XXXVII.

Grand merci, mon vieux camarade. (Page 94.)Grand merci, mon vieux camarade. (Page 94.)

—Je n'ai point cet honneur-là, dit le majordome un peu décontenancé; cependant, j'ai eu la satisfaction de m'assurer que je n'étais point issu d'une race vile: j'ai eu des ascendants mâles assez honorables dans le clergé et l'industrie.

—Je vous en fais mon compliment sincère, dit Michel avec ironie; quant à moi, je n'ai jamais songé à demander à mon père si nous avions eu des ascendants peintres d'enseignes, sacristains ou majordomes; j'avoue même que cela m'est parfaitement indifférent, et que je n'ai jamais eu qu'une préoccupation à cet égard, c'est de devoir mon illustration à moi-même et de me créer mes armoiries avec une palette et des pinceaux.

—A la bonne heure, répondit le marquis, c'est une noble ambition; tu voudrais être la souche d'une race illustre dans les arts, et acquérir ta noblesse au lieu de la laisser perdre, comme font tant de pauvres sires indignes d'un grand nom. Mais trouverais-tu mauvais d'avance que tes descendants fussent fiers de porter le tien?

—Oui, monsieur le marquis, je trouverais cela mauvais, si mes descendants étaient des ignorants et des sots.

—Mon ami, reprit le marquis avec un grand calme, je sais fort bien que la noblesse est dégénérée en tous pays, et je n'ai pas besoin de te dire qu'elle est d'autant moins pardonnable qu'elle avait plus d'illustration à porter et de grandeur à soutenir. Mais en sommes-nous à faire le procès à telle ou telle caste de la société, et avons-nous à nous occuper ici du plus ou moins de mérite des individus qui la composent? Ce qui pouvait être intéressant, et même utile pour nous tous, dans une discussion de ce genre, c'était l'examen de l'institution en elle-même. Veux-tu me dire tes idées, Michel, et si tu blâmes ou si tu approuves les distinctions établies entre les hommes?

—Je les approuve, dit Michel sans hésiter, car j'aspire moi-même à me distinguer; mais je désavoue tout principe d'hérédité dans ces distinctions.

—Tout principe d'hérédité? reprit le marquis. En tant que fortune et pouvoir, je le conçois. C'est une idée française, une idée hardie...; elles me plaisent, cesidées-là! Mais, en tant que gloire désintéressée, en tant que pur honneur..., veux-tu me permettre de te faire quelques questions, mon enfant?

Il l'éleva au niveau de la tête du premier portrait. (Page 98.)Il l'éleva au niveau de la tête du premier portrait. (Page 98.)

«Supposons que Michel-Ange Lavoratori ici présent soit né il y a seulement deux ou trois cents ans. Supposons qu'il ait été l'émule de Raphaël ou de Titien, et qu'il ait laissé un nom digne de rivaliser avec ces noms magnifiques. Je suppose encore que ce palais où nous voici lui ait appartenu, et qu'il soit resté l'héritage de ses descendants. Supposons enfin que tu sois le dernier rejeton de cette famille et que tu ne cultives point l'art de la peinture. Tes inclinations t'ont poussé vers une autre profession, peut-être même n'as-tu aucune profession; car tu es riche, les nobles travaux de ton illustre aïeul t'ont constitué une fortune que ses descendants t'ont transmise fidèlement. Tu es ici chez toi, dans la galerie de peinture où tes ancêtres sont venus successivement prendre place. De plus, tu connais leur histoire à tous. Elle a été consignée dans des manuscrits qui se sont conservés et continués avec soin dans ta famille.

«J'entre ici, moi, enfant ramassé sur les marches d'un hospice, supposons cela encore. J'ignore le nom de mon père et jusqu'à celui de l'infortunée qui m'a donné le jour. Je ne tiens à rien sur la terre dans le passé, et, né d'hier, je contemple avec surprise cette succession d'aïeux qui te fait vivre depuis bientôt trois siècles. Je t'interroge avec stupeur, et même je me sens porté à te railler un peu de vivre ainsi avec les morts et par les morts, et je doute que cette postérité brillante ne se soit pas un peu détériorée en route.

«Tu me réponds en me montrant avec orgueil le chef de ta race, le célèbre Michel-Ange Lavoratori, qui, de rien, était devenu un grand homme, et dont le souvenir ne sera jamais perdu. Puis, tu m'apprends un fait dont je m'émerveille: c'est que les fils et les filles de ce Michel, pleins de vénération pour la mémoire de leur père, ont voulu être aussi des artistes. L'un a été musicien, l'autre graveur, un troisième peintre. S'ils n'ont pas reçu du ciel les mêmes dons que leur père, ils ont du moins conservé dans leur âme et transmis à leurs enfants le respect et l'amour de l'art. Ceux-ci, à leur tour, ont agi de même, et tous ces portraits, toutes ces devises, toutes ces biographies, que tu me montres et m'expliques, m'offrent le spectacle de plusieurs générations d'artistesjaloux de ne point déroger à leur profession héréditaire. Certes, parmi tous ces postulants à la gloire, quelques-uns seulement ont mérité grandement le nom qu'ils portaient. Le génie est une exception, et tu m'as bientôt montré le petit nombre d'artistes remarquables qui ont continué par eux-mêmes la gloire de ta race. Mais ce petit nombre a suffi pour retremper votre sang généreux et pour entretenir dans les idées des générations intermédiaires un certain feu, une certaine fierté, une certaine soif de grandeur qui pourra encore produire des sujets distingués.

«Pourtant, moi, bâtard, isolé dans l'abîme des temps (je continue mon apologue), contempteur naturel de toutes les illustrations de famille, je cherche à rabaisser ton orgueil. Je souris d'un air de triomphe quand tu m'avoues que tel ou tel aïeul, dont le portrait me frappe par son air candide, n'a jamais été qu'un pauvre génie, une cervelle étroite; que tel autre, dont je n'aime point le costume débraillé et la moustache hérissée, fut un mauvais sujet, un fou ou un fanatique; enfin, je te donne à entendre que tu es un artiste dégénéré, parce que tu n'as point hérité du feu sacré, et que tu t'es endormi dans un douxfar niente, en contemplant la vie fructueuse de tes pères.

«Alors tu me réponds; et permets que je place dans ta bouche quelques paroles qui ne me paraissent pas dénuées de sens:

«Je ne suis rien par moi-même; mais je serais moins encore si je ne tenais à un passé respectable. Je me sens accablé par l'apathie naturelle aux âmes privées d'inspiration, mais mon père m'a enseigné une chose qui de son sang a passé dans le mien: c'est que j'étais d'une race distinguée, et que si je ne pouvais rien faire pour raviver son éclat, je devais, du moins, m'abstenir des goûts et des idées qui pouvaient le ternir. A défaut de génie, j'ai le respect de la tradition de famille, et, ne pouvant m'enorgueillir de moi-même, je répare le tort que ma nullité pourrait faire à mes aïeux en leur rendant une sorte de culte. Je serais cent fois plus coupable si, me targuant de mon ignorance, je brisais leurs images et profanais leur souvenir par des airs de mépris. Renier son père parce qu'on ne peut l'égaler est le fait d'un sot ou d'un lâche. Il y a de la piété, au contraire, à invoquer son souvenir pour se faire pardonner de valoir moins que lui; et les artistes que je fréquente et auxquels je ne puis montrer mes œuvres, m'écoutent, du moins, avec intérêt, quand je leur parle de celles de mes aïeux.»

«Voilà ce que tu me répondrais, Michel, et crois-tu que cela serait sans effet sur moi? Il me semble que, si j'étais ce pauvre enfant abandonné que j'ai supposé, je tomberais dans une grande tristesse et que j'accuserais le sort de m'avoir jeté seul, et, pour ainsi dire,irresponsablesur la terre!

«Mais pour te conter un apologue moins lourd et plus conforme à ton imagination d'artiste, en voici un que tu interrompras, dès le premier mot, si tu le connais déjà... On a attribué le fait à plusieurs personnages taillés sur le type de don Juan, et, comme les vieilles histoires se rajeunissent en traversant les générations, on l'a attribué, dans ces derniers temps, à César de Castro Reale,Il Destatore, ce fameux bandit, qui n'était un homme ordinaire ni dans le bien, ni dans le mal.

«A Palerme, dans le temps où il cherchait à s'étourdir dans de folles ivresses, incertain s'il parviendrait à s'abrutir, ou s'il se déciderait à lever l'étendard de la révolte, on raconte qu'il alla visiter, un soir, un antique palais qu'il venait de perdre au jeu, et qu'il voulait revoir une dernière fois avant d'en sortir pour n'y jamais rentrer. C'était le dernier débris de sa fortune, et le seul, peut-être, qui lui causât un regret; car c'est là qu'il avait passé ses jeunes années, là que ses parents étaient, là, enfin, que les portraits de ses ancêtres étaient plongés dans la poussière d'un long oubli.

«Il y vint donc pour signifier à son intendant de recevoir, dès le lendemain, comme le possesseur de ce manoir, le seigneur qui l'avait gagné sur un coup de dé.

—Quoi! dit cet intendant, qui avait, comme messire Barbagallo, le respect des traditions et des portraits de famille: vous avez tout joué, même la tombe de votre père, même les portraits de vos ancêtres?

«Tout joué et tout perdu, répondit Castro-Reale avec insouciance. Pourtant, il est quelques objets que je suis en mesure de racheter, et que mon vainqueur au jeu ne me fera pas marchander. Voyons-les donc, ces portraits de famille! Je ne me les rappelle plus. Je les ai admirés dans un temps où je ne m'y connaissais pas. S'il en est quelques-uns qui aient du mérite, je les marquerai pour m'en arranger ensuite avec leur nouveau possesseur. Prends un flambeau, et suis-moi.

«L'intendant, ému et tremblant, suivit son maître dans la galerie sombre et déserte. Castro-Reale marchait le premier avec une assurance hautaine; mais on dit que, pour se donner du stoïcisme ou de l'insouciance jusqu'au bout, il avait bu d'une manière immodérée en arrivant dans son château. Il poussa lui-même la porte rouillée, et voyant que le vieux majordome tenait le flambeau d'une main vacillante, il le prit dans la sienne et l'éleva au niveau de la tête du premier portrait qui s'offrait à l'entrée de la galerie. C'était un fier guerrier armé de pied en cap, avec une large fraise de dentelle de Flandre sur sa cuirasse de fer. Tiens!.... le voici, Michel! car ces mêmes tableaux, qui jouent un rôle dans mon récit, ils sont tous devant tes yeux; ce sont les mêmes qu'on m'a envoyés de Palerme comme au dernier héritier de la famille.»

Michel regarda le vieux guerrier, et fut frappé de sa mâle figure, de sa rude moustache et de son air sévère.

«Eh bien, Excellence, dit-il, cette tête peu enjouée et peu bénigne fit rentrer ledissolutoen lui-même, sans doute?

—D'autant plus, poursuivit le marquis, que cette tête s'anima, fit rouler ses yeux courroucés sous leurs sombres orbites, et prononça ces mots d'une voix sépulcrale: «Je ne suis pas content de vous!» Castro-Reale frissonna et recula d'épouvante; mais, se croyant la dupe de sa propre imagination, il passa au portrait suivant et le regarda au visage avec une insolence qui tenait un peu du délire. C'était une antique et vénérable abbesse des Ursulines de Palerme, une arrière grand'tante, morte en odeur de sainteté. Tu peux la regarder, Michel; la voilà sur la droite, avec son voile, sa croix d'or, sa figure jaune et ridée comme du parchemin, son œil pénétrant et plein d'autorité. Je ne pense pas qu'elle te dise rien; mais, lorsque Castro-Reale éleva la bougie jusqu'à elle, elle cligna des yeux comme éblouie de cette clarté soudaine, et lui dit d'une voix stridente: «Je ne suis pas contente de vous!»

«Cette fois le prince eut peur; il se retourna vers l'intendant, dont les genoux se choquaient l'un contre l'autre. Mais, résolu de lutter encore contre les avertissements du monde surnaturel, il s'adressa brusquement à un troisième portrait, à celui du vieux magistrat que tu vois à côté de l'abbesse. Il posa la main sur le cadre, n'osant trop regarder son manteau d'hermine qui se confond avec une longue barbe blanche; mais il essaya de le secouer en lui disant: «Et vous?»

«Ni moi non plus,» répondit le magistrat du ton accablant d'un juge qui prononce une sentence de mort.

«Castro-Reale laissa, dit-on, tomber son flambeau, et, ne sachant ce qu'il faisait, trébuchant à chaque pas, il gagna le fond de la galerie, tandis que le pauvre majordome, transi de peur, se tenait éperdu à la porte par où ils venaient d'entrer, n'osant ni le suivre, ni l'abandonner. Il entendait son maître courir dans les ténèbres, d'un pas inégal et précipité, heurtant les meubles et murmurant des imprécations; et il entendait aussi chaque portrait l'apostropher, au passage, de ces mots terribles et monotones: «Ni moi non plus!... Ni moi non plus!... Ni moi non plus!...» Les voix s'affaiblissaient en se perdant une à une dans la profondeur de la galerie; mais toutes répétaient clairement la sentence fatale, et Castro-Reale ne put échapper à cette longue malédiction dont aucun de ses ancêtres ne le dispensa. Il demeura bien longtemps, à ce qu'il paraît, à gagner la porte du fond. Quand il l'eut franchie et refermée avec violence derrière lui, comme s'il se fût cru poursuivi par des spectres, tout rentra dans le silence; et je ne sache pas que, depuis ce jour-là, les portraits qui sont ici aient jamais repris la parole.»

—Dites le reste, dites le reste, Excellence! s'écria Fra-Angelo qui avait écouté cette histoire avec des yeux brillants et la bouche entr'ouverte; car, malgré son intelligence et l'instruction qu'il avait acquise, l'ex-bandit de l'Etna était trop moine et trop Sicilien pour n'y pas ajouter foi jusqu'à un certain point; dites que, depuis ce moment là, ni l'intendant du palais de Castro-Reale, ni aucun habitant du pays de Palerme n'a jamais revu le prince de Castro-Reale. Il y avait, au bout de cette galerie, un pont-levis qu'on l'entendit franchir, et, comme on trouva son chapeau à plumes flottant sur l'eau, on présuma qu'il s'y était noyé, bien qu'on cherchât vainement son corps.

—Mais la leçon eut un effet plus salutaire, ajouta le marquis. Il s'enfuit dans la montagne, y organisa des partisans, et y combattit dix ans pour sauver ou du moins venger son pays. Fausse ou vraie, l'aventure eut cours assez longtemps, et le nouveau possesseur de Castro-Reale y crut, au point de ne vouloir pas garder ces terribles portraits de famille et de mes les envoyer sur-le-champ.

—Je ne sais si l'histoire est bien certaine, reprit Fra-Angelo. Je n'ai jamais osé le demander au prince; mais il est certain que la résolution qu'il prit de se faire partisan lui vint dans le manoir de ses ancêtres, la dernière fois qu'il alla le visiter. Il est certain aussi qu'il y éprouva de violentes émotions, et qu'il n'aimait point qu'on lui parlât de ses aïeux. Il est certain encore que sa raison n'a jamais été bien saine depuis ce moment-là, et que, souvent, je l'ai entendu qui disait dans ses jours de chagrin: «Ah! j'aurais dû me brûler la cervelle en franchissant le pont-levis de mon château pour la dernière fois.»

—Voilà certainement, dit Michel, tout ce qu'il y a de vrai dans ce conte fantastique. N'importe! Quoiqu'il n'y ait pas la moindre relation entre ces personnages illustres et mon humble naissance, et bien que je ne sache pas avoir à me rien reprocher vis-à-vis d'eux, je serais un peu ému, ce me semble, s'il me fallait passer la nuit, seul, dans cette galerie.

—Moi, dit Pier-Angelo sans fausse honte, je ne crois pas un mot de l'histoire; et pourtant monsieur le marquis me donnerait sa fortune, et son palais avec, que je n'en voudrais pas à la condition de rester seul une heure, après le soleil couché, avec madame l'abbesse, monseigneur le grand-justicier, et tous les illustres militaires et religieux qui sont ici. Les domestiques ont plus d'une fois essayé de m'y enfermer pour se divertir; mais je ne m'y laissais pas prendre, car j'aurais plutôt sauté par les fenêtres.

—Et que conclurons-nous de la noblesse à propos de tout cela? dit Michel en s'adressant au marquis.

—Nous en conclurons, mon enfant, répondit M. de la Serra, que la noblesse privilégiée est une injustice, mais que les traditions et les souvenirs de famille ont beaucoup de force, de poésie et d'utilité. En France, on a cédé à un beau mouvement en invitant la noblesse à brûler ses titres, et elle a accompli un devoir de savoir-vivre et de bon goût en consommant l'holocauste; mais, ensuite, on a brisé des tombes, exhumé des cadavres, insulté jusqu'à l'image du Christ, comme si l'asile des morts n'était pas sacré, et comme si le fils de Marie était le patron des grands seigneurs et non celui des pauvres et des petits. Je pardonne à tous les délires de cette révolution, et je les comprends peut-être mieux que ceux qui vous en ont parlé, mon jeune ami; mais je sais aussi qu'elle n'a pas été une philosophie bien complète et bien profonde, et que, par rapport à l'idée de noblesse, comme par rapport à toutes les autres idées, elle a su détruire plus qu'édifier, déraciner mieux que semer. Laissez-moi vous dire encore un mot à ce sujet, et nous irons prendre des glaces au grand air, car je crains que tous ces trépassés ne vous ennuient et ne vous attristent.

BIANCA.

—Tenez, Michel, poursuivit M. de la Serra en prenant la main de Pier-Angelo dans sa main droite et celle de Fra-Angelo dans sa main gauche: tous les hommes sont nobles! Et je parierais ma tête que la famille Lavoratori vaut celle de Castro-Reale. Si l'on juge des morts d'après les vivants, voici, certes, deux hommes qui ont dû avoir pour ancêtres des gens de bien, des hommes de tête et de cœur, tandis que leDestatore, mélange de grandes qualités et de défauts déplorables, tour à tour prince et bandit, dévot repentant et suicidé désespéré, a, certes, donné bien des démentis formels à la noblesse des fiers personnages dont l'effigie nous entoure. Si vous êtes riche un jour, Michel, vous commencerez une galerie de famille sans vous en apercevoir, car vous peindrez ces deux belles têtes de votre père et de votre oncle, et vous ne les vendrez jamais.

—Et celle de sa sœur! s'écria Pier-Angelo, il ne l'oubliera pas non plus, car elle servira de preuve, un jour, que notre génération n'était pas désagréable à voir.

—Eh bien, ne trouvez-vous pas, reprit le marquis en s'adressant toujours à Michel, qu'il y a pour vous une chose, bien regrettable? C'est que vous n'ayez pas le portrait et que vous ne sachiez pas l'histoire du père de votre père et de votre oncle?

—C'était un brave homme! s'écria Pier-Angelo; il avait servi comme soldat, il fut ensuite bon ouvrier, et je l'ai connu bon père.

—Et son frère était moine comme moi, dit Fra-Angelo. Il fut pieux et sage; son souvenir m'a beaucoup influencé quand j'hésitais à prendre le froc.

—Voyez l'influence des souvenirs de famille! dit le marquis. Mais votre grand-père et votre grand-oncle, mes amis, qu'étaient-ils?

—Quant à mon grand-oncle, répondit Pier-Angelo, je ne sais s'il a jamais existé. Mais mon grand-père était paysan.

—Comment vécut-il?

—On me l'a dit dans mon enfance probablement, mais je ne m'en souviens pas.

—Et votre bisaïeul?

—Je n'en ai jamais entendu parler.

—Ni moi non plus, répondit Fra-Angelo; j'ai quelque vague souvenir que nous avons eu un trisaïeul marin, et des plus braves. Mais son nom m'a échappé. Le nom de Lavoratori ne date pour nous que de deux générations. C'est un sobriquet comme la plupart des noms plébéiens. Il marque la transition du métier dans notre famille, lorsque, de paysan de la montagne, notre grand-père passa à l'emploi d'artisan de la ville. Notre grand-père s'appelait Montanari: c'était un sobriquet aussi; son grand-père s'appelait autrement, sans doute. Mais là commence pour nous la nuit éternelle, et notre généalogie se plonge dans un oubli qui équivaut au néant.

—Eh bien, reprit M. de la Serra, vous venez de résumer toute l'histoire du peuple dans l'exemple de votre lignée. Deux ou trois générations sentent un lien entre elles; mais toutes celles qui ont précédé et toutes celles qui suivront leur sont à jamais étrangères. Est-ce que vous trouvez cela juste et digne, mon cher Michel? N'est-ce pas une sorte de barbarie, un état sauvage, un mépris révoltant de la race humaine, que cet oubli complet du passé, cette insouciance de l'avenir, et cette absence de solidarité pour les générations intermédiaires?

—Vous avez raison, et je vous comprends, monsieur le marquis, répondit Michel. L'histoire de chaque famille est celle du genre humain, et quiconque sait l'une sait l'autre. Certes, l'homme qui connaît ses aïeux, et qui, dès l'enfance, puise dans l'examen de leurs existences successives une série d'exemples à suivre ou à éviter, porte, pour ainsi dire, la vie humaine plus intense et pluscomplète dans son sein que celui qui ne se rattache qu'à deux ou trois ombres vagues et insaisissables du passé. C'est donc un grand privilège social que la noblesse d'origine; si elle impose de grands devoirs, elle fournit en principe de grandes lumières et de grands moyens. L'enfant qui épelle la connaissance du bien et du mal dans des livres écrits avec le propre sang qui coule dans ses veines, et dans les traits de ces visages peints qui lui retracent sa propre image comme des miroirs où il aime à se retrouver lui-même, devrait toujours être un grand homme, ou au moins, comme vous le disiez, un homme épris de la vraie grandeur, ce qui est une vertu acquise à défaut de vertu innée. Je comprends maintenant ce qu'il y a de vrai et de bon dans ce principe d'hérédité qui rend les générations solidaires les unes des autres. Ce qu'il y a de funeste, je ne vous le rappellerai pas, vous le savez mieux que moi.

—Ce qu'il y a de funeste, je vais le dire moi-même, reprit le marquis; c'est que la noblesse soit une jouissance exclusive et que toutes les familles humaines n'y aient point part; c'est que les distinctions établies reposent sur un faux principe, et que le paysan héros ne soit pas illustré et inscrit dans l'histoire comme le héros patricien; c'est que les vertus domestiques de l'artisan ne soient pas enregistrées dans un livre toujours ouvert à sa postérité; c'est que la vertueuse et pauvre mère de famille, belle et chaste en vain, ne laisse pas son nom et son image sur les murs de son pauvre réduit; c'est que ce réduit du pauvre ne soit pas même un refuge assuré à ses descendants; c'est que tous les hommes ne soient pas riches et libres, afin de pouvoir consacrer des monuments, des pensées et des œuvres d'art à la religion de leur passé; c'est enfin que l'histoire de la race humaine n'existe pas, et ne se rattache qu'à quelques noms sauvés de l'oubli, qu'on appelle des noms illustres, sans songer qu'à de certaines époques des nations entières s'illustrèrent sous l'influence du même fait et de la même idée.

»Qui nous dira les noms de tous les enthousiastes et de tous les cœurs généreux qui jetèrent la bêche ou la houlette pour aller combattre les infidèles? Tu as des ancêtres parmi ceux-là, sans doute, Pier-Angelo, et tu n'en sais rien! Ceux de tous les moines sublimes qui prêchèrent la loi de Dieu à de barbares populations? Tes oncles sont là aussi, Fra-Angelo, et tu n'en sais rien non plus! Ah! mes amis, que de grands cœurs éteints à jamais, que de nobles actions ensevelies sans profit pour les vivants d'aujourd'hui! Que cette nuit impénétrable du passé est triste et fatale pour le peuple, et que je souffre de songer que vous êtes issus probablement du sang des martyrs et des braves sans que vous puissiez retrouver la moindre trace de leur passage sur vos sentiers! Tandis que moi, qui ne vous vaux point, je puis apprendre de maître Barbagallo quel oncle me naquit et me mourut ce mois-ci, il y a cinq cents ans! Voyez! d'un côté l'abus extravagant de cette religion patricienne, de l'autre l'horreur d'une tombe immense, qui dévore pêle-mêle les os sacrés et les os impurs de la plèbe! L'oubli est un châtiment qui ne devrait frapper que les hommes pervers, et pourtant, dans nos orgueilleuses familles, il ne frappe personne; tandis que dans les vôtres il envahit les plus grandes vertus! L'histoire est confisquée à notre profit, et vous autres, vous ne semblez pas tenir à l'histoire, qui est votre ouvrage plus que le nôtre, cependant!

—Eh bien, dit Michel ému des idées et des sentiments du marquis, vous m'avez fait concevoir, pour la première fois, l'idée de noblesse. Je la plaçais dans quelques personnalités glorieuses qu'il fallait isoler de leur lignée. Maintenant, je conçois des pensées généreuses et fières, se succédant pour les générations, les rattachant les unes aux autres, et tenant autant de compte des humbles vertus que des actions éclatantes. C'est juger comme Dieu pèse, monsieur le marquis, et, si j'avais l'honneur et le chagrin d'être noble (car c'est un lourd fardeau pour qui le comprend), je voudrais voir et penser comme vous!

—Je t'en remercie, répondit M. de la Serra en lui prenant la main et en l'emmenant sur la terrasse de son palais.» Fra-Angelo et Pier-Angelo se regardèrent avec attendrissement; l'un et l'autre avaient compris toute la portée des idées du marquis, et ils se sentaient grandis et fortifiés par ce nouvel aspect qu'il venait de donner à la vie collective et à la vie individuelle. Quant à maître Barbagallo, il avait écouté cela avec un respect religieux, mais il n'y avait absolument rien compris; et il s'en allait, se demandant à lui-même comment on pouvait être noble sans palais, sans parchemins, sans armoiries, et surtout sans portraits de famille. Il en conclut que la noblesse ne pouvait se passer de richesse: merveilleuse découverte qui le fatigua beaucoup.

A ce moment-là, tandis que le bec d'un grand pélican de bois doré qui servait d'aiguille à une horloge monumentale, dans la galerie du palais de la Serra, marquait quatre heures de l'après-midi, les cinq ou six montres à répétition du Piccinino lui semblaient en retard, tant il attendait impatiemment l'arrivée de Mila. Il allait de la montre anglaise à la montre de Genève, dédaignant la montre de Catane qu'il aurait pu se procurer avec son argent (car les Catanais sont horlogers comme les Genevois), et de celle qui était entourée de brillants à celle qui était ornée de rubis. Amateur de bijoux, il ne prélevait sur le butin de ses hommes que les objets d'une qualité exquise. Personne ne savait donc mieux l'heure que lui, qui savait si bien la mettre à profit, et disposer avec méthode l'emploi du temps pour faire marcher ensemble la vie d'étude et de recueillement, la vie d'aventures, d'intrigues et de coups de main, enfin la vie de plaisir et de volupté qu'il ne pouvait et ne voulait savourer qu'en cachette.

Ardent jusqu'au despotisme dans l'impatience, autant il aimait à faire attendre les autres et à les inquiéter par d'habiles lenteurs, autant il était incapable d'attendre lui-même. Cette fois pourtant, il avait cédé à la nécessité de venir le premier au rendez-vous. Il ne pouvait compter que Mila aurait le courage de l'attendre, et même celui d'entrer chez lui, s'il n'allait pas lui-même à sa rencontre. Il y alla plus de dix fois, et revint sur ses pas avec humeur, n'osant se hasarder hors du chemin couvert qui bordait son jardin, et craignant, s'il rencontrait quelqu'un, d'avoir l'air d'être occupé d'un désir ou d'un projet quelconque. La principale science de l'arrangement de sa vie consistait à se montrer toujours calme et indifférent aux gens paisibles, toujours distrait et préoccupé aux gens affairés.

Enfin, lorsque Mila parut au haut du sentier vert qui descendait en précipice vers son verger, il était véritablement en colère contre elle, car elle était en retard d'un quart d'heure, et, parmi les belles filles de la montagne, grâce au discernement ou aux séductions du Piccinino, il n'en était pas une qui, dans une affaire d'amour, l'eût jamais laissé venir au rendez-vous le premier. Le cœur sauvage du bandit était donc agité d'une sombre fureur; il oubliait qu'il n'avait point affaire à une maîtresse, et il s'avança vers Mila d'un air impérieux, prit la bride de sa monture, et, soulevant la jeune fille dans ses bras dès qu'elle fut devant la porte du jardin, il la fit glisser à terre en serrant son beau corps avec une sorte de violence.

Mais Mila, entr'ouvrant les plis de sa double mante de mousseline, et le regardant avec surprise: «Sommes-nous donc déjà en danger, seigneur? lui dit-elle, ou croyez-vous donc que je me sois fait suivre par quelqu'un? Non, non! Voyez, je suis seule, je suis venue avec confiance, et vous n'avez pas sujet d'être mécontent de moi.»

Le Piccinino rentra en lui-même en regardant Mila. Elle avait mis ingénument sa parure du dimanche pour se présenter devant son protecteur. Son corsage de velours pourpre laissait voir un second corset bleu-pâle, brodé et lacé avec goût. Un léger réseau de fil d'or, à la mode du pays, retenait sa splendide chevelure, et, pour préserver sa figure et sa toilette de l'ardeur du soleil, elle s'était couverte de lamantellina, grand et légervoile blanc qui enveloppe la tête et toute la personne, quand elle est jetée avec art et portée avec aisance. La vigoureuse mule du Piccinino, sellée d'un siége plat en velours garni de clous dorés, sur lequel une femme pouvait facilement s'asseoir de côté, était haletante et enflammée, comme si elle eût été fière d'avoir porté et sauvé de tout péril une si belle amazone. On voyait bien, à son flanc baigné d'écume, que la petite Mila ne l'avait pas ménagée, ou qu'elle s'était confiée bravement à son ardeur. La course avait été périlleuse pourtant: des arêtes de laves à gravir, des torrents à traverser, des précipices à côtoyer; la mule avait pris le plus court. Elle avait grimpé et sauté comme une chèvre. Mila, voyant sa force et son adresse, n'avait pu, malgré son anxiété, se défendre de ce plaisir mystérieux et violent que les femmes trouvent dans le danger. Elle était fière d'avoir senti le courage physique s'éveiller en elle avec le courage moral; et, tandis que le Piccinino admirait l'éclat de ses yeux et de ses joues animées par la course, elle, ne songeant qu'aux mérites de la mule blanche, se retourna pour lui donner un baiser sur les naseaux, en lui disant: «Tu serais digne de porter le pape!»

Le brigand ne put s'empêcher de sourire, et il oublia sa colère.

—Chère enfant, dit-il, je suis heureux que ma bonne Bianca vous plaise, et maintenant je crois qu'elle serait digne de manger dans une auge d'or, comme le cheval d'un empereur romain. Mais venez vite, je ne voudrais pas qu'on vous vît entrer ici.»

Mila doubla le pas avec docilité, et, quand le bandit lui eut fait traverser son jardin après en avoir fermé la porte à double tour, elle se laissa conduire dans sa maison, dont la fraîcheur et la propreté la charmèrent.

«Êtes-vous donc ici chez vous, seigneur? demanda-t-elle au Piccinino.

—Non, répondit-il. Nous sommes chez Carmelo Tomabene, comme je vous l'ai dit; mais il est mon obligé et mon ami, et j'ai chez lui une chambre où je me retire quelquefois, quand j'ai besoin de repos et de solitude.»

Il lui fit traverser la maison qui était arrangée et meublée rustiquement, mais avec une apparence d'ordre, de solidité et de salubrité qu'ont rarement les habitations des paysans enrichis. Au fond de la galerie de ventilation qui traversait l'étage supérieur, il ouvrit une double porte dont la seconde était garnie de lames de fer, et introduisit Mila dans cette tour tronquée qu'il avait incorporée pour ainsi dire à son habitation, et dans laquelle il s'était mystérieusement créé un boudoir délicieux.

Aucune princesse n'en avait un plus riche, plus parfumé et orné d'objets plus rares. Aucun ouvrier n'y avait pourtant mis la main. Le Piccinino avait lui-même caché les murailles sous des étoffes de soie d'Orient brochées d'or et d'argent. Le divan de satin jaune était couvert d'une grande peau de tigre royal dont la tête fit d'abord peur à la jeune fille; mais elle se familiarisa bientôt jusqu'à toucher sa langue de velours écarlate, ses yeux d'émail, et à s'asseoir sur ses flancs rayés de noir. Puis elle promena ses regards éblouis sur les armes brillantes, sur les sabres turcs ornées de pierreries, sur les pipes à glands d'or, sur les brûle-parfums, sur les vases de Chine, sur ces mille objets d'un goût, d'un luxe, ou d'une étrangeté qui souriaient à son imagination, comme les descriptions de palais enchantés dont elle était remplie.

«C'est encore plus incompréhensible et plus beau que tout ce que j'ai vu au palais Palmarosa, se disait-elle, et certainement ce prince-ci est encore plus riche et plus illustre. C'est quelque prétendant à la couronne de Sicile, qui vient travailler en secret à la chute du gouvernement napolitain.» Qu'eût pensé la pauvre fille, si elle eût connu la source de ce luxe de pirate?

Tandis qu'elle regardait toutes choses avec l'admiration naïve d'un enfant, le Piccinino, qui avait fermé la porte au verrou et baissé le store chinois de la croisée, se mit à regarder Mila avec une surprise extrême. Il s'était attendu à la nécessité de lui débiter les plus incroyables histoires, les plus audacieux mensonges, pour la décider à le suivre dans son repaire, et la facilité de son succès commençait déjà à l'en dégoûter. Mila était bien la plus belle créature qu'il eût encore jamais vue; mais sa tranquillité était-elle de l'audace ou de la stupidité? Une fille si désirable pouvait-elle ignorer à ce point l'émotion que devaient produire ses charmes? Une fille si jeune pouvait-elle braver un tête-à-tête de ce genre, sans éprouver seulement un moment de crainte et d'embarras?

Le Piccinino, remarquant qu'elle avait au doigt une fort belle bague, et croyant suivre le fil de ses pensées en observant la direction de ses regards, lui dit en souriant: «Vous aimez les bijoux, ma chère Mila, et, comme toutes les jeunes filles, vous préférez encore la parure à toutes les choses de ce bas monde. Ma mère m'a laissé quelques joyaux de prix, qui sont là dans cette cassette de lapis, à côté de vous. Voulez-vous les regarder?

—S'il n'y a pas d'indiscrétion, je le veux bien, répondit Mila.»

Carmelo prit la cassette, la plaça sur les genoux de la jeune fille, et, s'agenouillant lui-même devant elle sur le bord de la peau de tigre, il étala sous ses yeux une masse de colliers, de bagues, de chaînes, d'agrafes, entassés dans la cassette avec une sorte de mépris superbe pour tant d'objets précieux, dont les uns étaient des chefs-d'œuvre de ciselure ancienne, les autres des trésors pour la beauté des pierres et la grosseur des diamants.

«Seigneur, dit la jeune fille en promenant ses doigts curieux sur toutes ces richesses, tandis que le Piccinino attachait sur elle à bout portant ses yeux secs et enflammés, vous n'avez pas assez de respect pour les bijoux de madame votre mère. La mienne ne m'a laissé que quelques rubans et une paire de ciseaux à branches d'argent, que je conserve comme des reliques, et qui sont rangés et serrés dans mon armoire avec grand soin. Si nous en avions le temps, avant l'arrivée de ce maudit abbé, je vous mettrais cette cassette en ordre.

—Ne prenez pas cette peine, dit le Piccinino; d'ailleurs le temps nous manquerait. Mais vous avez celui de puiser là tout ce qu'il vous plaira de garder.

—Moi? dit Mila en riant et en replaçant la cassette sur la table de mosaïque; qu'en ferais-je? Outre que j'aurais honte, moi, pauvre fileuse de soie, de porter les bijoux d'une princesse, et que vous ne devez donner ceux de votre mère qu'à la femme qui sera votre fiancée, je serais fort embarrassée de tous ces joujoux incommodes. J'aime les bijoux pour les voir, un peu aussi pour les toucher, comme les poules retournent, dit-on, avec leurs pattes, ce qui brille par terre. Mais j'aime mieux les voir au cou et aux bras d'une autre qu'aux miens. Je trouverais cela si gênant, que si j'en possédais, je ne m'en servirais jamais.

—Et le plaisir de posséder, vous le comptez donc pour rien? dit le bandit stupéfait du résultat de son épreuve.

—Posséder ce dont on n'a que faire me semble un grand embarras, dit-elle; et, à moins que ce ne soit un dépôt, je ne comprends pas qu'on surcharge sa vie de ces niaiseries.

—Voici pourtant une belle bague! dit le Piccinino en lui baisant la main.

—Oh! monseigneur, dit la jeune fille en retirant sa main d'un air fâché, êtes-vous digne de baiser cette bague?... Pardon, si je vous parle ainsi, mais c'est qu'elle n'est pas à moi, voyez-vous, et que je dois la rendre ce soir à la princesse Agathe, qui m'avait chargée de la reprendre chez le bijoutier.

—Je parie, dit le Piccinino en examinant toujours Mila avec défiance et suspicion, que la princesse Agathe vous comble de présents et que c'est à cause de cela que vous dédaignez les miens!

—Je ne dédaigne rien ni personne, répondit Mila; et quand la princesse Agathe jette une aiguille à tapisserie ou un bout de soie, je les ramasse et les gardecomme des reliques. Mais si elle voulait me combler de riches présents, je la prierais de les garder pour ceux qui en ont besoin. Je dois pourtant dire la vérité: elle m'a donné un beau médaillon où j'ai mis des cheveux de mon frère. Mais je le cache, car je n'aimerais pas à me parer autrement que ma condition ne le comporte.

—Dites-moi, Mila, reprit le Piccinino après un instant de silence, vous n'avez donc plus peur?

—Non, seigneur, répondit-elle avec assurance; depuis que je vous ai aperçu dans le chemin, auprès de cette maison, la peur m'a quittée. Jusque-là, je vous avoue que je tremblais fort, que je ne sais pas trop comment j'ai fait la route, et que derrière chaque buisson je croyais voir la tête de cet affreux abbé. Quand j'ai vu que la bonne Bianca me conduisait si loin, quand j'ai enfin aperçu cette tour et ces arbres: Mon Dieu! me disais-je, si mon protecteur n'avait pu s'y rendre! si ce méchant abbé, qui est capable de tout, l'avait fait prendre par lescampieri, ou assassiner en chemin, que deviendrais-je? Alors j'étais épouvantée, non pas seulement à cause de moi, mais parce que je vous regarde comme notre ange gardien, et qu'il me semble que votre vie est bien plus précieuse que la mienne.»

Le Piccinino, qui s'était senti très-froid, et quasi mécontent de Mila depuis son arrivée, éprouva une légère émotion et s'assit à ses côtés sur la peau de tigre.

COUP DE MAIN.

«Vous me portez donc un peu d'intérêt sincère, vous, mon enfant? lui dit-il en attachant sur elle ce dangereux regard dont il connaissait la puissance.

—Sincère? oui, sur mon âme, répondit la jeune fille, et je vous le dois bien, après celui que vous témoignez à ma famille.

—Et vous pensez que votre famille est dans les mêmes sentiments que vous?

—Mais... comment pourrait-il en être autrement?... Cependant, pour dire la vérité, personne ne m'a parlé de vous, et je ne sais point vos secrets: on m'a traitée comme une petite fille babillarde; mais vous me rendez plus de justice, car vous voyez que je ne suis pas curieuse et que je ne vous demande pas seulement qui vous êtes.

—Et vous n'avez pas envie de le savoir? Ce n'est pas une manière de me le demander?

—Non, monseigneur, je n'oserais vous faire de questions, et j'aime mieux ne pas savoir ce que mes parents ont jugé devoir me taire. C'est ma fierté, à moi, de travailler avec vous à leur salut, sans vouloir soulever le bandeau dont ils ont couvert mes yeux.

—C'est beau à vous, Mila, dit le Piccinino, qui commençait à se sentir piqué de la grande tranquillité de cette jeune fille; c'est trop beau peut-être!

—Pourquoi et comment cela peut-il être beau?

—Parce que vous bravez de grands dangers avec une imprudence sans exemple.

—Quels dangers, seigneur? ne m'avez-vous pas promis devant Dieu que vous me préserveriez de tout danger?

—De la part du vilain moine, je vous en réponds sur ma vie. Mais vous n'en avez donc pas soupçonné d'autres?

—Si fait, dit Mila après avoir réfléchi un instant. Vous avez prononcé à la fontaine un nom qui m'a fait grand'peur. Vous avez parlé comme si vous étiez lié avec le Piccinino. Mais vous m'avez dit encore une fois, ensuite: «Viens sans crainte;» et je suis venue. Non pas sans crainte, je le confesse, tant que j'ai été seule sur les chemins. Quand je sortirai d'ici, je crois bien que j'aurai peur encore; mais, tant que je suis avec vous, je ne crains riens; je me sens très-brave, et il me semble que si on nous attaquait, j'aiderais à notre mutuelle défense.

—Même contre le Piccinino?

—Ah! cela, je n'en sais rien... Mais, mon Dieu! est-ce qu'il va venir?

—S'il venait ici, ce serait pour punir le moine et pour vous protéger. Pourquoi donc avez-vous si grand'peur de lui?

—Après tout, je n'en sais rien; mais chez nous, quand une jeune fille s'en va seule par la campagne, on se moque d'elle, et on lui dit: «Prends garde au Piccinino!»

—Vous pensez alors qu'il égorge les jeunes filles?

—Oui, seigneur, car on dit que là où il les mène, elles n'en reviennent jamais, ou que si elles en reviennent, il vaudrait mieux pour elles d'y être restées.

—Ainsi, vous le haïssez?

—Non, je ne le hais pas, parce qu'on dit qu'il fait beaucoup de mal aux Napolitains, et que si on avait le courage de l'aider, il ferait beaucoup de bien à son pays. Mais j'ai peur de lui, ce qui n'est pas la même chose.

—Et l'on vous a dit qu'il était fort laid?

—Oui, parce qu'il a une grande barbe, et que je pense qu'il doit ressembler au moine que je déteste. Mais ce moine, il ne vient donc pas? Quand il sera venu, je pourrai m'en aller, n'est-ce pas, seigneur?

—Vous avez hâte de partir, Mila? vous vous déplaisez donc beaucoup ici?

—Oh! nullement; mais j'aurais peur de m'en aller la nuit.

—Je vous reconduirai, moi.

—Vous êtes bien bon, seigneur; je ne demande pas mieux, pourvu qu'on ne vous voie pas. Mais cet abbé Ninfo, est-ce que vous allez lui faire du mal?

—Aucun mal. Je présume que vous n'auriez pas de plaisir à l'entendre crier?

—Dieu du ciel! je ne voudrais être ni le témoin ni la cause d'aucune cruauté; mais si le Piccinino vient ici, je tremble qu'il n'y ait du sang répandu. Vous souriez, seigneur! dit Mila en pâlissant... Oh! j'ai peur maintenant! Faites-moi partir aussitôt que l'abbé aura mis le pied dans la maison.

—Mila, je vous jure que l'abbé ne sera l'objet d'aucune cruauté de ma part. Dès que je serai assuré de sa personne, le Piccinino viendra et l'emmènera prisonnier.

—Et c'est par l'ordre de madame Agathe que tout cela se fait?

—Vous devriez le savoir.

—En ce cas, je suis tranquille. Elle ne voudrait pas la mort du dernier des hommes.

—Mila, vous êtes bien miséricordieuse, et je vous aurais crue plus forte et plus fière. Ainsi, vous n'auriez pas le courage de tuer cet homme s'il venait ici vous insulter?

—Pardon, seigneur, dit Mila en tirant de son sein un poignard que la princesse avait donné la veille à Magnani, et dont elle avait trouvé moyen de s'emparer sans qu'il s'en aperçut: de sang-froid, je ne pourrais pas voir égorger un homme sans m'évanouir, je crois; mais offensée, je crois aussi que ma colère me mènerait loin.

—Ainsi, vous étiez armée en guerre, Mila? vous n'avez donc pas confiance en moi?

—Comme en Dieu, seigneur; excepté que Dieu est partout, et qu'un malheur imprévu pouvait vous empêcher d'être ici.

—Savez-vous que c'est fort brave de votre part, Mila, d'être venue? et que si on le savait...

—Eh bien! seigneur?

—Au lieu d'admirer votre héroïsme, on blâmerait votre imprudence.

—Il y a une chose que je sais fort bien, reprit Mila, avec une sorte d'enjouement exalté; c'est que, si on me savait enfermée ici, avec vous, je serais perdue.

—Sans doute! la médisance...

—La médisance et la calomnie! Il n'en faut pas la moitié pour qu'une jeune fille soit décriée et avilie à tout jamais.

—Et vous avez compté qu'un mystère impénétrable envelopperait à jamais votre démarche?

—J'ai compté sur votre discrétion, et j'ai mis le reste entre les mains de Dieu. Je sais fort bien qu'il ya beaucoup de risques à courir; mais ne m'avez-vous pas dit qu'il s'agissait de sauver la vie de mon père et l'honneur de madame Agathe?

—Et vous avez poussé le dévouement jusqu'à compromettre le vôtre sans trop de regret?

—Compromettre dans l'opinion? j'aime encore mieux cela que de laisser tuer et déshonorer ceux que j'aime. Victime pour victime, ne vaut-il pas mieux que ce soit moi? Mais qu'est-ce à dire, seigneur? vous me parlez singulièrement; on dirait que vous me blâmez d'avoir cru en vous, et de faire ce que vous m'avez conseillé?

—Non, Mila, je t'interroge; pardonne-moi si je veux te comprendre et te connaître, afin de t'estimer autant que tu le mérites.

—A la bonne heure, je vous répondrai toujours franchement.

—Eh bien! mon enfant, dites-moi tout. La pensée ne vous est-elle pas venue que je pourrais, moi, vous tendre un piége, et vous attirer ici pour vous outrager, ou du moins pour chercher à vous séduire?»

Mila regarda le Piccinino en face pour voir ce qui pouvait l'engager à lui présenter une semblable supposition. Si c'était une manière de l'éprouver, elle la trouvait offensante; si c'était une plaisanterie, elle la trouvait de mauvais goût de la part d'un homme qui lui paraissait un être supérieur et un personnage élevé. C'était le moment décisif pour elle et pour lui. Qu'elle eût éprouvé la moindre terreur (et elle n'était pas femme à le cacher, comme la princesse Agathe), le Piccinino s'enhardissait; car il savait que la peur est le commencement de la faiblesse. Mais elle le regarda avec une hardiesse si franche, et d'un air de mécontentement si brave, qu'il sentit enfin qu'il avait affaire à un être véritablement fort et sincère; et dès lors il n'eut plus la moindre envie d'engager le combat. Il sentit qu'une lutte de ruses avec une âme si droite ne pouvait lui procurer que de la honte ou du remords.

«Eh bien! mon enfant, lui dit-il, en lui pressant la main d'une manière amicale et simple, je vois que vous avez eu en moi une confiance qui nous honore tous les deux. Voulez-vous me permettre de vous faire encore une question? Avez-vous un amant?

—Un amant? non, seigneur, répondit Mila en rougissant beaucoup; mais, sans hésiter, elle ajouta: Je puis vous dire seulement qu'il y a un homme que j'aime.

—Où est-il maintenant?

—A Catane.

—Est-il riche, bien élevé?

—Il a un noble cœur et deux bons bras.

—Et vous aime-t-il comme vous méritez de l'être?

—Cela ne vous regarde pas, seigneur; je ne répondrai plus rien à cette question-là.

—Vous êtes venue ici au risque de perdre son amour, pourtant!

—Hélas! vous le voyez bien, dit Mila en soupirant.

—O femmes! est-ce que vous vaudriez mieux que nous?» dit le Piccinino en se levant. Mais à peine eut-il jeté un coup d'œil dehors, qu'il prit Mila par la main.

«Voici l'abbé! dit-il; suivez-moi: pourquoi tremblez-vous?

—Ce n'est pas de peur, répondit-elle; c'est de répugnance et de déplaisir; mais je vous suis.»

Ils gagnèrent le jardin.

«Vous ne me laisserez pas seule avec lui, seulement une minute? dit Mila, au moment de franchir le seuil de la maison: s'il me donnait seulement un baiser sur la main, je serais forcée de brûler la place avec un fer rouge.

—Et moi je serais forcé de le tuer, répondit le Piccinino.»

Ils marchèrent sous la tonnelle jusqu'à un point où le berceau faisait ouverture. Là, le Piccinino se glissa derrière la treille et suivit ainsi Mila jusqu'à la porte du jardin. Rassurée par sa présence, elle l'ouvrit, et fit signe à l'abbé d'entrer.

«Vous êtes seule? lui dit-il en se hâtant d'entr'ouvrir son froc de moine, pour se montrer galamment habillé de noir, en abbé musqué.»

Elle ne lui répondit qu'en disant: «Entrez vite.» A peine eut-elle refermé la porte, que le Piccinino se montra, et jamais on ne vit figure plus désappointée que celle de l'abbé Ninfo. «Pardon, seigneur, dit le Piccinino, en prenant un air de simplicité qui étonna sa compagne; j'ai su par ma cousine Mila que vous désiriez voir mon pauvre jardin, et j'ai voulu vous y faire entrer moi-même. Excusez-moi, ce n'est qu'un jardin de paysan; mais les arbres fruitiers sont si vieux et si beaux qu'on vient de tous côtés pour les voir. Malheureusement j'ai affaire, et il faut que je m'en aille dans cinq minutes; mais ma cousine m'a promis de vous faire les honneurs du logis, et je me retirerai si Votre Seigneurie le permet, aussitôt que je lui aurai offert le vin et les fruits.

—Ne vous gênez pas, brave homme! répondit l'abbé, rassuré par ce discours. Allez à vos affaires, et ne faites pas de cérémonie. Allez, allez vite, vous dis-je, je n'entends pas vous déranger.

—Je m'en irai dès que je vous verrai à table; Seigneur Dieu! vous mourez de chaud. Nos chemins sont si durs! Venez à la maison, je vous verserai le premier coup, et puis, je m'en irai, puisque votre seigneurie veut bien y consentir.

—Mon cousin ne s'en ira pas tant que vous ne serez pas dans la maison, dit Mila, obéissant au regard d'intelligence du Piccinino.»

L'abbé, voyant qu'il ne se débarrasserait de cet hôte obséquieux qu'en cédant à son désir, traversa la tonnelle sans pouvoir adresser un mot ou un regard à Mila: car le Piccinino, jouant toujours son rôle de paysan respectueux et d'hôte empressé, se plaça entre eux. L'abbé fut introduit dans une salle fraîche et sombre, où une collation était servie. Mais, au moment d'y entrer, le Piccinino dit à l'oreille de Mila: «Laissez-moi remplir votre verre, mais ne le respirez seulement pas.»

Un moscatel couleur de topaze brillait dans un grand flacon placé dans un vase de terre cuite rempli d'eau fraîche. L'abbé, qui était un peu ému de la présence du paysan, but sans hésiter, d'un seul trait, le verre que celui-ci lui présenta.

«Maintenant, dit-il, partez vite, mon garçon! Je ne me pardonnerais pas de vous avoir fait manquer vos affaires.

—Mila, suis-moi, dit le Piccinino. Il faut fermer la porte après moi, car les enfants entreraient pour me voler mes pêches si le jardin restait ouvert, ne fût-ce qu'un instant.»

Mila ne se fit pas prier pour s'élancer sur les traces du Piccinino; mais il n'alla pas plus loin que la porte de la salle, et, quand il l'eut poussée derrière lui, il mit un doigt sur ses lèvres, se retourna, et resta l'œil collé au trou de la serrure, dans une immobilité complète. Après deux ou trois minutes, il se releva en disant tout haut: «C'est fini!» Et il rouvrit la porte toute grande.

Mila vit l'abbé, rouge et haletant, étendu sur le carreau.

—Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, est-ce que vous l'avez empoisonné, seigneur?

—Non, certes, répondit Carmelo; car il se peut que nous ayons besoin plus tard de ses paroles. Il n'est qu'endormi, le cher homme, mais endormi très-profondément.

—Oh! seigneur, ne parlez pas si haut: il nous voit, il nous entend! Il a les yeux ouverts et fixés sur nous.

—Et pourtant, il ne sait qui nous sommes, il ne comprend plus rien. Que lui sert de voir et d'entendre, puisque rien n'offre plus aucun sens à sa pauvre cervelle? N'approche pas, Mila, si la vipère engourdie te fait peur encore; moi, il faut que j'étudie encore un peu les effets de ce narcotique. Ils varient suivant les individus.»

Le Piccinino approcha tranquillement de l'abbé, tandis que Mila, stupéfaite, restait sur le seuil et le suivait des yeux avec terreur. Il toucha sa proie comme le loup flaire avant de dévorer. Il s'assura que la tête et les mains passaient rapidement d'une chaleur intense àun froid glacial, que la figure se décolorait vite, que la respiration devenait égale et faible.


Back to IndexNext