La matinée du lendemain fut tout entière consacrée à une multitude de soins qui devaient contribuer à l'amélioration et à l'agrément de notre demeure aérienne.
Jack continua à s'exercer à tirer de l'arc avec Franz, auquel j'avais confectionné aussi un arc et des flèches, et Fritz à façonner ses étuis. Ma femme nous appela pour le repas, dont l'heure était arrivée. Aussitôt que nous fûmes assis:
«Mes enfants, commençai-je, ne devrions-nous pas donner des noms aux parties de cette contrée que nous connaissons déjà? Cela nous aidera dans nos travaux, et nous nous entendrons beaucoup mieux. Seulement, comme les côtes peuvent être déjà dénommées, nous nous bornerons à donner des noms aux lieux principaux auxquels se rattachent quelques souvenirs.
JACK. Ah! oui, cherchons des noms bien difficiles. Les voyageurs nous ont assez écorché la langue avec leurs noms, tels que Kamtchatka, Spitzberg.
MOI. Petit fou, sais-tu si jamais personne prononcera le nom que tu auras inventé? Contentons-nous de bons mots allemands: la langue de notre patrie est assez belle pour que nous n'allions pas chercher ailleurs.»
Nous commençâmes par la baie où nous avions abordé. Sur la proposition de ma femme, elle reçut le nom deRettungs-Bucht(baie du salut); notre première habitation, celui deZelt-Heim(maison de la tente); l'île qui était dans la baie, celui deHay-Insel(île du requin), en mémoire du requin que nous avions tué; le marais où Fritz avait failli s'enfoncer, celui deFlamant-Sumpf(marais du flamant). Après bien des débats, notre château aérien reçut celui deFalken-Horst(l'aire du faucon). La hauteur sur laquelle nous étions montés pour découvrir les traces de nos compagnons s'appelaPromontoire de l'espoir trompé; enfin le ruisseau;Ruisseau du Chacal[1].
[Note 1: Nous avons conservé dans le cours de notre traduction les noms de Falken-Horst et de Zelt-Heim, la dénomination française ne pouvant leur être appliquée, tandis qu'elle convient fort bien pour les autres.]
Nous passâmes ainsi, en babillant, le temps du dîner, et nous prenions plaisir à poser les bases de la géographie de notre royaume, que nous décidâmes, en riant, devoir être envoyée en Europe par le prochain courrier. Après le dîner, Fritz retourna à ses étuis, qu'il consolida en les doublant d'un morceau de liège. Jack, en voyant le résultat obtenu par son frère, accourut me prier de l'aider à faire la cotte de mailles en porc-épic pour Turc. Nous lavâmes et frottâmes la peau, et Turc, entièrement harnaché, nous parut alors en état de combattre une hyène ou un tigre. Sa camarade, Bill, seule, se trouva mal de ce nouvel essai; car, quand elle s'approchait sans défiance de lui, elle s'enfuyait bientôt en poussant des cris lamentables, piquée qu'elle était par les dards de la cotte de mailles. Pendant ce temps, le soir étant venu et la chaleur du jour étant tombée, je songeai à faire faire à ma famille une petite promenade. «Où irons-nous?» m'écriai-je. Toutes les voix furent pour Zelt-Heim. Je proposai de ne pas suivre notre ancien chemin le long du rivage; ma motion fut adoptée. Nous partîmes bientôt tous bien armés, excepté ma femme, qui ne portait qu'un pot vide. Turc marchait devant nous fièrement, revêtu de sa cotte de mailles. Le petit singe voulût prendre sa place accoutumée; mais aussitôt qu'il eût senti les piquants, il fit un bond de côté et courut se réfugier sur Bill, qui n'y mit pas d'obstacle. Enfin il n'y eut pas jusqu'au flamant qui ne voulut être de la partie; après avoir essayé du voisinage de chacun de mes fils, et dégoûté par leurs espiègleries, il vint se placer à mes côtés et chemina gravement près de moi. Notre promenade était des plus agréables; car nous marchions, à l'ombre de grands arbres, au milieu d'un gazon touffu. Mes enfants se dispersèrent à droite et à gauche; mais quand nous sortîmes du bois, craignant quelque danger, je les appelai pour les réunir. Ils revinrent tous en courant, et Ernest, tout essoufflé, fut cette fois le premier à mes côtés. Il me présenta trois petites baies d'un vert clair, sans pouvoir d'abord prononcer une parole.
«Des pommes de terre! s'écria-t-il enfin, des pommes de terre!
—Des pommes de terre! serait-il bien vrai? Mène-moi à l'endroit où tu les as découvertes.»
Nous courûmes dans la direction qu'il nous indiqua, et nous trouvâmes, en effet, un champ d'une immense étendue couvert de pommes de terre. Les unes étaient encore en fleur, les autres étaient en pleine maturité; quelques-unes sortaient à peine de terre. Jack se précipita aussitôt pour les déterrer, mais il aurait fait peu de chose si le singe n'eût couru l'imiter. Nous les aidâmes avec nos couteaux; en peu de temps nos gibecières furent remplies, et nous nous préparâmes à continuer notre route. Quelques-uns de mes enfants me firent observer que nous étions déjà bien chargés, et qu'il vaudrait peut-être mieux retourner à Falken-Horst; mais notre excursion à Zelt-Heim était devenue si nécessaire que nous poussâmes toujours dans cette direction.
La conversation se porta naturellement sur le précieux tubercule que nous venions de découvrir. «Il y a là pour nous, dis-je à mes fils, un trésor inestimable. Après la faveur que Dieu nous a faite en nous sauvant du naufrage, ce bienfait est le plus grand, le plus important de tous ceux qu'il nous a accordés jusqu'à ce jour.»
Nous atteignîmes bientôt les rochers au bas desquels coulait le ruisseau du Chacal, et que nous devions longer jusque-là. La mer, à droite, s'étendait dans le lointain comme un miroir; à gauche, la chaîne des rochers présentait le spectacle le plus ravissant et le plus pittoresque. C'était comme une serre chaude d'Europe; seulement, au lieu de mesquines et étroites terrasses, au lieu de pots à fleurs épars çà et là, toutes les crevasses, toutes les fentes de rochers laissaient échapper à profusion les plantes les plus rares et les plus variées. Là les plantes grasses aux tiges épineuses; ici le figuier d'Inde aux larges palettes; ici la serpentine laissant tomber le long du roc ses larges rameaux souples et enlacés; enfin l'ananas surtout y croissait en abondance. Comme ce roi des fruits nous était bien connu, nous nous jetâmes dessus avec avidité; le singe même nous aida à en moissonner, et je fus obligé d'arrêter mes enfants, de peur qu'ils ne se fissent mal. Une autre découverte qui me fit presque autant de plaisir fut celle du caratas; je voulus faire partager à mes fils l'admiration que j'éprouvais pour cette utile plante, qui ressemble à l'ananas, en leur faisant voir ses belles fleurs rouges. Mais ils me répondaient la bouche pleine: «Merci de vos fleurs, nous aimons mieux l'ananas.
—Petits gourmands, leur répliquai-je, vous ne savez pas juger les choses; je vais vous faire bientôt changer d'avis. Ernest, prends dans ma gibecière un briquet et une pierre, et fais-moi le plaisir de m'allumer du feu.
—Mais il me faudrait de l'amadou.
—En voici,» lui dis-je; et je pris une tige de caratas; j'en ôtai l'écorce extérieure, j'en mis un petit morceau sur la pierre et je battis le briquet; aussitôt elle prit feu, et mes enfants sautèrent tout joyeux autour de moi en criant: «Vive l'arbre à amadou!»
«Ce n'est pas tout, leur dis-je; je vais maintenant donner à votre mère du fil pour coudre vos habits quand ils seront déchirés.» Et en disant ces mots je tirai des feuilles de caratas une grande quantité de fils forts et souples qui émerveillèrent mes enfants, et causèrent la plus grande joie à ma bonne femme.
Elle n'y trouva qu'une chose à redire, c'est qu'il serait long d'en extraire un à un tous ces fils. Je lui appris que rien n'était plus aisé, en faisant sécher au soleil les feuilles, dont les fils se détachaient alors d'eux-mêmes.
«Eh bien, dis-je à mes enfants, cette plante vaut-elle l'ananas?» Ils convinrent tous que j'avais raison.
«Cette autre plante que vous voyez auprès, continuai je, est un figuier d'Inde; on le nomme aussi arbre-raquette, parce que ses feuilles ressemblent, en effet, à des raquettes. Son fruit est très-estimé des sauvages.» À peine eus-je prononcé ces mots, que Jack courut pour en faire une bonne récolte; mais il revint bientôt en pleurant, les doigts traversés de mille petites épines. Je l'aidai à se dégager la main, et je lui montrai la manière de prendre ce fruit sans se blesser. Je fis tomber une figue sur mon chapeau; j'en coupai les deux bouts avec mon couteau, et, la prenant alors à ces deux endroits, je la dépouillai facilement de son enveloppe, et je la donnai à goûter à mes fils. Elle fut trouvée excellente, peut-être à cause de sa nouveauté, et chacun se mit à en cueillir. Je vis alors mon petit Jack examiner avec beaucoup d'attention une de ces figues qu'il tenait au bout de son couteau.
«Que fais-tu là, lui dis-je.
—Voyez donc, mon père, me cria-t-il, il y a sur ma figue un millier de petites bêtes rouges comme du sang.
—Ah! m'écriai-je, encore une nouvelle découverte! c'est la cochenille.»
Mes enfants me demandèrent ce que c'était que cet animal.
«C'est, leur répondis-je, un insecte qui, séché et bouilli, sert à donner une magnifique couleur rouge fort estimée dans le commerce; l'arbrisseau qui le porte s'appelle nopal ou cactus opuntia.
ERNEST. Mais comme nous n'avons rien à teindre en rouge, et que ces fruits, pour être cueillis, demandent trop de soin, je préfère l'ananas.
MOI. Fais donc attention que cet arbrisseau peut nous être utile de plus d'une manière. Il nous sera facile d'entourer notre habitation d'une haie de ces raquettes, et ces feuilles épaisses nous garantiront des animaux malfaisants.
JACK. C'est une plaisanterie, mon père; vous le voyez, cet arbre n'a pas de solidité, et un couteau aura bientôt fait une ouverture à votre haie, quelle que soit son épaisseur.»
Et pour nous donner une preuve de ce qu'il avançait, il tira son couteau de chasse et se mit à s'escrimer contre un des plus grands arbrisseaux; les raquettes cédaient avec, facilité, lorsqu'une d'elles vint tomber sur la jambe du spadassin et lui fit jeter un cri perçant.
MOI. «Eh bien! penses-tu maintenant que cette haie ne soit pas de nature à arrêter les téméraires qui s'exposeraient à la traverser?
JACK. J'en conviens, mon père; c'est une bonne leçon dont je profiterai, surtout si vos connaissances peuvent vous indiquer un moyen de faire cesser la cuisante douleur que les maudites épines me causent.»
Une feuille de caratas étendue sur la partie souffrante enleva tout à coup cette vive douleur, et cet incident n'eut d'autres suites que de nous faire rire aux dépens du jeune imprudent.
Enfin nous nous remîmes en marche, et nous arrivâmes au ruisseau du Chacal; on le passa avec précaution, et nous atteignîmes bientôt la tente, où tout était resté en ordre. Fritz courut chercher de la poudre et du plomb; moi, ma femme et Franz nous allâmes à la tonne de beurre remplir notre pot vide, et Jack et Ernest s'occupèrent à prendre des oies et des canards. Ils y réussirent avec assez de peine, car nos animaux étaient devenus un peu sauvages pendant notre absence; mais enfin ils parvinrent à attraper deux oies et deux canards. La cotte de mailles de Turc fut remplacée par une sacoche de sel, et nous reprîmes le chemin de Falken-Horst, emportant avec nous les oies et les canards enveloppés dans nos mouchoirs. Au milieu de leurs cris, des aboiements de nos dogues et de nos bruyants éclats de rire excités par cette étrange musique, nous arrivâmes sans encombre au logis. Ma femme courut traire la vache, dont le lait nous rafraîchit beaucoup. Les pommes de terre firent les frais de notre repas, et après avoir, dans notre prière, remercié le Seigneur de cette précieuse découverte, nous montâmes notre échelle et nous passâmes la nuit dans un profond et tranquille sommeil.
J'avais remarqué sur le rivage, entre autres choses utiles, une grande quantité de bois qui pouvait me servir à construire une claie, dont j'avais grand besoin pour transporter à Falken-Horst la tonne de beurre et les autres objets de première nécessité, trop lourds pour être portés à bras. Je formai le projet de m'y rendre le lendemain matin, en emmenant avec moi Ernest, dont la paresse se trouverait un peu secouée par cette promenade matinale, tandis que je laisserais auprès des nôtres Fritz, qui pouvait leur être utile.
Aux premières lueurs du crépuscule, je sautai à bas de mon lit, je réveillai Ernest, prévenu la veille, et nous descendîmes l'échelle sans réveiller nos gens: nous prîmes l'âne, et nous lui fîmes traîner une grosse branche d'arbre dont je pensais avoir besoin.
MOI. «Eh bien! mon fils, n'es-tu pas fâché que je t'aie éveillé si tôt, et n'aimerais-tu pas mieux être resté à Falken-Horst, pour tuer des grives et des ortolans?
ERNEST. Non, mon père, j'aime mieux être avec vous. Aussi bien mes chasseurs m'en laisseront-ils encore, et je suis sûr que leur premier coup en fera fuir plus qu'ils n'en abattront dans toute leur chasse.
MOI. Et pourquoi cela, mon ami?
ERNEST. C'est qu'ils oublieront certainement d'ôter les balles qui sont dans les fusils pour les remplacer par du petit plomb; et puis ils tirent d'en bas, sans songer que la distance du pied de l'arbre aux branches est hors de la portée du fusil.
MOI. Tes observations sont justes; mais il eut été mieux de prévenir tes frères que de te réserver le plaisir de te moquer d'eux après leur désappointement. En général, ajoutai-je, mon cher Ernest, je loue et j'estime ton habitude de réfléchir avant d'agir; mais il faut prendre garde que cette habitude, excellente en elle-même, ne dégénère en défaut. Il est des circonstances où il faut savoir prendre une résolution instantanée. La prudence est une qualité, mais la lenteur et l'irrésolution peuvent quelquefois devenir pernicieuses. Que ferais-tu, par exemple, si un ours venait soudain se jeter sur nous? Fuir? les ours ont de bonnes jambes: tirer? tu risquerais de voir ton fusil rater; il faudrait se retrancher derrière ce pauvre âne, que nous sacrifierions, et alors nous trouverions le temps de fuir, ou de tirer à coup sûr.»
Nous arrivâmes cependant au rivage sans avoir rencontré d'ours qui nous mît dans la nécessité d'employer mon plan. Je me hâtai de fixer notre bois sur la branche d'arbre, toute couverte encore de petites branches et qui faisait l'office de traîneau. Nous y ajoutâmes une petite caisse échouée sur le sable, et nous reprîmes le chemin du logis, aidant l'âne, avec deux longues perches qui nous servaient de levier, à traîner sa cargaison dans les mauvais pas. En arrivant près de Falken-Horst, nous jugeâmes, aux coups que nous entendions, que la chasse aux grives était commencée; nous ne nous étions pas trompés. Les chasseurs s'élancèrent au-devant de nous dès qu'ils nous aperçurent. La caisse fut ouverte; mais elle ne nous fut pas fort utile, car elle me parut avoir appartenu à un simple matelot, et elle ne contenait que des vêtements et du linge à moitié gâtés par l'eau de mer.
Je me rendis alors auprès de ma femme, qui me gronda doucement de l'inquiétude où je l'avais laissée; mais la vue de mon beau bois et la perspective d'une claie pour transporter notre tonne de beurre l'apaisèrent bientôt. Je demandai à mes enfants combien ils avaient tué d'oiseaux, et j'en trouvai quatre douzaines. Je remarquai que ce produit n'était nullement en rapport avec la consommation qu'ils avaient faite de poudre et de plomb. Je les grondai donc de leur prodigalité, je leur rappelai que la poudre était notre plus précieux trésor, qu'elle était notre sûreté, et serait peut-être un jour notre seul moyen d'existence; je conclus à ce qu'on apportât à l'avenir un peu plus d'économie à la dépenser. Je défendis dorénavant le tir aux grives et aux ortolans, et je décidai qu'on y suppléerait par des lacets, que j'appris à mes enfants à fabriquer. Jack et Franz goûtèrent à merveille la nouvelle invention, et leur mère les aida dans ce travail, tandis que je pris Fritz et Ernest pour perfectionner avec moi la claie.
Pendant que nous étions tous ainsi occupés, il s'éleva dans notre basse-cour une grande agitation. Le coq poussait des cris aigus, et les poules fuyaient de tous côtés. Nous y courûmes aussitôt; mais nous ne rencontrâmes, au milieu des volatiles effarouchés, que notre singe. Ernest, qui le regardait du coin de l'œil, le vit se glisser sous une grosse racine de figuier; il l'y suivit aussitôt, et trouva là un œuf tout frais pondu, que le voleur se disposait sans doute à avaler. En le pourchassant dans un autre endroit, on découvrit encore quatre autres œufs.
«Ceci m'explique, nous dit ma femme, comment il se fait que nos poules, dans la journée, chantent souvent comme si elles allaient pondre, sans que je puisse jamais rencontrer d'œufs.»
Nous résolûmes alors que le petit coquin serait privé de sa liberté toutes les fois que nous croirions les poules prêtes à pondre.
Jack, cependant, était monté sur l'arbre pour placer les pièges, et en descendant il nous donna l'heureuse nouvelle que les pigeons que nous axions rapportés du vaisseau y avaient déjà fait un nid et avaient pondu. Je recommandai de nouveau de ne jamais tirer dans cet arbre, de peur d'effrayer ces pauvres bêtes, et je fis porter les piéges ailleurs, pour ne pas les exposer à s'y prendre. Cependant je n'avais pas cessé de travailler à ma claie, qui commençait à prendre tournure. Deux pièces de bois courbées devant, liées au milieu et derrière par une traverse en bois, me suffirent pour la terminer. Quand elle fut achevée, elle n'était pas trop lourde, et je résolus d'y atteler l'âne.
En quittant mon travail, je trouvai ma femme et mes enfants occupés à plumer des ortolans, tandis que deux douzaines enfilées dans une épée d'officier en guise de broche rôtissaient devant le feu. Ce spectacle était agréable, mais je trouvai qu'il y avait prodigalité, et j'en fis des reproches à ma femme: elle me fit observer que c'était pour les conserver dans le beurre, comme je le lui avais appris, et me rappela que je lui avais promis d'apporter à Falken-Horst la tonne de beurre que nous avions laissée à Zelt-Heim.
Je me rendis à son observation, et il fut décidé que j'irais immédiatement après le déjeuner à Zelt-Heim avec Ernest, et que Fritz resterait au logis. Ma défense de se servir de la poudre comme par le passé causait de vifs chagrins aux enfants. Ils s'en plaignirent pendant le repas. Franz, avec son enfantine naïveté, vint me proposer d'en ensemencer un champ, qu'il soignerait de ses propres mains, si je voulais permettre à ses frères d'user en liberté de celle que nous avions. Cette idée nous amusa beaucoup, et le pauvre petit était tout décontenancé au milieu de ces rires, dont il ne concevait pas la cause.
«Franz croit, dit Ernest, que la poudre se récolte dans les champs comme le froment et l'orge.
—Ton frère est si jeune, répliquai-je, que son ignorance est toute naturelle. Au lieu de te moquer de lui, tu devrais lui apprendre comment se prépare la poudre.»
Cet appel à la science d'Ernest lui faisait trop de plaisir pour qu'il ne se disposât pas à satisfaire sur-le-champ nos désirs. Sa mémoire le servit à merveille: il parla tour à tour des parties constituantes de la poudre, des proportions de charbon, de salpêtre et de soufre qui entrent dans sa composition; puis des précautions inouïes que sa fabrication exige; il put facilement démontrer à ses frères que, notre provision épuisée, il nous serait impossible de la renouveler.
Nous partîmes avec la claie, à laquelle nous avions attelé l'âne et la vache, et précédés de Bill. Au lieu de suivre le chemin pittoresque des hautes herbes, nous prîmes le bord de la mer, parce que la claie glissait mieux sur le sable. Nous arrivâmes en peu de temps et sans rencontre remarquable. Notre premier soin fut de détacher nos bêtes pour leur laisser la liberté de paître. Nous disposâmes ensuite sur la claie non-seulement la tonne de beurre, mais encore celle de fromage, un baril de poudre, des balles, du plomb et la cuirasse de Turc.
Occupés ainsi, nous ne nous étions pas aperçus que nos bêtes, attirées par l'herbe tendre, avaient passé le pont, et se trouvaient déjà presque hors de vue. J'envoyai Ernest avec Bill pour les ramener, et je me mis à chercher d'un autre côté un endroit favorable pour prendre un bain, que les fatigues de la marche et de nos travaux avaient rendu nécessaire. En suivant les bords de la baie du Salut, je vis qu'elle se terminait par des rochers qui, en s'élevant de la mer, pouvaient nous servir de salle de bain. J'appelai Ernest, je criai plusieurs fois, mais il ne répondit point. Inquiet de son silence, je sortis du bain pour en découvrir la cause. J'appelai encore, je courus dans la plaine, et ce ne fut qu'après quelques instants de la plus vive inquiétude que j'aperçus mon petit garçon couché devant la tente. Je craignis d'abord qu'il ne fût blessé; mais je reconnus bientôt, en m'approchant de lui, qu'il n'était qu'endormi, tandis que l'âne et la vache broutaient paisiblement près de lui; et je vis que, pour se débarrasser de la surveillance que réclamaient ces animaux, il avait enlevé trois ou quatre planches du pont, qu'il leur était de cette manière impossible de franchir.
Je le réveillai un peu brusquement: «Allons, debout, maître paresseux! Ne rougirais-tu pas si je disais à ta mère et à tes frères qu'au lieu de m'aider tu t'es étendu à l'ombre comme un fainéant? Lève-toi, et va promptement remplir ce sac de sel, que tu verseras dans la sacoche de l'âne; pendant ce temps je vais prendre un bain, et, lorsque ta tâche sera finie, tu y viendras à ton tour.»
Je trouvai le bain délicieux; mais j'y restai peu, afin de ne pas faire trop attendre mon petit Ernest. Je me dirigeai vers la place au sel, et je fus fort étonné de ne point l'y rencontrer. «Allons, me dis-je, mon paresseux sera encore allé s'endormir dans quelque autre endroit.» Mais soudain j'entendis sa voix dans une direction opposée. «Papa! papa! cria-t-il, un poisson monstrueux! Accourez; il m'entraîne, il ronge la ficelle!»
J'accourus plein d'effroi, et j'aperçus le petit philosophe couché sur une langue de terre, au bord du ruisseau, employant tout ce qu'il avait de forces à retenir une corde qui pendait dans l'eau, et au bout de laquelle se débattait un superbe saumon qui avait avalé l'appât. Je saisis la corde, et je le laissai regagner une eau plus profonde, où il se fatigua en efforts inutiles; puis je l'attirai dans un bas-fond, où un coup de hache mit fin à ses angoisses et à sa résistance. Nous le tirâmes sur le sable; il devait bien peser une quinzaine de livres.
Après cet effort, Ernest se déshabilla et alla prendre un bain; pour moi, j'ouvris le poisson, je le nettoyai, et je le remplis de sel pour le transporter frais à Falken-Horst. Ensuite, lorsque mon fils revint, nous attelâmes nos bêtes et nous reprîmes la route du logis.
À mi-chemin à peu près, Bill, qui nous précédait, s'élança tout à coup dans l'herbe en aboyant, et fit lever un animal assez gros qui prit la fuite en faisant des sauts extraordinaires. Bill l'ayant chassé de notre côté, je fis immédiatement feu, mais je manquai mon coup. Ernest, qui me suivait, prit tout le temps nécessaire, et visa si juste, que l'animal tomba roide mort. Nous accourûmes pour le relever, et nous restâmes quelque temps stupéfaits devant cette singulière bête, cherchant, d'après ses caractères distinctifs, à le ranger dans une classe d'animaux connus. Enfin, à son museau allongé, à sa fourrure grise et semblable à celle de la souris, et surtout à ses pattes de devant courtes, et à celles de derrière longues comme des échasses, à sa queue longue et forte, nous pûmes reconnaître le kanguroo.
Ernest était tout fier de sa victoire, et son cœur se repaissait par avance des louanges que ses frères allaient lui donner.
«Mais comment se fait-il, papa, que vous ayez manqué cet animal, vous qui tirez bien mieux que moi? J'en aurais eu de l'humeur à votre place.
—J'en suis charmé, au contraire, mon enfant, parce que je t'aime mieux que moi-même, et que ta gloire m'est plus précieuse que la mienne.»
Ernest me remercia les larmes aux yeux, et nous nous préparâmes à transporter le kanguroo. Je lui attachai les quatre pattes avec un mouchoir; puis, à l'aide de deux cannes, nous le portâmes jusqu'à la claie. Je remarquai que Bill nous suivait en léchant la blessure sanglante, et je me souvins qu'il fallait saigner l'animal pendant qu'il était encore chaud, pour pouvoir le conserver intact. Nous continuâmes notre route vers Falken-Horst en causant de l'histoire des animaux rongeurs et des marques distinctives qui ont servi à les classer.
Le kanguroo fournit à Ernest une foule de questions. Il s'étonnait surtout de n'avoir jamais vu dans ses livres la description d'un animal semblable. Je fus obligé de lui apprendre que le kanguroo, quadrupède propre à la Nouvelle-Hollande, n'avait été encore vu que par Cook dans son premier voyage. «Les naturalistes, ajoutai-je, attendent que de nouvelles observations aient confirmé celles de l'illustre voyageur, et jusque-là ils se sont bornés à renvoyer à sa relation.
«Lorsque j'ai vu ces bonds qui t'ont frappé, ma mémoire m'a rappelé le passage de cette relation qui convient à l'animal étendu mort par ton adresse. Tu vois l'inégalité entre les jambes de devant et celles de derrière; celles de devant, qui n'ont que huit pouces, peuvent à peine lui servir à creuser la terre, tandis que celles de derrière, qui ont vingt-deux pouces, lui permettent de franchir d'un bond de grandes distances. Remarque aussi que sa tête et ses oreilles ressemblent à celles d'un lièvre; on lui a conservé le nom de kanguroo, que lui donnent les naturels de la Nouvelle-Hollande.»
Nous fûmes forcés souvent d'interrompre cette conversation pour soulager nos animaux, en soulevant la claie au moyen de leviers.
Nous arrivâmes enfin, quoique un peu tard, à Falken-Horst; des cris de joie nous saluèrent de loin; mais nous ouvrîmes de grands yeux en voyant le burlesque spectacle qui nous attendait. Des trois petits garçons, l'un avait un habit de matelot qui l'enveloppait deux ou trois fois et lui tombait sur les talons; celui-ci, des pantalons qui le prenaient sous le menton, et ressemblaient à deux énormes cloches; l'autre, perdu dans une veste qui lui descendait sur les pieds, avait l'air d'un porte-manteau ambulant. Ils paraissaient cependant tout joyeux de leur accoutrement, et se promenaient fiers comme des héros de théâtre.
«Quelle farce avez-vous donc voulu nous jouer là?» m'écriai-je après avoir bien ri de ce spectacle.
Ma femme nous expliqua comment nos trois fils avaient voulu, pendant notre absence, se donner le plaisir du bain; qu'elle en avait profité pour laver leurs habits, mais que, ces habits ne se trouvant pas secs, elle avait cherché dans la caisse repêchée la veille de quoi les vêtir provisoirement.
Après l'accès de gaieté provoqué par ce travestissement, on courut à la claie pour examiner les richesses que nous apportions, et le kanguroo surtout devint l'objet de l'admiration générale. Fritz seul restait sombre au milieu de la joie universelle, et s'efforçait de combattre le mouvement de jalousie que lui inspirait une si belle proie atteinte par son frère; il le surmonta enfin, et vint prendre part à la conversation, sans que d'autres que moi l'eussent remarqué. Cependant il ne put s'empêcher de dire: «J'espère, mon père, que vous m'emmènerez avec vous la prochaine fois, au lieu de me laisser àFalken-Horst, où il n'y a à chasser que des pigeons et des grives.»
Je lui promis que le lendemain il m'accompagnerait, et peut-être pour un voyage au vaisseau; et je lui fis voir que du reste, lorsque je le laissais a Falken-Horst pour protéger sa mère et ses frères, c'était lui donner une preuve de confiance dont il devait être flatté, au lieu de m'en savoir mauvais gré. Nous nous mîmes à table avec un grand appétit. Je résolus de vider ce soir même le kanguroo. Je le suspendis ensuite pour le trouver frais le lendemain; puis nous allâmes prendre un repos dont nous avions tous besoin.
Au premier chant du coq, je sautai hors de mon lit et descendis de l'arbre pour dépouiller notre kanguroo et partager les chairs, moitié pour être mangées sans retard, moitié pour être salées. Il était temps d'arriver; car nos chiens y avaient tellement pris goût, qu'ils avaient déjà arraché la tête, et qu'ils se préparaient à partager la proie tout entière. Je saisis aussitôt un bâton, et je leur en appliquai deux ou trois coups qui les firent fuir en hurlant sous les buissons. Je commençai aussitôt mes fonctions de boucher; mais, comme je n'étais pas fort expert, je me couvris tellement de sang, que je fus obligé d'aller me laver et changer d'habit avant de me représenter devant mes enfants. Nous déjeunâmes, et j'ordonnai alors à Fritz de tout préparer pour aller à Zelt-Heim prendre le bateau de cuves, et de m'accompagner au vaisseau. Quand il s'agit de partir, nous appelâmes en vain Jack et Ernest pour leur dire adieu. Inquiet, je demandai à ma femme où ils pouvaient être. Elle me répondit qu'ils étaient sans doute allés chercher des pommes de terre, et me fit remarquer qu'ils avaient emmené Turc avec eux. Je l'engageai à les gronder quand ils reviendraient.
Un peu rassuré, je me mis en marche avec Fritz; nous arrivâmes, sans rien rencontrer, au pont du ruisseau, et là, à notre grand étonnement, nous vîmes sortir de derrière un buisson, en poussant de grands cris, nos deux petits polissons. Ils avaient compté de cette manière nous forcer à les emmener avec nous; mais, comme j'avais dessein de prendre dans le vaisseau tout ce que j'en pourrais enlever, je me refusai absolument à ce qu'ils me demandaient, et je leur recommandai de se rendre sur-le-champ auprès de leur mère, pour lui annoncer de ma part ce que je n'avais pas eu le courage de lui dire en partant: c'est que je passerais la nuit sur le vaisseau.
Ils nous quittèrent un peu confus; pour nous, nous montâmes dans le bateau de cuves, et, à l'aide du courant, nous atteignîmes en peu d'instants les débris du navire. Aussitôt arrivé, je résolus de multiplier nos moyens de transport; car notre bateau de cuves me semblait insuffisant pour l'immense quantité d'objets que je voulais enlever.
Notre bateau n'ayant pas assez d'espace ni de solidité pour transporter une charge considérable, je voulus construire un radeau qui pût y suppléer. Nous eûmes bientôt trouvé un nombre suffisant de tonnes d'eau qui me parurent très-bonnes pour ma construction. Nous les vidâmes aussitôt, puis nous les rebouchâmes avec soin, et nous les rejetâmes dans la mer après les avoir attachées fortement avec des cordes et des crampons aux parois du vaisseau qui étaient les plus solides; cela fait, nous établîmes sur ces tonnes un plancher très-fort, auquel nous fîmes, avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur tout autour pour assurer sa charge, et nous eûmes ainsi un très beau radeau, qui pouvait contenir trois fois la charge de notre bateau de cuves.
Cette construction avait employé toute notre journée, et il commençait à faire nuit quand elle fut terminée. Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de chercher quelques vivres pour manger, et puis nous passâmes la nuit sur les matelas du capitaine, où nous fîmes un si bon somme, qu'oubliant les dangers dont la mer nous menaçait, nous ne nous réveillâmes pas avant le lendemain matin.
Dieu eut notre première pensée lorsque nos yeux furent ouverts; nous le remerciâmes de l'excellente nuit qu'il nous avait procurée, et nous procédâmes ensuite au chargement de notre radeau. D'abord nous vidâmes complètement la chambre que nous avions habitée avant le naufrage, puis celle même où nous venions de passer la nuit. Nous nous emparâmes des portes et des fenêtres, de leurs serrures, et de trois ou quatre caisses de bons habits appartenant aux officiers. Je trouvai d'autres caisses qui me firent bien plus de plaisir: c'étaient celles du charpentier et de l'armurier. Toutes ces boîtes furent déposées sur le radeau. La chambre du capitaine était pleine d'une foule d'objets précieux qu'il destinait sans doute aux riches colons de la mer du Sud, en échange de leurs produits. Je ne permis à Fritz d'y prendre que deux montres que j'avais promises à ses frères, et quelques paquets de couverts de fer, qui devaient mettre fin au scrupule qu'avait ma femme de se servir de ceux d'argent du capitaine. Ce que nous trouvâmes de plus précieux fut une caisse remplie de jeunes arbres fruitiers d'Europe, soigneusement empaquetés dans de la paille et de la mousse. Je revis avec attendrissement ces pommiers, ces poiriers et ces châtaigniers, productions de ma chère patrie, et que j'espérais, avec l'aide de Dieu, naturaliser sous ce ciel étranger. Nous prîmes encore une quantité de barres de fer, de plomb en saumon, de meules à aiguiser, de roues de char, de pelles, de socs de charrue, des paquets de fil de fer et de laiton, des sacs pleins de graines d'avoine et de vesce; nous trouvâmes enfin un petit moulin à bras démonté, mais dont toutes les pièces, soigneusement numérotées, pouvaient être aisément reconstruites. Comment choisir parmi tous ces trésors? Les laisser sur le vaisseau, c'était nous exposer à les voir disparaître au premier coup de mer. Nous nous décidâmes à abandonner tous les objets de luxe, et nous complétâmes le chargement avec des armes et des munitions. J'ajoutai encore un grand filet de pêche tout neuf, la boussole du navire, et une superbe montre marine, qui devait nous servir à régler les nôtres. Fritz trouva dans un coin un harpon et un dévidoir à corde, qu'il fixa au devant du radeau pour harponner, disait-il, les gros poissons que nous pourrions rencontrer. Quoiqu'il soit très rare d'en rencontrer si près des côtes, je lui permis cette fantaisie.
Il était près de midi quand le chargement fut terminé, et nos deux embarcations étaient remplies jusqu'au bord. Nous coupâmes enfin la corde qui les retenait près du navire, et, poussés par un vent favorable, nous primes le chemin de la côte. Fritz, ayant aperçu un corps noir qui flottait à la surface de l'onde, me pria de l'examiner avec ma lunette et de lui dire ce que c'était. Je reconnus facilement une tortue de la grande espèce, endormie et se laissant aller au gré des flots. Pour satisfaire Fritz, qui me priait instamment de l'accoster, je dirigeai le bateau vers elle. La voile, en se déployant, me cachait le corps de mon fils, de manière que je ne pouvais apercevoir ses mouvements; mais le sifflement du dévidoir, et la rapide impulsion que notre bateau reçut tout d'un coup, me firent comprendre qu'il avait jeté son harpon sur la tortue.
«Au nom du Ciel! lui criai-je, coupe la corde, imprudent; je ne suis plus maître du radeau, nous allons chavirer.
—Touchée! touchée! criait mon jeune fou plein de joie, elle ne nous échappera pas.»
Je laissai la voile et courus à l'avant du navire, une hache à la main, pour couper moi-même la corde; mais Fritz me fit remarquer que nous ne courions encore aucun danger, et me pria d'attendre. J'y consentis, tout en me tenant toujours prêt à couper la corde à la première apparence de péril. La tortue, exaltée par la douleur, nous entraînait avec une effrayante rapidité, et j'avais toutes les peines du monde à maintenir notre embarcation en équilibre. Je remarquai tout à coup que l'animal faisait un coude et cherchait à regagner la haute mer; je déployai aussitôt la voile, et cette résistance parut si forte à la pauvre bête, qu'elle reprit le chemin de terre; mais, au lieu de suivre le courant qui portait au vaisseau, elle le traversa et nous entraîna à gauche, vers la hauteur de Falken-Horst.
Nous traversâmes assez heureusement les écueils qui bordent toute la côte; enfin le bateau vint échouer sur un banc de sable, et par bonheur resta droit. Je sautai aussitôt dans l'eau, et courus à la tortue, qui se cachait dans le sable, et d'un coup de hache je lui coupai la tête. Fritz poussa alors un cri de joie, et tira son coup de fusil en l'air pour faire venir les nôtres. Ils accoururent, en effet, et nous accablèrent de caresses. Quand ils virent toutes nos richesses, ils s'extasièrent, puis ils coururent admirer la tortue, que Fritz avait frappée au cou.
Quand la curiosité fut satisfaite, je priai ma femme et mes fils d'aller aussitôt à Falken-Horst chercher la claie et nos deux bêtes de trait, afin de mettre dès le soir une bonne partie de notre butin à l'abri. Un orage ou simplement une forte marée eût suffi pour engloutir ces richesses si précieuses et si laborieusement acquises. Le reflux avait laissé nos embarcations presque à sec. Nous roulâmes sur la côte quelques masses de plomb et nos plus grosses barres de fer, auxquelles nous attachâmes les cordes des radeaux. Cette amarre me parut assez solide pour le moment. La claie arriva enfin; nous ne la chargeâmes que de la tortue et de quelques objets moins pesants, car j'estimai que cette bête pouvait bien peser à elle seule trois quintaux.
Chemin faisant, nous racontâmes ce que nous avions vu au vaisseau, et Fritz parla de la caisse de bijoux: tous mes enfants regrettaient que nous ne l'eussions pas apportée.
«Mes bons amis, leur dis-je, il faut abandonner ici certains préjugés que vous avez apportés d'Europe. Par exemple, l'or et les bijoux, vous devez le comprendre, sont loin d'avoir par eux-mêmes la valeur que nous leur attribuons ordinairement. C'est le luxe et le commerce qui en font tout le prix.
Ma femme nous apprit alors que le petit Franz avait découvert, à ses dépens, un essaim d'abeilles, et que par conséquent nous allions avoir du miel. Tout en plaignant le pauvre petit et en nous félicitant de sa découverte, nous arrivâmes près de notre château aérien. Là commença un nouveau travail pour décharger et surtout pour ouvrir notre grosse tortue. Je la retournai sur le dos, et à force de soins et de précaution, je parvins à séparer la carapace du plastron, sans les briser ni l'un ni l'autre, le découpai ensuite autant de chair qu'il nous en fallait pour un repas, et je priai notre ménagère de nous la faire cuire sans autre assaisonnement qu'un peu de sel. Les pattes, les entrailles et la tête furent jetées aux chiens, et le reste destiné à être conservé dans la saumure. Ma femme voulut jeter la graisse verdâtre qui pendait tout autour; mais je lui appris que c'était la partie la plus exquise de cet animal, et elle consentit enfin à vaincre sa répugnance.
«Maintenant, papa, s'écrièrent à la fois mes enfants, donnez-nous cette belle écaille.
—Elle n'est pas à moi, leur répondis-je; elle est à Fritz, qui seul en disposera: d'ailleurs qu'en voulez-vous faire?»
L'un, c'était Jack, la destinait à lui servir de bouclier; l'autre, Franz, de petit bateau.
«Pour moi, dit Fritz, je compte en faire un bassin pour recevoir l'eau du ruisseau qui coule auprès de nous.
—Bien, mon enfant! toi seul as pensé au bien général: c'est ainsi qu'il faut agir. Nous placerons ton bassin aussitôt que nous aurons rencontré de la terre glaise, qui d'ailleurs ne saurait manquer ici.
—Elle est toute trouvée, s'écria aussitôt Jack; c'est moi qui l'ai découverte ce matin en tombant dessus....
—À tel point, ajouta la mère, que j'ai été obligée de faire une lessive de ses vêtements.
—Eh bien, hâtez-vous donc de poser votre bassin, dit Ernest; je viendrai y faire rafraîchir les racines que j'ai trouvées ce matin aussi. Elles sont très-sèches et ressemblent assez aux grosses raves: je les crois bonnes a manger, car notre cochon s'en régalait avec beaucoup de plaisir; mais je n'ai pas osé y goûter avant de vous les avoir montrées.»
Je le louai de sa prudence, et je lui demandai à voir ces racines. Je reconnus avec joie que c'étaient des racines de manioc.
«Prises dans l'état naturel, elles peuvent être nuisibles, lui dis-je; mais, cuites et préparées, elles servent à faire une sorte de gâteau qui remplace fort bien le pain: ainsi réjouis-toi de cette découverte, mon enfant.»
Cependant la claie était déchargée; nous reprîmes le chemin de la mer, tandis que ma femme et Franz restaient pour préparer le dîner. En cheminant, j'appris à mes enfants que la tortue qui fournit la belle écaille employée dans les arts, et qu'on appelle caret, n'a pas une chair bonne à manger, et que celle que nous avions tuée ne pouvait, en revanche, fournir des écailles pareilles. Nous chargeâmes cette fois la claie en partie de nos effets, ainsi que du moulin à bras, que la découverte du manioc nous rendait maintenant doublement précieux.
Lorsque nous revînmes au logis, le repas était prêt; mais, avant de nous mettre à table, ma femme me prit à part, et me dit: «Vous me semblez bien fatigués; aussi je vais vous faire goûter d'un nectar qui sans nul doute vous rendra vos forces.»
En disant ces mots, elle me conduisit derrière notre arbre; là je trouvai caché dans un buisson, pour le tenir frais, un petit tonneau.
«Voilà ma trouvaille,» dit-elle. Je goûtai et bus avec délices, car c'était de l'excellent vin des Canaries. Elle l'avait trouvé le matin en se promenant au bord de la mer avec Ernest. Celui-ci l'avait mis en perce, et nous avait gardé le secret assez fidèlement pour nous laisser le plaisir de la surprise. La soupe de tortue fut trouvée délicieuse; mes enfants, qui avaient paru d'abord assez peu alléchés par la graisse verte, n'en eurent pas plutôt goûté, qu'ils ne se firent pas prier pour en reprendre, et ma femme elle-même avoua qu'elle s'était trompée. Ce fut un des meilleurs repas de ma vie.
Tout le monde reçut ensuite un verre de bon vin, qui nous ranima tellement, que nous trouvâmes des forces pour hisser dans notre demeure aérienne les matelas que nous avions apportés. Enfin nous remerciâmes Dieu de cette journée de bénédiction, et nous nous étendîmes avec bonheur sur nos lits, ou un doux sommeil vint bientôt fermer nos yeux.
Dès mon lever, j'allai visiter les deux embarcations, sans réveiller aucun de mes enfants. Je me glissai avec le moins de bruit possible au bas de l'arbre, et je trouvai là vie et activité.
Les deux chiens, pressentant que j'allais faire une course, sautaient autour de moi et m'accablaient de caresses. Le coq battait des ailes en criant, et les poules accouraient au-devant de moi. L'âne seul était encore étendu tout de son long, et visiblement peu disposé à la course matinale que j'avais projetée. Je l'éveillai et l'attelai à la claie, sans y joindre la vache, que je ne voulais pas fatiguer avant qu'elle eût donné son lait du matin; et, accompagné des chiens, je me rendis vers la côte, flottant entre la crainte et l'espoir. Je vis avec plaisir, en arrivant, que les masses de plomb auxquelles j'avais fixé mes embarcations avaient été suffisantes pour les défendre contre la marée montante; le flot les avait un peu dérangées, mais elles étaient en bon état. Je me hâtai de charger modérément la claie, et je repris le chemin de Falken-Horst, où j'arrivai quand le soleil était déjà assez élevé; cependant tout le monde dormait encore.
Je poussai un cri perçant, comme un cri de guerre, pour réveiller les dormeurs: ma femme fut la première à sortir du lit, et fut tout étonnée de trouver le jour si avancé.
«Ce sont ces matelas, dit-elle, qui nous ont fait si bien dormir. En vérité, ils ont une influence magique, car mes enfants ne sont pas disposés à les quitter.
—Debout! debout! criai-je alors aux petits paresseux qui s'étiraient; la paresse est un ennemi auquel il ne faut pas céder, car tous ces délais sont autant de victoires pour elle: méfiez-vous, mes enfants, de la propension à la mollesse; il faut, dans un homme, de la vigueur et de l'énergie pour le faire triompher des obstacles et lui permettre de se passer des autres.» Fritz fut le premier, Ernest le dernier à sortir du lit, selon leur habitude.
Quand toute la famille fut sur pied, nous fîmes un déjeuner rapide, et nous nous acheminâmes tous vers la côte pour opérer le déchargement du radeau; nous fîmes successivement deux voyages avec la claie, et, au second, j'attelai la vache pour soulager un peu notre âne. En quittant le rivage, je m'aperçus pour la première fois que la marée montait; je dis en conséquence adieu à mes autres enfants, et je montai avec Fritz dans le bateau de cuves pour attendre qu'il fût à flot. Jack me témoigna un tel désir d'être de ce voyage, que je consentis à le laisser monter avec nous.
Nous ne tardâmes pas à nous trouver à flot. Encouragé par la beauté du temps, je résolus de faire un autre voyage au vaisseau. Arrivés à la baie du Salut, le courant nous y porta avec sa rapidité accoutumée; néanmoins, comme nous remarquâmes que l'heure était déjà avancée, nous nous dispersâmes pour tâcher de faire quelque butin; car j'avais averti mes enfants que nous remettrions à la voile avant que le vent qui s'élève chaque soir de la côte eût eu le temps de nous saisir. Jack revint bientôt, rapportant avec lui une brouette qu'il assurait devoir être commode pour transporter les pommes de terre à Falken-Horst. Fritz revint ensuite sans rien rapporter; mais son air joyeux m'annonçait qu'il était content de ses recherches: en effet, il me dit qu'il avait trouvé au milieu d'un enclos de planches une pinasse démontée, accompagnée de deux petits canons pour l'armer.
Plein de joie à cette heureuse nouvelle, je quittai tout pour le suivre, et je m'assurai bientôt que mon fils ne s'était pas trompé; mais je compris que nous aurions bien de la peine pour la mettre en état de voguer.
Pour cette fois je laissai les choses dans l'état où elles se trouvaient, et, comme le temps pressait, je chargeai mes fils de placer sur le radeau quelques ustensiles de ménage, une grande chaudière de cuivre, des plateaux de fer, des râpes à tabac, un tonneau de poudre, un autre de pierre à feu; trois brouettes, des courroies pour les porter; et, sans prendre le temps de manger, nous remîmes à la voile en diligence.
Nous arrivâmes heureusement près de la côte; mais quel fut notre étonnement en apercevant au bord de l'eau, rangés de front, une quantité de petits hommes habillés de blanc! Ils nous paraissaient immobiles, les bras tantôt pendants, tantôt tendus vers nous, comme s'ils eussent voulu nous témoigner leur affection.
«Ce sont des Lilliputiens, s'écria Jack; mais ils me semblent un peu plus gros que ceux dont j'ai lu la description.»
Fritz se moqua un peu de son frère, et lui apprit que ces Lilliputiens n'avaient jamais existé; il ajouta que ces animaux devaient être des oiseaux, car il voyait bien que ce que nous prenions pour des bras étaient leurs ailes.
Sa conjecture fut reconnue juste, et il se trouva que c'était une bande de pingouins manchots. Nous étions arrivés à peu de distance du bord, quand soudain, sans me prévenir, Jack l'étourdi sauta dans l'eau et courut à terre; puis, avant que les imbéciles d'oiseaux songeassent à s'enfuir, il leur distribua une volée de coups de bâton qui en abattit une demi-douzaine. Les autres prirent la fuite.
Fritz n'était pas content de ce que son frère l'avait ainsi empêché de tirer; mais je me moquai de sa manie meurtrière, et je ris de bon cœur de l'exploit de Jack, tout en le grondant de l'imprudence avec laquelle il s'était jeté dans l'eau.
Nous nous occupâmes ensuite à débarquer notre cargaison; mais, comme le soleil était déjà bien bas, nous primes chacun une brouette, que nous chargeâmes, selon nos forces respectives, de râpes à tabac et de plaques en fer, sans oublier les pingouins de Jack, puis nous nous remîmes en marche.
Quand nous arrivâmes à Falken-Horst, les deux dogues arrivèrent les premiers à notre rencontre, et la joie avec laquelle ils nous accueillirent se manifesta si vivement, qu'ils renversèrent plusieurs fois le pauvre Jack, dont les faibles mains distribuaient à tort et à travers à ses amis d'inutiles coups de poing. Cette lutte, dans laquelle Jack était loin d'avoir l'avantage, nous amusa quelque temps. Ma femme accourut aussitôt, et fut très-contente de la découverte des brouettes.
Cependant quelques-uns de nos pingouins, que le bâton de Jack avait seulement étourdis, avaient commencé à se remuer. J'ordonnai de les attacher par la patte à l'une de nos oies, pour les habituer à la vie de basse-cour. L'expédient ne plut ni aux uns ni aux autres, et nos pauvres bêles ne comprenaient absolument rien à cet arrangement.
Ma femme me montra alors une bonne provision de pommes de terre qu'elle avait recueillies pendant notre absence, et Ernest et Franz un énorme monceau de la racine qu'Ernest avait découverte la veille, et que j'avais prise avec raison pour du manioc. Je donnai à chacun la part d'éloges due à son activité.
«Ce sera bien mieux encore, dit alors le petit Franz, quand tu verras un jour, en revenant du vaisseau, un beau champ de maïs, de courges, de melons.
—Oh! le petit bavard, dit ma femme. Oui, mon ami, nous avons semé toutes ces graines dans les trous de pommes de terre.»
Je remerciai ma femme de la surprise qu'elle me ménageait, et je rassurai que je n'en avais pas moins de plaisir de l'avoir connue plus tôt. Je lui annonçai ensuite la découverte de la pinasse. Elle accueillit avec assez peu de joie cette nouvelle; car elle prévoyait de nouveaux voyages au vaisseau. Tout ce que je pus obtenir d'elle par mes raisonnements et mes démonstrations les plus convaincantes, c'est qu'elle consentit à nous dire: «Il est certain que si jamais j'étais obligée de retourner sur la mer, j'aimerais bien mieux m'y exposer sur un bon navire que sur notre méchant bateau de cuves.
«Mais, dis-moi, mon ami, ajouta-t-elle, que veux-tu faire de ces râpes à tabac? Tu ne veux pas sans doute habituer tes enfants à priser, et je ne pense pas, du reste, que tu trouves du tabac dans cette île.
—Sois tranquille, ma bonne femme, ce n'est point là mon but; et bientôt, quand tu mangeras de bon pain frais, tu béniras ces râpes, au lieu de crier après elles.
—Ma foi, je ne comprends pas ce que ces râpes peuvent avoir de commun avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four.
—Ces plaques de fer que tu as regardées avec tant de dédain nous en tiendront lieu. Je ne te promets pas du pain bien levé, mais au moins quelque chose qui nous en tienne lieu; en attendant, fais-moi un sac solide avec de la toile à voile.»
Ma femme se mit sur-le-champ à l'ouvrage, et, comme elle ne se fiait pas trop à mes talents en pâtisserie, elle remplit ensuite la chaudière de pommes de terre, qu'elle mit cuire pour avoir quelque chose à nous donner.
Pendant ce temps-là j'étendis par terre une grande pièce de toile, et je rassemblai tous mes enfants autour de moi pour commencer à exécuter mon projet. Je remis à chacun d'eux une râpe; puis je leur donnai des racines de manioc bien lavées, et je leur recommandai de râper.
Ils se mirent à l'œuvre en riant, mais avec une telle ardeur, ardeur de l'enfance pour tout ce qui est nouveau, qu'en peu de temps nous eûmes un grand tas de farine qui ressemblait assez à de la sciure de bois humide.
«Mange donc, se disaient-ils entre eux, mange donc de ton bon pain de raves.»
Leur mère elle-même partageait un peu leur prévention, et, tout en préparant le sac que je lui avais demandé, elle surveillait la cuisson des pommes de terre, sur lesquelles elle comptait beaucoup plus que sur le résultat de nos efforts. Toutes les plaisanteries me trouvaient insensible. «Allons, Messieurs, leur dis-je, riez à votre aise, égayez-vous, et cependant vous allez voir un pain qui fait la principale nourriture de plusieurs peuples de l'Amérique, et que les Européens qui le connaissent préfèrent même à celui de froment: si je ne me suis pas trompé sur l'espèce de manioc, vous me remercierez, j'espère.
—Il y a donc plusieurs espèces de manioc, dit Ernest.
—Il y en a trois: deux sont vénéneuses ou malsaines lorsqu'on les mange crues; la troisième peut se manger sans faire de mal; mais on lui préfère les deux autres, parce qu'elles sont plus productives et qu'elles ont l'avantage de mûrir plus vite.
—Comment! on laisse ainsi ce qui est bon et sain! dit Jack; mais c'est de la folie. Pour mon compte, je vous remercie de votre pain empoisonné.»
Et il jeta de côté, avec son petit air mutin, la râpe et la racine qu'il tenait à la main.
«Sois tranquille, lui dis-je; je ferai en sorte de ne pas t'empoisonner, et il suffira pour cela de bien presser notre farine avant de nous en servir.
—Pourquoi la presser?
—Parce que tout le principe malfaisant réside dans le suc de la plante, et que, quand nous l'aurons extrait par la pression, il ne nous restera qu'une nourriture saine et sans danger. Au surplus, nous aurons soin, avant d'y toucher, d'en faire l'épreuve sur le singe et les poules.
—C'est-à-dire que mon pauvre singe paiera pour tous. Je ne veux pas qu'on l'empoisonne, reprit encore Jack.
—Ne crains rien; comme tous les animaux, ton singe est doué d'un instinct que l'homme n'a pas, et il est présumable que, si le gâteau de manioc que nous lui présenterons renferme quelques parties malfaisantes, il se gardera d'y toucher.»
Jack, rassuré, se mit à la besogne comme ses frères, et je vis avec plaisir le monceau de farine s'élever.
Le sac de ma femme était enfin cousu; j'y plaçai ce que mes fils avaient râpé. Il fallut alors songer à un pressoir, qui était de toute nécessité.
Je pris une forte et longue branche d'arbre, puis j'établis deux ou trois planches au-dessous d'une des racines du figuier; je plaçai sur ces planches le sac rempli de farine, je le couvris d'une nouvelle planche, et j'étendis au-dessus ma grosse branche, dont une extrémité passait dans la racine de l'arbre, tandis qu'à l'autre bout je suspendis tout ce que je pus trouver d'objets pesants: des pierres, du plomb, des barres de fer qui la firent incliner vers la terre. Cette mécanique produisit l'effet que j'attendais, et nous ne tardâmes pas à voir le jus sortir à flots. Mes fils étaient émerveillés de la simplicité et en même temps des résultats de mon expédient.
«Je croyais, me dit Ernest, que le levier n'avait d'autre propriété que celle de soulever les fardeaux ou de déplacer les masses.»
Je lui démontrai que la pression est une conséquence naturelle de la première propriété; car, si la racine eût été moins forte, le levier l'aurait soulevée ou arrachée, et c'est la résistance qui produit la pression.
«Les sauvages, continuai-je, qui ne connaissent pas encore les propriétés de cette puissante mais simple machine, pour extraire du manioc les sucs malfaisants qu'il contient, l'enferment dans des paniers d'écorce faits exprès. Ces paniers sont beaucoup plus longs que larges; mais, à force de les remplir, l'écorce se distend, et ils deviennent aussi larges qu'ils étaient longs. On les pend alors à des branches d'arbre, en attachant au bas de grosses pierres, dont le poids leur fait insensiblement reprendre leur première forme. Le procédé n'est pas expéditif; mais il est certain.»
Ma femme voulut savoir si le jus n'était propre à aucun usage.
«Si, lui répondis-je; les sauvages en font un mets qu'ils estiment, et dont la préparation consiste simplement à y mêler du poivre et quelquefois du frai d'écrevisse. Les Européens ne le mangent pas; ils le laissent déposer dans des vases, et en retirent un amidon très-fin.»
Ma femme me demanda aussi si cette farine se gardait ou s'il ne nous faudrait pas forcément employer en une seule fois tout ce que nous avions râpé de manioc, en me faisant remarquer que la journée entière suffirait à peine à la préparation et à la confection de notre pain. Je la rassurai en lui disant que la farine de manioc pouvait se conserver des années, pourvu qu'elle fût bien séchée; mais je la prévins en même temps que le bouillon devait la réduire considérablement.
Cependant le jus avait cessé de couler; et tout le monde désirait voir le succès de ma paneterie.
«Si nous faisions le pain?» s'écria Fritz.
J'y consentis; mais j'annonçai qu'au lieu de procéder sur-le-champ à confectionner le pain que nous devions manger, on se contenterait d'abord d'en faire un pour le singe et les poules.
Je retirai le sac, je le vidai et j'étendis la farine pour la faire sécher; puis, en ayant délayé une poignée dans un peu d'eau, je fis une sorte de galette que je plaçai sur une de nos plaques de fer au-dessus d'un feu ardent. Nous eûmes bientôt un joli gâteau, bien doré, et de la mine la plus friande.
«Oh! que cela est bon! disait Ernest; c'est bien dommage de n'en pouvoir manger tout de suite.
—Pourquoi pas? répondit Jack, je suis prêt, et Franz aussi, je pense.
—Mais moi, mon enfant, je ne veux pas; je crois volontiers qu'il n'y aurait aucun danger à tenter l'expérience; par prudence nous allons en laisser faire l'essai à notre singe.»
Aussitôt que le gâteau fut refroidi, j'appelai le singe et les poules, et je leur en fis la distribution. Ils l'accueillirent avec tant de joie, que je ne pus m'empêcher d'être rassuré sur le succès de mon expérience. Le singe surtout dévorait les morceaux avec un plaisir qui fit plus d'une fois envie à mes fils.
J'appris à mes enfants que les Américains appelaient ce pain de la cassave. «À présent, continuai-je, préparons-nous à faire de la cassave pour nous; pourvu toutefois que nos bêtes n'éprouvent ni coliques ni étourdissements.»
Ces mots l'ayant frappé, Fritz me demanda si tels étaient toujours les effets du poison.
«Ce sont les plus ordinaires, répondis-je; mais il y en a qui endorment, comme l'opium; qui corrodent, comme l'arsenic. Mes enfants, vous pourriez peut-être trouver ici un arbre d'un aspect séduisant; son fruit ressemble à une petite pomme jaune tachée de rouge, fuyez-le bien; c'est un des poisons les plus violents; on dit qu'il suffit même de s'endormir sous son ombre pour mourir. Il s'appelle le mancenillier.»
Je recommandai ensuite de ne jamais toucher à aucun fruit sans me l'avoir auparavant montré.
Cependant ma femme avait fait rôtir un pingouin, que d'une commune voix nous déclarâmes détestable. Jack seul en mangea, parce que c'était le produit de sa chasse. Nous le laissâmes faire, tout en le raillant.
Le reste de la journée fut employé à faire quelques voyages au bateau, et à ramener dans les brouettes les divers objets qu'il avait fallu y laisser la veille. La découverte du nouveau pain était pour nous un bienfait immense; aussi nous comblait-elle de joie; et, quand vint la nuit, notre prière contint des remerciements encore plus ardents qu'à l'ordinaire pour le Seigneur, dont la main ne cessait de nous combler de présents.
Le lendemain matin, nous allâmes visiter nos poules; toutes étaient bien portantes, ainsi que notre singe, qui gambadait de toutes ses forces. Je commandai en conséquence de reprendre les travaux de boulangerie. «À l'œuvre! m'écriai-je, Messieurs, à l'œuvre!» et je distribuai à chacun les ustensiles nécessaires. Les noix de coco, les plaques de fer furent accaparées en un instant. Des brasiers s'allumèrent.
«Voyons qui fera le meilleur pain,» m'écriai-je. Comme mes enfants, tout en travaillant, ne se gênaient pas pour goûter, il nous fallut assez de temps pour en faire une provision. Mes fils bondissaient de joie, et ma bonne femme me demandait pardon, en riant de son incrédulité primitive. Le gâteau, mêlé au lait de notre vache, nous procura un des repas les plus délicieux que nous eussions faits dans cette île. Les pingouins, les oies, les poules et les singes eurent leur part du régal; car mes petits ouvriers avaient assez manqué et brûlé de gâteaux pour que nous pussions en faire une abondante distribution. J'éprouvais une envie démesurée de retourner au vaisseau; l'idée de la pinasse se présentait sans cesse à mon esprit, et je ne pouvais me résigner à abandonner aux flots une découverte aussi précieuse. Mais un voyage au vaisseau était toujours pour ma femme un sujet d'inquiétude, et ce ne fut qu'avec la plus grande peine que j'obtins d'elle d'emmener avec moi tous mes enfants, à l'exception du petit Franz, parce que j'avais besoin de beaucoup de bras. Je lui promis de revenir le soir même, et nous partîmes bien pourvus de manioc et de pommes de terre cuites, sans oublier nos corsets de liège, qui devaient, en cas de besoin, nous soutenir sur l'eau. Notre voyage jusqu'à la baie du Salut fut sans aucun événement; nous nous embarquâmes, et, comme je connaissais parfaitement l'espace à parcourir, nous arrivâmes bientôt au vaisseau.
Notre premier soin fut de porter sur notre embarcation tout ce que nous trouvâmes d'utile, afin de ne pas retourner les mains vides. Vint ensuite la grande affaire, le but unique du voyage, la pinasse. Je reconnus avec plaisir que toutes les parties en étaient si exactement numérotées, que je pouvais sans trop de présomption espérer de la reconstruire en y mettant le temps nécessaire. Mais comment la tirer de cet enclos de planches, qui nous présentait un obstacle insurmontable? Comment la lancer de là à la mer? Il nous fallait nécessairement la reconstruire sur place, et nos forces n'étaient pas suffisantes pour la transporter autre part. Cent fois je me frappai le front en me demandant ce qu'il y avait à faire, cent fois je restai sans réponse et sans expédient. Cependant, plus je considérais ces membres épars, plus je fus convaincu de l'utilité pour nous d'une chaloupe solide et légère qui remplacerait ce bateau de cuves, où nous n'osions presque pas nous hasarder sans nos corsets de liège.
Je m'en remis donc à la Providence pour trouver des moyens, et je commençai à élargir avec la scie et la hache l'enclos dans lequel la barque était renfermée. Lorsque le soir arriva, cet ouvrage pénible était loin d'être terminé; mais nous ne quittâmes le travail qu'en nous promettant bien de le reprendre le lendemain. Nous trouvâmes sur le rivage le petit Franz et sa mère. Elle nous prévint alors que, pour être plus près de nous, elle avait résolu de s'établir à Zelt-Heim tant que dureraient nos voyages au vaisseau. Je la remerciai tendrement de cette marque d'affection, car je savais combien peu elle aimait cette résidence, et nous étalâmes devant elle les provisions que nous avions recueillies: deux tonnes de beurre salé, trois de farine, des sacs de céréales, du riz, et une foule d'autres objets de ménage, qu'elle accueillit avec beaucoup de plaisir.
Il se passa une semaine avant que nos travaux fussent terminés; chaque matin nous quittions notre bonne ménagère, qui ne nous voyait plus que le soir: pour elle, elle allait de temps en temps à Falken-Horst chercher des pommes de terre, et nous la trouvions, à notre retour, guettant l'embarcation, assise sur quelque pointe de rocher.
Cependant la pinasse était entièrement reconstruite dans son enclos de planches; elle était élégante, même gracieuse; elle avait sur la proue un tillac, des mâts, une petite voile, comme une brigantine. On pouvait, à la voir, juger qu'elle marcherait bien, car elle devait tirer peu d'eau. Toutes les ouvertures avaient été calfeutrées et garnies. Nous avions même songé au superflu; car nous avions placé et assujetti à son arrière, avec des chaînes, comme sur les grands vaisseaux, deux petits canons.
Malgré tous nos soins, notre petit bâtiment restait immobile sur sa quille, et nous n'entrevoyions guère par quels moyens nous pourrions lui faire quitter le vaisseau pour le mettre à flot. Les parois du navire étaient si fortes en cet endroit, les planchers si longs et si épais, qu'il y eût eu folie de notre part à vouloir pratiquer une ouverture, à force de bras, jusqu'au milieu du vaisseau où elle se trouvait. Une tempête, un coup de vent pouvait d'ailleurs s'élever pendant cette longue opération et détruire en même temps vaisseau, pinasse et ouvriers. D'un autre côté, je ne pouvais supporter l'idée d'avoir essuyé tant de fatigues, d'avoir travaillé si longtemps, le tout inutilement. Mon désespoir même me suggéra un moyen; et, sans en rien révéler à mes fils, je me hasardai à le mettre à exécution.
J'avais trouvé un mortier de cuisine en fonte; j'y attachai une chaîne en fer; je pris ensuite une forte planche de chêne que je fixai au mortier par des crochets aussi en fer; j'y pratiquai une rainure avec un couteau, et dans cette rainure je passai un bout de mèche à canon assez long pour pouvoir brûler au moins deux heures. J'avais rempli le mortier de poudre avant de le couvrir avec la planche, et avant de rabattre sur les anses du mortier les crochets dont je l'avais garnie. Je calfeutrai de goudron les jointures, je croisai par-dessus la chaîne de fer en divers sens, et j'obtins ainsi une espèce de pétard dont l'effet pouvait répondre à mes espérances, mais dont je craignais les suites.
Je le suspendis alors dans l'enclos de la pinasse, en calculant, autant que je le pus, le recul, de manière à ce qu'elle ne pût en souffrir. Quand tout fut arrangé à mon gré, je fis monter mes fils dans le bateau, je mis le feu à la mèche du pétard, et nous partîmes. Nous arrivâmes bientôt à Zelt-Heim. À peine étions-nous descendus à terre et commencions-nous à débarquer notre cargaison, que nous entendîmes une détonation effroyable. Les rochers la répétèrent avec un bruit terrible, et ma femme et mes fils en furent tellement frappés, qu'ils interrompirent tout à coup leurs travaux.
«C'est un vaisseau qui fait naufrage, dit Fritz; courons à son secours.
—Non, dit ma femme, la détonation me semble venir de notre vaisseau. Vous avez sans doute laissé du feu qui se sera communiqué à un baril de poudre, et dont l'explosion aura achevé de briser le navire.»
Je parus croire qu'en calfeutrant la pinasse nous avions, comme elle le disait, oublié quelque lumière, et je proposai à mes fils de retourner immédiatement au navire pour connaître la vérité.
Tous, sans me répondre sautèrent chacun dans leur cuve, et nos rames, auxquelles la curiosité donnait une impulsion plus violente, nous conduisirent bientôt auprès du navire. Je remarquai avec joie qu'il ne s'en élevait ni flamme ni fumée, et quand nous fûmes près d'aborder, au lieu de fixer le bateau à l'endroit habituel, je lui fis faire le tour, et nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une immense ouverture qui laissait apercevoir notre pinasse un peu couchée sur le côté. La mer était couverte de débris; mais je ne laissai pas à mes fils le temps de s'affliger de ce spectacle, et je m'écriai: «Victoire! cette belle pinasse est enfin à nous!
—Ah! je commence à comprendre, s'écria Fritz; c'est vous qui avez fait tout cela, mon père, pour dégager la pinasse.»
J'avouai à mes fils le stratagème dont j'avais cru devoir user; nous montâmes sur le vaisseau, et nous trouvâmes le pétard enfoncé dans la paroi opposée; alors, à l'aide du cric et des leviers, nous commençâmes à faire glisser notre gracieux et léger bâtiment sur des cylindres placés exprès sous sa quille. Un câble très-fort fut disposé de manière à l'empêcher de s'éloigner du vaisseau, et nos efforts réunis l'eurent bientôt mis en mouvement et lancé à la mer. Je fis alors appel à toutes mes connaissances dans l'art de gréer un navire, de le munir de mâts et de voiles. La nuit nous surprit à l'ouvrage; nous nous contentâmes d'assurer notre nouveau trésor contre les flots, et nous reprîmes le chemin de Zelt-Heim. Il fut convenu que, pour ménager à la bonne mère une surprise complète, on se contenterait de lui dire qu'un petit baril de poudre avait fait explosion et endommagé une partie du vaisseau, comme elle l'avait pensé.
Le gréement de notre pinasse dura deux jours entiers; enfin, quand tout fut terminé, mes fils, au comble de la joie de voir ce léger navire glisser sur les flots avec rapidité, me demandèrent comme grâce de saluer leur mère de deux coups de canon en arrivant à la côte, et, comme ils avaient travaillé avec le plus grand zèle et montré la plus grande discrétion, je ne crus pas devoir leur refuser ce plaisir.
Fritz fut donc immédiatement érigé en capitaine. Jack et Ernest, canonniers, chargèrent leurs pièces; puis, aux commandements successifs du capitaine, les deux canons partirent l'un après l'autre. Quant à Fritz, qui n'était jamais en retard quand il s'agissait de tirer, il avait déchargé en même temps ses deux pistolets. Cette petite scène de guerre avait monté la tête à mes enfants, et Jack disait qu'il voudrait bien se trouver en présence d'une flotte de sauvages, pour avoir le plaisir de la canonner et de la couler à fond.
«Plaise à Dieu, au contraire, lui répondis-je, mon enfant, que nous n'ayons jamais occasion de nous servir de notre artillerie!»
Cependant nous touchions à la côte, où ma femme et mon petit Franz nous attendaient, ne sachant s'ils devaient se réjouir ou s'effrayer; mais ils reconnurent bientôt nos voix.
«Soyez les bienvenus! s'écria ma femme, tout en témoignant de son admiration à la vue de notre belle pinasse qui se balançait mollement dans la baie. À la bonne heure! j'aurai moins peur de l'eau dans cette pinasse que dans votre vilain bateau de cuves.»
Après avoir loué notre habileté et notre persévérance, elle nous dit avec une sorte d'orgueil: «Vous nous avez ménagé une surprise, Messieurs; eh bien! Franz et moi nous ne serons point en reste avec vous; nous ne sommes point demeurés inactifs pendant que vous travailliez, et, si nous ne pouvons annoncer nos œuvres à coups de canon, quelques plats de bons légumes qui arriveront en temps et lieu les recommanderont peut-être à votre attention.»
Je voulus lui demander des explications. «Suivez-moi, nous dit-elle, suivez-moi par ici.» Elle nous conduisit du côté où la rivière du Chacal tombait en cascade, et là elle nous fit voir, à l'abri des rochers, un potager superbe, divisé en compartiments et en planches séparées entre elles par de petits sentiers.