CHAPITRE XXXII

Rien ne troubla notre sommeil; nous fûmes de bonne heure sur nos jambes, et après un court déjeuner nous nous hâtâmes de retourner à Falken-Horst, où nous arrivâmes bientôt. Ma femme accueillit avec joie la nouvelle conquête que nous avions faite; il lui tardait de voir s'apprivoiser et passer, pour ainsi dire, dans notre domaine ces charmants pigeons. Je résolus alors d'établir mon colombier à Zelt-Heim sur le rocher, au-dessus de la cuisine. On concevra difficilement la peine que nous donna ce travail; il nous fallut détacher de forts quartiers de roc, assurer nos planches, enduire tout l'extérieur d'une couche de plâtre pour le mettre à l'abri de l'humidité, dresser un perchoir, disposer des cases, ouvrir des portes, des fenêtres. L'édifice achevé, il me restait une nouvelle crainte, c'était de savoir si les pigeons voudraient s'habituer à ce changement de demeure. Aussi un jour que je travaillais avec mon fils aîné, tandis que ses frères étaient occupés ailleurs, je lui dis: «Sais-tu un moyen de forcer nos pigeons à venir s'établir ici?

—À moins de magie, me répondit-il, je n'en vois pas.

—Écoute, j'ai appris qu'on peut le faire en saturant ton pigeonnier d'anis, dont ces oiseaux sont très-friands. Pour cela on pétrit ensemble de l'argile, du sel et de l'anis; on place cette masse dans l'endroit qu'on veut leur faire habiter, et ils reviennent sans cesse le picoter.

—Eh bien, servons-nous de l'anis qu'a découvert Jack.

—Mais je voudrais aussi en obtenir de l'huile, afin d'en enduire les ailes de nos pigeons.

—Pourquoi donc, mon père?

—Parce que les pigeons étrangers les suivent alors et viennent augmenter le colombier.»

Le moyen fut à l'instant mis à l'essai; on écrasa la plante; l'huile fut tamisée; elle exhalait une odeur d'anis qu'elle pouvait bien garder encore trois à quatre jours.

Nous pétrîmes alors la masse, puis nous frottâmes d'anis toutes les places que pouvaient fréquenter les pigeons. Quand nos petits garçons revinrent, nous procédâmes à l'installation des pigeons; nous les fîmes entrer un à un dans le colombier, et nous fermâmes avec soin toutes les ouvertures. Nous nous pressâmes alors autour des fenêtres de colle de poisson pour voir leur contenance, et je remarquai avec plaisir qu'au lieu de s'effaroucher de ces nouveaux objets les prisonniers semblaient s'en accommoder fort bien et becquetaient déjà le pain d'anis. Nous les laissâmes ainsi deux jours. J'étais curieux de connaître le résultat du charme; le troisième, je réveillai Fritz; je lui commandai d'aller frotter d'anis la porte du colombier, et je rassemblai alentour toute ma famille, en lui annonçant que j'allais donner la liberté entière à nos pigeons. Je me mis alors à décrire avec une baguette divers cercles dans l'air, puis je commandai à Jack d'ouvrir la porte. Les prisonniers sortirent d'abord timidement la tête, puis ils prirent leur volée, et s'élevèrent à une telle hauteur au-dessus de nous, que ma femme et mes fils, dont les yeux ne pouvaient pas les suivre, les crurent perdus pour nous. Mais, comme ils n'avaient voulu s'élever que pour embrasser le coup d'œil du pays, ils redescendirent aussitôt, et revinrent tranquillement s'abattre près du colombier, paraissant heureux de le trouver.

«Je savais bien qu'ils reviendraient, m'écriai-je.

JACK. Et comment cela se pouvait-il? Vous n'êtes pas sorcier?

ERNEST. Nigaud, est-ce qu'il y a des sorciers?»

Franz me demanda ce que c'était que la sorcellerie, et j'allais lui répondre, quand je vis les trois pigeons étrangers, suivis de quatre pigeons d'Europe, s'élever dans l'air et prendre le chemin de Falken-Horst avec une telle rapidité, qu'ils furent bientôt hors de vue.

«Bon voyage, Messieurs, dit Jack en leur tirant son chapeau et en leur faisant un grand salut.

ERNEST. Ah! ah! le sorcier est en défaut.

—C'est bien dommage, répliquaient ma femme et Fritz, que ces charmantes bêtes soient perdues pour nous.»

Je ne me laissai cependant pas troubler, et, les yeux fixés sur les pigeons, je leur disais: «Allez, allez vite, et ramenez-nous des compagnons demain soir au plus tard; allez vite, et revenez. Entendez-vous, petits?»

Je me tournai alors vers mes enfants, et je leur dis: «Voilà qui est fini pour les étrangers, voyons ce que feront nos pigeons.» Ceux-ci ne paraissaient pas disposés à suivre leurs frères; apercevant que la terre était couverte de graines, ils s'abattirent et vinrent les picoter; puis ils rentrèrent au colombier, comme s'ils en eussent eu l'habitude.

JACK. «Ceux-là, à la bonne heure, ils sont raisonnables: ils préfèrent un bon abri à une terre inconnue.

FRITZ. Eh! ne crie pas tant après eux; tu sais que mon père t'a promis de les faire revenir; son esprit familier les ramènera.»

Ces mots firent sourire tous mes enfants, et le reste de la journée se passa à lever les yeux vers le ciel pour tâcher de découvrir les fuyards. Je commençai à n'être pas rassuré; le soir vint, nous soupâmes, et rien encore; enfin nous allâmes nous coucher.

Le lendemain matin nous nous remîmes à travailler; mes fils, moitié curiosité, moitié impatience, attendaient l'issue de l'affaire, quand Jack accourut vers nous tout joyeux, en criant:

«Il est revenu! il est revenu! hé! hé!

TOUS. Qui donc? qui donc?

JACK. Le pigeon bleu! le pigeon bleu!

ERNEST. Mensonge! mensonge! C'est impossible.

MOI. Et pourquoi donc? ne t'avais-je pas prédit que le camarade reviendrait? Et sans doute le second pigeon est en chemin.»

Nous courûmes au pigeonnier; notre fuyard était revenu avec un pigeon étranger, et il avait repris sa place au colombier.

Mes enfants voulurent fermer la porte sur eux; je m'y opposai en leur objectant qu'il faudrait toujours l'ouvrir plus tard. «Et puis, ajoutai-je en riant, comment l'autre entrera-t-il si nous lui fermons la porte?»

Ma femme ne comprenait rien à ce retour merveilleux; Ernest seul soutenait que c'était le hasard. «Et si l'autre revient, lui dis-je, tu seras bien embarrassé, n'est-ce pas?»

Tandis que nous parlions, Fritz, qui parcourait le ciel de ses yeux de faucon, s'écria tout à coup: «Ils viennent! ils viennent!» Et, en effet, nous ne tardâmes pas à en voir une seconde paire s'abattre à nos pieds. La joie qui les accueillit fut si bruyante, que je fus obligé de la modérer; sans quoi nous aurions effrayé nos pauvres oiseaux, qui cette fois ne seraient peut-être plus revenus. Mes petits enfants se turent, et les deux pèlerins entrèrent à leur tour dans le colombier. «Eh bien? dis-je à Ernest.

ERNEST. C'est fort extraordinaire; mais je n'en persiste pas moins à soutenir que c'est un hasard, un hasard merveilleux, il est vrai.

MOI. Mais si le troisième nous revient avec une compagne, croiras-tu enfin à ma science, ou bien appelleras-tu encore cet événement un bonheur?»

Nous retournâmes dîner alors, et nous reprîmes ensuite nos travaux commencés. Nous travaillions depuis environ deux heures, quand ma femme nous quitta, avec Franz, pour aller préparer le souper. Mais l'enfant revint bientôt vers nous, et nous dit, d'un ton grave, avec l'air d'un héraut: «Seigneurs, je viens vous annoncer, au nom de notre mère chérie, que nous avons eu l'honneur de voir entrer dans le colombier le pigeon fugitif avec sa compagne, et qu'il vient de prendre possession de son palais.

—Merveilleux! merveilleux!» s'écrièrent tous les enfants. Nous nous hâtâmes d'accourir, et nous arrivâmes assez tôt pour être témoins d'un spectacle bien curieux: les deux premières paires, sur le seuil du pigeonnier, roucoulaient et semblaient faire des signes d'invitation à la troisième, qui, perchée sur une branche voisine, se décida enfin à entrer, après bien des hésitations.

«Je suis confondu, s'écria Ernest. Je vous en prie, mon père, expliquez-moi comment vous avez fait.»

Je m'amusai quelque temps de sa curiosité, que j'aiguillonnai encore en faisant une longue dissertation sur la sorcellerie et les sorciers, et je finis par lui découvrir le rôle qu'avait joué dans tout cela la plante d'anis. En attendant le soir, nous observâmes que les pigeons semblaient se plaire dans leur nouveau gîte. Je remarquai parmi les herbes qu'ils employaient une sorte de mousse verte semblable à celle qui se détache des vieux chênes, mais qui s'étendait en fils longs et solides comme du crin de cheval. Je reconnus dans cette plante celle dont on se sert dans les Indes pour faire des matelas, et dont les Espagnols font des cordes si légères, qu'un bout de quinze à vingt pieds suspendu à un arbre y flotte comme un pavillon.

Nos tourterelles apportaient de temps en temps des muscades, que nous recueillions au colombier, et ma femme les confiait à la terre dans l'espoir de récolter un jour cette précieuse noix.

Durant encore une semaine ou deux, nos pigeons demandèrent tous nos soins. Les trois couples étrangers s'habituèrent peu à peu à leur habitation: mais les pigeons européens, moins nombreux, réclamèrent bientôt notre assistance. En effet, les étrangers, dont le nombre s'accroissait rapidement, tant par leur ponte que par l'arrivée de nouveaux pigeons, entreprirent de les chasser, et y seraient parvenus si nous n'y eussions mis ordre. Nous tendîmes des pièges à ceux qui arrivaient, et nous dressâmes autour du colombier des gluaux que nous avions soin de retirer avant de l'ouvrir. Ce procédé procura à notre cuisine des provisions abondantes. Nous lançâmes même quelquefois l'aigle de Fritz contre les arrivants.

La monotonie de notre existence, divisée entre nos constructions nouvelles et nos approvisionnements d'hiver, fut interrompue vers cette époque par un accident arrivé à Jack. Nous le vîmes revenir un matin d'une expédition qu'il avait entreprise de son autorité privée. Son extérieur était pitoyable: il était couvert d'une boue épaisse et noire depuis les pieds jusqu'à la tête. Il portait un paquet de roseaux d'Espagne recouverts, comme lui, de mousse et de vase. Il pleurait, boitait en marchant, et nous montra qu'il avait perdu un soulier.

Nous éclatâmes de rire à cette arrivée tragi-comique; ma femme seule s'écria: «A-t-on Jamais vu un enfant plus sale? Où es-tu allé te fourrer pour gâter ainsi tes habits? Crois-tu que nous en ayons beaucoup de rechange à te donner?

FRITZ. Ah! ah! quelle tournure!

JACK. Riez, riez: si j'eusse péri?

MOI. Ce n'est pas bien, mes enfants, de se moquer ainsi; ce n'est ni d'un chrétien ni d'un frère; vous pouvez tous deux tomber comme lui, et que diriez-vous si l'on se moquait de vous? Mais, mon pauvre Jack, où t'es-tu mis dans cet état?

JACK. Dans le marais, derrière le magasin à poudre.

MOI. Mais, au nom du Ciel, qu'allais-tu faire là?

JACK. Je voulais faire une provision de roseaux d'Espagne pour nos colombiers et autres ouvrages de même nature.

MOI. Ton intention était louable, mon pauvre garçon; ce n'est pas ta faute si elle n'a pas réussi.

JACK. Oh! certainement elle a mal réussi; je voulais, pour tresser mes paniers, avoir des roseaux assez minces pour être flexibles; il y en avait sur le bord, mais ceux que j'apercevais dans le lointain étaient bien plus beaux et plus convenables. Je m'avançai en conséquence dans le marais pour les cueillir, en sautant de motte en motte; mais à un endroit où le terrain paraissait solide, j'enfonçai jusqu'aux genoux et bientôt plus loin. Comme je ne pouvais sortir ni me détacher, je commençai à avoir peur et je me mis à crier; mais personne ne vint à mon secours.

FRITZ. Je le crois bien, mon pauvre frère; nous serions accourus bien vite si nous t'avions entendu.

JACK. Mon pauvre chacal, qui était resté sur la rive, joignait ses cris à ma voix.

ERNEST. Beau secours! Mais pourquoi ne t'es-tu pas mis à nager?

JACK. À nager, quand on a de la boue jusqu'aux cuisses et des roseaux tout autour de soi! J'aurais voulu t'y voir! Quand je reconnus que tous nos cris étaient inutiles, je tirai mon couteau de ma poche et je me mis à couper les roseaux; puis je les rassemblai en paquet, que je réunis sous mes bras. Je fis ainsi une sorte de fascine, sur laquelle je m'étendis tout de mon long pour délivrer mes jambes. Après bien des efforts inutiles, je parvins à me dégager, et partie marchant, partie nageant, partie rampant, je parvins enfin à gagner la terre ferme; mais bien certainement je n'ai jamais éprouvé plus d'angoisse.

MOI. Pauvre garçon, Dieu soit béni, mille fois béni de t'avoir conservé!

FRITZ. Ma foi, je n'aurais pas eu la présence d'esprit de mon frère.

ERNEST. Pour moi, je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait.

JACK. Tu aurais eu tout le temps d'y penser dans la boue. Ah! il n'est rien de tel que la nécessité! c'est le meilleur maître en fait d'invention.

MA FEMME. Mais tu as oublié un de ces moyens que la nécessité emploie: la prière.

JACK. Non, non, je ne l'ai pas oublié; et j'ai récité toutes les prières que je savais; je me suis rappelé le jour du naufrage, où Dieu nous avait secourus quand nous l'avions imploré; je l'ai prié de même avec toute la ferveur possible.

MOI. Très-bien, mon fils, tu ne pouvais mieux agir. Ainsi Dieu t'a sauvé; Il a donné de l'énergie à ta volonté, de la force à tes bras. La prière faite de cœur est toujours récompensée par l'éternelle Sagesse. Louange donc et gloire à Dieu, et remercions-le des lèvres et du cœur!»

Il fallut nous occuper de la toilette de Jack; l'un lui chercha des souliers, l'autre une veste, tandis que ma femme essayait de nettoyer sa défroque dans le ruisseau. Quand il fut un peu présentable, il revint à moi, son paquet de roseaux à la main; et je ne pus m'empêcher de lui dire: «Que me veux tu donc?

JACK. Eh! mon père, je voudrais savoir comment on tresse une corbeille.

MOI. Comment! tu n'es pas plus avancé? Au reste, je veux bien te le montrer; mais tes roseaux sont trop forts et trop gros pour pouvoir être tressés: ainsi jette-les là de côté.

JACK. Eh! non, mon père; quand ils sécheront, je pourrai facilement les fendre et les manier, et ils répondront à mes vues.»

Jack s'était assis par terre, et il avait commencé à fendre ses roseaux; ce travail lui donnait tant de mal, que ses trois frères accoururent pour l'aider.

«Arrêtez, arrêtez, m'écriai-je: avant de vous mettre à l'ouvrage, donnez-moi deux des plus forts roseaux.» Je les choisis moi-même bien droits et bien égaux, et je les attachai de manière qu'ils ne prissent aucune courbure en séchant; je voulais en faire un métier à tisser. Je taillai ensuite un petit morceau de bois à l'instar des dents d'un véritable métier, et je chargeai mes enfants de m'en confectionner une grande quantité de pareils. Étonnés de ce travail, ils m'assaillirent de questions sur l'usage que je voulais faire de mes petits cure-dents, disaient-ils; mais comme je voulais ménager à ma femme le plaisir de la surprise, je me contentai de leur répondre que c'était un instrument de musique, et qu'ils verraient bientôt leur mère en jouer des pieds et des mains. Les plaisanteries redoublèrent alors; mais je n'en tins aucun compte, et, quand je jugeai les cure-dents assez nombreux, je les serrai en souriant, et remis à un autre moment la confection du métier.

Vers cette époque, la bourrique mit bas un ânon d'une superbe espèce, et dont je résolus de me servir. Je lui donnai en conséquence tous mes soins, et je vis que ses formes, en se développant, répondaient tout à fait à mes désirs. Je lui donnai le nom deRasch(impétueux), et en peu de temps il mérita bien son nom, car il acquit une célérité difficile à imaginer.

Nous nous occupâmes les jours suivants à rassembler dans la grotte le fourrage et les provisions nécessaires à nos bêtes pendant la saison des pluies. Nous habituâmes aussi notre gros bétail à notre voix, ou au son d'une trompe d'écorce que nous avions fabriquée, en ayant soin de faire suivre dans le commencement chaque appel d'une abondante distribution de nourriture mêlée de sel. Les porcs seuls demeuraient intraitables, et couraient là où il leur plaisait; mais nous nous en inquiétâmes peu, car nous savions le moyen de les ramener en lançant nos chiens après eux.

Il me vint alors dans l'idée que pendant la saison des pluies nous aurions besoin d'avoir de l'eau pure près de nous. Je résolus donc d'établir un réservoir à peu de distance de la grotte. Des bambous solidement fixés l'un dans l'autre me servirent de canaux pour amener l'eau du ruisseau des Chacals; je me contentai de les poser sur le sol, en attendant que je pusse les y enfouir. Une tonne défoncée fit l'office d'un bassin, dont ma femme se montra aussi enchantée que s'il eût été de marbre avec des dauphins et des néréides vomissant l'eau à pleine gorge.

Comme nous attendions d'un moment à l'autre le commencement de notre second hiver, nous profitâmes de chaque minute de beau temps pour faire provision de tout ce qui pouvait nous être utile, graines, fruits, pommes de terre, riz, goyaves, pommes de pin, manioc. Nous confiâmes aussi à la terre toutes les graines et toutes les semences d'Europe que nous avions en notre possession, afin que la pluie les fît lever.

L'horizon se couvrit de nuages noirs et épais; de temps en temps nous recevions des ondées qui nous faisaient hâter nos travaux; nous étions effrayés d'éclairs et de coups de tonnerre continuels, que répétaient les échos de nos montagnes. La mer elle-même avait pris sa place dans ce bouleversement de la nature; elle semblait, dans ses fréquentes commotions, s'élancer jusqu'au ciel, ou engloutir notre modeste réduit. La nature entière était en confusion. Les cataractes du ciel s'ouvrirent même plus tôt que je ne m'y attendais, et nous nous enfermâmes pour douze longues semaines dans notre grotte. Les premiers moments de notre réclusion furent tristes; la pluie tombait avec une désespérante uniformité; mais nous nous résignâmes enfin.

Nous n'avions avec nous dans la grotte que la vache, à cause de son lait, le jeune ânon Sturm, et l'onagre comme coureur. Nous avions laissé à Falken-Horst nos moutons, nos cochons et nos chèvres, où ils étaient à l'abri et avaient du fourrage en abondance. Du reste, on allait chaque jour leur porter quelque chose. Les chiens, l'aigle, le chacal, le singe, dont la société devait nous égayer durant cette prison, nous avaient aussi suivis.

Les premiers jours furent donnés à améliorer notre intérieur. La grotte n'avait que quatre ouvertures en comptant la porte. Les appartements de mes fils et tout le fond de l'habitation restaient constamment plongés dans une obscurité profonde.

Nous avions pratiqué, il est vrai, dans les cloisons intermédiaires, des ouvertures, que nous fermions avec des châssis à jour ou des toiles minces; mais le jour était si obscurci, qu'il parvenait à peine au milieu de la grotte. Il fallait éclairer l'appartement: voici comme j'y parvins.

Il me restait un gros bambou qui se trouvait par hasard être de la hauteur de la voûte; je le dressai et l'enfonçai en terre d'environ un pied; puis, faisant appel à l'agilité de Jack, je le fis monter jusqu'en haut, muni d'une poulie, d'une corde et d'un marteau. Je lui fis enfoncer dans le rocher la poulie, puis passer la corde par-dessus, et je suspendis à la corde une grosse lanterne prise au vaisseau. Franz et ma femme furent chargés de l'entretenir; et, quand elle était allumée au milieu de l'appartement, elle faisait le meilleur effet.

Ernest et Franz rangèrent alors la bibliothèque; ils mirent en ordre les instruments et les livres que nous avions recueillis sur le vaisseau; et je pris Fritz avec moi pour établir la chambre de travail.

Nous établîmes ensuite un tour près de la fenêtre, et j'y suspendis tous les instruments qui pouvaient m'être utiles. Nous construisîmes même une forge; les enclumes furent dressées, tous les outils de charron, de tonnelier, que nous étions parvenus à sauver, furent posés sur des planches. Les clous, les vis, les tenailles, les marteaux, etc., tout eut sa place et fut rangé de manière à pouvoir être facilement retrouvé au besoin, et avec un ordre extrême. J'étais heureux de pouvoir ainsi tenir en haleine mes enfants par ces travaux multipliés.

Les caisses que nous avions recueillies contenaient beaucoup de livres en plusieurs langues. Il s'y trouvait des ouvrages d'histoire naturelle, des voyages, dont quelques-uns étaient enrichis de gravures.

Cette variété nous inspira le désir de cultiver les langues que nous savions, et d'apprendre celles que nous ne savions pas. Fritz et Ernest savaient un peu d'anglais; ma femme, quelques mots de hollandais; Jack s'appliqua à apprendre l'espagnol et l'italien; moi, le malais: car la position où je nous supposais me faisait croire que nous pourrions être d'un jour à l'autre en relation avec des Malais.

Dans tous ces exercices d'intelligence, Ernest était le premier, et il y portait une telle ardeur, que nous étions souvent obligés de l'arracher à l'étude.

Nous avions encore beaucoup d'autres objets de luxe dont je n'ai pas parlé, tels que commodes, secrétaires, et un superbe chronomètre; ce qui faisait de notre demeure un véritable palais, ainsi que l'appelaient mes enfants.

Nous résolûmes alors de changer son nom; la tente n'y jouait plus un assez grand rôle pour lui conserver celui de Zelt-Heim; après bien des hésitations et des contestations, nous adoptâmes simplement le nom deFelsen-Heim(maison du rocher).

Vers la fin du mois d'août, lorsque je croyais l'hiver presque terminé, il y eut quelques jours d'un temps épouvantable; la pluie, les vents, le tonnerre, les éclairs parurent augmenter de violence; l'Océan inonda le rivage et resta agité d'une manière effrayante. Oh! combien alors nous fûmes joyeux d'avoir construit cette solide habitation de Felsen-Heim! Le château d'arbre de Falken-Horst n'aurait jamais résisté aux éléments déchaînés contre nous.

Enfin le ciel devint peu à peu serein; les ouragans s'apaisèrent, et nous pûmes sortir de la grotte.

Nous remarquâmes avec étonnement les piquants contrastes de la nature, qui renaissait au milieu de toutes les traces encore récentes de dévastation. Fritz, toujours au guet, et dont l'œil aurait presque rivalisé avec celui de l'aigle, s'était élevé sur un pic, d'où il aperçut bien loin, dans la baie du Flamant, un point noir dont il ne put préciser la forme, et, après l'avoir considéré avec beaucoup d'attention, il m'affirma que c'était une barque échouée à fleur d'eau.

Quoique muni de ma lorgnette, je ne pus voir assez distinctement cet objet pour dire quelle en était la nature.

Il nous prit fantaisie d'aller visiter cette masse, nous vidâmes l'eau dont la pluie avait inondé notre chaloupe, nous y mîmes tous les agrès nécessaires, et je résolus d'aller le jour suivant, accompagné de Fritz, de Jack et d'Ernest, reconnaître ce que la mer nous apportait de nouveau.

À mesure que nous avancions, les conjectures se succédaient et se croisaient plus rapidement: l'un croyait voir une chaloupe, l'autre un lion marin; il affirmait même apercevoir ses défenses; quant à moi, j'opinai pour une baleine, et à mesure que nous avancions je me confirmai dans cette idée. Nous ne pûmes cependant approcher du monstre échoué, car un banc de sable s'élevait dans cet endroit de la mer, et les flots, encore agités, étaient trop dangereux pour nous hasarder sur cette plage. En conséquence, nous tournâmes le petit îlot sur lequel la baleine était étendue, et nous abordâmes dans une petite anse à peu de distance. Nous remarquâmes, en côtoyant ainsi, que l'îlot était formé de terre végétale, qu'un peu de culture pourrait améliorer. Dans sa plus grande largeur, sans y comprendre le banc de sable, cet îlot pouvait avoir dix à douze minutes de chemin; mais il ne semblait pas être séparé du banc, et son étendue en paraissait doublée. Il était couvert d'oiseaux marins de toute espèce, dont nous rencontrions à chaque pas les œufs ou les petits; nous en recueillîmes quelques-uns, afin de ne pas rentrer les mains vides auprès de la mère.

Nous pouvions suivre deux chemins différents pour arriver à la baleine: l'un désert, mais interrompu par de nombreuses inégalités de terrain qui le rendaient excessivement pénible; l'autre, en côtoyant la rive, était plus long et plus agréable. Je pris le premier, mes enfants suivirent l'autre. Je voulais connaître et examiner l'intérieur de l'île. Quand je fus au plus haut point, j'embrassai du regard le terrain semé d'épais bouquets d'arbres. À environ deux cents pas de moi j'apercevais cette mer grondante qui se brisait sur le sable et qui m'avait effrayé, mais à dix à quinze pas de l'extrême rive de l'îlot: j'examinai alors la baleine, qui était de l'espèce qu'on appelle communément du Groënland.

Je jetai ensuite un coup d'œil vers Falken-Horst, Felsen-Heim et nos côtes chéries; puis, faisant un coude, je me dirigeai vers mes enfants, qui m'eurent bientôt rejoint en poussant des cris de joie.

Ils s'étaient arrêtés à moitié chemin pour ramasser des coquillages, des moules et des coraux, et chacun en avait presque rempli son chapeau.

«Ah! papa, s'écrièrent-ils, voyez donc quelle belle et riche provision de coquilles et de coraux nous avons trouvée! Qui donc a pu les apporter ici?

MOI. C'est la tempête qui vient de soulever les flots et qui aura arraché ces coquillages de leur poste habituel; au reste, la force des flots n'est-elle pas immense, puisqu'ils ont apporté une aussi énorme masse que celle-ci?

FRITZ. Ah! oui, cet animal est énorme; de loin je n'aurais jamais cru qu'une baleine fût aussi grosse. N'allons-nous pas chercher à en tirer parti?

ERNEST. Ah! qu'est-ce qu'il y a de curieux à voir? cette bête n'offre rien de beau; j'aime mieux mes coquillages. Voyez, mon père, j'ai là deux belles porcelaines.

JACK. Et moi, trois magnifiques galères.

FRITZ. Et moi, une grande huître à perle; mais elle est un peu brisée.

MOI. Oui, mes enfants, vous avez là de beaux trésors, qui, en Europe, feraient l'ornement de plus d'un musée; mais ici les objets curieux doivent le céder aux objets utiles. Ramassez vos coquillages, et hâtons-nous de revenir au bateau; dans l'après-midi, lorsque le flot pourra nous aider à approcher de l'îlot, nous reviendrons, et nous tâcherons d'utiliser le monstre que la Providence nous a envoyé.»

Les enfants furent bientôt prêts. Seulement je remarquai qu'Ernest ne nous suivait qu'à regret. Je voulus en connaître la raison, et il me pria de l'abandonner seul sur cet îlot, où il voulait vivre comme un autre Robinson. Cette pensée romanesque me fit sourire.

«Remercie le Ciel, lui dis-je, de ne t'avoir pas séparé de parents et de frères qui t'aiment. La misère, les privations de toute espèce, l'ennui mortel, tel est l'état d'un Robinson, quand il ne devient pas dès les premiers jours la proie des bêtes féroces ou de la famine. La vie de Robinson n'est belle que dans les livres, elle est affreuse en réalité. Dieu a créé l'homme pour vivre dans la société de ses semblables. Nous sommes six dans notre île, et cependant combien n'avons-nous pas souvent de peine à nous procurer les choses indispensables à notre existence!»

Nous atteignîmes le bateau et nous partîmes avec joie, y compris Ernest, que j'avais convaincu; mais nos petits rameurs se lassèrent bientôt, et ils me demandèrent si je ne pourrais pas épargner ce travail à leurs bras. Je me mis à rire et leur dis: «Eh! mes enfants! si vous pouvez me procurer seulement une grande roue de fer avec un essieu, j'essaierai de satisfaire votre désir.

FRITZ. Une roue de fer? Il y en a une magnifique dans notre cuisine; elle appartenait à un tournebroche, et je vous la procurerai facilement, pourvu que ma mère ne s'en serve point.

MOI. Je verrai ce que je pourrai faire; mais maintenant, enfants, redoublez de bras, et luttez courageusement contre les flots, jusqu'à ce que la pirogue puisse marcher sans vous fatiguer.»

Fritz voulut alors savoir à quel règne appartenait le corail; «car j'ai lu quelque part, me dit-il, que c'est une espèce de ver.

MOI. Le corail se forme par l'agglomération des cellules de petits polypes qui vivent en familles nombreuses. Ils bâtissent leurs cellules l'une contre l'autre, et forment ainsi des couches qui ressemblent aux branches d'un arbre.

ERNEST. Mais ces arbres n'ont jamais plus de deux à trois pieds.

MOI. Il est merveilleux de voir comment la nature sait produire des choses immenses avec de petites causes. Le travail de ces petits insectes donne pour résultat, au bout de longues années, des rochers énormes qui interceptent la navigation, et qui sont fort dangereux pour les navires quand ils sont à fleur d'eau.»

Tandis que nous parlions, il s'éleva une petite brise dont nous nous hâtâmes de profiter, et nous arrivâmes au rivage. Nos enfants racontèrent tout ce qu'ils avaient vu et fait, et leurs coquillages firent l'admiration de Franz; mais quand j'annonçai mon projet de retourner le soir même à l'îlot, ma femme déclara qu'elle voulait partager les périls de l'expédition. J'approuvai son idée, et je lui dis de préparer de l'eau et des provisions pour deux jours; car la mer est un maître capricieux, et elle pourrait fort bien nous forcer à rester sur l'îlot plus de temps que nous n'en avions le dessein.

Aussitôt après le dîner, auquel nous avions mis moins de temps que de coutume, nous nous préparâmes à retourner à l'îlot; mais auparavant je m'occupai à trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine. Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions avoir; car je savais qu'elles conservaient une odeur infecte. Cependant cette graisse m'était utile pour alimenter d'huile les grandes lanternes qui nous éclairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l'eau en attendant emploi. Mes enfants les nettoyèrent, et, après nous être armés de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levâmes l'ancre, traînant les cuves à la remorque. Nous partîmes bien plus lentement que le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais, comme la mer était fort élevée et tranquille, nous pûmes aborder presque à côté de la baleine.

Mon premier soin fut d'abriter la pirogue et les cuves pour le moment où les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta étonnée, et Franz, qui se trouvait pour la première fois en présence du monstre, en fut si effrayé, qu'il était sur le point de pleurer. En la mesurant approximativement, je trouvai qu'elle pouvait avoir soixante à soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d'épaisseur dans le milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n'avait encore atteint que la moitié de la taille ordinaire à cette espèce. Nous admirâmes les énormes proportions de sa tête et la petitesse de ses yeux, semblables à ceux du bœuf; mais ce qu'il y avait de plus étonnant, c'étaient ses mâchoires, avec ces rangées de barbes qu'on nomme fanons, et qui n'avaient pas moins de dix à douze pieds: ce sont ces fanons que les Européens emploient sous le nom de baleines. Comme ils devaient être pour nous d'une grande utilité, je me promis bien de ne pas les négliger. La langue, épaisse, pouvait peser un millier. Fritz s'étonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l'ouverture était à peine de la force de mon bras. «Aussi, s'écria-t-il, la baleine ne doit pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu'on pourrait le croire à sa taille.

—Tu as raison, lui répondis-je, elle ne se nourrit que de petits poissons, parmi lesquels il y en a une espèce qui se trouve dans les mers du pôle, et qu'elle préfère. Elle en avale d'immenses quantités noyées dans beaucoup d'eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux trous qui sont placés au-dessus de la tête, ou bien encore s'écoule à travers les barbes ou fanons.

«Mais, ajoutai-je, à l'ouvrage! et vite, si nous voulons tirer parti de notre Léviathan avant la nuit.»

Fritz et Jack s'élancèrent aussitôt sur la queue, et de là sur le dos de la baleine, parvinrent ainsi jusqu'à la tête, puis à l'aide de la hache et de la scie ils se mirent à détacher les fanons, que je retirai d'en bas. Nous en comptâmes jusqu'à six cents de diverses grosseurs; mais nous ne prîmes que les plus beaux, environ cent à cent vingt.

Nous ne restâmes pas longtemps tranquilles: l'air se remplit d'oiseaux de toute espèce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de nous. D'abord ils n'avaient fait que voltiger au-dessus de nos têtes; puis, quand leur nombre se fut accru, ils s'approchèrent et vinrent saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos haches.

Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tuâmes quelques-uns, car ma femme m'avait fait observer que leurs plumes et leur duvet pourraient nous servir.

Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l'animal, et je me mis en devoir d'enlever sur son dos une longue et large bande de peau, que je destinais à faire des harnais pour les buffles et des chaussures pour nous. J'eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine avait près d'un pouce d'épaisseur; cependant je réussis assez bien.

Nous enlevâmes à la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme la mer approchait rapidement, nous fîmes les préparatifs du départ. Cependant j'eus le temps de couper un morceau de la langue, que j'avais entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile excellente. Tout fut embarqué avec soin, et nous nous hâtâmes de regagner nos côtes bien-aimées, après lesquelles nous soupirions.

Notre ardeur augmenta bientôt. À peine étions-nous en pleine mer, que l'odeur qui se dégageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivâmes enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux furent aussitôt employés à transporter les produits de cette première journée.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux. Un vent frais nous porta assez vite à l'îlot, et nous trouvâmes notre baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui s'étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour s'en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les oreilles.

Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l'œuvre, de nous dépouiller de nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l'animal. Parvenu aux intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l'eau de mer et frottés de sable jusqu'à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les plaçâmes dans le bateau.

Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la baleine aux oiseaux voraces.

Nous soupirions d'ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous nous embarquâmes.

«Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux? me demandèrent mes enfants pendant le voyage: à quoi les destinez-vous?

—Le grand moteur de l'industrie humaine, leur dis-je, le besoin a enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les Groënlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à convertir les boyaux d'une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos besoins ne nous permettent d'apprécier que l'huile de ce poisson.»

On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.

En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous attendait, «Grand Dieu! s'écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter dans un pareil état! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre cargaison.

—Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des richesses précieuses.» Elle nous laissa aborder, et le repas qu'elle nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.

Le jour paraissait à peine, que nous étions sur pied et prêts à convertir en huile notre lard. D'abord nous sortîmes nos outres de la cuisine et nous les mîmes sécher au soleil. Nous plaçâmes sur la claie les quatre tonnes pleines, et nous leur fîmes subir une forte pression à l'aide de pierres et de leviers, pour en faire sortir la partie de l'huile la plus fine et la plus pure. Nous la passâmes dans un drap grossier, et nous la versâmes, avec une grande cuiller en fer qui était primitivement destinée au service d'une sucrerie, dans les tonnes et dans les outres. Le reste du lard fut coupé en morceaux et jeté dans une grande marmite de fonte posée sur le feu assez loin de l'habitation, que je ne voulais pas empester. Quant à mes boyaux, j'en gardai deux longs morceaux, je les enduisis de caoutchouc en dedans et en dehors, et je les destinai à me faire un caïac groënlandais pour naviguer sur la mer.

Ce qui restait du lard après notre opération fut jeté dans la rivière des Chacals, où nos oies et nos canards s'en régalèrent. Nous profitâmes alors d'une autre circonstance pour renouveler notre provision d'écrevisses. Ma femme avait eu soin de dépouiller de leur duvet les oiseaux que nous avions pris le matin dans l'îlot; mais leur chair était un mets trop fade et trop grossier, et nous l'abandonnâmes volontiers aux habitants du fleuve. Les écrevisses se jetèrent dessus, comme autrefois sur le chacal, et nous pûmes en prendre de grandes quantités.

Lorsque enfin notre fonderie fut terminée, et que nous nous préparâmes à reprendre nos travaux accoutumés, ma femme me fit une observation. «Ne vaudrait-il pas mieux, dit-elle, fondre votre lard dans l'îlot de la Baleine, au lieu de l'apporter ici, où vous avez à craindre à tous moments d'incendier une partie de notre territoire? Cet îlot est à portée de Felsen-Heim, et nous pourrions y demeurer quelque temps sans cesser de veiller à ce qui se passe ici. Ce serait un atelier commode et presque sous nos yeux. Nous pourrions aussi en faire une colonie de volailles; là, du moins, elles n'auraient rien à craindre ni des singes ni des chacals, leurs plus grands ennemis. Quant aux oiseaux de mer, ils nous céderont volontiers la place.»

Le projet de ma femme me plut beaucoup, et mes jeunes enfants l'accueillirent si bien, qu'ils voulaient sauter aussitôt dans le bateau. J'en retardai l'exécution jusqu'au moment où les flots et les oiseaux nous auraient débarrassés du cadavre de la baleine, qui pouvait nous infecter. J'annonçai que je voulais auparavant remplacer les rames si rudes et si lourdes de la pirogue par une machine plus facile à manier.

J'allai examiner le tournebroche de Fritz, et j'en trouvai deux au lieu d'un; je pris le plus grand et le plus fort, parce qu'il pouvait mieux répondre à mon attente.

Je commençai par étendre sur la pirogue un arbre en fer quadrangulaire qui dépassait à chaque extrémité d'un pied environ; au milieu j'ajoutai un ressort également à quatre faces, et j'arrondis mon arbre aux points où il était en contact avec les bords, pour l'empêcher de les endommager. Aux deux bouts je fixai un moyeu où je fichai quatre rais, mais plats comme des rames, et non pas ronds comme ceux d'une roue ordinaire. Mon tournebroche fut adapté derrière le mât, de manière que l'un des poids descendît jusqu'à la moitié des parois du bateau, tandis que l'autre s'élevait et faisait mouvoir la roue. Cette roue fut mise en contact avec les quatre ressorts de l'arbre, de manière à les chasser successivement, et à faire par conséquent tourner l'arbre sur lui-même et mes quatre palettes, qui venaient l'une après l'autre frapper la surface de l'eau et poussaient le bateau en avant. Pour diminuer la pesanteur de mes rais et donner plus d'action à mon tournebroche, je les fis en fanons de baleine.

Il est vrai que le bateau n'allait pas bien vite, et que toutes les quinze à vingt minutes il fallait changer les poids du tournebroche; mais enfin notre bateau marchait, et nous pouvions rester les bras croisés assez de temps pour nous ôter la fatigue des rames.

Je n'essaierai pas de décrire la joie et les transports qui éclatèrent parmi nos petits fous, les sauts et les danses qu'ils firent sur le rivage, quand Fritz et moi nous essayâmes la machine dans la baie du Salut. Nous eûmes à peine touché terre, qu'ils voulurent tous sauter dans la barque, pour tenter une excursion à l'îlot de la Baleine. Mais, comme le jour était trop avancé, je le défendis, et je promis que le lendemain, pour mieux essayer la machine, nous nous rendrions par eau à la métairie de Prospect-Hill, pour prendre quelques-uns de nos animaux européens et les conduire à l'îlot.

Ma proposition fut accueillie avec une grande joie. En vue de ce voyage, on prépara des armes, des provisions, et l'on se coucha de bonne heure, afin de partir plus tôt le lendemain matin.

Aux premiers rayons du jour, tout le monde était sur pied. Ma femme avait eu soin de préparer la veille le morceau de la langue de baleine; elle le plaça dans une double enveloppe de feuilles fraîches: elle devait cette fois, ainsi que Franz, nous accompagner.

Nous quittâmes gaiement Felsen-Heim. Je conduisis la barque à l'embouchure de la rivière des Chacals, qui nous porta rapidement en pleine mer, où heureusement le vent n'était ni violent ni contraire. Nous laissâmes bientôt derrière nous l'île du Requin, et nous aperçûmes le banc de sable où la baleine était encore. La machine fonctionna si bien, que la frêle embarcation semblait danser sur l'eau, et que nous nous trouvâmes en assez peu de temps à la hauteur de Prospect-Hill.

J'avais eu soin de me tenir toujours à trois cents pieds environ de la côte, pour être sûr de la profondeur, et cette distance nous permettait de jouir du charmant coup d'œil du figuier de Falken-Horst, et des arbres fruitiers qui croissaient plus loin. Nous remarquâmes aussi, au fond, une ceinture de rochers qui se confondaient avec le ciel, et s'élevaient comme une terrasse de verdure à notre gauche, si belle, que nous ne pûmes retenir un soupir à cette vue. Nous longeâmes bientôt l'îlot de la Baleine, dont la verdure faisait heureusement diversion à l'uniformité du majestueux mais terrible Océan. Je remarquai que du côté de Prospect-Hill il était garni d'arbustes que nous n'avions pas encore vus dans nos précédents voyages.

Lorsque nous arrivâmes en face du bois des Singes, je fis un tour à droite, j'abordai dans une anse de facile accès, et nous sautâmes à terre pour renouveler nos provisions de cocos, et prendre de jeunes plantes que nous voulions porter dans l'îlot de la Baleine. Ce ne fut pas sans un sentiment de plaisir bien vif que nous entendîmes tout à coup, dans le lointain, retentir le chant des coqs et le bêlement des bêtes. Cet accueil nous rappela notre chère patrie, où le voyageur, lorsqu'il entend ce bruit, bénit le Ciel, sûr de trouver l'hospitalité dans quelque métairie qu'il n'avait point encore aperçue.

Nous allâmes, ma femme et moi, chercher quelques jeunes plants de pin dans la forêt; et après une petite heure de repos nous reprîmes la mer. Nous nous dirigeâmes vers la métairie, et plus nous avancions, plus le chant et le bêlement de nos animaux domestiques devenaient bruyants. J'abordai dans une petite anse où le rivage était bordé de nombreux mangliers; nous en arrachâmes plusieurs. J'avais remarqué qu'ils croissaient fort bien dans le sable, et je voulais les planter dans le banc de sable même. Nous enveloppâmes soigneusement les racines de feuilles fraîches, puis nous nous dirigeâmes vers la colonie. Tout y était en bon ordre. Seulement les moutons, les chèvres et les poules se mirent à fuir à notre approche. Du reste, leur nombre était considérablement augmenté. Mes petits garçons qui voulaient du lait pour se rafraîchir, se mirent à la poursuite des chèvres; mais, voyant qu'ils n'avaient aucune chance de succès, ils tirèrent de leurs poches leurslazos, qui ne les quittaient plus, et en moins de rien nous reprîmes trois ou quatre des fugitives. On leur distribua aussitôt une ration de pommes de terre et de sel dont elles parurent fort satisfaites; mais en échange elles nous donnèrent plusieurs jattes de lait, que nous trouvâmes délicieux.

Ma femme, à l'aide d'une poignée de riz et d'avoine, réunit la basse-cour autour d'elle; elle fit son choix, et les prisonniers furent déposés dans le bateau, les pattes et les ailes solidement liées.

C'était l'heure du dîner. Comme nous n'avions pas le temps de faire la cuisine, les viandes froides que nous avions apportées firent les frais du repas; mais la langue de la baleine, qui était servie en grande pompe, fut unanimement déclarée détestable, et bonne tout au plus pour des gens privés depuis longtemps de viande fraîche. Nous l'abandonnâmes au chacal, le seul de nos animaux domestiques qui nous eût suivis; puis nous nous hâtâmes de manger quelques harengs et d'avaler plusieurs tasses de lait pour faire passer le maudit goût d'huile rance que ce morceau nous avait laissé.

J'abandonnai à ma femme le soin des préparatifs de départ, et je m'en allai avec Fritz cueillir quelques paquets de cannes à sucre qui croissaient près de là, et que je voulais planter aussi dans l'îlot.

Bien munis de tout ce qui nous était nécessaire pour la colonisation, nous montâmes dans notre bateau et nous cinglâmes dans la direction du cap de l'Espoir-Trompé, afin de pénétrer dans la grande baie et d'examiner l'intérieur; mais cette fois encore le cap justifia son nom: la marée descendait, et nous trouvâmes devant nous un banc de sable qui s'étendait si loin, et qui était si large, qu'il arrêta soudain notre expédition. Heureusement un bon vent nous reporta en pleine mer et nous empêcha de nous perdre sur ce bas-fond. Je déployai la voile, les rames mécaniques redoublèrent de vitesse, et nous reprîmes le chemin de l'îlot.

Cependant mes enfants ne quittèrent pas volontiers ce banc de sable, où ils avaient cru reconnaître des lions marins. Il nous avait semblé d'abord apercevoir dans le lointain, et à la surface des flots, comme un monceau de pierres blanches en désordre; mais bientôt la masse se divisa en deux: des cris et des hurlements confus me donnèrent la certitude que c'étaient des êtres vivants. Nous vîmes deux troupes de monstres marins qui ne paraissaient pas en fort bonne intelligence; car ils manœuvraient de front, se provoquaient entre eux et s'entrechoquaient mutuellement. Leur armée me parut respectable, et je n'ai pas besoin de dire que nous fîmes voile rapidement pour ne pas laisser à ces dangereux voisins le temps de nous apercevoir. Nous arrivâmes à l'îlot en moitié moins de temps que nous n'en avions mis pour y aller.

En touchant à terre, mon premier soin fut de planter les arbustes que nous avions rapportés. Mes enfants, sur l'assistance desquels j'avais compté, me laissèrent pour courir après les coquillages. La bonne mère seule resta pour m'aider.

Nous avions à peine commencé, que nous vîmes Jack accourir vers nous tout essoufflé.

«Papa! maman! s'écria-t-il, venez, venez, un monstre, sans doute un mammouth! il est sur le sable!»

Je ne pus m'empêcher de rire, et je lui répondis que son mammouth devait être simplement le squelette de la baleine.

«Non! non! répliqua l'entêté, ce ne sont certes pas des arêtes de poisson, mais ce sont bien des os. Puis la mer a déjà emporté la carcasse de la baleine, tandis que mon mammouth est bien plus avancé dans les sables.»

Tandis que Jack essayait de me déterminer à le suivre en me tirant par la main, j'entendis soudain crier: «Accourez! accourez par ici! il y a une tortue.»

Je courus, et je vis Fritz à quelque distance qui agitait un de ses bras autour de sa tête, comme pour hâter mon arrivée.

Je fus en quelques instants au pied de la colline. Je trouvai, en effet, mon fils aux prises avec une énorme tortue qu'il retenait par un pied de derrière, et qui, malgré tous ses efforts, n'était plus qu'à dix ou douze pas de la mer. J'arrivai encore à temps; je donnai à Fritz l'un des avirons, et, le passant sous l'animal comme un levier, nous parvînmes à le renverser sur le dos dans le sable, où son poids creusa une sorte de fosse qui nous assura ainsi sa possession. Cette bête était d'une grandeur prodigieuse, et devait peser au moins huit cents livres; elle n'avait pas moins de huit pieds à huit pieds et demi de long. Nous la laissâmes là; car nos forces réunies n'auraient pu la remuer.

Cependant Jack me pressait tellement d'aller voir son mammouth, que je résolus de le suivre, au grand étonnement de tous mes enfants.

Arrivé près du prétendu monstre, je n'eus pas de peine à faire voir au pauvre garçon que son mammouth était exactement la même chose que notre baleine. Je lui montrai la trace de nos pas sur le sable, et quelques morceaux de fanon que nous avions négligé d'emporter.

«Mais, lui dis-je, qui donc t'a mis dans la tête l'idée de mammouth?

—Ah! répondit l'enfant confus, c'est M. le professeur Ernest qui me l'a soufflé et qui m'a attrapé.

—Ainsi, sans réflexion, tu crois tout ce qu'on te dit: tu ne songes pas même à t'enquérir si l'on se moque de toi! Si tu eusses réfléchi, n'aurais-tu pas bien vite compris qu'il n'était guère possible qu'en moins d'un jour la mer emportât le squelette de la baleine pour mettre celui d'un mammouth justement à la même place?

JACK. C'est vrai, je n'y ai pas encore pensé.

MOI. Alors, pour ta pénitence, tu vas me dire ce que tu sais maintenant du mammouth.

JACK. C'est, je crois, une espèce d'animal monstrueux, dont les premiers ont été découverts en Sibérie.

MOI. Bien, mon fils, je ne te croyais pas si savant. Ernest t'a bien fait ta leçon.»

J'ajoutai quelques mots sur l'existence encore problématique de cet animal, et qui, selon toutes les apparences, n'est qu'une variété perdue de l'espèce des éléphants.

Comme nous étions arrivés au soir, nous enveloppâmes de feuilles fraîches les racines des cocotiers et des pins qui nous restaient, renvoyant aux jours suivants la fin de cette opération importante.

Nous allâmes au rivage, et nous restâmes à considérer la tortue. Nous fîmes d'abord avancer le bateau près de l'endroit où elle était. Nous essayâmes de la lever; mais, ayant reconnu l'inutilité de nos efforts, nous restâmes tous en silence auprès d'elle.

Tout à coup je m'écriai: «Trouvé! trouvé! C'est cette bête qui nous conduira elle-même à Felsen-Heim.»

Je montai dans la pirogue, je vidai la tonne d'eau douce que j'avais apportée, et, ayant remis la tortue sur ses pieds, nous lui attachâmes la tonne vide sur le dos. J'eus soin en même temps d'attacher à une patte de devant de l'animal une corde fixée à notre bateau, et sans perdre un moment nous fûmes bientôt dans l'embarcation.

Je pris place à l'avant de la pirogue, armé d'une hache et prêt à couper la corde aussitôt que notre barque menacerait de s'enfoncer; mais la tonne retenait la tortue à fleur d'eau, et la pauvre bête ramait si bien, que nous accomplîmes notre course avec autant de rapidité que de bonheur. Mes fils, heureux de ce nouvel attelage, le comparaient aux chars marins du dieu Neptune dans la Fable. Je dirigeai la course de la tortue droit vers la baie du Salut, en la ramenant dans la direction d'un coup de rame dès qu'elle tentait de s'en éloigner, soit à droite, soit à gauche.

Nous débarquâmes à l'endroit accoutumé, et notre premier soin, en ramenant la pirogue, fut de fixer la tortue elle-même, et de remplacer la tonne vide par des cordes solides qui devaient l'empêcher de s'éloigner.

Dès le lendemain matin son procès fut fait, et son énorme carapace fut destinée à fournir un bassin à la fontaine que nous avions établie dans l'intérieur de la grotte. C'était un superbe morceau; elle avait au moins huit pieds de long sur trois de large. Nous dépeçâmes l'animal de manière à tirer le meilleur parti de son immense dépouille. Je crois pouvoir affirmer qu'elle était de l'espèce qu'on nomme tortue géante ou tortue verte, la plus grosse de toutes les espèces, et dont la chair est très-estimée des navigateurs.

Ma femme me demandait depuis longtemps un métier à tisser, que l'état de nos vêtements rendait indispensable. Je m'occupai à la satisfaire, et, après bien des efforts, je parvins à créer une machine qui, sans être ni gracieuse ni parfaite, pouvait du moins confectionner de la toile. C'était tout ce qu'il nous fallait. Notre provision de farine n'était pas assez considérable pour qu'on l'employât à faire la colle nécessaire au tissage: j'y substituai de la colle de poisson, qui, entre autres avantages, offrait celui de conserver une humidité que n'a pas la colle ordinaire.

La colle de poisson me fournit encore des vitrages. J'en pris une certaine quantité que je soumis à l'action d'un feu très-vif; je la laissai bouillir jusqu'à ce qu'elle eût acquis assez de consistance. J'entourai alors une tablette de marbre d'une petite galerie en cire, et je vidai sur le marbre la colle bouillante. Quand elle fut un peu refroidie, je coupai mes carreaux de la grandeur désirée, et nous obtînmes des vitres transparentes. Elles n'avaient sans doute ni la limpidité du cristal, ni même la pureté du verre; mais elles étaient plus transparentes que les lames de corne qui décorent les lanternes de nos campagnes. Notre admiration pour les chefs-d'œuvre de notre industrie fut sans bornes.

Encouragé par ces deux premiers succès, je résolus de tenter une nouvelle entreprise. Mes petits cavaliers désiraient des selles et des étriers, et nos bêtes de tir avaient besoin de jougs et de colliers. Je me mis à l'œuvre. Je fis apporter les peaux de kanguroo et de chien de mer, et la bourre fut fabriquée avec la mousse d'arbre que nos pigeons nous avaient fait connaître. Je réunissais deux brins ensemble, et je les mettais tremper dans l'eau avec un peu de cendre et d'huile de poisson, afin qu'elle ne devînt pas trop dure en séchant. Cette lessive réussit parfaitement: quand la mousse fut relevée et séchée, elle avait conservé toute son élasticité, pareille à celle du crin de cheval. Aussi j'en remplis non-seulement les selles, mais encore les jougs et les colliers, et ma femme vit avec joie ces nouvelles inventions, utiles à ses enfants. Je ne m'en tins pas là, et je me mis à fabriquer des étriers, des sangles, des brides, des courroies de toute façon, quittant à tout moment mon ouvrage pour aller, comme un tailleur, prendre mesure à mes bêtes.

Mais ce n'était pas tout d'avoir ainsi fabriqué le joug; car mes pauvres Sturm et Brummer, pour lesquels il était fait, ne se souciaient que fort peu de s'y soumettre, et sans l'anneau que je leur avais passé au nez, et dont je fis un grand usage, tous mes efforts eussent été inutiles. Cependant je préférai la manière d'atteler des Italiens, qui placent le joug sur les épaules, à celle qu'on emploie dans notre patrie, et qui consiste à placer le joug sur le front et les cornes; je vis avec plaisir, quand mes prisonniers se mirent à l'ouvrage, que cette méthode était la meilleure.

Ces travaux nous retinrent plusieurs jours sans relâche. À cette époque un banc de harengs pareil à celui de l'année précédente vint dans la baie, et nous n'eûmes garde de le laisser passer sans renouveler notre provision, à laquelle nous avions pris grand goût.

Les harengs furent suivis de chiens de mer. Nous avions continuellement besoin de leurs peaux pour nos selles, nos courroies, nos brides, nos étriers, etc.; aussi nous ne négligeâmes pas cette chasse. Nous en prîmes ou tuâmes vingt à vingt-quatre de différentes grosseurs, et, après avoir jeté la chair, nous mîmes de côté leurs peaux, leurs vessies et leur graisse. Mes enfants demandaient à grands cris une excursion dans l'intérieur du pays; mais je voulus auparavant confectionner des corbeilles qui permissent à ma femme, pendant nos absences continuelles, de recueillir les graines, les fruits, les racines, etc., et de les rapporter facilement au logis. Nous commençâmes par faire provision de baguettes d'un arbrisseau qui croissait en grande quantité sur les rives du ruisseau du Chacal, car je ne voulais pas employer à mes premiers essais les beaux roseaux de mon pauvre Jack; et nous fîmes bien: car ils furent si grossiers, que nous ne pûmes nous empêcher de rire en les considérant. Peu à peu cependant nous nous perfectionnâmes, et je finis par construire une grande corbeille longue et solide, avec deux anses pour aider à la porter.

À peine fut-elle terminée, que mes enfants résolurent d'en faire une civière. Pour l'essayer, ils passèrent un bambou dans les anses. Jack se plaça devant, Ernest derrière, et ils se mirent à se promener pendant quelque temps de long en large, portant ainsi la corbeille vide. Mais ils s'ennuyèrent bientôt de ce manège; ils disposèrent, bon gré, mal gré, leur jeune frère Franz dans la corbeille, et ils se mirent ensuite à courir en poussant des cris de joie.

«Ah! dit Fritz à ce spectacle, mon cher papa, si nous en faisions une litière pour que ma mère pût nous suivre dans nos excursions!»

Tous mes enfants s'écrièrent: «Oh! oui, papa, une litière; ce sera excellent quand l'un de nous sera fatigué ou malade!

MA FEMME. Bien, mes enfants, pour vous et pour moi; mais ce serait une chose assez comique que de me voir assise comme une princesse au milieu de vous sur une corbeille dont les bords pourraient à peine me contenir.

MOI. Un moment donc! nous ferions un ouvrage capable de te porter.

FRITZ. Certainement, n'est-ce pas? mon père, comme les palanquins dont on se sert dans les Indes.

ERNEST. Et qui sont portés par des esclaves. Merci, je ne suis pas trop disposé à ce métier.

MA FEMME. Soit tranquille, mon cher Ernest, je ne veux pas de vous pour esclaves ni pour porteurs; il ne faudrait pas m'élever bien haut, car je serais bientôt à terre. Je ne monterai dans cette corbeille que quand vous m'aurez trouvé des porteurs dont les jambes soient plus solides que les vôtres.

JACK. Eh bien! mon Sturm et le Brummer de Franz en ont-ils d'assez fortes pour rassurer maman?

MOI. Bien! bien! c'est là une bonne pensée, étourdi; nous avons là deux excellents porteurs pour le palanquin.

ERNEST. Comme ma mère sera bien dans son palanquin! Nous pourrions y faire un toit avec des rideaux, derrière lesquels elle pourrait se cacher quand elle voudrait.

JACK. Mais essayons d'abord avec la corbeille, afin de voir si cela réussira; Franz et moi nous conduirons.»

Je souris de l'empressement avec lequel les enfants avaient adopté cette idée nouvelle, et j'y consentis volontiers. Nous fîmes donc retentir nos trompes pour rappeler notre bétail qui paissait, et nous vîmes bientôt accourir nos animaux. Ils furent enharnachés; Jack sauta sur son Sturm, placé à l'avant-train, et Franz resta derrière avec. Brummer. Quant à Ernest, il monta dans la corbeille, qui pendait paisiblement entre les deux animaux. Ils se mirent en marche au petit pas, n'étant pas encore habitués à ce nouveau manège, et Ernest assurait que rien n'était meilleur que cette litière, où l'on était doucement ballotté sans fatigue.

Mais bientôt les deux conducteurs mirent leurs bêtes au galop, et le pauvre Ernest, rudement secoué, se mit à crier à ses frères d'arrêter; mais ce fut en vain. Les porteurs n'en continuèrent pas moins à pousser leurs montures. Quant à nous, qui regardions ce spectacle, la mine du pauvre Ernest, qui ne courait, au reste, aucun danger, nous paraissait si drôle, que nous n'essayâmes pas de le secourir. Les polissons galopèrent jusqu'à la rivière du Chacal, et revinrent vers nous sans s'arrêter. Aussi l'on conçoit facilement la colère d'Ernest quand il sortit de sa litière. Jeté hors des gonds par cette promenade forcée, il n'allait probablement pas se contenter de paroles, quand j'arrivai à temps pour m'interposer. Ernest se calma peu à peu, et je le vis même aider son frère Jack à dételer les animaux pour leur rendre la liberté. Avant de les laisser partir, il alla aussi chercher du sel, et en donna une poignée à chacune des pauvres bêtes. Cette marque de bon caractère me fit beaucoup de plaisir.

Nous nous remîmes alors à notre travail de vannier, et nous tressions depuis quelque temps en silence, quand Fritz se leva soudain comme un homme effrayé.

«Oh! mon père! dit-il, voyez donc, dans l'avenue de Falken-Horst, ce nuage de poussière; il doit être produit par quelque animal de forte taille, à en juger par son épaisseur; et de plus il vient droit vers nous.

—Ma foi, lui répondis-je sans trop m'inquiéter, car je découvrais peu encore ce nuage que les yeux d'aigle de Fritz avaient aperçu, je ne sais ce que cela peut être, car nos gros animaux sont maintenant à l'écurie.

MA FEMME. Ce sont sans doute quelques-uns des moutons, ou peut-être même notre vilaine truie qui fait encore des siennes.

FRITZ. Non! non! j'aperçois fort bien les mouvements de cet animal; tantôt il se dresse comme un mât, tantôt il s'arrête, marche ou glisse sans que je puisse distinguer aucun de ses membres.»

Effrayés de cette description dont nos faibles yeux ne nous permettaient pas de juger la vérité, nous ne savions trop à quoi nous en tenir. Je pris alors ma longue-vue, et au moment où je la dirigeai vers ce côté j'entendis Fritz crier:

«Mon père, je le vois distinctement maintenant! Son corps est d'une couleur verdâtre! Que pensez-vous de cela?

MOI. Fuyons! fuyons, mes enfants! Allons nous réfugier dans le fond de notre grotte, et fermons-en bien les ouvertures!

FRITZ. Pourquoi donc?

MOI. Parce que je suis certain que c'est un serpent monstrueux qui s'avance vers nous.»

Nous nous hâtâmes de revenir au logis, et nous fîmes toutes nos dispositions pour la défense. Les fusils furent chargés, la poudre et le plomb versés dans les poudrières. Plus le terrible animal avançait, plus je me confirmais dans l'idée que c'était un boa. Ce que j'avais entendu raconter de la force de ces animaux m'effrayait extrêmement, et je ne savais quel moyen mettre en usage pour l'empêcher de parvenir jusqu'à nous; il était trop tard pour retirer les planches de notre pont. Il fallait donc se résigner à attendre qu'il fût à portée pour essayer de nous en défaire à coups de fusil.

L'animal cependant arriva près du pont, et, comme s'il eût senti une proie de notre côté, se dirigea, après quelques hésitations, droit vers la grotte. Nous étions montés dans le colombier pour observer ses mouvements. Il était à peine à trente pas de nous, quand Ernest, plus par un sentiment de peur que par désir de le tuer, lui lâcha son coup de fusil. Ce fut le signal d'une décharge générale, du moins de la part de Jack, de Franz et de ma femme, qui s'était aussi munie d'un fusil; mais les coups étaient mal dirigés, et les balles s'étaient perdues, ou n'avaient rien fait sur l'écaille du monstre, car il se détourna et se mit à fuir. Fritz et moi, qui avions gardé nos coups, nous fîmes feu alors, mais sans montrer plus de bonheur ou d'adresse; car le boa redoubla de vitesse, et courut avec une célérité prodigieuse s'enfoncer dans le marais où Jack avait manqué de perdre la vie, et disparut bientôt, caché par les roseaux qui le couvraient.

Nous commençâmes à respirer, et l'on se mit à discourir sur les formes effrayantes de ce terrible ennemi; la peur en avait grandi les proportions à tous les yeux: on n'était pas même d'accord sur les couleurs de la robe. Pour moi, j'étais dans la plus grande perplexité, ne sachant comment connaître la retraite du boa, ni avertir mes enfants de son approche. Je me creusai la tête pour trouver un moyen de le tuer. Il ne fallait pas songer à nous exposer en rase campagne contre un pareil ennemi, car nos forces réunies nous auraient été d'un bien faible secours; aussi je défendis, jusqu'à nouvel ordre, de sortir de la grotte sans ma permission expresse; et j'eus toujours soin d'avoir quelqu'un l'œil au guet pour tâcher de connaître les mouvements du boa.


Back to IndexNext