CHAPITRE VI

Pendant trois longs jours d'angoisses, la crainte de notre redoutable voisin nous tenait comme assiégés dans notre demeure; car je fis observer sévèrement ma défense, n'y manquant moi-même que dans le cas d'absolue nécessité, et alors même je ne m'éloignais que de quelques centaines de pas. Cependant l'ennemi ne donnait pas le moindre signe de sa présence, et l'on aurait pu croire qu'il avait quitté sa retraite, si nos oies et nos canards, qui avaient établi leur demeure dans l'étang, ne nous eussent donné des annonces trop fidèles de son terrible voisinage. Tous les soirs, lorsque ces paisibles animaux regagnaient le logis, après leur excursion sur la mer et sur les côtes voisines, nous les voyions planer longtemps au-dessus de leur ancienne demeure, témoignant par leurs cris et le battement de leurs ailes une agitation inaccoutumée; enfin, après avoir longtemps voltigé au-dessus de la baie du Salut, ils allaient prendre gîte dans l'île des Poissons.

Mon embarras augmentait de jour en jour. L'ennemi, retiré sous d'épaisses broussailles et au centre d'un terrain marécageux, était trop bien à l'abri de nos coups pour que je pusse me décider à courir le risque d'une attaque; mais, d'un autre côté, il n'était pas moins cruel de demeurer ainsi dans une captivité funeste à nos occupations, et réduits, pour ainsi dire, aux travaux du logis.

Au moment où la position commençait à devenir critique, notre vieil âne nous tira d'embarras par un de ces traits de pétulance aveugle, caractéristique de sa race, et qui lui laissait peu de prétentions à la gloire attribuée dans les premiers temps aux oies intelligentes du Capitole.

Notre petite provision de fourrage se trouva épuisée le soir du troisième jour, et nous dûmes songer à la nourriture du bétail pendant les jours suivants. N'osant pas nous rendre au magasin à foin, il fallait, bon gré, mal gré, se résoudre à lâcher les animaux afin qu'ils pourvussent eux-mêmes à leur nourriture.

Pour échapper aux attaques du serpent, j'avais résolu d'éviter la route ordinaire, et de faire descendre le bétail jusqu'à la source du ruisseau du Chacal, parce que cet endroit, ne pouvant s'apercevoir de l'étang, était le moins exposé aux poursuites de notre ennemi. En conséquence de ce plan, aussitôt après notre déjeuner, la quatrième matinée de notre captivité, nous attachâmes nos bêtes à la queue l'une de l'autre; et Fritz, comme le plus brave de la garnison, fut chargé de monter l'onagre et de tenir la première bête par le licol, jusqu'à ce que tout le troupeau eût défilé devant lui. À la moindre apparition de l'ennemi, il avait l'ordre de prendre bravement la fuite, et, à tout hasard, de se réfugier à Falken-Horst.

Le reste de la garnison fut disposé sur la plate-forme, afin de tirer à travers les palissades, si le monstre faisait mine de sortir de sa retraite et de se diriger vers le ruisseau.

Quant à moi, je choisis un endroit avancé, d'où je pouvais tout voir sans être vu, et me retirer à temps pour prendre part à la décharge générale; car j'espérais être plus heureux cette fois que dans notre première attaque.

Avant de m'établir à mon poste, j'eus soin de faire charger toutes les armes à balle et d'attacher le bétail dans l'ordre convenu. Par malheur, ces dispositions prirent un peu de temps, et ma femme ouvrit la porte un instant trop tôt. À ce moment, le vieux grison fut pris, bien mal à propos, d'une ardeur dont je l'aurais cru incapable depuis longues années. Ranimé par trois jours de repos et de nourriture abondante, il se délivra brusquement de son licol, et en deux sauts se trouva au milieu de la cour. Pendant quelques minutes, le spectacle ne fut que plaisant; mais lorsque Fritz, déjà en selle, voulut ramener le rebelle dans les rangs, celui-ci trouva tant de douceurs dans la liberté, qu'il prit le large sans plus de cérémonie, en se dirigeant au galop vers l'étang aux Oies. Nous commençâmes par l'appeler par son nom; mais, Fritz s'étant élancé à sa poursuite, je n'eus que le temps de le rappeler à grands cris; car, au moment où l'âne arriva dans le voisinage des roseaux, nous aperçûmes avec effroi l'énorme boa se mettre en mouvement. Tandis que notre pauvre fugitif, se croyant à l'abri de toute poursuite, faisait retentir les rochers de son cri de triomphe, le monstre s'élança comme un trait sur sa proie sans défense, l'entoura de ses replis, en évitant prudemment les ruades furieuses de l'animal.

À cette vue, la mère et les enfants se rassemblèrent autour de moi en poussant un cri d'horreur, et nous contemplâmes avec compassion la triste catastrophe de notre pauvre vieux serviteur. Mes enfants murmuraient à mes oreilles: «Faisons feu! courons au secours de l'âne!» Mais j'apaisai leur ardeur guerrière par ces paroles: «Hélas! mes chers enfants, nous n'y gagnerons rien. Le monstre paraît assez occupé de sa proie pour ne pas avoir entendu nos cris. Mais qui nous garantit qu'à la moindre attaque il ne va pas tourner contre nous toute sa fureur? Puisque nous ne pouvons sauver notre pauvre fugitif, il vaut mieux demeurer dans notre retraite; car, une fois que le serpent aura commencé à engloutir sa proie, nous trouverons bien moyen de l'attaquer sans danger.

JACK. Mais comment ce vilain animal pourra-t-il avaler l'âne d'une seule bouchée? Ce serait monstrueux.

MOI. Les serpents n'ont pas de dents mâchelières pour broyer leur proie: comment se nourriraient-ils s'ils ne l'engloutissaient tout entière à la fois?

FRANZ. Mais comment le serpent fait-il pour détacher la chair des animaux dont il se nourrit? Et cette espèce de serpent est-elle venimeuse?

MOI. Non, mon enfant; mais elle n'en est pas moins terrible. Quant à la chair, il ne s'occupe pas à la détacher des os; il engloutit la peau et le poil, la chair et les os, et son estomac possède assez de vigueur pour tout digérer.

ERNEST. Il me semble impossible aussi que le serpent puisse engloutir l'âne avec ses os.

FRITZ. Regardez-le donc maintenant! Il presse sa proie à moitié morte dans ses terribles anneaux, et la broie dans ses replis jusqu'à en faire une espèce de bouillie. Et maintenant il va l'avaler sans beaucoup plus de difficulté qu'un morceau de pain.

MA FEMME. Je n'assisterai pas plus longtemps aux préparatifs de cet horrible repas, et j'emmènerai Franz avec moi, afin d'épargner à son jeune cœur les détails d'un si cruel spectacle.»

Je ne fus pas fâché de leur départ; car le drame commençait à devenir si affreux, que j'avais peine à le supporter moi-même. Tout ce que Fritz avait annoncé s'accomplit avec la lenteur naturelle à ces terribles animaux. Enfin la victime cessa de se débattre et expira après de courtes convulsions; mais le monstre ne lâcha pas sa proie, dont il commença à broyer les os avec un bruit sinistre. Bientôt il ne resta plus de reconnaissable que la tête de l'âne, sanglante et défigurée.

Alors commença la seconde partie de ce terrible spectacle. Le serpent, après avoir enduit sa proie de cette bave épaisse qui découle abondamment de ses lèvres, s'étendit dans toute sa longueur et se mit en devoir d'engloutir les membres inférieurs, et bientôt l'animal tout entier disparut dans son vaste estomac.

Cette scène avait duré depuis sept heures du matin jusque vers midi. Mon principal but, en y assistant jusqu'au bout, avait été d'attendre le moment favorable à l'attaque, et d'aguerrir l'esprit de mes enfants contre un si terrible spectacle. Le moment si longtemps attendu était enfin arrivé, et je m'écriai avec une joyeuse émotion: «En avant, camarades, rendons-nous maîtres du monstre: il est maintenant sans défense.»

À ces mots, je m'élançai le premier, mon fusil à la main; Fritz me suivait pas à pas. Jack demeura quelques pas en arrière, trahissant une appréhension bien pardonnable. Quant à Ernest, il resta prudemment dans l'intérieur des retranchements, sage précaution que je me proposai de lui reprocher plus tard.

Lorsque je me trouvai proche de l'ennemi, je tremblai en croyant le reconnaître pour un véritable boa. Son immobilité contrastait avec la manière terrible dont il roulait ses yeux étincelants.

Je lui lâchai mon coup à environ vingt pas; Fritz fit feu à mon exemple. Les deux balles avaient traversé le crâne de l'animal. Les yeux flamboyèrent; mais le corps demeura immobile comme auparavant. Nous nous hâtâmes d'achever le monstre avec nos pistolets, et bientôt il resta étendu sans mouvement.

Nos cris de triomphe attirèrent bientôt le reste de la famille sur la scène du combat. Ernest fut le premier à paraître; il fut bientôt suivi de Franz et de sa mère, qui nous reprocha doucement notre joie féroce, comparant nos cris aux hurlements des sauvages du Canada au retour d'une de leurs expéditions.

MOI. «Je suis fâché, ma chère, que notre victoire vous inspire de si fâcheuses pensées: mais la défaite de notre ennemi valait bien un cri de victoire. Remercions Dieu, qui nous a délivrés de ce fléau.

FRITZ. Je peux avouer maintenant que je n'étais guère à mon aise pendant le temps que notre captivité a duré. Je commence à respirer à cette heure; mais je n'oublierai pas que nous devons notre délivrance à l'accès subit d'indépendance de notre pauvre grison, offert en sacrifice pour le salut de tous.

ERNEST. C'est ainsi que dans ce monde le vice même peut devenir la source du bien.

FRANZ. En attendant, je regrette notre pauvre âne de tout mon cœur, et je pleurerais volontiers en pensant qu'il est perdu pour toujours.

MA FEMME. Hélas! mon cher enfant, nous plaignons tous le sort du pauvre animal; mais remercions Dieu, qui a permis que le sacrifice de sa vie en rachetât peut-être une plus précieuse.

MOI. Maintenant, mes chers enfants, que ferons-nous du serpent?

FRITZ. Je viens de le mesurer, je lui ai trouvé trente-cinq pieds de long, et il est de la grosseur d'un homme ordinaire.

FRANZ. Mais ne pourrions-nous pas manger la chair du serpent? Voilà de la viande pour quinze Jours.

TOUS. Fi donc!

FRITZ. Nous pouvons l'empailler et le garder comme une curiosité.

JACK. Plaçons-le devant la maison, la gueule béante, afin d'effrayer les cannibales qui seraient tentés de nous attaquer.

FRITZ. Oui-da! afin qu'il devienne un épouvantail pour nos animaux. Pour moi, je suis d'avis qu'on place cette merveille dans notre salle d'histoire naturelle.

MOI. Pourquoi plaisanter notre musée naissant? Toutes les collections qui commencent sont d'abord pauvres et incomplètes.

MA FEMME. Franz parle de manger la chair du serpent; mais n'est elle pas venimeuse comme celle des autres animaux de cette espèce?

MOI. En premier lieu le boa n'est pas venimeux; puis la chair des serpents venimeux n'offre aucun danger. Les sauvages n'hésitent pas à se nourrir de la chair des animaux qu'ils ont tués avec des flèches empoisonnées. Les cochons et les animaux de cette espèce mangent les serpents venimeux sans aucun inconvénient.

FRITZ. Comment peut-on distinguer les serpents venimeux de ceux qui ne le sont pas?

MOI. On les reconnaît à leurs dents, que l'animal montre aussitôt qu'il redoute un danger. Ces dents sont creuses, mais si dures et si pointues, qu'elles traversent sans peine une chaussure de cuir. Au-dessous de chaque dent se trouve une vésicule remplie de venin, qui s'ouvre à la moindre pression et laisse échapper une partie de son contenu par l'ouverture de la dent; alors le venin se répand dans la blessure, et bientôt, mêlé à la masse du sang, il produit des accidents plus ou moins graves, et souvent une mort instantanée. Un autre signe caractéristique du serpent venimeux, c'est sa tête large, aplatie, et presque en forme de cœur.

FRITZ. Quelles sont les espèces de serpents venimeux dans les contrées que nous habitons?

MOI. L'énumération de ces espèces entraînerait à trop de détails. Les principales sont le serpent à sonnettes et le serpent à lunettes.

FRANZ. C'est la première fois que j'entends parler de serpent à lunettes. Les porte-t-il sur le nez comme les hommes?

MOI. Sur le nez, non, mais sur le dos, ce qui est encore plus bizarre. Chez cet animal, la peau du cou et de la poitrine possède à un tel point la faculté de se dilater, que, lorsque le serpent est irrité, elle se gonfle comme une petite voile. Du reste, cette espèce est très-agile et douée d'un goût tout à fait prononcé pour la danse.

JACK. Ah! pour le coup, cher papa, vous voulez plaisanter. Comment peut-on danser sans jambes?

MOI. Je ne plaisante pas. Les jongleurs indiens connaissent le moyen de faire danser les serpents à lunettes au son de leur misérable musique. L'animal se dresse, et les balancements de son corps suivent la mesure de l'instrument. Ces jongleurs font un secret de leur art; mais on a découvert des plantes dont l'odeur agit sur les serpents de manière à leur ôter toute malignité, et souvent même tout sentiment. Il est vraisemblable que ces serpents apprivoisés n'ont plus leurs dents venimeuses, quoique plusieurs voyageurs soutiennent le contraire.

ERNEST. N'y a-t-il pas des serpents qu'on appelle fascinateurs?

MOI. On a attribué au serpent à sonnettes une puissance fascinatrice; on prétend que la fixité de son regard attire sa proie avec un pouvoir tellement irrésistible, qu'elle vient elle-même se livrer à la gueule béante de son ennemi.

FRITZ. Que doit-on faire contre la morsure des serpents à sonnettes?

MOI. Cet accident est rare, parce que les mouvements de cet animal sont lents toutes les fois qu'il n'est ni menacé ni blessé; mais si, par malheur, il arrivait à l'un de vous d'être mordu, le meilleur moyen serait d'enlever sur-le-champ toute la partie blessée, ou de cautériser la plaie avec une charge ou deux de poudre. On peut encore laver la plaie avec de l'eau salée et la cautériser avec un fer rouge: mais comme l'efficacité de ce dernier remède n'est pas connue, je vous engage à vous en tenir aux deux premiers.»

L'entretien précédent avait rempli les premières heures qui suivirent notre délivrance. Il était temps de s'occuper du monstre abattu. Ma femme fut chargée, avec Fritz et Jack, d'aller chercher quelques provisions et d'amener notre couple de jeunes bœufs, tandis que je restai à la garde du corps avec Ernest et Franz, de peur qu'il ne devînt la proie des oiseaux ou des bêtes féroces.

Afin de punir Ernest de son excès de prudence dans l'affaire du boa, je le condamnai à composer une épitaphe pour l'âne mort. Mon petit poète prit la chose au sérieux, et, après être demeuré dix grandes minutes dans le recueillement, il se leva tout à coup, comme Pythagore après la découverte d'un problème, et s'écria: «Voici mon épitaphe; mais il n'en faut pas rire surtout.» Alors il nous récita les vers suivants avec la rougeur modeste d'un débutant:

Ici gît un pauvre âne, hélas!Qui, pour avoir été rebelle,Mourut du plus affreux trépas;Mais du moins, par sa fin cruelle,Il préserva d'un triste sortUn père, une mère et leurs quatre enfants naufragés sur ce bord.

«Bravo! m'écriai-je, voilà des vers dont le dernier peut compter pour deux au moins, et ce sont probablement les meilleurs qui aient été composés dans cette île.»

À peine avais-je achevé de les inscrire sur le rocher qui devait servir de tombeau à la victime, que nos pourvoyeurs revinrent avec leurs provisions et l'attelage demandé.

Nous nous mîmes à l'œuvre. Les bœufs furent attelés tant bien que mal à la queue du boa, que nous transportâmes jusqu'à l'entrée de la grotte au sel, en ayant soin de soutenir la tête de peur qu'elle ne fût endommagée par les broussailles.

«Maintenant, comment nous y prendrons-nous pour écorcher l'animal? me demanda-t-on de toutes parts.

MOI. L'un de vous va monter sur le serpent et lui enfoncer le couteau dans le cou, de manière que la lame le traverse de part en part; ensuite il appuiera sur le manche, tandis que nous autres nous élèverons le corps de l'animal.

ERNEST. Nous aurons bien encore à faire avant d'être venus à bout de notre entreprise.

MOI. Je viens de songer à un nouveau moyen qui va peut-être nous réussir. Que l'un de vous détache la peau du cou dans toute son étendue. Nous partagerons ensuite les vertèbres avec la hache et le couteau. Lorsque le tronc sera séparé de la tête, vous salerez la peau et vous la couvrirez de cendre; et, quant au crâne, nous le disséquerons aussi bien que possible. Ensuite vous étendrez la peau au soleil, et ce sera une pièce d'anatomie qui fera honneur à votre cabinet.

FRITZ. À vous entendre, mon cher père, on dirait que la besogne va se faire d'elle-même; mais je vois que l'opération n'est pas si facile; car si nous ne détachons pas la peau avec la plus grande précaution, nous ne l'aurons que par lambeaux, et alors, adieu la pièce anatomique.

MOI. Où la force est inutile il faut que l'intelligence supplée: vous aurez double satisfaction à avoir accompli sans moi une opération aussi difficile.»

On se passa donc de ma coopération active, quoique les travailleurs reçussent avec reconnaissance mes avis et mes exhortations.

Il se passa encore un jour avant que le serpent fût empaillé, et je finis par y mettre assez volontiers la main, afin d'en faire un monument qui pût nous procurer autant d'honneur qu'il nous avait coûté de peines.

Afin de m'assurer que ce monstre était le seul de son espèce dans le voisinage, je résolus d'entreprendre deux excursions, l'une du côté de l'étang aux Oies, l'autre sur le chemin de Falken-Horst, d'où nous était arrivé ce redoutable ennemi.

Jack et Ernest ayant témoigné de la répugnance à m'accompagner, je ne crus pas devoir tolérer cet exemple, qui me semblait dangereux pour l'avenir. «Mes enfants, leur dis-je, la constance et la fermeté ne sont pas des qualités moins nécessaires que le courage aveugle du moment, qui souvent n'est que l'effet du désespoir. Si le boa eût laissé de ses petits dans l'étang, ils pourraient un jour tomber sur notre demeure comme celui d'hier, et nous faire repentir de notre lâcheté.»

Après de longues et minutieuses recherches dans les roseaux de l'étang, nous eûmes la joie de nous assurer qu'il n'existait aucune trace ni d'œufs, ni de petits; la place même occupée par le redoutable hôte de l'étang n'était reconnaissante qu'aux herbes foulées, qui conservaient la forme d'une espèce de nid.

Au moment où nous allions reprendre le chemin de l'habitation, nous découvrîmes l'entrée d'une grotte qui s'avançait d'une vingtaine de pas dans le flanc du rocher, et qui donnait passage à un ruisseau clair et limpide.

La voûte de la grotte était tapissée de stalactites des formes les plus riches et les plus variées. Le sol était recouvert d'une couche de sable fin et blanc comme la neige, que je reconnus, à ma grande satisfaction, pour d'excellente terre à foulon. Nous nous hâtâmes d'en prendre un échantillon, et je m'écriai: «Voici une bonne nouvelle pour votre mère, qui ne se plaindra plus de la saleté de vos vêtements; car nous lui rapportons du savon pour les laver. Et me voilà délivré pour longtemps de l'interminable travail du four à chaux.

FRITZ. Est-ce qu'on emploie la chaux dans la préparation du savon?

MOI. Les cendres lavées qui entrent dans la composition du savon ont besoin de recevoir un mélange d'eau et de chaux. C'est ce mélange qui forme le savon ordinaire, après avoir été augmenté d'une certaine dose d'huile ou de saindoux; mais, pour obtenir le savon à meilleur compte, on a imaginé de se servir d'une terre savonneuse appelée terre à foulon, parce que son emploi est d'un très-grand avantage dans le foulage des laines.»

Dans ce moment Fritz vint nous avertir que la grotte paraissait aller en s'élargissant et se terminait par une profonde excavation.

Après avoir allumé deux flambeaux pour éclairer notre marche, nous commençâmes à avancer avec la plus grande circonspection. Bientôt Fritz s'écria avec l'expression du ravissement: «Ah! cher père, c'est une nouvelle grotte au sel; le vois-tu briller comme du cristal sur le sol et les murailles?

MOI. Ce ne sont pas des cristallisations salines; car l'eau coule sur elles sans s'altérer et sans changer de goût. Je crois plutôt que nous sommes dans une grotte remplie de cristal de roche; car le lieu et le sol sont des plus favorables.

FRITZ. À tout hasard, je vais en détacher un morceau pour nous tirer d'incertitude.... Et c'est bien du cristal de roche; mais il a perdu sa transparence.

MOI. Il faut s'en prendre à la maladresse de l'ouvrier qui l'a détaché sans précaution. Il fallait creuser sa base et l'ébranler à coups de marteau jusqu'à ce qu'elle tombât d'elle-même.

FRITZ. Je vois que de toute notre belle découverte nous ne pourrons pas rapporter un seul échantillon.

MOI. Vraiment non. Mais aussi personne ne pourra nous enlever facilement notre trésor. Et plus tard, si le Ciel nous envoie la visite de quelque navire européen, nous pourrons faire marché avec le capitaine, qui se chargera de l'exploitation.»

Pendant cet entretien nous avions fini d'explorer la grotte dans tous les sens, et je jugeai qu'il était temps d'aller retrouver la lumière du jour, d'autant plus que nos flambeaux tiraient à leur fin.

En sortant de la grotte, nous aperçûmes avec étonnement le pauvre Jack assis à l'entrée et tout en pleurs. À ma voix il se leva et s'élança vers nous avec un visage qui hésitait entre le rire et les larmes.

MOI. «Qu'as-tu donc, mon enfant, à rire et à pleurer ainsi en même temps?

JACK. C'est la joie de vous revoir vivants. Je vous ai crus ensevelis sans ressource sous cette affreuse montagne. Je l'ai entendue mugir à deux reprises et trembler dans ses fondements, comme si elle allait s'écrouler tout entière.

MOI. C'est bien, tu es un bon enfant de trembler ainsi pour nous. Seulement l'affreux tonnerre qui t'a si fort effrayé n'était que le bruit de deux coups de feu que nous avons tirés pour purifier l'air.»

Jack se montra d'abord un peu incrédule; mais il s'apaisa bientôt à la vue de l'incomparable morceau de cristal que Fritz rapportait en triomphe.

Laissant les deux enfants interroger et raconter, je me mis en marche vers les bords de l'étang, où nous rencontrâmes bientôt Ernest à la place qu'il n'avait pas quittée.

En rentrant, je commençai par faire ranger les nouvelles acquisitions selon l'ordre habituel, et le reste du jour se passa à désennuyer les gardiens du logis par le récit de nos recherches et de nos aventures.

Depuis l'aventure du boa, j'avais pris la résolution de chercher s'il ne serait pas possible de prévenir de pareilles attaques à l'avenir, en fortifiant l'endroit par où il était entré dans nos domaines.

L'expédition projetée ayant reçu l'approbation générale, nous commençâmes nos préparatifs avec la plus grande ardeur. Comme il s'agissait d'une absence de quinze jours, je fis préparer les provisions et les munitions en conséquence. La tente de voyage fut mise en état, et le chariot chargé de tout ce que notre prévoyance put réunir. Jamais entreprise ne nous avait occupés aussi sérieusement que celle-ci.

Lorsque l'heure du départ fut arrivée, la mère prit place sur le chariot, et Jack et Franz, leur poste accoutumé sur le dos de notre paisible attelage. Fritz et sa monture furent chargés de former l'avant-garde. Ernest et moi, nous restâmes à l'escorte du chariot. Les quatre chiens protégeaient les flancs de la caravane. Les traces récentes du boa nous guidèrent jusque dans les environs de Falken-Horst. Après avoir mis la volaille et le bétail en liberté, selon notre habitude, afin de les laisser pourvoir à leur nourriture, nous continuâmes notre route vers la métairie, où nous avions l'intention de passer la nuit.

Le silence général n'était interrompu que par le chant aigu du coq et le bêlement plaintif des brebis. En approchant de notre petite métairie, nous vîmes que tout était en ordre, comme si nous l'eussions quittée la veille. J'avais résolu de passer le reste du jour dans cet endroit délicieux, et, tandis que la mère s'occupait du repas, nous nous dispersâmes dans les environs pour achever la récolte du coton.

Après le repas, nous nous levâmes pour aller faire une reconnaissance. Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la première fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son usage. Nous suivîmes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz était accompagné de Turc et de son chacal; j'avais gardé près de moi les deux jeunes chiens danois, dont la force et la fidélité étaient à toute épreuve. Nous longions lentement les bords du lac, à une certaine distance, contemplant avec une vive curiosité les troupes de cygnes noirs qui se jouaient à la surface. Franz n'était pas peu impatient de faire son coup d'essai et de devenir enfin utile à la communauté.

Tout à coup nous entendîmes sortir des roseaux une voix mugissante, qui ne ressemblait pas mal au cri d'un âne. Je m'étais arrêté avec étonnement, cherchant d'où pouvait venir cette musique, lorsque Franz s'écria: «C'est probablement notre ânon qui nous a suivis jusqu'ici.

MOI. Il faudrait qu'il eût pris son vol à travers les airs pour se trouver ainsi devant nous sans avoir donné signe de son passage. Je crois plutôt que c'est un butor des lacs.

FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et comment son cri est-il si éclatant?

MOI. Le butor est une espèce de héron dont la chair est aussi maigre et aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le surnom de bœuf des eaux ou bœuf des étangs. Il ne faut pas oublier que le cri des animaux ne dépend pas de leur grosseur, mais de la conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont pourtant que de bien petits oiseaux.

FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir à tirer un butor. Si la chair n'est pas bonne à manger, du moins c'est un animal rare et qui fera honneur à mon premier coup de fusil.»

Pour céder à son désir, j'appelai les chiens et les lâchai vers l'endroit indiqué, tandis que Franz, l'arme appuyée contre son épaule, attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de triomphe.

«Qu'est-ce? demandai-je au chasseur à une certaine distance.

—Un agouti, me répondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.»

M'étant approché de lui, j'aperçus, en effet, un animal qui avait quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconnaître pour le cabiai oucavia capybara. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si bien réussi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop ni son adresse ni la valeur de son gibier. À ses questions répétées sur le nom de l'animal je répondis que cette espèce était rare dans nos pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En même temps je lui fis remarquer les pieds palmés de l'animal, qui lui permettait de nager et de plonger pendant des heures entières. J'ajoutai que sa chair est bonne à manger, circonstance qui rehaussait encore l'importance de la capture.

Mais lorsque s'éleva l'importante question de savoir ce que nous allions faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrassé; car ses forces ne lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se résoudre à l'abandonner. Après de longues réflexions, je le vis sauter avec joie en s'écriant: «Je sais ce qu'il faut faire: nous allons écorcher l'animal, et je pourrai du moins l'emporter jusqu'à la ferme.

MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvreté a son charme, et la richesse ses inconvénients.»

Au bout de quelques pas, Franz recommença à soupirer, et finit par s'écrier: «Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le portera bien jusque là-bas.

MOI. Voilà une idée qui vient à propos pour nous tirer d'embarras.»

Nous ne fûmes pas longtemps avant d'entrer dans le petit bois de pins, et bientôt nous arrivâmes à la ferme sans avoir trouvé la moindre trace de serpent. Avant de rentrer nous avions eu l'occasion de tirer sur deux éclaireurs d'une bande de singes, et j'acquis la triste certitude que les déprédateurs rôdaient depuis peu dans les environs de notre colonie.

À notre arrivée, nous trouvâmes Ernest au milieu d'une bande de gros rats dont il achevait l'extermination. Je demandai avec surprise d'où étaient tombés ces nouveaux ennemis.

«Ernest et moi, dit la mère, nous étions entrés dans la rizière pour faire notre récolte d'épis, lorsque le singe, qui nous avait suivis avec sa corbeille, quitta subitement la digue pour s'élancer sur un objet qui s'était réfugié dans un trou voisin. Ernest, auquel ce mouvement avait échappé, fut tiré tout à coup de ses réflexions par un cri plaintif suivi d'une agitation extraordinaire et d'un cliquetis de dents vraiment formidable.

ERNEST. Je m'élançai sur les traces de mon singe pour découvrir le motif de sa brusque disparition, et je le vis bientôt aux prises avec un énorme rat qui faisait de vains efforts pour lui échapper. Mon premier mouvement fut de lever mon bâton sur cet ennemi de nouvelle espèce et de l'étendre mort à nos pieds. À l'instant même, plus d'une douzaine de gros rats me sautèrent aux jambes et au visage; mais je m'en débarrassai bientôt comme du premier. Je me mis alors à examiner leur demeure, construite en forme de cylindre et formée de limon, de paille de riz et de feuilles de roseaux rassemblés avec beaucoup d'industrie.

MOI. Mais, mon cher Ernest, quel motif de haine pouvais-tu donc avoir contre ces pauvres rats pour leur faire une guerre si acharnée?

ERNEST. Au premier moment, j'ai pensé qu'ils pouvaient être nuisibles à notre plantation, et ensuite j'ai combattu pour me défendre.

MOI. C'est bien, pourvu que cette humeur meurtrière s'arrête à la destruction des rats. Maintenant conduis-nous à la retraite de tes ennemis, afin que nous puissions l'examiner à notre aise.»

Nous le suivîmes jusque-là, et, à mon grand étonnement, j'aperçus, en effet, une sorte de hutte semblable à celle des castors, quoique sur une moindre échelle. «Il paraît, dis-je à Ernest, que les castors ont ici leurs représentants. Je croyais cependant que, comme les castors, cet animal n'habitait que les contrés septentrionales.

ERNEST. Comment? Quels représentants?

MOI. Je veux parler de tes ennemis les rats, si ces merveilleuses constructions sont leur ouvrage. Dans ce cas, ce sont des rats-castors, ainsi nommés à cause de leur ressemblance avec ces derniers sous le rapport des mœurs et de l'industrie. On appelle aussi cet animalondatra; c'est peut-être le nom qu'il porte dans l'Amérique du Nord, sa patrie. Les morts nous fourniront d'excellentes fourrures.

ERNEST. Qu'avons-nous besoin de fourrures dans un pays aussi chaud?

MOI. Ne peuvent-elles pas nous servir à faire des chapeaux de castor, lorsque nos chapeaux de feutre seront hors de service?

ERNEST. C'est une excellente idée! De cette manière j'aurai fait une action utile à toute la colonie.»

En retournant auprès de ma femme, qui était occupée des préparatifs du repas, nous retrouvâmes Fritz et Jack revenus de leur expédition sans avoir fait aucune mauvaise rencontre. Jack avait rapporté dans son chapeau une douzaine d'œufs enveloppés dans une espèce de pellicule, et Fritz nous montra dans sa gibecière un coq et une poule de bruyère.

MOI. «J'espère que tu n'as pas tué la couveuse sur ses œufs?

FRITZ. Certainement non, mon cher père. C'est le chacal de Jack qui l'a surprise dans son nid, et qui lui a tordu le cou pendant que je tirais le coq au vol. Les œufs sont encore chauds; car je les ai enveloppés d'une espèce de filasse qui me vient des feuilles d'une plante presque semblable au bouillon-blanc.

MOI. C'est une production du Cap, où l'on emploie la pellicule de ses feuilles et de sa tige à faire des bas et des gants. Les botanistes la nommentbuplevris gigantea. Nous pourrons la mélanger avec la fourrure des rats-castors pour la fabrication de nos chapeaux.

FRANZ. Nous avons donc des rats-castors, à présent? Et d'où viennent-ils?

MOI. Je vous l'expliquerai; mais, en attendant, vous pouvez en voir d'ici plus de vingt que votre frère Ernest vient d'abattre en bataille rangée.»

À ces mots ils s'élancèrent vers la hutte, où je les trouvai bientôt occupés à faire un échange amical des produits de leur chasse, tandis que la mère faisait cuire les œufs sur la cendre pour notre repas du soir.

Bientôt chacun se mit en devoir d'écorcher les rats, qui étaient de la taille d'un lapin ordinaire. Les peaux furent salées avec soin, couvertes de cendre et étendues à l'air pour sécher. Quant à la chair, nos chiens eux-mêmes la refusèrent à cause de sa forte odeur de musc.

Pendant le souper, les enfants me firent mille questions sur la cause de cette odeur de musc particulière à l'ondatra, et sur le parti qu'on en pouvait tirer.

MOI. «Cette odeur provient généralement de glandes situées entre cuir et chair dans les régions ombilicales. Elle est peut-être utile à ces animaux, soit pour se retrouver plus facilement entre eux, soit pour attirer leur proie avec plus de sûreté; cette dernière hypothèse peut être juste à l'égard du crocodile, car le musc est une excellente amorce pour le poisson.

ERNEST. Est-ce que le crocodile sent le musc? Je ne l'avais jamais entendu dire.

MOI. Pas aussi fort que la civette, mais assez pour être rangé au nombre des animaux odorants.

FRITZ. Connaît-on une grande quantité de ces animaux, et la membrane odorante occupe-t-elle chez tous la même place?

MOI. Les espèces odorantes sont nombreuses, et presque toutes les glandes se trouvent près de la région de l'anus. Le castor produit lecastoreum, que la médecine emploie dans le traitement des maladies nerveuses. La civette possède les mêmes propriétés. Mais l'animal de ce genre le plus généralement connu est le musc, qui porte sa poche odorante au-dessous du nombril.

FRITZ. L'odeur de la civette est-elle la même que celle du musc?

MOI. Je ne saurais l'assurer; mais, dans tous les cas, la différence ne doit pas être bien grande.

FRITZ. Par quel procédé parvient-on à se procurer ces parfums?

MOI. En général, l'animal qui les porte les livre au chasseur avec sa vie. Il faut excepter toutefois la civette et la genette, qu'on est parvenu à apprivoiser, principalement dans le Levant et en Hollande. Pour extraire le musc, les Hollandais se servent d'une espèce de petite cuiller qu'ils introduisent dans la poche odorante de l'animal. Pour cette opération, ils enferment l'animal dans une cage, l'attirent vers les barreaux, le saisissent par la queue ou par les membres inférieurs; et, dans cette posture, il est facilement dépouillé de sa possession. L'opération se renouvelle généralement tous les quinze jours. Quant au produit, qui peut équivaloir à un quart d'once, il est versé dans un récipient de verre, et, lorsque la provision est assez considérable, on la livre au commerce.

FRANZ. Il faudra apprivoiser une civette, si nous en rencontrons; je lui ferai l'opération des Hollandais.

MOI. Sans doute, il ne restera plus qu'à l'enfermer dans le poulailler, car cet animal est grand amateur de volailles.

ERNEST. C'est pour cela que j'aimerais mieux un musc, qui ne se nourrit que d'herbe et de mousse.

MOI. Il faudrait savoir si l'herbe de tous les pays a la propriété d'engendrer le musc.

FRITZ. Est-on parvenu aussi à apprivoiser le musc pour le dépouiller de son parfum?

MOI. Je ne le crois pas. Cet animal porte son parfum dans une poche, de la grosseur d'un œuf, située au-dessous du nombril. Cette poche, percée de deux ouvertures, contient une matière huileuse et colorée, semblable à des grains noirâtres. Lorsque l'animal est mort, on l'écorche en détachant la poche odorante que l'on fixe fortement dans la peau.

«Cette dernière précaution semble destinée à prévenir toute fraude et toute altération du parfum. Un magistrat préside à l'opération, et, lorsqu'elle est terminée, il appose son cachet sur les peaux; toutefois il n'est pas rare de voir cette surveillance déjouée par l'habileté des fraudeurs, qui savent pratiquer des incisions dans la membrane et s'en approprier le contenu.»

En conversant ainsi, nous étions parvenus à la fin de notre repas, lorsque Ernest s'écria en soupirant: «Il nous manque un bon plat de dessert pour remplacer le cabiai de Franz.»

À ces mots, Jack et Fritz coururent à leurs gibecières, et firent paraître sur la table des trésors dérobés jusque-là à tous les regards.

«Tiens.» dit Jack, en plaçant devant son frère une magnifique noix de coco et quelques pommes d'une espèce inconnue, d'un vert pâle, et dont le parfum se rapprochait de celui de la cannelle.

Ernest perdit enfin contenance, tandis que les enfants couraient çà et là en se frottant les mains avec une joie malicieuse.

«Bravo! mes enfants, m'écriai-je: mais quels sont ces nouveaux fruits? Est-ce un ananas que Jack nous apporte? Avez-vous goûté cette nouvelle production?

JACK. Non, vraiment, quoique j'en eusse bonne envie; mais Fritz m'a conseillé d'attendre que maître Knips nous eût donné l'exemple, vu que ces belles pommes pourraient bien être le fruit du mancenillier.»

Je louai hautement la prudence de Fritz; mais, en ouvrant une des pommes, je reconnus clairement qu'elle n'avait aucun rapport avec le fruit du mancenillier, qui ressemble à nos pommes d'Europe, et renferme une pierre au lieu de pépins. D'ailleurs leur grosseur et leur parfum ne permettaient pas de douter plus longtemps.

Pendant que j'expliquais ces détails sur la première moitié de la pomme, le friand Knips, qui s'était glissé à mes côtés sans être aperçu, s'empara de la seconde, et sa grimace de satisfaction ne nous laissa aucun doute sur le goût de notre nouvelle découverte.

Fritz m'ayant fait quelques questions sur la nature et le nom de ce nouveau fruit, je lui répondis que je croyais le reconnaître pour la pomme cannelle, et que, dans ce cas, c'était une production des Antilles. Je demandai à Jack si l'arbre qui la portait était un arbuste.

JACK, en bâillant: «Un arbuste?... Oui! oui! certainement! Mais j'ai une terrible envie de dormir.»

Je ris de bon cœur à cette repartie, et chacun alla suivre l'exemple du dormeur. Nous passâmes la nuit étendus sur nos sacs de coton, jusqu'à ce que l'aurore du jour suivant vînt nous éveiller.

Nous reprîmes notre route le long de la plantation de cannes à sucre, où nous avions construit une hutte de feuillage, et où, au retour, je comptais élever une seconde ferme. Nous nous trouvions alors dans les environs de la grande baie, au delà du cap de l'Espoir-Trompé. La hutte était encore debout, et nous n'eûmes besoin que d'étendre la tente en forme de toit pour nous former un excellent abri. Ne comptant y demeurer que jusqu'au dîner, nous ne fîmes d'autres préparatifs que ceux du repas.

Tandis que nous étions occupés à nous régaler de cannes fraîches, dont nous avions été privés depuis si longtemps, les chiens firent lever une troupe d'animaux sauvages, dont nous entendîmes distinctement la marche à travers les cannes. Je criai aussitôt aux enfants de sortir de la plantation par le chemin le plus court, afin de reconnaître à quelle espèce de gibier nous avions affaire.

À peine étais-je moi-même à cinquante pas dans la plaine, que je vis déboucher devant moi un nombreux troupeau de cochons de petite taille qui fuyaient à toutes jambes devant les chiens. Leur couleur grise uniforme, et l'ordre admirable dans lequel ils opéraient leur retraite, me les firent reconnaître pour une espèce de cochons étrangère à nos pays. À l'instant je lâchai la double détente de mon fusil, et j'eus la satisfaction de voir tomber deux des fuyards; mais le reste de la troupe fut si peu effrayé du sort de ses compagnons, que l'ordre de la marche en fut à peine dérangé. C'était un curieux spectacle que de les voir s'avancer à la file l'un de l'autre, sans que pas un cherchât à dépasser son voisin. Un régiment bien discipliné n'eût pas présenté un front plus imposant.

À peine avais-je abaissé mon arme, que j'entendis une décharge générale du côté où Fritz et Jack avaient pris position. Quelques nouvelles victimes jonchèrent le terrain, mais sans jeter le moindre désordre dans la marche de la colonne.

Toutes ces circonstances me démontrèrent clairement que nous avions affaire à un troupeau de cochons musqués, autrement appeléstajacus; et je savais que, dans ce cas, le plus pressé était d'enlever à l'animal sa poche odorante, si l'on ne veut pas que la matière huileuse pénètre toute la chair.

Je me dirigeai donc vers l'endroit du carnage, au moment où Fritz et Jack y arrivaient de leur côté pour prendre possession de leur butin.

Mes nouvelles observations m'ayant confirmé dans ma première pensée relativement à la nature et à l'importance de notre chasse, j'ordonnai aux enfants de faire subir aux morts l'opération indispensable.

Notre opération fut interrompue par le bruit de deux coups de feu dans la direction de la cabane, vers l'endroit où nous avions laissé Franz et sa mère. Je me hâtai de leur dépêcher Jack pour annoncer notre retour et ramener le chariot, dont nous avions besoin pour rapporter le butin de la matinée.

En attendant le retour de notre messager, nous rassemblâmes les cochons en un seul monceau, que nous recouvrîmes de cannes à sucre, et qui nous servit de siège jusqu'à l'arrivée du chariot. Ernest, qui l'accompagnait, nous apprit que la troupe, après s'être dirigée du côté du la cabane, avait fini par se réfugier dans la forêt de bambous. Les deux coups de fusil que nous avions entendus avaient fait deux nouvelles victimes.

«Je crois, ajouta-t-il, que le reste de la troupe s'est réfugié dans l'étang aux Bambous, au nombre de trente à quarante; mais la colonne était si serrée, qu'il m'a été impossible de les compter.»

J'engageai les chasseurs à charger le butin sur le chariot, s'il leur paraissait trop lourd pour l'emporter.

Fritz pensait que nous pourrions charger ces animaux sur le chariot, et qu'il fallait commencer par les dépouiller.

«Ils ont à peine trois pieds de long, ajouta-t-il, et c'est vraisemblablement de la race de Taïti.»

Je lui répondis qu'ils appartenaient plutôt à la race chinoise ou siamoise, qui se rencontre en Amérique.

«Au reste, ajoutai-je, je suis d'avis de les dépouiller sur place, car ils auraient le temps de se corrompre jusqu'à notre retour.»

Malgré tout notre zèle et notre activité, nous ne fûmes pas en état d'achever notre besogne pour l'heure du dîner. Une fois dépouillés, les cochons furent chargés sur le chariot sans difficulté, et nous reprîmes en triomphe le chemin du camp.

Ma femme nous reçut avec sa joie accoutumée.

«Vous m'avez bien fait attendre, ajouta-t-elle: comme il ne faut pas songer à continuer notre route aujourd'hui, j'ai fait tout préparer pour une nouvelle halte. Mais d'abord, mettez-vous à table, et mangez ce que je viens de servir.»

On lui fit voir alors le chargement du chariot, et ses enfants lui présentèrent un paquet de cannes à sucre choisies, en lui disant qu'elle devait avoir autant besoin de rafraîchissement que nous.

MA FEMME. «Je vous remercie, mes enfants, de n'avoir pas oublié votre mère. Mais dites-moi ce que vous voulez faire de cette provision de cochons; et pourquoi en avez-vous tiré un si grand nombre à la fois. Vous avez coutume d'être plus économes des présents de la nature.

MOI. Le hasard est plus coupable que nous, ma chère. Nous étions tous armés, et chacun a tiré sans s'inquiéter de son voisin. Au reste, nous ne rencontrerons pas de sitôt une occasion pareille, et d'ailleurs il n'y a pas de mal à diminuer le nombre de ces maraudeurs, dont la présence est funeste à nos cannes à sucre, et qui finiraient par détruire cette importante plantation. Nous salerons les plus gras, et le reste nourrira nos fidèles compagnons de chasse.

FRITZ. Cher père, voulez-vous me permettre de vous régaler demain avec un rôti à la manière de Taïti?

ERNEST. Mais il te faudrait des feuilles de bananier.

FRITZ. Les premières feuilles venues suffiront, pourvu qu'elles soient grandes et solides.

MOI. Va pour demain; car aujourd'hui nous avons encore beaucoup à faire. Il faut d'abord élever une hutte; ensuite il faudra dépouiller ceux des cochons qui sont demeurés entiers, saler les autres et les suspendre dans la hutte. Cette longue besogne nous retiendra bien ici une couple de jours.

JACK et FRITZ. Tant mieux, c'est un si bon endroit! Par où allons-nous commencer, mon cher père?

MOI. Vous pouvez rassembler des pieux et des branchages pour la construction de la hutte, tandis que votre mère et moi nous nous occuperons de la salaison.»

Après un repas tout à fait militaire, nous nous mîmes à la besogne. Mais bientôt l'épaisse fumée qui remplit la cabane lorsque nous eûmes commencé à présenter au feu la peau de nos cochons, força chacun d'abandonner précipitamment sa tâche pour aller respirer au grand air. Je partageai les animaux par quartiers, en remarquant que le lard ne se trouvait pas immédiatement sous la peau comme chez les cochons domestiques, mais répandu dans la masse de chair, comme chez les espèces sauvages. Puis nous préparâmes les quartiers selon la méthode indiquée, en attendant la cabane, qui ne fut prête que le soir du jour suivant, car la matinée avait été employée aux préparatifs du rôti taïtien, et Fritz avait profité de ma permission pour réclamer l'aide de ses frères dans la construction de son fourneau.

Nos cuisiniers commencèrent par creuser une fosse circulaire au fond de laquelle ils allumèrent un feu de cannes sèches, destiné à faire rougir les cailloux dont elle était à moitié remplie. Le cochon fut dépouillé, vidé, lavé et entouré de patates et de choux aromatiques. Le sel ne fut pas oublié; car nous étions peu disposés à imiter les Taïtiens dans leur antipathie pour cet assaisonnement.

Pendant ces préparatifs, ma femme hochait la tête et murmurait entre ses dents: «Pour l'amour du ciel! un cochon tout entier..., dans un fourneau de terre..., avec des cailloux rougis au feu! Ce sera un délicieux régal pour des estomacs friands, en vérité!»

Malgré ces réflexions, l'excellente femme ne nous épargna pas ses conseils sur la manière dont il fallait disposer l'animal pour qu'il pût paraître sur la table d'une manière décente, mais sans se promettre un résultat bien satisfaisant de ses peines.

À défaut de feuilles de bananier, j'avais recommandé à Fritz d'envelopper son rôti dans des écorces d'arbre pour le garantir de la cendre. On forma donc un lit d'écorce au fond de la fosse, immédiatement au-dessus des cailloux rougis. Le rôti fut déposé avec soin dans son enveloppe, et recouvert d'une seconde couche de feuilles qui reçut le reste des cailloux et de la cendre chaude. Tout l'appareil disparut bientôt sous une épaisse couche de terre, et demeura abandonné à lui-même.

La mère, qui avait regardé l'opération d'un air pensif et les bras croisés, s'écria alors les mains levées au ciel avec un désespoir comique:

«Voilà, en vérité, une misérable cuisine! Elle peut être bonne pour un sauvage; mais je doute qu'elle soit du goût d'un bon Suisse, qui, grâce à Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.

FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce genre de rôti n'est pas sans charme, même pour les Européens?

MOI. C'est ce dont nous allons faire l'expérience bientôt. En attendant, aidez-moi tous à achever notre cabane; car voilà quarante jambons qui ne demandent qu'à être fumés. S'ils étaient de la grosseur de nos jambons du Nord, nous aurions pour deux ans à en faire bonne chère; mais il faut nous contenter de ce que la Providence nous envoie.»

Grâce à nos efforts réunis, la hutte fut bientôt achevée et mise en état de recevoir toute la provision. Nous allumâmes alors dans le foyer un grand feu d'herbes et de feuilles fraîches, en ayant soin de fermer hermétiquement toute issue à la fumée. De temps en temps on fournissait au foyer de nouveaux aliments; en sorte qu'en deux jours la chair de nos jambons se trouva parfaitement fumée.

Le résultat de l'opération de Fritz ne se fit pas si longtemps attendre. Au bout de deux heures, nous allâmes déterrer le merveilleux rôti, et une délicieuse odeur d'épice, qui s'exhala de la fosse aussitôt qu'elle eut été débarrassée de la cendre et des pierres, nous prouva que l'entreprise avait réussi au delà de toute espérance.

En cherchant à deviner les causes du parfum inaccoutumé qui frappait mon odorat, je finis par découvrir qu'il fallait l'attribuer à l'écorce qui avait servi d'enveloppe.

Fritz n'était pas médiocrement triomphant du succès de son premier essai de cuisine sauvage, malgré les malicieuses observations d'Ernest, qui assurait qu'il fallait en rendre grâces à l'enveloppe.

Le rôti fut bientôt entamé, et jugé savoureux à l'unanimité des suffrages. Nous donnâmes alors une nouvelle preuve de l'insatiable ambition de l'esprit humain; car il fut résolu d'employer désormais dans la cuisine ces feuilles précieuses qui avaient donné un si délicieux parfum à notre rôti.

Aussitôt après le repas, mon premier soin fut de me faire conduire à l'arbre qui avait fourni les feuilles aromatiques. J'en recueillis quelques-unes pour les jeter sur le feu de la cabane, et le résultat ne fut pas moins favorable que la première fois. Les enfants reçurent l'ordre de rassembler quelques rejetons de cet arbre précieux, afin d'en essayer une plantation autour de notre demeure.

Pendant que ma femme débarrassait la table des restes du repas, Ernest fit entendre un gros soupir suivi de ces mots: «Après un bon morceau il faut un bon coup, disait Ulysse au cyclope qui venait d'avaler une couple de ses compagnons.»

Tout en riant du fond du cœur de cette exclamation, je permis au plaintif convive d'ouvrir nos deux meilleures noix de coco, mais de réserver un chou-palmiste pour le souper, et de faire en même temps une petite provision de vin de palmier pour le soir, double commandement qu'il exécuta avec une résignation vraiment héroïque.

Après avoir cherché longtemps si mes souvenirs ne me donneraient pas quelques renseignements sur l'arbre inconnu que nous venions de découvrir, je crus me rappeler que c'était une production de Madagascar, où on lui donne le nom deravensarac'est-à-dire bonne feuille. Le nom botanique estagatophyllum, ou mêmeravensara aromatica. Son tronc est épais, et son écorce exhale une odeur aromatique, ainsi que les feuilles, qui ont beaucoup d'analogie avec la feuille du laurier. On en distille une liqueur qui réunit les trois parfums de la muscade, du girofle et de la cannelle. On tire aussi des feuilles une huile aromatique d'un grand usage dans la cuisine indienne, et aussi estimée que le girofle. Le fruit du ravensara est une espèce de noix dont le parfum est plus faible que celui des feuilles. Le bois en est blanc, dur et sans odeur.

Comme nos diverses opérations devaient nous retenir encore deux jours dans le même lieu, nous en profitâmes pour faire de grandes excursions, ne rentrant qu'à l'heure des repas ou à la fin du jour. L'après-midi de la seconde journée, j'entrepris d'ouvrir à travers la forêt de bambous une route assez, large pour donner passage à notre chariot. Nous fûmes récompensés de ce travail par plusieurs découvertes d'une grande utilité. Je remarquai, entre autres, un grand nombre de bambous de la grosseur d'un arbre ordinaire, et de cinquante à soixante pieds de haut, dont la tige nous promettait d'excellents conduits d'eau, ou même des vases fort utiles, selon la manière dont elle serait taillée. En laissant le nœud d'en haut et le nœud d'en bas, nous avions un baril; en coupant le premier, il nous restait un bassin d'une dimension raisonnable; enfin, on enlevant les deux nœuds, nous obtenions un canal propre à mille usages domestiques.

Chaque nœud était entouré d'épines longues et dures, dont je n'oubliai pas de faire une provision pour remplacer nos clous de fer quand il s'agirait de travailler du bois tendre. Je remarquai bientôt que les jeunes bambous offraient à chaque nœud une substance analogue au sucre de canne, et qui, desséchée aux rayons du soleil, prenait l'aspect de la fleur de salpêtre. Les enfants en recueillirent environ une livre, dont ils se proposaient de faire présent à leur mère.

Lorsque nous eûmes commencé à nettoyer le sol, afin de débarrasser la voie de notre chemin, je découvris une quantité de jeunes pousses, que l'épaisseur du taillis nous avait empêchés d'apercevoir jusque-là. Elles se laissaient couper au couteau comme de jeunes citrouilles, et me parurent composées, comme le chou-palmiste, d'un faisceau de feuilles superposées. Elles étaient d'un jaune pâle et de la grosseur d'un pouce environ.

Cette ressemblance m'ayant fait conjecturer qu'elles devaient être bonnes à manger, j'en rassemblai une petite provision pour notre cuisine. L'essai me parut présenter d'autant moins d'inconvénient, qu'il était urgent de les détruire, si nous ne voulions pas voir bientôt notre route disparaître sous une nouvelle forêt.

Le soir de cette journée féconde en découvertes, nous retournâmes pleins de fierté auprès de ma femme, qui ne fut pas peu surprise à la vue de notre nombreuse récolte. Les nouveaux vases pour le service domestique et le sucre de bambou intéressèrent au plus haut point sa curiosité. En bonne ménagère, toutefois, elle songea d'abord au plus solide, et serra les rejetons de bambou avec le vin de palmier et les feuilles de ravensara, afin d'en faire plus tard un usage éclairé dans la cuisine.

Le jour suivant fut consacré à une excursion du côté de Prospect-Hill, où nous arrivâmes au bout de deux heures; mais, à mon grand chagrin, je trouvai toute l'habitation dévastée par une troupe de singes, et je ne pus m'empêcher de donner au diable cette race maudite et de jurer en moi-même son entière destruction. Les moutons étaient épars dans les environs, les poules dispersées, et les cabanes en si mauvais état, qu'il aurait fallu plusieurs jours pour les réparer. Il fallait en finir avec les pillards, si nous ne voulions pas voir nos plus beaux travaux anéantis. Toutefois je dus ajourner mes projets de vengeance, afin de ne pas interrompre l'entreprise importante qui nous occupait. Malgré mon découragement, lorsque je réfléchis à notre bonheur dans tout le reste, il me sembla que cette mésaventure n'était rien en comparaison de la prospérité qui accompagnait toutes nos entreprises. Si nous n'avions éprouvé de temps en temps quelques vicissitudes de la fortune au milieu de notre paradis terrestre, qui sait si nous n'aurions pas fini par tomber dans l'orgueil et dans la paresse?

Le quatrième jour, aucun motif ne nous retenant plus au lieu de notre halte, nous nous remîmes en route par une matinée délicieuse, en suivant la nouvelle route, et avec la perspective d'atteindre avant deux heures le but tant désiré de notre expédition.

Nous arrivâmes sans mésaventure à l'extrémité de la forêt de bambous, et je fis faire halte au bord d'un petit bois dans le voisinage de l'écluse. La jonction du bois avec une chaîne de rochers inaccessibles faisait de ce lieu une position admirablement fortifiée par la nature. L'écluse proprement dite, c'est-à-dire l'étroit défilé entre le fleuve et la montagne qui séparait notre vallée de l'intérieur du pays, se trouvait à une portée de fusil en avant de nous. Le bois nous protégeait de toutes parts, et néanmoins la position était assez élevée pour permettre à notre artillerie de dominer la plaine de l'intérieur.

FRITZ. «Voici une admirable position pour y élever un fort et foudroyer l'ennemi qui voudrait entrer sans permission dans notre chère vallée. À propos, mon père, je vous ai entendu hier nommer la Nouvelle-Hollande: croyez-vous donc, en effet, que nous nous trouvions dans le voisinage de cette partie du monde?

MOI. Mon opinion est que nous sommes sur le rivage septentrional de la Nouvelle-Hollande. Mes présomptions se fondent sur la position du soleil, aussi bien que sur mes souvenirs relativement à la route tenue par le vaisseau avant son naufrage. Il y a encore une foule de petites circonstances dont la réunion semble augmenter la vraisemblance de mes calculs: ainsi nous avons les pluies des tropiques et les principales productions de ces fertiles contrées, la canne à sucre et le palmier. Mais, dans quelque région que le hasard nous ait jetés, nous n'en habitons pas moins la grande cité de Dieu, et notre sort est au-dessus de nos mérites.»

Fritz était d'avis d'élever dans ce lieu quelque bâtiment dans le genre des cabanes d'été du Kamtchatka. Cette idée me plut, et nous résolûmes de la mettre à exécution à notre retour; mais, avant tout, il fallait une reconnaissance dans l'intérieur du petit bois sur la lisière duquel avait eu lieu la délibération, afin de nous assurer que le voisinage n'offrait aucun danger.

Notre excursion s'acheva paisiblement et sans autre rencontre que celle d'une couple de chats sauvages, qui semblaient faire la chasse aux oiseaux, et qui se hâtèrent de prendre la fuite à notre approche. Bientôt nous les perdîmes de vue sans nous en inquiéter davantage.

Le reste de la matinée s'écoula bien vite, et elle fut suivie de quelques heures d'une chaleur si violente, qu'il fallut renoncer à toute occupation. Lorsque la fraîcheur du soir nous eut rendu quelques forces, nous les employâmes à mettre la tente en état de nous recevoir, et le reste de la soirée se passa en préparatifs pour le lendemain, qui était le jour destiné à la mémorable excursion dans la savane.

J'étais prêt à la pointe du jour. J'emmenai avec moi les trois aînés, parce que je croyais prudent de n'entrer en campagne qu'avec des forces imposantes. La mère demeura avec Franz à la garde du chariot, des provisions et du bétail; car nous voulions nous débarrasser de tout ce qui pouvait entraver notre marche.

Après un déjeuner réconfortant, nous prîmes joyeusement congé de la garnison, et nous nous trouvâmes bientôt près de l'écluse, au pied de notre ancien retranchement. Il était facile de reconnaître du premier, coup d'œil que c'était cet endroit qui avait servi de passage au boa, aussi bien qu'à la troupe de pécaris. Les pluies et les orages, les torrents de la montagne, enfin les singes, les buffles et tous les autres habitants de cette contrée inconnue semblaient avoir fait alliance pour détruire le premier ouvrage de l'homme sur leur sauvage domaine.

Avant d'entrer dans la savane, nous fîmes halte pour contempler l'immense plaine qui se déroulait devant nos regards. À gauche, au delà du fleuve, s'élevaient de nombreuses montagnes couvertes de magnifiques forêts de palmiers; à droite, des rochers menaçants qui semblaient percer les nuages, et dont la longue chaîne, s'éloignant graduellement de la plaine, laissait à découvert un horizon à perte de vue.

Jack et moi, nous ne tardâmes pas à reconnaître le marécage où nous avions pris notre premier buffle; puis nous dirigeâmes notre marche vers le sommet d'une colline éloignée qui nous promettait un panorama général de toute la contrée.

Nous avions traversé le ruisseau; et au bout d'un quart d'heure de marche, le pays ne nous offrit plus qu'un désert aride, où la terre, brûlée par le soleil, était sillonnée par de profondes crevasses. Par bonheur chacun de nous avait eu la précaution de remplir sa gourde; car toute trace d'humidité avait disparu, et le petit nombre de plantes que nos regards rencontraient se traînaient sans force sur le sol dévoré. J'avais peine à comprendre comment une demi-heure de marche pouvait avoir ainsi totalement changé l'aspect de la contrée.

«Cher père, me dit enfin Jack, sommes-nous venus jusqu'ici dans notre première expédition?

MOI. Non, mon enfant, nous sommes à deux milles plus loin, et nous voici au milieu d'un véritable désert. Pendant les pluies des tropiques, et quelques semaines après, le terrain se couvre d'herbes et de fleurs; mais, aussitôt que le bienfaisant arrosement du ciel a cessé, la végétation disparaît, pour ne renaître qu'à la saison prochaine.»

Pendant quelque temps le silence de notre marche ne fut interrompu que par des soupirs et des gémissements entrecoupés des exclamations suivantes: «Arabia Petroea! Pays de désolation et de malédiction! Voici assurément le séjour des mauvais esprits.

MOI. Courage et patience, mes chers enfants! Vous connaissez le proverbe latin:Per angusta ad augusta. Qui sait si la cime de la montagne ne nous réserve pas quelque consolation inattendue, si ses flancs ne vont pas nous offrir quelque source enchantée?»

Après une marche pénible de plus de deux heures, nous parvînmes, épuisés de fatigue, au terme de notre route, et chacun se laissa tomber à l'ombre du rocher, sans que la chaleur et l'épuisement nous permissent de chercher un meilleur gîte.

Pendant plus d'une heure, nous demeurâmes en silence dans la contemplation du spectacle qui s'offrait à nos regards. Une chaîne de montagnes bleuâtres terminait l'horizon à une distance de quinze à vingt lieues devant nous, et le fleuve serpentait dans la plaine à perte de vue au milieu de ses deux rives verdoyantes, semblable à un ruban d'argent, sur un tapis d'une couleur sombre et uniforme.

Depuis quelque temps, le singe et les chiens nous avaient quittés; mais personne ne songea à les poursuivre. Nous ne pensions qu'à nous reposer et rafraîchir nos lèvres avec le suc de quelques cannes à sucre qui remplissaient ma gibecière.

La faim ne tarda pas à se faire sentir, et nous nous assîmes avec plaisir autour des restes du pécari.

«Il est encore heureux, remarqua Fritz, de se trouver muni d'un morceau de rôti dans une contrée aussi peu fertile en fruits et en gibier.

—Quel rôti! interrompit Ernest; il me rappelle le rôti du cheval des Tatars, cuit sous la selle d'un cavalier du désert.

—Ah! reprit Jack, les Tatars mangent donc la chair du cheval?

—Oui, lui répondis-je; mais quant au mode de cuisson, il faut croire qu'il y a là quelque méprise des voyageurs.»

Fritz, qui venait de se lever pour examiner les environs, s'écria tout à coup: «Au nom du Ciel! qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Il me semble voir deux hommes à cheval; en voici un troisième, et les voilà qui se dirigent, vers nous au grand galop. Ne seraient-ce pas des Arabes ou des Bédouins?

MOI. Ni l'un ni l'autre, selon toute apparence. Et d'ailleurs quelle différence fais-tu entre un Arabe et un Bédouin, lorsque tu dois savoir que le Bédouin n'est autre chose que l'Arabe du désert? Maintenant, Fritz prends ma lunette d'approche, et dis-nous ce que tu aperçois.

FRITZ. Je vois un grand troupeau d'animaux paissant, une multitude de meules de foin, et des chariots chargés qui sortent du taillis pour se diriger vers le fleuve, et qui regagnent ensuite leur retraite. Toute cette scène me paraît étrange, sans qu'il me soit possible de la suivre distinctement.

JACK. Le grave Fritz me fait tout l'effet d'un visionnaire; laisse-moi regarder à mon tour.... Oui, oui, j'aperçois des lances avec leurs banderoles flottantes. Il faut appeler les chiens et les envoyer à la découverte.

ERNEST. Passe-moi la lunette à mon tour. En vérité, voici un quatrième cavalier qui se joint aux trois premiers. D'où peut-il être sorti? Il faut nous tenir sur nos gardes et songer à la retraite.

MOI. Laisse-moi regarder: ma vue, pour être moins perçante que la vôtre, n'en est peut-être que plus sûre. Je crois que nous en avons déjà fait l'expérience une ou deux fois. Tes chariots et tes meules de foin, mon pauvre Fritz, me donneraient quelque inquiétude, si par bonheur nous n'étions hors de leur portée, car je présume que ce sont des éléphants ou des rhinocéros; quant aux animaux paissant, il est facile de les reconnaître pour des buffles et des antilopes. Et maintenant les cavaliers arabes, les pillards menaçants du désert prêts à fondre sur nous, ce sont.... Ne saurais-tu me le dire, mon cher Jack?

JACK. Des girafes, peut-être.

MOI. Pas mal deviné, quoique tu sois encore au-dessous de la réalité. Nous nous contenterons pour cette fois de voir dans ces animaux des autruches ou des casoars. Il faut leur faire la chasse afin d'en prendre une vivante, ou du moins de rapporter un trophée de plumes d'autruche.

FRITZ et JACK. Oh! cher père, quel bonheur d'avoir une autruche vivante! un grand plumet sur nos chapeaux ne serait pas non plus à dédaigner.»

À ces mots, ils coururent vers l'endroit où ils avaient vu les chiens s'enfoncer, tandis qu'Ernest et moi nous profitâmes de l'épaisseur d'un bosquet voisin pour échapper aux regards des animaux qu'il fallait approcher. Je ne tardai pas à reconnaître, parmi les plantes qui nous entouraient, une espèce d'euphorbe assez fréquente dans les endroits rocailleux. C'était le tithymale des apothicaires, dont le suc, bien que vénéneux, est d'un assez grand usage en médecine. Je fis à la hâte quelques incisions dans les tiges qui se rencontrèrent sous ma main, en me réservant d'en recueillir moi-même le suc qui en découlerait. Ernest, préoccupé de notre nouvelle entreprise, ne remarqua pas l'opération.

Nous ne tardâmes pas à être rejoints par Fritz et Jack, qui ramenaient la meute et leur fidèle compagnon. Le singe et les chiens avaient puisé dans l'eau une nouvelle activité de bon augure pour le résultat de notre entreprise.

Nous tînmes aussitôt conseil sur la manière dont il fallait ordonner l'attaque; car nous nous trouvions maintenant assez près des autruches sans défiance pour suivre de l'œil tous leurs mouvements et leurs jeux. Je comptai quatre femelles et un seul mâle, reconnaissable à son plumage d'une blancheur éblouissante. Je recommandai aux chasseurs d'en faire le principal point de mire de leur attaque.

MOI. «C'est là que Fritz va faire merveille avec son aigle: car qui sait si nous autres, pauvres bipèdes, nous viendrons à bout de notre capture? Enfin chacun fera de son mieux.

JACK. Voilà Ernest, qui a déjà gagné le prix de la course; et Fritz et moi, qui ne sommes pas tant à dédaigner.

MOI. Je sais que vous êtes d'excellents coureurs pour votre âge; mais aucun de vous n'est encore de la force de l'autruche, dont la course égale la rapidité du vent, et qui défie le galop du cheval le mieux exercé.

FRITZ. Mais alors comment les Arabes du désert parviennent-ils à s'en rendre maîtres?

MOI. Ils les chassent à cheval lorsqu'ils ne peuvent parvenir à s'en emparer par surprise.

JACK. Comment peuvent-ils les chasser à cheval, d'après ce que vous venez de nous dire tout à l'heure?

MOI. Dans ce cas même les chasseurs emploient un artifice fondé sur les habitudes de l'animal. On a observé que les autruches décrivent dans leur fuite un grand cercle de deux à trois lieues de circonférence. Les chasseurs, rassemblés d'abord en une seule troupe, se répandent rapidement sur les différents points que l'autruche doit parcourir en décrivant son cercle, et ils finissent par s'en rendre maîtres lorsque, épuisée de fatigue, elle est hors d'état de continuer sa course.


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