«Ah! disais-je, ma chère femme, je vois s'amonceler devant moi tant de peines et de fatigues, je vois tant de choses à accomplir, que je ne sais par quoi débuter. D'abord un voyage au navire est indispensable, car nous y avons abandonné nos bêtes et une foule d'objets de première nécessité, d'un autre côté des soins impérieux me retiennent à terre, où je devrais m'occuper de construire une habitation.»
Ma femme me répondit par ces paroles du Seigneur: «Ne remets jamais au lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose à son tour.»
Je décidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit, m'accompagnerait au bâtiment, et que la mère demeurerait à terre avec les autres enfants. «Debout! debout!» criai-je alors.
Mes enfants entendirent ma voix, et se levèrent lentement. Quant à Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussitôt placer son chacal, que la nuit avait refroidi, debout près de la tente, pour jouir de la surprise de ses frères.
En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent à aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bientôt les petits paresseux, curieux de connaître la cause du bruit qu'ils entendaient. Jack parut le premier, le petit singe sur l'épaule; mais l'animal fut si effrayé à l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidité et courut se blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en épouvanta de même, et ils décidèrent: Ernest, que c'était un renard; Jack, un loup; Franz, un chien; mais Fritz, triomphant, leur apprît que c'était un chacal.
Lorsque la curiosité fut un peu apaisée: «Enfants, m'écriai-je, celui qui commence la journée sans invoquer le Seigneur s'expose à travailler en vain.» Tous me comprirent, et nous nous jetâmes à genoux. La prière faite, mes enfants demandèrent à déjeuner; mais il n'y avait à leur donner que du biscuit, qui était si sec, qu'ils pouvaient à peine le broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore défoncée. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.
ERNEST. «Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce pas?
MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.
ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai découvert, par une fente que j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.»
Et nous courûmes tous à la tonne; nous vîmes, en effet, qu'il ne s'était pas trompé; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de sa découverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et que l'on défonçât le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arrêtai à l'idée d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre nécessaire à nos besoins présents.
Mon projet fut bientôt exécuté, et en quelques instants, à l'aide de ma cuiller de noix de coco, nous étendîmes sur notre biscuit cet excellent beurre; puis nous portâmes les tartines près du feu pour les faire griller. Nos chiens, cependant, couchés près de nous, n'avaient nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que dans le combat de la nuit ils avaient reçu en plusieurs endroits, et notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai à Jack de frotter leurs plaies avec du beurre rafraîchi dans l'eau; ce qui excita les chiens à se lécher, et peu de jours après il n'y parut plus.
Fritz ayant remarqué qu'avec des colliers ils auraient évité la plupart de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le petit garçon, dont ma femme se moquait un peu, et je dis à Fritz de se préparer à m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'élever une perche avec un morceau de toile à voile. En cas d'accident, ils devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les prévins aussi que nous passerions peut-être la nuit sur le navire.
Nous ne prîmes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver des provisions à bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il était impatient de régaler de lait frais.
Nous quittâmes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces, tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous fûmes un peu éloignés, je m'aperçus que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce côté, et en trois quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteignîmes les flancs du bâtiment, auxquels nous attachâmes notre embarcation. À peine débarqués, le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter près d'une chèvre le petit singe qu'il avait amené. Nous changeâmes l'eau des auges et nous renouvelâmes les provisions dans les mangeoires. Les animaux nous accueillirent avec les plus amicales démonstrations, tant ils étaient heureux de revoir des hommes après deux jours d'abandon. Nous nous occupâmes alors de chercher pour nous-mêmes quelque nourriture. Lorsque nous fûmes rassasiés, je demandai à Fritz par où nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre embarcation. Cette réponse m'étonna d'abord; car il nous manquait des choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement à sa demande, et nous nous mimes à l'œuvre.
Une perche assez forte fut fichée dans une planche du bateau, et nous disposâmes une voile au sommet. C'était un large morceau de toile figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu à un moufle et attaché à des cordes que je pouvais manier de ma place près du gouvernail. Ce premier travail achevé, Fritz me supplia d'ajouter au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon, et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon que de voir la voile s'enfler au vent. Nous fîmes ensuite un petit banc près du gouvernail, et nous fixâmes dans les bords de forts anneaux pour maintenir les rames.
Pendant ces travaux, le soir étant arrivé, nous ne pouvions songer à retourner à terre. Nous arborâmes les signaux convenus pour annoncer cette décision à nos gens restés sur le rivage, et nous employâmes le reste de la journée à changer les pierres qui lestaient notre embarcation contre une cargaison plus utile.
Nous pillâmes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme munitions de chasse, eurent la préférence; ensuite nous primes tous les outils. Notre navire, destiné à l'établissement d'une colonie dans les mers du Sud, était très-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous étions cependant obligés de faire un choix sévère, attendu la petitesse de notre embarcation. Mais nous n'eûmes garde d'oublier cette fois des couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous n'avions point songé d'abord. Nous nous pourvûmes de grils, de chaudières, de broches, de pots, etc. Nous y joignîmes des jambons, des saucissons et quelques sacs de maïs, de blé et d'autres graines. M'étant rappelé que notre coucher à terre était un peu dur, je pris quelques hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de sabres, de poignards et d'épées. J'embarquai en outre un baril de poudre, un rouleau de toile à voile et de la ficelle ou corde en grande quantité.
Nos cuves étaient remplies jusqu'au bord, à l'exception de deux places étroites que nous nous étions réservées. Nous nous préparâmes alors à descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui était tombée tout à fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allumé sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aimés; pour leur répondre, nous allumâmes quatre grandes lanternes, à l'apparition desquelles ils tirèrent quatre coups de fusil, afin de nous faire comprendre qu'ils les avaient aperçues. Nous nous laissâmes alors aller au sommeil, et nous nous endormîmes en recommandant à Dieu le précieux dépôt que nous avions laissé sous sa protection.
Le jour commençait à peine à poindre, lorsque je montai sur le pont, armé d'un excellent télescope, que je dirigeai vers la tente pour tâcher d'apercevoir mes enfants, pendant que Fritz mangeait à la hâte un morceau. Je ne fus pas longtemps sans voir ma femme sortir de la tente. Nous fîmes flotter un linge blanc, et le même signal nous répondit de la rive. Cette vue me rassura et me remplit de joie.
Je résolus alors de prendre avec nous le bétail. Je communiquai mon projet à Fritz, et nous commençâmes à chercher de concert quel moyen il fallait employer pour transporter au rivage une vache, un âne, une truie près de mettre bas, des moutons et des chèvres. Il proposa d'abord de construire un radeau, mais je lui démontrai l'impossibilité de ce projet; enfin, après avoir mûrement réfléchi: «Faisons-leur, me dit-il, des corsets natatoires, et ils nous suivront à la nage.
—Bonne idée! m'écriai-je; allons, à l'ouvrage!»
Un mouton fut bientôt entouré de liège et jeté à l'eau. Nous suivions avec anxiété ce coup d'essai. L'eau sembla d'abord vouloir l'engloutir, et le pauvre animal se démenait comme un possédé, en bêlant d'une manière pitoyable; mais bientôt, exténué de fatigue, il laissa pendre ses jambes, et nous vîmes avec joie qu'il n'en continuait pas moins à se soutenir sur l'eau. Je sautai de plaisir. «Ils sont à nous! criai-je, ils sont à nous!» Fritz alors se jeta à l'eau et ramena à bord le pauvre mouton; nous nous mîmes à confectionner les ustensiles nécessaires pour soutenir les autres.
Deux tonneaux vides, réunis fortement par de la toile à voile, furent fixés sous les flancs de l'âne et de la vache. Nous passâmes deux heures environ à les équiper de la sorte; le menu bétail vint ensuite. Rien n'était plus comique que de voir ces animaux ainsi affublés. L'embarras était de les amener jusqu'à l'eau; heureusement une ouverture formée par le choc qu'avait reçu le navire nous servit utilement. Nous conduisîmes l'âne jusqu'au bord, puis une secousse inattendue le précipita dans l'eau; il tomba violemment, mais il se releva bientôt et se mit à nager avec une force et une dextérité qui lui méritèrent tous nos éloges. Pendant qu'il s'éloignait ainsi, nous jetâmes la vache non moins heureusement, et elle se mit à flotter vers le rivage, majestueusement soutenue par ses deux tonnes, le petit veau vint ensuite. Le cochon seul, plus intraitable, nous donna un mal inouï, et finit par sauter, si loin, qu'il s'écarta beaucoup. Quant aux autres, nous avions eu le soin de leur attacher des cordes qui nous permirent de les réunir auprès du bateau.» Nous y descendîmes sans perdre de temps, et nous rompîmes les liens qui nous retenaient. Le troupeau suivait en bon ordre, seulement il ralentissait considérablement la marche de notre embarcation, et je m'applaudis alors de l'idée de Fritz et de sa voile, car sans elle tous les efforts de nos bras n'auraient pu diriger la masse énorme que nous traînions après nous. De temps en temps les tonnes penchaient soit à droite, soit à gauche; mais les balanciers les remettaient bientôt en équilibre.
Nous voguions tranquillement. Fritz, au fond de sa cuve, jouait avec son petit singe, qui commençait à se familiariser; moi, je rêvais à mes bien-aimés, et je dirigeais sans cesse ma lunette vers la terre pour tâcher d'en apercevoir les signaux ou les traces. Tout à coup j'entendis Fritz me crier d'une voix aiguë: «Mon père, nous sommes perdus! un énorme poisson s'avance vers nous!»
Nous sautons ensemble sur nos armes, qui heureusement étaient chargées, et au même instant nous voyons passer avec la rapidité de l'éclair, presque à la surface de l'onde, un monstrueux requin. Fritz fit feu avec tant de bonheur et d'adresse qu'il l'atteignit à la tête; l'animal tourna à gauche, et une longue trace de sang nous prouva qu'il était bien touché.
Nous nous tînmes toutefois sur nos gardes; Fritz rechargea son fusil, et moi je fis force de rames; mais le reste de la traversée ne fut point troublé, et nous abordâmes bientôt dans un endroit où nos bêtes trouvèrent pied et gagnèrent facilement la terre. Nous y sautâmes nous-mêmes, et nous commençâmes à dépêtrer notre bétail. J'étais assez inquiet de ne pas voir mes enfants, car il se faisait tard, et je ne savais où les chercher, quand tout à coup un cri de joie retentit, et nous fûmes bientôt environnés de la petite famille, qui nous accueillit et tomba dans nos bras.
Ma femme admira l'idée que nous avions eue. «Je n'aurais jamais imaginé cet expédient, disait-elle; car je dois t'avouer que je me suis plusieurs fois fatigué la tête en voulant aviser au moyen de transporter ce bétail, et n'en pouvais trouver aucun.
—Eh bien, lui dis-je, honneur à Fritz! car c'est lui qui l'a trouvé.»
Nous nous étions mis à déballer notre cargaison, lorsque Jack vint à nous majestueusement assis sur le dos de l'âne entre les deux tonnes, qu'il portait encore. Je m'approchai pour l'aider à descendre, et je m'aperçus alors pour la première fois qu'il avait une ceinture jaune dans laquelle il avait passé deux petits pistolets.
«Qui a pu t'équiper ainsi?
—Moi-même. Regardez aussi nos chiens, mon cher papa.»
Je remarquai alors que nos deux braves dogues avaient le cou entouré d'un collier de même peau, hérissé de clous.
«Mais comment as-tu pu confectionner tout cela?
—La peau du chacal en a fait tous les frais; j'ai taillé le cuir, et maman l'a cousu.»
Je complimentai mon petit corroyeur sur son adresse; mais Fritz ne put voir sans chagrin l'usage qu'on avait fait de son chacal. Je le réprimandai de sa mauvaise humeur. Fritz ne répondit rien; mais, comprenant mon reproche, il détourna les yeux.
Tout en causant, je m'aperçus que mon petit Jack exhalait une odeur insupportable, et je l'engageai à s'éloigner un peu. Cette remarque lui mit à dos tous ses frères, qui lui criaient sans cesse: «Plus loin! plus loin!» Mais le plaisir lui bouchait les narines, et il n'en tenait aucun compte. Je m'interposai enfin pour lui faire quitter sa ceinture, et il aida ses frères à jeter dans l'eau le cadavre du chacal, qui commençait à répandre aussi une odeur infecte. Ensuite, comme il n'y avait rien de préparé pour notre souper, je commandai à Fritz de m'aller chercher un jambon. Tous mes enfants me regardèrent d'un air étonné; mais leur joie fut extrême quand ils virent leur frère revenir portant un énorme jambon.
«Pardonne-moi ma négligence, me dit alors ma femme; j'ai là une douzaine d'œufs de tortue; si tu veux, j'en ferai une omelette.
MOI. Comment! des œufs de tortue?
ERNEST. Mon père, ce sont bien des œufs de tortue; nous les avons trouvés dans le sable, au bord de la mer.
LA MÈRE. Oui, et c'est toute une histoire, que je vous raconterai, si vous voulez bien.»
Il fut convenu que son histoire prendrait place au dessert, et tandis qu'elle faisait cuire son omelette, nous allâmes débarrasser notre bétail des corsets. Le cochon nous donna tant de mal, que Fritz alla chercher les deux chiens, qui le prirent chacun par une oreille et le réduisirent bientôt à l'obéissance. Ernest était tout joyeux de trouver un âne pour lui porter ses fardeaux, et il en témoignait hautement sa joie.
Cependant ma femme avait fini son omelette. Nous nous assîmes autour de la tonne de beurre, et, munis de cuillers, de couteaux, de fourchettes et d'assiettes, nous commençâmes le repas. Nos chiens, nos poules, notre bétail, se pressaient autour de nous et se disputaient les miettes de notre festin. Les oies et les canards se régalaient dans le ruisseau de petits crabes et barbotaient à plaisir. Le repas fut gai; au dessert, Fritz fit sauter le bouchon d'une bouteille de vin des Canaries qu'il avait trouvée dans la chambre du capitaine. J'invitai alors ma femme à nous raconter l'histoire de ses travaux pendant notre absence, et après une pause de quelques instants elle commença ainsi:
«Tu feins d'être impatient d'entendre mon récit, me dit-elle en souriant, et tu ne m'as pas laissé placer un mot de toute la soirée. Mais je n'en perdrai rien; la parole est comme l'eau: plus elle s'est amassée, plus elle coule vite. Le premier jour de votre absence ne vaut pas la peine qu'on en parle, car notre train de vie ne fut nullement changé. Mais ce matin, étant sortie de la tente bien longtemps avant mes enfants, et ayant aperçu votre signal, qui me causa une joie extrême, je me pris à réfléchir sur notre position et à rêver aux moyens de l'améliorer. Il est impossible, me disais-je, de rester toute la journée sans abri, au soleil, sur cette terre brûlante; allons plutôt dans cette vallée ombragée dont mon mari et Fritz nous ont fait de si belles descriptions.
«Tandis que je réfléchissais ainsi, mes enfants s'étaient éveillés. Jack, armé d'un couteau qu'il aiguisait de temps en temps sur le roc, s'était glissé près du chacal de Fritz et lui avait coupé sur le dos deux larges bandes de peau, qu'il travaillait à débarrasser de toutes ses chairs. Je l'aurais laissé faire; mais j'entendis bientôt Ernest lui crier: «Ô le malpropre! le vilain malpropre!—Comment! répliqua, celui-ci, qu'y a t-il de sale à faire deux colliers à nos chiens?» Je m'interposai pour terminer la querelle, qui commençait à s'échauffer; je blâmai Ernest de sa répugnance, et j'aidai mon petit bonhomme à terminer son ouvrage, car ses mains et ses habits étaient déjà tout sales. Lorsque les deux bandes furent complètement nettoyées, il les transperça d'une quantité suffisante de longs clous pointus à large tête plate; puis, ayant coupé un morceau de toile à voile deux fois aussi large, il l'appliqua en double sur la tête des clous, et me donna l'agréable besogne de coudre la toile sur cette peau infecte. Je le remerciai de l'honneur qu'il voulait bien me faire; mais, en voyant l'embarras du pauvre petit, qui ne savait comment employer le fil et l'aiguille que je lui avais donnés, j'eus enfin pitié de lui, et je fis ce qu'il voulut.
«Quand les deux colliers furent terminés, il me pria de lui coudre en outre une autre bande qu'il destinait à lui servir de ceinture pour mettre des pistolets. J'y consentis encore une fois, et, quand tout fut terminé, je lui fis observer qu'en se séchant ses colliers se racorniraient. En conséquence, et d'après les conseils d'Ernest, il les cloua au soleil sur une planche et les laissa dans cet état. Je fis alors part à ma petite famille de mon projet d'excursion, et ce fut une joie pour eux tous d'entreprendre ce voyage avant que leur père et Fritz fussent de retour. Nous nous équipâmes de notre mieux; au lieu d'un couteau de chasse je pris une hache, et, accompagnés des deux chiens, nous partîmes, en suivant, comme vous l'aviez fait, le cours du ruisseau. Conduits par Turc, qui connaissait le chemin, nous arrivâmes bientôt à l'endroit où vous l'aviez traversé. En sautant de pierre en pierre, Ernest fut bientôt à l'autre bord. Jack, dont les jambes étaient plus courtes, le suivit en se jetant dans l'eau quand il ne savait où mettre le pied, au risque de glisser et de boire un coup; quant a moi, je pris le petit Franz sur mes épaules et passai la dernière. Nous trouvâmes, comme vous l'aviez annoncé, la végétation admirable de ce côté du ruisseau, et pour la première fois depuis notre naufrage mon cœur s'ouvrit à l'espérance à la vue de cette superbe nature. Je remarquai surtout un petit bois, à l'ombre duquel je voulus me reposer; mais pour y atteindre nous fûmes obligés de traverser des herbes si hautes, qu'elles dépassaient la tête de mes enfants, et que nous avions toutes les peines du monde à nous y frayer un passage. Cependant Jack était resté un peu en arrière; quand je me retournai pour le chercher, je le vis essuyant avec le haut de sa chemise un de ses pistolets, et j'aperçus son mouchoir tout mouillé séchant au soleil sur ses épaules. Le pauvre garçon, en traversant le ruisseau, avait inondé tout ce qui était dans ses poches. Tandis que je le blâmais d'y avoir mis ses pistolets, qui par bonheur n'étaient pas chargés, nous entendîmes un grand bruit, et nous vîmes s'élever des herbes et s'envoler devant nous un oiseau d'une grandeur prodigieuse.
«Quand mes deux petits chasseurs stupéfaits se préparèrent à tirer, il était si loin que le coup n'aurait pu l'atteindre. Franz prétendait que c'était un aigle; Ernest lui apprit que ces oiseaux ne nichent pas par terre. Aussitôt mes enfants de se répandre en regrets d'avoir manqué une si belle proie; soudain un second oiseau s'éleva encore des herbes et partit presque sous notre nez. Je ne pus m'empêcher de rire en voyant mes petits chasseurs encore une fois en défaut. Ernest se mit à pleurer, et Jack ôta gravement son chapeau, salua le fuyard en lui disant: «À une autre fois, à une autre fois, seigneur oiseau!»
«Nous approchâmes de l'endroit d'où il s'était élevé, et Ernest, ayant trouvé un nid grossier, rempli d'œufs brisés, nous apprit que cette découverte le confirmait dans l'idée que nous venions de voir une outarde, qu'il avait cru reconnaître à son ventre blanc, à ses ailes couleur de tuile, et à la moustache de son bec. Tout en conversant, nous avions atteint le petit bois. Des multitudes d'oiseaux de toute espèce voltigeaient dans les branches, et mes enfants tournaient les yeux de tous côtés pour tâcher d'en ajuster quelques-uns; mais les arbres étaient si élevés, que le coup n'aurait sans doute pas porté.
«Mais quels arbres, mon ami! jamais tu n'en as pu voir de si grands; ce que j'avais pris pour une forêt, c'était un bouquet de dix à douze arbres merveilleusement soutenus en l'air par de forts arcs-boutants formés de racines énormes qui semblaient avoir poussé l'arbre tout entier hors de terre, et dont le tronc ne tenait au sol que par une racine placée au milieu et plus petite que les autres.
«Jack grimpa sur l'un de ces arcs-boutants, et à l'aide d'une ficelle il en prit la hauteur, que nous trouvâmes être de trente-trois pieds. Depuis la terre jusqu'à la naissance des branches nous en comptâmes soixante-six, et le cercle formé par les racines avait une circonférence de quarante pas. Les rameaux sont nombreux et donnent une ombre épaisse; la feuille ressemble à celle du noyer; mais je n'ai pu découvrir aucun fruit. Le terrain, tout alentour, est couvert d'un gazon frais et touffu, semé de petits arbustes, ce qui fait de cet endroit un délicieux lieu de repos. Je le trouvai si fort à mon goût, que nous résolûmes d'y prendre notre repas. Nous nous assîmes sur l'herbe près d'un ruisseau, et nous mangeâmes d'un bon appétit.
«En ce moment nos chiens, que nous avions un instant perdus de vue, vinrent nous rejoindre et se couchèrent à nos pieds, où ils s'endormirent sans vouloir partager notre dîner.
«Après avoir mangé, nous reprîmes le chemin de la tente; nous ne vîmes rien d'extraordinaire jusqu'au ruisseau, où je remarquai que le rivage était couvert de débris de crabes, et je m'aperçus que nos dogues avaient trouvé eux-mêmes moyen de fournir à leur nourriture en péchant une espèce de moule dont ils étaient très-friands.
«Cependant nous continuions à avancer au milieu de débris de poutres et de tonnes vides dont le rivage était couvert. Chemin faisant, Bill disparut tout à coup derrière un rocher; Ernest la suivit et la trouva occupée à déterrer des œufs de tortue, qu'elle avalait avec une satisfaction marquée.
Nous fîmes nos efforts pour l'éloigner, et nous réussîmes à en recueillir environ une douzaine: ce sont eux qui ont fait les frais de l'omelette que nous venons de manger. En ce moment nos yeux se tournèrent vers la mer, et nous y découvrîmes une voile qui s'avançait vers nous. Je ne savais que penser. Ernest affirma que c'était vous; nous courûmes rapidement au ruisseau, nous le franchîmes de nouveau, et nous arrivâmes à temps pour tomber dans vos bras.
«Tel est, mon ami, le récit détaillé de notre excursion. Si tu veux me faire un grand plaisir, nous quitterons cet endroit dès demain, et nous irons nous établir près des arbres géants. Nous nous posterons sur leurs branches, et nous y serons à merveille.
—Bon! ma chère, lui répondis-je, ce sera, en effet, merveilleux d'aller nous percher comme des coqs sur les arbres, à soixante-six pieds du sol. Mais où trouverons-nous un ballon pour nous y élever?
—Ne te moque pas de mon idée, repartit ma femme; au moins nous pourrons dormir en sûreté contre les chacals et autres animaux, qui ne penseront point à venir nous attaquer si haut.
—C'est très-bien, dis-je, ma chère femme; mais comment veux-tu monter tous les soirs sans échelle à soixante-six pieds pour le coucher? Au moins, pour te consoler, nous pouvons nous établir entre ses racines. Qu'en penses-tu? Tu as compté une circonférence de quarante pas. Le pas fait ordinairement deux pieds et demi: peux-tu me dire combien cela fait de pieds?»
Ernest, après un court calcul, me répondit: «Cent pieds.» Je louai mon jeune mathématicien de son habileté. «Un tel arbre, dis-je, doit être appelé le géant des arbres.» Durant cette longue conversation, la nuit était rapidement venue. Nous rentrâmes dans la tente pour y reprendre nos places, et nous dormîmes comme des marmottes jusqu'au lendemain matin.
«Écoute, dis-je à ma femme lorsque les premières lueurs du matin nous eurent éveillés tous deux, ton récit d'hier m'a fait faire de graves réflexions; j'ai sérieusement examiné les conséquences d'un changement de résidence, et j'y entrevois de grands inconvénients. D'abord nous ne trouverons nulle part une place où nous puissions être plus en sûreté qu'ici, ayant d'un côté la mer, qui nous apporte en outre les débris du navire, auxquels il faudra renoncer si nous nous éloignons de la côte, et de l'autre ce ruisseau, que nous pouvons aisément fortifier.
—Tu n'as pas tout à fait tort, mon ami: mais tu ne calcules pas aussi quelles fatigues nous avons ici, nous autres, à nous dérober aux ardeurs du soleil pendant que tu cours en mer avec ton Fritz, que tu te reposes à l'ombre des forêts. Tu ne vois pas la peine que nous avons à recueillir quelques misérables huîtres, et le danger où nous sommes d'être attaqués pendant la nuit par des animaux, tels que les tigres et les lions, puisque les chacals ont bien pu parvenir jusqu'à nous; et quant aux trésors du vaisseau, j'y renoncerais volontiers pour m'épargner les angoisses où vous me plongez durant votre absence.
—Tu parles à merveille, repris-je, et cela peut s'arranger; tout en allant nous établir auprès des arbres géants, nous pouvons nous réserver ici un pied-à-terre. Nous y ferons notre magasin; nous y laisserons notre poudre, et quand j'aurai fait sauter en quelques endroits les rocs qui bordent le ruisseau, personne n'y parviendra sans notre permission. Mais avant tout il faut nous occuper de construire un pont pour passer nos bagages.
—Quel besoin d'entreprendre un si long ouvrage? L'âne et la vache porteront nos effets.»
Je lui démontrai l'insuffisance et le danger de ce moyen, et j'ajoutai que pour nous-mêmes il fallait un passage plus sûr et plus facile que les pierres qui nous avaient d'abord servi. Elle se rendit à mes remontrances, et notre entretien finit là. Nous éveillâmes les enfants, qui accueillirent avec transport l'idée du pont, aussi bien que celle d'émigrer dans cette nouvelle contrée, que nous baptisâmes du nom de Terre promise.
Cependant Jack, qui s'était glissé sous la vache, ayant vainement essayé de la traire dans son chapeau, s'était attaché à ses mamelles pour la téter.
«Viens, cria-t-il à Franz, viens auprès de moi, le lait est délicieux.» Ma femme l'entendit, lui reprocha sa malpropreté; puis, ayant trait l'animal, elle nous en partagea le lait. Je résolus alors d'aller au vaisseau chercher des planches pour mon pont, et je m'embarquai avec Fritz et Ernest, dont je prévoyais que le secours me serait nécessaire au retour. Fritz et moi nous prîmes les rames, et nous nous dirigeâmes vers l'embouchure du ruisseau, dont le courant nous eut bientôt emportés hors de la baie.
À peine en étions-nous sortis que nous découvrîmes une immense quantité de mouettes et d'autres oiseaux, qui voltigeaient au-dessus d'un flot que nous n'avions pas encore remarqué auparavant, et qui faisaient un bruit effrayant. Je déployai la voile pour quitter le courant et pour voir quelle cause avait rassemblé là tous ces oiseaux. Ernest, qui nous accompagnait pour la première fois depuis que nous avions touché a terre, regardait avec admiration la voile se gonfler au vent; mais Fritz ne perdait pas de vue l'îlot, et aurait volontiers tiré sur les oiseaux, si je ne l'en eusse empêché.
«Ah! s'écria-t-il enfin, je crois que c'est un gros poisson qu'ils dévorent.»
Nous vîmes bientôt qu'il avait raison.
«Qui peut avoir amené ce monstre ici? continua-t-il quand nous fûmes tout près; hier il n'y en avait aucune trace.
—C'est peut-être le requin que tu as tiré hier, répondit Ernest; car sa tête est tout ensanglantée, et j'y vois trois blessures.»
En effet, c'était lui; et, me rappelant combien sa peau était utile, je recommandai d'en prendre quelques morceaux pour nous servir de limes.
Alors Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et, frappant à droite et à gauche, tua plusieurs des oiseaux que notre approche n'avait pu écarter. Fritz coupa plusieurs bandes de peau, comme Jack avait fait au chacal, et le tout fut déposé au fond des cuves. Pendant cette opération je remarquai sur le rivage une quantité de planches que la mer y poussait, ce qui devait nous dispenser d'aller en chercher au navire. À l'aide d'un cric et d'un levier nous soulevâmes les poutres dont nous avions besoin; nous les réunîmes en train, et nous attachâmes dessus de longues planches, de manière à former un radeau; puis nous levâmes l'ancre pour retourner auprès des nôtres, quatre heures après notre départ. Craignant de trouver des bas-fonds près de la côte, je me dirigeai vers le courant, qui nous emporta rapidement en pleine mer; et là, favorisés par un bon vent, nous rangeâmes le vaisseau à notre droite, et nous nous dirigeâmes droit vers la terre. Ernest cependant examinait avec attention les oiseaux qu'il avait tués.
«Quels sont ces oiseaux? sont-ils bons à manger?
—Non, mon ami, ce sont des mouettes; et, comme ces animaux se nourrissent de poissons morts, leur chair en prend un goût fade et désagréable; ils sont si avides, qu'ils se laissent plutôt tuer que de quitter la proie à laquelle ils sont attachés.»
Des mouettes la conversation tomba au requin. Fritz s'étonnait de voir sa peau se crisper et se racornir sur le mât, où il l'avait accrochée: je lui répondis qu'elle serait aussi bonne en cet état pour l'usage auquel je la destinais, et qu'elle me fournirait la superbe peau si estimée qu'on nomme en Europe chagrin.
Tout en conversant, nous étions arrivés dans la baie et nous avions gagné le débarcadère; mais personne n'était là pour nous recevoir. Cette absence ne nous effraya pas tant que la première fois, et nous nous mîmes tous trois à crier: «Holà! ho!». Des cris de joie nous répondirent, et je vis bientôt accourir ma femme et mes deux jeunes fils, qui venaient du côté du ruisseau, portant tous un mouchoir rempli et mouillé. En arrivant près de nous, Jack avait levé son mouchoir en l'air en signe de joie; il l'ouvrit, et j'en vis tomber une quantité de magnifiques écrevisses de rivière. Ma femme et Franz suivirent son exemple, et en quelques instants nous fûmes environnés d'écrevisses qui, se sentant libres, cherchaient à s'enfuir de tous côtés. Mes enfants se précipitèrent pour les retenir, et cet incident donna lieu à des éclats de rire inextinguibles.
«Eh bien, papa, qu'en dites-vous? me cria Jack; nous en avons tant trouvé, que c'était effrayant; il y en avait là au moins deux cents: voyez comme elles sont grosses.
—Est-ce toi qui les as trouvées? et comment cela est-il arrivé?
—Vous allez voir. Quand vous fûtes partis, je pris le singe de Fritz sur mon épaule, et, accompagné de Franz, je me rendis au ruisseau pour chercher un endroit où vous puissiez établir votre pont.
—Oh! oh! ta petite tête a donc quelquefois des idées plus sages? Eh bien, nous irons visiter l'endroit que tu as choisi. Mais continue.
—Nous marchions toujours vers le ruisseau, et Franz ramassait tous les cailloux brillants qu'il rencontrait, en disant que c'était de l'or. Il avança ensuite jusqu'auprès de l'eau, et je l'entendis soudain crier: «Jack, viens donc voir toutes les écrevisses qui sont sur le chacal de Fritz!» J'accourus rapidement, et je m'aperçus avec étonnement, que ce cadavre était encore à la place où nous l'avions jeté, et qu'il était couvert d'écrevisses. Alors maman, à qui je courus raconter cette découverte, nous enseigna le moyen de les prendre, et nous en avons fait une belle provision, comme vous voyez.
—Oui, lui dis-je; aussi laissons s'enfuir les plus petites, et remercions Dieu de ce qu'il nous a fait découvrir un pareil trésor.»
J'annonçai alors que, tandis que les écrevisses cuiraient, nous irions transporter à terre les planches qui formaient le radeau, et qui étaient restées dans la baie; mais nous n'avions pas de charrette; et il était impossible de pouvoir transporter à bras ces masses énormes. Je me rappelai alors comment les Lapons parviennent à faire tirer à leurs rennes les plus pesants fardeaux.
J'attachai au cou de l'âne et de la vache des cordes qui passaient entre leurs jambes et venaient entourer l'extrémité des poutres; l'expédient réussit à merveille, et nos animaux apportèrent toutes les planches une a une à l'endroit qu'avait choisi mon petit ingénieur.
La place était vraiment bien trouvée. Le ruisseau y était plus resserré que partout ailleurs entre deux rives d'égale hauteur, et de chaque côté des troncs d'arbre semblaient placés pour servir de point d'appui.
«Il s'agit maintenant, dis-je alors à mes fils, d'évaluer la largeur du ruisseau pour proportionner les planches: comment faire?
—Mais, dit Ernest, demandons à maman un paquet de ficelle, au bout duquel nous attacherons une grosse pierre; en la jetant sur l'autre rive et en la ramenant ensuite sur l'extrême bord, nous trouverons facilement cette largeur.
—Excellent conseil! Allons, à l'œuvre!» Tout fut facilement exécuté, et nous trouvâmes une largeur de dix-huit pieds; les planches, pour être solides, devaient avoir au moins trois pieds d'assise de chaque côté: elles devaient donc avoir vingt-quatre pieds. Cependant tout n'était pas fini, et il fallait maintenant amener de l'autre côté ces énormes poutres. Comme nous restions tous aussi embarrassés, je dis à mes enfants: «Allons d'abord dîner; en épluchant nos belles écrevisses, il nous viendra peut-être un moyen.» Tout en surveillant le dîner, notre ménagère avait fait pour l'âne et la vache deux sacs de toile à voile, et, comme elle n'avait pas d'aiguilles assez fortes pour cet ouvrage, elle s'était servie d'un clou. Je la complimentai sur sa patience et son habileté, et nous nous mîmes à table; mais les morceaux furent dévorés à la hâte, tant nous étions pressés de voir notre pont en bon train. Il se termina pourtant, et personne n'avait pu trouver d'expédient. «Voyons, dis-je avec assurance, si je serai plus heureux que vous.»
Il y avait sur le rivage un tronc d'arbre assez fort; je passai alentour une corde dont j'entourai aussi une de nos poutres à quelques pieds au-dessous de son extrémité. À l'autre bout je fixai une autre corde; puis, attachant une pierre, je la lançai de l'autre côté du ruisseau, que je traversai à mon tour en sautant de pierre en pierre. Ne sachant comment faire passer de même l'âne et la vache, qui étaient nécessaires à mon dessein, je pris une poulie que je fixai solidement à un arbre; je jetai sur la roue de ma poulie la corde que j'avais lancée auparavant, et, traversant de nouveau le ruisseau en en emportant l'extrémité, j'y attelai l'âne et la vache. Ces deux animaux firent d'abord quelque résistance; mais enfin ils marchèrent, et la poutre tourna autour du tronc, tandis que son extrémité allait toucher l'autre bord. Mes enfants, pleins de joie, s'élancèrent sur ce frêle pont aussitôt qu'il eut touché terre, et le traversèrent avec une agilité surprenante, malgré mes craintes et mes efforts pour les retenir. Le plus difficile de notre ouvrage était fait, et nous plaçâmes trois poutres à côté de la première, en les faisant glisser sur celle-ci; puis nous les réunîmes à l'aide de fortes planches. Notre pont avait huit à neuf pieds de large, et pouvait cependant être facilement retiré, de manière à interdire le passage du ruisseau. Quand le soir arriva, nous étions si harassés, que nous prîmes notre repas, et courûmes nous coucher, sans entreprendre d'autre travail. Cette journée fût terminée, comme les autres, par une longue prière à Dieu, qui ne nous avait pas abandonnés jusque-là.
Le matin suivant, mon premier soin fut de rassembler autour de moi ma jeune famille, et de lui faire une courte allocution sur les dangers qui pouvaient nous attendre dans un pays dont nous ne connaissions ni les localités ni les habitants, et sur la nécessité de nous tenir bien réunis durant le chemin. Enfin nous fîmes la prière, nous déjeunâmes et préparâmes le départ. Les enfants s'occupèrent à réunir notre bétail, et l'âne ainsi que la vache furent chargés de sacs, ouvrage de notre ménagère. Nous les remplîmes de tous les objets de première nécessité, de provisions, de munitions, des ustensiles de cuisine, des services de table du capitaine; nous y ajoutâmes une bonne quantité de beurre. Enfin nous abandonnâmes le moins de choses utiles qu'il nous fut possible. Après avoir établi l'équilibre entre les deux côtés, je me préparais à jeter par-dessus le tout nos hamacs et nos couvertures, quand ma femme accourut et m'en empêcha, réclamant une place, d'abord pour les poules, qui ne pouvaient rester seules, ensuite pour le petit Franz, qui n'était pas de force à soutenir les fatigues de la route, et enfin pour son sac, que nous avions appeléenchanté, et qui pouvait nous être de la plus grande utilité. Je fis droit à sa requête, et comme les paniers de l'âne n'étaient pas tout à fait remplis, j'y glissai son sac merveilleux, et j'assis le petit Franz si solidement entre ces paquets, que l'âne aurait pris le galop sans grand danger pour lui.
Cependant mes fils donnaient la chasse à nos poules, et aucune ne se laissait attraper. Ma femme les railla de l'inutilité de leurs efforts, et les pria de la laisser essayer si elle ne réussirait pas mieux qu'eux. En même temps elle prit dans le sac enchanté deux poignées de graines, et s'approcha doucement des volailles en les appelant. Le coq arriva bientôt pour becqueter les graines: alors ma femme jeta dans la tente tout ce qu'elle en avait, et comme les pauvres bêtes y coururent tout de suite, il lui fut facile de les attraper. Nous les attachâmes alors deux à deux par les pattes, et nous les déposâmes sur le dos de la vache, renfermées dans un panier que nous recouvrîmes d'une couverture, afin qu'elles restassent en repos.
Nous entassâmes alors dans notre tente tout ce que nous pouvions emporter; et après avoir tracé une enceinte avec des pieux fichés en terre, nous roulâmes tout autour quantité de tonnes vides.
Tout étant ainsi disposé, le cortège se forma; chacun de nous, jeune ou vieux, homme ou animal, prit sa place, leste et joyeux. Fritz et ma femme ouvraient la marche; la vache, l'âne monté par Franz, venaient après; les chèvres, conduites par Jack, qui portait en outre le petit singe, composaient le troisième corps d'armée; Ernest marchait ensuite, conduisant les moutons, et moi je formais l'arrière-garde. Mes deux dogues, placés sur les ailes, allaient sans cesse de la queue du convoi à la tête, faisant ainsi l'office d'adjudants.
Notre petite troupe s'avançait lentement, mais en bon ordre, et avait une mine toute patriarcale. Nous arrivâmes bientôt à notre pont; là nous fûmes rejoints par notre cochon, qui s'était d'abord enfui, et qui vint alors se réunir de lui-même à notre bande, tout en témoignant son mécontentement par des grognements significatifs. Le pont fut traversé, mais à l'autre bout un obstacle imprévu faillit mettre le désordre dans nos rangs: le gazon épais qui recouvrait le sol tenta si fort notre bétail, qu'il se dispersa à droite et à gauche pour brouter; heureusement nos chiens le firent rentrer en ligne, et l'ordre, momentanément troublé, fut promptement rétabli. Néanmoins, pour prévenir un second désordre, je fis quitter l'herbe et prendre vers la mer.
Nous avions à peine fait quelques pas dans cette direction, que nos chiens coururent se jeter dans l'herbe en aboyant de toutes leurs forces, comme s'ils eussent eu à combattre quelque animal sauvage. Fritz prit son fusil et les suivit de près; Ernest se serra près de sa mère tout en apprêtant le sien, et Jack l'étourdi, sans même déranger son fusil, qu'il avait sur le dos, s'élança sur les traces de Fritz.
Craignant de trouver quelque animal féroce, j'armai mon fusil et partis aussitôt dans la même direction; mais je ne pus les atteindre, et ils arrivèrent bien longtemps avant moi auprès des chiens. J'entendis alors Jack me crier: «Accourez, mon père, accourez! il y a là un porc-épic monstrueux.»
Quand j'arrivai, je vis, en effet, un porc-épic, mais de taille ordinaire, assailli par nos chiens, et qui, toutes les fois que ses ennemis approchaient, se hérissait soudain d'une forêt de dards, dont quelques-uns même s'étaient fichés dans leur museau. Cependant Jack, qui avait armé un des pistolets qu'il portait à sa ceinture, le tira à bout portant dans la tête de l'animal, qui tomba mort.
«Quelle imprudence! s'écria Fritz; tu pouvais blesser mon père, moi ou un de nos chiens.
—Ah! bien oui, blesser! Vous étiez derrière moi, et les chiens à côté: crois-tu que je sois aveugle?
—Mon pauvre Fritz, interrompis-je, tu es un peu trop brusque; souviens-toi du proverbe: Moi aujourd'hui, demain toi. Puisqu'il n'est rien résulté de l'imprudence de Jack, ne troublons pas sa joie.»
Jack, ayant donné deux ou trois coups de crosse à l'animal, pour être bien sur qu'il était mort, se disposa à l'emporter; mais il se mit les mains en sang, et ne put y parvenir. Alors il prit son mouchoir, l'attacha au cou de l'animal et le traîna jusque auprès de sa mère, qui était fort inquiète de notre absence prolongée et du coup de feu qu'elle avait entendu.
«Vois, maman, cria-t-il, un magnifique porc-épic que j'ai tué moi-même; papa assure que c'est excellent à manger.»
Ernest cependant examinait froidement l'animal, et faisait observer qu'il avait les pieds et les oreilles presque comme un homme. J'arrivai à mon tour.
«N'as-tu pas craint, en approchant de lui, dis-je à Jack, qu'il ne te passât ses dards au travers du corps?
—Pas du tout, je sais qu'ils sont solidement attachés à sa peau, et qu'il ne les lance contre personne.
—Et cependant ne vois-tu pas que nous sommes obligés, ta mère et moi, de débarrasser Turc et Bill des dards qui sont fixés à leur museau.
—Bon! ils sont allés les chercher eux-mêmes, et ce n'est pas le porc-épic qui les leur a lancés.»
J'applaudis à mon petit homme, auquel je ne savais pas des connaissances si étendues en histoire naturelle, et je leur fis voir comment des circonstances toutes naturelles avaient pu ainsi donner lieu à des fables.
«Mais dis-moi, Jack, ajoutai-je en terminant, que faire de ta capture? L'abandonnerons-nous?
—L'abandonner! mais ne m'avez-vous pas dit que c'est un très bon mets! Gardons-le, gardons-le.»
Je cédai à ses instances et posai l'animal, la tête enveloppée d'herbe, derrière le petit Franz, sur le dos de l'âne, a côté du sac de ma femme; puis nous partîmes.
Nous avions à peine fait deux cents pas, que le baudet se jeta de côté, échappant aux mains de mon fils, et se mit à bondir ça et là, en poussant des cris si grotesques, que nous n'aurions pu nous empêcher de rire si la crainte de voir tomber notre petit cavalier ne nous eût trop émus. Je lançai mes deux chiens après le fuyard, qu'ils nous ramenèrent bientôt, mais toujours aussi agité. Nous nous mîmes alors à chercher quel motif avait pu ainsi troubler notre grison, ordinairement si paisible, et nous découvrîmes enfin que les dards du porc-épic avaient percé la triple couverture qui les enveloppait et avaient fini par stimuler notre âne comme des coups d'éperon. Le sac enchanté remplaça la couverture, et le voyage reprit son cours.
Fritz marchait en avant, le fusil armé à la main, espérant faire de nouveau quelque beau coup; mais nous arrivâmes sans autre rencontre aux arbres dont ma femme nous avait parlé.
«Quelle merveille! s'écria alors Ernest. Comme ils sont grands!»
La halte commença. Nous mîmes la volaille en liberté, le cochon aussi, mais avec les deux pieds de devant attachés. Tandis que j'aidais ma femme à décharger nos animaux, nous entendîmes un coup de fusil; puis un instant après, un second derrière nous, et la voix de Fritz qui criait: «Le voilà, le voilà! mon père, c'est un chat sauvage!
—Bravo! lui répondis-je aussitôt que je le vis reparaître chargé de sa proie. Tu viens de rendre un grand service à notre poulailler; car c'est un animal bien dangereux et bien friand de volaille. Comment l'as-tu tué?
—Je l'ai vu sur un arbre, et je l'ai abattu d'un coup de fusil; mais dans un clin d'œil il s'est relevé; et il s'apprêtait à s'élancer, quand je lui tirai un coup de pistolet à bout portant. J'espère qu'il est bien plus beau que le chacal que Jack m'a écorché, et que mon cher frère ne me l'arrangera pas de même.
—Oui, c'est, je crois, unmargaïd'Amérique; tu peux d'abord t'en faire une ceinture comme celle de Jack, et des quatre jambes des étuis pour les services de table.
—Et moi, mon papa, interrompit alors Jack, ne puis-je rien faire de la peau du porc-épic?
—Tu peux en faire aussi des étuis, car Fritz ne pourra nous en donner que quatre, et nous sommes six à table; mais je crois que tu feras mieux d'en faire une cotte de maille pour l'un de nos chiens.»
Mes enfants trouvèrent mes idées si heureuses, qu'ils ne me laissèrent aucun repos jusqu'à ce qu'elles fussent mises en œuvre. Ernest, cependant, qui se reposait tandis que sa mère et le petit Franz s'évertuaient à nous préparer à dîner, me dit:
«Mais enfin, mon père, de quelle espèce sont ces arbres?»
Nous hésitions entre des mangliers et des noyers, quand ma femme s'aperçut que le petit Franz mangeait une espèce de fruits, et l'entendit dire: «Oh! que c'est bon!» Elle courut à lui, les lui arracha des mains, et lui demanda: «Où as-tu trouvé cela?
—Dans l'herbe, répondit-il, c'en est rempli: les poules et les cochons en mangent.»
J'accourus au bruit, et je vis alors que ces beaux arbres étaient des figuiers; car c'était la véritable figue que le petit Franz avait dans les mains.
Cependant, craignant encore de me tromper sur la nature de ce fruit, j'ordonnai de consulter notre docteur le singe. On lui apporta quelques-unes des figues, qu'il flaira quelques instants avec des mines fort drôles, et qu'il finit par avaler de bon appétit. Ma femme avait allumé du feu et rempli la marmite d'eau, que la flamme avait bientôt fait bouillir. Nous y déposâmes un morceau de porc-épic, tandis qu'un autre fut mis à la broche. Nos regards se portèrent alors vers ces arbres où ma femme voulait établir notre demeure, et nous cherchâmes quelque moyen de parvenir à ces branches si élevées. Tandis que nous étions à nous consulter, ma femme nous appela pour manger la soupe et le rôti de porc-épic, dont nous nous régalâmes.
Lorsque le repas fut terminé, je dis à ma femme: «Il faut songer à notre logement pour la nuit au pied de l'arbre, car nous ne pourrons pas nous y établir ce soir; occupe-toi aussi de préparer des courroies et des harnais, afin d'aider l'âne et la vache à transporter ici le bois nécessaire à nos constructions.»
À l'aide d'une toile à voile posée au-dessus de l'enceinte formée par les racines de l'arbre, notre demeure provisoire fut facilement construite. Ensuite je pris avec moi Fritz et Ernest, et je me rendis au rivage pour tâcher d'y trouver du bois propre à former des échelons. Nous étions à la vérité environnés de branches de figuier sèches; mais je n'osais m'y fier, et je ne trouvais de bois vert nulle part dans le voisinage. La rive était couverte de bois échoué; mais il répondit fort mal à mon attente, et nous allions retourner sur nos pas, aussi peu avancés qu'auparavant, quand par bonheur Ernest découvrit à moitié ensevelis dans le sable une quantité de grands bambous. Aidé de mes enfants, je les dégageai de ce limon, et je les coupai en morceaux de quatre à cinq pieds de long, que je divisai ensuite en trois paquets pour pouvoir les porter plus aisément.
J'aperçus dans le lointain un buisson vert dont je pensai que le bois pourrait m'être utile; nous nous mîmes donc en marche, nos armes toujours en état, suivant notre habitude, et précédés de Bill.
Soudain la chienne s'élança en avant, et en quelques sauts pénétra dans le buisson, d'où nous vîmes sortir aussitôt une volée de flamants. Fritz, toujours enchanté de faire le coup de fusil, tira sur les traînards, et en abattit deux. L'un resta couché mort; mais l'autre, qui n'était que légèrement blessé à l'aile, se releva et se mit à courir de toute la vitesse de ses longues jambes. Mon fils, heureux de son adresse, courut pour ramasser le mort et s'enfonça dans la vase jusqu'aux genoux.
Quant à moi, aidé de Bill, je m'élançai sur les traces du fuyard, que je finis par atteindre et dont je liai les ailes. Pendant ce temps, Ernest s'était tranquillement assis sur l'herbe, et attendait patiemment notre retour. Chargé de mon flamant, j'arrivai près de lui, et je fus presque abasourdi de ses cris de joie en voyant les belles couleurs rouges de cet oiseau. Il était temps de retourner au logis; mais je ne voulus pas quitter ce lieu sans couper deux roseaux de l'espèce dont se servent les sauvages pour faire leurs flèches, et je dis à mes enfants que c'était pour mesurer notre arbre géant. Ils se mirent à rire, prétendant que dix de ces roseaux attachés au bout l'un de l'autre ne pourraient seulement pas atteindre la plus basse branche. Je leur rappelai l'histoire des poulets, qu'ils déclaraient imprenables: et, sans leur en dire davantage, nous nous disposâmes à revenir au logis. Ernest se chargea de mes roseaux et de mon fusil; Fritz emporta son flamant mort, et moi je me chargeai du vivant. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, que Fritz attacha son flamant sur le dos de Bill.
«À merveille, mon fils! mais vas-tu donc ainsi marcher à ton aise, tandis que ton frère et moi nous sommes si péniblement chargés?»
L'enfant comprit mes paroles, et me demanda à porter le flamant blessé. Je le lui passai, et nous continuâmes à marcher jusqu'au moment où nous arrivâmes près des bambous que nous avions laissés derrière nous.
Je me chargeai de ces paquets, et c'est dans cet équipage que nous arrivâmes près des nôtres, qui nous accueillirent avec des cris de joie et d'admiration. On ne pouvait se lasser d'examiner le flamant, ses plumes brillantes, son bec et ses longues pattes.
Notre ménagère seule témoigna la crainte que cette bouche inutile ne diminuât la petite quantité de nos provisions. Je la rassurai en lui disant que ce bel oiseau saurait bien lui-même fournir à sa nourriture sans nous être à charge, en péchant dans le ruisseau voisin de petits poissons et des insectes.
Je me mis ensuite à examiner sa blessure, qui n'avait atteint que l'aile; et je commençai immédiatement à la panser selon mes connaissances, en y appliquant un onguent composé de beurre et de vin. Je lui attachai ensuite à la patte une ficelle assez longue pour lui permettre de se promener et d'aller se baigner dans le ruisseau. Au bout de deux à trois jours il fut complètement apprivoisé, et sa blessure guérie.
Après ce pansement, je m'assis sur l'herbe, et je travaillai à me faire un arc avec un morceau de bambou, et des flèches avec les roseaux que nous avions apportés. Comme ils auraient été trop légers, je les remplis de sable mouillé, et je garnis l'une des extrémités de plumes de flamant; puis je me préparai à en faire l'essai. Aussitôt mes enfants se mirent à sauter autour de moi en criant: «Un arc et des flèches? Laissez-moi tirer, mon père, laissez-moi tirer!
—Restez tranquilles, leur répondis-je; ce n'est point un jouet, mais un instrument nécessaire à mes projets que je viens de fabriquer. Ma bonne femme, pourrais-tu me donner une pelote bien longue de fil très-fort?» Elle trouva dans le sac qu'elle avait eu soin d'attacher sur l'âne ce que je demandais, et au même instant Fritz, que j'avais envoyé mesurer notre provision de corde, vint m'annoncer qu'il en avait compté cinquante brasses, ou deux cent quarante pieds, ce qui était plus que suffisant.
J'attachai alors la pelote de fil à une de mes flèches, et, par un vigoureux effort, je la décochai de manière qu'elle vînt retomber par-dessus l'une des plus fortes branches de l'arbre, entraînant avec elle le fil, que je dévidais à mesure. J'attachai à l'extrémité une corde plus forte, et, en mesurant mon fil, je vis que la branche était à une hauteur de quarante pieds. Je tendis alors parallèlement à terre cent pieds de bonne corde, forte de près d'un pouce, de manière à laisser entre les deux morceaux un intervalle d'un demi-pied; je m'assis devant, et Fritz reçut l'ordre de couper des bambous en morceaux de deux pieds, qu'Ernest introduisait dans des nœuds que je faisais de pied en pied le long des deux cordes, et aux extrémités desquels Jack passait deux clous. C'est ainsi qu'en très-peu de temps, et au grand étonnement de ma femme, je parvins à me fabriquer une échelle de quarante pieds.
Nous attachâmes alors l'extrémité de l'échelle a l'un des bouts de la ficelle qui pendait sur la branche, et, en tirant l'autre bout, nous relevâmes jusqu'à la branche, dont l'accès nous était maintenant permis. Tous mes fils voulurent alors monter et se précipitèrent vers l'échelle; mais je désignai Jack comme le plus léger des trois aînés: celui-ci grimpa avec l'adresse et l'agilité d'un chat, arriva sans encombre sur la branche, et me fit signe que Fritz pouvait monter sans danger. J'y consentis, mais en lui disant de monter avec le plus de précaution possible, et je lui donnai un marteau et des clous pour fixer solidement l'échelle sur la branche. Tout en suivant avec anxiété son ascension, nous retînmes de toutes nos forces l'échelle par le moyen de la corde qui pendait sur la branche, et nous le vîmes enfin arriver heureusement. Quand l'échelle fut attachée solidement sur l'arbre, je montai à mon tour, et j'emportai une poulie, que je m'occupai à clouer à une branche voisine pour nous faciliter le lendemain les moyens d'élever nos planches et nos poutres. Je redescendis ensuite, heureux de ce travail.
Quand j'arrivai auprès de ma femme, elle me montra ce qu'elle avait fait pendant la journée: c'étaient des harnais pour l'âne et la vache. Tous nos préparatifs étaient donc terminés, et il ne nous restait plus qu'à souper, lorsque je m'aperçus que Jack et Fritz n'étaient pas avec nous. Ma femme me dit qu'elle ne les avait pas vus descendre. Cependant la nuit était venue, et la lune brillait de tout son éclat; je commençai à devenir inquiet de cette absence prolongée, et je cherchais à découvrir mes enfants, quand nous entendîmes au-dessus de nos têtes deux voit entonner l'hymne du soir. Je n'osai les interrompre, tant ce chant avait de charme au milieu de cette belle nature et du silence qui nous entourait; mais quand ils eurent fini, je leur criai de descendre bien vite, et je ne fus complètement rassuré que quand ils eurent touché terre. Pendant ce temps, ma femme, aidée de Franz et d'Ernest, avait allumé un grand feu et préparé notre souper. Nos animaux se réunirent alors pour prendre leur nourriture du soir, que ma femme leur distribua; les pigeons s'envolèrent, et se nichèrent sur les branches de l'arbre; nos poules se perchèrent sur les bâtons de l'échelle. Quant au bétail, il fut attaché autour de nous. Notre beau flamant lui-même se percha sur une des racines; puis, plaçant sa tête sous son aile droite et relevant sa patte gauche, il s'endormit. Pour nous, nous fîmes un grand cercle de feu, afin de nous isoler des animaux sauvages qui pourraient venir nous attaquer la nuit, et nous attendîmes avec impatience le moment de prendre notre repas et de goûter le sommeil à notre tour. Ma femme nous avertit enfin que tout était prêt. Nous nous assîmes en cercle, et nous nous mîmes à dévorer le délicieux porc-épic. Pour dessert, mes enfants nous apportèrent des figues ramassées sous l'arbre. Nous fîmes ensuite une courte prière, puis, au milieu des bâillements réitérés, une ronde générale dans tous les environs. Nous gagnâmes alors nos hamacs: ils furent d'abord trouvés bien incommodes, mais le sommeil eut bientôt mis fin à toutes les plaintes. Quelques moments après, tous les gémissements furent terminés, et je n'entendis plus autour de moi que la respiration faible, mais régulière, de tous ces petits êtres, ce qui me prouva que moi seul de toute la famille je veillais encore.
Pendant la première moitié de la nuit, je fus extrêmement inquiet. Au moindre bruit je me redressais avec angoisse, et j'écoutais avec effroi les feuilles agitées par le vent, ou les branches sèches qui tombaient. De temps en temps, quand je voyais un de nos feux se ralentir, je me levais et je courais y jeter du bois: tout était pour moi sujet de crainte. Après minuit, je me tranquillisai un peu en voyant que le calme le plus parfait régnait autour de moi; enfin, vers le matin, je fermai les yeux, et je m'endormis si profondément, que, lorsque je m'éveillai, il était déjà fort tard pour commencer notre travail, aussi nous priâmes, nous déjeunâmes rapidement, et l'on se mit à l'ouvrage. Ma femme donna alors à manger à l'âne et à la vache, puis elle leur endossa les harnais et partit avec eux, escortée d'Ernest, Jack et Franz, pour aller chercher au rivage les planches dont nous avions besoin.
Moi, je montai avec Fritz sur l'arbre pour y faire les préparatifs nécessaires à la commodité de notre établissement. Je trouvai tout mieux disposé encore que je ne pensais: les grosses branches s'étendaient dans une direction presque horizontale; je conservai les plus fortes et les plus droites, et j'abattis les autres avec la hache et la scie. À cinq à six pieds au-dessus de celles-ci, j'en gardai une ou deux pour suspendre nos hamacs; d'autres, plus élevées encore, devaient nous servir à poser le toit de notre édifice, qui consistait en un morceau de toile à voile. Nous travaillâmes à élaguer tout le reste, et ce travail pénible dura jusqu'à ce que ma femme nous amenât deux fortes charges de planches. Nous les hissâmes une a une à l'aide de la poulie, et nous en fîmes d'abord un plancher double, pour qu'il résistât mieux au balancement de l'arbre et au poids de nos corps, puis sur le bord nous établîmes une balustrade solide.
Ce travail et les voyages pour nous amener de nouvelles planches remplirent tellement notre matinée, que l'heure de midi arriva sans que personne eût songé au repas. Il fallut donc nous contenter pour cette fois de biscuit et de fromage.
On se remit à l'ouvrage, et nous nous hâtâmes de hisser la pièce de toile à voile. Elle fut fixée à grand'peine sur les branches supérieures, de manière que les bouts, en tombant, couvrissent à droite et à gauche notre habitation, et une troisième muraille s'élevant jusqu'à elle alla la rejoindre derrière le tronc de l'arbre, de manière à garantir complètement ce côté. Nous nous étions réservé, pour voir et pour entrer dans l'appartement, le quatrième côté de la construction; c'était celui qui était tourné vers la mer, afin de nous ménager un air frais et la vue la plus agréable. Nos hamacs furent aussitôt montés dans le palais aérien, et les places choisies pour le soir.
Je descendis alors de l'arbre avec Fritz, et je trouvai au pied plusieurs planches dont nous n'avions pas eu besoin; je les employai à faire une table et des bancs, que je fixai dans l'espace embrassé par les racines, et que je destinai à nous servir de salle à manger, tandis que mes enfants ramassaient le bois et les branches sèches, et les liaient en fagots, qu'ils amoncelaient autour de l'arbre. Enfin, épuisé par mon travail de la journée, je finis par me jeter sur un banc en essuyant mon front couvert de sueur. «J'ai travaillé comme un cheval aujourd'hui, dis-je alors; aussi, ma chère femme, je veux me reposer demain.
—Tu le peux et tu le dois, me répondit-elle; car c'est demain un dimanche, et le second même que nous passons sur cette côte. Nous avons négligé le premier.»
J'en convins; mais je lui fis sentir que les soins de notre conservation avaient dû naturellement passer les premiers, et j'ajoutai, pour nous justifier, que nous n'avions point manqué de prier le Seigneur chaque jour. L'excellente créature me remercia ensuite de lui avoir construit ce château aérien, où elle pourrait dormir sans craindre pour nous les attaques des bêtes sauvages.
«Bon! lui dis-je; en attendant donne-nous ce que tu peux pour dîner, et appelle les enfants.»
Ceux-ci ne se firent pas attendre, et ma femme, ôtant du feu une marmite de terre, l'apporta près de nous. Le couvercle fut enlevé avec curiosité, et nous vîmes le flamant tué par Fritz, et que ma bonne femme avait fait bouillir, parce qu'elle craignait que l'âge ne l'eût rendu trop dur. La précaution fût trouvée inutile, et la bête dévorée avec appétit. Pendant ce temps, l'autre flamant était venu se mêler aux volatiles qui nous entouraient, et se promenait majestueusement autour de nous en ramassant les miettes de pain qu'on lui jetait. Le petit singe sautait d'une épaule à l'autre, pour tâcher d'attraper quelque bon morceau, et nous faisait les plus comiques grimaces; pour compléter le tableau, notre truie, que nous n'avions pas vue de tout le jour, vint nous rejoindre en témoignant sa joie par des grognements significatifs.
Ma femme avait trait la vache, et chacun de nous avait eu une bonne jatte de lait; mais je la vis abandonner au cochon tout ce qu'il en restait. Je lui reprochai une telle prodigalité; elle me répondit que le lait ne pouvait se conserver par une pareille chaleur, et qu'il valait mieux le donner à la truie que de le perdre.
En sortant de table, j'avais allumé un feu dont la lueur devait protéger notre bétail pendant la nuit. Aussitôt qu'il fut bien brillant, je donnai le signal du repos. Mes trois fils aînés eurent bientôt gravi l'échelle; ma femme vint après eux, le cœur tremblant, mais sans trop oser montrer sa crainte; elle monta lentement, et arriva enfin sans encombre. J'avais tenu l'échelle pendant ce temps; je montai le dernier, portant le petit Franz sur mes épaules, puis, à la grande joie de mes enfants, je retirai l'échelle après moi. Quoique nous trouvant bien en sûreté, je n'en fis pas moins charger les armes à feu, pour qu'elles fussent sous notre main prêtes à foudroyer tout ennemi qui voudrait attaquer les bêtes que nous avions laissées endormies sous la garde de nos dogues.
Peu de temps après, le sommeil avait fermé nos paupières, et la première nuit que nous passâmes sur l'arbre fut d'une tranquillité profonde. Je remarquai au réveil que nos enfants ne se firent nullement prier pour sortir du lit, et qu'ils se vantèrent d'avoir parfaitement dormi; les hamacs, si incommodes la nuit précédente, n'avaient excité celle-ci aucun murmure.
«Que faire aujourd'hui? me demandèrent-ils.
—Rien, mes enfants, car c'est dimanche.
—Un dimanche! un dimanche! s'écria Jack; ah! je vais lancer des flèches et m'amuser toute la journée.
—Non pas, mon enfant; le jour du Seigneur n'est pas le jour de l'oisiveté, mais celui de la prière. Mes amis, nous célébrerons ce jour aussi religieusement que nous le pourrons dans cette solitude. Nous chanterons les hymnes du Seigneur, et je vous raconterai une parabole qui réveillera en vous des sentiments pieux et sincères.
—Une parabole! une parabole comme celle du semeur de l'Évangile: oh! racontez, racontez, s'écrièrent tous mes enfants.
—Chaque chose à son tour, répondis-je; soignons d'abord nos bêtes, déjeunons, puis je vous raconterai ma parabole.»
Tout fut fait comme je l'avais dit, et nous nous assîmes sur l'herbe, les enfants dans l'attitude de la curiosité, ma femme dans un silencieux recueillement. Je leur composai alors une petite histoire appropriée à leur situation.
Je leur racontai qu'un roi puissant avait voulu former une colonie. À tous ses sujets qu'il y avait envoyés, il avait distribué le même nombre d'outils, des semences égales, pour cultiver chacun des terrains de même grandeur. «Cultivez avec soin, leur avait-il dit, et soyez toujours prêts à me rendre compte de vos travaux, car j'enverrai de temps en temps, et sans vous en prévenir, chercher tantôt l'un, tantôt l'autre de vous; et si je récompense ceux dont la conduite aura été bonne, je saurai punir ceux dont je ne serai pas satisfait.»
Parmi les colons, les uns avaient obéi; les autres, soit négligence, soit mépris, étaient restés dans l'inaction. Mais un jour le grand roi les manda devant lui, et, dans son équitable répartition des peines et des récompenses, il tint tout ce qu'il avait promis: tandis qu'il comblait d'honneurs et de distinctions les colons fidèles et obéissants, il fit enfermer dans d'affreux cachots les sujets qui n'avaient pas écouté sa voix.
J'eus soin de terminer par des conseils donnés directement à chacun d'eux. Je vis avec plaisir que mes paroles n'étaient pas perdues, et que tous avaient saisi mon allégorie.
Je compris bientôt que ces jeunes esprits ne pouvaient rester ainsi toute la journée, et je leur permis de se livrer à leurs jeux. Jack vint me demander de lui prêter mon arc et mes flèches; Fritz se prépara à travailler à ses étuis demargaï, et vint me demander mes conseils; Franz, qui n'osait pas encore toucher aux armes à feu, me pria de lui faire aussi un arc et des flèches. Je conseillai à Jack d'armer ses flèches de pointes de porc-épic, et de les y fixer avec des tablettes de bouillon qu'il devait faire fondre à moitié sur le feu. J'enseignai à Fritz comment il devait s'y prendre pour laver la peau de sonmargaïet la débarrasser des parties de chair qui pourraient y être restées. Je lui conseillai ensuite de la frotter avec du sable et des cendres, et de prier la ménagère de lui donner quelques œufs de poule et du beurre pour la rendre plus souple. Sa mère lui demanda ce qu'il comptait en faire. Il lui expliqua l'usage de ses étuis, et aussitôt elle combla ses désirs.
Tandis que nous étions ainsi occupés, un coup de fusil partit au-dessus de nos têtes, et deux oiseaux tombèrent à nos pieds; effrayés du bruit, nous levâmes la tête, et nous vîmes Ernest descendre l'échelle d'un air triomphant, et courir avec Franz ramasser ces oiseaux. Fritz et Jack quittèrent aussitôt leur travail, mais pour courir à l'échelle et tâcher de tuer quelque autre oiseau: je les aperçus avant qu'ils fussent montés.
«Qu'allez-vous faire? leur dis-je. Épargnez les créatures du Seigneur pendant le jour qui lui est consacré. C'est déjà trop de deux victimes.»
Ils s'arrêtèrent aussitôt, et revinrent vers moi. Les deux oiseaux étaient, l'un une sorte de grive, l'autre un ortolan, espèces toutes deux bonnes à manger. Je remarquai alors pour la première fois que nos figues sauvages attiraient une quantité innombrable d'oiseaux, et que les branches de notre arbre étaient couvertes de grives et d'ortolans. Je me réjouis fort de cette découverte; car je savais que ces oiseaux rôtis se conservaient très-bien dans le beurre, et qu'ils nous fourniraient ainsi des provisions abondantes pour la saison des pluies.
La prière du soir termina dignement cette journée, pendant laquelle nous ne nous étions livrés à aucun travail fatigant, et nous regagnâmes à la file notre demeure aérienne.