CHAPITRE XVII

À peine avions-nous fait le quart du chemin, que nous fûmes surpris par un ouragan terrible accompagné de pluie et de vent. Je me trouvai dans le plus grand embarras à cette irruption soudaine, qui avait devancé mes prévisions d'une heure. Les rafales de pluie avaient dérobé Fritz à nos regards, et le tumulte des éléments ne nous permettait pas de le rappeler. J'ordonnai aux enfants de se couvrir de leurs vêtements de mer, et de s'attacher à la chaloupe par des courroies, afin de n'être pas emportés par la lame. Je fus obligé d'avoir recours moi-même à ce moyen, et nous nous recommandâmes à Dieu, abandonnant la pinasse à son destin, dans notre impuissance à la gouverner.

La violence de l'ouragan redoublait, bien qu'à chaque minute il nous semblât que sa fureur fût à son comble. Les vagues s'élevaient jusqu'aux nuages, et de sinistres éclairs sillonnaient l'obscurité, répandant une lueur sombre sur les montagnes d'eau qui mugissaient autour de nous. Tantôt notre frêle bâtiment se trouvait au sommet de la vague; tantôt il redescendait au fond des abîmes avec la rapidité de l'éclair. Les flots remplissaient la chaloupe, nous menaçant à chaque instant d'une destruction certaine.

L'ouragan ne tarda pas à se dissiper comme il était venu, et le vent paraissait avoir épuisé sa fureur. Mais les nuages sombres au-dessus de nos têtes, les vagues menaçantes sous nos pieds, continuaient d'entretenir nos craintes.

Au milieu de nos angoisses, j'avais la satisfaction de voir que la chaloupe se conduisait parfaitement. La fureur des vagues n'avait que peu de prise sur elle, et nous trouvions toujours le temps de donner deux ou trois vigoureux coups de pompe pour vider la cale après le passage de chaque vague. Quelques coups de rames donnés à propos avaient réussi à maintenir le bâtiment dans sa route.

Cette certitude, sans nous rassurer complètement, me laissait du moins assez de courage et de sang-froid pour ordonner les manœuvres nécessaires et soutenir les forces de mon équipage. Ma plus vive inquiétude était sur le sort du caïak, qui devait avoir été surpris comme nous par l'orage. Je me figurais l'intrépide Fritz brisé contre les rochers, ou entraîné dans les plaines d'un océan sans bornes; et, n'osant désormais prier pour son salut, je ne demandais au Seigneur que la force nécessaire pour supporter cette perte déchirante avec la résignation d'un chrétien et d'un serviteur de ses saints autels.

Enfin nous nous trouvions à la hauteur du cap de la Délivrance. Je commençai à respirer plus librement, et, me penchant sur ma rame avec la force du désespoir, j'entrai brusquement dans le passage bien connu, au moment où la fureur des flots allait nous en éloigner pour toujours. Notre première pensée fut un sentiment profond de gratitude envers la Providence, qui venait de nous accorder une si miraculeuse protection.

Le premier spectacle qui frappa mes yeux fut un groupe composé de ma femme, de Franz et de Fritz agenouillés sur le rivage pour remercier le Seigneur du retour inespéré de ce dernier, et lui offrir leurs supplications pour nous trois, qu'ils croyaient encore au milieu du péril.

Leur prière fut interrompue par nos cris de joie: et nous nous précipitâmes dans leurs bras avec un torrent de larmes. Je craignais quelques reproches de la part de ma femme; mais elle était trop vivement émue pour empoisonner la joie du retour par ces plaintes intempestives dont les hommes s'accablent trop souvent après le danger, et qui finissent par devenir la source d'animosités irréconciliables. Les trois nouveaux venus se réunirent alors au groupe des suppliants pour adresser à l'Éternel de ferventes actions de grâces. Ce devoir accompli, toute la famille reprit le chemin de Felsen-Heim pour aller changer de vêtements, et s'entretenir, autour d'un bon repas, des importantes aventures de cette journée.

FRITZ. «Je ne peux pas dire que j'aie éprouvé un moment de terreur réelle, tant j'étais persuadé de la solidité de mon bâtiment. À chaque lame qui fondait sur moi je retenais ma respiration, et je me trouvais bientôt au sommet du flot qui avait menacé de m'engloutir. Ma seule inquiétude était la crainte de perdre ma rame; car alors ma position fût devenue critique. Au reste, la violence du vent m'eut bientôt porté dans le chenal avec la rapidité d'une flèche. Chaque fois que le caïak se trouvait au haut de la lame, j'apercevais la terre, qui disparaissait de nouveau lorsque je redescendais dans un des mille abîmes entr'ouverts autour de moi. Je débarquai au moment où commençait la dernière rafale de pluie, contre laquelle je cherchai un asile dans le creux d'un rocher. Après avoir laissé passer ce terrible nuage, nous retournâmes au rivage afin d'avoir des nouvelles de la chaloupe, et nos cœurs pleins d'angoisses adressaient au Ciel une fervente prière que la Providence a exaucée.

ERNEST. Malgré tout, c'était une rude joute; et je peux avouer maintenant que je ne suis pas fâché de me trouver sur la terre ferme; car tant qu'a duré le danger, je me suis bien gardé de laisser échapper une plainte ni une parole.

MOI. C'est vrai, mon cher enfant. Et, en effet, une attitude calme et paisible rend souvent de grands services dans une position critique, quoiqu'elle devienne inutile lorsque l'occasion exige une prompte résolution ou un effort désespéré. Quelquefois aussi l'enjouement a son mérite, pourvu qu'il ne nous fasse pas perdre de vue la grandeur du danger et les mesures qu'il exige.

MA FEMME. Pour moi, mon anxiété était si vive, que le sang-froid m'eût été aussi impossible que l'enjouement, la seule pensée du Père tout-puissant qui est dans le ciel m'a permis de conserver quelques forces.

MOI. Et tu avais pris le parti le plus sage, ma chère femme. Mais maintenant que le danger est passé, je ne donnerais pas cette périlleuse expérience pour beaucoup; car à cette heure nous sommes si bien convaincus de la solidité de notre pinasse, que je n'hésiterais pas à la mettre en mer pour courir au secours d'un navire en péril. Et cette pensée consolante me donne du courage pour l'avenir, en me faisant entrevoir la possibilité de quitter un jour cette plage déserte.

FRITZ. Mon caïak n'est pas sorti moins triomphant de cette terrible épreuve, et je ne serais pas le dernier à suivre la chaloupe avec lui. Peut-être aussi pourrions-nous porter secours aux navires de plus loin, en élevant sur le rocher de l'île aux Requins une batterie de sauvetage avec un grand pavillon. Dans les temps orageux nous pourrions avertir les bâtiments par un coup de canon, et dans les jours sereins le pavillon suffirait pour leur annoncer notre présence et l'existence d'un bon ancrage dans la baie de la Délivrance.

TOUS. C'est une idée excellente.

MOI. Sans doute, mes enfants. Si j'avais le précieux chapeau du petit Fortunatus, je n'hésiterais pas à prendre deux canons entre mes bras et à m'envoler au sommet du rocher, comme le Roc fabuleux avec un éléphant ou un rhinocéros dans ses formidables serres. Je vous fais compliment des sages projets de votre imagination.

MA FEMME. Ces plans mêmes prouvent toute leur confiance dans ton habileté, mon cher ami, et tu devrais les accueillir avec reconnaissance.

MOI. Sans contredit. Et, pour cette fois, je m'engage à ne pas m'opposer à l'exécution, à condition que l'un de nous se chargera de monter sur la cime du rocher.»

Après notre repas, la chaloupe fut tirée sur le rivage, débarrassée de sa cargaison et traînée jusqu'à Felsen-Heim par nos animaux. Arrivée là, je la fis placer dans la chambre aux provisions avec le caïak, que Fritz et Ernest avaient chargé sur leurs épaules. La tête de la vache marine fut mise dans notre atelier, où, grâce à mes soins, elle se trouva bientôt en état de figurer dignement à la place que Fritz lui avait destinée.

L'orage avait tellement grossi les ruisseaux, qu'il s'en était suivi plusieurs inondations, particulièrement dans le voisinage de Falken-Horst. Le ruisseau du Chacal lui même avait éprouvé une telle crue, malgré la profondeur de son lit, que notre pont avait failli être emporté. Près de Falken-Horst, la fontaine et le canal avaient essuyé des dommages sérieux qui demandaient une prompte réparation.

En arrivant à la chute d'eau, nous trouvâmes la terre jonchée d'une espèce de baies d'un brun foncé, couronnées d'un petit bouquet de feuilles et de la grosseur d'une noisette ordinaire. Leur aspect était si engageant, que les enfants n'hésitèrent pas à en avaler quelques-unes; mais le goût en était si acre, qu'ils les recrachèrent aussitôt avec répugnance, juste châtiment de leur gourmandise.

Je ne m'en serais pas occupé davantage, si leur odeur ne me les eût aussitôt fait reconnaître pour le véritable fruit du giroflier. C'était une découverte trop importante pour ne pas attirer toute notre attention. Un sac fut rempli de cette précieuse production, et rapporté à Felsen-Heim, où il ne manqua pas d'être accueilli avec reconnaissance par notre cuisinière.

Comme j'avais observé combien les dernières pluies avaient été favorables à nos semailles, je résolus de diriger l'eau de mes meules, au milieu de notre petit champ, et de la laisser couler librement pendant la saison des chaleurs. Au retour de la saison des pluies, je lui donnai un écoulement vers le ruisseau du Chacal.

Vers le même temps, la pêche du saumon et de l'esturgeon vint renouveler notre provision de poisson salé, fumé et mariné. Je fis également l'essai de conserver une paire des plus beaux saumons pour nous en régaler quelque jour. Je choisis donc les deux plus gros, auxquels nous passâmes une longue corde à travers les ouïes; et la corde fut fixée à un poteau, à la place la plus profonde et la plus tranquille de la baie du Salut. J'avais lu que ce procédé est très usité en Hongrie, où l'on en éprouve les plus heureux résultats.

Vers cette époque, et au milieu d'une belle nuit d'été, mon sommeil fut interrompu tout à coup par un hurlement furieux de nos gardiens, suivi de sourds trépignements qui me rappelèrent la terrible invasion des chacals. Déjà, comme il arrive dans les alarmes nocturnes, mon imagination peuplait la cour de fantômes terribles, parmi lesquels les buffles, les ours et les boas ne jouaient pas le rôle le moins formidable. Toutefois je résolus de ne pas demeurer plus longtemps dans l'incertitude, et, sautant du lit à demi nu, je saisis la première arme qui se trouva sous ma main, et je m'élançai vers la porte de ma maison, dont la partie supérieure était restée ouverte, selon notre coutume durant les nuits d'été.

À peine avais-je passé la moitié de mon corps par l'ouverture, que je reconnus la tête de Fritz à la fenêtre voisine.

«Au nom du Ciel, qu'est-ce que cela?» me demanda-t-il à voix basse.»

Je lui répondis que j'avais cru d'abord à quelque nouveau danger, mais que je commençais à m'apercevoir que c'était un nouveau tour des cochons.

«Toutefois, ajoutai-je, il est à craindre que la plaisanterie ne finisse mal pour eux; car je crois qu'ils ont déjà les chiens à leurs trousses. Hâtons-nous de sortir, afin d'arrêter le carnage.»

À ces mots, Fritz sauta par la fenêtre, à moitié vêtu, et nous volâmes sur la scène du combat. Nous reconnûmes alors le reste de la troupe de cochons sauvages qui venait de pénétrer chez nous par le pont du ruisseau du Chacal, et qui se préparait à faire irruption dans le jardin de ma femme. Mais les chiens faisaient bonne garde, et deux d'entre eux avaient saisi le mâle par les oreilles, tandis que le reste de la troupe fuyait devant les deux autres.

Le plus pressant était d'aller au secours du captif, tandis que Fritz rappelait les chiens à grands cris. Nous eûmes beaucoup de peine à venir à bout de notre entreprise. Toutefois je parvins à faire lâcher prise à nos gardiens; et le prisonnier s'échappa avec un sourd grognement, sans songer à dire merci.

M'étant transporté sur le bord du ruisseau, je trouvai le pont levé, comme à l'ordinaire; les malencontreux animaux, avec une légèreté dont jusque-là je ne les soupçonnais pas capables, avaient passé sur les trois poutres qui lui servaient de supports. Cet incident me fit prendre la résolution de changer le pont mouvant en un pont-levis, qu'on lèverait tous les soirs, et qui nous mettrait à l'abri de pareilles invasions pour l'avenir.

Dès le lendemain matin, nous nous mîmes à l'œuvre, et la charpente du pont fut bientôt achevée. À défaut de chaînes, j'employai de fortes cordes, au moyen desquelles notre pont se levait et s'abaissait avec assez de facilité pour que les enfants pussent le mettre en mouvement.

Ainsi construit, notre ouvrage était plus que suffisant pour nous garantir des bêtes féroces. En cas d'attaque de la part de nos semblables, nous pouvions remplacer le câble par une chaîne, et rendre notre demeure inattaquable. Ainsi donc, malgré la grossièreté de l'exécution, notre rempart avait pour nous tous les avantages de la meilleure fortification; mais il faut convenir en même temps qu'il eût suffi d'un coup de canon pour tout jeter à bas, et que d'ailleurs le ruisseau n'était ni assez large ni assez profond pour arrêter un ennemi déterminé.

Pendant cet important travail, les enfants ayant eu l'occasion de monter sur les deux poteaux qui soutenaient la porte du pont-levis, me dirent qu'ils avaient aperçu plusieurs fois dans l'éloignement le troupeau de gazelles et d'antilopes dont nous avions si heureusement enrichi notre domaine. On les voyait approcher de Falken-Horst, tantôt seuls, tantôt par petites troupes; mais au moindre bruit les timides animaux disparaissaient, comme par enchantement, dans les profondeurs de la forêt.

«Quel dommage, s'écria un jour Fritz, que ces charmants animaux se montrent si sauvages! Ce serait un grand plaisir de les voir arriver au ruisseau chaque matin pour se désaltérer, pendant que nous nous livrons aux travaux ordinaires!

ERNEST. En établissant uneplace d'appât, comme celle de la Nouvelle-Géorgie, nous verrions bientôt les gazelles accourir d'elles-mêmes.

MOI. Tu aurais raison, mon cher Ernest, si ces places étaient l'ouvrage de l'homme; mais le plus souvent elles sont l'œuvre de la nature. Nous avons quelque chose d'analogue dans les montagnes de notre patrie: ce sont des lèche-sel, c'est-à-dire des places où la pierre est imprégnée de sel ou de salpêtre, dont les chamois se montrent extrêmement friands, de sorte que le chasseur est presque sûr d'y rencontrer sa proie et de s'en emparer.

FRANZ. L'idée de citer la Nouvelle-Géorgie à ce propos me parait joliment empreinte de pédanterie.

MOI. Dans le monde des pensées nous ne reconnaissons pas les distances; tout ce qui se ressemble est voisin. Les plus précieuses découvertes ne sont la plupart du temps qu'une heureuse combinaison d'images et de pensées demeurées jusqu'alors cachées dans le cerveau de l'inventeur.

FRITZ. J'en conviens, mon père; mais je voudrais bien savoir que penser de cette place d'appât dont Ernest voulait parler.

MOI. Il en existe une, entre autres, dans la Nouvelle-Géorgie, contrée située au pied de la chaîne des Alléghanis. Du reste, elle n'a pas plus de trois à quatre arpents. On y trouve une sorte de marne ou d'argile très-fine, dont les animaux apprivoisés ne se montrent pas moins friands que les bêtes sauvages; et le sol est sillonné de profondes excavations dues à la gourmandise des visiteurs. Les buffles sauvages sont les animaux qu'on y rencontre le plus fréquemment.

JACK. Mais n'a-t-on pas essayé de faire des places d'appât artificielles?

MOI. Sans doute; mais de pareils essais sont bien petits à côté de ceux de la nature. Au reste, il faut observer encore que la marne de Géorgie est plutôt sucrée que salée, de sorte qu'on ne peut la comparer aux lèche-sel de nos parcs royaux.

FRITZ. Qu'est-ce qu'un lèche-sel, cher père?

MOI. C'est une grande caisse d'environ quatre pieds de haut que l'on dispose sur le sol dans quelque lieu écarté de la forêt ou du parc où l'on veut chasser. La caisse est ensuite remplie d'argile salée bien battue, que l'on recouvre même quelquefois de verdure pour mieux tromper le gibier. Les animaux s'approchent, et, tandis qu'ils lèchent la terre sans défiance, le chasseur, embusqué dans un taillis voisin, peut tirer à coup sûr.

TOUS. Pour le coup, cher père, il nous faut établir un lèche-sel, et nous aurons bientôt un parc rempli de gibier de toute espèce. Les muscs, les gazelles et les buffles ne nous manqueront pas.

MOI. Peste, comme vous y allez! On dirait que nous sommes dans la Nouvelle-Géorgie, et ce n'était pas la peine de tant railler le pauvre Ernest lorsqu'il a mis l'affaire sur le tapis. Si j'écoutais tous ces beaux projets, je ne saurais bientôt plus où prendre du temps et des forces pour exécuter tout ce qui vous passe par la tête.

TOUS. Nous vous aiderons, cher père, nous travaillerons autant qu'il vous plaira; mettez-nous seulement à l'épreuve.

MOI. Si vous tenez tant à ce projet, nous verrons à nous en occuper plus tard. Mais maintenant j'ai besoin de terre à porcelaine et de grands bambous pour exécuter un plan plus important. Tenez-vous prêts à m'accompagner jusqu'à l'Écluse.

TOUS. Merci, mille fois merci, cher père! Voici donc les excursions, la chasse et les découvertes qui vont recommencer; cela vaut mieux que tous les ponts-levis du monde.

FRITZ. Je vais préparer un pemmikan pour la route. Il nous reste assez de chair d'ours pour cela, et elle ne vaut pas grand'chose autrement.»

Cet entretien me fit voir qu'il y avait un plan de campagne organisé de longue main, et contre lequel il ne me restait aucune objection sérieuse, car la saison était éminemment favorable, et tout ce qui tendait à semer quelque variété dans la vie uniforme de Felsen-Heim me paraissait devoir être accueilli avec empressement.

Fritz courut vers sa mère, qui était occupée au jardin, et lui demanda humblement un morceau de chair d'ours pour préparer un pemmikan.

MA FEMME. «Veux-tu commencer par me dire ce que c'est qu'un pemmikan, et ce que tu en veux faire?

FRITZ. Le pemmikan est une provision de bouche que les marchands de peaux du Canada ont coutume d'emporter dans leurs longs voyages de commerce parmi les tribus indiennes. Elle consiste en chair d'ours ou de chevreuil coupée en petits morceaux et pilée; il n'y a pas d'aliment moins embarrassant et plus nutritif.

MA FEMME. Et pourquoi y songer aujourd'hui plutôt qu'un autre jour?

FRITZ. Nous venons de décider une expédition importante, et nous ne voulons point laisser nos meilleures provisions se gâter au logis.

MA FEMME. Voilà ce qui s'appelle de la friandise; et l'on ne m'a pas consultée pour ce beau projet, afin de se passer de mon consentement. Mais n'en parlons plus. Quant à ton pemmikan, je le crois convenable dans les longs voyages à travers un pays inculte et inhospitalier; mais la précaution me parait risible pour une excursion de deux jours dans une riche contrée comme celle que nous habitons.

FRITZ. Vous pouvez avoir raison sous un certain rapport, chère mère; mais songez quel orgueil et quelle satisfaction pour nous de vivre deux jours comme ces hardis voyageurs. On se sent alors un tout autre homme que lorsqu'on part avec un lièvre rôti dans sa poche, pour aller à la chasse d'un lièvre vivant.

MA FEMME. À merveille! Ne faudrait-il pas bientôt que la viande soit crue, pour satisfaire pleinement l'imagination de nos chasseurs?»

L'entretien fut interrompu par notre arrivée, et, comme l'héroïque projet de Fritz avait reçu l'assentiment général, ma femme finit par accorder le morceau d'ours tant désiré.

La préparation du pemmikan fut entreprise avec ardeur; car Fritz avait appelé tous ses frères à son aide. La viande fut hachée, pilée, desséchée avec autant de diligence que s'il se fût agi de nourrir une troupe de vingt chasseurs pendant six mois.

Les enfants firent une provision de sacs, de corbeilles, de filets: enfin j'assistai à tous les préparatifs d'une véritable expédition de guerre, dont le but demeura un mystère pour moi. On choisit pour le voyage notre vieux traîneau, élevé au rang de voiture depuis l'addition des deux vieilles roues de canon, et il reçut bientôt les munitions de bouche et de guerre, la tente de voyage et le caïak de Fritz, sans compter les menues provisions.

Enfin le jour tant désiré était venu. Tout le monde se trouva debout avant l'aurore, et j'aperçus Jack se diriger mystérieusement vers le chariot avec une corbeille où il avait enfermé deux paires de nos pigeons d'Europe.

Ah! ah! me dis-je en moi-même, il paraît que nos chasseurs ont songé à s'assurer d'un supplément, dans le cas où le pemmikan ferait défaut. Je souhaite seulement que la chair de nos vieux pigeons ne les fasse pas repentir de leur prévoyance.

Contre mon attente, la bonne mère manifesta le désir de rester au logis, ne se sentant pas en état de supporter les fatigues du voyage; et, après une longue et mystérieuse consultation avec ses frères, Ernest se déclara prêt à lui tenir compagnie. Cette circonstance me décida à renoncer moi-même à l'expédition projetée, comptant mettre ce temps à profit pour m'occuper de la construction d'un moulin à sucre.

Nous laissâmes donc partir nos trois maraudeurs avec force injonctions et recommandations, qui ne furent pas trop mal reçues. Bientôt le pont-levis résonna sous les pas de leurs montures, et la petite caravane, l'autruche en tête, ne tarda pas à disparaître à nos regards, tandis que les rochers répétaient les joyeux aboiements de nos braves auxiliaires, Falb et Braun.

Je m'occupai sans plus tarder de mon moulin à sucre, qui devait consister en trois cylindres verticaux et représenter une espèce de pressoir, que je devais mettre en mouvement au moyen de nos chiens ou d'un des jeunes buffles. Sans entrer dans la description détaillée de mon ouvrage, il suffira de dire qu'il m'occupa plusieurs jours, malgré la coopération d'Ernest, et l'aide non moins active de la bonne mère.

Nous allons maintenant accompagner nos jeunes chasseurs dans leur expédition, dont je vais donner le récit avec la fidélité d'un écrivain consciencieux.

La caravane s'éloigna rapidement du pont-levis, et ne tarda pas à arriver dans les environs de Waldeck où les chasseurs comptaient passer le reste de ce jour et la nuit suivante.

En approchant de la métairie, ils entendirent avec effroi un grand éclat de rire, qui paraissait venir d'une voix humaine. À ce bruit les montures donnèrent les marques d'un trouble extraordinaire, et les chiens se rapprochèrent de leurs maîtres avec un sourd grognement. Quant à l'autruche, elle prit la fuite emportant son cavalier vers le lac de Waldeck.

Cependant le terrible ricanement se renouvelait de minute en minute, et les buffles devenaient si intraitables, que leurs cavaliers jugèrent plus prudent de quitter la selle afin de rester maîtres de leurs actions.

«Ceci est sérieux, dit Fritz à voix basse. Les animaux se conduisent comme s'ils se trouvaient dans le voisinage d'un lion ou d'un tigre. J'ai à peine la force de les maintenir par les naseaux: il faut pourtant qu'ils se tiennent en repos jusqu'à ce que Franz ait eu le temps d'aller faire une reconnaissance avec les chiens. Quant à toi, Franz, hâte-toi de revenir si tu aperçois quelque chose de suspect; dans ce cas nous nous remettrons en selle pour opérer une prompte retraite. Il est fâcheux que Jack se soit laissé emporter par sa monture: Dieu sait ce qu'il est devenu.»

Franz arma bravement ses pistolets ainsi que sa carabine, et, suivi des deux chiens, il se glissa en silence dans le taillis, du côté où le redoutable rire s'était fait entendre.

À peine avait-il fait quatre-vingts pas dans le bois, qu'il aperçut à environ deux toises en face de lui une hyène énorme qui venait de terrasser un mouton, et qui s'apprêtait à le mettre en pièces.

L'animal continua tranquillement son repas, quoique ses yeux flamboyants eussent découvert le chasseur dans sa retraite; mais il le salua d'un nouvel éclat de rire, qui résonna comme un hurlement de mort dans les oreilles du pauvre enfant.

Se retranchant derrière le tronc d'un arbre, il arma sa carabine et la dirigea vers la tête de l'animal. Mais au même instant les chiens, passant de la terreur à une espèce de rage, s'élancèrent sur l'hyène avec un hurlement terrible. En même temps Franz lâcha son coup si heureusement, que la balle alla fracasser une des pattes de devant de l'animal, et lui faire une large blessure dans la poitrine.

Cependant Fritz accourait de toutes ses jambes pour soutenir son frère; mais, par bonheur, son secours était devenu inutile: car les deux chiens, profitant de leur avantage, s'étaient précipités sur l'ennemi avec tant d'impétuosité, que celui-ci avait assez à faire de se défendre. Fritz aurait bien voulu tirer; mais les combattants étaient si acharnés, qu'il n'avait rien de mieux à faire qu'à attendre le moment favorable. Toutefois les chiens combattaient vaillamment, et leur adversaire, épuisé par la perte de son sang, finit par succomber.

Fritz et Franz, s'étant élancés sur le champ de bataille, trouvèrent l'hyène réellement morte, et les chiens, acharnés sur son cadavre, ne lâchèrent prise qu'après la plus violente résistance. Les enfants, poussant un long cri de triomphe, appelèrent à eux les valeureux animaux pour les caresser; leurs blessures furent pansées avec de l'eau fraîche et de la graisse d'ours apportée pour la cuisine. Jack ne tarda pas à rejoindre ses frères, après s'être tiré à grand'peine du marécage; il ne put retenir un cri d'étonnement et d'effroi à la vue du terrible ennemi dont les chiens venaient de triompher. L'hyène était de la grosseur d'un sanglier, et si vigoureuse, que nos deux braves défenseurs n'en seraient certainement pas venus à bout sans sa blessure. Franz réclama l'animal avec vivacité comme sa propriété, et l'on ne put s'empêcher de reconnaître la justesse de ses prétentions.

Les enfants ne tardèrent pas à arriver à Waldeck, dont une petite distance les séparait. Après avoir déchargé le chariot et placé en lieu sûr tout ce qu'il renfermait, ils se mirent en devoir de dépouiller et d'écorcher le terrible animal. Cet important travail, interrompu de temps en temps pour tirer quelques oiseaux, les occupa le reste du jour. Vers le soir, la petite troupe alla chercher le repos sur nos deux belles peaux d'ours, que les voyageurs n'avaient pas oublié de s'approprier pour cet usage.

Vers le même temps, nous étions assis tous les trois après notre travail du jour, nous entretenant des voyageurs, Ernest avec quelques regrets, et ma femme avec une légère teinte d'inquiétude. Quant à moi, j'étais sans crainte, plein de confiance dans la hardiesse et le sang-froid du chef de l'expédition.

Ernest finit par nous dire: «Demain, mes chers parents, j'espère être le premier à vous donner de bonnes nouvelles des voyageurs.

MOI. Oh! oh! aurais-tu l'intention d'aller leur faire visite, par hasard? Ce projet ne m'arrangerait nullement, attendu que j'ai encore besoin de toi pour demain.

ERNEST. Je ne bougerai pas d'ici, et cependant j'espère demain au plus tard recevoir des nouvelles de nos voyageurs. Qui sait si je ne verrai pas en rêve ce qu'ils ont fait aujourd'hui, et le lieu où ils se trouvent à cette heure?

MA FEMME. S'il m'était permis de compter sur les songes, je devrais avoir la préférence et comme femme et comme mère, car mon cœur est auprès des absents.

MOI. Voyez donc quel peut être ce traînard qui regagne le pigeonnier. L'obscurité m'empêche de distinguer si c'est un hôte de la maison, ou bien un étranger.

ERNEST. Je vais aller lever le pont, et demain nous verrons ce qu'il y aura de nouveau. Ne serait-il pas charmant de recevoir ici un messager de Sydney-Cove dans la Nouvelle-Hollande! Ne nous parliez-vous pas dernièrement de la proximité de cette contrée?

MOI. Voilà une excellente plaisanterie, monsieur le docteur, et toutefois l'invraisemblable n'est pas toujours éloigné du vrai. Maintenant, allons prendre du repos, et demain tu nous conteras des nouvelles de Sydney-Cove, si tu reçois ton courrier cette nuit.

Ernest était debout avant la pointe du jour. En me levant, je l'entendis rôder autour du pigeonnier. Lorsque nous l'eûmes appelé pour déjeuner, il s'avança gravement, tenant un grand papier plié et scellé en forme d'ordonnance, et prononça ces mots, suivis d'une profonde révérence: «Le maître de poste de Felsen-Heim salue humblement Vos Seigneuries, et les supplie de l'excuser s'il ne leur a pas remis plus tôt les dépêches de Waldeck et de Sydney-Cove, la poste étant arrivée très-avant dans la nuit.»

Ma femme et moi nous ne pûmes retenir un éclat de rire à cette harangue solennelle, et, pour me prêter à la plaisanterie, je répondis aussi gravement:

«Eh bien, monsieur le secrétaire, qu'y a-t-il de nouveau dans la capitale? Faites-nous part des nouvelles que nous attendons de nos sujets ou de nos alliés.»

Aussitôt Ernest, ayant déplié sa lettre, en commença la lecture en ces termes:

«Le gouverneur général de New-South-Wales, au gouverneur de Felsen-Heim, Falken-Horst, Waldeck et Zuckertop, salut et considération.

«Très-aimé et féal sujet, nous apprenons avec déplaisir qu'une troupe de trente aventuriers vient de sortir de votre colonie pour vivre de chasse, au grand détriment du gros et du menu gibier de cette province. Nous savons en même temps qu'une troupe d'hyènes, qui s'est introduite dans votre gouvernement, a déjà causé de grands ravages dans le bétail des colons. En conséquence, nous prions Votre Seigneurie, d'une part, de rappeler ses chasseurs dans la colonie, et, d'autre part, d'avoir à mettre un terme aux ravages des animaux féroces. Dieu vous garde.

«Donné à Sydney-Cove, dans le port de Jackson, le douze du mois du courant, l'an trente-quatre de la colonie.

«Le gouverneur, Philip Philipson.»

En terminant cette lecture, Ernest laissa échapper un soupir de triomphe, et, dans son brusque mouvement de satisfaction, un second paquet tomba de sa poche. Je me dérangeai pour le ramasser; mais il se hâta de me prévenir en s'écriant: «Ce sont quelques lettres particulières de Waldeck.» Toutefois je les lirai avec plaisir à Vos Seigneuries. Nous y trouverons peut-être des détails plus exacts que dans les dépêches du bon sir Philipson, qui s'est évidemment laissé tromper par des rapports exagérés.

MOI. En vérité, monsieur le docteur, voilà une étrange plaisanterie! Fritz t'aurait-il laissé une lettre pour moi en partant, et auriez-vous réellement découvert les traces de bêtes féroces?

ERNEST. La vérité, mon cher père, c'est que la lettre a été apportée hier au soir par un de nos pigeons, et, sans l'obscurité, j'aurais pu vous dire dès lors comment nos voyageurs se trouvent de la vie sauvage, et toutes leurs aventures depuis hier matin.

MOI. Je comprends maintenant. Mais l'hyène m'inquiète toujours; à moins que ce ne soit une imagination de ton cerveau poétique.

ERNEST. Vous allez le savoir, car je lis la lettre mot pour mot:—«Chers parents et cher frère, une hyène énorme a mis en pièces deux agneaux et un bélier; mais elle a succombé sous les coups de nos chiens et du vaillant Franz. Nous avons passé presque tout le jour à l'écorcher: la peau en est superbe. Notre pemmikan ne vaut pas grand'chose. Nous vous embrassons tendrement.

«Votre affectionné, FRITZ.»

MOI. Voilà une vraie lettre de chasseur. Dieu soit loué de l'heureuse issue du combat contre le terrible animal! Mais par quel moyen a-t-il pu s'introduire dans notre domaine? Il faut que le passage de l'Écluse ait été forcé depuis peu, sans quoi il n'aurait pas attendu jusqu'à présent pour faire connaissance avec notre bétail.

MA FEMME. Pourvu que les enfants soient prudents. Ne serait-il pas plus sage de les rappeler que d'attendre leur retour?

MOI. Je crois que le dernier parti est le plus convenable; car, en agissant d'une manière précipitée, nous courrions risque de les déranger mal à propos.»

Le soir même, ainsi que je l'avais prévu, et une heure plus tôt que la veille, nous aperçûmes un second messager qui alla s'abattre sur le pigeonnier. Ernest se hâta d'y monter, et il nous rapporta le message suivant, dont le laconisme ne me plut pas infiniment.

«La nuit tranquille—La matinée sereine.—Excursion en caïak sur le lac de Waldeck.—Chasse aux cygnes noirs.—Prise d'un héron royal.—La grue et le moenura superba.—Un animal inconnu.—Nous partons pour Prospect-Hill.—Bonne santé.

«Vos affectionnés, Fritz, Jack et Franz.»

Ce billet nous tranquillisa, bien que la plupart de ses articles demeurassent des énigmes pour nous; mais je comptais sur des éclaircissements de vive voix.

Les enfants avaient conçu le projet de lever une carte du lac de Waldeck où seraient marqués les endroits navigables, c'est-à-dire les parties de la rive où l'on pourrait s'embarquer sans courir le risque de demeurer engagé dans le marécage. Pour venir à bout de cette entreprise, Fritz longeait le rivage dans le caïak, tandis que ses frères suivaient la même ligne dans les roseaux, s'approchant du bord toutes les fois que Fritz leur faisait signe avec un long bambou, afin de remarquer la place avec un faisceau de branchages.

Dans son expédition, Fritz, voulant essayer de prendre quelques cygnes vivants, s'arma d'un long bambou muni d'un anneau de laiton à son extrémité. L'entreprise eut un plein succès; car, les animaux l'ayant laissé approcher sans défiance, il eut le bonheur de s'emparer de trois jeunes cygnes de la troupe sans leur arracher une plume. Il ramena sa prise au rivage pour la confier à ses deux frères, qui mirent les captifs hors d'état de s'échapper, en leur attachant les ailes. Quant aux vieux de la troupe, il eût été impossible de les attaquer sans s'exposer à une formidable résistance. Les jeunes prisonniers furent ramenés sans peine à Felsen-Heim, et je leur assignai pour demeure la baie de la Délivrance, après avoir pris la précaution de leur faire couper le bout des ailes.

À peine les captifs étaient-ils en sûreté, que Fritz vit s'élever au-dessus des roseaux un long cou surmonté d'une tête couronnée de plumes brillantes, qu'il ne tarda pas à reconnaître pour appartenir à un héron royal. À l'instant même il lui jeta son lacet, dirigeant en même temps le caïak vers le marécage, pour y trouver un point d'appui contre les efforts désespérés de l'animal. Toutefois la pression du lacet, qui menaçait de lui serrer le cou outre mesure, rendit bientôt l'oiseau si docile, qu'il ne fut pas difficile de s'en emparer et de le mettre hors d'état de nuire. Après cet exploit, Fritz continua de ramer vers une place où il pût commodément opérer son débarquement.

Tandis que la petite troupe était rassemblée autour de son butin, le considérant avec un œil de satisfaction, ils virent tout à coup sortir du marécage un animal de grande taille, qu'une prompte fuite déroba bientôt à leurs regards. D'après leur description, c'était un animal de la grosseur d'un jeune poulain, de couleur brune, et qu'ils auraient pris volontiers pour un rhinocéros s'il avait eu la corne sur le nez. Selon toute apparence, c'était le tapir d'Amérique, animal inoffensif, qui aime le voisinage des grandes rivières.

Jack et Franz, n'ayant pu le suivre dans le taillis où il s'était réfugié, retournèrent à Waldeck avec les prisonniers, tandis que Fritz continua quelques instants une poursuite inutile.

Au moment où les deux enfants approchaient de Waldeck, ils aperçurent une troupe de grues qui vinrent s'abattre au milieu de la rivière. S'armant aussitôt d'arcs, dont Jack s'était muni pour cette expédition, ils se dirigèrent vers les grues, occupées à se régaler de notre grain.

Leurs flèches étaient taillées sur le modèle de celles dont les Groënlandais se servent pour la chasse des oiseaux de mer; seulement, au lieu de pointes, elles étaient garnies de cordelettes enduites de colle à poisson. Lorsque ces flèches atteignaient un oiseau dans son vol, elles demeuraient attachées au plumage, de manière à le priver de l'usage de ses ailes, et l'animal tombait alors vivant entre les mains du chasseur.

À l'aide de cette arme de leur invention, les jeunes archers eurent le bonheur de s'emparer des trois ou quatre plus beaux oiseaux de la troupe. Fritz, au retour de sa chasse merveilleuse, ne put s'empêcher de regarder avec envie la bonne fortune de ses frères. Saisi d'une noble émulation, il sauta sur son fusil, et, l'aigle au poing, il se glissa dans le bois, accompagné des chiens.

Au bout d'un quart d'heure, les chiens firent lever une troupe d'oiseaux de l'espèce des faisans, dont une partie prit son vol vers la plaine, tandis que le reste chercha une retraite dans les branches des arbres voisins. L'aigle fut lancé sur les fuyards, qui cherchèrent dans l'herbe ou dans le taillis un asile contre ses redoutables serres. Un des traînards devint la proie du roi des airs, et un second tomba vivant entre les mains de Fritz. Ce dernier, le plus beau de la troupe, se distinguait des autres par une queue de deux pieds de long, composée de plumes variées. Le reste du plumage, moitié rouge et moitié noir, tenait le milieu entre le faisan et l'oiseau de paradis, et le prisonnier fut reconnu pour lemoenura superbade la Nouvelle-Hollande.

Les chasseurs firent un repas frugal composé de pécari fumé, de cassave et de quelques fruits. Ils avaient aussi une bonne provision de pommes de terre cuites sous la cendre. Quant au pemmikan si laborieusement préparé, il fut reconnu dès les premières bouchées tout à fait indigne de sa réputation, et abandonné aux chiens, qui s'en régalèrent.

Vers le soir, la petite troupe fit une provision de riz pour la journée du lendemain, et un second sac fut rempli de coton qui était demeuré aux arbres. Ils voulaient le porter à Prospect-Hill, où leur intention était de faire une visite pour remettre tout en ordre dans l'habitation.

Fritz n'oublia pas d'emporter quelques noix de coco et une petite provision de vin de palmier, afin de donner une leçon aux singes de Prospect-Hill. Pour obtenir l'un et l'autre, la petite troupe se mit en devoir d'abattre deux palmiers à la manière des Caraïbes.

Au récit de cette conduite barbare, je me récriai sur la folie de sacrifier les fruits de l'avenir à un avantage d'une minute; mais les enfants m'assurèrent qu'ils avaient eu soin d'enfouir au moins huit à dix noix de coco comme compensation pour l'avenir, et je dus me contenter de cette excuse, en ayant soin de recommander que dorénavant on ne s'avisât pas de commettre une pareille déprédation sans mon commandement exprès.

Maintenant je laisse faire à Fritz le récit de la journée suivante, passée à Prospect-Hill, où la petite troupe s'était rendue avant midi.

FRITZ. «À peine arrivés au milieu de la forêt de pins, nous fûmes accueillis par une troupe de singes qui nous accablaient d'une grêle de pommes de sapin plus fatigante que dangereuse.

«Comme l'attaque se prolongeait, nous jugeâmes à propos d'y mettre un terme au moyen de quelques coups de fusil chargés à petit plomb ou à chevrotines. Intimidé par la chute de deux ou trois des plus obstinés tirailleurs, le reste de la troupe quitta les sapins pour se réfugier au sommet des palmiers, qui semblait leur promettre un asile plus sûr.

«La lisière de la forêt, que nous venions enfin d'atteindre, se terminait par un champ de millet sauvage dont les tiges, de huit à dix pieds de haut, portaient un épi de grains rougeâtres ou d'un brun foncé. Je ne vis pas sans étonnement que certaines places étaient dévastées comme si la grêle y eût passé. Je ne tardai pas à m'apercevoir que nous nous trouvions à droite de notre véritable route; il fallut donc appuyer à gauche jusqu'à ce que les hauteurs de Prospect-Hill commençassent à se dessiner à nos regards satisfaits. En arrivant à ce but désiré, notre première précaution fut de décharger le chariot, après quoi nous nous mîmes en devoir de visiter l'habitation, horriblement maltraitée par nos infatigables ennemis les singes.

«Toute l'après-midi fut employée à nettoyer, à balayer et à laver: aussitôt que la cabane eut été rendue habitable pour la nuit, elle reçut nos sacs de coton et nos peaux d'ours. Et, à ce propos, chers parents, voici l'instant de m'excuser relativement aux peaux d'ours, que nous avons emportées sans permission, il est vrai, mais dans la pensée que nous aurions votre compagnie, et que ce serait pour vous une surprise agréable de les trouver le soir toutes prêtes à vous recevoir.

«J'ai encore à demander grâce pour une expérience que je me suis hasardé à faire avec la gomme d'euphorbe, dont j'avais emporté une petite provision sans rien dire. Dans mon indignation contre les singes, j'avais résolu de leur infliger un châtiment exemplaire, et de les attaquer cette fois avec l'arme terrible du poison. Je sentais bien que mon projet pourrait vous déplaire; mais j'avais réfléchi en même temps que, puisqu'on se sert du poison contre les rats et les souris, il devait bien m'être permis d'en faire usage contre cette race malfaisante, afin de l'anéantir, ou du moins de lui ôter l'envie de revenir attaquer nos plantations.

«En conséquence de mon plan, nous nous mîmes en devoir de préparer un certain nombre de cocos et de calebasses, que je fis remplir de lait de chèvre, de vin de palmier et de farine de millet: chaque vase reçut la dose de poison que je crus nécessaire à la réussite de mon projet. Des vases furent ensuite attachés çà et là aux branches des jeunes arbres ou aux troncs abattus, de manière à offrir une proie facile à nos ennemis.

«Ces préparatifs nous avaient occupés jusqu'à la nuit tombante. À l'instant où nos bêtes à cornes venaient de s'étendre sur le sol pour se préparer au repos, nous aperçûmes à l'horizon une lueur subite, semblable à celle que produirait l'incendie d'un vaisseau en pleine mer. Notre curiosité fut si fortement excitée, que nous ne fîmes qu'un saut de la cabane à la pointe la plus élevée du cap de la Déception. À peine avions-nous atteint le sommet, que la flamme s'était élevée sur l'Océan, et nous vîmes le disque de la lune qui montait à l'horizon avec une lenteur majestueuse. On eût dit qu'un pont de feu s'étendait entre les rayons de l'astre nocturne et le rivage de l'Océan, tandis que le murmure mélodieux des flots venait interrompre le calme du soir, et que chaque vague semblait apporter jusqu'à nos pieds le pâle reflet de l'astre silencieux.

«Après le premier moment d'une surprise occasionnée par notre erreur, nous demeurâmes longtemps en contemplation devant cet admirable spectacle de la nature. Un silence solennel enveloppait la terre et l'Océan; tout disposait l'âme à la prière et à la méditation. Tout à coup le repos de l'air fut troublé par les sons les plus étranges qui eussent jamais frappé mon oreille. Des mugissements se firent d'abord entendre à nos pieds, sur la pointe du cap et le long du banc de sable qui s'avance vers la pleine mer. Nous ne tardâmes pas à entendre, à notre droite, les hurlements des chacals, au delà du fleuve et de la grande baie, et nos chiens y répondirent bientôt par des aboiements furieux. Enfin, du côté de l'Écluse, et dans l'éloignement, il s'élevait comme un hennissement prolongé de chevaux, que je reconnus pour le cri de l'hippopotame. Mais ce qui excita notre terreur au plus haut degré, ce fut un long gémissement, que nous ne pûmes hésiter à reconnaître pour le cri de l'éléphant ou le rugissement du lion.

«Nous n'étions rien moins que rassurés, et nous nous hâtâmes de reprendre sans bruit le chemin de Prospect-Hill. Au moment où nous en approchions, il s'éleva un nouveau concert de la forêt voisine. C'étaient des chœurs étranges, interrompus de minute en minute par des pauses solennelles, et reprenant ensuite avec une nouvelle fureur. Il ne me fut pas difficile de reconnaître que la musique partait des gosiers harmonieux de nos amis les singes. Alors j'attachai les chiens devant la porte de la cabane, afin qu'ils ne se jetassent pas sur l'ennemi avant le temps, et de peur que le poison ne leur jouât un mauvais tour, comme aux chats qui avalent des souris tuées avec de l'arsenic.

«La nuit fut loin d'être tranquille, car les singes s'approchèrent plus d'une fois de la cabane, et à chaque instant notre sommeil était troublé par les aboiements de nos fidèles gardiens. Vers le matin, le calme se rétablit peu à peu, et nous permit de jouir de quelques heures d'un sommeil profond. Lorsque mes yeux s'ouvrirent, le soleil était déjà sur l'horizon depuis longtemps. Sans entrer dans le détail du spectacle de désolation qui frappa nos regards, il suffit de dire que mes pièges avaient eu un plein succès. Nous nous hâtâmes aussitôt de faire disparaître les cadavres et les vases funestes. Les premiers furent chargés sur le chariot et jetés à la mer; les seconds furent mis en pièces et les morceaux jetés çà et là, afin de prévenir tout accident fâcheux.

«C'est alors que nous trouvâmes le temps de dépêcher un troisième messager à Felsen-Heim pour vous porter les nouvelles de cette matinée et du jour précédent. C'est Jack qui rédigea la missive, dans le style pompeux et oriental que vous lui connaissez:

«Prospect-Hill, entre la neuvième et la dixième heure du jour.

«Le caravansérail de Prospect-Hill est rétabli dans son ancienne splendeur. Le travail nous a coûté bien des peines, et bien du sang à nos ennemis. Némésis prépara pour la race maudite la coupe empoisonnée, et les flots de l'Océan ont englouti ses débris. Le soleil, à son lever, éclaire notre départ; le soleil, à son coucher, sera témoin de notre arrivée à l'Écluse.—Valete.»

Ici je reprends la parole pour raconter l'effet produit sur nous par cet épître laconique. Nous rîmes de bon cœur de la pompe du style, et, bien que l'allusion à Némésis demeurât une énigme pour nous, toutes nos inquiétudes se trouvèrent calmées par l'annonce du triomphe des voyageurs et de la continuation de leur marche, de sorte que nous attendîmes avec sécurité le retour de la caravane, ou l'arrivée d'un nouveau message.

Mais la face des choses changea complètement quelques heures après par l'arrivée d'un second message, porté sur les ailes du vent. Cette missive inattendue éveillait déjà nos inquiétudes; mais le trouble fut à son comble lorsque nous eûmes lu ce qui suit:

«Le passage de l'Écluse est forcé; tout est détruit jusqu'à Zuckertop; la cabane est renversée, la plantation de cannes est anéantie, et le champ de millet dévoré. Hâtez-vous d'accourir à notre secours. Nous n'osons ni reculer ni avancer, bien que jusqu'à présent nos personnes n'aient couru aucun danger.»

On peut facilement imaginer si ce message me mit sur pied. Sans perdre une minute, je courus seller ma monture, après avoir recommandé à la mère et à Ernest de me suivre le lendemain matin avec le chariot et les provisions nécessaires pour une longue halte. Au bout de deux minutes je courais au galop sur la route de l'Écluse.

Ce train ne pouvait durer toute la route, et de temps en temps il me fallait retenir ma monture, afin de ne pas la mettre sur les dents. Toutefois ma hâte était si grande, que je ne mis pas trois heures et demie à faire une route de cinq à six heures. Aussi arrivai-je près de nos voyageurs plus tôt que je n'étais attendu, et je fus reçu avec un long cri de joie. Mon premier soin avait été de me porter sur le lieu du dommage, et je reconnus avec douleur que le récit des enfants n'avait rien d'exagéré. Les jeunes arbres de notre barricade étaient brisés comme des roseaux, et les troncs qui soutenaient notre hutte d'été n'avaient plus une branche ni une feuille. Dans la forêt de bambous, tous les jeunes rejetons étaient arrachés ou dévorés. Mais nulle part la désolation n'était plus complète que dans la plantation des cannes à sucre, où il ne restait pas une tige debout. Aux traces que les ennemis avaient laissées de leur passage je reconnus que le désordre était dû à une troupe d'éléphants ou d'hippopotames.

Au reste, l'examen le plus attentif ne put me faire découvrir aucune trace de bêtes féroces. Je remarquai seulement quelques empreintes plus petites que les premières dans la direction de l'Écluse au rivage. J'en conclus que c'était la trace de l'hyène tuée par les chasseurs le premier jour de leur expédition.

Nous nous occupâmes sans retard de dresser la tente, et je fis rassembler une grande provision de bois pour les feux de la nuit. Elle ne fut rien moins que tranquille, de notre côté du moins, car Fritz et moi nous passâmes plus de cinq heures à veiller autour de notre foyer. Toutefois aucun ennemi ne se montra, et nous atteignîmes le lever du soleil sans accident.

Vers le milieu du jour, Ernest et sa mère étant arrivés avec le chariot et les provisions, nous commençâmes nos préparatifs pour une halte de quelque durée. Notre premier soin fut d'entreprendre la réparation de toutes les fortifications de l'Écluse. Je m'abstiendrai d'entrer dans les détails de ce travail, qui nous occupa un mois entier.

Cette œuvre pénible fut entremêlée d'occupations moins importantes. La mère avait le département de la volaille et de la cuisine; j'étais chargé de rassembler une provision de terre a porcelaine; Fritz faisait des excursions dans son caïak; Ernest et Jack tentaient quelques promenades peu importantes dans les bois d'alentour; enfin Franz travaillait activement à la peau d'hyène, et il ne tarda pas à me la livrer en état de recevoir sa dernière préparation, travail que j'entrepris avec plaisir pour cet aimable enfant.

Les fortifications de l'Écluse étaient finies, et nous ne songions pas au retour. Il fallut s'occuper maintenant de la construction d'une habitation dans le voisinage. Sur la demande de Fritz, elle fut bâtie à la manière des huttes d'été du Kamtchatka. Nous avions remarqué quatre gros arbres disposés en carré parfait à une distance de douze à treize pieds l'un de l'autre. Je crus les reconnaître pour une espèce de platane, et leur tronc était entouré de vanille grimpante.

Les quatre troncs furent unis, à la hauteur d'environ vingt pieds, par une charpente en bambous. La façade du côté de l'Écluse fut percée de deux étroites fenêtres en forme de meurtrières. Le toit, terminé en pointe, était recouvert d'écorce. L'escalier était une longue poutre avec des entailles de chaque côté, comme on en voit quelquefois dans les navires. Cette poutre, fixée sur une seconde en saillie de la muraille, pouvait s'élever ou s'abaisser à volonté.

Au-dessous de la cabane, les quatre arbres furent encore réunis par une palissade de quatre à cinq pieds de hauteur, de manière à former une espèce de basse-cour où nous pourrions parquer quelques pièces de bétail ou enfermer la volaille.

Enfin l'espace intermédiaire entre la palissade et le plancher de la cabane fut rempli par une espèce de grillage en bambous. Pour compléter l'œuvre, je fis orner l'extérieur de quelques dessins à la chinoise, et comme nous avions laissé debout toutes les branches qu'il avait été possible d'épargner, notre cabinet de verdure ne ressemblait pas mal à un nid d'oiseau caché au milieu du feuillage.

Au reste, notre nouvelle construction nous rendit un service important en recevant les prisonniers ailés, qui commencèrent par s'accommoder fort peu des étroites limites de leur prison, mais auxquels le voisinage de notre demeure eut bientôt fait perdre une partie de leurs habitudes sauvages.

Les excursions de nos jeunes chasseurs dans les environs nous procuraient de temps en temps quelques nouvelles découvertes. Un jour, Fritz rapporta des bords du fleuve quelques fruits qu'il prenait pour une espèce de concombre, mais dont le goût étrange déconcerta toutes ses connaissances en botanique. Je ne tardai pas à reconnaître dans les plus gros de ces fruits le précieux cacao, et dans les plus petits, la banane, si utile et même si indispensable dans bien des contrées. Au premier abord, ces précieuses productions flattèrent peu notre goût; car le cacao possède une saveur si amère, que nous fûmes presque tentés de le jeter. Les bananes, malgré leur fadeur, nous parurent plus savoureuses.

«Voici quelque chose de singulier! m'écriai-je après cette expérience, et je ne sais s'il faut s'en prendre à l'excessive délicatesse de notre goût si nous ne prisons pas mieux ces fruits, si estimés. Dans les colonies françaises, la bouillie de cacao passe pour un mets très-recherché, lorsqu'elle est mélangée de sirop et de fleur d'oranger. Quant à l'amande, qui nous paraît si amère, c'est elle qui, séchée, épluchée, rôtie et pilée, forme la base de ce chocolat que nous aimons tant. Il en est de même des bananes, qui sont des fruits d'une délicatesse exquise. Il est vrai qu'on ne les mange qu'épluchées et rôties, ce qui leur donne un goût analogue à celui de l'artichaut.

—Il me parait prudent, dit alors ma femme, de prendre les deux fruits sous ma garde spéciale, afin de leur faire subir la préparation convenable, et d'en placer les semences dans mon jardin.

—Pour aujourd'hui la chose est impossible, lui répondis-je, car les fèves de cacao ont besoin d'être mises en terre immédiatement après leur séparation du fruit; quant aux bananes, elles se reproduisent par boutures. Avant notre départ, Fritz aura soin d'aller cueillir quelques amandes fraîches et un certain nombre de rejetons qui répondront parfaitement à ton désir.»

La veille du départ, Fritz reçut la commission de rapporter à sa mère les deux articles en question, et de s'emparer en même temps d'un certain nombre d'échantillons des autres productions du rivage. Après avoir pris congé de nous, il monta sur son caïak, traînant à sa remorque un léger radeau de bambous, plus propre encore à la nature de son entreprise. Le radeau était construit dans le genre de ceux qui sont en usage chez quelques peuplades de la Californie.

Le soir, j'eus lieu de constater l'avantage de cette invention; car Fritz ramena le radeau si chargé, qu'il plongeait à demi dans l'eau, laissant sa cargaison flotter à la surface.

Les trois enfants furent bientôt sur le rivage, et chacun prit joyeusement sa part des trésors que ramenait la flotte. Ernest et Franz rapportèrent leurs fardeaux à la cabane, tandis que Fritz chargeait sur les épaules de Jack un grand sac tout dégouttant d'eau, et dans lequel se faisait entendre un étrange tumulte. Jack commença par s'enfoncer derrière un buisson qui le dérobait à mes regards, puis il entr'ouvrit le sac avec curiosité, de manière à pouvoir jeter un coup d'œil dans l'intérieur; mais il le referma aussitôt avec un cri d'effroi.

«Oh! oh! s'écria-t-il, voici d'étranges hôtes. Grand merci, mon cher frère, d'avoir songé à ma commission!»

En achevant ces mots, Jack déposa le sac avec précaution dans un lieu caché, en ayant soin que la partie inférieure demeurât plongée dans l'eau, et il le reprit avec tant de mystère au moment du départ, que nous ne fûmes informés que plusieurs heures après des étranges motifs de sa conduite.

Fritz sauta à terre le dernier avec un grand oiseau auquel il avait lié les ailes et les pattes, et il vint nous montrer sa capture avec un sourire de triomphe. Je ne tardai pas à reconnaître dans cet oiseau la poule sultane de Buffon. Cet animal, de l'espèce des poules d'eau, a les jambes et les cuisses d'un beau rouge, la plus grande partie du corps d'un violet éclatant, le dos vert foncé, et le cou brun clair. Ses habitudes sont d'une telle douceur, qu'il est facile de l'apprivoiser. Ma femme avait bonne envie de se plaindre de l'accroissement continuel de sa basse-cour; mais la beauté du nouveau venu la désarma, et elle ne put s'empêcher de la recevoir avec plaisir parmi les animaux confiés à sa garde.

Fritz nous fit alors le récit de son expédition le long du fleuve, décrivant pompeusement la fécondité de ses rives jusqu'à la naissance des montagnes voisines, et la majesté des épaisses forêts qu'il traversait dans son cours. Le ramage des oiseaux qui peuplaient les arbres du rivage avait failli le rendre sourd. Toutefois il avait remonté le fleuve jusqu'au delà de l'étang du Buffle, où il avait fait sa précieuse capture. À sa droite s'élevait une magnifique forêt de mimosas, où il avait aperçu quelques troupes d'éléphants, qui tantôt brisaient de jeunes arbres, tantôt se plongeaient dans les eaux du lac pour y chercher un asile contre les brûlants rayons du soleil. Quant au matelot et à son frêle esquif, ils ne l'avaient pas aperçu, selon toute apparence. Dans un autre endroit, ses regards avaient été frappés de l'apparition de deux belles panthères qui venaient se désaltérer dans les eaux profondes du fleuve.

«Pendant un instant, ajouta Fritz, j'éprouvai le plus violent désir d'essayer mon adresse sur cette magnifique proie; mais, en y réfléchissant, l'entreprise me parut trop dangereuse, et une inquiétude si vive finit par s'emparer de moi, que je ne songeai bientôt plus qu'à une retraite précipitée. Au même instant un argument de nouvelle espèce vint fortifier ma résolution. En effet, à environ deux portées de fusil devant moi, j'aperçus dans le fleuve un bouillonnement qui semblait annoncer la présence de quelque source souterraine. Un instant après, je vis s'élever au-dessus de l'eau, avec un mouvement lent, mais terrible, un animal monstrueux d'un brun foncé, qui me montra une rangée de dents formidables en faisant entendre un sourd mugissement dont je tremble encore. Je vous réponds que je ne me sentis nulle envie de l'attendre, et je regagnai le courant avec la rapidité d'une flèche. Mes deux rames avaient une telle activité, que la sueur me ruisselait sur tout le corps: je n'osai me retourner que lorsque je me crus hors de la portée du terrible animal. J'allai alors reprendre mon radeau, que j'avais attaché dans un enfoncement du rivage en partant pour remonter le courant, et je suis accouru ici par le plus court chemin, après avoir craint un instant de prendre une leçon d'histoire naturelle un peu trop complète, car je n'avais pas même un de nos chiens auprès de moi dans cette terrible rencontre.»

Tel fut en abrégé le récit de l'expédition de Fritz, et il nous donna à penser le reste du jour en nous apportant la certitude du voisinage d'ennemis formidables et nombreux; car dans le monstre du fleuve il était facile de reconnaître l'hippopotame. Toutefois je trouvai une consolation dans les précieuses découvertes qui avaient signalé cette dernière expédition, et surtout dans la riche collection de plantes que notre voyageur avait rapportée comme échantillon de la fertilité de ces rivages inconnus.

La journée que Fritz employa pour son expédition n'était pas demeurée inactive pour le reste de la famille. Nous avions fait tous nos préparatifs pour le départ du lendemain matin, ne laissant dehors que ce qui nous était indispensable pour la nuit et le repas du soir. Fritz proposa de retourner par eau avec son caïak, en doublant le cap de l'Espoir-Trompé et en suivant le rivage jusqu'à Felsen-Heim. Je lui accordai d'autant plus volontiers sa demande, qu'il s'était montré expert dans la navigation, et que je tenais beaucoup à fixer mes idées sur la possibilité d'établir un petit port au cap de l'Espoir-Trompé.

Le lendemain matin éclaira notre double départ; Fritz prit son chemin par eau, et nous par terre. Le hardi navigateur trouva la partie orientale du cap hérissée de rochers sauvages dont les profondeurs servaient de retraite à un peuple innombrable d'oiseaux de mer et d'oiseaux de proie. Au reste, les fentes des rochers, depuis la mer jusqu'au rivage, étaient couverts d'une forêt d'arbrisseaux odorants dont le parfum embaumait l'air. Les fleurs étaient petites et d'un blanc tirant sur le rosé, les feuilles en forme de cœur, et la tige hérissée d'épines. La partie sud du cap présentait un aspect tout aussi sauvage; seulement les masses de rochers offraient moins d'aspérités et d'excavations: toutefois il restait encore assez de place pour donner naissance à une forêt d'arbustes d'une espèce inconnue. Les fleurs en étaient blanches également, mais les feuilles plus frêles et plus allongées, presque semblables à celles de certaines espèces de cerisiers. Leur parfum, sans être bien prononcé, ne laissait pas d'être agréable.

Fritz avait eu soin de rapporter un rameau de chaque espèce, et, après quelques recherches, je n'hésitai pas à reconnaître dans le premier l'arbuste appelé câprier. La seconde me parut être une des deux espèces de l'arbre à thé, et cette présomption fut accueillie par la mère avec une satisfaction peu commune.

Jack, qui nous avait précédés d'une heure à Felsen-Heim, était venu heureusement à bout de baisser le pont-levis, et, toujours monté sur son autruche, il avait continué sa route jusqu'à l'étang aux Canards, où il avait déposé le sac mystérieux, la partie inférieure plongeant dans l'eau, selon les instructions formelles de son frère. Quant à Fritz, sa visite au cap le mit en retard d'une grande heure.

Le reste de la famille, ayant continué sa route sans aventure, ne tarda pas à arriver aux portes de Felsen-Heim. Nous nous hâtâmes de déballer tous nos trésors. Le grand nombre de nos volailles me donnait de sérieuses inquiétudes; car il était à craindre que, durant les absences répétées de la famille, il ne devînt funeste à nos récoltes. En conséquence, j'ordonnai un partage prudent. La moitié de la basse-cour, et entre autres les nouveaux venus, comme les grues et les poules du Canada, reçurent pour demeure les deux îles voisines de notre habitation. Les cygnes noirs, la poule sultane et le héron royal, avec le reste de la volaille, furent placés près de nous dans l'étang aux Canards, et habitués à notre voisinage par de légères friandises. Nos vieilles outardes conservèrent le privilège de demeurer dans les alentours de la maison, et d'assister au repas de la famille toutes les fois qu'elle le prenait en plein air. Ces sages dispositions m'occupèrent environ deux heures, durant lesquelles la cuisinière nous prépara le repas, et qui donnèrent à Fritz le temps d'arriver à Felsen-Heim.

Vers le soir, tandis qu'assis tranquillement à la porte de notre demeure, nous écoutions le récit de l'expédition maritime de notre grand navigateur, nous entendîmes du côté de l'étang aux Canards un long et sauvage hurlement assez semblable au roulement éloigné du tonnerre, ou aux mugissements de deux taureaux en fureur. Nos chiens se dressèrent avec effroi, et nos deux dogues, à la chaîne dans ce moment, unirent bientôt leurs voix à ce redoutable concert.

Je sautai à l'instant hors de ma place, en ordonnant à Jack de courir me chercher mon fusil. Ma femme, Ernest et Franz manifestèrent la terreur la plus vive, tandis que Fritz, ordinairement si prompt à courir aux armes, restait paisiblement appuyé à une des colonnes de la galerie, avec un imperceptible sourire. Son attitude ne contribua pas peu à calmer mes craintes, et je me rassis en disant: «C'est peut-être le cri d'un butor ou d'un des cochons du marécage, que l'écho renvoie si terrible à nos oreilles. Il est donc prudent de ne rien précipiter.

—Peut-être bien aussi, reprit Fritz, est-ce une sérénade de grenouilles géantes de maître Jack, qui porte au Cap le nom d'opplaser, si j'ai bonne mémoire, et qui ont la réputation de posséder une voix respectable.

—Ah! ah! répondis-je, c'est un tour de notre héros. Voilà donc le motif de sa contenance mystérieuse durant le chemin et de son empressement à nous prévenir à Felsen-Heim! Il va se trouver un peu déconcerté de voir son espièglerie si mal réussir. Que tout le monde prenne un air de profonde terreur lorsqu'on le verra s'approcher.»

On ne se le fit pas répéter deux fois, et ma petite comédie eut tout le succès désiré. Chacun courut aux armes, tandis que Fritz, les yeux hagards et la démarche tremblante, s'écriait du plus loin qu'il aperçut son frère: «Je l'ai vu enfin, le gaillard!—Quoi? qui? demanda Jack.—Un magnifique couguar, lui répondit son frère. Quel hurlement il a poussé en faisant son terrible bond!—Où donc cela? reprit Jack à voix basse.—Dans l'étang aux Canards, continua Fritz, mais il a pris la fuite en apercevant les chiens, et je le crois maintenant caché dans les marécages.

—Voulez-vous aller l'attaquer maintenant? demanda Jack.

—Sans doute, répondis-je à mon tour, sa peau nous fera une couverture, et comme je remarque avec plaisir que tu as pris une arme pour toi, tu vas nous accompagner à l'étang.

—Il paraît, se dit maître Jack à lui-même que je n'étais pas aussi sûr de mon fait que je l'avais cru d'abord.

—Alerte! m'écriai-je; Fritz et Jack vont conduire les chiens à l'ennemi; Franz et moi nous formerons le corps de bataille, et l'arrière-garde se composera d'Ernest et de sa mère.»

Jack, entièrement déconcerté, se glissa du côté de son frère Ernest, et lui demanda d'une voix tremblante: «Qu'est-ce que c'est que le couguar?

—C'est le tigre d'Amérique, appeléFelis concolor, animal....

—En voilà bien assez, s'écria le pauvre Jack, je ne reste pas une minute de plus.»

À ces mots, il prit la fuite avec une telle rapidité, que la poussière volait par tourbillons sous ses pas. Fritz eut beau le rappeler, quoique étouffant de rire, notre héros ne se tourna pas même avant d'avoir atteint la porte de notre habitation. Au bout de quelques minutes nous vîmes sa tête apparaître à une des fenêtres de la galerie qu'il avait choisie comme poste d'observation. Alors nous donnâmes carrière à notre gaieté, plaisantant sans pitié le pauvre garçon de s'être laissé prendre ainsi au piège qu'il nous avait préparé.

Nous entendîmes quelque temps encore le bruyant concert des nouveaux hôtes de l'étang, dont la nature n'était plus douteuse depuis que Fritz nous avait raconté qu'ayant rapporté de sa dernière expédition deux grenouilles géantes, il les avait abandonnées à son frère, sur le vif désir que celui-ci en témoigna.

Ernest me demanda si la grenouille géante et l'opplaser nommé par Fritz ne font qu'une seule et même espèce.

Après avoir réfléchi quelques instants, je lui répondis que la première espèce est originaire d'Amérique, où elle atteint souvent la grosseur d'un lapin; tandis que la seconde habite le Cap, où pendant les chaleurs elle fait entendre tout le jour, et souvent toute la nuit, son cri aigu et prolongé; mais que je ne pouvais me rappeler si l'animal en question est une véritable grenouille, ou bien une espèce de cigale. J'ajoutai, en terminant, que le voisinage de pareils musiciens était fort peu de mon goût, attendu que la curiosité du premier moment ne tarderait pas à se changer en fatigue et en ennui; mais que, du reste, on pouvait les laisser en repos, parce que je comptais sur le héron pour leur imposer bientôt un silence éternel.

Quelques jours après notre retour, lorsque nous fûmes un peu débarrassés des occupations qu'avait entraînées notre dernier voyage, la bonne mère me pressa de tourner notre activité vers le vieux palais d'été de Falken-Horst, afin de ne pas le laisser tomber en ruines avant qu'il fût achevé. Je souscrivis d'autant plus volontiers à sa demande, que je pensai qu'il nous serait avantageux d'entretenir les deux habitations dans une égale prospérité. Toute la famille se mit donc en route pour Falken-Horst. Toutefois je dus accorder aux enfants la permission pour deux d'entre eux de s'occuper de la construction d'un lèche-sel. Il fut bientôt achevé, et nous procura l'avantage de passer en revue sans être aperçus les habitants des forêts qui venaient le visiter, et de choisir parmi eux ceux que nous voudrions chasser.

À Falken-Horst, les constructions ne marchèrent pas moins rapidement, eu égard à la faiblesse de nos ressources. Les souches inférieures, dépouillées de leurs branches, furent recouvertes d'une couche de terre battue en forme de terrasse, et revêtues ensuite d'une couche de goudron et de poix résine. La partie supérieure de notre construction fut revêtue d'une muraille d'écorce avec une petite galerie des deux côtés. Les deux faces demeurées ouvertes étaient garnies de treillages; de sorte que ce nid sauvage devint une habitation commode et agréable à l'œil.

À ces embellissements se joignit l'exécution d'une pensée que Fritz ne se lassait pas de remettre sur le tapis, et qui n'était pas à négliger pour la sûreté de la colonie. Il s'agissait de la construction d'un corps de garde et de l'établissement d'une batterie formidable composée d'une pièce de quatre sur la pointe la plus élevée de l'île aux Requins. Il m'en coûta bien des peines et des efforts d'imagination pour amener la pièce de canon à la place qu'elle devait occuper. J'en vins à bout au moyen d'un ingénieux cabestan de mon invention. Enfin la batterie fut élevée, et la bouche de canon tournée du côté de la pleine mer. Un corps de garde de planches et de bambous, d'une construction légère, occupait les derrières de la batterie. À une distance de quelques pas s'élevait un mât garni d'un cordage destiné à hisser un pavillon qui devait être blanc dans les circonstances ordinaires, ou rouge en cas d'apparitions suspectes ou de tentatives hostiles.

Pour célébrer l'achèvement de cette laborieuse entreprise, qui nous avait coûté deux mois de travail, le pavillon fut hissé au haut du mât en grande cérémonie, et nous saluâmes son apparition de six coups de canon, qui retentirent de rocher en rocher jusqu'aux portes de Felsen-Heim.


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