. Des perspectives nouvelles s'ouvraient devant lui, comme si, d'un drame tourmenté et fatigant, il entrait dans une idylle riante et paisible. Il avait trop d'intelligence pour ne pas comprendre tout, même ce qui était le plus opposé à ses instincts et à ses habitudes. Il avait dévoré les poëmes de Byron. Il s'était élevé dans ses rêves jusqu'à don Juan et jusqu'à Lara; mais il avait lu aussi Pétrarque, il le savait par cœur; et même il avait souri, au lieu de bâiller, en murmurant tout seul à voix basse lesconcettide l'Amintaet duPastor fido. Il se sentit calmé par ses épanchements avec la petite Mila, encore mieux qu'il ne l'était d'ordinaire lorsqu'il lisait ces puérilités sentimentales pour apaiser les orages de sa volonté.
Mais, enfin, le soleil baissait. Mila pensait à Magnani et demandait à partir.
«Eh bien, adieu, ma douce Mila, dit le Piccinino; mais, en te reconduisant jusqu'à la porte du jardin, je veux faire sérieusement pour toi ce que je n'ai jamais fait pour aucune femme que par intérêt ou par moquerie.
—Quoi donc, seigneur? dit Mila étonnée.
—Je veux te faire un bouquet, un bouquet tout virginal, avec les fleurs de mon jardin» répondit-il avec un sourire où, s'il entrait un peu de raillerie, c'était envers lui-même seulement.
Mila trouva cette galanterie beaucoup moins surprenante qu'elle ne le semblait au Piccinino. Il cueillit avec soin des roses blanches, des myrtes, de la fleur d'oranger; il ôta les épines des roses; il choisit les plus belles fleurs; et, avec plus d'adresse et de goût qu'il ne s'en fût supposé à lui-même, il fit un magnifique bouquet pour son aimable hôtesse.
«Ah! dit-il au moment de le lui offrir, n'oublions pas le cyclamen. Il doit y en avoir dans ces gazons... Non, non, Mila, ne cherche pas; je veux les cueillir moi-même, pour que la princesse ait du plaisir à respirer mon bouquet. Car tu lui diras qu'il vient de moi, et que c'est la seule galanterie que je me sois permise avec toi, après un tête-à-tête de deux heures dans ma maison.
—Vous ne me défendez donc pas de dire à madame Agathe que je suis venue ici?
—Tu le lui diras, Mila. Tu lui diras tout. Mais à elle seule, entends-tu? Tu me le jures sur ton salut, car tu crois à cela, toi?
—Et vous, seigneur, est-ce que vous n'y croyez pas?
—Je crois, du moins, que je mériterais aujourd'hui d'aller en Paradis, si je mourais tout de suite; car j'ai le cœur pur d'un petit enfant depuis que tu es avec moi.
—Mais, si la princesse me demande qui vous êtes, seigneur, et de qui je lui parle, comment vous désignerai-je pour qu'elle le devine?
—Tu lui diras ce que je veux que tu saches aussi, Mila... Mais il se présentera peut-être des occasions, par la suite, où ma figure et mon nom ne se trouveront plus d'accord. Alors, tu te tairas, et, au besoin, tu feindras de ne m'avoir jamais vu; car, d'un mot, tu pourrais m'envoyer à la mort.
—A Dieu ne plaise! s'écria Mila avec effusion. Ah! seigneur, comptez sur ma prudence et sur ma discrétion comme si ma vie était liée à la vôtre.
Eh bien! tu diras à la princesse que c'est Carmelo Tomabene qui l'a délivrée de l'abbé Ninfo, et qui t'a baisé la main avec autant de respect qu'il la baiserait à elle-même.
—C'est à moi de vous baiser la main, seigneur, répondit l'innocente fille, en portant la main du bandit à ses lèvres, dans la conviction que c'était au moins le fils d'un roi qui la traitait avec cette courtoisie protectrice; car vous me trompez, ajouta-t-elle. Carmelo Tomabene est unvillano, et cette demeure n'est pas plus vôtre que son nom. Vous pourriez habiter un palais si vous le vouliez; mais vous vous cachez pour des motifs politiques que je ne dois pas et que ne veux pas savoir. J'ai dans l'idée que vous serez un jour roi de Sicile. Ah! que je voudrais être un homme, afin de me battre pour votre cause! car vous ferez le bonheur de votre peuple, j'en suis certaine, moi!»
La riante extravagance de Mila fit passer un éclair de folie dans la tête audacieuse du bandit. Il eut comme un instant de vertige et éprouva presque la même émotion que si elle eût deviné la vérité au lieu de faire un rêve.
Mais aussitôt il éclata d'un rire presque amer, qui ne dissipa point les illusions de Mila; elle crut que c'était un effort pour détruire ses soupçons indiscrets, et elle lui demanda candidement pardon de ce qui venait de lui échapper.
«Mon enfant, répondit-il en lui donnant un baiser au front et en l'aidant à remonter sur sa mule blanche, la princesse Agathe te dira qui je suis. Je te permets de le lui demander; mais, quand tu le sauras, souviens-toi que tu es ma complice, ou qu'il faut m'envoyer à la potence.
—J'irais plutôt moi-même! dit Mila en s'éloignant et en lui montrant qu'elle baisait respectueusement son bouquet.»
«Eh bien! se dit le Piccinino, voici la plus agréable et la plus romanesque aventure de ma vie. J'ai joué au roi déguisé, sans le savoir, sans m'en donner la peine, sans avoir rien médité ou préparé pour me procurer cet amusement. Les plaisirs imprévus sont les seuls vrais, dit-on; je commence à le croire. C'est peut-être pour avoir trop prémédité mes actions et trop arrangé ma vie que j'ai trouvé si souvent l'ennui et le dégoût au bout de mes entreprises. Charmante Mila! quelle fleur de poésie, quelle fraîcheur d'imagination dans ta jeune tête! Oh! que n'es-tu un adolescent de mon sexe! que ne puis-je te garder près de moi sans te faire rien perdre de tes riantes chimères et de ta bienfaisante pureté! Je trouverais la douceur de la femme dans un compagnon fidèle, sans risquer d'inspirer ou de ressentir la passion qui gâte et envenime toutes les intimités! Mais de tels êtres n'existent pas. La femme ne peut manquer de devenir perfide, l'homme ne peut pas cesser d'être brutal. Ah! il m'a manqué, il me manquera toujours de pouvoir aimer quelqu'un. Il m'eût fallu rencontrer un esprit différent de tous les autres, et encore plus différent de moi-même... ce qui est impossible!
«Suis-je donc un caractère d'exception? se demandait encore le Piccinino, en suivant des yeux la trace que les petits pieds de Mila avaient laissée sur le sable de son jardin. Il me semble que oui, quand je me compare aux montagnards avec lesquels je suis forcé de vivre, et à ces bandits que je dirige. Parmi eux, j'ai, dit-on, plus d'un frère. Ce qui m'empêche d'y croire, c'est qu'ils n'ont rien de moi. Les passions qui servent de lien entre nous diffèrent autant que les traits de nos visages et les forces de nos corps. Ils aiment le butin pour convertir en monnaie tout ce qui n'est pas monnaie; et moi, je n'aime que ce qui est précieux par la beauté ou la rareté. Ce qu'ils peuvent acquérir, ils le gardent par cupidité; moi, je le ménage par magnificence, afin de pouvoir agir royalement avec eux dans l'occasion, et d'étendre mon influence et mon pouvoir sur tout ce qui m'environne.
«L'or n'est donc pour moi qu'un moyen, tandis que pour eux c'est le but. Ils aiment les femmes comme deschoses, et moi, hélas! je voudrais pouvoir les aimer comme des êtres! Ils sont enivrés par des actes de violence qui me répugnent, et dont je me sentirais humilié, moi, qui sais que je puis plaire, et qui n'ai jamais eu besoin de m'imposer. Non, non! ils ne sont pas mes frères; s'ils sont les fils duDestatore, ils sont les enfants de l'orgie et de son âge de décadence morale. Moi, je suis le fils de Castro-Reale; j'ai été engendré dans un jour de lucidité. Ma mère n'a pas été violée comme les autres. Elle s'est abandonnée volontairement, et je suis le fruit du commerce de deux âmes libres, qui ne m'ont pas donné la vie malgré elles.
«Mais, dans ce monde qui s'intitule la société, et que j'appelle, moi, le milieu légal, n'y a-t-il pas beaucoup d'êtres de l'un et de l'autre sexe, avec lesquels je pourrais m'entendre pour échapper à cette affreuse solitude de mes pensées? N'y a-t-il pas des hommes intelligents et doués de fines perceptions, dont je pourrais être l'ami? N'y a-t-il pas des femmes habiles et fières dont je pourrais être l'amant, sans être forcé de rire de la peine que je me serais donnée pour les vaincre? Enfin, suis-je condamné à ne jamais trouver d'émotions dans cette vie que j'ai embrassée comme la plus féconde en émotions violentes? Me faudra-t-il toujours dépenser des ressources d'imagination et de savoir-faire infinies, pour arriver au pillage d'une barque sur les récifs de la côte, ou d'une caravane de voyageurs dans les défilés de la montagne? Le tout pour conquérir beaucoup de petits objets de luxe, quelques sommes d'argent, et le cœur de quelques Anglaises laides ou folles, qui aiment les aventures de brigands comme un remède contre le spleen?
«Mais je me le suis fermé à jamais, ce monde où je pourrais trouver mes égaux et mes semblables. Je n'y puis pénétrer que par les portes secrètes de l'intrigue, et, si je veux paraître au grand jour, c'est à la condition d'y être suivi par le mystère de mon passé; c'est-à-dire par un arrêt de mort toujours suspendu sur ma tête. Quitterai-je le pays? C'est le seul peut-être où la profession de bandit soit plus périlleuse que déshonorante. Partout ailleurs, on me demandera la preuve que j'ai toujours vécu dans le monde légal: et, si je ne puis la fournir, on m'assimilera à ce que ces nations ont de plus avili dans les bourbiers obscurs de leur prétendue civilisation!
«O Mila! que vous avez éclairé de douleurs et d'épouvantes ce cœur où vous avez fait entrer un rayon de votre soleil!»
DÉCEPTION.
Ainsi se tourmentait cet homme si déplacé dans la vie par le contraste de son intelligence avec sa position. La culture de l'esprit, qui faisait ses délices, faisait aussi son tourment. Ayant lu de tout sans ordre et sans choix, les livres les plus pervers et les plus sublimes, et se laissant successivement impressionner par tous, il était aussi savant dans le mal que dans le bien, et il arrivait insensiblement à ce scepticisme qui ne croit plus à l'un ni à l'autre d'une manière absolue.
Il rentra dans sa maison pour y prendre quelques mesures relatives à l'abbé Ninfo, afin que, dans le cas imprévu où son domicile serait envahi, rien n'y portât les traces de la violence. Il fit disparaître le vin narcotisé, et en plaça de pur dans la carafe, afin de pouvoir en faire, au besoin, la feinte expérience sur lui-même. Il jeta l'abbé sur un lit de repos, éteignit la lampe qui brûlait encore, et balaya les cendres des papiers que Mila avait anéantis. Personne n'entrait jamais chez lui en son absence. Il n'avait point de serviteurs attitrés, et la propreté élégante qu'il maintenait lui-même dans sa maison ne lui coûtait pas beaucoup de peine, puisqu'il n'y occupait que peu de pièces, dans lesquelles même il n'entrait pas tous les jours. Il travaillait son jardin, dans ses heures de loisir, pour entretenir ses forces, et pour n'avoir pas l'air de déroger à sa condition de paysan. Il avait appliqué lui-même à toutes les issues de son habitation un système de clôture simple et solide qui pouvait résister longtemps à des tentatives d'effraction. Enfin, il lâcha deux énormes et affreux chiens de montagne, espèce de bêtes féroces, qui ne connaissaient que lui, et qui eussent infailliblement étranglé le prisonnier, s'il eût pu essayer de s'échapper.
Toutes ces précautions prises, le Piccinino alla se laver, se parfumer, et, avant de se diriger vers la plaine, il se montra dans le village de Nicolosi, où il était fort considéré de tous les habitants. Il causa en latin, avec le curé, sous le berceau de vigne du presbytère. Il échangea des quolibets malicieux avec les jolies filles de l'endroit, qui l'agaçaient du seuil de leurs maisons. Il donna plusieurs consultations d'affaires et d'agriculture à des gens sensés qui appréciaient son intelligence et ses lumières. Enfin, comme il sortait du village, il rencontra une espèce de brigadier de campieri avec lequel il fit route quelque temps, et qui lui apprit que le Piccinino continuait à échapper aux recherches de la police et de la brigade municipale.
Mila, impatiente de raconter tous ses secrets à la princesse, et de profiter, pour en savoir le mot, de la permission de son mystérieux prince, marchait aussi vite que le pouvait Bianca en descendant des pentes rapides et dangereuses. Mila ne songeait point à la retenir; elle aussi était rêveuse et absorbée. Les personnes très-pures et très calmes doivent avoir remarqué que, lorsqu'elles communiquent leur disposition d'esprit à des âmes agitées et troublées, leur propre sérénité diminue d'autant. Elles ne donnent qu'à la condition de s'endetter un peu; car la confiance est un échange, et il n'est point de cœur si riche et si fort qui ne risque quelque chose à la bienfaisance.
Peu à peu cependant, la belle Mila se sentit plus joyeuse qu'effrayée. La conversation du Piccinino avait laissé je ne sais quelle suave musique dans ses oreilles, et le parfum de son bouquet l'entretenait dans l'illusion qu'elle était toujours dans ce beau jardin rustique, sous l'ombrage des figuiers noirs et des pistachiers, foulant des tapis de mousse semés de mauve, d'orchis et de fraxinelle, accrochant parfois son voile aux aloès et aux rameaux de smylax épineux, dont la main empressée de son hôte le dégageait avec une respectueuse galanterie. Mila avait les goûts simples de sa condition, joints à la poésie romanesque de son intelligence. Si les fontaines de marbre et les statues de la villa Palmarosa la jetaient dans une extase rêveuse, les berceaux de vigne et les vieux pommiers sauvages du jardin de Carmelo parlaient davantage à son cœur. Elle avait déjà oublié le boudoir oriental du bandit; elle ne s'y était pas sentie à l'aise comme sous la tonnelle. Il s'y était montré ironique et froid presque tout le temps; au lieu que, parmi les buissons fleuris et près de la source argentée, il avait eu l'esprit naïf et le cœur tendre.
D'où vient que cette jeune fille, qui venait de voir des choses si bizarres ou si pénibles, le boudoir d'une reine dans la maison d'un paysan, et la scène d'affreuse léthargie de l'abbé Ninfo, ne se souvenait plus de ce qui aurait dû tant frapper son imagination? Cette surprise et cette frayeur s'étaient effacées comme un rêve, et son esprit restait absorbé par un dernier tableau frais et pur, où elle ne voyait plus que des fleurs, des gazons, des oiseaux babillant dans le feuillage, et un beau jeune homme qui la guidait dans ce labyrinthe enchanté, en lui disant de douces et chastes paroles.
Lorsque Mila eut dépassé la croix duDestatore, elle descendit de sa monture, ainsi que, par prudence pour elle-même, Carmelo le lui avait recommandé. Elle attacha les rênes à l'arçon de la selle, et fit siffler une branche aux oreilles deBianca. L'intelligente bête bondit et reprit au galop le chemin de Nicolosi, n'ayant besoin de personne pour regagner son gîte. Mila continua donc la route à pied, évitant d'approcher de Mal-Passo: mais, par une véritable fatalité, Fra-Angelo revenait en cet instant du palais de la Serra, et il regagnait son couventpar un chemin détourné, si bien que Mila se trouva face à face avec lui.
La pauvrette essaya bien de croiser samantellinaet de marcher vite, comme si elle ne voyait point son oncle.
«D'où venez-vous, Mila? fut l'apostrophe qui l'arrêta au passage, et d'un ton qui ne souffrait pas d'hésitation.
—Ah! mon oncle, répondit-elle en écartant son voile: je ne vous voyais pas, j'avais le soleil dans les yeux.
—D'où venez-vous, Mila? répéta le moine sans daigner discuter la vraisemblance de cette réponse.
—Eh bien! mon oncle, dit résolument Mila, je ne vous ferai pas de mensonge: je vous voyais fort bien.
—Je le sais; mais vous me direz d'où vous venez?
—Je viens du couvent, mon oncle... Je vous cherchais... et, ne vous y trouvant point, je retournais à la ville.
—Qu'aviez-vous donc de si pressé à me dire, ma chère fille? Il faut que ce soit bien important, pour que vous osiez courir seule ainsi la campagne, contrairement à vos habitudes? Allons, répondez donc! vous ne dites rien! vous ne pouvez pas mentir, Mila!
—Si fait, mon oncle, si fait!... Je venais...» Et elle s'arrêta court, tout éperdue, car elle n'avait rien préparé pour cette rencontre, et tout son esprit l'abandonnait.
—Vous perdez la tête, Mila, reprit le moine, car je vous dis que vous ne savez pas mentir, et vous me répondez:Si fait!Grâce au ciel, vous n'y entendez rien. N'essayez donc pas, mon enfant, et dites-moi franchement d'où vous venez-vous?
—Eh bien! mon oncle, je ne peux pas vous le dire.
—Oui-dà! s'écria Fra-Angelo en fronçant le sourcil. Je vous ordonne de le dire, moi!
—Impossible, mon cher oncle, impossible, dit Mila en baissant la tête, vermeille de honte, et les yeux pleins de larmes; car il lui était bien douloureux de voir, pour la première fois, son digne oncle courroucé contre elle.
—Alors, reprit Fra-Angelo, vous m'autorisez à croire que vous venez de faire une démarche insensée, ou une mauvaise action!
—Ni l'une ni l'autre! s'écria Mila en relevant la tête. J'en prends Dieu à témoin!
—O Dieu! dit le moine d'un ton désolé, que vous me faites de mal en parlant ainsi, Mila! seriez-vous capable de faire un faux serment?
—Non, mon oncle, non, jamais!
—Mentez à votre oncle, si bon vous semble, mais ne mentez pas à Dieu!
—Suis-je donc habituée à mentir! s'écria encore la jeune fille avec fierté, et dois-je être soupçonnée par mon oncle, par l'homme qui me connaît si bien, et à l'estime duquel je tiens plus qu'à ma vie?
—En ce cas, parle! répondit Fra-Angelo en lui prenant le poignet d'une manière qu'il crut engageante et paternelle, mais qui meurtrit le bras de l'enfant et lui arracha un cri d'effroi. Pourquoi donc cette terreur? reprit le moine stupéfait. Ah! vous êtes coupable, jeune fille; vous venez de faire, non un péché, je ne puis le croire, mais une folie, ce qui est le premier pas dans la mauvaise voie. S'il n'en était pas ainsi, vous ne reculeriez pas effrayée devant moi; vous n'auriez pas essayé de me cacher votre visage en passant; vous n'auriez pas surtout essayé de mentir! Et maintenant, comme il est impossible que vous ayez un secret innocent pour moi, vous ne refuseriez pas de vous expliquer.
—Eh bien, mon oncle, c'est pourtant un secret très-innocent qu'il m'est impossible de vous révéler. Ne m'interrogez plus. Je me laisserais tuer plutôt que de parler.
—Au moins, Mila, promettez-moi de le dire à votre père, ce secret que je ne dois pas savoir!
—Je ne vous promets pas cela; mais je vous jure que je le dirai à la princesse Agathe.
—Certes, j'estime et je vénère la princesse Agathe, répondit le moine; mais je sais que les femmes ont entre elles une rare indulgence pour certains écarts de conduite, et que les femmes vertueuses ont d'autant plus de tolérance qu'elles connaissent moins le mal. Je n'aime donc pas que vous ayez à chercher un refuge contre la honte dans le sein de votre amie, au lieu de pouvoir expliquer, la tête haute, votre conduite à vos parents. Allez, Mila, je n'insiste pas davantage puisque vous m'avez retiré votre confiance; mais je vous plains de n'avoir pas le cœur pur et tranquille, ce soir, comme vous l'aviez ce matin. Je plains mon frère qui mettait en vous son orgueil et sa joie; je plains le vôtre, qui bientôt sans doute aura à répondre de votre conduite devant les hommes, et qui se fera de mauvaises affaires s'il ne veut vous laisser insulter à son bras. Malheur, malheur aux hommes d'une famille, quand les femmes, qui en devraient garder l'honneur, comme les Vestales gardaient le feu sacré, violent les lois de la prudence, de la pudeur et de la vérité.»
Fra-Angelo passa outre, et la pauvre Mila resta atterrée sous cette malédiction, à genoux sur les pierres du chemin, la joue pâle et le cœur oppressé de sanglots.
«Hélas! se disait-elle, il me semblait jusqu'ici que ma conduite n'était pas seulement innocente, mais qu'elle était courageuse et méritoire. Oh! que les lois de la réserve et la nécessité d'une bonne renommée sont donc rudes pour les femmes, puisque, lors même qu'il s'agit de sauver sa famille, il faut s'attendre au blâme des êtres qu'on aime le mieux! Ai-je donc eu tort de me fier aux promesses duprince? Il pouvait me tromper, il est vrai! Mais puisque sa conduite m'a prouvé sa loyauté et sa vertu, dois-je me reprocher d'avoir cru en lui? N'était-ce pas la divination de la vérité qui me poussait vers lui, et non une folle et imprudente curiosité?»
Elle reprit le chemin de la plaine; mais, tout en marchant, elle interrogea sévèrement sa conscience, et quelques scrupules lui vinrent. N'avait-elle pas été poussée par l'orgueil d'accomplir des choses difficiles et périlleuses, dont on ne l'avait pas jugée capable? Ne s'était-elle pas laissée influencer par la grâce et la beauté de l'inconnu, et aurait-elle eu autant de confiance dans un homme moins jeune et moins éloquent?
«Mais qu'importe, après tout, se disait-elle. Quel mal ai-je fait, et qu'aurait-on à me reprocher, si on avait eu les yeux sur moi? J'ai risqué d'être méconnue et calomniée, et certes c'est là une faute quand on agit ainsi par égoïsme ou par coquetterie; mais quand on s'expose pour sauver son père et son frère!
«Madame Agathe sera mon juge; elle me dira si j'ai bien ou mal fait, et si elle eût agi comme moi.»
Mais que devint la pauvre Mila, lorsque, dès les premiers mots de son récit, la princesse l'interrompit en lui disant: «O ma fille! c'était le Piccinino!»
Mila essaya de se débattre contre la réalité. Elle raconta qu'au dire de tout le monde, le Piccinino était court, trapu, mal fait, affligé d'une laideur atroce, et qu'il avait la figure ombragée d'une chevelure et d'une barbe touffues; tandis que l'étranger était si élégant dans sa petite taille, si gracieux et si noble dans ses manières!
«Mon enfant, dit la princesse, il y a un faux Piccinino qui joue le rôle de son maître auprès des gens dont ce dernier se méfie, et qui le jouerait au besoin en face des gendarmes et des juges, s'il tombait en leur pouvoir. C'est une horrible et féroce créature, qui ajoute, par la terreur de son aspect, à celle que répandent les expéditions de la bande. Mais le vrai Piccinino, celui qui s'intitule lejusticier d'aventureet qui dirige toutes les opérations des brigands de la montagne, celui qu'on ne connaît point et qu'on saisirait sans pouvoir constater qu'il ait jamais été le chef ou le complice de ces bandes, c'est un beau jeune homme, instruit, éloquent, libertin et rusé: c'est Carmelo Tomabene que vous avez vu à la fontaine.»
Mila fut si interdite qu'elle faillit ne pas continuer son récit. Comment avouer qu'elle avait été la dupe d'un hypocrite, et qu'elle s'était mise à la merci d'un libertin? Elle confessa tout, cependant, avec une sincérité complète, et, quand elle eut fini, elle se remit à pleurer, en songeant aux dangers qu'elle avait courus et aux suppositions dont elle serait l'objet, si le Piccinino venait à se vanter de sa visite.
Mais Agathe, qui avait plus d'une fois tremblé en l'écoutant, et qui s'était promis de lui reprocher son imprudence, en lui démontrant que le Piccinino était trop habile pour avoir eu réellement besoin de son secours, fut désarmée par son chagrin naïf, et la pressa contre son sein pour la consoler. Ce qui la frappait d'ailleurs, au moins autant que la témérité de cette jeune fille, c'était le courage physique et moral qui l'avait inspirée; c'était sa résolution de se tuer à la moindre imminence d'une insulte; c'était son dévouement sans bornes et sa confiance généreuse. Elle la remercia donc avec tendresse de ce qu'elle avait été mue en partie par le désir de la délivrer d'un ennemi; et, enfin, en recevant l'assurance que l'abbé Ninfo était bien entre les mains dujusticier; un autre sentiment de joie la domina tellement, qu'elle baisa les mains de la petite Mila en l'appelant sa bonne fée et son ange de salut.
Mila consolée et réconciliée avec elle-même, la princesse, retrouvant avec elle un éclair de gaieté enfantine, lui proposa de faire une autre toilette pour se rafraîchir de son voyage, et d'aller ensuite surprendre son père et son frère chez le marquis. «Nous irons à pied, lui dit-elle, car c'est tout près d'ici, en passant par nos jardins, et nous dînerons ensemble auparavant. Si bien que nous aurons l'ombre et la brise de la première heure de nuit, et puis un compagnon de voyage sur lequel vous ne comptez peut-être pas, mais qui ne vous déplaira point, car il est de vos amis.
—Nous verrons qui ce peut être,» dit en souriant Mila, qui devinait fort bien, mais qui, à l'endroit de son secret de cœur, et pour cela seulement, retrouvait toute la prudence de son esprit féminin.
Le repas et les préparatifs des deux amies prirent environ une heure; après quoi la camériste vint dire à l'oreille de la princesse: «Le jeune homme d'hier soir, au fond du jardin, près de la grille de l'Est.»
«C'est cela, dit la princesse entraînant Mila; c'est notre chemin.» Et elles se mirent à courir à travers le parc, joyeuses et légères; car toutes deux renaissaient à l'espérance du bonheur.
Magnani se promenait mélancolique et absorbé, attendant qu'on vînt l'avertir d'entrer dans le palais, lorsque deux femmes voilées, sortant des buissons de myrtes et d'orangers et accourant à lui, s'emparèrent chacune d'un de ses bras, et l'entraînèrent dans leur course folâtre sans lui rien dire. Il les reconnut bien, la princesse cependant plutôt que Mila, qui ne lui paraissait pas vêtue comme de coutume sous sa mante légère; mais il se sentait trop ému pour parler, et il feignait d'accepter cette plaisanterie gracieuse avec gaieté. Le sourire errait sur ses lèvres, mais le trouble était dans son cœur, et s'il essayait de se distraire de celui que lui causait Agathe, il ne retrouvait pas beaucoup de calme en sentant Mila s'appuyer sur son bras.
Ce ne fut qu'à l'entrée du parc de la Serra que la princesse entr'ouvrit son voile pour lui dire: «Mon cher enfant, j'avais l'intention de causer avec vous chez moi; mais l'impatience que j'éprouve d'annoncer une bonne nouvelle à nos amis, réunis chez le marquis, m'a engagée à vous y amener avec nous. La soirée tout entière nous appartient, et je vous parlerai ici aussi bien qu'ailleurs. Mais avançons sans faire de bruit; on ne nous attend pas, et je veux que nous les surprenions.»
Le marquis et ses hôtes, après avoir longtemps causé, étaient encore sur la terrasse du palais à contempler l'horizon maritime embrasé par les derniers rayons du soleil, tandis que les étoiles s'allumaient au zénith. Michel écoutait avec un vif intérêt M. de la Serra, dont la conversation était instructive sans jamais cesser d'être aimable et naturelle. Quelle fut sa surprise, lorsqu'en se retournant il vit trois personnes assises autour de la table chargée de rafraîchissements, qu'il venait de quitter pour s'approcher de la balustrade, et que, dans ces trois personnes, il reconnut Agathe, Mila et Magnani!
Il n'eut d'yeux d'abord que pour Agathe, à tel point qu'il reconnaissait à peine sa sœur et son ami. La princesse était cependant mise le plus simplement du monde, d'une petite robe de soie gris de perle avec unguardaspallede dentelle noire jeté sur sa tête et sur ses épaules. Elle lui parut un peu moins jeune et moins fraîche qu'il ne l'avait vue aux lumières. Mais, au bout d'un instant, la grâce de ses manières, son sourire candide, son regard pur et ingénu, la lui firent trouver plus jeune et plus attrayante encore que le premier jour.
«Vous êtes étonné de voir ici votre chère enfant? dit-elle à Pier-Angelo. Mais ne vous avait-elle pas déclaré qu'elle ne dînerait point seule? Et vous voyez! vous l'avez laissée à la maison, et, comme laCenerentola, elle vous paraît au milieu de la fête resplendissante de parure et de beauté. Quant à maître Magnani, c'est l'enchanteur qui l'accompagne; mais comme nous n'avons point affaire ici à don Magnifico, l'enchanteur ne fascinera pas ses yeux pour l'empêcher de reconnaître sa fille chérie. Cendrillon peut donc braver tous les regards.
En parlant ainsi, Agathe enleva le voile de Mila, qui parutresplendissante comme un soleil; c'est le style de la légende.
Michel regarda sa sœur. Elle était radieuse de confiance et de gaieté. La princesse lui avait mis une robe de soie rose vif et plusieurs rangs de grosses perles fines autour du cou et des bras. Une couronne de fleurs naturelles d'une beauté splendide et arrangées avec un art exquis ceignait sa tête brune sans cacher les trésors de sa chevelure. Ses petits pieds étaient chaussés avec recherche, et ses jolis doigts faisaient rouler et étinceler le riche éventail d'Agathe avec autant de grâce et de distinction qu'unemarchesina. C'était, à la fois, une muse de la renaissance, une jeune patricienne et une belle fille du Midi, brillante de santé, de noblesse et de poésie.
Agathe la regardait d'un air d'orgueil maternel, et parlait d'elle avec un tendre sourire à l'oreille de Pier-Angelo.
Michel observa ensuite Magnani. Ce dernier regardait tour à tour la modeste princesse et la belle filandière du faubourg avec une émotion étrange. Il ne comprenait pas plus que Michel dans quel rêve bizarre et enivrant il se trouvait lancé. Mais il est certain qu'il ne voyait plus Mila qu'à travers un reflet d'or et de feu émané d'Agathe et projeté sur elle comme par magie.
JALOUSIE ET RECONNAISSANCE.
La princesse attira le marquis et Pier-Angelo à l'écart pour leur dire que l'abbé était entre les mains du Piccinino et qu'elle venait d'en recevoir la nouvelle par un témoin oculaire qu'il lui était interdit de nommer.
On apporta ensuite de nouveaux sorbets et on se remit à causer. Malgré le trouble et la timidité de Magnani, malgré l'enivrement et les distractions de Michel, la princesse et le marquis eurent bientôt tranquillisé ces deux jeunes gens, grâce à l'intelligente prévenance et au grand art d'être simple que possèdent les gens bien élevés quand le fond du caractère répond chez eux au charme du savoir-vivre. Ainsi, Agathe sut interroger Michel à propos des choses qu'il savait et sentait bien. De son côté, le jeune artiste fut ravi de la manière dont elle comprenait l'art, et il grava dans sa mémoire plusieurs définitions profondes qui lui échappèrent plutôt qu'elle ne les formula, tant il y eut de naturel dans son expression. En s'adressant à lui elle semblait le consulter plutôt que l'instruire, et son regard, animé d'une sympathie pénétrante, semblait chercher, dans celui de Michel, la sanction de ses opinions et de ses idées.
Magnani comprenait tout, et, s'il se hasardait rarement à prendre la parole, il était facile de lire dans sa physionomie intelligente que rien de ce qu'on disait ne dépassait la portée de son esprit. Ce jeune homme avait d'heureuses facultés qui seraient peut-être restées incultes sans sa passion romanesque. Dès le jour où il s'était épris de la princesse, il n'avait cessé d'occuper une partie de ses loisirs à lire et à s'instruire dans l'étude des œuvres d'art qu'il avait pu contempler. Il avait employé ses vacances, que les artisans appellent lamorte-saison, à parcourir à pied la Sicile et à voir les richesses que l'antiquité a semées sur cette terre, si belle d'ailleurs par elle-même. Tout en se disant qu'il était résolu à rester humble et obscur, et en se persuadant qu'il ne voulait pas déroger à la rude simplicité de sa race, il avait été poussé à s'éclairer par un instinct irrésistible.
L'entretien, devenu général, fut plein d'abandon, de charme et même d'enjouement, grâce aux saillies de Pier-Angelo et aux naïvetés de Mila. Mais ces naïvetés furent si touchantes que, loin de faire souffrir l'amour-propre de Michel en présence de la princesse, elles lui firent apparaître sous un jour nouveau les quinze ans de sa petite sœur. Il est certain qu'il n'avait pas assez tenu compte de l'immense changement qu'une année de plus apporte dans les idées d'une jeune fille de cet âge, lorsque, croyant encore avoir affaire à un enfant irréfléchi et craintif, il avait, d'un mot, cherché à ruiner toutes les espérances de son cœur. Dans chaque parole que disait Mila il y avait pourtant un progrès bien grand de l'intelligence et de la volonté, et le contraste de ce développement de l'esprit avec l'inexpérience, la candeur et l'abandon de l'âme, offrait un spectacle à la fois plaisant et attendrissant. La princesse, avec ce tact délicat que possèdent seules les femmes, faisait ressortir par ses réponses la charmante Mila, et jamais Michel, ni Magnani, ni Pier-Angelo lui-même, ne se fussent avisés auparavant du plaisir qu'on pouvait goûter à causer avec cette jeune fille.
La lune monta, blanche comme l'argent, dans le ciel pur. Agathe proposa une promenade dans les jardins. On partit ensemble; mais bientôt la princesse s'éloigna avec Magnani, dont elle prit familièrement le bras, et ils se tinrent, pendant une demi-heure, à une telle distance de leurs amis, que souvent même Michel les perdit de vue.
Ce qu'Agathe put dire et confier au jeune artisan, pendant cette promenade, qui parut si longue et si extraordinaire au jeune Michel-Angelo, nous ne le dirons point ici; nous ne le dirons même pas du tout. Le lecteur le devinera en temps et lieu.
Mais Michel ne pouvait s'en faire la moindre idée, et il était au supplice. Il n'écoutait plus le marquis, il avait besoin de contredire et de tourmenter Mila. Il railla et blâma tout bas sa toilette, et la fit presque pleurer: si bien que la petite lui dit à l'oreille: «Michel, tu as toujours été jaloux, et tu l'es dans ce moment-ci.
—Et de quoi donc? répondit-il avec amertume: de ta robe rose et de ton collier de perles?
—Non pas, dit-elle, mais de ce que la princesse témoigne de l'amitié et de la confiance à ton ami. Oh! quand nous étions enfants, je me souviens bien que tu boudais quand notre mère m'embrassait plus que toi!»
Lorsque la princesse et Magnani vinrent les rejoindre, Agathe paraissait calme et Magnani attendri. Pourtant sa noble figure était plus sérieuse encore que de coutume, et Michel remarqua que ses manières avaient subi un notable changement. Il ne paraissait plus éprouver la moindre confusion en présence d'Agathe. Lorsqu'elle lui adressait la parole, la réponse ne tremblait plus sur ses lèvres, il ne détournait plus ses regards avec effroi, et, au lieu de cette angoisse terrible qu'il avait montrée auparavant, il était calme, attentif et recueilli. On causa encore quelques instants, puis la princesse se leva pour partir. Le marquis lui offrit sa voiture. Elle la refusa. «J'aime mieux m'en aller à pied, par les sentiers, comme je suis venue, dit-elle; et, comme il me faut un cavalier quoique nous n'ayons plus d'ennemis à craindre, je prendrai le bras de Michel-Angelo.... à moins qu'il ne me le refuse!» ajouta-t-elle avec un sourire tranquille en voyant l'émotion du jeune homme.
Michel ne sut rien répondre; il s'inclina et offrit son bras. Une heure plus tôt il aurait été transporté de joie. Maintenant, son orgueil souffrait de recevoir en public une faveur que Magnani avait obtenue en particulier et comme en secret.
Pier-Angelo partit de son côté avec sa fille, à laquelle Magnani n'offrit point le bras. Tant de cérémonie courtoise n'était point dans ses habitudes. Il affectait d'ignorer la politesse par haine pour l'imitation; mais, au fond, il avait toujours des manières douces et des formes bienveillantes. Au bout de dix pas, il se trouva si près de Mila, que, naturellement, pour l'aider à se diriger dans les ruelles obscures du faubourg, il prit le coude arrondi de la jeune fille dans sa main, et la guida ainsi, en la soutenant, jusque chez elle.
Michel était parti cuirassé dans sa fierté, accusant,in petto, la princesse de caprice et de coquetterie, et bien résolu à ne pas se laisser éblouir par ses avances. Cependant, il s'avouait à lui-même qu'il ne comprenait absolument rien au dépit qu'il ressentait contre elle. Il était forcé de se dire qu'elle était d'une incomparable bonté, et que si, en effet, elle était l'obligée du vieux Pier-Angelo, elle payait sa dette avec tous les trésors de sensibilité et de délicatesse que peut renfermer le cœur d'une femme.
Mais Michel ne pouvait oublier tous les problèmes que son imagination cherchait depuis deux jours à résoudre; et la manière dont, en ce moment même, la princesse serrait son bras en marchant, comme une amante passionnée ou comme une personne nerveuse peu habituée à la marche, en était un nouveau que n'expliquait pas suffisamment la vraisemblance d'un service rendu par son père à la signora.
Il avança d'abord résolument et en silence, se disant qu'il ne parlerait point le premier, qu'il ne se sentirait point ému, qu'il n'oublierait pas que le bras de Magnani avait pu être pressé de la même façon; qu'enfin il se tiendrait sur ses gardes: car, ou la princesse Agathe était folle, ou elle cachait, sous les dehors de la vertu et de l'abattement, une coquetterie insensée.
Mais tous ces beaux projets échouèrent bientôt. La région ombragée qu'ils traversaient, parmi des terres cultivées et plantées avec soin, était une suite de petits jardins appartenant à des artisans aisés ou à des bourgeois de la ville. Un joli sentier côtoyait ces enclos, séparés seulement par des buissons, des rosiers ou des plates-bandes d'herbes aromatiques. Çà et là des berceaux de vigne jetaient une ombre épaisse sur les pas de Michel. La lune ne lui prêtait plus que des rayons obliques et incertains. Mille parfums s'exhalaient de la campagne en fleurs, et la mer bruissait au loin d'une voix amoureuse derrière les collines. Les rossignols chantaient dans les jasmins. Quelques voix humaines chantaient aussi à distance et défiaient gaiement l'écho; mais il n'y avait personne sur le sentier que suivaient Michel et Agathe. Les petits jardins étaient déserts. Michel se sentait oppressé, sa marche se ralentissait, son bras tremblait convulsivement. Une légère brise faisait flotter près de son visage le voile de la princesse, et il s'imaginait entendre des paroles mystérieuses se glisser à son oreille. Il n'osait pas se retourner pour voir si c'était le souffle d'une femme ou celui de la nuit qui le caressait de si près.
«Mon cher Michel, lui dit la princesse d'un ton calme et confiant qui le fit tomber du ciel en terre, je vous demande pardon; mais il faut que je reprenne haleine. Je n'ai guère l'habitude de marcher, et je me sens très fatiguée. Voici un banc sous une tonnelle de girofliers qui m'invite à m'asseoir cinq minutes, et je ne pense pas que les propriétaires de ce petit jardin me fissent un crime d'en profiter s'ils me voyaient.»
Michel la conduisit au banc qu'elle lui désignait, et, encore une fois ramené à la raison, il s'éloigna respectueusement de quelques pas pour aller contempler une petite fontaine dont le doux gazouillement ne put le distraire de sa rêverie.
«Oui, oui, c'était un rêve, ou bien c'est ma petite sœur Mila qui m'a donné ce baiser. Elle est railleuse et folâtre! elle eût pu m'expliquer le grand mystère du médaillon, si je l'eusse interrogée franchement et sérieusement. Sans doute il y a à tout cela une cause très naturelle dont je ne m'avise pas. N'en est-il pas toujours ainsi des causes premières? La seule qu'on ne devine pas, c'est justement la plus simple. Ah! si Mila savait avec quel danger elle se joue, et le mal dont elle pourrait préserver ma raison en me disant la vérité!... Je la presserai tellement demain qu'elle m'avouera tout!»