Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Lakommandanturs’inquiétait de cet état d’esprit. A chaque brimade qu’elle ordonnait, on sentait qu’elleredoutait une explosion. L’affichage du nouveau règlement excitait un enthousiasme délicieux. Le papier, rédigé en français, s’il vous plaît, disait gentiment:
«Vous mangerez sur vos chambres. Le réfectoire ne servira que comme passage pour la kantine. Les billards seront supprimés, tandis que le piano restera à votre disposition. La vente à la kantine de friandises, comme par exemple de sardines et autres objets de luxe(sic),sera supprimée; les confitures seront vendues comme jusqu’ici.»
Pouvions-nous pleurer devant des textes pareils? Lakommandanturne comprenait pas notre hilarité.
Pour que les représailles de Vöhrenbach eussent plus de poids sur le gouvernement de Paris, une cinquantaine de «personnalités politiques et militaires» allaient grossir notre effectif. Nous attendions le colonel Colignon, que les Boches poursuivaient d’une haine spéciale, et le lieutenant Delcassé, fils du ministre, qu’ils envoyaient dans les camps les plus durs.
En revanche, les Russes et les Anglais nous quittaient. Ils demandèrent à partager nos peines et à rester parmi nous: beau geste, qui en dit plus long que toutes les phrases sur la fraternité des alliés. Mais ils partirent, le 18 avril, dans la matinée: Berlin les expédiait ailleurs. Quel émouvant départ! Ils étaient dans la cour. Nous les entourions. Le vieiloberstFreiherr von Seckendorff nous regardait d’un air peu rassuré. Quatre Anglais avaient l’intention de s’évader, en sautant du train en marche. L’un d’eux ne cachait même pas le pantalon de civil qu’il portait sous son manteau d’aviateur. Quand ils franchirent la grilledu camp, toutes les fenêtres étaient noires de têtes penchées, et, soudain, jailli de toutes les bouches, leGod save the Kingéclata par-dessus le camp, vers nos compagnons fidèles qui, de loin, nous répondaient en agitant leurs mouchoirs, et en criant: «Vive la France!» La neige tombait. Le vieiloberstdemeurait immobile au milieu de la cour. Quelles réflexions pouvaient l’occuper?
Dans l’après-midi, la manifestation eut encore lieu, mais pour saluer l’arrivée des camarades qu’on nous avait promis. Ils s’avançaient, masse épaisse, capotes bleues, képis rouges, escortés par une ribambelle de gosses curieux du spectacle, car tout Vöhrenbach était sur des épines. UneMarseillaiseimmense courut à la rencontre de nos frères. La kommandantur devenait folle. Le poste sortit en armes. Les soldats firent entrer à coups de crosse les nouveaux prisonniers, que cette réception étonna. Ils nous l’avouèrent par la suite. Ils n’avaient jamais rien vu de pareil. Et pourtant c’étaient d’anciens prisonniers. Ils venaient de Heidelberg, mais il n’y avait parmi eux ni le colonel Colignon, ni le lieutenant Delcassé, ni aucune célébrité politique ou militaire. Sans doute réservait-on le lieutenant Delcassé pour un camp mieux choisi. Car il épuisa toutes les représailles, jusqu’au jour où on l’envoya enfin en Suisse; mais on l’y envoya trop tard; il y mourut: les Boches l’avaient tué.
Le soir, dans toutes les chambres, au milieu d’un fouillis de sommiers, de couvertures, de malles, de valises, et d’ustensiles de cuisine, on chantait. Le chef de poste monta pour nous prier de nous taire. Dans la plupart des chambres, il fut conspué. Comme leréfectoire nous était désormais fermé, on nous avait distribué des gamelles réglementaires. Elles devinrent des instruments de musique. L’officier de service, l’invraisemblableBarzinque, ditSabre de Bois, toujours si plein d’importance, resta prudemment couché, ce soir-là. Un vent douteux soufflait sur le camp.
La journée du 19 avril ne fut pas plus calme. Les nouveaux prisonniers n’étaient pas habitués à ces manières. Ils n’auguraient rien de bon du scandale. Ils descendirent pourtant à l’appel du matin, comme les autres, avec leur gamelle à la main. On avait l’impression que le moindre geste maladroit provoquerait une révolte. Il y avait de la poudre dans l’air. Nous étions prêts à tout. Le train de l’après-midi nous amena encore une dizaine de camarades du camp de Villingen. Comme la veille, laMarseillaisedéferla sur nos gardiens désorientés. Comme la veille, le poste sortit, mit baïonnette au canon, chargea sur ceux d’entre nous qui s’attardaient dans la cour, et toute une escouade tint nos fenêtres sous la menace des fusils. Le vieilobersts’arrachait les cheveux. L’aide de ce camp se démenait de droite et de gauche. Monsieur le Censeur contractait plus que jamais ses mâchoires carrées, etBarzinque, devenu enragé, hurlait des choses inintelligibles. Et tous percevaient par moments le refrain goguenard:
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Cependant, comme à Saint-Angeau, les restrictions s’accumulaient. Nous mangions dans nos chambres. La musique fut interdite. Interdits, les fauteuils etles chaises-longues. Interdit, le tennis; interdits, les agrès de gymnastique. La salle de douches fut fermée. Les lavabos furent fermés. On ne laissa qu’un robinet dans la cour. Ce robinet fut cause de scènes épiques. Les prisonniers faisaient leur toilette en plein air, et, comme ils n’avaient aucune raison de cultiver la crasse ou de ménager la pudeur des populations, la plupart exhibaient aux quatre points cardinaux leur nudité totale. Vociférations, cris, grincements de dents, tout fut vain. Mais lakommandanturrouvrit la porte des lavabos.
—On les aura! fut le mot de cette victoire.
Nous tenions ferme. Les Boches aussi. Ils n’étaient pas satisfaits des lettres que nous avions écrites en France. Il y avait de quoi. Aucun de nous ne se plaignait. Nous avions profité de l’aubaine de ces trois lettres pour nous délivrer par avance de tout ce que nous ne pourrions plus dire, puisque désormais nous n’aurions plus droit qu’à une carte de dix lignes toutes les semaines. Et tous nous nous étions arrangés pour que nos familles ne s’alarmassent point.
Les représailles continuaient. Les contre-ordres suivaient les ordres. On ne s’y retrouvait plus. On nous rendit le réfectoire, parce que nous gâtions le plancher des chambres et parce que nous réclamions le remboursement du matériel que nous avions payé. Le colonel B***, le plus ancien d’entre nous, fut écroué dans la cellule des arrêts de rigueur sans motif spécial.
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Les mauvaises nouvelles dont les Boches nous faisaient part nous réjouissaient. Et notre plaisir n’avait plus de bornes, quand nous apprenions de bonnes nouvelles de France. Or, nous sûmes que deux des officiers anglais qui devaient s’évader en quittant Vöhrenbach, étaient en sûreté à Berne: la kommandantur en fut charitablement informée. Des troupes russes avaient débarqué à Marseille: nous ne pouvions pas ne pas célébrer ce succès qui coïncidait avec la fête de Pâques. Le lendemain, les journaux ne nous furent pas distribués. La vente de l’alcool à brûler cessa. Le général commandant le XIVᵉ corps d’armée nous inspecta le 24 avril. On nous permit d’écrire une nouvelle lettre en France. Personne n’écrivit. Les Boches étaient furibonds. Le 28, un colonel, du cabinet du ministre de la Guerre, nous inspecta. Évidemment, on voulait constater les progrès du régime. Le colonel en fut pour son voyage. On nous retira les serviettes de toilette que l’administration nous fournissait gratuitement, et l’on nous rappela que la kantine en vendait. Lakommandanturétait assaillie de réclamations. L’un exigeait la nourriture que les officiers allemands avaient à Saint-Angeau. L’autre se plaignait de l’éclairage électrique et voulait une lampe à pétrole.
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
La prairie nous était consignée. Une barrière limitait la zone de nos promenades circulaires. Les gens du village, plus que jamais, s’approchaient des fils de fer pour mieux nous voir. Le bruit de nos manifestations bouleversait les civils. Un groupe de jeunes gens passadevant le camp en chantant laWacht am Rhein. Nous répondîmes en chantant laMarseillaiseune fois de plus. On nous défendit de la chanter, sous peine des pires châtiments. Le capitaine Chéron porta une lettre de protestation à lakommandantur: il fut expédié dans un camp de représailles plus rudes, en Pologne.
Au milieu de l’effervescence générale, des évasions ajoutaient leur pittoresque. Un même soir, à la tombée de la nuit, trois officiers franchirent les clôtures. Comme par hasard, les lampes à arc refusèrent de s’allumer dans la cour. L’électricien cherchait en vain les causes de l’accident. On crut à une manœuvre d’un prisonnier. Toute la garnison de Vöhrenbach prit les armes et accourut au pas gymnastique. On craignait une mutinerie. On alluma des torches. On organisa des patrouilles. On doubla les sentinelles. Tout le monde était aux abois. La femme du censeur assistait à l’alerte. Des cris montaient:
—Posten! Posten!
—Posten!
Nuit superbe. A dix heures et demie,Barzinques’aperçut que deux officiers manquaient. Il était fou de joie. Tout le camp respira. On s’attendait à une catastrophe, et il ne s’agissait que d’une évasion! La tragédie s’achevait en farce. Seul, le vieiloberstFreiherr von Seckendorff, ditKœniggraetz, ne riait pas.
Le jour vint où l’on nous distribua les fameuses paillasses dont on nous menaçait depuis longtemps. Au lieu de paille, elles contenaient des copeaux, qu’on nomme là-basBaùmwolle, ou laine de bois. Quel pays! Cela produisit de nouvelles réclamations: nous voulions de la paille, comme à Saint-Angeau. Mais on eût été bien gêné de nous en fournir.
Une espèce de rythme animait les représailles. On nous rendait ceci d’une main, pour nous prendre cela de l’autre. Ainsi, l’on nous permit de jouer au billard et d’user des agrès de gymnastique, mais on suspendit le paiement des mandats jusqu’à une date indéterminée. Le 5 juillet, on nous restitua les châlits, sans toutefois nous desserrer. Le 7, on nous annonça solennellement que les représailles pour la correspondance étaient levées et que, sous peu de temps, le camp de Vöhrenbach redeviendrait un camp ordinaire. Que s’était-il donc passé? Rien, hormis que les Français et les Anglais avaient attaqué sur la Somme, et l’offensive tournait mal pour l’Allemagne. La France s’était redressée après Verdun et donnait un coup de boutoir. L’Allemagne n’avait donc plus d’amis là-bas? Mais alors, la prudence conseillait peut-être de se montrer moins dur pour les prisonniers français? L’Allemagne voyait chaque jour ses hommes et ses officiers s’en aller vers les camps de France. Il était temps sans doute de lâcher un peu les brides. Éternelle politique des Boches! Quand la fortune leur souriait, ils se montraient impitoyables. Quand leurs affaires se brouillaient, ils s’humanisaient. Quel prisonnier n’a pas observé les effets de cette loi de la balance dans les camps en Allemagne?
L’offensive de la Somme amena la fin de nos représailles le 29 juillet. La vie normale allait recommencer à Vöhrenbach, sauf pour la musique et les douches, dont l’interdiction subsistait. Le 30, on réorganisa des promenades à l’extérieur. Décidément l’offensivedes alliés était sérieuse. Hélas! nos espoirs s’effondrèrent. Le 9 août, on arrêta les promenades. Le 27, on nous signifia qu’à l’avenir nous ne pourrions plus sortir dans la cour après six heures du soir, comme à Saint-Angeau. Les Boches reprenaient du poil de la bête. L’offensive ne les inquiétait plus. Enfin, le 14 septembre, ils étalèrent de nouveau toute leur sereine cruauté, en nous infligeant la mesure la plus barbare de toutes: suppression totale des soins du dentiste,même dans les cas graves. L’ordre du ministre, en date du 5 septembre, disait textuellement: «Selbst in schweren Fällen». Après cela, on n’a plus qu’à tirer l’échelle.
Disons vrai: il y eut des représailles plus sombres que celles du camp de Vöhrenbach. Néanmoins, celles que j’ai essayé de décrire ici suffirent pour ébranler le système nerveux de plus d’un prisonnier. On ne vit pas impunément avec l’esprit toujours tendu contre un ennemi sournois qu’on veut dérouter et humilier. Tant que les mauvais jours durent, on se tient droit, on subit le choc, on fait tête, on riposte. Mais ensuite, quand la fièvre tombe, quand le calme renaît, quel écroulement sinistre! Des officiers y ont perdu la raison. D’autres y ont gagné des neurasthénies incurables. Tous y ont laissé un peu de leur force. Si c’est ce que l’Allemagne désirait, elle est arrivée à ses fins. Mais espérait-elle autant de succès, quand ceux de Vöhrenbach lui jetaient au nez leur:
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
Comme à Saint-Angeau!Comme à Saint-Angeau!
à René Le Gentil.
(Octobre 1916.)
Même pendant les représailles, les journées de Vöhrenbach étaient longues. Le problème de chaque matin comportait des solutions restreintes et peu variées, et plus d’un prisonnier se demandait au réveil par quels chemins il arriverait à l’appel du soir. Les travaux intellectuels, qui semblent les seuls raisonnables, finissent vite par fatiguer. Il n’est pas de pire endroit qu’une prison pour se pousser dans la connaissance du Dalloz ou pour se pénétrer des secrets du moteur à explosion. Quant aux lectures simples, elles supposent une santé physique et morale qu’on n’a pas toujours. Et l’on en vient tout naturellement à bricoler. Plus d’un officier rapportera de sa captivité un violon d’Ingres.
Les Russes avaient mis à la mode l’art des tapis. Les blessés aussi, dans les hôpitaux de France, exécutaient de ces réseaux de fils de coton ou de soie. Les ventes de charité vous en ont donné le dégoût. Pour un prisonnier, la confection d’un petit tapis était son premier travail manuel. Il en achevait deux ou trois,de la taille d’un mouchoir de poche, et, pour passer à un autre genre d’exercice, il accrochait au mur son métier rectangulaire ou octogonal qui ne servirait plus. D’autres soucis l’appelaient. Généralement, il se tournait soit vers leTarso, soit vers leKerbschnitt.
Lekerbschnitt, c’est la sculpture par entailles. On prend une planche de noyer d’Amérique, qui est une matière tendre, on y trace des dessins géométriques, et, avec un canif spécial, on creuse le bois. On obtient ainsi des panneaux qui rappellent certaines armoires bretonnes ou des bahuts basques. Une importante maison allemande alimentait la kantine en objets bruts, mais ornés de dessins tout prêts, que l’artisan n’avait plus qu’à sculpter: coffrets de toutes les tailles et de toutes les formes, petits bancs, ronds de serviettes, nécessaires de bureau, cadres à portraits, porte-manteaux, tabourets, et jusqu’à des fauteuils et des tables. La kantine procurait tout ce qu’on désirait.
Letarsoest plus délicat, sans exiger un apprentissage extraordinaire. On prend une planche de noyer d’Amérique; on y trace un dessin quelconque: fleurs, fruits, guirlandes, paysages; avec un couteau à lame minuscule, on marque une incision profonde le long de toutes les lignes du dessin; ensuite, soit avec des liquides particuliers, soit avec des couleurs à l’eau, on peint le motif à volonté; enfin, quand la peinture est sèche, on vernit la planche avec du vernis-tampon, à la manière des ébénistes. Il faut des jours, et des semaines quelquefois, pour que le résultat soit satisfaisant. Mais alors le succès récompense l’ouvrier; le vernis s’est étalé merveilleusement, il a comblé les incisions marquées par le couteau, et le panneauterminé imite, à s’y tromper, la marqueterie. Les objets qu’on traite autarsosont les mêmes que ceux qu’on sculpte. On en vend qui sont préparés. Mais rien ne vous empêche d’effacer la garniture boche avec du papier de verre et de la remplacer par une décoration de votre goût. Les raffinés vont plus loin, et, dans ces incisions au couteau qui doivent abuser le regard, ils introduisent de l’étain ou du cuivre. L’effet n’est peut-être pas plus heureux, mais l’achèvement de l’œuvre demande plus de temps, et le prisonnier ne souhaite pas autre chose.
Ce ne sont là qu’ouvrages de jeunes filles. D’aucuns, plus ambitieux, construisent eux-mêmes les coffrets avant de les décorer et de les vernir. Ils achètent à la kantine une planche de noyer, ou de poirier, ou de citronnier, ou d’acajou, ou de palissandre, de l’épaisseur et des dimensions qu’il leur plaît, car la kantine fournit tout, et ils exécutent le montage de la boîte dont ils rêvent, en queue d’aronde, comme les meilleurs professionnels. De la boîte au meuble, la distance n’est pas grande. Des officiers ont construit de jolies choses au milieu des laideurs qui les entouraient, et j’ai vu des classeurs ou des étagères qui étaient de véritables objets d’art. Cependant que certains s’usaient les yeux sur des dentelles compliquées, d’autres s’appliquaient à ces sparteries d’aspect rude qu’on nomme dumakramé, et quelques-uns, qui ne doutaient de rien, s’exerçaient à relier en toile ou en cuir les livres de la bibliothèque ou de leurs camarades.
Mais tout camp de prisonniers possède des spécialistes auxquels tout le monde pense et dont personne ne parle: ce sont les topographes, qui, parmi les gardiens qui vont et viennent, trouvent le moyen de reproduire à la main, à un nombre indéterminé d’exemplaires, la carte indispensable à celui qui va s’évader. Ils se dévouent pour tous avec une ardeur que rien ne démonte. Le temps n’a plus de prix en prison. Une carte est-elle découverte par la kommandantur? Peu importe. Le topographe en reproduit une nouvelle, et l’incident est clos.
Enfin, bon nombre d’officiers tiennent un journal de captivité en double ou en triple expédition, de crainte que l’une d’elles ne soit confisquée par les Boches trop curieux. On collectionne les ordres odieux, les mots significatifs, les anecdotes ridicules. Celui-ci inscrit ponctuellement sur un carnet les menus qu’on lui a servis depuis qu’il est en Allemagne; un autre enregistre le contenu des colis qu’il reçoit de France; un troisième possède tous les communiqués officiels, aussi bien ceux des empires centraux que ceux des puissances de l’entente, et l’on a souvent recours à lui pour trancher une discussion d’où l’on ne sortait pas.
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Les prisonniers ont le droit de s’abonner à des gazettes dont la kommandantur autorise la lecture. On s’arrange pour que, dans une même chambre, on ait des feuilles différentes, afin de pouvoir confronter les nouvelles, et tel s’abonne pour un mois à laFrankfùrter Zeitùngou à laKoelnische Zeitùng, terrible aux Français, et tel choisit leLokal Anzeigerde Berlin, qui est un organe officieux, ou laNeùeFreie Pressede Vienne, tandis que tel enfin préfèreDer Bùndde Berne. On ne peut pas lire tous les journaux allemands: leVorwaerts, par exemple, et les cahiers où pérore Maximilien Harden nous sont interdits. En revanche, certaines feuilles suisses, telles que leBùndou leBerner Tagblatt, sont permises. Inutile, j’imagine, d’insinuer que ces journaux sont pour nous d’une neutralité suspecte. Et la preuve en est qu’on me refusa à Vöhrenbach un abonnement auxBasler Nachrichten, qui ne paraissaient pas assez neutres sans doute à monsieur le Censeur. Car il y a des neutralités que l’Allemagne n’admet pas: celle duJournal de Genèveou de laGazette de Lauzannen’entrait pas plus dans nos camps que la partialité de l’Action Françaiseou duFigaro.
Cependant, l’Allemagne ne nous condamnait pas à ne lire que des journaux de langue allemande. Je dis: de langue, car c’est tout ce que n’avaient pas d’allemand laGazette des Ardennes,le Petit Bruxellois, et leContinental Times. Les Français et les Anglais pouvaient tous comprendre la lettre, sinon l’esprit de ces horribles papiers. LaGazette des Ardennes, la plus notoire, était une arme aussi dangereuse que les gaz asphyxiants. Elle attaquait le moral des populations envahies et des camps de prisonniers. On ne songe pas sans angoisse au désespoir qui a dû frapper les esprits faibles et livrés à eux-mêmes, quand on leur prouvait que tout allait en France et chez les alliés comme dans le pire des mondes. Pour quiconque ne savait pas lire, les articles étaient bien écrits. Pas un numéro de laGazette des Ardennesne paraissait sans contenir des «morceaux choisis» de Clémenceauou de Gustave Hervé. Admirez le système: on découpe, dans un éditorial quelconque, un ou deux paragraphes où se font jour des restrictions, ou des protestations, ou des plaintes sur les affaires et leur conduite et leurs conducteurs, et le tour est joué. Le lecteur accuse Clémenceau de trahison et pleure sur les destinées de la France, sans songer que, dégagé du contexte qui l’éclairait ou l’excusait, le paragraphe immonde ne signifie peut-être plus ce que l’auteur voulait qu’il signifiât. En outre, il serait nécessaire de comparer les originaux et les reproductions, car rien ne prouve que laGazette des Ardennesn’ait jamais publié de faux clémenceaux ou des hervés de commande. A Vöhrenbach, on s’amusait des turlupinades de laGazette des Ardennes. On n’était dupe ni des lamentations «d’un bon Français», ni de l’apitoiement sans signature d’un Boche sur les malheurs de la France livrée aux Anglais. Mais quand la kommandantur nous demandait de lui remettre nos vieux journaux pour que les soldats français eussent quelque chose à lire dans leurs camps de misère, elle prêchait dans le vide.
** *
Tous les soirs, vers cinq heures, on nous affichait le communiqué boche sur le mur du poste de police. C’était un des moments de la journée les plus importants. On se groupait autour du papier officiel. Un capitaine traduisait à haute voix pour tous ses camarades. Mais on lui réclamait souvent le texte exact, qui nous intéressait en particulier aux jours de nosoffensives. Le communiqué boche réalisait alors des prodiges d’expressions, et il exécutait, suivant les circonstances, une admirable gymnastique de phrases, de périphrases et de litotes charmantes. Avec un peu d’habitude, sans être très fort en allemand, on se rendait compte de la valeur de nos succès, rien que par les circonlocutions dont l’état-major de Berlin enconfiturait ses échecs. Le vocabulaire de la défaite était d’une richesse inouïe. Quels poètes que ces Allemands! Et d’abord, qu’on le sache, les vaillantes troupes du kaiser avaient toujours repoussé l’ennemi. A y regarder de près, c’était vrai, car le communiqué ne disait pas si l’ennemi avait été repoussé sur sa ligne de départ ou après avoir enfoncé le front allemand sur dix kilomètres de profondeur. D’ailleurs on repoussait l’ennemi de tant de façons! On l’avait contenu, ou arrêté, ou chassé, ou refoulé; ou bien, on s’était retiré devant lui, à moins qu’on n’eût évacué la positionplanmässig, conformément au plan fixé. Au fond, les Allemands ne faisaient que ce qu’ils voulaient, et l’échec de Verdun était conforme au plan, et conformes au plan aussi les pertes de la Somme. Avec des principes pareils, on n’est jamais vaincu. Le communiqué boche nous offrit souvent des joies insoupçonnables.
Les murs de la plupart de nos chambres étaient tendus de cartes, et de bonnes cartes, vendues à la kantine. Tous les fronts, nous les avions, même celui de Mésopotamie, à une échelle sérieuse. Le front français tenait en cinq feuilles au 1/100.000ᵉ, tirées pendant la guerre d’après notre carte au 1/80.000ᵉ. Le front russe, au 1/250.000ᵉ, allait du plafond jusqu’à unmètre du sol. Des ficelles, retenues par des épingles, suivaient les variations de la ligne. Dans une chambre, les gains réalisés au cours de la bataille de la Somme étaient peints de couleurs différentes pour qu’on pût juger des progrès de chaque mois. A côté de ce tableau de victoire, on avait affiché froidement la carte des environs de Vöhrenbach et de la frontière suisse. Elle était trop apparente pour que la Kommandantur s’avisât de la chercher à cette place. Malheureusement, un jour,Sabre de Bois, ditBarzinque, visitant la chambre, s’arrêta devant le point faible. Mais un lieutenant s’empressa de le renseigner:
—C’est le front de la Somme, monsieur. Voyez-vous? Toute cette partie en jaune, c’est l’avance des Français pendant le mois de juillet. Cette tranche bleue, c’est la portion conquise par les Anglais en août. La zone rouge.....
—Oui, oui, répondit lentementBarzinque.
Et il s’en alla sans insister.
** *
Lorsque les armées allemandes avaient remporté un succès, nous en étions informés avant l’heure du communiqué. Brusquement, dans le courant de l’après-midi, les cloches de l’église entraient en branle et, durant quelques minutes, elles sonnaient à toute volée. Chaque jour de victoire était jour de Pâques. L’airain s’en donnait comme s’il se reposait depuis des années. Et rien ne nous poignait le cœur comme cette ivressesonore d’où nous venait un désespoir affreux, tel un mauvais songe. Quel tumulte pendant ces mois de mars et d’avril 1916! Quand la musique commençait, une angoisse voilait nos yeux:
—Verdun?
Un matin, les cloches sonnèrent à tout casser. Quel événement allait-on nous annoncer? La prise de Paris? Ou la fin de la guerre? Pleine de sollicitude, la Kommandantur nous afficha cette brève nouvelle:
«Le sous-marinDeutschlandest en Amérique.»
Et les journaux se réjouirent pendant trois jours. On doit le reconnaître, l’effort allemand méritait un peu d’attention: un submersible de commerce, d’un fort tonnage, avait déjoué la surveillance des marines alliées et fourni une longue course. La menace n’était pas grosse de conséquences et le raid ne demeurerait qu’un raid, mais enfin, soyons généreux, l’Allemagne avait exécuté un joli tour de force. Ce fut du délire lorsque, quelque temps plus tard, échappant encore aux Anglais et rompant le blocus, le sous-marin rentra à son port de départ. L’Allemagne y perdit la tête, et les gazettes publièrent sérieusement que leDeutschlandavait ramené du nickel, du caoutchouc et de l’or en lingots pour une somme telle qu’il n’eût pas fallu moins de dix fois le tonnage duDeutschlandpour le transporter. La prouesse tournait à la tartarinade. L’Allemagne grisée ne cacha pas que leDeutschlandrepartait sans délai pour un nouveau voyage. C’était narguer l’Angleterre. Le sous-marin partit en effet. Mais les cloches restèrent muettes. Des semaines passaient. Le silence persista.
Pour en finir, un officier arrêta monsieur le Censeur, lui fit part de nos inquiétudes, et lui demanda ce que leDeutschlandétait devenu. Monsieur le Censeur eut un regard si dur, que l’on comprit: le sous-marin se reposait dans un port de la côte anglaise.
** *
Les écoliers de Vöhrenbach consacraient leurs vacances à des jeux dont je ne me serais pas étonné, s’ils les avaient menés autrement. Mais ils me dévoilaient toute l’âme de la race.
Vous devinez qu’ils jouaient «à la guerre». Tous les enfants de France n’ont pas eu de divertissement plus savoureux. Pourtant, quel désaccord entre les gosses de chez nous et ceux de là-bas!
Chez nous, vous savez comment on pratique ce jeu si amusant. Nous sommes trois petits garçons et une petite fille. La petite fille, c’est l’infirmière. Jacques se coiffe du bicorne de général. Paul devient son officier d’ordonnance, et Pierre fait le cheval, parce qu’il est plus jeune. Et, tout de suite, le désordre éclate. L’infirmière prétend que le général est blessé, même avant la bataille, et le général se laisse dorloter. Pendant ce temps, Pierre jette sa bride et se transforme en artilleur, et l’officier d’ordonnance, abandonnant son poste, passe dans l’aviation. Notre grand Poulbot a pour toujours fixé de ces scènes qui vous désarment. Mais qu’aurait-il extrait des jeux de Vöhrenbach?
A Vöhrenbach, les jours de congé, une troupe sort du village. Ils sont cinquante, ou quatre-vingts, ou cent. Ils marchent par quatre, au pas, bien alignés.Ils ont des fusils. Un chef les guide. Ils chantent laWacht am Rhein, et ce n’est pas une chanson pour rire; c’est un chœur à deux voix, parfaitement mené. Ils s’avancent vers le camp des prisonniers. Je les regarde. Ces gosses m’inquiètent. Ils longent les fils de fer. Soudain, des commandements. La formation se dilue. Des colonnes par un se meuvent. Les gosses vont à l’assaut du bois de sapins qui couronne la colline. Ils tirent des coups de fusil. Un clairon sonne la charge. Les petites colonnes s’étendent en lignes de tirailleurs. Est-ce possible? Je rêve sans doute. Ces gosses... Le plus âgé n’a pas douze ans. Chez nous...
Des camarades sont à côté de moi. Ils regardaient eux aussi et tous se demandaient s’ils ne rêvaient pas. Et nous ne disions rien, rien, rien.
** *
De temps à autre, lakommandanturnous offrait la comédie. Sans le vouloir, bien entendu. Elle avait tellement la hantise de l’évasion, qu’elle en soupçonnait vingt projets à la fois. Monsieur le Censeur a-t-il lu une lettre qui ne lui a pas semblé très catholique?Sabre de Boisa-t-il vu, par le trou de la serrure, des préparatifs inquiétants? Le médecin juif a-t-il recueilli des bribes de conversation? En toute hâte, le Freiherr von Seckendorff s’alarme et il ordonne que des fouilles soient faites.
Un officier entre dans la chambre.
—Monsieur X***?
—Présent.
—Le commandant du camp m’a dit de visiter vos bagages.
—Visitez-les.
Et le prisonnier, que l’incident avait distrait, reprend ses occupations, comme si l’affaire ne l’intéressait pas.
L’Allemand est décontenancé.
—Vos bagages, monsieur, où sont-ils?
—Là, monsieur, sous mon lit et sur cette planche.
Si c’est leLièvre effrayéqui opère, il rougit jusqu’aux oreilles, qu’il a très grandes. Si c’estBarzinque, brute épaisse, il tire à lui la cantine et l’ouvre sans scrupule. Il remue tout, déplie le linge, plonge les doigts dans les poches des vêtements, ouvre les boîtes et farfouille à plaisir. Seule, la colère de ne rien trouver le trouble. LeLièvre effrayé, lui, procède plus vite et plus sommairement. Ces bassesses indignes le gênent. Il pourrait mettre la main sur une boussole sans se rendre compte qu’il touche une boussole. Il a hâte de s’acquitter. Il exécute l’ordre, parce qu’il est soldat, mais il l’exécute mal. Et puis, il ne nous croit pas assez nigauds pour laisser traîner nos secrets dans une malle.
Le plus délicat reste à accomplir.
—Monsieur X***?
—Présent.
—Je dois vous fouiller aussi.
—Faites, faites.
Le prisonnier se lève, se plante devant le Boche, et attend.Barzinquen’hésite pas. LeLièvre effrayévoudrait bien s’en aller.
—Votre portefeuille, je vous prie?
—Prenez-le.
Le prisonnier ne bouge pas. S’il ne savait pas que son impassibilité écrase l’Allemand, il poufferait.
—Vous n’avez plus rien, monsieur?
—.....
—Vous avez une carte et unkompass(boussole)?
—.....
—Vous avez aussi de l’argent allemand?
—.....
—Le colonel dit que, si vous les donnez, il ne vous punira pas. Mais, si vous ne les donnez point, vous recevrez des arrêts de rigueur, et toute la chambre comme vous.
—.....
La cérémonie est terminée. Fut-elle plus sinistre que ridicule? QuandBarzinques’en va, fier comme un âne qui porte un sac d’éponges, ou quand leLièvre effrayés’éloigne en se cognant à tous les meubles, tant il est confus, tous les prisonniers de la chambre éclatent de rire, et quelqu’un conclut toujours:
—On les aura.
** *
Les officiers de l’armée française ont à mainte reprise rendu hommage au dévouement de leurs ordonnances. Mais quel hommage ne devons-nous pas aux nôtres, nous, officiers prisonniers? A Vöhrenbach, ils étaient une trentaine de soldats, et presque tous ne méritent que des éloges. Certes, quelques-uns ne faisaient pas toujours un joli métier, quand ils espionnaient pour le compte de la kommandantur. Hélas! la faim est mauvaise conseillère, et nous lesoublierons, ces malheureux, pour donner toute notre gratitude aux autres. Car les autres étaient magnifiques.
Il n’y avait pas d’évasion d’officier où ne fût mêlée au moins une ordonnance. Souvent, le soldat quittait le grenier pour s’installer dans le lit d’un lieutenant, ou bien, revêtu d’une capote prêtée, il se glissait parmi nos rangs au moment de l’appel. Il dépensait des prodiges de ruse, pour tromper les Allemands et tromper aussi certains camarades à l’affût. Il n’ignorait pas ce qu’il risquait, la cellule et le retour dans un camp de troupe, bagne horrible. Mais il risquait tout d’un cœur ardent.
Et quelle insolence dans leur attitude en face des geôliers! Ils avaient de splendides audaces. L’Allemagne les habillait de façon à les rendre minables et souvent grotesques. Elle leur posait sur les bras et les jambes une bande à la peinture rouge. Ils grandissaient d’autant. O soldats de chez nous, si simples sur le champ de bataille, si dignes dans les camps d’esclavage! Comment noter cet héroïsme de toutes les heures dont vous ne vous relâchiez jamais et cette vertu française qui flambait en vos yeux tristes?
** *
Quelquefois, une animation fébrile pénétrait au camp de Vöhrenbach, je veux dire parmi nos gardiens. C’est lorsqu’on attendait la visite d’un secrétaire de quinzième classe de l’ambassade d’Espagne. On balayait, on lessivait, on astiquait, on corsait l’ordinaire du jour, on hurlait, on chambardait tout. Cependantles prisonniers souriaient, dédaigneux du spectacle qu’on préparait.
Mise en scène parfaite. On gardait les apparences d’une haute impartialité. L’envoyé du roi Alphonse entrait à laKommandantur, causait avec ces messieurs, se faisait montrer tous les locaux, examinait les poubelles, goûtait la purée de choux, admirait le paysage, et constatait que l’air de la Forêt-Noire est un air très sain. Après quoi, dans la chambre du colonel français assisté des chefs de bataillon, les prisonniers délégués par leurs camarades soumettaient leurs réclamations au secrétaire de l’ambassade. On avait toute liberté pour se plaindre. Les Allemands n’assistaient pas à l’entretien. A quoi bon? Le secrétaire prenait des notes, et, la séance terminée, allait présenter ses observations respectueuses à lakommandantur. Quand il s’en allait, il nous laissait de belles promesses; puis, comme par hasard, les officiers qui s’étaient plaints faisaient partie du prochain convoi pour un autre camp.
Qu’est-ce que l’Allemagne pouvait craindre des remontrances espagnoles, si les remontrances espagnoles se produisaient? L’Allemagne ne se soucie pas plus du jugement des neutres que des condamnations de l’histoire. Lorsque des bandits sont devant la cour d’assises pour avoir égorgé une dizaine d’innocents, il serait plaisant de leur rappeler la boutade célèbre: «Méfiez-vous de l’assassinat. Il conduit au vol, et de là à la dissimulation.» L’Allemagne se fichait des reproches oiseux. Entre deux visites de l’envoyé du roi Alphonse, nous portions des lettres de protestations à laKommandantur. Monsieur le Censeur souriait et les fourrait au panier.
à Henry de Forge
La vie des officiers prisonniers était assez insupportable pour que tous n’eussent qu’un désir constant et qu’un rêve: s’évader. Au premier abord, puis à la réflexion, l’entreprise paraissait le plus souvent impossible. Quel espoir de déjouer la surveillance des gardiens, de nuit et de jour, quand un épais réseau de fils de fer vous entoure et qu’une sentinelle est installée de trente en trente mètres le long de la barrière? Comment franchir tant d’obstacles? La raison démontrait la vanité du rêve. Et le rêve s’obstinait. Une seule issue: le hasard, mais guetté, cherché, provoqué, et voulu. Quand on examine la solidité du filet qui nous enfermait, on ne comprend pas que tant de prisonniers aient pu en sortir. Car, si le nombre est restreint de ceux qui ont passé la frontière, le nombre est considérable de ceux qui ont quitté leur camp. Beaucoup ont échoué au-delà. Il faut des forces peu communes pour arriver jusqu’au bout. La volonté ne suffit pas à soutenir dans l’épreuve un corps fatigué par un régime déprimant. Combien de malheureux, qui avaient parcouru à pied des centaines de kilomètres à traversl’Allemagne, sont tombés épuisés à quelques pas de la frontière suisse!
L’échec ne décourageait pas. En l’espace de deux mois, un lieutenant a tenté trois évasions. En quatre ans, le capitaine Derache, des chasseurs, ne s’est jamais résigné au sort des captifs, et c’est au douzième essai qu’il a réussi. On rapportait de lui une évasion sublime. Il était prisonnier dans un camp des bords de l’Elbe. Les environs étudiés, il se prépara. Seul, sans aide et sans confident, il creusa une galerie que nul ne soupçonna. Il l’étayait de caisses démolies et de boîtes de conserves vides. Il se débarrassait de la terre avec des ruses compliquées. Cette galerie le mena jusqu’à un égout. Le capitaine Derache s’équipa et partit. Longtemps, il marcha dans les immondices. Il apercevait une clarté au bout de l’affreux chemin. Hélas! tout s’écroula. Comme dans la scène desMisérables, une grille fermait la sortie de l’égoût. De l’autre côté, c’était le jour, l’Elbe et la liberté. Mais la grille, scellée au mur, en haut, à droite et à gauche, barrait la route. Que faire? Le capitaine secouait la grille maudite. Elle tenait bon. Soudain il sentit que par le bas elle n’était pas scellée. Sans hésiter, il s’enfonça dans les ordures, plongea, se glissa sous la grille, piqua une tête vers l’Elbe, traversa la rivière à la nage, et se redressa. Il était libre. Tant de courage méritait une meilleure récompense. Malheureusement, deux jours plus tard, le capitaine Derache rencontra des gendarmes. Il reçut deux balles au bras, fut repris, et, parce qu’il avait commis un crime immense, on l’enferma dans une forteresse, où, pendant six mois, on le tint au secret.
Il y eut des évasions tragiques. A Villingen, un officier russe fut tué par une sentinelle. Les sentinelles criaient: «Halte!» une seule fois, et tiraient. D’autres tentatives, vite connues dans les autres camps, causaient des joies délicieuses. Ainsi l’évasion de ces vingt-sept officiers qui, la même nuit, sortirent par une fenêtre d’un des forts d’Ingolstadt, traversèrent à la nage le fossé d’eau qui entourait la prison, et gagnèrent tous la campagne, sans éveiller l’attention des gardiens. Pour que lakommandanturne s’inquiétât pas de leur santé, ils lui laissèrent un bref billet et l’informèrent qu’ils s’en allaient en emmenant avec eux une ordonnance, «pour leur cirer les chaussures». Impertinence bien française.
Ces événements étaient une de nos grandes distractions. Longtemps à l’avance, on savait quel officier «travaillait» son projet, et l’on discutait entre amis les chances du camarade. Une évasion se montait avec autant de soins qu’une offensive du front, mais nous disposions de moyens limités. L’art consistait à faire tout avec rien. La question des vêtements était la moindre. Il y avait toujours dans les camps des pantalons, des vestons et des casquettes ou des chapeaux. D’où venaient-ils? Où se cachaient-ils? Mystère. Autant de problèmes dont la solution nous importait peu. Nous avions aussi des cartes, des boussoles, de l’argent boche. Il ne restait plus à démêler que le point principal: sortir du camp. Ici chacun gardait pour soi son idée. Et les imaginations avaient du travail.
Celui qui pouvait s’aboucher avec une sentinelle, se faufilait à une heure convenue sous les fils de fer,quand l’homme acheté était de faction. Procédé très simple, dont l’efficacité ne dura point. En effet, après chaque évasion, laKommandanturaugmentait le nombre des sentinelles, et bientôt elles furent si rapprochées les unes des autres qu’il fallait la complicité de trois d’entre elles pour passer: la corruption devenait pour ainsi dire chimérique.
En outre, j’ai observé que de nombreux camarades, qui comptaient sur les factionnaires, étaient presque toujours repris au milieu même du réseau. Et je me demande si les Boches, au dernier moment, ne se ressaisissaient pas: ils avaient reçu déjà un peu de pain, quelques boîtes de conserves, ils n’espéraient peut-être plus rien du prisonnier qui s’évadait, et ils avaient à gagner en prévenant la Kommandantur.
Le mieux était de sortir de toute autre façon. Un matin, alors qu’un brouillard très épais couvrait tout le camp, un capitaine résolut de tenter froidement la chance. Entre deux guérites, il coupa les fils de fer avec une cisaille. Personne ne le voyait, il ne voyait personne et il n’entendait rien. Patatras! Le dernier fil coupé, il se trouva nez à nez avec un Boche qui faillit lui marcher dessus. Le scandale fut moins grand que vous ne présumez. Le capitaine aurait dû être traduit en conseil de guerre, à cause du bris de clôture dont il s’était rendu coupable. Mais laKommandanturne lui infligea que quatorze jours d’arrêts de rigueur, parce que la cisaille avait été vendue par la kantine.
Les déguisements avaient des adeptes. On racontait des histoires merveilleuses propres à susciter des imitations. Les anciens nous disaient qu’à Mayence, un lieutenant français était sorti de la citadelle par leporche, en plein midi. Les hommes de garde lui avaient même rendu les honneurs. Quoi d’étonnant, puisqu’il portait une tenue très correcte d’officier allemand, et jusqu’au sabre? Ailleurs, un capitaine s’était habillé en ecclésiastique sans se faire remarquer, il avait frappé à lakommandanturet, se présentant comme un prêtre suisse, chargé par la Croix-Rouge de visiter les prisonniers, ainsi qu’en témoignaient ses papiers en règle, il avait parcouru son camp en compagnie des officiers boches. On lui avait tout montré. Il s’était entretenu avec quelques-uns de ses camarades, il avait inscrit des notes sur son carnet, et toute lakommandanturle reconduisit jusqu’à la porte avec les marques du plus profond respect.
A Vöhrenbach, les déguisements furent moins romanesques, mais aussi curieux. Le plus commun était celui de nos ordonnances, qu’on surveillait un peu moins que les officiers. Toutes les après-midi, vers deux heures, une dizaine d’ordonnances, conduites par deux soldats allemands en armes, allaient chercher à la gare les colis arrivés par le train du jour. Elles emmenaient une charrette à bras. A la gare, on ne les serrait pas de si près qu’une fuite fût très malaisée. C’était un bon hasard à courir. Un lieutenant le courut. Il s’échappa. Mais on remarqua sa disparition au moment de rentrer. Il n’avait pas eu le temps d’aller très loin. On le reprit. Et l’ordonnance, qui lui avait prêté ses vêtements, fut expédiée vers un camp de troupe.
Rien de plus délicat que de franchir ces terribles fils de fer. L’homme le plus courageux ne s’y essayait qu’en tremblant, non point de la crainte des sentinelleset de leurs fusils, mais de la peur de ne pas réussir. Au dernier moment, les genoux fléchissent, la sueur coule sur le front, le cœur bat violemment. Et, à peine sorti du dangereux passage, brisé déjà par cet effort, le prisonnier va courir tous les dangers. A vol d’oiseau, le camp de Vöhrenbach n’est guère à plus de quarante kilomètres de ce point de la frontière suisse qu’on appelle la boucle de Schaffhouse. Mais le pays est montagneux, ce qui ne rend pas la marche facile. En outre, toute cette région est fortement gardée. Des patrouilles de gendarmes, à cheval ou à bicyclette, parcourent les routes. Il ne faut pas songer à se risquer sur les chemins ou les sentiers muletiers. Les douaniers ont aussi leur zone de surveillance. Des réseaux de fils de fer entravent les issues naturelles. Des chiens policiers aident les gendarmes et les douaniers. Ils constituent l’écueil le plus rude. Comment dérouter un chien? En frottant d’ail la semelle des chaussures? Mais le procédé n’est pas infaillible. Et à tous ces obstacles matériels, ajoutez la fatigue physique et morale qui courbe les épaules, coupe les jarrets et trouble l’esprit. Le prisonnier voit partout des gendarmes. La fièvre le tient. Le plus souvent, quand il échoue, il a les yeux hagards et le rire nerveux de l’homme touché par la folie.
Un jour, un lieutenant était à bout de forces. Instinctivement, malgré les conseils de la plus élémentaire prudence, il se sentait attiré par la route. Depuis quarante-huit heures, il n’avait mangé que des limaces et des herbes, et la frontière était à douze kilomètres de lui. Il s’effondra dans un fossé et il pleura. La machine refusait de lui obéir, et sa volonté elle-mêmefaiblissait. Allait-il crever là? Il renonça, et, se levant pour un dernier coup de collier, il n’eut assez de ressort que pour arriver jusqu’à une ferme. La fermière était seule. Le lieutenant parlait l’allemand comme un maître. Il demanda à manger. La fermière lui servit une omelette au lard. Le malheureux renaissait. Aurait-il pu, si légèrement restauré, reprendre sa marche? C’est douteux. Mais le quart d’heure de Rabelais l’obligea à se découvrir.
—Je ne peux pas vous payer. Je n’ai pas d’argent. Je suis officier français et je me suis évadé.
La fermière sourit.
—Vous plaisantez. Vous, un officier français? Racontez ça à d’autres, pas à moi.
—Je vous en assure.
—Vous parlez trop bien l’allemand.
—Je vous ai dit la vérité.
Les gendarmes vinrent chercher le lieutenant dans cette ferme. S’il avait eu quelques marks en poche, il était sauvé.
La réussite d’une évasion ne tient parfois qu’à un fil.
Un capitaine, qui parlait l’allemand sans difficulté et pour cette raison n’avait pas hésité à prendre le train, comme un vulgaire civil, était attablé dans un hôtel de Cologne. Nul ne soupçonnait qu’il fût un prisonnier en promenade. Il avait commandé correctement son repas, et la kellnerin ne lui avait rien trouvé de suspect. Elle lui apporta le premier plat.
—Danke sehr, dit le capitaine.
La kellnerin le regarda d’un air surpris, sans plus.
Au plat suivant:
—Danke schön, dit le capitaine.
Cette fois, la kellnerin se rendit à la caisse. La caissière prévint le gérant. Le gérant sortit. Bref, au dessert, interrogé par un gendarme, le capitaine dut s’avouer vaincu. Et savez-vous ce qui avait éveillé l’attention de la servante? Peu de chose: la politesse de l’officier français. En effet, dans un hôtel, dans un restaurant, dans une brasserie, jamais un allemand ne dit «merci beaucoup» ou «merci bien» à une kellnerin. Cela ne se fait pas. On tolère à la rigueur un «merci» tout court, unDankebrutal, mais il est plus élégant de se taire. Ainsi l’exige la bienséance boche. Le capitaine paya cher sa politesse.
De même, mais ceci se conçoit avec moins de peine, un lieutenant se fit reconnaître et arrêter au guichet d’une gare, tandis qu’il demandait son billet. Pourtant il parlait bien l’allemand, mais son allemand était trop livresque. Il lui manquait cette souplesse du langage familier. En France, vous dites à l’employé de l’Ouest-État:
—Auteuil, deuxième, retour.
Vous ne lui dites pas:
—Voulez-vous me délivrer un billet de deuxième classe, aller et retour, à destination d’Auteuil?
Le lieutenant fut repris comme l’avait été le capitaine.
Pour ceux qui restaient, les évasions étaient d’admirables sujets de joie. La colère des Boches nous amusait. Ils ne savaient pas la dissimuler. Quand un officier manquait à l’appel, on sentait que le vieiloberstde Seckendorff mourait d’envie de cravacher les autres. Ce qu’il n’admettait pas, cet honnête homme, c’est qu’un prisonnier qui s’évadait fût secondé par sescamarades. J’ai relaté la triple fuite qui eut lieu pendant les représailles, un soir où, à point, l’éclairage de la cour avait refusé de fonctionner. Seckendorff devint fou. Il fit installer deux nouvelles lampes à arc. Il fit placer des sentinelles dans tous les corridors de la prison. Les chambres 9, 11 et 15, convaincues d’avoir aidé au malheur de laKommandantur, furent consignées. On leur imposa des appels supplémentaires. On défendit de fumer aux officiers de laStùbe15, parce que l’évadé était un récidiviste dangereux. La fureur du vieiloberstn’avait pas de mesure. Il nous harangua vigoureusement. Mais il revenait à ses moutons:
—Che ne comprends pas... che ne comprends pas...
Il aurait tant voulu trouver moins de fraternité parmi nous! Alors il décida que, sous peine de graves punitions, l’officier le plus ancien de chaque chambre serait dorénavant obligé de rendre compte, à chaque appel, des prisonniers absents.
Les représailles battaient leur plein. Les esprits étaient excités. Un tumulte de protestations se déchaîna parmi nous.
—Ah non!
—Nous ne sommes pas des espions.
—Nous sommes officiers.
—Ça ne se fait pas en France.
—A la gare!
—On refuse.
—Le règlement...
—Saint-Angeau...
Monsieur le Censeur allait tomber d’apoplexie. Il hurla, d’une voix rauque:
—Silence, messieurs!
—On refuse.
—Silence!
Déjà le poste accourait.
Un capitaine s’avança:
—C’est notre devoir d’aider nos camarades à s’évader, comme c’est notre devoir de nous évader nous-mêmes.
Il avait parlé sur un ton calme, mais ferme. L’obersten fut démonté.
—Oui, oui, certainement, bafouilla-t-il.
Puis, se redressant:
—Mais c’est mon droit de vous punir!
Et tous les prisonniers répondirent en chœur, d’un seul élan:
—Oui, oui.
Cette fois, la ganache ne comprenait plus. D’un geste d’impatience, il nous congédia, mais il ne nous imposa pas l’ordre inadmissible qu’il avait jugé acceptable.
Dès qu’un évadé était repris, laKommandanturse hâtait de nous annoncer cette bonne nouvelle, car la joie que nous manifestions à chaque fuite l’exaspérait. Mais comment ajouter foi à une nouvelle de source boche? Nous répondions:
—Ce n’est pas vrai.
—Agence Wolff!
Alors, on nous montrait les coupables. Même s’ils avaient été arrêtés à la frontière hollandaise, on les ramenait au camp de Vöhrenbach. De cette façon, nous ne pouvions plus douter, et Monsieur le Censeur et toute laKommandanturrelevaient la tête comme pour nous dire:
—Hein! On ne s’évade pas d’ici. L’Allemagne vous garde bien, mes gaillards!
La punition d’arrêts de rigueur, qu’on infligeait à l’officier repris, n’était fixée par aucun règlement, du moins à notre connaissance. LaKommandanturdisposait de nous à son gré, et le criminel «recevait» tantôt sept joursStrengarrestet tantôt quatre semaines, au petit bonheur.
Je viens d’écrire le mot: criminel. C’est en effet sous cet aspect que les évadés reparaissaient aux yeux de laKommandantur. Car comment expliquer les traitements injustifiés qu’elle leur réservait? On les enfermait au camp dans une petite salle spéciale, mal éclairée, froide, où on ne leur servait que l’ordinaire, où on leur refusait leurs colis et où on leur défendait de fumer.Barzinques’acquittait de cette mission avec un acharnement sans pareil. Il bousculait l’officier, l’injuriait, et procédait sur-le-champ à la fouille réglementaire avec des gestes de soudard ivre qui viole une enfant. Il poussait un cri de triomphe en confisquant la boussole, la carte, l’argent et les papiers que le malheureux n’avait pas détruits. Un jour, il ouvrait un portefeuille. Il en tira le portrait d’une jeune fille, d’une fiancée. Il s’écria:
—Ah! ces Françaises! Toutes des p...!
Mais il eut raison de se retirer précipitamment sur cette courageuse infamie, car l’officier levait déjà le poing pour l’assommer.
à Jacques Péricard
(Août 1916).
LaKommandanturayant décidé de m’envoyer d’urgence à l’hôpital, le samedi 22 août 1916 je pris le train pour Offenburg. On me fit accompagner par un soldat qui avait une tête de vieillard ahuri, et qui chargea son fusil devant moi au moment du départ. En outre, le doktor Rueck, médecin du camp, devait me conduire. Il ne connaissait pas Offenburg, et l’occasion lui était bonne d’y aller aux frais du gouvernement.
J’avais déjà vu ces paysages de la Forêt-Noire. Ils ne m’avaient point paru magnifiques. Je les trouvai cette fois tout à fait odieux, car le doktor Rueck, bavard insupportable, ne se lassait pas de m’en vanter les charmes. A ses exclamations, je ne répondais rien, mais il ne désarmait pas. Tout lui était motif à phrases. Visiblement, il désirait m’étonner. Il me montra les blés du plateau de Donaùeschingen et me dit:
—La moisson sera très belle.
—Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, répliquai-je.
Le sens du proverbe lui échappa, et il parla d’autrechose. Il m’apprit que le Danube sort d’un petit ruisseau clair que nous suivions, et qui s’appelle le Begg. La science du médecin me laissait indifférent.
A Donaùeschingen, on changeait de train. En attendant l’express d’Offenburg, je me promenai sur le quai. Les gens me regardaient d’un air curieux, mais sans plus d’hostilité manifeste qu’au mois de mars dernier. L’échec de Verdun, puis la défaite sur la Somme, leur avaient mis du plomb dans l’aile. Des soldats, permissionnaires ou convalescents, me croisaient, me regardaient aussi, et ne disaient rien. Quelques-uns me saluèrent. Le doktor Rueck me souligna cette déférence.
—Chez vous, dit-il, la foule injurie nos officiers quand ils passent.
—Non sans raison, répondis-je. L’Allemagne a attaqué la France. Malgré les déclarations de vos journaux, vous ne l’ignorez pas, monsieur, puisque vous appartenez à l’élite qui pense. Il est donc naturel que les agresseurs ne soient pas l’objet d’ovations enthousiastes, avouez-le.
Le médecin juif n’avoua rien. Il préféra fuir ce genre de discussion en achetant, à la marchande du quai, laFrankfùrter Zeitùng, plus, à mon intention, leSimplicissimus. Il m’en exhiba la première page avec un geste qui signifiait:
—C’est tapé, ça, hein?
Le dessin illustrait cette idée cruelle que l’Angleterre—Dieu la punisse!—se servait de la France comme d’un bouclier. On y voyait un soldat français couvert de blessures, sur un cheval de bois, au milieu d’un réseau de fils de fer. Et un soldat anglais ausourire machiavélique poussait le cheval vers l’ennemi. Rien de plus sournois. Je haussai les épaules.
L’express, entrant en gare, fit diversion.
Le vagon de deuxième classe où nous montâmes avait un couloir central. Tout un compartiment était occupé par une famille belge, deux hommes, quatre femmes, une fillette, qui revenaient d’un camp d’internement et qui retournaient chez eux, à Charleroi, sous la surveillance d’un feldwebel. Je m’inclinai devant ces malheureux. Mon geste ne fut pas du goût du doktor Rueck. Je le sentis à l’arrogance avec laquelle il me commenta le «crime de Carlsruhe». La presse allemande n’était pleine que de cris d’épouvante, d’horreur et de réprobation. Songez que, las de tendre le cou sous les bombardements des villes ouvertes, les Français s’étaient avisés de lâcher quelques bombes à Carlsruhe, capitale du Grand-Duché de Bade. L’une d’elles était tombée sur un cirque au moment d’une représentation, et un grand nombre d’enfants avaient été tués.
—C’est la guerre! répondis-je au médecin, en lui renvoyant une expression populaire dont les Allemands nous fermaient la bouche à chaque instant. Et j’appuyai:
—C’est la guerre que vous avez voulue. Il ne fallait pas nous donner l’exemple en désignant Paris comme objectif à vos avions et à vos zeppelins.
—Mais Paris est une place fortifiée!
—Autant que Carlsruhe.
—Les forts...
—Bombardez les forts qui sont autour de Paris, soit. Mais ne confondez pas Notre-Dame avec unblockhaus de mitrailleuses ou un dépôt de munitions.
Le médecin n’insista pas. Il n’y a pas moyen de discuter avec les Français. D’ailleurs, je discutais en allemand, à voix haute, et il valait mieux que les civils du vagon n’entendissent point les insanités que je débitais. Du moins, j’eus la paix jusqu’à Offenburg, où nous arrivâmes vers onze heures.
Le trésorier du camp de Vöhrenbach, en réglant mon compte, m’avait célébré les splendeurs d’Offenburg, dont la population atteignait le nombre de 80.000 habitants. Le doktor Rueck, de son côté, accusait 18.000 âmes. Un infirmier de l’hôpital, plus tard, descendit jusqu’à 12.000. Quoi qu’il en soit, la ville n’offre au premier abord rien de particulier. Quelconque, elle a des maisons sans caractère. Les boutiques ouvertes sont médiocres. Il y en a beaucoup de fermées. Les boulangeries ont des vitrines vides, et l’on peut compter en passant les quartiers de viande accrochés à l’intérieur des boucheries.
—On a l’air de souffrir de la guerre ici, observai-je devant le médecin, non sans une perfidie légère.
—Oh! non, protesta l’autre. C’est que les ménagères ont fait leurs provisions ce matin.
—Évidemment.
Je n’attendais pas cette explication.
** *
L’hôpital où l’on me conduisit, leGarnison-Lazarett, se trouve presque en dehors de la ville. Il se compose de plusieurs bâtiments, de dimensions moyennes,disséminés au milieu d’un grand parc planté de beaux arbres et clos par une haute grille de fer. Les formalités ne traînèrent pas. Le docktor Rueck me présenta au gestionnaire, lui expliqua pourquoi l’on m’hospitalisait et, outre quelques papiers, lui remit mon argent personnel, que laKommandanturde Vöhrenbach lui avait confié au départ. Les pourparlers terminés, il se retira, non sans me souhaiter, Dieu sait avec quel esprit! d’avoir la visite de mes compatriotes de l’aviation.
La chambre qu’on me réservait, au premier étage du bâtiment central, était petite, et haute de plafond. Une fenêtre s’ouvrait sur le parc. Le lit touchait à la fenêtre. Une table, une chaise de bois, rien de plus. Telle était la cellule où l’on m’enferma à clef. Je venais en effet d’un camp de représailles, et d’emblée on m’accordait le régime des arrêts de rigueur. On plaça une sentinelle dans le corridor, devant ma porte, et, peu de temps après mon installation, j’en vis une autre qui se promenait sous mes fenêtres. On me traitait comme un sujet d’importance.
J’étais arrivé à l’heure du repas de midi. On me servit d’abord une soupe au riz, gluante et fade. Puis on m’apporta deux tranches de veau, et des haricots blancs trop cuits. Mon assiette était pleine à déborder. Cela n’empêcha pas l’infirmier d’y vouloir ajouter une louche de compote d’abricots et de prunes. J’eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que ce genre de mélanges ne convenait pas à mes habitudes. Mais ce fut une histoire sans fin pour obtenir une autre assiette. Quant au pain, j’en avais emporté de Vöhrenbach, heureusement.
Un infirmier maigriot, vêtu de blanc et coiffé de la calotte grise de soldat, m’annonça qu’il était à ma disposition. Il parlait une langue bizarre, mi-française, mi-boche. Il avait la mine rusée. Tout de suite, il me raconta ses affaires intimes, sans doute pour m’amener à en faire autant. Je ne démêlai pas bien s’il vivait à Bâle avant la guerre et s’il avait rejoint son poste à la mobilisation, ou si, de naissance suisse, il s’était engagé dans l’armée allemande le 1ᵉʳ août 1914. Mais il ne m’échappa point que le gaillard était infirmier au Lazarett d’Offenburg depuis le premier jour. Il parlait avec une volubilité exaspérante. Il sautait d’un sujet à l’autre, me certifiait que le dernier bombardement de Carlsruhe avait causé des dégâts sérieux, me demandait où j’avais été pris, me pronostiquait la fin de la guerre pour le mois d’octobre, et mêlait tout, comme son collègue mêlait la viande, les haricots et la compote. Je l’écoutais par moments.
Il m’apprit qu’à l’hôpital deux soldats français étaient en voie de guérison, et qu’on y avait eu récemment un lieutenant très gentil, dont il oubliait le nom. Il m’apprit encore que le médecin-chef passait la visite dans la matinée et que je ne le verrais pas avant le lundi matin, parce qu’il se reposait le dimanche. Charmante organisation! Et voyez cette discipline allemande: on n’a pas le droit d’être malade le dimanche. De ce verbiage à mécanique, je retins que le Suisse offrait de m’acheter, à la kantine ou en ville, tout ce que je désirais. Je le chargeai de retirer mon argent au bureau de l’hôpital et de me procurer tous les matins laFrankfùrter Zeitùng.
Le personnel féminin de l’hôpital comprenait desinfirmières de la Croix-Rouge, dames ou jeunes filles d’Offenburg, et des diaconesses, qu’on appelleSchwester, sœur. Le Suisse me prévint, avec un rire gras, que les infirmières ne s’occuperaient pas de moi. A deux heures, ce fut en effet uneSchwesterqui entra chez moi. Elle était petite, mince, souriait toujours, et ne savait pas un mot de français.
—Wie geht’s?fit-elle d’une voix chantante. Et elle me posa sur mon état de santé des questions précises.
Elle portait au bras un panier plein de morceaux de pain. Elle m’en posa un sur le coin de la table, pendant qu’un infirmier me versait un immense verre de café au lait.
La mixture était une triste lavasse, mais en somme la nourriture avait ici un mérite d’abondance que le camp de Vöhrenbach ignorait. Je profitais, il est vrai, du régime des soldats allemands soignés au Lazarett; toutefois, je notai que le gouvernement impérial et royal, s’il rationnait avec âpreté les civils, gâtait en revanche ses troupiers, blessés ou malades, avec une habileté remarquable. A l’hôpital d’Offenburg, on mangeait. Cuisine boche et cuisine de guerre, bien entendu, dont un Français s’accommode mal, mais cuisine copieuse. Le soir de mon arrivée, à six heures, j’eus de la semoule, des pruneaux et du thé. J’ai dit ailleurs que l’Allemand, même en temps de paix, se contente d’un repas léger pour finir la journée, et, le plus souvent, d’un peu de charcuterie. Et nos coutumes sont différentes.
Il n’y avait pas le moindre éclairage dans ma chambre. La nuit tombée, il ne me restait que la ressource de dormir. En Allemagne, on dort au commandement.
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La captivité en commun ne pousse pas l’homme à cette dionysie chantée par leur Nietzsche. La réclusion dans une chambre d’hôpital, croyez-vous qu’elle incite aux molles rêveries? Le soldat, meurtri dans sa chair, qu’on laisse seul en face de la solitude, tout à ses chagrins intimes, sur quoi se greffent l’horreur de l’exil et l’incertitude de l’avenir, que voulez-vous qu’il fasse pendant une longue journée de dimanche? J’avais emporté quelques livres de Vöhrenbach. Pas un ne fixa ma pensée. Depuis l’aurore, j’étais debout. La fenêtre, ouverte sur le parc, ne me donnait vue que sur des arbres de premier plan. Spectacle émouvant s’il en fut.
LaFrankfùrter Zeitùngme tira de l’engourdissement. En cette fin de juillet, la lecture d’un journal était un réconfort à ne pas négliger. L’offensive de la Somme inquiétait les Boches. L’offensive russe d’autre part les occupait aussi. Les critiques militaires pataugeaient dans des dissertations vaseuses qui sentaient le désastre de vingt lieues. Quinquina de qualité supérieure pour un prisonnier.
Au lavabo, qui se trouvait en face de ma chambre et dont je n’étais séparé que par un étroit couloir, je rencontrai l’un des deux soldats français dont le Suisse m’avait parlé. Côte à côte sous les robinets bruyants, au milieu des Boches, à moitié nus comme nous et comme nous penchés sous l’eau froide, nous causions. Je lui résumai le communiqué du jour. Il me regardait avec des yeux hagards.
—Qu’y a-t-il? lui demandai-je.
—Nous avons attaqué? me demanda-t-il à son tour.
Ce fut moi qui demeurai stupide.
—On ne nous a rien dit, fit-il encore.