Chapter 2

La cité de Bologne était presque vide d'hommes, et nous fûmes reçus aux étuves avec des cris d'allégresse. Les chambres n'y sont pas jonchées de paille comme en beaucoup de villes lombardes; les grabats n'y manquent pas, quoique les sangles soient rompues pour la plupart. Matteo rencontra une Florentine de sa connaissance, Monna Giovanna; pour moi, qui ne pensais pas à m'enquérir du nom de la mienne, j'en fus content.

Là nous bûmes d'abondance, et du vin épais de la contrée et de la cervoise, et nous mangeâmes confitures et tartelettes. Matteo, à qui j'avais conté mon aventure, feignant d'aller au retrait, descendit dans les cuisines, et revint accoutré en pestiféré. Les filles des étuves s'enfuirent de tous côtés, poussant des cris aigus, puis elles se rassurèrent, et vinrent toucher, encore peureuses, la figure de Matteo. Monna Giovanna ne voulut pas retourner avec lui, et resta tremblante dans un coin, disant qu'il sentait la fièvre. Cependant Matteo, ivre, posa la tête parmi les pots, sur la table que ses ronflements faisaient trembler, et il ressemblait aux figures de bois bariolées que les banquistes montrent sur les estrades.

Finalement nous quittâmes Bologne, et après diverses aventures, nous arrivâmes près d'Avignon, où nous apprîmes que le Pape faisait mettre en prison tous les Florentins, et les faisait brûler, eux et leurs livres pour se venger de la rébellion. Mais nous fûmes avertis trop tard; car les sergents du Maréchal du Pape nous surprirent pendant la nuit, et nous jetèrent à la prison d'Avignon.

Avant d'être mis en question, nous fûmes examinés par un juge et provisoirement condamnés au cachot bas, jusqu'à information, avec le pain sec et l'eau, ce qui est la coutume de la justice ecclésiastique. Je parvins toutefois à cacher sous ma robe notre sac de toile, qui contenait un peu de polenta et des olives.

Le sol du cachot était marécageux; et nous n'avions d'air que par un soupirail grillé qui s'ouvrait à ras de terre sur la cour de la Conciergerie. Nos pieds étaient passés dans les trous de ceps très lourds de bois, nos mains liées à des chaînes assez lâches, de telle manière que nos corps se touchaient depuis le genou jusqu'à l'épaule. L'huissier du guichet nous fit la grâce de nous dire que nous étions en suspicion de poison; car le Pape avait su par certains ambassadeurs que les gonfaloniers de la commune de Florence entretenaient le dessein de le faire mourir.

Nous étions ainsi dans la noirceur de la prison n'entendant nul bruit, ne sachant pas l'heure du jour ni de la nuit, en grand danger d'être brûlés. Je me souvins alors de notre stratagème; et il nous vint l'idée que la justice papale, par terreur de la maladie, nous ferait jeter dehors. J'atteignis avec peine ma polenta, et il fut convenu que Matteo s'en barbouillerait la figure et se tacherait de sang, tandis que je crierais pour attirer les sbires. Matteo disposa son masque, et commença des hurlements rauques, comme s'il avait la gorge prise. J'invoquai la Notre-Dame en secouant mes chaînes. Mais le cachot était profond, le portail épais, et il faisait nuit. Pendant plusieurs heures nous suppliâmes inutilement. Je cessai mes cris: cependant Matteo continuait à geindre. Je le poussai du coude, afin qu'il se reposât jusqu'au jour: ses gémissements devinrent plus forts. Je le touchai dans l'obscurité: mes mains n'atteignaient que son ventre qui me parut gonflé comme une outre. Et alors la peur me saisit: mais j'étais collé contre lui. Et tandis qu'il criait d'une voix enrouée: «A boire! à boire!» jusqu'à ce qu'il me semblât entendre l'appel désespéré d'une meute lâchée, le rond pâle du jour levant tomba du soupirail. Et alors la sueur froide coula sur mes membres; car, sous son masque poudreux, sous les taches de sang desséché, je vis qu'il était livide et je reconnus les croûtes blanches et le suintement rouge de la peste de Florence.

Les trêves conclues à Tours par Charles VII, roi de France, avec Henri VI, roi d'Angleterre, avaient rompu les armées. Les gens de guerre étaient sur les champs, n'ayant ni solde ni vivres de pillage militaire. Les Écorcheurs, Armagnacs, Gascons, Lombards, Écossais, revenaient par bandes de la terrible bataille de Saint-Jacques, et ils avaient rôti les jambes des paysans tout le long de leur route. On touchait au mois de novembre 1444. La campagne était neigeuse et les arbres noirs. Par les chemins passaient des files d'hommes à pourpoints troués, à jaques sombres avec de gros roulets à leurs chaperons et des cornettes froncées attachées à des aiguillettes rouges; quelques-uns portaient des chapeaux de fer, tous marchaient le vouge sur l'épaule, tenant la guisarme, ou des plançons crêtelés, ou des langues-de-bœuf à la ceinture. Les hôtelleries étaient désolées. Car ils descendaient après la servante qui tirait le vin, et lui trempaient la tête dans la pipe, volaient les chaperons rouges traînant sur les tables parmi les pots, emportaient les écuelles d'étain, et, fracassant les coffres des femmes, prenaient leurs chapelets argentés et leurs verges d'or. Traversant les villes le plus rarement qu'ils pouvaient, ils se ruaient aux étuves, bâillonnaient la maîtresse, jetaient la paille par les fenêtres, forçaient les fillettes sur les bahuts, et, tordant les clefs des portes dans leurs serrures obscènes, partaient en tumulte à la lueur des falots. Le syndic et les gens du guet, archers et arbalétriers, attroupés en masse noire, les regardaient fuir, effarés.

D'ordinaire ils préféraient les fillettes communes assises aux portes des bonnes villes, le soir, à l'orée des cimetières. Elles n'avaient qu'une cotte et une chemise; elles reposaient leurs pieds sur les pierres tombales, et la lune les faisait paraître blanches. Elles montaient sur les blocs et s'appelaient: «Denise! Marion! Museau!» Elles couchaient à l'air, entre les fosses, dans l'eau croupissante. Elles rêvaient le sol jonché de paille des étuves, dans quelque rue noire. Les guetteurs de chemins, batteurs à loyer, épieurs et fausses gens de guerre, les emmenaient un peu de temps, et parfois ne leur coupaient pas la gorge. On les voyait passer entre deux étranges hommes d'armes, qui les tenaient sous les bras et entre-croisaient des vouges sur leurs têtes.

Parmi tous les bouffons, ménétriers et joueurs de vielle, venaient aussi quelques vagabonds qui avaient été clercs, et n'ayant de quoi changer d'habit, déchiquetaient le collet de leur pourpoint et mettaient un gorgias. Ils menaient un ou deux pauvres enfants dont ils avaient scié les jambes près des pieds et arraché les yeux, qu'ils montraient pour apitoyer les passants tandis qu'ils jouaient de la vielle. Quand il s'était fait autour d'eux une troupe, ils feignaient d'être touchés par le mal caduc, tombaient sur le dos, battaient la terre des deux tempes et des mains, et écumaient de la bouche en jurant le «sanglant foutre-Dieu» Et cependant leurs amis coupaient les mordants de ceintures, et ôtaient leurs livres d'heures aux femmes pour en prendre les fermoirs.

Puis, dans le mois de novembre, arrivèrent à la suite de ces traînards de mystérieuses figures nocturnes. On ne savait ce qu'il en était. Ils étaient diversement vêtus, les uns ayant pourpoints noirs et chapeaux rouges, aumusses fourrées de menu vair, d'autres, manteaux de soie vermeille et chaperons à cornette de soie verte, quelques-uns paraissant seigneurs, à longues robes de velours noir, fourrées de martre, certains semblant des femmes déguisées, à toque violette avec un bavolet. Tous étaient armés, plusieurs ayant ceinturon et haubert.

Mais ces hommes de nuit se distinguaient des autres par une habitude terrifiante et inconnue: ils avaient leurs visages couverts de faux-visages. Or ces faux-visages étaient noirs, camus, à lèvres rouges, ou portant de longs becs arqués, ou hérissés de moustaches sinistres, ou laissant pendre sur le collet des barbes bariolées, ou traversant la figure d'une seule bande sombre entre la bouche et les sourcils, ou semblant une large manche de jaque nouée par en haut, avec des trous par où on voyait les yeux et les dents.

Le peuple donna aussitôt à ces hommes le nom de «Faulx-Visaiges»; on n'avait jamais rien vu de semblable dans le plat pays; seuls quelques nobles, la mode étant venue d'Italie, mettaient dans les cérémonies des faulx-visaiges en métaux riches.

Ces gens se répandirent autour de Creully où Mathew Gough, Anglais, était seigneur, et ravagèrent la contrée de façon horrible. Caries Faulx-Visaiges tuaient cruellement, éventrant les femmes, piquant les enfants aux fourches, cuisant les hommes à de grandes broches pour leur faire confesser les cachettes d'argent, peignant les cadavres de sang pour appâtir les métairies et les réduire par la peur. Ils avaient avec eux des fillettes prises le long des cimetières, qu'on entendait hurler dans la nuit. Personne ne savait s'ils parlaient. Ils surgissaient du mystère et massacraient en silence.

On soupçonnait qu'il y avait parmi eux des nobles, ayant trahi le roi de France, ou le roi d'Angleterre, ou tous deux. Leur férocité était seigneuriale. La terreur en était accrue. On examinait les gens, le jour, ne sachant s'ils ne devenaient Faulx-Visaiges, la nuit.

Il y eut des patrouilles de gens d'armes par la campagne. Les archers de Mathew Gough, gens décidés, guettèrent les Faulx-Visaiges, et en saisirent. Ils furent amenés au juge de Creully et questionnés. On n'en reconnut aucun. Ils semblaient de pays divers. Ils donnaient à leur chef le nom de roi, et l'appelaient parmi eux Alain Blanc-Bâton.

Mathew Gough les fit pendre aux arbres des routes, avec leurs faux-visages et leurs vêtements riches. Le peuple vint les voir, se balançant sous le vent, comme des oiseaux étrangement colorés. Les bêtes de proie se perchaient sur leur nuque et leur déchiraient la chair sous leur masque. Ainsi beaucoup de chemins en Normandie étaient bordés, à mi-hauteur des arbres, par ces faces varicolores et terrifiantes de cuir, d'étoffe, de bois ou de fer, qui s'entre-choquaient à la bise.

Cependant on annonçait l'arrivée de lord Alan Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux. Les gens du château prirent leurs plus nobles tenues pour la réception. Tout était en mouvement dans la place de Creully. Mathew Gough avait une robe écarlate, un chapeau vert, des gants fourrés.

L'huissier de la prison monta dans la grande salle. Il toucha de sa verge le bras de Mathew Gough. On venait de prendre, disait-il, celui que les Faulx-Visaiges nommaient Alain Blanc-Bâton. Il refusait de répondre et on n'avait pu le démasquer. Puis l'huissier prononça quelques paroles à l'oreille de Mathew Gough, qui se leva, mit le faux-visage en or qu'il tenait prêt pour la cérémonie, et descendit les degrés de la salle carrelée où on donnait la torture.

Il y avait là trois hommes, l'un étendu sur le tréteau. Sa poitrine et ses jambes étaient nues, couvertes de poils blonds. Son faux-visage était de cuir noir, et par le trou de la bouche on versait de l'eau à travers un cornet. Il avait le cou mouillé, gonflé: les muscles s'y tordaient. Son dos était cintré. Une mare s'étendait sur les carreaux, près du chevalet. Mais le patient ne dit mot.

On l'attacha sur un banc à deux bâtons placés en croix de Saint-André; et à chacun de ses membres les deux tourmenteurs mirent un pivot tournant qu'ils virèrent et tordirent. On entendait craquer les os des poignets et des chevilles. L'homme ne fit que gémir.

L'un des tourmenteurs alla chercher de la braise dans une écuelle de terre cuite, et, à cheval sur l'homme, lui souffla les étincelles sur la peau, par les narilles du faux-visage. Le patient s'agita, et se débatti, puis resta immobile.

Mathew Gough, le croyant étouffé, fît signe qu'on le portât au feu de la cuisine. Il parut s'y ranimer, et respira doucement. Alors Mathew Gough, la face couverte de son faux-visage d'or qui étincelait à la flamme, se pencha vers le faux-visage noir et parla bas. Il parla anglais, et les tourmenteurs ne comprirent pas. Ils virent trembler les bras et les jambes du prisonnier. Mais il ne répondit rien, et resta silencieux sous son faux-visage sombre.

Mathew Gough lui fît mettre incontinent la corde au cou et les deux tourmenteurs le halèrent et le tirèrent par un anneau encastré dans les dalles du plafond. Au feu de la cuisine il jeta son ombre agitée sur les murs.

Puis, remontant lentement les degrés, Mathew Gough ordonna de mettre la place en état de défense, ayant reçu nouvelles, disait-il, de trahison, et de quitter les habits de cérémonie parce que lord Alan Blankbate, capitaine de Rouen et de Bayeux, lui avait mandé par messager sûr qu'il ne viendrait pas.

Les écuyers, archers et valets d'armes coururent de-ci de-là et toute la place sonna par les ferrures heurtées.

Ainsi périt sombrement le chef des Faulx-Visaiges, auquel ses compagnons donnaient le nom d'Alain Blanc-Bâton.

Spadones!Ils étaient accroupis sur les dalles, les genoux serrés, et frottaient le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme d'argent. Leurs robes couleur de safran étaient étendues autour d eux, et une odeur de cinnamome se dégageait de leur peau. Ainsi ils se reposaient parmi des garçons étuvistes en sueur, des hommes vêtus de peluche écarlate qui se rendaient aux bains avec des filets pleins de balles à jouer vertes, des jeunes gens à tunique rousse avec des ceintures cerise, hauts troussés, et les cheveux longs, des coureurs à colliers précédant des chaises à porteurs, où des matrones aux cheveux tordus, à la peau poncée, rendaient les saluts des passants.

Le haut du ciel était chaudement bleu, voilé de filaments roses et se fondait graduellement à l'horizon dans un jaune transparent, un bleu de turquoise très pâle, et un vert délicat et tremblotant. Il y avait encore des crieurs de rues qui offraient l'eau de neige:aqua nivata, nivata!Des Éthiopiens frisés arrosaient partout avec l'eau de minuscules outres percées, semblables à celles qui servent à abattre la poudre rouge de l'arène, dans l'amphithéâtre.

Or, parmi l'air bourdonnant, les eunuques se mirent à songer au pays d'où ils étaient venus, à la brûlante Syrie, et à l'Ibérie aux mines d'argent. Ils avaient couru à quinze ans les hauts pâturages maigres avec les chèvres et les boucs, barattant le lait, pressant des fromages blancs durs, qu'ils traversaient d'un brin de genêt. Ils avaient aimé des fillettes à grands chapeaux de paille. Ils les guettaient entre les bouquets de fleurs d'or, quand elles devaient venir, et leur taillaient des sifflets dans du bois de sureau. Souvent ils apportaient des pois chiches qu'ils avaient volés dans les granges. Ces jours-là on creusait un trou avec les mains et on y jetait des branchilles et des feuilles sèches. La fillette allait chercher au foyer le plus voisin une braise ardente; elle la mettait dans son sabot plat, qu'elle agitait sans cesse en courant, pour empêcher le charbon de s'éteindre. Puis, gravement assis l'un eu face de l'autre, ils faisaient rôtir leurs pois chiches au bout d'une baguette pointue. Ou ils jouaient au roi et à la reine. On faisait un trône avec des pierres unies, à l'ombre quelque part. La reine s'asseyait là, et le roi partait en expédition pour surveiller ses chèvres. La reine, après avoir écouté les cigales, s'endormait sur son trône. Alors, quand le roi revenait, il lui faisait un oreiller de mousse, et l'étendait doucement dessus.

Le soir, les ombres s'allongeaient, et on descendait avec les chèvres par les sentiers bordés de ronces. Les chauves-souris s'envolaient des buissons. Sous les herbes on entendait des frôlements de serpent qui allait retrouver son trou; le grillon chantait dans les dernières flammes dorées du jour mourant; les rochers devenaient gris et le premier frisson de la nuit secouait le feuillage des arbres. Un vent frais ballonnait le manteau et frisait le poil des chèvres; le chien, nez à l'air, humait le souffle parfumé, et les genêts balançant leurs têtes jaunes ondulaient comme les vagues de la mer. Plus bas les lapins fuyaient dans les broussailles et l'obscurité s'amassait autour des vieux chênes. Bientôt la hutte était là, la mère sur la porte, avec sa cuillère en main.

Où étaient-elles, seigneurs du ciel, ces broussailles espagnoles, et la hutte de la montagne, et le troupeau ami? Ils étaient venus, les durs Italiotes, à la tête rasée, aux lèvres serrées; ils avaient brûlé la hutte et mangé le troupeau.

Ils avaient pris les petits dans les hauteurs, près d'Osca. Le long de la Cinca, les soldats étaient descendus et avaient traversé la plaine de Sourdao pour les mener à Ilerda. Et d'Ilerda à Tarraco, à travers les montagnes noires de Iakketa et d'Ilercao. A Tarraco, des marchands leur avaient fait boire une infusion de graines de pavot, pour les mutiler sans douleur. On les avait embarqués comme du bétail et vendus aux escales, à Populonia, à Cosa, ou à Alsium. D'autres étaient venus à Rome, par Ostia.

Des mangons les avaient achetés, leur avaient enduit les pieds avec de la poussière de craie, les avaient coiffés de bonnets en molleton blanc. On les avait frottés de térébenthine, épilés à la lampe et à la pince, frisés au fer. On les avait exposés sur un échafaud, avec des écriteaux. Ils avaient les dents blanches et les yeux noirs, parlaient latin avec un accent guttural et un ton aigu. On les enfumait de gagate, avant d'en payer le prix, pour voir s'ils ne tombaient pas d'épilepsie.

Maintenant, entre les leveurs de voiles des portes, conservateurs de vaisselle d'argent, baigneurs, parfumeurs, cuisiniers, dresseurs, serveurs, dégustateurs, échansons, portiers en robe verte, muletiers à tunique relevée, aguayeurs, esclaves de chaise, porteurs d'éventails et d'ombrelles, ils étaient eunuques, soumis à la fourche, au fouet, et aux supplices publics de la porte Esquiline. Leurs maîtresses leur faisait gonfler les joues pour leur donner un soufflet, et les intendantes leur piquaient le cou avec des aiguilles de tête.

Et ils allaient nécessairement par le Tuscus Vicus, où se promènent les débauchés, acheter des étoffes et chercher de petites amphores à nard, scellées de gypse, chez les pigmentaires, qui vendent de la ciguë, de l'aconit, de la mandragore et des cantharides. Ils chantaient dans l'atrium, au premier service, des morceaux de l'Iliadeet de l'Odysséeet au dessert des vers du livre d'Elephantis. Ils regardaient douloureusement des tableaux où on voyait Atalante avec Méléagre. Quelques convives les baisaient au passage, et ils en souffraient. Malgré leurs laticlaves à franges, leurs anneaux d'or à étoiles de fer, leurs bracelets d'ivoire serti de métal, ils voyaient avec envie des Libyens lippus, nus et noirs. Ils jouaient nonchalamment sur des tablettes en bois de térébinthe avec des calculs de cristal peint. Ils mangeaient à peine des becs-figues gras entourés de jaune d'œuf poivré. Rien ne pouvait les distraire d'une tristesse peu vigoureuse, ni les caprices du maître, ni ceux de la maîtresse.

Ivres de vin rose, ils couraient plus loin que les étals de boucher avec les chèvres sanglantes parées de myrte, par delà les «popinæ» de rôtisseurs qui vendent des noix frites et des bettes au miel, et les tavernes où pendent des bouteilles enchaînées, vers la noirceur centrale des chambres voûtées où, parmi des cellules à écriteaux, errent obscurément des femmes nues. Mais le patron des chambres à voûte, de pierre reconnaissait les robes couleur de safran; et les sangles des lits restaient sans matelas, puisque ces hommes ivres de vin rose, accroupis sur les dalles, frottant le bout de leurs pantoufles avec des cannes à pomme d'argent, étaient des énervés—spadones.

Tout à coup, sans que personne en sût la cause, les vierges de Milet commencèrent à se pendre. Ce fut comme une épidémie morale. En poussant les portes des gynécées, on heurtait les pieds encore frémissants d'un corps blanc suspendu aux poutres. On était surpris par un soupir rauque et par un tintement de bagues, de bracelets et d'anneaux de chevilles qui roulaient à terre. La gorge des pendues se soulevait comme les ailes palpitantes d'un oiseau qu'on étouffe. Leurs yeux semblaient pleins de résignation, plutôt que d'horreur.

Les jeunes filles se retiraient le soir, silencieuses, comme il convient, étant restées assises dans une tenue modeste, sans serrer les genoux. Au milieu de la nuit retentissaient des gémissements et on les croyait d'abord oppressées par des songes lourds, oiseaux nocturnes du cerveau. Les parents se levaient et visitaient leurs chambres. Ils pensaient les trouver étendues sur le ventre, les reins secoués de peur, ou les bras croisés sur les seins, avec leurs doigts appuyés sur la place où le cœur bat. Mais les lits des jeunes filles étaient vides. Puis on entendait des balancements dans les salles supérieures. Là, éclairées de lune, la tunique blanche tombante, les mains enfoncées l'une dans l'autre, jusqu'à la basse articulation des doigts, elles étaient pendues, et leurs lèvres gonflées bleuissaient. A l'aube les moineaux familiers volaient sur leurs épaules, les becquetaient, et trouvant leur peau froide, s'envolaient avec des petits cris.

A peine le premier souffle du matin faisait frissonner les voiles tendus sur les cours intérieures, qu'il apportait des maisons amies le chant grave des pleureuses.

Et sur la place du Marché, parmi les acheteurs des heures incertaines, avant que les nuages légers se teignent de rose, on récitait la liste des mortes de la nuit. Les hérauts couraient çà et là. Ainsi que les autres, les filles des magistrats et des archontes, à peines nubiles, à la veille de prendre le voile jaune des noces, se suspendaient mystérieusement. Les hommes qui venaient à l'assemblée, tous marqués de la corde rouge qui indique les retardataires, négligeaient les affaires du peuple et pleuraient dans leurs mains. Les juges tremblants rendaient des arrêts de bannissement et n'osaient plus condamner à mort.

On chassa des ruelles obscures où habitaient les vendeuses de drogues un grand nombre de vieilles qui détournaient la tête à la lumière du jour. Les femmes fardées, dont la démarche était lourde et les yeux trop noircis, furent expulsées de la cité. Ceux qui enseignaient des doctrines inconnues sous les portiques, les discoureurs avec les jeunes gens, les prêtres promenant des images de déesse sur des bêtes de somme, les initiés des mystères et les amants de Cybèle furent relégués hors des murailles.

Ils allèrent peupler des cavernes creusées au roc des montagnes voisines dans un temps immémorial. Là ils couchèrent dans des chambres de pierre; et les unes servirent aux prostituées, les autres aux philosophes; de sorte que dès le crépuscule les jeunes gens de Milet sortaient de la cité pour passer une nuit souterraine. Ainsi, au flanc des coteaux, par les ouvertures taillées dans la montagne, on voyait briller des lumières à la première heure de veille; et tout ce qui, dans la cité de Milet, avait été étrange ou impur, continuait sa vie à l'intérieur de la terre.

Alors les archontes de la colonie firent un décret par lequel il était ordonné d'ensevelir les jeunes filles pendues d'une manière nouvelle. Elles devaient être exposées à la populace, nues, la cordelette au cou, et portées ainsi au sépulcre. Et on espérait que la pudeur vaincrait par ce moyen la mort volontaire, lorsque le soir qui suivit la promulgation de cette loi le secret des Milésiennes fut découvert.

Des prêtres qui entretenaient un foyer sacré au temple d'Athéné se relevèrent un peu avant le milieu de la nuit pour ajouter des roseaux au feu et verser de l'huile dans les lampes. Et ils virent s'avancer parmi l'obscurité de la salle centrale une troupe de vierges qui semblaient avoir été averties par un songe. Car elles se dirigeaient dans l'ombre vers une certaine dalle, près de l'autel, qui fut soulevée. Un jeune garçon, qui portait d'habitude les corbeilles de la déesse, se voila la tête et pénétra sous le temple avec les vierges.

La voûte était haute, à peine éclairée par un point faiblement lumineux du sommet. Au fond, la paroi semblait éclatante, étant faite d'un seul miroir de métal. D'abord cette surface polie était nébuleuse, puis des images fugitives y passaient. Elle était de couleur glauque, comme les yeux des chouettes qui sont consacrées à Pallas Athéné.

La première des Milésiennes s'avança vers l'immense miroir, souriante, et se dévêtit. Le voile attaché sur l'épaule tomba, puis le pli du sein, et la ceinture azurée qui retenait la gorge: son corps parut dans sa splendeur. Et elle dénoua la torsade de ses cheveux qui se répandirent sur ses épaules jusqu'aux talons. Les autres jeunes filles, à côté d'elle, riaient en la voyant se mirer. Pourtant nulle image n'apparaissait à celles qui étaient voisines, dans le miroir de métal. Mais la jeune fille, les yeux horriblement dilatés, pleura un cri de bête épouvantée. Elle s'enfuit, et on entendit le bruit de ses pieds nus sur les dalles. Puis, parmi la terreur du silence, des minutes s'étant écoulées, retentit le hurlement des pleureuses.

Et la seconde qui se mira contempla la surface polie et poussa le même gémissement sur sa nudité. Et lorsqu'elle eut remonté, dans son égarement, les marches du temple, les plaintes lointaines firent connaître encore qu'elle s'était pendue sous la lueur froide de la lune.

Le jeune garçon se plaça exactement derrière la troisième, et son regard alla avec le regard de la Milésienne, et le cri d'horreur jaillit de ses lèvres en même temps. Car l'image du miroir sinistre était déformée dans le sens naturel des choses. Semblable à elle-même dans ce miroir, la Milésienne se voyait le front parcouru de plis, les paupières coupées, la taie de la vieillesse sur les yeux suintants de la chassie, les oreilles molles, les joues en poches, les narines roussies et poilues, le menton graisseux et divisé, les épaules creusées de trous, les seins fanés et leurs boutons éteints, le ventre tombé vers la terre, les cuisses rissolées, les genoux aplatis, les jambes marquées de tendons, les pieds gonflés de nœuds. L'image n'avait plus de cheveux, et sous la peau de la tête couraient des veines bleues opaques. Ses mains qui se tendaient paraissaient de corne et les ongles couleur de plomb. Ainsi le miroir présentait à la vierge Milésienne le spectacle de ce que lui réservait la vie. Et dans les traits de l'image elle retrouvait tous les indices de ressemblance, le mouvement du front et la ligne du nez et l'arc de la bouche et l'écartement des seins, et la couleur des yeux surtout, qui donne le sens de la pensée profonde. Terrifiée par son corps, honteuse de l'avenir, avant de connaître Aphrodite, elle se suspendit aux poutres du gynécée.

Or le jeune garçon la poursuivit, et chassa les autres vierges devant lui. Mais il arriva trop tard, et le corps de la Milésienne était déjà ondulé par l'agonie. Il l'étendit sur le sol, et, avant l'arrivée des pleureuses, caressa délicatement ses membres, et baisa ses yeux.

Telle fut la réponse de ce jeune garçon au miroir de la vérité future, au miroir d'Athéné.

Le long d'une grande route plantée d'arbres unis, au feuillage régulièrement taillé, comme des pains de sucre piqués sur des tiges frêles, on voyait un mur jaunâtre, uniforme, avec deux pavillons semblables aux extrémités. La peinture de la grille d'entrée était morne; puis une cour sablée, oblongue, séparait des bâtiments parallèles à hautes portes vitrées; les constructions à deux étages avaient des toits abaissés d'où montaient, à intervalles égaux, des clochetons couverts d'ardoises. Aux coins de la cour bâillaient des voûtes grises, dont on n'apercevait pas l'issue; et des jardinets ronds, carrés, en triangle, en losange, où la terre était pierreuse parmi l'herbe clairsemée, tachaient avec les bancs l'étendue triste du sol emmuré par quelques traces de vert pâle.

Parmi ces figures géométriques de végétation, descendant des perrons, sous les vitres des portes, autour d'une seule pièce d'eau rectangulaire, très poussiéreuse, émergeant des bouches ternes de vieilles pierres qui s'étiraient aux quatre coins, des bandes d'êtres humains, à peine agités, avançaient en chancelant, la tête branlante, les genoux tremblants; des vieillards et des vieilles, les unes paraissant, du hochement continuel de leur personne, dire toujoursoui, oui,les autres, par l'oscillation de droite à gauche,non, non;d'anciennes affirmations et négations ambulantes et entêtées d'un faible mouvement qui ne variait pas.

Les hommes portaient des chapeaux qui avaient perdu toute recherche de forme, leur feutre étant défoncé ou renflé. Mais plusieurs posaient leurs casquettes ambitieusement sur le côté. Les femmes laissaient flotter des cheveux blancs fripés sous leurs bonnets sales; mais quelques-unes avaient frisé leurs perruques, d'un noir singulier, sombres au-dessus de leur figure parcheminée. Passant ainsi dans la cour jardinée, maigrement entretenue, certains vieux bellâtres faisaient des effets de main, certaines vieilles, coquetant, minaudaient avec leurs lunettes. Et ils se réunissaient par groupes, autour des bancs, lisaient de petits journaux, s'offraient des prises; tandis que des pensionnaires hébétés considéraient d'une mine inquiète les sourires malins qu'ils ne comprenaient plus.

L'hôpital qu'ils habitaient les recevait passé soixante ans, moyennant un millier de francs et une petite rente pour ajouter de la viande à leur ordinaire. Ceux qui étaient riches possédaient leur chambre, marquée d'un numéro, dans un couloir. On n'était plus propriétaire d'un nom. Il y avait le 63 Voltaire, le 119 Arago; on déposait, en entrant, les signes de reconnaissance qui avaient servi dans la société pendant le cours d'une vie ordinaire; ce cimetière animé restait plus anonyme que le cimetière des morts.

Or, cette société numérotée prenait ses règles et ses conventions; car les titulaires des chambres des couloirs, ayant de quoi perdre dans les salles de jeu, offrir à d'agréables personnes d'un autre sexe de délicates consommations de cantine, méprisaient les misérables locataires des salles communes, où on ne pouvait, sous les yeux avides, faire toilette, ni cacher sa calvitie.

Ayant droit à des distributions bi-hebdomadaires de médicaments, ils assiégeaient les internes avant l'heure, épiaient le cahier, venaient comme à l'épicerie, avec de vieux bouts de papier où ils avaient noté leur commande, se délectaient à imiter la toux avec leur poitrine râlante, à exagérer la douleur de leurs membres tordus, à singer l'insomnie, à pleurer des maux imaginaires; ils s'enviaient leurs maladies à la consultation, afin de pouvoir emporter en triomphe des bons de bains, des fioles d'alcool camphré, des flacons de sirop de sucre. Ils les plaçaient sur leur table de nuit, les regardant tour à tour comme des œuvres d'art bienfaisantes, ou comme des provisions dont ils avaient fait l'emplette à bon compte; mais ils éprouvaient surtout la joie d'en posséder plus que les autres—puisque c'était pour eux la dernière forme de la propriété.

La salle Orfila était habité par les vieilles femmes trop pauvres pour payer la rente d'une chambre. Deux rangées de lits, d'une blancheur douteuse, se faisaient face, et sur les draps repliés, il y avait une double haie de bustes couverts de camisoles. Le n° 53 se levait, était encore assez ingambe, malgré un rhumatisme articulaire qui lui raidissait le genou gauche, et une paralysie partielle du bras droit, replié en traversée la ceinture, Elle était considérée; car on disait qu'elle recevait un peu d'argent de parents éloignés; mais elle préférait le conserver, pour en user à sa guise, au lieu de le verser à l'administration en échange d'un logement. Vis-à-vis d'elle, le n° 52 la vexait par une agilité supérieure; elle avait l'usage de ses deux bras, souffrait seulement de la goutte à un orteil, mais sa paupière inférieure droite, abaissé à la suite de la faiblesse croissante d'un muscle, exposait les dessous sanguinolents de l'œil.

Ces deux femmes, rivales physiques, furent aussi rivales de cœur. Rien des passions humaines n'avait disparu parmi ces vieillards et ces vieilles. Car il y avait dans les chambres de faux ménages à deux et à trois; on entendait de violentes scènes de jalousie; on se jetait à la tête par les couloirs des tabatières et des béquilles; la nuit des ombres ratatinées guettaient aux portes, armées d'un traversin menaçant, le bonnet de coton tiré jusqu'au menton; et il y avait des poursuites de bancals, des fuites de femmes coxalgiques, de fiers cancans entre les vieilles qui bavardaient en lavant leur linge: l'une exaltait avec emphase son homme qui était décoré, et bien soigné; l'autre vantait le sien, qui avait encore tous ses membres.

De sorte que de vieux poings osseux s'abattaient encore sur des pommettes saillantes; les tours de cheveux s'envolaient, laissant à nu des crânes pointus ou bossués; les lunettes étaient brisées sur les nez noirs de tabac; d'anciens coudes aigus apparaissaient symétriques, les mains posées sur les hanches; et de terribles injures chevrotées retentissaient tout le long du jour.

La guerre se déchaîna entre la 52 et la 53 pour une pipe en sucre rouge. Il y avait un vieux à visage militaire, sans doute concierge du temps qu'il était homme, et qui visitait régulièrement la 53 Orfila comme sa cousine. Les mots «mon cousin», «ma cousine», répétés comme un écho pour les oreilles des infirmières par ces bouches édentées, endormaient leur surveillance. Mais la 52 avait pris du goût pour l'homme de son vis-à-vis. Elle pinçait la bouche, tournait les yeux, le frôlait du caraco, en passant, avec un petit bégaiement. Les autres la détestaient à l'envi, pour la liberté de ses mouvements. On entendit des rires gras de catarrhes qui provoquèrent des toux nerveuses d'épuisement. Le vieux, flatté, abandonnait la partie de houles et la manille pour venir flirter l'après-midi. La 53 lui faisait son nœud de cravate, lui versait du collyre dans les yeux, lui offrait de précieuses pilules électriques, qu'elle conservait dans une petite boîte dissimulée sous son oreiller.

Mais elle ne pouvait s'empêcher de regarder avec jalousie la table de nuit de la 52 qui allait régulièrement à la consultation, d'où elle rapportait sans cesse des bouteilles qu'elle étalait avec complaisance. Le jour où le vieux tira gracieusement de son mouchoir à carreaux une pipe rouge, la 53 s'agita, joyeuse, rabattit son oreiller, s'y appuya, et la pipe aux dents qui tremblaient, elle nargua son vis-à-vis, de l'œil.

Elle montrait la pipe comme une enfant, la faisait tourner en l'air, la suçait, regardait le bout qu'elle avait sucé; elle eut des mots à double entente, qui ne furent pas relevés, mais qui ne furent pas perdus.

En effet, à partir de ce moment, la 52 disparut tous les matins à la même heure. On ne savait où elle allait. Pendant plusieurs jours, elle eut l'air d'avoir une peine de cœur. Peu à peu elle parut plus gaie. Enfin, un matin, rentrant de sa promenade mystérieuse, elle fit à la pipe rouge de la 53 un magnifique pied de nez, puis, écartant deux doigts, montra des cornes au-dessus de son front, et toucha son bras droit avec un geste de désolation moqueuse, comme pour plaindre la 53 de ne pouvoir en faire autant.

Ceci marqua la fin. Il se fit un complot dans la salle Orfila contre l'effrontée et la gêneuse. On affectait de cracher lorsqu'elle passait; les vieilles touchaient leurs yeux, avec défaussés nausées, chuchotaient entre elles, tenaient la 52 à l'écart. Le soir on entendit des frissons de papier, un grincement de crayons.

Cependant le vieux, l'air innocent, venait toujours voir sa «cousine».

La 53 ne semblait nullement irritée. Moins empressée, pourtant, elle demandait avec affectation à son cousin ce qu'il faisait de sa matinée; et le vieux, frottant ses mains sèches, mentait à cœur joie.

Le jour de la visite du médecin en chef, il y eut un mouvement général de curiosité. Le docteur s'arrêta devant le n° 52 et dit à haute voix aux infirmières: «Vous changerez celle-ci de salle.» La 52, étonnée, murmura: «Mais pourquoi, monsieur le docteur?»—Le médecin répondit, en reprenant sa tournée: «Vos compagnes se chargeront de vous l'apprendre.»

A peine fut-il sorti, que le concert commença. Des sifflets pénibles partirent aux deux bouts de la salle, avec des quintes de joie. Quelques vieilles bavaient, à force de plaisir. D'autres frappaient leurs draps, dans un paroxysme de rire. Et la 53, soulevée tout entière, hurla en brandissant sa pipe: «Pourquoi, mon enfant? Parce que nous avons pétitionné contre toi. Toute la salle. Ton œil rouge nousdégoûte.Nous ne pouvons plus manger.»

Comme dans un chœur rauque toutes les malades s'écrièrent, avec un râle de poitrine: «Oui, ton œil nousdégoûte!»

La 52, stupéfiée, restait adossée à son oreiller. Sur sa gauche, une femme, dont les muscles des yeux étaient paralysés, remuait la tête d'un côté, de l'autre, en haut, en bas, à la manière d'un perroquet, les prunelles fixes, pour se repaître de sa vexation. Sur sa droite, une vieille, atteinte de paralysie agitante, claquait frénétiquement des mâchoires, et, dans un mouvement ininterrompu, le masque sans plis, roulait de continuelles cigarettes imaginaires, au ras de la couverture.

Colart, seigneur de Beaufort et chevalier, rentrant par la ville d'Arras un soir qu'il avait bu tard de l'hypocras au miel à l'hôtel du Cygne, passa au long du cimetière. Là, sous la lumière de la lune, qui paraissait rouge parce qu'elle était couronnée de brouillard, il vit trois filles de joie se tenant les mains. Elles marmonnaient subtilement et souriaient du bout des lèvres. Elles le prirent très doucement sous les bras, et deux lui dirent qu'elles se nommaient Blancminette et Belotte, et la troisième, qui était Flamande, secoua ses cheveux blonds et lui parla dans son jargon. Les autres l'appelaient Vergensen.

Le chevalier de Beaufort, approchant, vit qu'elles tournaient autour d'une dalle blanche. Et les trois tilles de joie rirent de lui, quand il recula; car elles versaient sur la pierre l'eau royale d'un flacon vert—et la pierre se prit à bruire comme de la chaux vive. Et elles y jetèrent des lézards éventrés, des cuisses de grenouilles, des museaux poilus de rats, des pattes d'oiseaux nocturnes, de l'arsenic rocher, le sang noir d'un bassin de cuivre, des bandes de linge souillé, des racines de mandragore et les longues fleurs de la digitale qu'on nomme doigts de mort. Et cependant elles disaient sans cesse: «Chevaucheurs d'escovettes, chevaucheurs d'escovettes, chevaucheurs d'escovettes.»

Aussitôt Colart ne sut plus en quel lieu du monde il était. Mais Belotte, Blancminette et Vergensen le conduisirent vers un vieux four à chaux qui bâillait près du cimetière. Il se tint sous l'ombre de la porte blanche, et une femme en sortit, sans cotte, ni souliers, ni atours; elle semblait n'être vêtue que d'une longue chemise marquée d'anneaux lunaires, et son visage était mi-couvert par un chaperon noir. Les trois filles de joie battirent des mains, criant: «Demiselle, Demiselle, Demiselle.»

Or cette Demiselle avait dans ses mains un petit pot de terre et des vergettes de bois. Elle oignit cinq vergettes avec un oignement noir qui était clans le pot, et les trois filles de joie les placèrent entre leurs jambes, les chevauchant à la manière d'un cheval. Et Demiselle en fit faire autant au chevalier de Beaufort. Et elle leur oignit de son doigt les paumes de leurs mains; d'où soudain Colart se trouva volant par l'air de la nuit avec les quatre femmes. Car de la vergette ointe qui était entre ses jambes, il lui semblait que ce fût un cheval vagabond au vol silencieux, et de ses mains teintes d'onguent des membranes griffues pareilles à des ailes.

Comme ils volaient par delà la cité d'Arras, le chevalier Colart interrogea les trois filles. Et elles lui dirent qu'elles allaient vers leur Maître au bois de Mofflaines, qui est à une lieue dans la campagne. Et Vergensen, secouant la tête, rit encore dans l'air.

Ils s'abattirent dans une clairière faiblement lumineuse. Les masses de feuillage tremblaient. Il y avait une table prodigieusement longue, dont l'extrémité se perdait dans la forêt, près des hautes fontaines. Elle était chargée de viandes rouges, brunes et blanches, de quartiers de mouton, de poitrines de bœuf, de cuisses de chevreuil et de têtes de sangliers. Les volailles s'y entassaient en piles, avec de la graisse sous leurs peaux fines, et de grosses oies en broche étaient fichées au haut bout. Les saucières étaient pleines jusqu'au bord de verjus et de brouet au sucre mol. Les plats scintillaient comme de l'argent et de l'or sous les flans, darioles et couronnes de pâte frite. Les hanaps fumaient; car ils étaient rouges de vin tiède et il y avait des cruches d'hydromel blond qui moussait. Et par toute la table, aussi loin qu'on voyait, des femmes nues étaient couchées, qui plongeaient leurs talons dans des coupes ovales, parmi les verreries et les pots de madré et d'émail. Mais au milieu, assis mi-partie sur les femmes et sur les viandes, se dressait un grand chien noir, les pattes écartées, la gueule sanglante, aboyant à la lune.

Or le chien jeta un aboi vers Demiselle, et Colart resta frissonnant entre Belotte et Blancminette, car Vergensen, se dépouillant nue, s'était élancée vers la table, et avait baisé le museau sombre du grand chien. Et il parut au chevalier que le chien, en retour, mordit la Flamande à la gorge, dont elle garda un triangle rouge comme si elle eût été marquée au fer. Toutefois Colart prit place entre Belotte et Blancminette, et on lui fît boire, dans un vase de forme singulière, une liqueur chaude qui avait goût d'encre. Et sitôt après, il vit que ce qui lui avait semblé un chien noir était un singe vert accroupi, avec une queue cinglante, une mâchoire claquante et des yeux de feu. Plusieurs des convives vinrent lui baiser la patte, et il leur enfonçait sa griffe à l'entour de la bouche. Là Colart de Beaufort reconnut une dame bien haute d'Arras, Jehanne d'Auvergne, et Huguet Camery, barbier, que l'on nommait Patenôtre, et Jehan Le Fèvre, sergent d'échevins, avec plusieurs autres échevins, seigneurs, clercs et notables de la cité, même un vieux peintre qui pouvait avoir soixante-dix ans, dont la barbe était blanche, Jehan Lavite, et qu'il connaissait bien.

Ce vieux peintre paraissait là en grand honneur, et les autres l'appelaient Abbé de Peu-de-Sens, et il tirait par révérence son cappel à droite et à gauche. Étant rhétoricien, il récita plusieurs dictiers et belles ballades de joyeuse vie, et l'une à la louange de la Vierge Marie, à la fin de laquelle il découvrit sa tête et dit: «Ne déplaise à mon Maître!» Ce qui fit rire Vergensen, et le singe vert lui tira les cheveux sous son chaperon.

L'Abbé de Peu-de-Sens vint vers le chevalier, et le salua bien dévotement du nom de «beau sire», et lui dit qu'il voulait l'amener à son maître pour lui rendre hommage, cependant lui commanda de cracher pendant le chemin. Et Colart, le suivant, fut étonné de peur; car il y avait à terre un long crucifix où les convives mettaient leurs pieds et qu'on lui ordonnait de souiller. Puis il vint devant le singe vert, et là connut qu'il s'était trompé, voyant que le singe vert était proprement un bouc avec des pieds fourchus, ayant à la vérité une longue queue à la ressemblance d'un singe. L'Abbé de Peu-de-Sens lui mit en main deux chandelles ardentes, et lui dit qu'il allât ainsi à genoux baiser le derrière du bouc, ce qui est la façon de lui rendre hommage. Et Colart portant les deux chandelles allumées, tous les chevaucheurs à gauche crièrent: «Hommage, hommage!» et les chevaucheuses à droite: «Notre Maître, notre Maître!» Le bouc se tourna et Colart obéit, pensant que sa bouche fût devenue ardente et poussât de la fumée.

Et ceci fait, le bouc appela les chevaucheuses à gauche et les chevaucheurs à droite, et loua Colart pour sa foi; et l'Abbé amena d'autres nouveaux avec deux chandelles au poing, et ils baisèrent le bouc en la manière qu'avait fait le chevalier. Puis, parmi les femmes nues et l'Abbé qui récitait des lays, tous se mirent à manger et à boire. Et soudain il y eut un souffle de vent froid et le ciel devint gris parmi les feuilles. Les chevaucheuses et les chevaucheurs mirent leurs escovettes entre leurs jambes, et Colart se trouva de nouveau volant à travers l'air du matin. Et Demiselle disparut d'abord, ensuite Belotte et Blancminette; mais Vergensen était restée avec le bouc dans le bois de Mofflaines.

Toutes choses qui furent confessées par Colart, chevalier, seigneur de Beaufort, après que l'évêque d'Arras l'eut mis en gehenne dans ses prisons. Car avant lui on avait livré à la justice laïque Demiselle, Belotte et Blancminette, filles de joie, avec l'Abbé de Peu-de-Sens. Ils furent mitres d'une mitre où était peinte la figure du diable dans les flammes, et brûlés sur des échafauds, quoique l'Abbé se fût coupé la langue d'un petit couteau pour ne point répondre par sa bouche à la torture. Pour la Flamande aux cheveux blonds, qui riait en chevauchant au sabbat, on ne put la trouver, et Colart ne la revit jamais. Car le chevalier ne fut pas brûlé. Le duc de Bourgogne envoya de Bruxelles son héraut favori, Toison d'Or, pour entendre sa confession. Toison d'Or implora la grâce de la justice ecclésiastique. Colart de Beaufort fut mitré de la mitre où était peinte la figure du diable, et enfermé pendant sept ans, au pain et à l'eau, dans une des Chartres de l'évêque d'Arras qu'on appelait leBonnel.

L'homme qui entra, tenant un journal à la main, avait les traits mobiles et le regard fixe; je me souviens qu'il était pâle et ridé, que je ne le vis pas une fois sourire, et que sa manière de poser un doigt sur sa bouche était pleine de mystère. Mais ce qui arrêtait d'abord l'attention, c'était le son étouffé et précipité de sa voix. Lorsque sa parole était lente et basse, on entendait les tons graves de cette voix, avec de soudains silences de vibrations, comme s'il y avait des harmoniques lointaines frissonnant à l'unisson; mais presque toujours les mots se pressaient sur ses lèvres, et jaillissaient sourds, entrecoupés, discordants, semblables à des bruits de fêlure. Il paraissait y avoir en lui sans cesse des cordes qui cassaient. Et de cette voix toutes les intonations avaient disparu; on n'y sentait pas de nuances comme si elle eût été prodigieusement vieille et usée.

Cependant le visiteur que jamais je n'avais vu, s'avança et dit: «Vous avez écrit ces lignes, n'est-il pas vrai?»

Et il lut: «La voix qui est le signe aérien de la pensée, par là de l'âme, qui instruit, prêche, exhorte, prie, loue, aime, par qui se manifeste l'être dans la vie, presque palpable pour les aveugles, impossible à décrire parce qu'elle est trop ondoyante, et diverse, trop vivante justement et incarnée en trop de formes sonores, la voix que Théophile Gautier renonçait à dire dans des mots parce qu'elle n'est ni douce, ni sèche, ni chaude, ni froide, ni incolore, ni colorée, mais quelque chose de tout cela dans un autre domaine, cette voix qu'on ne peut pas toucher, qu'on ne peut pas voir, la plus immatérielle des choses terrestres, celle qui ressemble le plus à un esprit, la science la pique au passage avec un stylet et l'enfouit dans des petits trous sur un cylindre qui tourne.»

Lorsqu'il eut achevé, sa parole tumultueuse n'apportant à mes oreilles qu'un son emmitouflé, cet homme dansa sur une jambe, puis sur l'autre, et sans ouvrir les lèvres eut un ricanement sec qui craqua.

—La science—dit-il—la voix.... Plus loin encore vous avez écrit: «Un grand poète a enseigné que la parole ne pouvait se perdre, étant du mouvement, qu'elle était puissante et créatrice, et que peut-être, aux limites du monde, ses vibrations faisaient naître d'autres univers, des étoiles aqueuses ou volcaniques, de nouveaux soleils en combustion.» Et nous savons tous deux, n'est-ce pas, que Platon avait prédit, bien avant Poë, la puissance de la parole: Οὐχ ἁπλῶς ὴ ἀέρος ἔστιν ἡ φωνὴ. «La voix n'est pas qu'un frappement sur l'air: car le doigt, en s'agitant, peut frapper l'air et ne pourra jamais faire de la voix.» Et nous savons aussi qu'un jour du mois de décembre 1890, le jour anniversaire de la mort de Robert Browning, on entendit sortir à Edison-House du cercueil d'un phonographe la voix vivante du poète, et que les ondes sonores de l'air peuvent ressusciter à tout jamais.

«Vous êtes des savants et des poètes; vous savez imaginer, conserver, ressusciter même: la création vous est inconnue.»

Je regardai l'homme avec pitié. Une ride profonde traversait son front de la pointe des cheveux à la racine du nez. La folie semblait hérisser ses poils et illuminer les globes de ses yeux. L'aspect du visage était triomphant, comme chez ceux qui se croient empereur, pape ou Dieu, et méprisent les ignorants de leur grandeur.

—Oui, continua cet homme-«t sa voix s'étouffait à mesure qu'elle voulait devenir plus forte—vous avez écrit tout ce que savent les autres et la plupart des choses qu'ils peuvent rêver; mais je suis plus grand. Je peux, si Poë le veut, créer des mondes en rotation et des sphères enflammées et hurlantes, avec le son d'une matière qui ne possède pas d'âme; et j'ai surpassé Lucifer en ceci que je puis forcer les choses inorganisées à des blasphèmes. Jour et nuit, à ma volonté, des peaux qui furent vivantes et des métaux qui ne le sont peut-être pas encore, profèrent des paroles inanimées; et s'il est vrai que la voix crée des univers dans l'espace, ceux que je lui fais créer sont des mondes morts avant d'avoir vécu. Dans ma maison gît un Béhémoth qui beugle à l'indication de ma main;j'ai inventé une machine à parler.

Je suivis l'homme qui se dirigeait vers la porte. Nous passâmes par des voies fréquentées, des rues turbulentes; puis nous parvînmes aux faubourgs de la ville, tandis que les becs de gaz s'allumaient un à un derrière nous. Devant la poterne basse d'un mur noirci, l'homme s'arrêta, et tira un verrou. Nous pénétrâmes dans une cour obscure et silencieuse. Et là mon cœur fut plein d'angoisse: car j'entendais des gémissements, des cris grinçants et des paroles syllabisées, qui semblaient mugies par un gosier béant. Et ces paroles n'avaient aucune nuance, ainsi que la voix de mon guide, si bien que, dans cet agrandissement démesuré des sonorités vocales, je ne reconnaissais rien d'humain.

L'homme me fît entrer dans une salle que je ne pus regarder, tant elle me parut terrible par le monstre qui s'y dressait. Car il y avait à son centre, élevée jusqu'au plafond, une gorge géante, distendue et grivelée, avec des replis de peau noire qui pendaient et se gonflaient, un souffle de tempête souterraine, et deux lèvres énormes qui tremblaient au-dessus. Et parmi des grincements de roues, et des cris de fil en métal, on voyait frémir ces monceaux de cuir, et les lèvres gigantesques bâillaient avec hésitation; puis, au fond rouge du gouffre qui s'ouvrait, un immense lobe charnu s'agitait, se relevait, se dandinait, se tendait en haut, en bas, à droite, à gauche; une rafale de vent bouffant éclatait dans la machine, et des paroles articulées jaillissaient, poussées par une voix extra-humaine. Les explosions des consonnes étaient terrifiantes; car le P et le B, semblables au V, s'échappaient directement au ras des bords labiaux enflés et noirs: ils paraissaient naître sous nos yeux; le D et le T s'élançaient sous la masse hargneuse supérieure du cuir qui se rebroussait; et l'R, longuement préparé, avait un sinistre roulement. Les voyelles, brusquement modifiées, giclaient de la gueule béante comme des jets de trompe. Le bégaiement de l'S et du CH dépassait en horreur des mutilations prodigieuses.

—Voici, dit l'homme en posant sa main sur l'épaule d'une petite femme maigre, contrefaite et nerveuse, l'âme qui fait mouvoir le clavier de ma machine. Elle exécute sur mon piano des morceaux de parole humaine. Je l'ai dressée à l'admiration de ma volonté: ses notes sont des bégaiements, ses gammes et exercices, leBA BE BI BO BUde l'école, ses études, les fables de ma composition, ses fugues, mes pièces lyriques et mes poésies, ses symphonies, ma philosophie blasphématoire. Vous voyez les touches qui portent dans leur alphabet syllabique, sur leur triple rangée, tous les misérables signes de la pensée humaine. Je produis concurremment, et sans que la damnation intervienne, la thèse et l'antithèse des vérités de l'homme et de son Dieu. Il plaça la petite femme au clavier, derrière la machine. «Ecoutez», dit-il de sa voix étouffée.

Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales; les plis pendant à la gorge se gonflèrent; les lèvres monstrueuses tressaillirent et bâillèrent; la langue travailla, et le mugissement de la parole articulée fit explosion:

AU COM-MEN-CE-MENT FUT LE VER-BE

hurla la machine.

—Ceci est un mensonge, fit l'homme. C'est le mensonge des livres qu'on dit sacrés. J'ai étudié des années et des années; j'ai ouvert des gorges dans les salles de dissection; j'ai entendu les voix, les cris, les pleurs, les sanglots et les prêches; je les ai mathématiquement mesurés; je les ai retirés de moi-même et des autres; j'ai brisé ma propre voix dans mes efforts; et, tant j'ai habité avec ma machine, je parlesans nuancescomme elle; car la nuance appartient à l'âme, et je l'ai supprimée. Voici la vérité et la nouvelle parole. Et il cria, au plus haut de sa voix—mais la phrase retentit comme un murmure rauque: «La Machine va dire:

J'AI CRÉÉ LE VERBE

Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales; les plis pendant à la gorge se gonflèrent; les lèvres monstrueuses tressaillirent et bâillèrent; la langue travailla, et la parole fit explosion dans un monstrueux bégaiement:

VER-BE VER-BE VER-BE

Il y eut un déchirement extraordinaire dans les fils, un craquement de rouages, un affaissement de la gorge, un flétrissement universel des cuirs, une fusée d'air qui emporta les touches syllabiques en débris; et je ne pus savoir si la machine s'était refusée au blasphème, ou si l'exécutante de paroles avait introduit dans le mécanisme un principe de destruction: car la petite femme contrefaite avait disparu, et l'homme, dont les rides sillonnaient la figure totalement tendue, agitait les doigts avec fureur devant sa bouche muette, ayant définitivement perdu la voix.

Après que Guillaume de Flavy se sentit las des guerres et de la politique, il voulut augmenter son héritage et prendre femme. C'était un grand homme, et fort, large des épaules, mamelu et velu de poitrine; posant ses deux mains sur deux chevaliers armés, il les faisait plier jusqu'à terre. Il chaussait ses houseaux et passait lui-même dans la glèbe, à travers la houe, frappant de sa main épaisse le dos des hommes crottés qui se courbaient parmi les sillons. Sa face carrée était rouge par le sang qui lui battait toujours les tempes, et les os des viandes craquaient entre ses mâchoires.

Près de Reims, il vit un jour, chevauchant à la lisière de ses prairies, les champs de Robert d'Ovrebreuc. Il mit pied à terre et entra dans la grande salle de la maison. Les huches, rangées le long des murs, vastes, propres à cacher les gens, avaient un air minable; la table du ménage était boiteuse, les ferrailles du foyer rouillées, la broche enduite d'un demi-pouce de crasse. On voyait çà et là un tablier de cordonnier, des alènes, des marteaux plats; et dans un coin un homme, jambes croisées, tirait l'aiguille sur une chemise de grosse toile. Mais accroupie sur les pierres de l'âtre, le regard étonné, clair, des cheveux d'or semés autour de sa figure pâle, une petite fille tournait sa tête vers Guillaume de Flavy. Elle pouvait avoir dix ans; sa poitrine était plate, ses membres grêles, ses mains menues; et la bouche était celle d'une femme, tranchée dans la face pâle comme une coupure saignante.

C'était Blanche d'Ovrebreuc; son père était devenu, peu de jours avant, par succession, vicomte d'Acy. Le dos rond, la barbe longue, les mains rendues aptes seulement aux outils, il avait, en considérant ses fiefs, l'aspect surpris et inquiet d'un homme qui manie un objet dangereux. L'écuyer anglais Jacques de Béthune, qui servait sous Luxembourg, était déjà venu demander la fille, et son père, incertain, ne savait s'il fallait attendre mieux. Les terres de succession étaient grevées de trois cent mille écus; l'ancien vicomte d'Acy en devait, de sa personne, bien dix mille; peut-être les Anglais ou les Luxembourgeois s'arrangeraient-ils de cela.

Mais ce fut Guillaume de Flavy qui emporta la petite Blanche. Il paya les dettes pour garder les terres. L'ayant épousée par juste mariage, il promit de ne l'épouser vraiment que dans trois ans. Ainsi, homme de grande mine, il mit la main sur les fiefs d'Acy et sur un être grêle, sauvage, enfant. Trois mois après, la petite Blanche, les sourcils froncés, l'œil pale, errait par le château comme une chatte malade, ayant connu les épousailles cruelles de Guillaume de Flavy.

Elle ne comprenait pas, et ne pouvait comprendre. Elle était bien différente d'âge et de forme. L'homme était dur pour elle, comme pour son barbier: quand il s'était essuyé la bouche, à table, du revers de la main, il jetait les viandes dont il ne voulait plus à la figure de ce barbier obséquieux. Il hurlait et jurait continuellement, ayant gardé le gouvernement de son vin et des mangeables. Il ramenait les plats devant lui, laissant aux deux bouts de la table le père et la mère de Blanche, une mère qui avait déjà la tête branlante et des os qui lui faisaient des encoignures au corps: elle vivota quelque temps, presque sans manger, presque sans parler, ancienne, inintelligible, devint blafarde et mourut. Le père, ayant dépéri comme s'il avait pris du poison, signa des actes pour Flavy, après boire; il avait abandonné les terres, chargées de dettes, et se frottait les mains, en chantonnant, pour sa bonne rente viagère. Mais, ne mangeant plus, il voulut avoir l'argent, cria faiblement, pauvre créature effarée, composa de son écriture tremblée un rôle de plaintes pour le roi. Guillaume saisit les papiers au passage; le vieux gémit; les valets le mirent en basse-fosse et, l'ouvrant au soleil un mois plus tard, ils trouvèrent un cadavre sec, les dents fixées dans un soulier dont les rats avaient rongé la pointe.

La petite Blanche devint extraordinairement gourmande. Elle mangeait des sucreries à en mourir, et sa bouche sanglante était gorgée de pâtes rondes et de crèmes. Penchée sur la table, les yeux près des viandes, elle dévorait rapidement, avec un regard toujours limpide; puis elle buvait de grands traits de vin, pineau ou morillon, la tête en arrière; on voyait passer sur sa figure une onde de plaisir; elle renversait un gobelet de vin dans sa bouche ouverte largement en dessous, le gardait sans l'avaler, les joues gonflées, et le faisait gicler d'elle dans le visage des convives, comme une fontaine vivante. Chancelante après le repas, elle se levait; et, prise de vin, elle se mettait debout contre le mur, comme un homme.

Ses façons plurent au bâtard d'Aurbandac, noir et malfaisant, dont les sourcils se joignaient en ligne au-dessus du nez. Il venait souvent vers Flavy, dont il était le parent, et dont il attendait impatiemment les terres. Étant souple, nerveux, les jarrets d'acier, les poignets forts, il regardait d'un air narquois le corps pesant de Guillaume. Mais la petite Blanche n'en était pas touchée. Il lui parla dès lors avec délicatesse de ses robes; s'étonna de lui voir encore sa toilette de noces (car il la trouvait grandie depuis); il cita de petites bourgeoises qui avaient des robes d'écarlate, de Malines ou de fin vair, fourrées de bon gris, à grandes manches, avec un chaperon dont la longue cruche laissait pendre un tissu de soie rouge ou verte, qui traînait jusqu'à terre. Elle écouta comme si on lui parlait d'un costume de poupée. Alors le bâtard d'Aurbandac lui fît raison, le verre en main, et la fit boire et rire, et lui donna des sucreries, raillant son mari, de sorte qu'elle éclaboussait le vin comme un oiseau qui se baigne, en battant des ailes, dans une ornière pleine.

Le barbier, dont la face longue portait des marques d'os de gigot, se penchait entre eux; et il mit sa tête avec celle du bâtard. Ils complotèrent de prendre le château; que ce serait le bâtard qui l'aurait, la femme étant à merci de chacun par son innocence, pourvu qu'elle eût la clef de la cave et du garde-manger.

Un soir Guillaume de Flavy, trébuchant sur le seuil, se heurta la figure: il se fit une plaie qui lui ouvrait la joue et le nez. Il cria pour avoir le barbier, qui apporta presque aussitôt des toiles ointes, d'une singulière odeur. La nuit passant, la figure de Guillaume enfla; la peau était blanche et tendue, avec des traînées brunes; les yeux proéminents pleuraient sans cesse, et la blessure avait le hideux aspect des chairs mortifiées.

Toute la matinée il resta dans un fauteuil, hurlant de douleur; la petite Blanche semblait terrifiée, tant qu'elle oublia de boire; et elle regardait Guillaume de l'autre bout de la chambre avec ses yeux transparents, tandis que sa bouche, très rouge, remuait faiblement.

A peine Guillaume fut-il monté dormir, veillé par l'écuyer Bastoigne, que le château retentit de mille bruits légers. Blanche écoutait, l'oreille à la porte, un doigt sur les lèvres. On entendait des heurts étouffés de cottes de mailles, de sourds choquements d'armes, le guichet de la grosse poterne qui grinçait, un grésillement inaccoutumé dans la cour; quelques lueurs incertaines de falots passaient et repassaient. Cependant les torches de résine, dans la grande salle où les pièces de viande étaient encore dressées, brûlaient avec une flamme droite et un long filet fumeux à travers l'air calme.

Blanche monta doucement de son pas d'enfant vers la chambre de son mari: il dormait sur le dos, sa figure enflée, entourée de bandages, tournée vers les poutres supérieures. Bastoigne sortit parce que Blanche allait se mettre au lit. Elle s'y faufila en effet et saisit la hideuse tête sous son bras, en la flattant. Guillaume respirait avec difficulté, à souffles inégaux. Alors la petite Blanche se jeta en travers, prit l'oreiller, le maintint solidement sur la figure emmaillotée, et fit glisser un judas, ordinairement scellé, au-dessus du lit.

La tête noire du bâtard y passa: il rampait avec précaution. D'un bond, il fut à genoux sur la poitrine de Guillaume et lui asséna sur la tête, deux, trois coups, avec un bâton fendu qu'il traînait. L'homme émergea des draps et un cri horrible jaillit de sa bouche tuméfiée. Mais le barbier, sortant sous les sangles, saisit à bras-le-corps Bastoigne qui ouvrait la porte; et le bâtard trancha la gorge de Guillaume avec une langue-de-bœuf qu'il avait à la ceinture. Le corps se redressa et roula par terre, entraînant la petite Blanche; elle resta sur le sol, gisant sous le cadavre chaud, recevant le sang tiède qui lui coulait dans le cou, parce que sa robe était prise sous son mari agonisant, et qu'elle n'était pas assez forte pour se dégager.

Le barbier prévenant aida la petite Blanche à se relever, pendant que le bâtard se ruait à la fenêtre; et comme Blanche d'Ovrebreuc, vicomtesse d'Acy, était religieuse, elle essuya sa bouche et la figure de son mari avec son chaperon de Picardie, le lui mit sur sa face gonflée et dit de sa voix enfantine troisPateret unAveparmi les cris des hommes du bâtard d'Aurbandac, qui cherchaient les coffres d'avoine.

Après les routes encaissées, sillonnées d'ornières boueuses où la carriole cahotait, où le cheval relevait rudement du cul, où le cocher qui fumait sa pipe courte jurait et tapait son grand chapeau sautant au vent, des terres stériles s'étendirent devant nous, semées de pierres grises. Les ajoncs y poussaient par bouquets, avec des genêts rares. Plus loin le sol descendait par une pente régulière et devenait vaseux; de grandes mares s'ouvraient sur les côtés du chemin et les hideuses grenouilles s'y plongeaient à corps perdu. La ferme, chapée de chaume moisi, s'allongeait entre deux masures basses sur un tapis de paille hachée, détrempée de purin.

Une femme parut à la porte, le tablier relevé; elle nous regarda d'un air soupçonneux, et quand nous entrâmes, elle marmotta des paroles malignes. Le sol était de terre battue; les poutres noires qui couraient le long du plafond portaient des pains ronds dorés. Les andouilles pendaient par rangées et des quartiers de salé s'entassaient sur une travée. Dans la fenêtre, deux ouvrières jetaient la navette sous un métier à tisser, où les fils se croisaient et se décroisaient à chaque battement de la mécanique. L'une d'elles avait un grand pli dans le front, des yeux noirs encavés sous des sourcils durs; les seins paraissaient petits, mais fermes, dans le corsage à lacets; tout le corps était d'une maigreur gracieuse.

D'une mine revêche la paysanne donna du beurre, poussa le chapeau de la table posée sur un coffre, coupa des liches de pain, cassa ses œufs dans un plat de terre jaune. Quand nous demandâmes à «aller en marais», elle nous regarda avec fureur et appela son homme. Il était derrière la porte, dans l'étable à bœufs; son pantalon effiloqué pendait autour de ses sabots cerclés de fer, et deux larges bretelles soutenaient la ceinture à mi-poitrine. Sa figure était mince et inquiète; ses yeux erraient perpétuellement vers tous les objets; il caressait ses favoris blancs avec crainte.

—Dans le marais, que vous voulez aller? demanda-t-il. A quoi faire? V'là les eaux qui sont basses; c'est du patouillage que de virer là dedans. A moins qu'il y aurait deux gaffes; j'pourrons point seul, ben sûr.

—Prends Marianne quat' et toi, dit la femme. Alle est forte, à c'te heure. L'une des couseuses, qui avait le pli dans le front, leva le nez.

—C'est toujours pas après le canard que vous venez, reprit l'homme. Pardon, excuse, des fois. Parce qu'il y en a pas encore—quéque bande dans la rouche, peut-être ben.—Et pis toi, dit-il à la couseuse, t'as pas évu les chasse-marées à c'te nuit? Tu veux ben venir aux «demoiselles de Pornichet»?

Marianne fronça le sourcil et rajusta sa robe. Le paysan se tourna vers nous et continua: «C'est un malheur. V'là eune fille qu'est ben venue, et qu'a censément la tête tournée. Aile travaille dans eune maison, devers là, chez des fumelles de Paris. Ça lui prend à la minuit; c'est un poids qu'allé a sus la poitrine. A's'tourne, a's'retourne—ça fait rien. A'bise sa couaille sur son lit, aile la magne, aile la roule dans ses pocres, aile lui fait des amiquiés comme à eune personne; a'va lui quéri des migeots dans l'guernier, pour lui sucrer le bec—et pis aile la bigeotte encore, aile lui dit des mots, que ça fait pitié. A'n'entend rien et ses yeux sont fermés, qu'il y a de pis....—Après, jusqu'à la mariénée, la v'là partie à dormi. Son promis, qu'allé a de l'an passé, a'veut p'us le souffri. A'pleure des fois; alle dit qu'a'voudrait ben s'marier quat'et lui, maisqu'c'est p'us possible. Ça nous tourne les sangs.»

Elle semblait ne pas l'entendre, et nous attendait, sur le seuil, avec les armements du bachot. C'était une embarcation à fond plat, fraîchement goudronnée. L'homme nous poussa vers le chenal étroit, sinueux, qui menait au large du marécage. L'eau était noire, à cause du sol—une tourbière brune creusée de sillons tourmentés. A mesure que nous glissions au ras des nénuphars, la plaine s'étendait à droite et à gauche, couverte au loin d'ajoncs jaunâtres et de rouche verte; les grandes tiges flexibles se courbaient par masses sous le vent. Comme une prairie sauvage à moitié inondée, la Grande-Brière s'allongeait jusqu'à l'horizon avec ses hautes herbes frissonnantes. De loin en loin le bachot raclait la tourbe et butait contre un terre-plein chevelu, d'où s'élançait la rouche; on le retournait, et il glissait de nouveau parmi les tiges rousses de nénuphars et les herbes rouges d'eau douce. Un ciel pâle, cendré, jetait sur la Brière une lumière tamisée; des vols d'oiseaux partaient au-dessus des roseaux, avec des cris rauques.

Par places, les rayons vaporeux du soleil faisaient parmi les pieds d'herbages des miroirs blancs et vagues; l'eau tremblait entre les tiges; les roseaux se croisaient sur les mottes de tourbes, et les racines blanches qui affleuraient semblaient des paquets d'anguilles pâles, mortes d'ennui.

—On verra pas de demoiselles, dit le paysan. Sa fille se retourna sur le coup et montra une volée de bêtes, à droite. Nos fusils étaient prêts: la salve n'amena qu'un oiseau qui s'abattit lentement, décrivant une spirale dans l'air. Quand il toucha l'eau froide, il se mit à sautiller, battant la surface de l'aile, criant vers la lumière. Les jambes nues, l'homme alla le pêcher; il le tenait par la patte rouge. La «demoiselle de Pornichet» avait le corps gris tendre, la tête noire, le bec rose et long, avec des narines effilées. A ses cris la bande de ses sœurs vint planer au-dessus du bateau—une nuée de sœurs qui piaillaient, tournoyant et s'abaissant, se relevant brusquement pour fuir à tire-d'aile jusqu'à être des points noirs dans la cendre roussâtre du ciel, puis grossissant peu à peu jusqu'à courir sur nous, les ailes éployées, le bec ouvert, menaçantes et éperdues.

Bientôt la «demoiselle» se balança au bout d'une gaffe, fichée dans la tourbe; attachée par une patte elle tournait lamentablement et agitait son moignon d'aile, poussant par son bec béant des appels désespérés. La troupe entière, attirée, répondait par des plaintes; une pointe se détachait d'en haut et l'oiseau extrême tâchait de la délivrer. Nous tirions cependant et les «demoiselles» tombaient par grands cercles, plongeant dans l'eau avec la tête noire et le bec rouge qui hochaient par l'agonie. La chaîne ailée des autres, serpentant sur nos têtes, pleurait toujours.

—Ça s'entr'aide, les demoiselles, dit l'homme. C'est plus maniable à tuer. Comme il parlait, au fond du chenal opposé, parut une barque verte, semblable à un animal né dans la rouche et qui habiterait la Brière. On distinguait un homme debout, à l'avant, et, derrière, une petite tache noire et rouge devait être un chapeau de femme. «V'là ta maîtresse, reprit le paysan; a'vient en Brière avant de partir à Paris se marier. Ça serait point de mauvais exemple pour té de prendre un homme.»

Le cri sauvage qui jaillit des lèvres de Marianne arrêta ses paroles. Elle était appuyée sur sa gaffe; ses yeux noirs dardaient des flammes—la ride de son front était profondément creusée. «Ah! aile s'en va! cria-t-elle. Ah! aile mène son amoureux en Brière! Et moi, où donc j'irai? C'est pas des choses à faire. J'avais un promis-j'en ai plus—j'sis maigre à ç't-heure, et pis osseuse—j'ons la tête virée —c'est alle qui en est cause. N'y a pas de chasse-marée—c'est la Parisienne; n'y a pas de couaille—c'est la Parisienne. A'm'a jeté un sort; je ne pouvais pas durer sans aile, et je peux pas encore. Mais a'partira point, non dà, point du tout. Je la ferai rester, mé!»

Affaissée sur la banquette, elle pleurait par grandes secousses, la figure cachée dans sa jupe; et la mine du paysan était devenue plus inquiète, et nous nous regardions en silence, ne sachant que penser. L'homme poussait le bateau à coups de gaffe—et tout à coup un vol de canards partit lourdement de la rouche. Le temps de prendre la canardière, on ne voyait plus que cinq points au fond du ciel. Attirées par le départ, des «demoiselles de Pornichet» filaient par couples en avant et en arrière.

La barque verte approchait maintenant; elle était droit devant nous. La jeune fille, assise en arrière, portait une robe gris clair avec un col rouge à larges bords, et un chapeau noir mousquetaire; elle avait des cheveux blonds qui tombaient en frisons. Marianne cessa graduellement de sangloter; elle se mordit les lèvres quelques instants et dit soudain:


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