—Comment! vous ne savez pas que les Français et les Anglais mènent la vie dure aux Boches depuis le 1ᵉʳ juillet?
—Non, nous ne savons rien. Nous sommes pourtant ici depuis deux mois. Mais on ne nous a rien dit. N’est-ce pas, nous ne comprenons pas l’allemand, nous autres. Alors, on ne sait rien.
J’emmenai mon compagnon dans ma chambre, et, dépliant sur le lit les cartes que j’avais moi-même consultées peu d’instants avant, je lui révélai en gros les résultats obtenus par les Anglais, et par les Russes, et par nous. Le malheureux était fou de joie. Il ne me quittait pas du regard.
—C’est bien vrai, mon lieutenant?
—Comment? Si c’est vrai? Voyez la carte, ces lignes successives en rouge, en bleu, en jaune. Est-ce que vous croyez que je suis fou?
—Ah! c’est si beau, qu’est-ce que vous voulez, on ne peut pas y croire tout de suite. Il faut réfléchir. Alors, ils n’ont pas dépassé Verdun?
Un gouffre s’ouvrait devant moi.
—Dépassé Verdun? fis-je. Mais ils ne l’ont jamais pris.
—Pas pris? Ça, c’est épatant.
—Ils vous ont dit qu’ils l’avaient pris?
—Il y a belle lurette, mon lieutenant.
Et, soudain:
—Vingt-deux! dit-il. Voilà la sœur. Je m’en vais. Qu’est-ce qu’elle va me casser!
LaSchwesteravait la mine courroucée. Grande, large, la figure épaisse, les yeux durs, la voix rude, c’était un cuirassier déguisé en religieuse. Elle parlait le français, celle-là, et très bien. Elle marcha sur moi.
—Vous lisez l’allemand? dit-elle, sur un ton de colère.
—Oui, madame.
—Qui vous a donné ce journal?
—Je l’ai acheté.
—Ah!
Elle allait dire autre chose, mais elle se ravisa, et elle sortit après m’avoir servi, comme à regret, un bol de bouillon. Madame la diaconesse ne semblait pas avoir inventé la charité chrétienne. La petiteSchwesterde la veille était plus sympathique.
—Wie geht’s?
Elle revint dans l’après-midi, à deux heures, avec son même sourire et sa même voix chantante. Elle m’apportait le café au lait, le pain, et trois gâteaux secs. Un feldwebel d’administration l’accompagnait. Il me compta six biscuits de guerre, marque Vendroux, et me demanda d’émarger sur un cahier. LaSchwesterm’expliqua que ceLiebesgabe(don d’amour) était offert aux prisonniers par la Croix-Rouge française.
L’hôpital devenait un paradis. Je regorgeais de biens. Le Suisse présuma que je lui abandonnerais leLiebesgabe; mais j’appelai mon compagnon du lavabo. Il entra timidement.
—La sœur ne vous a rien dit? fit-il.
—Non. Pourquoi?
—Elle nous a défendu de vous parler, et elle a dit que, si elle nous voyait avec vous, elle nous punirait.
—Alors, sauvez-vous! Et emportez ça, vite!
Mais il ne se hâtait pas de ramasser les biscuits, les cigarettes, et les quelques friandises que je lui avais préparées. Je lui conseillai de ne pas s’attarder chez moi.
—Oh! fit-il, moi, je m’en f...
La méchanteSchwester, bien allemande, joignait donc la sournoiserie à la haine. Pourquoi menacer mes compatriotes moins élevés dans la hiérarchie militaire, et pourquoi ne pas même m’informer de sa décision?
Mais il était écrit que j’en verrais d’autres encore.
Vers quatre heures, je lisais. Ma porte s’ouvrit. Je me retournai. La grande diaconesse entra, et je me levai. Elle introduisit chez moi une madame savamment endimanchée, qui me contempla comme on contemple un tigre dans une ménagerie. Je fis demi-tour sans rien dire, et repris ma lecture.
Une demi-heure plus tard, la même scène recommença, pour une nouvelle visiteuse. J’étais le phénomène de l’endroit. Mais je n’avais aucune envie de me prêter à ce genre de sport. Je dis à laSchwester:
—Madame, un officier français n’est pas ici pour servir d’amusement aux dames d’Offenburg. Vous n’avez pas compris mon geste de tout à l’heure. C’est pourquoi je mets les pieds dans le plat. Je vous prie de me laisser en repos; sinon, je vous expulserai, au mépris de vos règlements, et je me plaindrai auprès de la Croix-Rouge de votre conduite un peu trop singulière pour uneSchwester.
Déjà, elle sortait. Je la suivis, et, m’adressant à la sentinelle qui se pétrifia au garde-à-vous:
—Quant à toi, si tu laisses entrer un civil chez moi, tu auras de mes nouvelles.
—Zùm Befehl, Herr Leùtnant!(A vos ordres, monsieur le lieutenant).
Car c’est de cette façon qu’il faut parler à ces gens-là.
** *
Le lundi matin, monsieur le médecin-chef de l’hôpital d’Offenburg daigna s’occuper de moi. Il m’examina sommairement, dicta des ordres à son aide, et m’autorisa à prendre des bains. Pendant qu’il jetait un coup d’œil sur les bouquins de ma table, je lui demandai si le bureau du Lazarett pourrait m’envoyer l’argent que je lui réclamais depuis l’avant-veille. Il me promit la terre et la lune; mais, comme il aperçut que je possédais un exemplaire de laGermaniade Tacite, acheté à la kantine de Vöhrenbach, il se retira assez précipitamment et tout le monde avec lui, y compris les deuxSchwester, la petite, qui souriait, et la grande, qui était renfrognée.
Tout s’acharnait contre moi dans cet hôpital: l’infirmière chrétienne, parce que je lisais laFrankfùrter Zeitùng, et le médecin militaire, parce que j’avais le texte d’un opuscule terrible. Je devinai que le bon vieux Gott me chasserait de ce paradis.
Chaque matin, on m’appliquait le traitement prescrit. On y mettait cinq minutes, mais je ne désirais pas qu’on me frictionnât tout le corps avec des parfums d’Arabie.
Le lundi soir, j’attendais encore mon argent. J’envoyai une lettre réglementaire au médecin-chef du Lazarett. Le mardi soir, j’attendais mon argent et la réponse du médecin-chef. Je lui envoyai une nouvelle lettre, un peu plus sèche. Le mercredi soir, j’attendais toujours. Cette fois, j’écrivis une lettre violente.
Enfin, le jeudi matin, j’obtins satisfaction. A huit heures, le gestionnaire vint lui-même, avec mille excuses, me délivrer ce qui m’appartenait. Mais, à neuf heures, le médecin-chef entra dans ma chambre, m’examina plus sommairement que la première fois, si possible, et m’annonça que je partirais à midi. C’était clair.
La petiteSchwestersouriait.
—Déjà guéri? fit-elle.
—Oh! oui, lui répondis-je. On guérit vite dans les hôpitaux allemands.
Et, me tournant vers la grande:
—N’est-ce pas, madame?
Elle ne répliqua point. Elle souriait aussi.
L’infirmier suisse était désolé. Au moment où il allait pouvoir réaliser quelques bénéfices, je partais. Il m’aida à préparer ma valise. Je voyais qu’il brûlait de me poser une question.
—Qu’est-ce qu’il y a? Dites.
Il tira de sa poche un immense mouchoir à carreaux.
—Vous abbelez ça un mouchoir de boche?
—Oui.
—Et aussi les Allemands, vous les abbelez des Boches?
—Oui.
—Alors, vous abbelez ça un mouchoir de Allemand? Bourquoi? Bouvez-vous m’exbliquer?
Je crus qu’il se moquait de moi. Mais il tenait son sérieux, et je tins le mien.
—Vous confondez. L’Allemand, c’est un Boche, oui.
—Oui, oui.
Comme je regrettais que le doktor Rueck et laKommandanturde Vöhrenbach ne fussent pas là!
—Et le mouchoir, c’est un mouchoir de poche.
—Oui, de boche.
—De poche.
—Oui, de boche.
—Vous prononcez mal.
—Je ne combrends bas, dit-il, découragé.
—Moi non plus, mais ça n’a aucune importance.
Je quittai le Lazarett sur cette scène de comédie, sans revoir les deux convalescents français. Un soldat en armes m’accompagna. Il porta ma valise jusqu’à la voiture que j’avais commandée. Quel équipage! La calèche, en assez bon état, construite pour être attelée de deux chevaux, n’avait qu’une haridelle d’un seul côté du timon. Le cocher me salua respectueusement. Je me mordais les lèvres. Tout l’hôpital était aux fenêtres ou devant la porte. Je m’en allai content, puisque le médecin-chef avait affirmé que j’étais guéri.
à Claude Farrère
On a remarqué sans doute que, dans les premières pages de mon journal de captivité, j’ai relevé avec soin les menus que les Allemands nous offrirent. Prisonnier, je n’attendais point qu’on me traitât en prince. Mais j’avais lu si souvent que l’Allemagne se consumait du manque de vivres, que je voulais m’en assurer. Or on ne nous avait pas bourré le crâne, voilà ce qu’il faut que je reconnaisse sans détour.
Certes, à la citadelle de Mayence, pendant que nous subissions la quarantaine de rigueur, on nous gâta, c’est indéniable. Ce qu’on nous servait à chaque repas n’était ni mauvais, ni insuffisant. Si ce régime avait duré, jamais je n’aurais cru à la faim allemande, car, pour nourrir ainsi des prisonniers, il apparaissait que l’Allemagne ne se privait pas. Mais ces jours d’abondance ne se prolongèrent point. Je l’ai déjà dit. Je n’y reviendrai pas. Exception faite pour l’hôpital d’Offenburg, où j’étais sur le même pied que les blessés allemands, tout au moins quant à la nourriture, je dois déclarer que les jours de Mayence furent des jours miraculeux.
Pendant toute ma captivité, j’ai copié tous les menus du camp de Vöhrenbach. Une ardoise nous annonçait dès le matin les surprises que laKommandanturnous réservait. J’ouvre au hasard mon petit calepin noir, et voici le programme exact et complet d’une semaine entière:
Octobre 1916:
Avant de vous émerveiller sur les magnificences relatives de ce tableau, permettez-moi de vous présenter quelques observations.
D’abord, dans cette semaine, combien de fois avons-nous eu de la viande? Deux fois, car il sied de ne pas faire compte du ragoût de mouton, qui ne contenait pas plus de morceaux de mouton qu’un gigot de pré salé ne contient de pointes d’ail en pays de langue d’oïl. Encore est-il bon que vous sachiez que la tranche de bœuf ou de chevreuil, qui revenait à chacun de nous, n’aurait pas contenté un enfant de quatre ans. Vous avouerez que c’est maigre. Cependant, nous eûmes deux fois de poisson, il est vrai, et j’ajoute que ces deux poissons furent le seul aliment substantiel de toute cette semaine. Mais tels qu’on nous les servait, nous ne pouvions pas les manger, car ils sentaient la vase et n’étaient cuits que dans l’eau douce, et nous étions obligés de les accommoder sur nos réchauds, si nous voulions en tirer parti.
Le caractère de cette cuisine était de n’exiger du cuisinier aucune aptitude professionnelle. La viande, le poisson et les légumes, tout était cuit à l’eau, toujours à l’eau. Rien de plus. Pas un gramme de beurre, pas un gramme de graisse, pas un gramme d’un produit quelconque analogue à la cocose ou à la végétaline, et pas une goutte d’huile ne tombait dans les marmites. Essayez de vous représenter ce que peuvent avoir d’appétissant, préparés de cette manière, si c’est là une préparation, des choux rouges, ou des betteraves, ou un mélange de carottes et de navets, ou des choux-fleurs. Avez-vous déjà mangé de la salade sans huile et sans vinaigre? Je croyais que les lapins monopolisaient ce régal. Tendriez-vous le bras pour une nouvelle assiettée d’un potage éternellement Kubb ou Maggi? Et surtout, vous suffirait-il à dîner de cette mixture innommable qu’est une bouillie de semoule accompagnée d’une marmelade acide? Et surtout, et surtout, enfin, feriez-vous vos beaux dimanches de ce menu du soir que je vous recommande: deux bouchées de fromage de gruyère et une tasse de cacao à l’eau? Pour terminer, et afin de répondre à l’objection que vous me feriez en me rappelant que des pommes de terre, faute de mieux, constituent un plat consistant, je vous révèlerai que chaque rationnaire n’avait droit qu’à une livre de cette précieuse denrée, soit, par repas, troiskartoffelnde taille moyenne et souvent plus ou moins avariées. Et maintenant, je vous demande de relire ce tableau de notre alimentation, pendant la semaine du 2 au 8 octobre 1916. Aucun élément ne vous manquera pour juger. Mais je ne crains plus vos objections, et vous vous écrierez:
—Mais vous mouriez de faim! Mais on vous traitait comme des pourceaux! Et c’est pour cette cuisinequ’on vous retenait cinquante-quatre marks par mois?
Oui, pour cette cuisine. Car, si, pendant les premiers mois, on nous donnait au réveil une espèce de liquide terne qu’on appelait café au lait et qui n’était supportable qu’à la condition de le sucrer et de l’allonger de lait condensé, nous dûmes bientôt payer un supplément quotidien de quinze pfennigs pour prétendre à ce nectar.
Tel était l’ordinaire du camp de Vöhrenbach. Et vous avez raison: sans les colis de victuailles qui nous arrivaient à peu près régulièrement de France, nous serions morts de faim.
Une question se pose: l’Allemagne pouvait-elle faire plus pour les prisonniers? N’était-elle pas elle-même trop gênée pour songer aux autres avant de songer à ses fils? Je ne sais pas si vraiment elle ne pouvait pas faire plus pour nous. Il est difficile d’établir la mesure exacte de ses ressources. Mais je sais ce que j’ai vu et j’ai vu qu’une gêne réelle pesait sur elle en 1916. Faut-il penser que c’est pour s’abîmer en des études de chimie organique que certaines sentinelles du camp de Vöhrenbach se penchaient sur les poubelles où des officiers prisonniers jetaient leurs pauvres restes? Faut-il penser que c’est par amour de l’humanité que ces mêmes sentinelles, pour quelques boîtes de conserves et une miche de pain, consentaient à l’évasion de ces mêmes officiers? Mais je veux rapporter deux anecdotes.
A la fin de mois de juillet 1916, venant de l’hôpital d’Offenburg et rentrant au camp de Vöhrenbach, j’arrivai en gare de Donaùeschingen au crépuscule.J’avais une heure à attendre avant de repartir. Un soldat allemand m’accompagnait. Il m’accorda la permission de dîner à mes frais au buffet de la gare, et il s’installa à la même table que moi, un bock de bière sous le nez et le fusil chargé entre les jambes. Une vingtaine de civils jouaient déjà des mâchoires. Pour la première fois, je me trouvais dans une salle de restaurant. J’étais curieux de consulter la carte du jour. Il n’y en avait point. Le dîner était à menu fixe, et chacun devait s’incliner.
—C’est la guerre! me dit lakellnerin, en bon français.
Comme à tout le monde, on me servit d’abord une énorme crèpe, sans sucre et sans confiture; puis, une salade, sans assaisonnement; et enfin, un morceau de tarte aux prunes qui n’était pas d’une douceur exagérée. C’est tout. Le client apportait son pain, et mes voisins roulèrent des yeux effarés devant le gâteau blanc qui me venait de France et que j’avais tiré de ma valise. Le vin et la bière m’étant défendus, je buvais du thé. Pour achever d’éblouir mes hôtes, j’avais négligemment laissé sur le coin de la table ma provision de sucre et, comme un chien me regardait d’un air navré, je lui offris quatre ou cinq morceaux de la marchandise introuvable. Les dîneurs étaient outrés. Je demeurais impassible. J’eus néanmoins une petite grimace, quand lakellnerinme réclama quatre marks soixante-quinze pour une chère aussi dérisoire. J’ignore si tous les clients furent écorchés dans les mêmes proportions, mais je constatai qu’ils n’avaient eu rien de plus à manger que moi-même. Et j’imaginai la musique qu’on aurait menée en France, en 1916, sil’on avait servi des dîners de ce genre aux voyageurs conscients et organisés.
Quelques jours plus tôt, dans laFrankfùrter Zeitùng, à la rubrique des tribunaux, j’avais lu une histoire assez stupéfiante. Il s’agissait d’un habile commerçant qui avait inventé unersatzextraordinaire, un produit spécial destiné à remplacer à la fois l’huile et le vinaigre nécessaires à la salade. Hélas! des acheteurs se plaignirent de la qualité du produit. On l’analysa, et les experts fournirent les résultats suivants:
L’inventeur fut récompensé par deux mois de prison et le tribunal lui infligea mille marks d’amende. LaFrankfùrter Zeitùngest un journal sérieux. Elle ne publie pas des farces à la Cami, et G. de Pawlowsky, si fécond en «dernières nouveautés», ne figurerait pas au nombre de ses rédacteurs. Mais que présagez-vous d’un pays où l’on peut mettre en vente un produit comme celui-là et où les buffets de gare présentent aux civils des repas aussi magnifiques? M’accusera-t-on de partialité, si j’insinue que ce pays-là ne possède peut-être pas de quoi manger à sa faim? On est tellement persuadé chez nous que les gazettes et le gouvernement nous ont gorgés de mensonges, que l’on finit par douter de tout, sous prétexte que la famine, annoncée peut-être avec trop d’éclat, n’a pas anéanti les Boches en six semaines. Pourtant, si la famine souhaitée ne s’est pas produite, la faim a fait son œuvre lente et sûre. Seulement, en France, nous avons mal posé la question.
Longtemps, le peuple français a cru qu’il suffirait d’empêcher l’introduction du blé chez les Allemands pour empêcher la guerre de traîner en longueur.
—Faute de pain, disait-on, l’Allemagne sera contrainte de demander grâce.
De là naquit cette idée d’épuiser l’ennemi en lui supprimant le blé. De là aussi, plus tard, vint quelque désolation quand des territoires russes et roumains, riches en céréales, tombèrent aux mains de ceux que le blocus devait ruiner rapidement. Certes, la Russie et la Roumanie furent une aubaine rare pour la Prusse, nul ne songe à le nier. Toutefois, il ne faut rien exagérer, et le problème est ailleurs. A la vérité, le manque de pain n’a pas tant fait souffrir le peuple allemand que certains journaux ont bien voulu l’affirmer. Ceux qui avaient voyagé outre-Rhin, avant la guerre, savaient déjà que l’Allemand n’est pas un amateur de pain. On a souvent cité ce trait à quoi se reconnaissait un Français hors de chez lui, dans un hôtel ou sur un paquebot: c’est qu’il consommait une prodigieuse quantité de pain. Le pain est notre nourriture nationale. Nous gémirions d’en être privés ou de n’en pas avoir à notre guise. Il n’en va pas de même de l’Allemand. Son aliment essentiel, à lui, c’est la pomme de terre, lakartoffel.
Nous aussi, Français, nous aimons la pomme de terre, mais d’une autre façon. Il nous fatiguerait d’en manger tous les jours et à tous les repas. Elle est pour nous un légume quelconque, au même titre que le petit pois ou la tomate. Elle va même quelquefois jusqu’à devenir un légume choisi, et souvent rien ne nous semble supérieur au «bifteck-frites» desfamilles. Pour l’Allemand au contraire, la pomme de terre est une chose substantielle que l’on ne traite pas en fantaisie. On la mange ordinairement au naturel, en robe de chambre:pellkartofell, pomme de terre en peau, que l’on mange avec tout, avec le canard au jus, avec les œufs sur le plat et avec la saucisse fumée. Sur le plus grand nombre des tables boches, elles apparaissent en même temps que les hors-d’œuvre pour ne disparaître qu’à la fin du dessert. Cette coutume ne date pas de la guerre. Tout au plus a-t-elle été systématiquement préconisée par les autorités civiles et militaires afin de parer quand même à la pénurie de pain, dont je ne dis pas que l’Allemand fasse fi. Chez nous, on poussait le paysan à cultiver du blé, du blé, et du blé. Là-bas, c’est la culture de la pomme de terre qui était ordonnée. Les gazettes boches débordaient de lamentations, en 1916, parce que la gelée avait réduit des deux tiers la récolte tant attendue deskartoffeln. On nous rationna. Alors je compris le rôle du pain et de la pomme de terre dans la grande guerre.
Un matin, j’ai lu dans laFrankfùrter Zeitùng, sous la signature de Kory Towski, les vers suivants:
La pomme de terre d’empire.
Je suis la pomme de terre d’empire,Le sauveur du peuple allemand,Et, si l’épée allemande est victorieuseEt si le Français ne conquiert pas le Rhin,Je suis la pomme de terre d’empire,J’y suis pour ma part.Je suis le noble tuberculeQui agit en secret.Qu’on soit empereur ou palefrenier,J’ai droit sur la table à une place d’honneur.Je suis le noble tuberculeQui garantit la force de l’Allemagne.Et que revienne la paixAvec ses dindes, ses saumons et ses gibiers,Je le sais, quand vous mangerez du caviar,Vous oublierez vite les pommes de terre en robe:Oui, que revienne la paix,Mon image modeste s’effacera.Pourtant dans l’histoire du mondeJe soutiens mon rangEt, si l’Empire ne sombre pas,Si au contraire il se dresse triplement magnifique,Alors l’histoire du monde me payeraA moi aussi, un jour, le tribut de sa reconnaissance.
Je suis la pomme de terre d’empire,Le sauveur du peuple allemand,Et, si l’épée allemande est victorieuseEt si le Français ne conquiert pas le Rhin,Je suis la pomme de terre d’empire,J’y suis pour ma part.Je suis le noble tuberculeQui agit en secret.Qu’on soit empereur ou palefrenier,J’ai droit sur la table à une place d’honneur.Je suis le noble tuberculeQui garantit la force de l’Allemagne.Et que revienne la paixAvec ses dindes, ses saumons et ses gibiers,Je le sais, quand vous mangerez du caviar,Vous oublierez vite les pommes de terre en robe:Oui, que revienne la paix,Mon image modeste s’effacera.Pourtant dans l’histoire du mondeJe soutiens mon rangEt, si l’Empire ne sombre pas,Si au contraire il se dresse triplement magnifique,Alors l’histoire du monde me payeraA moi aussi, un jour, le tribut de sa reconnaissance.
Je suis la pomme de terre d’empire,Le sauveur du peuple allemand,Et, si l’épée allemande est victorieuseEt si le Français ne conquiert pas le Rhin,Je suis la pomme de terre d’empire,J’y suis pour ma part.
Je suis le noble tuberculeQui agit en secret.Qu’on soit empereur ou palefrenier,J’ai droit sur la table à une place d’honneur.Je suis le noble tuberculeQui garantit la force de l’Allemagne.
Et que revienne la paixAvec ses dindes, ses saumons et ses gibiers,Je le sais, quand vous mangerez du caviar,Vous oublierez vite les pommes de terre en robe:Oui, que revienne la paix,Mon image modeste s’effacera.
Pourtant dans l’histoire du mondeJe soutiens mon rangEt, si l’Empire ne sombre pas,Si au contraire il se dresse triplement magnifique,Alors l’histoire du monde me payeraA moi aussi, un jour, le tribut de sa reconnaissance.
Ces vers apportent une preuve. Les expressions qu’on y relève attestent ce caractère d’importance de lakartoffelallemande. L’auteur l’appelle:die Reichskartoffel, la patate d’empire, comme on dit une terre ou une loi d’empire. Elle est nettement sacrée comme le salut de l’Allemagne à quoi doit aller la reconnaissance nationale après la victoire, s’il y a victoire; et le motHeil, salut, se hausse à une nuance religieuse. Mais ce petit poème, de style d’ailleurs très médiocre, n’est que de peu de prix auprès de cet autre, que j’ai trouvé la même année, dans le même journal[F]. Celui-ci est signé Emil Claar, et il est écrit en vers libres. Il est encore plus ébouriffant que le premier. Écoutez:
A la pomme de terre.
Infatigablement jaillie du sombre flux de la terre,Perle de la maison bourgeoise allemande,Aprement évoquée, vivement conjurée,Apaisante nounou d’un festin modéré,O pomme de terre!Pour toi, aujourd’hui, dans un amour pressant,On discute, on combat, on crie et l’on écrit,Des millions de langues indigentesTe célèbrent par des cantiques sacrés,Comme jamais fruit ne fut célébré,Comme rarement le fut un être vivant,Et dans la fuite des événementsTu demeures pour la sauvegarde du peuple élu,O pomme de terre!Ni les figues, ni les bananes, ni les tendres olives,Ni les merveilles du Sud qui distillent des douceurs,Rien n’a fait résonner du bruit de sa gloireLe monde attentif avec autant d’éclatQue toi, ô pomme de terre!Ni les huîtres, ni les truites, ni les truffes aromatiques,Ni les entrecôtes des buffles succulents,Rien n’a jamais ému,O désir ardent des grands et des petits,Comme tu émeus, dans la nécessité qui ronge,Toi, réconfortante sœur du pain sec,O chère pomme de terre!Car tu es la constante, la loyale,L’aide de l’estomac affamé,Celle qui a des soins maternels, l’indispensable,La fidèle gardienne d’un plaisir simple.Tu te dédoubles au temps rigoureux,Banquet sacré de la satisfaction.A toi compagne bien-aimée, à toi, bienfaisante,Vers qui le pauvre se penche avec confianceQuand, trésor de la glèbe féconde,Tu surgis des sillons comme une vraie délivrance.Salut à toi, ô pomme de terre!
Infatigablement jaillie du sombre flux de la terre,Perle de la maison bourgeoise allemande,Aprement évoquée, vivement conjurée,Apaisante nounou d’un festin modéré,O pomme de terre!Pour toi, aujourd’hui, dans un amour pressant,On discute, on combat, on crie et l’on écrit,Des millions de langues indigentesTe célèbrent par des cantiques sacrés,Comme jamais fruit ne fut célébré,Comme rarement le fut un être vivant,Et dans la fuite des événementsTu demeures pour la sauvegarde du peuple élu,O pomme de terre!Ni les figues, ni les bananes, ni les tendres olives,Ni les merveilles du Sud qui distillent des douceurs,Rien n’a fait résonner du bruit de sa gloireLe monde attentif avec autant d’éclatQue toi, ô pomme de terre!Ni les huîtres, ni les truites, ni les truffes aromatiques,Ni les entrecôtes des buffles succulents,Rien n’a jamais ému,O désir ardent des grands et des petits,Comme tu émeus, dans la nécessité qui ronge,Toi, réconfortante sœur du pain sec,O chère pomme de terre!Car tu es la constante, la loyale,L’aide de l’estomac affamé,Celle qui a des soins maternels, l’indispensable,La fidèle gardienne d’un plaisir simple.Tu te dédoubles au temps rigoureux,Banquet sacré de la satisfaction.A toi compagne bien-aimée, à toi, bienfaisante,Vers qui le pauvre se penche avec confianceQuand, trésor de la glèbe féconde,Tu surgis des sillons comme une vraie délivrance.Salut à toi, ô pomme de terre!
Infatigablement jaillie du sombre flux de la terre,Perle de la maison bourgeoise allemande,Aprement évoquée, vivement conjurée,Apaisante nounou d’un festin modéré,O pomme de terre!
Pour toi, aujourd’hui, dans un amour pressant,On discute, on combat, on crie et l’on écrit,Des millions de langues indigentesTe célèbrent par des cantiques sacrés,Comme jamais fruit ne fut célébré,Comme rarement le fut un être vivant,Et dans la fuite des événementsTu demeures pour la sauvegarde du peuple élu,O pomme de terre!
Ni les figues, ni les bananes, ni les tendres olives,Ni les merveilles du Sud qui distillent des douceurs,Rien n’a fait résonner du bruit de sa gloireLe monde attentif avec autant d’éclatQue toi, ô pomme de terre!
Ni les huîtres, ni les truites, ni les truffes aromatiques,Ni les entrecôtes des buffles succulents,Rien n’a jamais ému,O désir ardent des grands et des petits,Comme tu émeus, dans la nécessité qui ronge,Toi, réconfortante sœur du pain sec,O chère pomme de terre!
Car tu es la constante, la loyale,L’aide de l’estomac affamé,Celle qui a des soins maternels, l’indispensable,La fidèle gardienne d’un plaisir simple.Tu te dédoubles au temps rigoureux,Banquet sacré de la satisfaction.A toi compagne bien-aimée, à toi, bienfaisante,Vers qui le pauvre se penche avec confianceQuand, trésor de la glèbe féconde,Tu surgis des sillons comme une vraie délivrance.Salut à toi, ô pomme de terre!
Prodigieuse source de remarques. Ne nous attardons pas sur la boursouflure héroïco-sentimentale et les prétentions lyriques du style: elles sont trop allemandes, et nous avons d’autres soucis. Mais notons en passant, pour notre connaissance de la psychologie des Barbares, les regrets si émouvants d’un «estomac affamé», ce rêve de figues, de bananes, de tendres olives, d’huîtres, de truites, de truffes et d’entrecôtes de buffle, alors que Kory Towski de son côté regrettait les dindes, les saumons et le caviar du bon temps de paix. Prenons acte aussi de cet aveu d’un «temps rigoureux» et d’une «nécessité qui ronge». La faim allemande n’est pas un mythe. La voilà bassement proclamée en phrases cadencées. J’ai traduit ces vers littéralement, en serrant le texte au plus près et sans outrer le sens ou la force des mots. Rien de plus grave que le ton de ce chant qui veut avoir par endroits des allures quasi mystiques. Qu’on ne s’y trompe pas. Moi-même, d’abord, j’ai cru à une plaisanterie d’un poète à la Franc-Nohain ou à la Raoul Ponchon. Il n’en est rien. Le poème d’Emil Claar est un hymne. La fantaisie est inconnue des poètes allemands, et pendant la guerre plus que jamais. C’est sans la moindre ironie que la pomme de terre est ici la réconfortante sœur du pain sec, et le trésor de la glèbe féconde, et l’aide de l’estomac affamé, et la perle de la maison bourgeoise allemande, et le banquet sacré de la satisfaction, et la sauvegarde du peuple élu. Peut-on nier, après ces plaintes authentiques, que l’Allemagne ait souffert de la faim? Et vous représentez-vous, bonnes gens de France, ce que dut être la faim de vos enfants prisonniers en Allemagne?
Avez-vous lu ce conte de Georges d’Esparbès où l’on voit des trompettes, un jour de revue, sonner à perte d’haleine et tellement que, jusqu’à la fin de la cérémonie héroïque, nul n’a pu remarquer qu’un des trompettes était mort en sonnant? Ainsi de vos fils, bonnes gens de France, dans les camps d’Allemagne. Vous ignorez encore comment ils ont souffert, parce qu’ils sont revenus en souriant, ceux qui sont revenus. Mais quel crime avaient-ils commis pour mériter ce châtiment?
(Écrit à Ouargla en 1919.Revu en 1924 à Paris.)
ACHEVÉ D’IMPRIMEREN DÉCEMBRE 1924PAR F. PAILLART AABBEVILLE (SOMME).
ACHEVÉ D’IMPRIMEREN DÉCEMBRE 1924PAR F. PAILLART AABBEVILLE (SOMME).
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