Nous continuions à faire de l'arrangement de la grotte notre travail habituel; et, quoique nos progrès fussent assez lents, j'espérais cependant que nous y serions établis avant la saison pluvieuse.
J'avais cru découvrir dans la grotte du spath gypseux, et je me proposai d'en recueillir le plus possible; mais, comme la grotte me paraissait assez grande, je cherchai seulement un endroit que je pusse faire sauter. J'y réussis, et je fis porter à notre cuisine les morceaux; je les faisais rougir, et, lorsqu'ils étaient calcinés et refroidis, on les réduisait en poudre avec la plus grande facilité: j'en remplis plusieurs tonnes; j'avais trouvé le plâtre.
Le premier emploi de mon plâtre fut de l'appliquer en couche sur quatre de nos tonnes de harengs, afin de les rendre plus impénétrables à l'air. Je destinais les poissons des quatre autres à être fumés et séchés. À cet effet nous disposâmes dans un coin écarté une hutte à la manière des pêcheurs hollandais et américains, composée de roseaux et de branches, au milieu desquelles nous plaçâmes à une certaine hauteur une espèce de gril sur lequel les harengs furent déposés; nous allumâmes en dessous de la mousse et des rameaux frais qui donnèrent une forte fumée; et nous obtînmes des harengs d'un jaune d'or brillant et fort appétissants. Nous les serrâmes dans des sacs pendus le long des parois.
Environ un mois après cette pêche, nous eûmes une autre visite qui ne fut pas moins profitable. La baie du Salut et les rivages voisins se trouvèrent pleins d'une grande quantité de gros poissons qui s'efforçaient de pénétrer dans l'intérieur du ruisseau pour y déposer leurs œufs.
Jack fut le premier à s'apercevoir de leur arrivée, et vint m'en avertir. Nous courûmes tous au rivage, et nous vîmes, en effet, une grande quantité de gros et beaux poissons qui s'efforçaient de remonter le courant du ruisseau. Il y en avait déjà plusieurs, qui me parurent avoir de sept à huit pieds de long, et qu'à leur museau pointu je pris pour des esturgeons; les autres étaient des saumons. Pendant que je cherchais les moyens d'attraper ces poissons, Jack courut à la caverne, et revint bientôt avec un arc, des flèches et un paquet de ficelle. Il attacha un bout de la ficelle à une des flèches et laissa le paquet à terre, chargé de grosses pierres; puis, visant le plus gros des saumons, il la lui décocha: le coup atteignit son but. Nous courûmes à la ficelle; mais le saumon se débattait tellement, que si Fritz et Ernest n'étaient pas venus en ce moment nous rejoindre, la ficelle aurait cassé. Avec leur aide, nous amenâmes le poisson à terre, où il fut tué. Ce début excita notre émulation; armés, moi d'un trident, Fritz de son harpon, Ernest d'une forte ligne, et Jack de ses flèches, nous commençâmes une pêche qui eut pour résultat deux gros saumons, deux plus petits, et un immense esturgeon long de plus de dix pieds.
Tous nos poissons furent bien nettoyés, et nous recueillîmes plus de trente livres d'œufs, que je destinai à faire du caviar. Pour cela je les mis dans une calebasse percée de petits trous, et je les y soumis à une forte pression; lorsque l'eau fut écoulée, ils en sortirent en masse solide comme du fromage, que nous portâmes dans la hutte à fumer. Avec les vessies je fis ensuite une colle qui me parut si transparente, que j'eus l'idée d'en faire des carreaux de vitre.
Je proposai alors à mes enfants d'entreprendre une excursion lointaine, d'aller visiter en passant nos plantations et les champs ensemencés, par ma femme, de graines européennes. Nous voulions, avant les pluies, faire une bonne provision de baies à cire, de gomme élastique et de calebasses. Notre jardin de Zelt-Heim était dans l'état le plus florissant, et nous y avions toutes sortes de légumes d'un goût excellent, qui fleurissaient et mûrissaient successivement. Nous avions aussi des concombres et des melons délicieux. Nous moissonnâmes une immense quantité de blé de Turquie, dont les épis étaient longs d'un pied. La canne à sucre avait prospéré ainsi que les ananas.
Cette prospérité, dans notre voisinage, nous donna les plus belles espérances pour les autres plantations, et nous partîmes tous un matin de Zelt-Heim.
Nous allâmes d'abord visiter le champ planté près de Falken-Horst; les grains avaient levé parfaitement, et nous récoltâmes de l'orge, du froment, du seigle, de l'avoine, des pois, du millet, des lentilles, en petite quantité, il est vrai, mais assez pour les semailles de l'année suivante. La moisson la plus considérable fut celle de maïs, auquel ce terrain paraissait surtout convenir. Au moment où nous approchâmes de la partie où il croissait, une douzaine au moins de grosses outardes prirent la fuite à grand bruit; nos chiens s'élancèrent alors dans les épis, et firent lever un essaim immense d'oiseaux de toute grosseur et de toute espèce.
Nous fûmes tellement troublés par ces surprises, qu'aucun de nous ne pensa à se servir de son fusil. Fritz, le premier, revint à lui, et déchaperonnant son aigle, qu'il portait avec lui, il le lança sur les poules outardes qui s'envolaient. L'aigle prit rapidement son vol; et Fritz, sautant sur l'onagre, s'élança à sa suite. L'aigle, s'élevant droit dans les cieux, parvint enfin au-dessus des outardes; puis, se balançant un moment, il se laissa tout à coup tomber avec la rapidité de l'éclair sur l'une d'elles, qu'il saisit et retint sous ses redoutables serres, jusqu'à ce que Fritz, arrivant au galop, l'eût délivrée. Nous accourûmes tous vers lui. Jack resta seul dans le champ, pour essayer l'adresse de son chacal, qui justifia les efforts de son jeune maître, car il lui attrapa une douzaine de cailles avant mon retour. Nous examinâmes l'outarde, qui n'était que légèrement blessée, et nous nous hâtâmes d'arriver à Falken-Horst, car nous étions affamés. La bonne mère, qui l'était autant que nous, s'occupa cependant à nous donner une boisson de sa façon. Elle écrasa des grains de maïs; puis, les pressant dans un linge, elle obtint une liqueur blanchâtre qui, mélangée au jus de nos canes à sucre, nous procura un breuvage agréable et rafraîchissant.
Cependant j'avais pansé notre outarde, qui était un coq, et je l'attachai par la jambe dans le poulailler, à côté de la femelle. Les cailles plumées et mises à la broche nous fournirent un excellent repas. Je résolus alors de former une colonie de la plupart de nos animaux, dont le nombre était assez considérable, de telle sorte que nous n'eussions plus l'embarras de les nourrir, et que cependant nous pussions les retrouver au besoin.
Le lendemain donc, ayant pris quelques poules et plusieurs coqs, quatre jeunes porcs, deux paires de brebis, deux chèvres, et un bouc, et les ayant attachés sur le char attelé de l'âne, de la vache et du buffle, nous quittâmes Falken-Horst.
Nous prîmes cette fois une nouvelle direction entre les rochers et le rivage, afin de connaître la contrée qui s'étendait depuis Falken-Horst jusqu'au promontoire de l'Espoir-Trompé. D'abord nous eûmes assez de peine à franchir les hautes herbes et à nous tirer des lianes et des broussailles qui retardaient encore notre course. Après une heure de marche assez pénible, nous sortions d'un petit bois, lorsqu'il se présenta devant nous une plaine dont les buissons semblaient de loin couverts de flocons de neige. Le petit Franz les aperçut le premier du char où nous l'avions fait monter, «Maman, s'écria-t-il, de la neige! de la neige! que j'aille en faire des boules! laissez-moi descendre.»
Nous ne pûmes nous empêcher de rire à l'idée de la neige par la chaleur qui nous accablait; mais nous ne pouvions imaginer ce que pouvaient être ces flocons blancs. Fritz, qui galopait en avant sur l'onagre, vint bientôt nous en apporter et nous montra du très-beau coton. La joie que causa cette découverte fut fort vive. Le petit Franz regrettait bien un peu ses boules de neige; mais il se consola en nous aidant à en ramasser des paquets, et ma femme remplit ses poches de graines pour les semer près de Zelt-Heim.
Après quelques moments, j'ordonnai le départ; je me dirigeai vers une pointe qui menait au bois des Calebassiers, et qui, étant assez élevée, me promettait une très-belle vue sur toute la contrée. J'avais envie d'établir notre colonie dans le voisinage de la plaine des cotonniers et des arbres à courges, où je trouvais tous mes ustensiles de ménage. Je me faisais d'avance une idée charmante d'avoir dans ce beau site tous mes colons européens, et d'établir là une métairie sous la sauvegarde de la Providence.
Nous dirigeâmes donc notre course à travers le champ de coton, et nous arrivâmes en moins d'un quart d'heure sur cette hauteur, que je trouvai très-favorable à mon dessein. Derrière nous la forêt s'élevait et garantissait du vent du nord; au-devant elle se perdait insensiblement dans une plaine couverte d'une herbe épaisse et arrosée par un limpide ruisseau, ce qui était pour nos bêtes et pour nous un avantage inappréciable.
Chacun approuva ma proposition de former là un petit établissement; et tandis que le dîner se préparait, je parcourus les environs, afin de chercher des arbres assez bien placés pour former les piliers de ma métairie; j'eus le bonheur de trouver ce qu'il me fallait à une ou deux portées de fusil environ de l'endroit où nous étions arrêtés. Plein de joie et d'espérance, je rejoignis mes enfants, qui travaillaient près de leur mère; et après le repas, nous nous préparâmes par le repos à entreprendre dès le matin la construction de notre métairie.
Les arbres que j'avais choisis pour la construction de la métairie étaient plantés de manière à former un parallélogramme d'environ vingt-quatre pieds sur seize, et dont le grand côté faisait face à la mer. Comme je voulais avoir deux étages à cette habitation, je pratiquai dans ces arbres de profondes mortaises à dix pieds du sol. J'y introduisis transversalement de fortes poutres qui me donnèrent une charpente solide, et je répétai la même construction, à une hauteur un peu moindre que la première, au-dessus de ce plancher. Je fis ensuite un toit; je le recouvris de morceaux d'écorce, que je disposai comme des tuiles, et que je fixai à l'aide d'épines d'acacia, car les clous nous étaient trop précieux pour qu'on les prodiguât. L'arbre qui porte ces épines les donne toujours réunies deux à deux, et elles sont si fortes et si solides qu'on en pourrait faire une arme dangereuse. Nous enlevions indifféremment pour notre construction l'écorce de tous les arbres qui nous environnaient, et avant de la mettre en usage nous la faisions sécher au soleil, en ayant soin de la charger de pierres pour l'empêcher de se tourner en rouleaux. Franz, qui aidait sa mère à faire la cuisine, venait ramasser tous nos copeaux et les emportait pour alimenter le feu; nous sentîmes soudain se détacher une forte odeur résineuse. Je quittai à l'instant mon travail et courus examiner avec attention les écorces: je reconnus le térébinthe. Ma joie fut grande; car je savais que la térébenthine mêlée à l'huile fournit un excellent goudron. Mais nos trouvailles ne devaient pas se borner là, et j'entendis bientôt Jack crier: «Mon père! mon père! voilà une écorce dont nos chèvres se régalent; je crois que c'est de la cannelle.» Tous en voulurent goûter, et nous nous convainquîmes avec plaisir qu'il ne se trompait pas. Néanmoins cette seconde découverte ne me parut pas d'une utilité aussi grande que la première, car notre cuisine seule pouvait en profiter. Cependant ma femme annonça le dîner, et à peine avions-nous goûté les premiers morceaux, que la conversation s'établit.
ERNEST. «Pourquoi donc, mon père, avez-vous témoigné tant de joie à la découverte du térébinthe? Quel en est donc l'usage?
MOI. On en extrait, mon enfant, une huile appelée térébenthine, dont les arts font un grand usage. Elle sert à faire un excellent vernis; réduite en masse solide, elle constitue ce qu'on appelle de la colophane, et, mêlée à l'huile, elle produit un goudron solide: ainsi tu vois que j'ai eu sujet de me réjouir de ce nouveau bienfait de la Providence.
JACK. Mais la cannelle, mon père, la cannelle?
MOI. Elle ne peut guère servir qu'à satisfaire la sensualité de petits gourmands comme toi. Seulement, si jamais nous trouvons occasion de faire le commerce avec l'Europe, nous en tirerons un bon parti, car cette écorce est fort estimée des Européens. Savez-vous comment on s'y prend pour lui conserver son parfum pendant les plus longues traversées? On réunit plusieurs brins d'écorce en petits paquets bien solides, qu'on coud d'abord soigneusement dans des sacs de coton; ces sacs de coton sont recouverts de roseaux, et le tout est revêtu d'une peau de buffle. De cette manière, la cannelle arrive sans avarie et avec toute sa saveur.»
Le dîner s'écoula au milieu de ces conversations, et nous nous remîmes sur-le-champ à notre construction, qui nous prit la plus grande partie de notre temps, et à l'achèvement de laquelle nous nous employâmes avec zèle. Nous tressâmes les parois de notre cabane avec des lianes et autres plantes de même espèce, mais que nous serrâmes le plus qu'il nous fut possible, afin de leur donner plus de solidité, jusqu'à la hauteur de cinq pieds environ au-dessus du sol. Le reste de la construction fut rempli par un grillage bien moins serré, qui laissait passer l'air et le vent, et nous permettait même au besoin de voir au dehors. Nous laissâmes pour porte une ouverture naturelle dans le côté qui regardait la mer. Quant à l'intérieur, voici quelles furent nos dispositions: une séparation atteignant la moitié de l'élévation des murs le divisa en deux compartiments: l'un, plus grand, comprenant la porte d'entrée pour nos bêtes; le second, plus étroit, pour nous abriter, s'il nous prenait fantaisie de venir passer une couple de jours en cet endroit. Dans l'enclos destiné à nos bêtes nous réservâmes pour nos poules un coin que nous entourâmes de palissades assez élevées pour qu'elles seules pussent les franchir. Nous remplîmes ensuite les deux compartiments de fourrages, et la porte de communication de la bergerie à notre chambre devait être fermée pendant notre absence. Enfin, pour terminer, nous établîmes deux bancs de chaque côté de la porte, afin de pouvoir nous y reposer en goûtant la fraîcheur de l'ombrage. Dans notre chambre, nous fîmes en outre une espèce de claie, élevée d'environ deux pieds au-dessus du sol, et destinée à recevoir nos matelas et à nous servir de lit. Nous remîmes à un autre temps d'enduire nos murailles d'argile et de plâtre; il nous suffisait pour le présent d'avoir donné à nos bêtes un abri provisoire. Afin de les habituer à s'y retirer le soir en rentrant du pâturage, nous avions eu soin de préparer une bonne litière, et de mêler du sel à leur nourriture habituelle.
J'avais cru que tous ces travaux seraient terminés en trois à quatre jours; mais ils nous en prirent plus de huit; de sorte que nous touchions à la fin des provisions que nous avions apportées. Je ne songeais pas encore au retour, parce que je voulais établir une autre métairie dans le voisinage du promontoire de l'Espoir-Trompé.
Après bien des réflexions, je me décidai à envoyer Jack et Fritz à Falken-Horst, pour y prendre des jambons, du fromage, des poissons, et en même temps renouveler la nourriture des animaux que nous avions laissés.
Je leur fis emmener l'âne avec eux, pour porter les provisions au retour; et ils partirent au galop, caressant l'échine du baudet de bons coups de fouet pour hâter sa marche. Au reste, il faut lui rendre la justice que son allure était devenue bien supérieure à celle des animaux de son espèce dans nos contrées. Pendant l'absence de nos deux fourriers, je résolus de faire un tour dans les environs avec Ernest, pour tâcher de ramasser quelques pommes de terre ou quelques noix de coco.
Nous nous dirigeâmes vers un petit ruisseau que nous avions remarqué dans le voisinage, près de la muraille de rochers, et qui nous conduisit dans un chemin que nous reconnûmes bientôt pour l'avoir parcouru une fois; mais, en le remontant quelque temps, nous ne tardâmes pas à arriver à un grand marais terminé par un tout petit lac d'un aspect agréable. En approchant, je reconnus avec joie que ses rives étaient bordées de riz sauvage, partie encore vert, partie en maturité; nous fûmes singulièrement étonnés de voir s'envoler une foule innombrable de petits oiseaux que nous ne pûmes reconnaître. Nous lâchâmes quelques coups de fusil sur les retardataires, et Ernest déploya en ce moment une adresse et un sang-froid dont je fus surpris; mais notre chasse eût été perdue sans le chacal de Jack, qui nous avait accompagnés; il courut chercher les morts dans le marais, et nous les apporta.
Le singe Knips nous avait suivis; nous le vîmes soudain s'élancer dans l'herbe, l'écarter des deux mains, et porter à sa bouche quelque chose qu'il croquait avec une grande avidité. Nous courûmes à lui, et nous reconnûmes avec bien de la joie que c'étaient des fraises.
Cette fois les hommes ne rougirent pas d'imiter le singe. Nous nous jetâmes à terre à côté de lui, et nous nous rassasiâmes à loisir de ce fruit délicieux, dont le parfum nous rappelait celui de l'ananas. Nous pensâmes alors à nos gens, et nous remplîmes de fraises la hotte de Knips, en ayant soin de la couvrir de feuilles et de les bien attacher, de peur qu'il ne lui prît envie de piller les fruits.
Nous nous levâmes ensuite pour partir, et j'eus soin d'emporter un échantillon de riz, afin de faire partager à ma femme le bonheur de cette précieuse découverte, et de me confirmer moi-même dans l'opinion que c'était bien du riz, et non pas une autre plante. Tout en marchant, nous arrivâmes bientôt à l'endroit où le marais formait le petit lac dont la vue nous avait paru si agréable de loin. Les bords étaient semés de roseaux épais, et l'onde bleue et limpide était sillonnée par de magnifiques cygnes qui nageaient majestueusement, et qui ne s'effrayèrent pas de notre approche. Ce spectacle était si doux et si agréable, que toute notre passion de destruction s'assoupit, et je ne formai d'autre projet que de m'emparer de deux petits cygnes vivants pour les naturaliser près de nous. Au même instant je vis voltiger dans les roseaux, ou bien glisser à la surface des eaux, une multitude infinie d'oiseaux d'espèces les plus variées et fort beaux.
Notre compagne Bill ne fut pas aussi généreuse que nous; s'élançant tout à coup dans l'eau, elle rapporta quelques moments après un animal qui nageait à fleur d'eau. Quelle singulière bête c'était! Elle ressemblait à une loutre: ses quatre pieds étaient pourvus de membranes; elle avait une longue queue poilue et redressée; elle joignait à cela une toute petite tête avec des yeux et des oreilles presque imperceptibles. Mais ce n'était rien encore: ce qu'elle avait de plus merveilleux, c'était un bec de canard adapté au bout de son museau, et qui lui donnait un aspect si drôle, que nous ne pûmes nous empêcher de rire. Jamais nous n'avions vu pareille créature; aussi nous restâmes à nous regarder comme deux écoliers dont la mémoire est en défaut. Persuadé que nous trouvions un animal encore inconnu aux naturalistes, je lui donnai le nom de bête à bec (Schnabelthier).
Chargés de ce nouvel animal, nous montâmes sur une petite colline afin de nous orienter, et de bien diriger notre marche vers la métairie. Nous aperçûmes très-bien de là le chemin que nous avions suivi en venant, et nous découvrîmes dans le lointain le bois des Singes et celui des Calebassiers. Mais, comme je m'aperçus que notre absence s'était prolongée, et que je ne voulais pas donner à ma femme trop d'inquiétude, nous nous remîmes en marche rapidement, et nous fûmes bientôt auprès de notre bonne ménagère.
Il y avait à peine un quart d'heure que nous étions arrivés, quand je vis revenir de Falken-Horst, au grand trot de leurs montures, mes fils Jack et Fritz. Nous les reçûmes avec joie. Ils racontèrent tout ce qu'ils avaient fait, et j'appris avec plaisir que, non contents d'exécuter ponctuellement mes ordres, ils avaient pris sur eux d'accomplir beaucoup d'autres choses nécessaires.
Il était temps de songer à notre pauvre volaille; car ces intéressants animaux avaient déjà mangé tout ce que nous leur avions laissé à notre départ. L'outarde était guérie de ses blessures, et Fritz avait eu soin de la panser. Il avait en outre laissé une quantité suffisante de fourrage et de provisions à tous nos animaux, pour que nous pussions être encore huit à dix jours absents.
Nous nous empressâmes alors de leur montrer ce que nous avions fait pendant leur absence. Ma femme et Franz avaient ramassé de la mousse pour nos lits; pour nous, nous étalâmes ensuite nos fraises, notre riz, nos petits oiseaux, et enfin notre bête merveilleuse, qui fit ouvrir de grands yeux à tous mes enfants. J'ai appris plus tard que cet animal était l'ornithorynque, animal découvert pour la première fois dans un lac de la Nouvelle-Hollande.
Après avoir fait un bon souper avec les provisions que mes fils avaient apportées, nous allâmes nous coucher dans notre cabane, accompagnés de tout notre bétail. Le lendemain matin, nous quittâmes la métairie, à laquelle nous donnâmes le nom deWaldeck(abri de la forêt), laissant à nos colons toutes les choses nécessaires à leur subsistance. Mais nous eûmes toutes les peines du monde à nous séparer de ces bonnes bêtes, qui voulaient à toute force nous suivre. Fritz fut obligé de rester avec l'onagre jusqu'à ce que nous fussions hors de vue; alors, partant au galop, il nous eut bientôt rejoints.
Notre route nous conduisait directement à un bois semblable à ceux de la Suisse, notre patrie. À peine y étions-nous entrés, que nous fûmes environnés de singes, qui nous accablèrent de pommes de pin; mais deux ou trois coups de fusil à mitraille nous délivrèrent de leurs attaques. Fritz ramassa un de ces fruits qu'ils nous avaient lancés, et je reconnus l'espèce de pomme de pin dont l'amande, bonne à manger, donne une huile excellente. Pour en retirer l'amande, Fritz frappait avec une grosse pierre et en écrasait la plus grande partie. Je l'engageai à en faire une bonne provision, lui promettant de lui indiquer un moyen plus expéditif, sitôt que nous pourrions nous arrêter en quelque endroit. La provision faite, nous nous remîmes en marche; ayant aperçu une petite hauteur à quelque distance de la mer, nous résolûmes de franchir cette colline, qui s'élevait à droite du cap.
Parvenus au sommet, nous fûmes récompensés par une vue magnifique de la fatigue que nous venions d'éprouver. Déjà je concevais l'idée d'établir une seconde métairie sur le bord d'un ruisseau serpentant à travers un vert gazon, et formant, à peu de distance, deux ou trois petites cascades. Je m'écriai avec admiration: «Ô mes enfants! c'est ici l'Arcadie: ne quittons pas ce lieu enchanteur sans y laisser une nouvelle demeure.
ERNEST. C'est cela, mon père, nous l'appelleronsProspect-Hill, car j'ai vu qu'il y a à Port-Jackson une colonie de ce nom où l'on jouit d'une vue délicieuse.»
Je souris à cette idée, quoique en bon Allemand je voulusse tout simplement l'appelerSchauenback; mais le nom anglais du savant Ernest l'emporta sur le mien, et Prospect-Hill fut adopté.
Nous commençâmes, comme à l'ordinaire, par faire du feu pour satisfaire la curiosité générale au sujet des pignons: ils furent étendus sur la cendre, et l'on se pressa autour du foyer pour attendre le résultat. Quand je les jugeai bien cuits, je les fis retirer avant que l'amande fût brûlée; les enfants m'obéirent avec empressement, et les pignons se trouvèrent fort à leur goût. Mais ma femme ne vit dans tout cela que l'huile qu'elle en pourrait tirer.
Le déjeuner fini, nous allâmes gaiement nous mettre à la construction de la nouvelle cabane, que nous disposâmes à peu près comme celle de Waldeck, mais qui fut plus promptement terminée et plus perfectionnée, parce que nous allions moins à tâtons. Relevé en pointe vers le milieu, et penché de quatre côtés, le toit ressemblait plus à celui d'une ferme européenne. Nous mîmes six jours à cette nouvelle construction, et nous eûmes un abri convenable pour les colons aussi bien que pour les animaux.
Nous nous séparâmes alors pour nous répandre dans la contrée et chercher un arbre tel que je le désirais pour fabriquer une nacelle d'écorce. Après une longue course, je trouvai enfin une couple d'arbres à haute tige, ressemblant à nos chênes d'Europe, et qui convenaient parfaitement à mes vues par la légèreté de l'écorce.
Je cherchai d'abord dans ma tête les moyens de détacher ce rouleau d'écorce de cinq pieds de diamètre et de dix-huit pieds environ de hauteur. Après bien des hésitations, je m'arrêtai à celui-ci: je fis monter Fritz sur l'arbre, avec mission de couper l'écorce jusqu'à l'aubier, à l'aide d'une petite scie, près de la naissance des branches, tandis que j'en faisais autant au pied de l'arbre. Nous détachâmes ensuite une bande dans l'intervalle de ces deux cercles; puis, avec des coins, nous séparâmes peu à peu l'écorce de l'arbre. Notre travail s'accomplit assez facilement; et après avoir ralenti la chute de notre morceau d'écorce avec des cordes, nous eûmes la joie de le voir heureusement étendu à terre.
Je résolus alors, malgré l'impatience de mes fils, qui trouvaient ce travail trop long, de donner à ma nacelle la tournure élégante d'une chaloupe. Je commençai par faire avec la scie une fente longue de cinq pieds à chaque extrémité; puis je réunis ces parties en les croisant l'une sur l'autre, de sorte qu'elles relevaient naturellement; je les joignis solidement à l'aide de colle-forte et de morceaux de bois plats cloués sous l'ouverture, et les fixai de manière qu'elles ne pussent plus se séparer; puis, craignant que ma nacelle ne s'évasât trop dans le milieu, je la retins à l'aide de cordes bien serrées à la largeur convenable, et dans cet état je la mis sécher au soleil. Il me manquait les outils nécessaires pour la façonner et y donner la dernière main; je résolus de la conduire à Zelt-Heim sur la claie, que mes fils allèrent chercher. Fritz et Jack partirent au galop avec leurs montures et l'âne, qui devait, au retour, être attelé à la claie; ils se firent cette fois accompagner par les deux jeunes chiens, qui couraient déjà fort bien, et aimaient mieux les suivre que de rester avec Franz, quoiqu'il les eût soignés depuis leur enfance; et le pauvre petit pleurait de voir ses élèves lui échapper ainsi.
Pendant leur absence, aidé d'Ernest, je me mis à chercher le bois nécessaire pour doubler ma pirogue; nous eûmes le bonheur de trouver ce que nous cherchions, et, en outre, un arbre qui fournit une poix très-facile à manier. Mes petits messagers ne revinrent que très-tard, de sorte que nous ne fîmes autre chose, ce jour-là, que souper et nous coucher. Le lendemain, dès que le soleil fut levé, nous sortîmes de nos lits, et, aussitôt après le déjeuner, nous parlâmes de partir; mais, avant de nous mettre en marche, nous allâmes arracher quelques plants d'arbres que nous voulions naturaliser à Zelt-Heim. Dans le cours de cette opération nous découvrîmes des bambous géants; j'en coupai un pour nous servir de mât. Nous prîmes ensuite le chemin le plus court pour retourner à Zelt-Heim, où j'étais pressé d'arriver pour terminer la chaloupe; nous nous arrêtâmes seulement deux heures à Falken-Horst pour dîner.
Arrivés à Zelt-Heim, nous nous occupâmes aussitôt de la nacelle, qui fut bientôt en état d'être mise à flot. Elle fut doublée partout de douves de bois et garnie d'une quille. Les bords furent renforcés de perches et de lattes flexibles, où furent attachés des anneaux pour les câbles et les rames. En place de lest je mis au fond un pavé en pierre recouvert d'argile, sur lequel je posai un plancher, où l'on pouvait au besoin coucher sans être mouillé; au milieu enfin fut placé le mât de bambou, avec une voile triangulaire: ma nacelle fut ensuite calfeutrée partout avec de la poix et des étoupes, et de cette manière nous obtînmes une pirogue agréable et solide tout à la fois.
J'ai oublié de dire dans le temps que notre vache avait fait un veau pendant la saison des pluies; je lui avais percé les narines comme au buffle, afin de le conduire plus facilement, et, comme je le destinais à nous servir de monture, depuis qu'il était sevré je l'habituais à porter la sangle et la selle du buffle.
Il était plein de feu et d'ardeur; aussi Fritz me dit un soir: «Mon père, ne le dresserez-vous pas au combat, comme font les Hottentots?»
Ma femme, effrayée, me demanda si j'allais renouveler dans notre île ces affreux combats dont elle avait lu la description dans les voyages en Espagne. Je lui expliquai que ce n'était pas du tout la même chose. «Chez les Hottentots, lui dis-je, on dresse les taureaux à combattre les bêtes féroces. Dès qu'il sent l'approche de l'ennemi, le taureau dressé en avertit le reste du troupeau, qui se range en rond les cornes en dehors, et il fond sur l'ennemi, qu'il met en fuite ou qu'il tue, ou auquel il sert quelquefois de victime expiatoire,» Je décidai ensuite que le conseil de Fritz serait suivi. J'avais d'abord eu l'idée de lui faire moi-même son éducation, tous mes fils ayant leurs élèves; mais je réfléchis que mon petit Franz n'avait plus d'animal à soigner, et, craignant que son caractère ne s'amollît en restant toujours près de sa mère comme il faisait, je lui demandai s'il ne serait pas bien aise de dresser le veau.
L'enfant accepta avec grande joie, et baptisa son animal du nom deGrondeur(Brummer). Jack donna à son buffle le nom deSturm(l'orage), et l'on appela les petits chiensBraunetFalb. Dès cet instant Franz ne voulut plus que personne autre que lui s'occupât de son veau: il lui donnait sa nourriture, l'embrassait, le conduisait partout avec une corde, et lui réservait toujours la moitié de son pain, de sorte que l'animal reconnaissant s'attacha à lui et le suivit partout.
Nous avions encore deux mois devant nous avant la saison des pluies; nous les employâmes à travailler dans notre belle grotte pour faire une demeure agréable. Nous pratiquâmes avec des planches les divisions intérieures; nous n'en manquions pas, et nous en avions recueilli sur le navire de toutes préparées et toutes peintes. Nous confectionnâmes ensuite d'autres parois tressées en roseaux, que nous recouvrîmes des deux côtés d'une couche de plâtre. Pendant qu'il faisait assez chaud pour que notre ouvrage pût sécher promptement, nous couvrîmes le sol de notre demeure avec du limon bien battu, comme on fait dans les granges.
Dès qu'il fut sec, nous étendîmes en dessus de larges pièces de toile à voile; nous prîmes ensuite du poil de chèvre et quelque peu de laine de brebis; le tout fut répandu sur toute l'étendue de la toile. Nous versâmes ensuite sur cette masse de l'eau chaude dans laquelle j'avais fait dissoudre de la colle de poisson. Nous roulâmes alors la toile, que nous battîmes à grands coups. Nous recommençâmes plusieurs fois ce manège, et nous obtînmes de cette manière des tapis d'une espèce de feutre d'une grande solidité.
Ainsi nous avions fait des pas immenses dans la civilisation. Séparés de la société, condamnés à passer peut-être notre vie entière sur cette côte inconnue, nous pouvions encore y vivre heureux. Soumis aux ordres de la Providence, nous attendions ce qu'il lui plairait d'ordonner pour nous. Près d'une année s'était écoulée sans que nous eussions aperçu aucune trace d'homme sauvage ou civilisé; et, comme la perspective d'une autre situation était trop incertaine pour nous donner le tourment de l'impatience, nos pensées restaient fortement tendues vers notre position actuelle.
Un matin je me réveillai de bonne heure, et, comme toute la famille dormait encore, il me vint dans l'idée de chercher à évaluer depuis combien de temps nous séjournions sur cette côte. À mon grand étonnement, je trouvai que nous étions à la veille de l'anniversaire du jour de notre salut. Je me sentis l'âme pénétrée d'un nouveau sentiment de reconnaissance, et je résolus de célébrer cette fête avec toute la solennité possible. Je me levai bientôt; ma femme et mes fils sortirent aussi de leur lit, et l'on prépara le déjeuner. La journée se passa, comme d'habitude, aux travaux nécessaires à notre conservation, et je ne parlai à personne de mes projets; seulement, après le souper, que j'avais avancé d'une demi-heure, je me levai et dis:
«Préparez-vous, mes enfants, à célébrer demain l'anniversaire de votre débarquement dans l'île.»
Fritz ne comprenait pas pourquoi nous allions fêter cet anniversaire; je lui fis sentir que c'était pour remercier Dieu de sa constante bienveillance, dont cette journée avait été en quelque sorte le prélude.
Ma femme ne pouvait croire qu'il y eut déjà un an que nous vécussions ainsi isolés, et tous mes enfants s'accordèrent à reconnaître que le temps leur avait paru bien court. Je lui prouvai que je ne m'étais pas trompé en lui rappelant que nous avions fait naufrage le 30 janvier, et que mon calendrier, que j'avais scrupuleusement consulté jusqu'alors, me manquait depuis quatre semaines; je conclus en décidant qu'il fallait nous en procurer un autre.
«J'y suis, s'écria Ernest: un calendrier comme celui de Robinson Crusoé, c'est-à-dire une planche à laquelle on fait tous les jours un cran.
—Justement, mon fils.»
Ma femme me demanda comment j'entendais célébrer la journée du lendemain. «En élevant nos cœurs à Dieu, lui dis-je, nous ferons tout ce qu'il nous est possible de faire dans notre solitude.» Peu de temps après, nous allâmes nous coucher; et, malgré ce que je venais de dire, j'entendis mes enfants se demander à voix basse ce que papa avait résolu de faire le lendemain. Je ne fis pas semblant de les entendre, et nous fûmes bientôt tous endormis.
Le jour commençait à peine à poindre, qu'un violent coup de canon se fit entendre du rivage. Nous sautâmes de nos lits, pleins d'étonnement et nous demandant ce que cela pouvait être. Je remarquai pourtant que ni Fritz ni Jack ne disaient rien; je crus un moment que, profondément endormis, ils n'avaient rien entendu; mais Jack s'écria bientôt: «Ah! ah! nous vous avons bien réveillés, n'est-ce pas?»
Fritz alors se leva et me dit: «Il n'était pas possible de célébrer une si grande fête sans l'annoncer par un coup de canon, n'est-ce pas, mon père? Aussi nous l'avons fait.»
Je lui reprochai doucement de nous avoir effrayés en ne nous prévenant pas, et je lui fis remarquer qu'en usant ainsi notre poudre à des futilités, il nous exposait à en manquer bientôt.
Nous nous habillâmes alors rapidement, et nous allâmes prendre le déjeuner habituel. Toute la matinée se passa en prières, en conversations pieuses, et le temps s'écoula rapidement jusqu'au moment du dîner: alors j'annonçai à mes fils que le reste de la journée serait consacré à des amusements de toute espèce.
«Vous avez dû faire des progrès dans tous les exercices du corps, leur dis-je; voici le moment où ces progrès vont être récompensés: vous allez faire vos preuves devant votre mère et moi. Allons, braves chevaliers, entrez en lice! et vous, trompettes, dis-je en me tournant vers le ruisseau où les oies et les canards prenaient leurs ébats, trompettes, donnez le signal du combat!»
Les pauvres oiseaux, effrayés de ma voix et de mes gestes, y répondirent par des cris perçants; je laisse à penser si mes fils s'amusèrent de cet incident. Ils se levèrent tous en criant: «Au champ! au champ! allons combattre! le signal est donné!»
Je disposai alors les joutes en commençant par le tir au fusil. Un but fut aussitôt dressé; c'était un morceau de bois grossièrement travaillé, avec une tête surmontée de deux petites oreilles, une queue en crin, et que nous baptisâmes du nom de kanguroo. Nous fîmes alors l'épreuve; chacun de mes fils s'avança, une balle dans chaque canon de son fusil, excepté Franz, trop petit pour prendre part à cet exercice. Fritz mit sa balle dans la tête de l'animal. Ernest en mit une seulement dans son corps, et Jack, qui ne le toucha qu'une fois, lui enleva une oreille, ce qui nous prêta bien à rire. Nous passâmes alors à un autre exercice: je jetai en l'air, aussi haut que je pouvais, un morceau de bois, et mes fils essayaient de l'atteindre avant qu'il fût retombé. Je fus étonné de voir Ernest aussi adroit que son frère Fritz; mais Jack ne toucha pas. Mes fils prirent alors des pistolets, et les résultats de leurs coups furent presque les mêmes.
Vint ensuite l'exercice de l'arc, qui devait nous être si précieux quand nous n'aurions plus de poudre. Je remarquai que mes aînés tiraient fort bien, et le petit Franz lui-même avait déjà assez d'adresse. Après une pause de quelques moments, je fis procéder à la course à pied: les coureurs devaient partir de la grotte pour aller jusqu'à Falken-Horst; et, en signe de victoire, le premier arrivant devait me rapporter un couteau que j'avais oublié sur la table près de l'arbre. Mes trois aînés seuls se mirent en ligne; aussitôt le signal donné, Jack et Fritz partirent avec la rapidité de l'éclair et disparurent en un instant. Ernest les suivit bien plus lentement, et les coudes serrés contre le corps. J'augurai bien de cette tactique, et je pensai que le philosophe avait mieux raisonné que ses étourdis de frères. Ils furent trois quarts d'heure absents; mais je vis bientôt revenir Jack monté sur le buffle et amenant avec lui l'onagre et l'âne. Je courus au-devant de lui: «Oh! m'écriai-je, c'est comme cela que tu exerces tes jambes?
—Ayant été vaincu, répondit-il, j'ai amené nos montures pour l'équitation.»
Bientôt après, je vis revenir Fritz, haletant et le front couvert de sueur; puis, à une distance de cinquante pas environ, Ernest tenant le couteau en signe de victoire.
«Comment se fait-il que tu reviennes le dernier, lui dis-je, et que tu rapportes le couteau?
—La chose est simple, me répondit Ernest; en allant, mon frère, qui était parti comme un trait, n'a pas pu tenir longtemps, et moi, qui m'étais plus modéré, je l'ai dépassé; en revenant, il a profité de mon exemple, et, comme il est plus âgé, il peut mieux résister que moi à la fatigue.»
Jack demandait instamment l'équitation; je cédai à ses désirs: il lança son buffle au galop, le fit manœuvrer dans tous les sens avec une adresse remarquable, et se mit même debout sur son dos, comme font les écuyers des cirques. Ses frères se conduisirent aussi fort bien; mais ils restèrent loin de lui. Le petit Franz entra lui-même dans la lice, monté sur son jeune taureau Brummer; il avait une selle de peau de kanguroo, que lui avait faite sa mère; ses pieds étaient soutenus par des étriers, et il tenait en guise de rênes deux fortes ficelles passées dans l'anneau de fer qui pendait au nez de sa monture. Ses frères se moquèrent un peu de lui, et lui demandèrent s'il espérait triompher de Jack; l'enfant n'en tint aucun compte, et partit au trot; il fit faire à sa monture un cercle comme au manège, et c'était merveille de voir comme l'animal obéissait complaisamment. Il trotta, galopa, sauta; au milieu de ses plus rapides élans, il s'arrêtait court et immobile comme un mur; il s'agenouillait au commandement, puis se relevait et se mettait à caracoler. Un cheval de parade bien conduit n'eût pas mieux fait. Nous étions tous dans un étonnement d'autant plus grand, que tous ces progrès avaient été tenus secrets. Jack se promit bien de faire des cavalcades avec son frère, et le petit Franz fut proclamé excellent cavalier.
Lelazovint ensuite: à cet exercice Jack et Ernest se montrèrent plus adroits que Fritz, qui jetait sa fronde trop loin et avec trop de force. Nous terminâmes enfin la journée par la natation; mais là encore Fritz eut l'avantage. Il semblait vraiment se jouer avec les flots, et être dans son élément naturel. Jack et Ernest restèrent bien au-dessous de lui, et Franz fit voir qu'il deviendrait par la suite un bon nageur. Quand tout fut terminé, nous nous hâtâmes de revenir au logis en suivant le bord de l'eau, tous mes fils marchant l'un après l'autre, le plus petit devant, le plus grand derrière; j'annonçai que des exercices aussi brillamment soutenus méritaient des récompenses, et dès notre arrivée nous disposâmes un tonneau couvert d'herbes et de feuilles, pour servir d'estrade; ma femme s'y tenait majestueusement assise. Après avoir donné à chacun de ses fils, rangés près d'elle, la part d'éloges qui lui revenait, elle leur distribua leurs prix.
Fritz eut celui du tir et de la natation; il consistait en un fusil anglais et un couteau de chasse qu'il convoitait depuis longtemps.
Ernest eut, pour prix de la course, une montre d'or.
Jack eut une paire d'éperons et une cravache anglaise; et Franz, à titre d'encouragement, une paire d'étriers et une peau de rhinocéros pour s'en faire une selle.
Ensuite je me tournai vers ma femme, et lui présentai un joli nécessaire anglais, dans lequel se trouvaient réunis tous les objets utiles à une femme: dés à coudre, ciseaux, aiguilles, poinçon, etc.
Ma femme, surprise et heureuse, vint m'embrasser, et la journée finit, comme elle avait commencé, par un coup de canon. Nous allâmes alors goûter un repos dont nous avions tous besoin, et le sommeil ne se fit pas attendre.
Peu de temps après cette fête, je m'aperçus que nous approchions de l'époque où nous avions commencé, l'année précédente, la chasse aux grives et aux ortolans qui étaient venus s'abattre en nuée si épaisse sur l'arbre de Falken-Horst, et que ma femme avait conservés salés dans le beurre. Cette provision nous avait fourni durant l'année, à diverses reprises, d'excellents repas; nous résolûmes donc de renouveler cette chasse avantageuse aussitôt que nous le pourrions. Nous allâmes visiter Falken-Horst, et nous trouvâmes que les oiseaux étaient déjà venus en grande quantité; aussi nous fîmes tous nos préparatifs de chasse, et nous quittâmes Zelt-Heim pour nous rendre à la maison de campagne. Mais je ne voulais pas user ma poudre pour de si petits oiseaux; aussi je pris la résolution de faire la chasse aux gluaux, comme les habitants des îles Pelew, qui prennent, avec des baguettes enduites d'une glu formée de caoutchouc et d'huile, des oiseaux beaucoup plus forts que les ortolans. J'en avais encore un peu au logis; mais j'en avais usé beaucoup; aussi je sentis le besoin de renouveler ma provision. Je donnai cette mission à Fritz et à Jack; ils devaient, du reste, trouver la provision à peu près faite; car nous avions eu soin de laisser des calebasses au pied des arbres auxquels nous avions fait des incisions, et nous avions eu la précaution de recouvrir l'ouverture de feuilles, de peur que le soleil ne les séchât trop tôt.
Mes enfants acceptèrent, cette promenade avec joie; ils sortirent leurs montures de l'écurie, préparèrent leurs armes, et, accompagnés des deux chiens, ils nous quittèrent au galop.
Il y avait quelques instants qu'ils étaient partis, quand ma femme, se creusant le front, s'écria: «Ô mon Dieu! j'ai oublié de changer les calebasses de mes enfants. Celles qu'ils trouveront sont sans anses, et ne peuvent se porter que sur la tête ou à deux mains. Je ne sais trop comment ils s'y prendront pour nous apporter la provision de caoutchouc sans en renverser au moins la moitié.
MOI. Eh bien, je n'en suis pas fâché. Les enfants seront obligés de recourir aux expédients, et il est bon qu'ils s'habituent à ne pas trop compter sur les secours étrangers. Mais qui t'a donc empêchée de le faire, et pourquoi te tourmentes-tu si fort?
MA FEMME. C'est que je suis passée près de là: du reste, elles n'étaient peut-être pas mûres.
MOI. Elles, elles! qu'entends-tu par ce mot?
MA FEMME. Eh! mon ami, laisse-moi donc me rappeler le lieu où je les ai plantées.
MOI. Mais quoi donc?
MA FEMME. C'est qu'à la place des pommes de terre que nous avons arrachées j'ai planté des courges, auxquelles j'ai donné diverses formes commodes; les unes sont en gourdes comme celles des soldats et des pèlerins; les autres ont un long cou.
MOI. Excellente femme! c'est un trésor pour nous; mais allons les voir; le champ de pommes de terre n'est pas éloigné.»
Nous partîmes aussitôt, accompagnés d'Ernest et de Franz, qui devaient nous aider. Au milieu des autres plantes nous aperçûmes bientôt des courges. Les unes étaient mûres, et se décomposaient déjà: les autres étaient encore vertes. Nous fîmes un choix parmi celles qui, en raison de leurs formes, devaient nous être le plus utiles.
Nous les disposâmes aussitôt à être employées. Après avoir fait une ouverture, nous commençâmes à détacher la chair dans l'intérieur avec de petits bâtons; puis, y ayant versé une poignée de cailloux, nous les secouâmes fortement, et tout le reste se détacha et sortit. Nous façonnâmes ensuite divers ustensiles; ce travail nous occupa jusqu'au soir. Ernest me demanda alors la permission de changer son couteau contre un fusil, et de tirer quelques coups aux ortolans du figuier; mais je le lui défendis absolument, craignant que ces décharges ne fissent fuir nos oiseaux et ne nous privassent des provisions sur lesquelles j'avais compté.
Soudain nous entendîmes un galop lointain, et je vis bientôt accourir nos deux enfants, qui nous saluèrent de bruyantes acclamations. Ils sautèrent à bas de leurs montures, et je me hâtai de leur demander: «Eh bien! avez-vous été heureux?
FRITZ. Oui, papa, nous avons fait beaucoup de nouvelles découvertes. Voici d'abord une racine que je nomme racine de singe; puis une calebasse pleine de caoutchouc, que j'ai recouverte de feuilles pour qu'elle ne versât pas en route.
JACK. En voici une autre, et puis une marmotte, ou je ne sais quelle bête. Voici de l'anis, et enfin voici une calebasse pleine de térébenthine qui pourra nous servir.»
Ces paroles furent dites coup sur coup pendant qu'ils étalaient leurs trésors. Tandis que nous les considérions, Jack reprit la parole: «Oh! comme mon Sturm a été vite! Figure-toi, Franz, que je pouvais à peine respirer, tant il courait. Ah! maman! je n'ai pas eu besoin de vos éperons, et j'ai presque été désarçonné. Ah! papa, il faudra des selles pour nos bêtes.
MOI. Oui, certainement; mais nous avons d'autres occupations plus importantes.
ERNEST. Jack, ton animal n'est pas une marmotte, j'en suis sûr; mais je ne sais trop ce que c'est.
MOI. Fais-le-moi voir.
JACK. Je l'ai trouvé dans une crevasse de rocher.
MOI. C'est lecavia capensisdes naturalistes, animal doux et curieux de la famille du genre des marmottes, et qui a les mêmes habitudes. Mais où as-tu pris la plante d'anis, et comment l'as-tu reconnue?
JACK. J'ai cru d'abord que c'était tout autre chose; mais quand j'ai vu ce que c'était positivement, j'ai pensé à l'anisette, et je me suis empressé de le recueillir. La racine m'est restée dans les mains. Fritz prétendait que c'était du manioc; néanmoins j'en ai fait un paquet et je l'ai mis de côté. Tout en marchant nous avons rencontré notre truie entourée de ses petits; elle nous a reconnus, et elle a mangé avec avidité de cette racine. Nous avons voulu l'imiter, et elle nous a paru très-désagréable.
MOI. Et d'où t'est venue cette térébenthine, qui m'est bien plus précieuse que ton anisette?
JACK. De ces arbres que nous avons remarqués dans notre premier voyage, au pied desquels j'avais eu soin de placer des calebasses.
MOI. C'est bien, mon fils; je me réjouis maintenant de vous avoir envoyés. Mais toi, Fritz, tu m'as parlé d'une racine de singe. Qu'est-ce? Est-elle bonne à manger? n'est-elle point dangereuse?
FRITZ. Moi, je ne le crois pas. Et si nous avions eu avec nous ton singe, mon cher Ernest, il est probable que nous eussions fait la découverte de quelque racine précieuse; car nous devons celle-ci aux collègues de Knips.
MOI. Un peu plus de clarté dans ton récit, mon enfant; tes paroles sont comme celles des anciens oracles, enveloppées d'obscurité.
FRITZ. Nous attendions les bras croisés que nos calebasses fussent remplies, quand Jack tira son coup de fusil sur la marmotte, qui se trouvait entre lui et moi.»
J'interrompis vivement Fritz: «Mes enfants, m'écriai-je, je vous recommande expressément deux choses: d'abord de ne jamais tirer quand un de vous se trouvera près ou loin de la ligne du tir; ensuite de vous abstenir toujours de vous mettre dans celle d'un de vos frères, avec la pensée que le coup ne portera pas si loin.
FRITZ. Avant de quitter la contrée nous aperçûmes de petites figues, dont voici quelques-unes, et dont se nourrissait une espèce de pigeon que je ne connais pas. Nous nous dirigeâmes vers Waldeck en suivant un petit ruisseau que nous vîmes bientôt se perdre dans un plus considérable, et nous atteignîmes ainsi un petit lac situé derrière notre métairie. Nous étions près d'y arriver, quand nous aperçûmes dans une clairière de la forêt une troupe de singes qui paraissaient fort affairés. Nous approchâmes avec précaution, après être descendus de nos montures et avoir attaché nos chiens, et nous ne fûmes pas peu étonnés, en arrivant auprès d'eux, de les voir occupés à déterrer des racines.
ERNEST. Ah! ah! déterrer des racines! sans doute avec une pioche et une houe?
FRITZ. Oui, certainement, les uns avec leurs vilaines pattes, les autres avec des pierres pointues. Nous hésitâmes un moment, et Jack me pressait fort de leur tirer quelques bons coups de fusil; mais je me rappelai que vous me blâmiez de vouloir tuer des bêtes qui ne me faisaient aucun mal, et je l'empêchai cette fois de tirer. Seulement, désireux de connaître la racine qu'ils croquaient avec tant de plaisir, nous allâmes détacher Turc, et nous le lâchâmes sur les maraudeurs. Laissant là leurs racines, ils s'enfuirent subitement, sauf deux, qui furent éventrés. Mais nous n'en fûmes pas plus avancés; car nous ne pûmes reconnaître de quelle espèce était cette racine. Cependant nous essayâmes d'en goûter; elle nous parut d'un fort bon goût, légèrement aromatique. Mais tenez, voyez vous-même, mon père, vous la reconnaîtrez peut-être; nous l'avons nommée racine des singes jusqu'à nouvel ordre; tout le feuillage en est enlevé.
MOI. Je ne saurais vous dire d'une manière bien certaine ce que c'est; mais autant que je puis me souvenir des descriptions que j'ai lues, nous avons là le ginseng, cette plante si estimée en Chine.
FRITZ. Qu'est-ce que ce ginseng, et quelle est sa valeur?
MOI. On regarde cette plante en Chine, lieu d'où elle est originaire, comme une sorte de panacée, qui peut même prolonger la vie humaine. Dans ce pays, l'empereur seul a le droit de la récolter, et les endroits où on la cultive sont environnés de gardes. Cependant elle croit aussi en Tartarie, et récemment on l'a découverte au Canada: des planteurs de Pennsylvanie y ont naturalisé des boutures recueillies en Chine. Mais continue ton récit, Fritz.
FRITZ. Quand nous eûmes goûté ces racines, nous remontâmes sur nos bêtes, et, sans autre rencontre, nous arrivâmes à Waldeck. Juste Ciel! quel désordre y régnait! Tout était brisé, renversé, dispersé. La volaille, effarouchée, fuyait notre approche. Nos arbres étaient courbés comme par un vent violent; enfin tout portait l'aspect de la désolation.
JACK. Ô mon père! si vous aviez pu voir comme les maraudeurs avaient tout pillé!
MOI. Quels maraudeurs avez-vous trouvés? quelques habitants? Cela me paraît bien extraordinaire....
JACK. Ah! bien oui, des habitants! C'était cette maudite troupe de singes.
FRITZ. Nous fîmes alors du feu près de la métairie pour préparer notre repas. Tandis que nous étions assis tranquillement l'un à côté de l'autre, nous entretenant de la malice de ces méchants singes qui avaient ainsi détruit tous nos travaux, nous entendîmes soudain dans l'air un grand bruit, que nous reconnûmes bientôt pour celui que fait une nombreuse troupe d'oiseaux. En effet, nous les aperçûmes aussitôt se dirigeant vers l'endroit où nous nous trouvions, mais à une telle hauteur, qu'ils paraissaient de petits insectes. Jack croyait que c'étaient des oies, à cause des cris qu'ils poussaient; moi j'opinai pour des grues. Nous cherchâmes de tous côtés un buisson ou un arbre qui pût nous cacher. Nous vîmes alors la bande approcher de plus en plus, descendre peu à peu en faisant des évolutions semblables à celles d'une armée bien disciplinée, et enfin se tenir à peu de distance de la terre, puis soudain remonter bien haut dans l'air.
«Après quelques moments de pareilles manœuvres, qui avaient sans doute pour but de s'assurer des dangers que pouvait offrir le pays, et rassurée, à ce qu'il paraît, sur ce point, la bande entière vint s'abattre à peu de distance de nous. Nous espérâmes faire une bonne chasse, et nous tâchâmes de gagner quelque endroit où nous pussions les tirer convenablement; mais nous fûmes aussitôt aperçus par les avant-postes, et toute la troupe fut hors de portée avant que nous eussions eu le temps de les mettre en joue. Cependant je ne voulus pas perdre une si belle occasion: je déchaperonnai mon aigle, et, le lançant sur un des fuyards, je le suivis au galop; il s'éleva comme l'éclair dans les nues, puis se laissa tomber sur la malheureuse bête que j'ai apportée, et la tua du coup. Un pigeon fut la récompense de sa bonne conduite. Ensuite nous retournâmes promptement à Waldeck; nous recueillîmes ce que nous pûmes de térébenthine, et nous reprîmes le chemin du logis.»
Tel fut le récit de Fritz. C'était le moment du souper: on ne manqua pas de servir sur la table de l'anis et de la racine de ginseng. Je ne permis pas de manger beaucoup de ginseng, parce que cette plante aromatique, prise avec excès, pouvait devenir dangereuse.
Le lendemain, après avoir déjeuné, mes enfants me prièrent de leur confectionner des gluaux. Il fallait commencer par se procurer de la glu: je pris à cet effet une certaine quantité de caoutchouc mêlée à l'huile de térébenthine, et je plaçai le tout sur le feu. Tandis que la fusion s'opérait, je fis cueillir par mes enfants un grand nombre de petites baguettes; puis, quand je jugeai ma glu préparée, je plongeai les petits bâtons dans le vase.
Je remarquai que les oiseaux étaient en plus grand nombre que l'année précédente, et un aveugle tirant au hasard dans l'arbre n'aurait pas manqué d'en abattre. Aux ordures dont étaient salis les troncs des arbres, je reconnus que c'était là leur retraite habituelle; et cette réflexion me suggéra l'idée d'employer pour les détruire une chasse aux flambeaux, comme font les colons de la Virginie pour prendre les pigeons.
Soudain j'entendis mes enfants s'écrier: «Papa! papa! comment faire? Les baguettes se collent à nos mains, et nous ne pouvons pas nous en dépêtrer.
—Tant mieux, dis-je: c'est un signe que ma glu est bonne. Au reste, ne vous désolez pas, un peu de cendre fera bientôt tout disparaître; et, pour ne pas vous engluer davantage, au lieu de tremper les baguettes une à une, vous n'avez qu'à les prendre par paquets de douze à quinze.» Ils suivirent mon conseil et s'en trouvèrent bien.
Quand je jugeai qu'il y avait assez de gluaux préparés, j'envoyai Jack les placer dans le figuier en les cachant sous le feuillage, de manière qu'ils parussent être des branches de l'arbre. À peine l'enfant en avait-il placé une demi-douzaine et était-il descendu pour en chercher d'autres, que nous vîmes tomber à nos pieds les malheureux ortolans englués des pattes et des ailes, et encore attachés à la perfide baguette. Ces gluaux pouvaient servir deux ou trois fois; mais bientôt ma femme, Franz et Ernest ne purent suffire à ramasser les oiseaux, ni Fritz et Jack à remplacer les gluaux qui tombaient. Je les laissai se livrer à ce divertissement, et, songeant alors à ma chasse aux flambeaux, je m'occupai des préparatifs, dans lesquels la térébenthine devait jouer un rôle important.
Jack vint à moi avec un oiseau plus gros que les ortolans, qui s'était pris comme eux au gluau.
«Qu'il est joli! disait-il: est-ce qu'il faut le tuer aussi? On dirait qu'il me regarde comme une connaissance.
—Je le crois bien, s'écria Ernest, qui s'était approché, et dont le coup d'œil observateur avait tout de suite reconnu un pigeon d'Europe, c'est un des petits de nos pigeons qui ont logé l'an dernier dans le figuier. Il ne faut pas le tuer, puisque nous voulons naturaliser l'espèce.»
Je pris l'oiseau des mains de Jack, je frottai de cendre les endroits de ses ailes et de ses pattes que la glu avait touchés, et je le plaçai sous une cage à poule, songeant déjà en moi-même aux moyens de tirer parti de cette découverte. Plusieurs autres pigeons se prirent encore, et avant la nuit nous eûmes réuni deux belles paires de nos européens. Fritz me demanda de leur construire une habitation dans le rocher, afin d'avoir sous la main une nourriture qui ne nous coûterait aucune dépense de poudre: cette idée me souriait; aussi je lui promis de le faire promptement.
Cependant Jack était épuisé de fatigue, et, tout heureuse qu'avait été la chasse, ma femme n'avait rempli que cinq ou six sacs d'oiseaux avant de souper. Après quelques instants de repos, je commençai mes préparatifs. Ils étaient simples: c'étaient trois ou quatre longues cannes de bambou, deux sacs, des flambeaux de résine et des cannes à sucre. Mes enfants me regardaient faire avec beaucoup d'étonnement, et cherchaient à deviner comment ces singuliers instruments pourraient leur procurer des oiseaux.
Cependant la nuit arriva brusquement, extrêmement obscure, comme les nuits des pays du Sud. Parvenus au pied des arbres que nous avions remarqués dans la matinée, je fis allumer nos flambeaux et faire un grand bruit; puis j'armai chacun de mes fils d'un bambou. À peine la lumière se fut-elle faite, que nous vîmes voltiger autour de nous une nuée d'ortolans.
Les pauvres bêtes, étourdies de nos clameurs, éblouies par nos lumières, venaient se brûler les ailes et tombaient à terre, où on les ramassait, et puis on les entassait dans des sacs. Alors je me mis à frapper de toute ma force à droite et à gauche sur les ortolans. Mes fils m'imitèrent, et nous eûmes bientôt rempli deux grands sacs. Nous nous servîmes de nos flambeaux, qui duraient encore, pour gagner Falken-Horst; et comme les sacs étaient trop pesants pour être portés par aucun de nous, nous les plaçâmes en croix sur des bâtons. Nous nous mîmes en marche deux à deux, ce qui donnait à notre cortège un caractère étrange et mystérieux.
Nous arrivâmes à Falken-Horst; là nous achevâmes quelques-uns de nos oiseaux que les coups de bâton n'avaient fait qu'étourdir, et nous allâmes nous coucher.
Le lendemain nous ne pûmes faire autre chose que de préparer cette provision. Ma femme les plumait, les nettoyait; les enfants les faisaient griller; je les déposais dans des tonnes. Nous obtînmes de cette manière des tonnes d'ortolans à demi rôtis et dûment enveloppés de beurre.
J'avais fixé irrévocablement au jour suivant notre expédition contre les singes. Nous nous levâmes de bonne heure; ma femme nous donna des provisions pour deux jours, et nous partîmes, la laissant, ainsi que Franz, sous la garde de Turc. Fritz et moi, nous étions montés sur l'âne; Jack et Ernest étaient aussi de compagnie sur le dos du buffle, que nous avions chargé en outre de nos provisions; et nos autres chiens nous accompagnaient.
La conversation tomba naturellement sur l'expédition que nous méditions: je dis à mes enfants que je voulais en finir avec cette malfaisante engeance des singes. «Voilà pourquoi, ajoutai-je, j'ai voulu que Franz ne fût pas témoin de ce spectacle pénible.
—Mais, dit Fritz, ces pauvres singes me font pitié au fond.»
Ce fut avec plaisir que j'entendis cette réflexion, et plusieurs autres semblables d'Ernest et de Jack; mais je n'en persistai pas moins dans mon projet, et quoique j'eusse la même opinion qu'eux: «Il y a entre les singes et nous, leur dis-je, une guerre à mort; s'ils ne succombent pas, nous succomberons par la famine: c'est une affaire de conservation. Sans doute l'effusion du sang est pénible; mais ici il le faut.»
On me demanda alors ce que nous ferions des cadavres. Je leur répondis que nous abandonnerions la chair à nos chiens.
Nous arrivâmes bientôt à dix minutes de la métairie, près d'un épais buisson. Ce lieu me parut favorable pour camper, et nous descendîmes de nos montures. La tente fut aussitôt dressée; nous mîmes des entraves aux jambes de nos bêtes pour les empêcher de s'écarter; nous attachâmes nos chiens, et nous nous mîmes à la recherche de l'ennemi. Fritz partit en éclaireur, tandis que nous restions à considérer la dévastation de la métairie. Il ne tarda pas à venir nous rapporter que la bande de pillards était à peu de distance, et prenait ses ébats sur la lisière du bois.
Nous nous rendîmes alors auprès de Waldeck, pour procéder à l'exécution du projet que j'avais conçu, avant que les singes pussent nous voir et se méfier de nous. J'avais emporté de petits pieux attachés deux à deux avec des cordes, ainsi qu'une provision de noix de coco et de courges. Je plantai mes pieux tout autour de la métairie, de manière que les cordes qui les unissaient ne fussent pas tendues, et je fis ainsi un petit labyrinthe où je ne laissai qu'une étroite issue entre les cordes, de sorte qu'il était impossible de parvenir à la hutte sans traverser cette enceinte et sans toucher une corde ou un pieu. Je fis une autre enceinte pareille sur une petite hauteur que les singes paraissaient affectionner, et dans laquelle je plaçai des courges remplies de riz, de maïs, de vin de palmier, etc.; et tous ces pieux, ces cordes, ces courges furent enduits d'une glu épaisse et visqueuse. Le terrain fut couvert de branches d'arbres et de bourgeons également englués, et sur le toit de Waldeck je fixai des épines d'acacia, parmi lesquelles j'enfonçai des pommes de pin; j'en mis d'autres partout où elles pouvaient frapper les yeux, et toutes furent enduites de glu. Mes enfants voulurent aussi mettre des gluaux sur les arbres voisins, et je le leur permis. Ces préparatifs nous occupèrent une grande partie du jour; mais, par bonheur, les singes, que Fritz allait reconnaître de temps en temps, ne firent pas mine d'approcher de Waldeck, et nous dûmes penser qu'ils ne nous avaient pas aperçus. Nous nous retirâmes alors à notre tente, près du buisson; et nous nous endormîmes sous la surveillance de la Providence et la garde de nos chiens.
Le lendemain, de bonne heure, un cri perçant retentit dans le lointain. Nous nous divisâmes alors; et, armés de forts bâtons, tenant nos chiens en laisse, nous nous rendîmes à Waldeck, pour y attendre le résultat de nos combinaisons. Nous fûmes bientôt témoins d'un spectacle comique.
La bande entière s'avança d'abord d'arbre en arbre, en faisant les plus étranges grimaces, contorsions et gambades qu'on puisse imaginer; puis ils se séparèrent. Les uns continuèrent à sauter d'arbre en arbre; les autres couraient à terre: l'armée semblait n'avoir pas de fin. Tantôt ils marchaient à quatre pattes, tantôt ils se dressaient sur celles de derrière, en se faisant mille grimaces; tout cela au milieu de hurlements effroyables. Ils entrèrent sans crainte dans l'enceinte de pieux; les uns se jetèrent sur les noix et le riz; les autres coururent à la métairie pour avoir des pommes de pin. Mais une panique épouvantable s'empara alors des maraudeurs; car il n'y en avait pas un seul parmi eux qui n'eût un pieu, ou une corde, ou quelque gluau fixé à la tête, à la main, au dos, ou à la poitrine. Ils commencèrent alors à courir partout avec fureur; d'autres se roulaient par terre pour se débarrasser de leurs pieux, et ils en attrapaient de nouveaux. Plusieurs restaient les mains collées à leurs pommes de pin, sans pouvoir les détacher; un autre venait pour s'en emparer, et le groupe se compliquait de la manière la plus comique. Les plus heureux cherchaient à dépêtrer leurs jambes et leurs pieds des branches qui y étaient fixées. Quand je vis le désordre à son comble, je l'augmentai encore en lâchant mes chiens, qui se précipitèrent en fureur, et égorgèrent, blessèrent ou étranglèrent tout ce qui ne fut pas assez leste pour éviter leur approche. Nous les suivîmes de près, frappant rudement les singes de nos bâtons, et tuant tous ceux que nos chiens avaient blessés. Bientôt nous fûmes environnés d'une scène de carnage; des cris lamentables s'entendaient de tous côtés; puis il se fit un grand silence, un silence de mort. Nous regardâmes autour de nous. À terre gisaient trente à quarante singes morts. Je vis que tous mes enfants se détournaient avec horreur, et Fritz, prenant la parole au nom de ses frères, s'écria: «Ah! mon père, c'est horrible; nous ne voulons plus faire de semblables exécutions.»
Nous commençâmes alors à creuser une fosse de trois pieds de profondeur, où nous entassâmes nos singes, et que nous recouvrîmes avec soin. Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes tomber à trois reprises un corps pesant du haut d'un palmier; nous courûmes de ce côté, et nous trouvâmes trois forts oiseaux qui s'étaient pris à quelques gluaux posés par mes fils.
Nous leur attachâmes les jambes, nous leur enveloppâmes les ailes avec nos mouchoirs pour qu'ils ne pussent pas s'envoler, et nous commençâmes leur examen zoologique. C'étaient des pigeons des Moluques; je pensai avec joie qu'ils pourraient s'habituer à vivre avec nos pigeons européens. Ils étaient beaux et gros.
Tout à coup Jack s'écria: «Papa! papa! voyez donc cette noix que je viens de trouver.
—Ah! mon petit Jack! réjouis-toi, c'est la noix muscade.
—Que ma mère va être contente! Mais qu'allons-nous faire de nos prisonniers?
—Je les mettrai dans mon colombier.
—Où est-il, votre colombier? Vous voulez rire, mon père!
—Non, mon enfant, car c'est la première chose dont je vais m'occuper en revenant de Zelt-Heim. Mais maintenant travaillons à rassembler nos bestiaux épars et à ramener l'ordre dans notre métairie, car je ne pense pas que les singes viennent de longtemps la troubler.»
Aussitôt dit, aussitôt fait; nos animaux furent bientôt réunis et casernés; mais il était trop tard pour retourner à Falken-Horst. J'envoyai alors Jack me recueillir une calebasse de vin sur un palmier voisin, puis nous mangeâmes quelques cocos; en les cherchant nous découvrîmes une nouvelle espèce de palmier, celui qu'on nommeareca oleracea, et qui fournit une huile excellente. Après nous être reposés et rafraîchis, nous terminâmes l'enterrement des singes, nous soignâmes nos nouveaux pigeons, nous pansâmes nos bestiaux, et, quand tout fut tranquille, nous cherchâmes à notre tour le repos et le sommeil.