Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez;Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos pieds.
Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez;Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos pieds.
Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez;
Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos pieds.
Ce grand sot de page, encore que son rôle fût aisé à retenir, ne laissa pas de le corrompre, et dit de fort mauvaise grâce et tremblant comme un criminel:
Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez,Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos jambes239.
Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez,Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos jambes239.
Monsieur, rentrons dedans, je crains que vous tombiez,
Vous n'êtes pas trop bien assuré sur vos jambes239.
Note 235:(retour)LaRelation des grands jours d'Auvergne, de Fléchier, nous montre quelles étoient les violences, les exactions, les tyrannies, des gentilshommes et gouverneurs, même dans les provinces centrales, comme l'Auvergne; il en devoit être ainsi à bien plus forte raison dans les provinces frontières, dont la situation donnoit plus de sécurité aux coupables, en cas de recherche. V., dans Tallemant, l'Histor. de Saint-Germain Beaupré, gouverneur de la Marche; du duc de Brézé, gouverneur de Brouage; du maréchal de la Meilleraye, gouverneur de Nantes, etc., etc.; et ce qu'il raconte, dans celle de M. d'Alincourt, de la mode despotique de certains gouverneurs de frontières. Ailleurs: «Ce fut alors, dit-il de Courtenan, gouverneur de Mantes, qu'il fit le petit tyran avec autant d'impunité que si c'eût été dans le Bigorre.» (Histor. de Courtenan.)
Note 236:(retour)On peut voir dans lesRecherchesde Pasquier le récit de la première apparition des Bohémiens aux portes de Paris, en 1427. Ils reparurent au XVIe siècle, plus nombreux que jamais, et furent condamnés au bannissement par les États de Blois en 1560. Au XVIIe siècle, leurs apparitions furent plus rares et leurs bandes moins nombreuses; mais ils continuèrent à signaler leur passage par des vols et des escroqueries, malgré un nouvel arrêt contre eux, prononcé, par le Parlement de Paris en 1612.
Note 237:(retour)Le vrai titre de la pièce estBradamante, tragi-comédie, (1582): elle présente, en certaines scènes, comme le drame moderne, l'alliance du comique au sérieux (V. acte 2, sc. 2). Ce sujet étoit un de ceux que traitoient le plus souvent et le plus volontiers nos vieux poètes tragiques, comme l'attestent encorela Rodomontadede Méliglosse,la Mort de Rogeretla Mort de Bradamante, par un anonyme (1622);la Bradamantede La Calprenède (1636), etc. On n'avoit pas eu beaucoup à retrancher au rôle du page La Roque pour le réduire à deux vers, car il n'en a que quatre ou cinq dans l'original; mais il avoit fallu plus d'industrie pour faire jouer par six comédiens une pièce qui renferme douze rôles d'hommes, sans parler des ambassadeurs.
Note 238:(retour)Léon, fils de l'empereur de Byzance (acte 2, sc. 2).
Note 239:(retour)Les Mémoires de la princesse Palatine citent un exemple de distraction analogue, et encore plus plaisante, de la pari d'un acteur jouant, dans leMédecin malgré lui, le rôle de Géronte (Lettre du 8 mars 1701). Il seroit facile de réunir bon nombre d'autres anecdotes du même genre, plus ou moins authentiques.
Cette mauvaise rime surprit tout le monde. Le comedien qui faisoit le personnage d'Aymon s'en eclata de rire et ne put plus representer un vieillard en colère. Toute l'assistance n'en rit pas moins; et pour moi, qui avois la tête passée dans l'ouverture de la tapisserie pour voir le monde et pour me faire voir, je pensai me laisser choir à force de rire. Le maître de la maison, qui etoit de ces melancoliques qui ne rient que rarement et ne rient pas pour peu de chose, trouva tant de quoi rire dans le defaut de memoire de son page et dans sa mauvaise manière de reciter des vers qu'il pensa crever à force de se contraindre à garder un peu de gravité; mais enfin il falloit rire aussi fort que les autres, et ses gens nous avouèrent qu'ils ne lui en avoient jamais vu tant faire. Et, comme il s'etoit acquis une grande autorité dans le pays, il n'y eut personne de la compagnie qui ne rit autant ou plus que lui, ou par complaisance ou de bon courage.
«J'ai grand'peur, ajouta alors la Caverne, d'avoir fait ici comme ceux qui disent: «Je m'en vais vous faire un conte qui vous fera mourir de rire», et qui ne tiennent pas leur parole: car j'avoue que je vous ai fait trop de fête de celui de mon page.--Non, lui repondit l'Etoile, je l'ai trouvé tel que vous me l'aviez fait esperer. Il est bien vrai que la chose peut avoir paru plus plaisante à ceux qui la virent qu'elle ne le sera à ceux à qui on en fera le recit, la mauvaise action du page servant beaucoup à la rendre telle, outre que le temps, le lieu et la pente naturelle que nous avons à nous laisser aller au rire des autres peuvent lui avoir donné des avantages qu'elle n'a pu avoir depuis.»
La Caverne ne fit pas davantage d'excuses pour son conte, et, reprenant son histoire où elle l'avoit laissée: Après, continua-t-elle, que les acteurs et les auditeurs eurent ri de toutes les forces de leur faculté risible, le baron de Sigognac voulut que son page reparût sur le theatre pour y reparer sa faute, ou plutôt pour faire rire encore la compagnie; mais le page, le plus grand brutal que j'aie jamais vu, n'en voulut rien faire, quelque commandement que lui fît un des plus rudes maîtres du monde. Il prit la chose comme il etoit capable de la prendre, c'est-à-dire fort mal; et son deplaisir, qui ne devoit être que très leger, s'il eût eté raisonnable, nous causa depuis le plus grand malheur qui nous pouvoit arriver. Notre comedie eut l'applaudissement de toute l'assemblée. La farce divertit encore plus que la comedie, comme il arrive d'ordinaire partout ailleurs hors de Paris240. Le baron de Sigognac et les autres gentilshommes ses voisins y prirent tant de plaisir qu'ils eurent envie de nous voir jouer encore; chaque gentilhomme se cotisa pour les comediens, selon qu'il eut l'ame liberale; le baron se cotisa le premier pour montrer l'exemple aux autres, et la comedie fut annoncée pour la premiere fête. Nous jouâmes un mois durant devant cette noblesse perigourdine, regalés à l'envi des hommes et des femmes, et même la troupe en profita de quelques habits demi-usés. Le baron nous faisoit manger à sa table; ses gens nous servoient avec empressement et nous disoient souvent qu'ils nous etoient obligés de la bonne humeur de leur maître, qu'ils trouvoient tout changé depuis que la comedie l'avoit humanisé. Le page seul nous regardoit comme ceux qui l'avoient perdu d'honneur, et le vers qu'il avoit corrompu et que tout le monde de la maison, jusqu'au moindre marmiton, lui recitoit à toute heure, lui etoit, toutes les fois qu'il en etoit persecuté, un cruel coup de poignard, dont enfin il resolut de se venger sur quelqu'un de notre troupe. Un jour que le baron de Sigognac avoit fait une assemblée de ses voisins et de ses paysans pour delivrer ses bois d'une grande quantité de loups qui s'y etoient adonnés, et dont le pays etoit fort incommodé, mon père et ses camarades y portèrent chacun une arquebuse, comme firent aussi tous les domestiques du baron. Le mechant page en fut aussi, et, croyant avoir trouvé l'occasion qu'il cherchoit d'executer le mauvais dessein qu'il avoit contre nous, il ne vit pas plutôt mon père et ses camarades separés des autres, qui rechargeoient leurs arquebuses et s'entrefournissoient l'un à l'autre de la poudre et du plomb, qu'il leur tira la sienne de derriere un arbre et perça mon malheureux père de deux balles. Ses compagnons, bien empêchés à le soutenir, ne songèrent point d'abord à courir après cet assassin, qui s'enfuit et depuis quitta le pays. A deux jours de là, mon père mourut de sa blessure. Ma mère en pensa mourir de deplaisir, en retomba malade, et j'en fus affligée autant qu'une fille de mon âge le pouvoit être. La maladie de ma mère tirant en longueur, les comediens et les comediennes de notre troupe prirent congé du baron de Sigognac et allèrent quelque part ailleurs chercher à se remettre dans une autre troupe. Ma mère fut malade plus de deux mois, et enfin elle se guerit, après avoir reçu du baron de Sigognac des marques de generosité et de bonté qui ne s'accordoient pas avec la reputation qu'il avoit dans le pays d'être le plus grand tyran qui se soit jamais fait craindre dans un pays où la plupart des gentilshommes se mêlent de l'être. Ses valets, qui l'avoient toujours vu sans humanité et sans civilité, etoient etonnés de le voir vivre avec nous de la manière la plus obligeante du monde. On eût pu croire qu'il etoit amoureux de ma mère; mais il ne parloit presque point à elle et n'entroit jamais dans notre chambre, où il nous faisoit servir à manger depuis la mort de mon père. Il est bien vrai qu'il envoyoit souvent sçavoir de ses nouvelles. On ne laissa pas d'en medire dans le pays, ce que nous sçûmes depuis. Mais ma mère, ne pouvant demeurer plus longtemps avec bienseance dans le château d'un homme de cette condition-là, avoit dejà songé à en sortir et avoit fait dessein de se retirer à Marseille chez son père. Elle le fit donc sçavoir au baron de Sigognac, le remercia de tous les bienfaits que nous en avions reçus, et le pria d'ajouter à toutes les obligations qu'elle lui avoit dejà celle de lui faire avoir des montures pour elle et pour moi jusqu'à je ne sçais quelle ville, et une charrette pour porter notre petit bagage, qu'elle vouloit tâcher de vendre au premier marchand qu'elle trouveroit, si peu qu'on lui en voulût donner. Le baron parut fort surpris du dessein de ma mère, et elle ne fut pas peu surprise de n'avoir pu tirer de lui ni un consentement ni un refus.
Note 240:(retour)L'usage étoit, à l'époque où se passe l'histoire de la Caverne, d'accompagner les grandes pièces d'une farce pour varier l'amusement; cette coutume se perdit un peu plus tard, au moins à Paris. «Aujourd'hui la farce est comme abolie», dit Scarron lui-même (2e part., ch. 8). Quand Molière vint s'établir à Paris avec sa troupe, en 1658, l'hôtel de Bourgogne y avoit complétement renoncé, et ce fut lui qui la rétablit d'abord devant le roi, puis pour le public. (Grimarest,Vie de Molière.--Préf. des oeuv. de Molière, éd. 1682.) Mais cet usage subsista encore quelque temps en province, où, d'ailleurs, la plupart des acteurs réussissoient beaucoup mieux dans la farce que dans la comédie, comme ceux que Fléchier vit à Clermont pendant les grands jours, «qui estropioient Corneille, dit-il, mais qui représentoient assez bien le burlesque.»
Le jour d'après, le curé d'une des paroisses dont il etoit seigneur nous vint voir dans notre chambre. Il etoit accompagné de sa nièce, une bonne et agreable fille avec qui j'avois fait une grande connoissance. Nous laissâmes son oncle et ma mère ensemble et allâmes nous promener dans le jardin du château. Le curé fut long-temps en conversation avec ma mère et ne la quitta qu'à l'heure du souper. Je la trouvai fort rêveuse; je lui demandai deux ou trois fois ce qu'elle avoit, sans qu'elle me repondît. Je la vis pleurer, et je me mis à pleurer aussi. Enfin, après m'avoir fait fermer la porte de la chambre, elle me dit, pleurant encore plus fort qu'elle n'avoit fait, que ce curé lui avoit appris que le baron de Sigognac etoit eperdument amoureux d'elle, et lui avoit de plus assuré qu'il l'estimoit si fort qu'il n'avoit jamais osé lui dire ou lui faire dire qu'il l'aimât qu'en même temps il ne lui offrît de l'epouser. En achevant de parler, ses soupirs et ses sanglots la pensèrent suffoquer. Je lui demandai encore une fois ce qu'elle avoit. «Quoi! ma fille! me dit-elle, ne vous en ai-je pas assez dit, pour vous faire voir que je suis la plus malheureuse personne du monde?» Je lui dis que ce n'etoit pas un si grand malheur à une comedienne que de devenir femme de condition. «Ha! pauvre petite, me dit-elle, que tu parles bien comme une jeune fille sans experience! S'il trompe ce bon curé pour me tromper, ajouta-t-elle; s'il n'a pas dessein de m'epouser comme il me le veut faire accroire, quelles violences ne dois-je pas craindre d'un homme tout à fait esclave de ses passions! S'il veut veritablement m'epouser et que j'y consente, quelle misère dans le monde approchera de la mienne quand sa fantaisie sera passée, et combien pourra-t-il me haïr s'il se repent un jour de m'avoir aimée! Non, non, ma fille, la bonne fortune ne me vient pas chercher comme tu penses; mais un effroyable malheur, après m'avoir ôté un mari qui m'aimoit et que j'aimois, m'en veut donner un par force qui peut-être me haïra et m'obligera à le haïr.» Son affliction, que je trouvois sans raison, augmenta si fort sa violence qu'elle pensa etouffer pendant que je lui aidai à se deshabiller. Je la consolois du mieux que je pouvois, et je me servois contre son deplaisir de toutes les raisons dont une fille de mon âge etoit capable, n'oubliant pas à lui dire que la manière obligeante et respectueuse dont le moins caressant de tous les hommes avoit toujours vecu avec nous me sembloit de bon presage, et surtout le peu de hardiesse qu'il avoit eue à declarer sa passion à une femme d'une profession qui n'inspire pas toujours le respect. Ma mère me laissa dire tout ce que je voulus, se mit au lit fort affligée et s'y affligea toute la nuit au lieu de dormir. Je voulus resister au sommeil; mais il fallut se rendre, et je dormis autant qu'elle dormit peu. Elle se leva de bonne heure, et quand je m'eveillai je la trouvai habillée et assez tranquille. J'etois bien en peine de sçavoir quelle résolution elle avoit prise: car, pour vous dire la verité, je flattois mon imagination de la future grandeur où j'esperois de voir arriver ma mère si le baron de Sigognac parloit selon ses veritables sentimens, et si ma mère pouvoit reduire les siens à lui accorder ce qu'il vouloit obtenir d'elle. La pensée d'ouïr appeler ma mère madame la baronne occupoit agreablement mon esprit, et l'ambition s'emparoit peu à peu de ma jeune tête.
La Caverne contoit ainsi son histoire, et l'Etoile l'ecoutoit attentivement, quand elles ouïrent marcher dans leur chambre, ce qui leur sembla d'autant plus etrange qu'elles se souvenoient fort bien d'avoir fermé leur porte au verrou. Cependant elles entendoient toujours marcher. Elles demandèrent qui etoit là. On ne leur repondit rien, et un moment après la Caverne vit au pied du lit, qui n'etoit point fermé, la figure d'une personne qu'elle ouït soupirer, et qui, s'appuyant sur le pied du lit, lui pressa les pieds. Elle se leva à demi pour voir de plus près ce qui commençoit à lui faire peur, et, resolue à lui parler, elle avança la tête dans la chambre, et ne vit plus rien. La moindre compagnie donne quelquefois de l'assurance, mais quelquefois aussi la peur ne diminue pas pour être partagée. La Caverne s'effraya de n'avoir rien vu, et l'Etoile s'effraya de ce que la Caverne s'effrayoit. Elles s'enfoncèrent dans leur lit, se couvrirent la tête de leur couverture et se serrèrent l'une contre l'autre, ayant grand'peur, et ne s'osant presque parler. Enfin la Caverne dit à l'Etoile que sa pauvre fille etoit morte et que c'etoit son âme qui etoit venue soupirer auprès d'elle. L'Etoile alloit peut-être lui repondre, quand elles entendirent encore marcher dans la chambre. L'Etoile s'enfonça encore plus avant dans le lit qu'elle n'avoit fait, et la Caverne, devenue plus hardie par la pensée qu'elle avoit que c'etoit l'ame de sa fille, se leva encore sur son lit comme elle avoit fait, et, voyant encore paroître la même figure qui soupiroit encore et s'appuyoit sur ses pieds, elle avança la main et en toucha une fort velue qui lui fit faire un cri effroyable et la fit tomber sur le lit à la renverse. Dans le même temps elles ouïrent aboyer dans leur chambre, comme quand un chien a peur la nuit de ce qu'il rencontre. La Caverne fut encore assez hardie pour regarder ce que c'etoit, et alors elle vit un grand levrier qui aboyoit contre elle. Elle le menaça d'une voix forte, et il s'enfuit en aboyant vers un coin de la chambre, où il disparut. La courageuse comedienne sortit hors du lit, et, à la clarté de la lune qui perçoit les fenetres, elle decouvrit, au coin de la chambre où le fantôme levrier avoit disparu, une petite porte d'un petit escalier derobé. Il lui fut aisé de juger que c'etoit un levrier de la maison qui etoit entré par là dans leur chambre. Il avoit eu envie de se coucher sur leur lit, et, ne l'osant faire sans le consentement de ceux qui y etoient couchés, avoit soupiré en chien, et s'etoit appuyé des jambes de devant sur le lit, qui etoit haut sur les siennes, comme sont tous les lits à l'antique, et s'etoit caché dessous quand la Caverne avança la tête dans la chambre la première fois. Elle n'ôta pas d'abord à l'Etoile la croyance qu'elle avoit que c'etoit un esprit, et fut long-temps à lui faire comprendre que c'etoit un levrier. Tout affligée qu'elle etoit, elle railla sa compagne de sa poltronnerie, et remit la fin de son histoire à quelque autre temps que le sommeil ne leur seroit pas si necessaire qu'il leur etoit alors. La pointe du jour commençoit à paroître; elles s'endormirent, et se levèrent sur les dix heures, qu'on les vint avertir que le carrosse qui les devoit mener au Mans etoit prêt de partir quand elles voudroient.
Le Destin trouve Leandre.
e Destin cependant alloit de village en village, s'informant de ce qu'il cherchoit et n'en apprenant aucunes nouvelles. Il battit un grand pays, et ne s'arrêta point que sur les deux ou trois heures, que sa faim et la lassitude de son cheval le firent retourner dans un gros bourg qu'il venoit de quitter. Il y trouva une assez bonne hôtellerie, parce qu'elle etoit sur le grand chemin, et n'oublia pas de s'informer si on n'avoit point ouï parler d'une troupe de gens de cheval qui enlevoient une femme. «Il y a un gentilhomme là-haut qui vous en peut dire des nouvelles, dit le chirurgien du village, qui se trouva là; je crois, ajouta-t-il, qu'il a eu quelques demêlés avec eux et en a eté maltraité. Je lui viens d'appliquer un cataplasme anodin et resolutif sur une tumeur livide qu'il a sur les vertèbres du col, et je lui ai pansé une grande plaie qu'on lui a faite à l'occiput. Je l'ai voulu saigner, parce qu'il a le corps tout couvert de contusions, mais il n'a pas voulu; il en a pourtant bien besoin. Il faut qu'il ait fait quelque lourde chute et qu'il ait eté excedé de coups.» Ce chirurgien de village prenoit tant de plaisir à debiter les termes de son art qu'encore que le Destin l'eût quitté et qu'il ne fût ecouté de personne, il continua longtemps le discours qu'il avoit commencé241, jusqu'à tant que l'on le vint querir pour saigner une femme qui se mouroit d'une apoplexie.
Note 241:(retour)Molière n'est pas le seul ni le premier qui se soit moqué des médecins d'alors. Indépendamment de Boileau, et de La Fontaine, Scarron, dans ce passage et dans plusieurs autres (V. l. 1, ch. 14, p. 128; l. 2, ch. 9); Barclay, dansEuphormion; Cyrano de Bergerac dans saLettre contre les médecins, etc., l'ont fait presque dans les mêmes termes que Molière. On peut voir ce qu'en dit La Bruyère (De quelques usages). Cf. aussil'Ombre de Molière, comédie de Brécourt, 1674, etc., etc. Les médecins se discréditoient eux-mêmes par leurs querelles et leurs discussions, et, en se traitant entre eux de charlatans et d'imposteurs, ils apprenoient aux autres à les traiter de même. V. Lettres de Gui-Patin.
Cependant le Destin montoit dans la chambre de celui dont le chirurgien lui avoit parlé. Il y trouva un jeune homme bien vêtu, qui avoit la tête bandée, et qui s'etoit couché sur un lit pour reposer. Le Destin lui voulut faire des excuses de ce qu'il etoit entré dans sa chambre devant que d'avoir sceu s'il l'auroit agreable: mais il fut bien surpris quand, aux premières paroles de son compliment, l'autre se leva de son lit et le vint embrasser, se faisant connoître à lui pour son valet Leandre, qui l'avoit quitté depuis quatre ou cinq jours sans prendre congé de lui, et que la Caverne croyoit être le ravisseur de sa fille. Le Destin ne sçavoit de quelle façon il lui devoit parler, le voyant bien vêtu et de fort bonne mine. Pendant qu'il le considera, Leandre eut le temps de se rassurer, car il avoit paru d'abord fort interdit. «J'ai beaucoup de confusion, dit-il au Destin, de n'avoir pas eu pour vous toute la sincerité que je devois avoir, vous estimant comme je fais; mais vous excuserez un jeune homme sans experience, qui, devant que de vous bien connoître, vous croyoit fait comme le sont d'ordinaire ceux de votre profession, et qui n'osoit pas vous confier un secret d'où depend tout le bonheur de sa vie.» Le Destin lui dit qu'il ne pouvoit sçavoir que de lui-même en quoi il lui avoit manqué de sincerité. «J'ai bien d'autres choses à vous apprendre, si peut-être vous ne les sçavez dejà, lui repondit Leandre; mais auparavant il faut que je sçache ce qui vous amène ici.» Le Destin lui conta de quelle façon Angelique avoit été enlevée; il lui dit qu'il couroit après ses ravisseurs, et qu'il avoit appris, en entrant dans l'hôtellerie, qu'il les avoit trouvés et lui en pourroit apprendre des nouvelles. «Il est vrai que je les ai trouvés, lui repondit Leandre en soupirant, et que j'ai fait contre eux ce qu'un homme seul pouvoit faire contre plusieurs; mais, mon epée s'etant rompue dans le corps du premier que j'ai blessé, je n'ai pu rien faire pour le service de mademoiselle Angelique, ni mourir en la servant, comme j'etois resolu à l'un ou à l'autre evenement. Ils m'ont mis en l'etat où vous me voyez. J'ai été etourdi du coup d'estramaçon que j'ai reçu sur la tête; ils m'ont cru mort, et ont passé outre à grand hâte. Voilà tout ce que je sçais de mademoiselle Angelique. J'attends ici un valet qui vous en apprendra davantage: il les a suivis de loin, après m'avoir aidé à reprendre mon cheval, qu'ils m'ont peut-être laissé à cause qu'il ne valoit pas grand chose.» Le Destin lui demanda pourquoi il l'avoit quitté sans l'en avertir, d'où il venoit et qui il etoit, ne doutant plus qu'il ne lui eût caché son nom et sa condition. Leandre lui avoua qu'il en etoit quelque chose, et, s'etant recouché à cause que les coups qu'il avoit reçus lui faisoient beaucoup de douleur, le Destin s'assit sur le pied du lit, et Leandre lui dit ce que vous allez lire dans le suivant chapitre.
Histoire de Leandre.
e suis un gentilhomme d'une maison assez connue dans la province. J'espère un jour d'avoir pour le moins douze mille livres de rente, pourvu que mon père meure: car, encore qu'il y ait quatre-vingts ans qu'il fait enrager tous ceux qui dependent de lui ou qui ont affaire à lui, il se porte si bien qu'il y a plus à craindre pour moi qu'il ne meure jamais qu'à esperer que je lui succède un jour en trois fort belles terres qui sont tout son bien. Il me veut faire conseiller au Parlement de Bretagne contre mon inclination, et c'est pour cela qu'il m'a fait etudier de bonne heure. J'etois ecolier à la Flèche quand votre troupe y vint representer. Je vis mademoiselle Angelique, et j'en devins tellement amoureux que je ne pus plus faire autre chose que de l'aimer. Je fis bien davantage, j'eus l'assurance de lui dire que je l'aimois; elle ne s'en offensa point; je lui écrivis, elle reçut ma lettre et ne m'en fit pas plus mauvais visage. Depuis ce temps-là une maladie qui fit garder la chambre à mademoiselle de la Caverne, pendant que vous fûtes à la Flèche, facilita beaucoup les conversations que sa fille et moi eûmes ensemble. Elle les auroit sans doute empêchées, trop sevère comme elle est pour être d'une profession qui semble dispenser du scrupule et de la severité ceux qui la suivent. Depuis que je devins amoureux de sa fille, je n'allai plus au collége et ne manquai pas un jour d'aller à la comedie. Les pères jesuites me voulurent remettre dans mon devoir; mais je ne voulus plus obeir à de si mal-plaisans maîtres, après avoir choisi la plus charmante maîtresse du monde. Votre valet fut tué à la porte de la comedie par des ecoliers bretons, qui firent cette année-là beaucoup de desordre à la Flèche, parce qu'ils y etoient en grand nombre et que le vin y fut à bon marché242. Cela fut cause en partie que vous quittâtes la Flèche pour aller à Angers. Je ne dis point adieu à mademoiselle Angélique, sa mère ne la perdant point de vue. Tout ce que je pus faire, ce fut de paroître devant elle, en la voyant partir, le desespoir peint sur le visage et les yeux mouillés de larmes. Un regard triste qu'elle me jeta me pensa faire mourir. Je m'enfermai dans ma chambre; je pleurai le reste du jour et toute la nuit; et, dès le matin, changeant mon habit en celui de mon valet, qui etoit de ma taille, je le laissai à la Flèche pour prendre mon equipage d'ecolier et lui laissai une lettre pour un fermier de mon père qui me donne de l'argent quand je lui en demande, avec ordre de me venir trouver à Angers. J'en pris le chemin après vous et vous attrapai à Duretail243, où plusieurs personnes de condition qui y couroient le cerf vous arrêtèrent sept ou huit jours. Je vous offris mon service, et vous me prîtes pour votre valet, soit que vous fussiez incommodé de n'en avoir point, ou que ma mine et mon visage, qui peut-être ne vous deplurent pas, vous obligeassent à me prendre. Mes cheveux, que j'avois fait couper fort courts, me rendirent meconnaissable à ceux qui m'avoient vu souvent auprès de mademoiselle Angelique, outre que le mechant habit de mon valet que j'avois pris pour me deguiser me rendoient bien different de ce que je paraissois avec le mien, qui etoit plus beau que ne l'est d'ordinaire celui d'un ecolier. Je fus d'abord reconnu de mademoiselle Angelique, qui m'avoua depuis qu'elle n'avoit point douté que la passion que j'avois pour elle ne fût très violente, puisque je quittois tout pour la suivre. Elle fut assez genereuse pour m'en vouloir dissuader et pour me faire retrouver ma raison, qu'elle voyoit bien que j'avois perdue. Elle me fit long-temps eprouver des rigueurs qui eussent refroidi un moins amoureux que moi. Mais enfin, à force de l'aimer, je l'engageai à m'aimer autant que je l'aimois. Comme vous avez l'ame d'une personne de condition qui l'auroit fort belle, vous reconnûtes bientôt que je n'avois pas celle d'un valet. Je gagnai vos bonnes graces, je me mis bien dans l'esprit de tous les messieurs de votre troupe, et même je ne fus pas haï de la Rancune, qui passe parmi vous pour n'aimer personne et pour haïr tout le monde.
Note 242:(retour)On peut lire dans une foule d'écrivains du temps le récit des prouesses en ce genre de messieurs les écoliers. Sorel, dansFrancion(liv. 4, etc.), nous parle au long et au large de leur turbulence, et Tristan nous raconte, dans lePage disgracié, une lutte terrible aux environs de Bordeaux entre les écoliers de la ville et des paysans, dont vingt ou vingt-cinq restèrent morts sur le carreau, sans compter les blessés (ch. 38 et 39). Souvent même ils se faisoient tire-laines pendant la nuit, quoiqu'il ne faille pas croire aveuglément à tout ce qu'on en rapporte: car, dit l'auteur desCaquets de l'accouchée, «une infinité de vagabonds et de courreurs..., pillent, voilent, destroussent..., et, qui pis est, ils empruntent le nom des escoliers et font semblant d'estre de leur cabale» (p. 70, éd. Foumier, chez Jannet).--Quoi qu'il en soit, les armes offensives, et en particulier les épées et les pistolets, furent sévèrement interdites aux écoliers par le règlement général pour la police de Paris du 30 mars 1635, qui avoit déjà été précédé d'autres ordonnances particulières dans le même sens en 1604, 1619, 1621 et 1623. On prit contre eux de nouvelles mesures encore plus rigoureuses, qui montrent combien ils étoient dangereux pour la sûreté publique: ainsi il leur fut fait défense, sous peine de la prison, de vaguer par les rues passé cinq heures du soir en hiver et neuf heures en été.
Note 243:(retour)Petite ville d'Anjou, à quatre lieues d'Angers et à deux et demie de La Flèche.
Je ne perdrai point le temps à vous redire tout ce que deux jeunes personnes qui s'entr'aiment se sont pu dire toutes les fois qu'elles se sont trouvées ensemble, vous le sçavez assez par vous-même; je vous dirai seulement que mademoiselle de la Caverne, se doutant de notre intelligence, ou plutôt n'en doutant plus, defendit à sa fille de me parler; que sa fille ne lui obeït pas, et que, l'ayant surprise qui m'ecrivoit, elle la traita si cruellement, et en public et en particulier, que je n'eus pas depuis grande peine à la faire resoudre de se laisser enlever. Je ne crains point de vous l'avouer, vous connoissant genereux autant qu'on le peut être, et amoureux pour le moins autant que moi. Le Destin rougit à ces dernières paroles de Leandre, qui continua son discours et dit au Destin qu'il n'avoit quitté la compagnie que pour s'aller mettre en etat d'executer son dessein; qu'un fermier de son père lui avoit promis de lui donner de l'argent, et qu'il esperoit encore d'en recevoir à Saint-Malo du fils d'un marchand de qui l'amitié lui etoit assurée, et qui etoit depuis peu maître de son bien par la mort de ses parents. Il ajouta que par le moyen de son ami il esperoit de passer facilement en Angleterre, et là de faire sa paix avec son père sans exposer à sa colère mademoiselle Angelique, contre laquelle, vraisemblablement, aussi bien que contre sa mère, il auroit exercé toutes sortes d'actes d'hostilité, avec tout l'avantage qu'un homme riche et de condition peut avoir sur deux pauvres comediennes. Le Destin fit avouer à Leandre qu'à cause de sa jeunesse et de sa condition son père n'auroit pas manqué d'accuser de rapt mademoiselle de la Caverne; il ne tâcha point de lui faire oublier son amour, sçachant bien que les personnes qui aiment ne sont pas capables de croire d'autres conseils que ceux de leur passion et sont plus à plaindre qu'à blâmer; mais il desapprouva fort le dessein qu'il avoit de se sauver en Angleterre, et lui representa ce qu'on pourroit s'imaginer de deux jeunes personnes ensemble qui seroient dans un pays etranger, les fatigues et les hasards d'un voyage par mer, la difficulté de recouvrer de l'argent s'il leur arrivoit d'en manquer, et enfin les entreprises que feroient faire sur eux et la beauté de mademoiselle Angelique et la jeunesse de l'un et de l'autre. Leandre ne defendit point une mauvaise cause; il demanda encore une fois pardon au Destin de s'être si long-temps caché de lui, et le Destin lui promit qu'il se serviroit de tout le pouvoir qu'il croyoit avoir sur l'esprit de mademoiselle de la Caverne pour le lui rendre favorable. Il lui dit encore que, s'il etoit tout à fait resolu à n'avoir jamais d'autre femme que mademoiselle Angelique, il ne devoit point quitter la troupe. Il lui representa que cependant son père pouvoit mourir, ou sa passion se ralentir, ou peut-être se passer. Leandre s'ecria là-dessus que cela n'arriveroit jamais. «Eh bien donc! dit le Destin, de peur que cela n'arrive à votre maîtresse, ne la perdez point de vue, faites la comedie avec nous; vous n'êtes pas le seul qui la ferez et qui pourriez faire quelque chose de meilleur. Ecrivez à votre père, faites-lui croire que vous êtes à la guerre, et tâchez d'en tirer de l'argent244. Cependant je vivrai avec vous comme avec un frère, et tâcherai par là de vous faire oublier les mauvais traitements que vous pouvez avoir reçus de moi tandis que je n'ai pas connu ce que vous étiez.» Leandre se fût jeté à ses pieds si la douleur que les coups qu'il avoit reçus lui faisoient sentir par tout son corps lui eût permis de le faire. Il le remercia au moins en des termes si obligeans, et lui fit des protestations d'amitié si tendres, qu'il en fut aimé dès ce temps-là autant qu'un honnête homme le peut être d'un autre. Ils parlèrent ensuite de chercher mademoiselle Angelique; mais une grande rumeur qu'ils entendirent interrompit leur conversation et fit descendre le Destin dans la cuisine de l'hôtellerie, où il se passoit ce que vous allez voir dans le suivant chapitre.
Note 244:(retour)C'étoient là des expédients reçus même dans la bonne société, et dont on ne songeoit pas à se scandaliser beaucoup, comme le prouvent lesHistoriettesde Tallemant et les comédies de Molière.
Combat à coups de poings. Mort de l'hôte et autreschoses memorables.
eux hommes, l'un vêtu de noir comme un magister de village, et l'autre de gris, qui avoit bien la mine d'un sergent245, se tenoient aux cheveux et à la barbe et s'entredonnoient de temps en temps des coups de poings d'une très cruelle manière. L'un et l'autre etoient ce que leurs habits et leur mine vouloient qu'ils fussent. Le vêtu de noir, magister de village, etoit frère du curé, et le vêtu de gris, sergent du même village, etoit frère de l'hôte. Cet hôte etoit alors dans une chambre à côté de la cuisine prêt à rendre l'ame, d'une fièvre chaude qui lui avoit si fort troublé l'esprit qu'il s'etoit cassé la tête contre une muraille; et sa blessure, jointe à sa fièvre, l'avoit mis si bas qu'alors que sa frenesie le quitta, il se vit contraint de quitter la vie, qu'il regrettoit peut-être moins que son argent mal acquis. Il avoit porté les armes long-temps, et etoit enfin revenu dans son village chargé d'ans et de si peu de probité qu'on pouvoit dire qu'il en avoit encore moins que d'argent, quoiqu'il fût extrêmement pauvre. Mais, comme les femmes se prennent souvent par où elles devroient moins se laisser prendre, ses cheveux de drille246plus longs que ceux des autres paysans du village, ses sermens à la soldate, une plume herissée qu'il mettoit les fêtes247, quand il ne pleuvoit point, et une epée rouillée qui lui battoit de vieilles bottes, encore qu'il n'eût point de cheval, tout cela donna dans la vue d'une vieille veuve qui tenoit hôtellerie. Elle avoit eté recherchée par les plus riches fermiers du pays, non tant pour sa beauté que pour le bien qu'elle avoit amassé avec son defunt mari à vendre bien cher et à faire mauvaise mesure de vin et d'avoine. Elle avoit constamment resisté à tous ses pretendans; mais enfin un vieil soldat avoit triomphé d'une vieille hôtesse. Le visage de cette nymphe tavernière etoit le plus petit, et son ventre etoit le plus grand du Maine, quoique cette province abonde en personnes ventrues. Je laisse aux naturalistes le soin d'en chercher la raison, aussi bien que de la graisse des chapons du pays. Pour revenir à cette grosse petite femme, qu'il me semble que je vois toutes les fois que j'y songe, elle se maria avec son soldat sans en parler à ses parens, et, après avoir achevé de vieillir avec lui et bien souffert aussi, elle eut le plaisir de le voir mourir la tête cassée, ce qu'elle attribuoit à un juste jugement de Dieu, parcequ'il avoit souvent joué à casser la sienne. Quand le Destin entra dans la cuisine de l'hôtellerie, cette hôtesse et sa servante aidoient au vieil curé du bourg à separer les combattans, qui s'etoient cramponnés comme deux vaisseaux; mais les menaces du Destin et l'autorité avec laquelle il parla achevèrent ce que les exhortations du bon pasteur n'avoient pu faire, et les deux mortels ennemis se separèrent crachant la moitié de leurs dents sanglantes, saignant du nez, et le menton et la tête pelés. Le curé etoit honnête homme et sçavoit bien son monde. Il remercia le Destin fort civilement, et le Destin, pour lui faire plaisir, fit embrasser en bonne amitié ceux qui un moment auparavant ne s'embrassoient que pour s'etrangler. Pendant l'accommodement, l'hôte acheva son obscure destinée, sans en avertir ses amis; tellement qu'on trouva qu'il n'y avoit plus qu'à l'ensevelir, quand on entra dans sa chambre après que la paix fut conclue. Le curé fit des prières sur le mort, et les fit bonnes, car il les fit courtes. Son vicaire le vint relayer, et cependant la veuve s'avisa de hurler, et le fit avec beaucoup d'ostentation et de vanité. Le frère du mort fit semblant d'être triste ou le fut veritablement, et les valets et servantes s'en acquittèrent presque aussi bien que lui. Le curé suivit le Destin dans sa chambre, lui faisant des offres de service. Il en fit autant à Leandre, et ils le retinrent à manger avec eux. Le Destin, qui n'avoit pas mangé de tout le jour et avoit fait beaucoup d'exercice, mangea très avidement. Leandre se reput d'amoureuses pensées plus que de viandes, et le curé parla plus qu'il ne mangea; il leur fit cent contes plaisans de l'avarice du defunt, et leur apprit les plaisans differens que cette passion dominante lui avoit fait avoir, tant avec sa femme qu'avec ses voisins. Il leur fit le recit entre autres d'un voyage qu'il avoit fait à Laval avec sa femme, au retour duquel, le cheval qui les portoit tous deux s'etant déferré de deux pieds, et, qui pis est, les fers s'etant perdus, il laissa sa femme tenant son cheval par la bride au pied d'un arbre, et retourna jusqu'à Laval, cherchant exactement ses fers partout où il crut avoir passé; mais il perdit sa peine, tandis que sa femme pensa perdre patience à l'attendre: car il etoit retourné sur ses pas de deux grandes lieues, et elle commençoit d'en être en peine quand elle le vit revenir les pieds nus, tenant ses bottes et ses chausses dans ses mains. Elle s'etonna fort de cette nouveauté; mais elle n'osa lui en demander la raison, tant, à force d'obeir à la guerre, il s'etoit rendu capable de bien commander dans sa maison. Elle n'osa pas même repartir, quand il la fit dechausser aussi, ni lui en demander le sujet. Elle se douta seulement que ce pouvoit être par devotion. Il fit prendre à sa femme son cheval par la bride, marchant derrière pour le hâter, et ainsi l'homme et la femme sans chaussure, et le cheval déferré de deux pieds, après avoir bien souffert, gagnèrent la maison bien avant dans la nuit, les uns et les autres fort las, et l'hôte et l'hôtesse ayant les pieds si ecorchés qu'ils furent près de quinze jours sans pouvoir presque marcher. Jamais il ne se sceut si bon gré de quelque autre chose qu'il eût faite; et, quand il y songeoit, il disoit en riant à sa femme que, s'ils ne se fussent dechaussés en revenant de Laval, ils en eussent eu pour deux paires de souliers, outre deux fers d'un cheval. Le Destin et Leandre ne s'emurent pas beaucoup du conte que le curé leur donnoit pour bon, soit qu'ils ne le trouvassent pas si plaisant qu'il leur avoit dit, ou qu'ils ne fussent pas alors en humeur de rire. Le curé, qui etoit grand parleur, n'en voulut pas demeurer là, et, s'adressant au Destin, lui dit que ce qu'il venoit d'entendre ne valoit pas ce qu'il avoit encore à lui dire de la belle manière dont le defunt s'etoit preparé à la mort. «Il y a quatre ou cinq jours, ajouta-t-il, qu'il sçait bien qu'il n'en peut échapper. Il ne s'est jamais plus tourmenté de son menage; il a eu regret à tous les oeufs frais qu'il a mangés pendant sa maladie. Il a voulu sçavoir à quoi monteroit son enterrement, et même l'a voulu marchander avec moi le jour que je l'ai confessé248. Enfin, pour achever comme il avoit commencé, deux heures devant que de mourir, il ordonna devant moi à sa femme de l'ensevelir dans un certain vieil drap de sa connoissance qui avoit plus de cent trous. Sa femme lui representa qu'il y seroit fort mal enseveli; il s'opiniâtra à n'en vouloir point d'autre. Sa femme ne pouvoit y consentir, et, parcequ'elle le voyoit en etat de ne la pouvoir battre, elle soutint son opinion plus vigoureusement qu'elle n'avoit jamais fait avec lui, sans pourtant sortir du respect qu'une honnête femme doit à un mari, fâcheux ou non. Elle lui demanda enfin comment il pourroit paroître dans la vallée de Josaphat, un mechant drap tout troué sur les épaules, et en quel equipage il pensoit ressusciter. Le malade s'en mit en colère, et, jurant comme il avoit accoutumé en sa santé: «Eh morbleu! vilaine, s'ecria-t-il, je ne veux point ressusciter.» J'eus autant de peine à m'empêcher de rire qu'à lui faire comprendre qu'il avoit offensé Dieu, se mettant en colère, et plus encore par ce qu'il avoit dit à sa femme, qui etoit en quelque façon une impiété. Il en fit un acte de contrition tel quel, et encore lui fallut-il donner parole qu'il ne seroit point enseveli dans un autre drap que celui qu'il avoit choisi. Mon frère, qui s'etoit eclaté de rire quand il avoit renoncé si hautement et si clairement à sa resurrection, ne pouvoit s'empêcher d'en rire encore toutes les fois qu'il y songeoit. Le frère du defunt s'en etoit formalisé, et, de paroles en paroles, mon frère et lui, tous deux aussi brutaux l'un que l'autre, s'etoient entre-harpés après s'être donné mille coups de poings, et se battroient peut-être encore si on ne les avoit separés. Le curé acheva ainsi sa relation, adressant sa parole au Destin, parceque Leandre ne lui donnoit pas grande attention. Il prit congé des comediens, après leur avoir encore offert son service, et le Destin tâcha de consoler l'affligé Leandre, lui donnant les meilleures esperances dont il se put aviser. Tout brisé qu'etoit le pauvre garçon, il regardoit de temps en temps par la fenêtre pour voir si son valet ne venoit point, comme s'il en eût dû venir plus tôt. Mais, quand on attend quelqu'un avec impatience, les plus sages sont assez sots pour regarder souvent du côté qu'il doit venir. Et je finirai par là mon sixième chapitre.
Note 245:(retour)Le sergent correspondoit à peu près à l'huissier d'aujourd'hui: c'étoit un officier subalterne de la justice, chargé de faire exécuter ses ordres, en employant, au besoin, l'aide des recors. Les sergents n'avoient guère meilleure réputation que les prévôts et autres officiers de justice.
Note 246:(retour)C'est-à-dire de coureur, vaurien, vagabond. Ce terme s'est conservé jusqu'à nos jours dans le langage populaire.
Note 247:(retour)On peut voir par les estampes du temps combien cette mode étoit répandue, en dehors même des cavaliers et des fanfarons, à qui cette habitude avoit acquis le surnom dePlumets(Dict. de Fur.). Les gens du bel air portoient de longues plumes blanches sur leurs chapeaux. «Voudriez-vous, faquins, dit Mascarille à ses porteurs, que j'exposasse l'embonpoint de mes plumes aux inclémences de la saison pluvieuse?» (Précieuses ridic., sc. 8.) La Fontaine raille aussi ceplumailet ces aigrettes, dans leCombat des rats et des belettes(liv. 4, fab. 6).--V. également Somaize,Procès des Précieuses(1660), p. 51;Récit de la farce des Précieuses, Anvers, 1660, in-12, p. 19, et les couplets de La Sablière:Votre audace est sans seconde, etc.Cet ornement étoit interdit aux bourgeois.
Votre audace est sans seconde, etc.
Cet ornement étoit interdit aux bourgeois.
Note 248:(retour)....Tu règles jusqu'au convoi,Jusqu'aux frais de tes funérailles,Dans la peur qu'à ta mort on ne gagne avec toi,dit Chevreau dans sa fableLe Renard et le Dragon, imitée de Phèdre (Chevriana). «L'avare dépense plus, mort, en un jour, qu'il ne faisoit vivant en dix années.» (La Bruyère,Des biens de fortune.) On peut encore voir plusieurs traits d'avarice analogues à celui que Scarron prête à l'hôte dans l'Harpagonianade Cousin d'Avallon, p. 25, 66, 87 (1801, in-18). L'avarice est un des ridicules que les écrivains du XVIIe siècle ont traité le plus souvent et le plus volontiers, et Scarron lui-même, qui y avoit déjà touché dans sa 1re partie (ch. 13), y est revenu plus au long dans leChâtiment de l'avarice, une de ses meilleuresnouvelles tragi-comiques. Les satires et les comédies de ce temps, Boileau comme Molière, Cyrano de Bergerac comme Larochefoucault et comme Guy Patin, sans parler des recueils de pièces détachées (V.Commentaire sur la lésine, t. 3 duRecueil pen rosede Sercy), s'y étendent complaisamment, ainsi que tous les romans comiques, satiriques et bourgeois d'alors. Qu'il me suffise de citer Ch. Sorel dansFrancion(l. 3 et 8); le marquis d'Argentuare, duRoman satiriquede Lannel; le procureur Vollichon, duRoman bourgeoisde Furetière; Tristan, avec l'Avare libéralde sonPage disgracié(p. 86); le Noble, avec sonAvare généreux, etc. C'est que, malgré la prodigalité des brillants courtisans de Versailles, l'avarice paroît avoir été un vice très répandu au XVIIe siècle. (V. surtout Tallemant,passim.)
....Tu règles jusqu'au convoi,Jusqu'aux frais de tes funérailles,Dans la peur qu'à ta mort on ne gagne avec toi,
....Tu règles jusqu'au convoi,Jusqu'aux frais de tes funérailles,Dans la peur qu'à ta mort on ne gagne avec toi,
....Tu règles jusqu'au convoi,
Jusqu'aux frais de tes funérailles,
Dans la peur qu'à ta mort on ne gagne avec toi,
dit Chevreau dans sa fableLe Renard et le Dragon, imitée de Phèdre (Chevriana). «L'avare dépense plus, mort, en un jour, qu'il ne faisoit vivant en dix années.» (La Bruyère,Des biens de fortune.) On peut encore voir plusieurs traits d'avarice analogues à celui que Scarron prête à l'hôte dans l'Harpagonianade Cousin d'Avallon, p. 25, 66, 87 (1801, in-18). L'avarice est un des ridicules que les écrivains du XVIIe siècle ont traité le plus souvent et le plus volontiers, et Scarron lui-même, qui y avoit déjà touché dans sa 1re partie (ch. 13), y est revenu plus au long dans leChâtiment de l'avarice, une de ses meilleuresnouvelles tragi-comiques. Les satires et les comédies de ce temps, Boileau comme Molière, Cyrano de Bergerac comme Larochefoucault et comme Guy Patin, sans parler des recueils de pièces détachées (V.Commentaire sur la lésine, t. 3 duRecueil pen rosede Sercy), s'y étendent complaisamment, ainsi que tous les romans comiques, satiriques et bourgeois d'alors. Qu'il me suffise de citer Ch. Sorel dansFrancion(l. 3 et 8); le marquis d'Argentuare, duRoman satiriquede Lannel; le procureur Vollichon, duRoman bourgeoisde Furetière; Tristan, avec l'Avare libéralde sonPage disgracié(p. 86); le Noble, avec sonAvare généreux, etc. C'est que, malgré la prodigalité des brillants courtisans de Versailles, l'avarice paroît avoir été un vice très répandu au XVIIe siècle. (V. surtout Tallemant,passim.)