CHAPITRE VII.

Terreur panique de Ragotin, suivie de disgrâces.Aventure du corps mort. Orage de coupsde poings et autres accidens surprenansdignes d'avoir place en cetteveritable histoire.

eandre regardoit donc par la fenêtre de sa chambre du côté qu'il attendoit son valet, quand, tournant la tête de l'autre côté, il vit arriver le petit Ragotin, botté jusqu'à la ceinture, monté sur un petit mulet, et ayant à ses étriers, comme deux estafiers249, la Rancune d'un côté et l'Olive de l'autre. Ils avoient appris de village en village des nouvelles du Destin, et, à force de l'avoir suivi, l'avoient enfin trouvé. Le Destin descendit en bas au devant d'eux et les fit monter dans la chambre. Ils ne reconnurent point d'abord le jeune Leandre, qui avoit changé de mine aussi bien que d'habit. Afin qu'on ne le connût pas pour ce qu'il etoit, le Destin lui commanda d'aller faire apprêter le souper avec la même autorité dont il avoit coutume de lui parler; et les comediens, qui le reconnurent par là, ne lui eurent pas plutôt dit qu'il etoit bien brave que le Destin repondit pour lui et leur dit qu'un oncle riche qu'il avoit au bas Maine l'avoit equipé de pied en cap comme ils le voyoient, et même lui avoit donné de l'argent pour l'obliger à quitter la comedie, ce qu'il n'avoit pas voulu faire, et ainsi l'avoit laissé sans lui dire adieu. Le Destin et les autres s'entredemandèrent des nouvelles de leur quête et ne s'en dirent point. Ragotin assura le Destin qu'il avoit laissé les comediennes en bonne santé, quoique fort affligées de l'enlevement de mademoiselle Angelique. La nuit vint; on soupa, et les nouveaux venus burent autant que les autres burent peu. Ragotin se mit en bonne humeur, défia tout le monde à boire, comme un fanfaron de taverne qu'il etoit, fit le plaisant et chanta des chansons en depit de tout le monde; mais, n'etant pas secondé, et le beau-frere de l'hôtesse ayant representé à la compagnie que ce n'etoit pas bien fait de faire la debauche250auprès d'un mort, Ragotin en fit moins de bruit et en but plus de vin.

Note 249:(retour)Un estafier étoit un grand valet de pied qui suivoit un homme à cheval.

Note 250:(retour)Le motdébauchen'avoit pas, au XVIIe siècle, un sens aussi fort qu'aujourd'hui, et même il ne se prenoit pas toujours dans une mauvaise signification; c'est un de ces mots nombreux dont la valeur s'est modifiée en chemin. Quelquefois on le prenoit simplement dans le sens ducomessatiodes Latins, ou de ce que nous appelons familièrement unextra. C'est ainsi que nous lisons dans une lettre de Boileau à Racine (1687), à propos du verre de quinquina que Monseigneur avoit bu après déjeuner chez la princesse de Conti, sans être malade: «J'ai été fort frappé de l'agréable débauchede Monseigneur.»

On se coucha: le Destin et Leandre dans la chambre qu'ils avoient dejà occupée, Ragotin, la Rancune et l'Olive dans une petite chambre qui etoit auprès de la cuisine et à côté de celle où etoit le corps du defunt, qu'on n'avoit pas encore commencé d'ensevelir. L'hôtesse coucha dans une chambre haute, qui etoit voisine de celle où couchoient le Destin et Leandre, et elle s'y mit pour n'avoir pas devant les yeux l'objet funeste d'un mari mort et pour recevoir les consolations de ses amies, qui la vinrent visiter en grand nombre: car elle etoit une des plus grosses dames du bourg, et y avoit toujours eté autant aimée de tout le monde que son mari y avoit toujours eté haï. Le silence regnoit dans l'hôtellerie; les chiens y dormoient, puisqu'ils n'aboyoient point; tous les autres animaux y dormoient aussi, ou le devoient faire; et cette tranquillité-là duroit encore entre deux et trois heures du matin, quand tout à coup Ragotin se mit à crier de toute sa force que la Rancune etoit mort. Tout d'un temps il eveilla l'Olive, alla faire lever le Destin et Leandre et les fit descendre dans sa chambre pour venir pleurer, ou du moins voir la Rancune, qui venoit de mourir subitement à son côté, à ce qu'il disoit. Le Destin et Leandre le suivirent, et la première chose qu'ils virent en entrant dans la chambre, ce fut la Rancune qui se promenoit dans la chambre en homme qui se porte bien, quoi que cela soit assez difficile après une mort subite. Ragotin, qui entroit le premier, ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il se retira en arrière comme s'il eût eté prêt de marcher sur un serpent ou de mettre le pied dans un trou. Il fit un grand cri, devint pâle comme un mort et heurta si rudement le Destin et Leandre, lorsqu'il se jeta hors de la chambre à corps perdu, qu'il s'en fallut bien peu qu'il ne les portât par terre. Cependant que sa peur le fait fuir jusque dans le jardin de l'hôtellerie, où il hasarde de se morfondre, le Destin et Leandre demandent à la Rancune des particularités de sa mort; la Rancune leur dit qu'il n'en sçavoit pas tant que Ragotin, et ajouta qu'il n'etoit pas sage251. L'Olive cependant rioit comme un fol, la Rancune demeuroit froid sans parler, selon sa coutume, et l'Olive et lui ne se declaroient pas davantage. Leandre alla après Ragotin et le trouva caché derrière un arbre, tremblant de peur plus que de froid, quoiqu'il fût en chemise. Il avoit l'imagination si pleine de la Rancune mort qu'il prit d'abord Leandre pour son fantôme et pensa s'enfuir quand il s'approcha de lui. Là-dessus le Destin arriva, qui lui parut aussi un autre fantôme; ils n'en purent tirer la moindre parole, quelque chose qu'ils lui pussent dire, et enfin ils le prirent sous les bras pour le remener dans sa chambre. Mais, dans le temps qu ils alloient sortir du jardin, la Rancune s'etant presenté pour y entrer, Ragotin se defit de ceux qui le tenoient et s'alla jeter, regardant derrière lui d'un oeil egaré, dans une grosse touffe de rosiers où il s'embarrassa depuis les pieds jusqu'à la tête, et ne s'en put tirer assez vite pour s'empêcher d'être joint par la Rancune, qui l'appela cent fois fol et lui dit qu'il le falloit enchaîner. Ils le tirèrent à trois hors de la touffe de rosiers où il s'etoit fourré. La Rancune lui donna une claque sur la peau nue, pour lui faire voir qu'il n'etoit pas mort, et enfin le petit homme effrayé fut remené dans sa chambre et remis dans son lit. Mais à peine y fut-il qu'une clameur de voix feminines qu'ils entendirent dans la chambre voisine leur donna à deviner ce que ce pouvoit être. Ce n'etoient point les plaintes d'une femme affligée, c'etoient des cris effroyables de plusieurs femmes ensemble comme quand elles ont peur. Le Destin y alla et trouva quatre ou cinq femmes avec l'hôtesse, qui cherchoient sous les lits, regardoient dans la cheminée et paroissoient fort effrayées. Il leur demanda ce qu'elles avoient, et l'hôtesse, moitié hurlant, moitié parlant, lui dit qu'elle ne sçavoit ce qu'etoit devenu le corps de son pauvre mari. En achevant de parler, elle se mit à hurler, et les autres femmes, comme de concert, lui repondirent en choeur, et toutes ensemble firent un bruit si grand et si lamentable que tout ce qu'il y avoit de gens dans l'hôtellerie entra dans la chambre, et ce qu'il y avoit de voisins et de passans entra dans l'hôtellerie.

Note 251:(retour)«N'être pas sage» est un euphémisme qui s'employoit fréquemment alors pour «être fou.»--«Bref, on dit que vous n'estes pas sage.» (Responce du sieur Hydaspe au sieur de Balzac, 1624.)

Dans ce temps-là, un maître chat s'etoit saisi d'un pigeon qu'une servante avoit laissé demi-lardé sur la table de la cuisine, et, se sauvant avec sa proie dans la chambre de Ragotin, s'etoit caché sous le lit où il avoit couché avec la Rancune. La servante le suivit un bâton de fagot à la main, et, regardant sous le lit pour voir ce qu'etoit devenu son pigeon, elle se mit à crier tant qu'elle put qu'elle avoit trouvé son maître, et le repeta si souvent que l'hôtesse et les autres femmes vinrent à elle. La servante sauta au col de sa maîtresse, lui disant qu'elle avoit trouvé son maître, avec un si grand transport de joie que la pauvre veuve eut peur que son mari ne fût ressuscité: car on remarqua qu'elle devint pâle comme un criminel qu'on juge. Enfin la servante les fit regarder sous le lit, où ils aperçurent le corps mort dont ils etoient tant en peine. La difficulté ne fut pas si grande à le tirer de là, quoiqu'il fût bien pesant, qu'à sçavoir qui l'y avoit mis. On le rapporta dans la chambre, où l'on commença de l'ensevelir. Les comediens se retirèrent dans celle où avoit couché le Destin, qui ne pouvoit rien comprendre dans ces bizarres accidens. Pour Leandre, il n'avoit dans la tête que sa chère Angelique, ce qui le rendoit aussi rêveur que Ragotin etoit fâché de ce que la Rancune n'etoit pas mort, dont les railleries l'avoient si fort mortifié qu'il ne parloit plus, contre sa coutume de parler incessamment et de se mêler en toutes sortes de conversations à propos ou non. La Rancune et l'Olive s'etoient si peu etonnés et de la terreur panique de Ragotin et de la transmigration d'un corps mort d'une chambre à l'autre sans aucun secours humain, au moins dont on eût connaissance, que le Destin se douta qu'il avoient grande part dans le prodige. Cependant l'affaire s'eclaircissoit dans la cuisine de l'hôtellerie: un valet de charrue revenu des champs pour dîner, ayant ouï conter à une servante avec grande frayeur que le corps de son maître s'etoit levé de lui-même et avoit marché, lui dit qu'en passant par la cuisine à la pointe du jour, il avoit vu deux hommes en chemise qui le portoient sur leurs epaules dans la chambre où l'on l'avoit trouvé. Le frère du mort ouït ce que disoit le valet et trouva l'action fort mauvaise. La veuve le sçut aussitôt, et ses amies aussi; les uns et les autres s'en scandalisèrent bien fort, et conclurent tous d'une voix qu'il falloit que ces hommes-là fussent des sorciers qui vouloient faire quelque mechanceté de ce corps mort252.

Note 252:(retour)Les cadavres servoient à divers usages dans les pratiques de sorcellerie. Suivant quelques uns, ils étoient magnétiques et jouissoient des propriétés de l'aimant ou de la boussole. Mais c'étoit surtout dans les superstitions de l'anthropomancie et de la nécromancie qu'on en faisoit usage. Les Thessaliens arrosoient un cadavre de sang chaud pour en recevoir des oracles sur l'avenir. Les Syriens vénéroient et consultoient des têtes d'enfants coupées. Ménélas, suivant Hérodote,--Héliogabale, et aussi, dit-on, Julien l'Apostat, recherchoient leur destinée dans les entrailles fumantes de malheureux qu'ils faisoient égorger, etc. On croyoit encore, dans le peuple, que les sorciers du temps n'avoient point laissé perdre les anciens usages. V. plus loin une note de la 3e partie, ch. 8.

Dans le temps que l'on jugeoit si mal de la Rancune, il entra dans la cuisine pour faire porter à dejeuner dans leur chambre. Le frère du defunt lui demanda pourquoi il avoit porté le corps de son frère dans sa chambre; la Rancune, bien loin de lui repondre, ne le regarda pas seulement. La veuve lui fit la même question; il eut la même indifference pour elle, ce que la bonne dame n'eut pas pour lui. Elle lui sauta aux yeux, furieuse comme une lionne à qui on a ravi ses petits (j'ai peur que la comparaison ne soit ici trop magnifique). Son beau-frère donna un coup de poing à la Rancune; les amies de l'hôtesse ne l'epargnèrent pas; les servantes s'en mêlèrent, les valets aussi. Mais il n'y avoit pas place en un homme seul pour tant de frappeurs, et ils s'entrenuisoient les uns aux autres. La Rancune seul contre plusieurs, et par consequent plusieurs contre lui, ne s'etonna point du nombre de ses ennemis, et, faisant de necessité vertu, commença à jouer des bras de toute la force que Dieu lui avoit donnée, laissant le reste au hazard. Jamais combat inegal ne fut plus disputé. Mais aussi la Rancune, conservant son jugement dans le peril, se servoit de son adresse aussi bien que de sa force, menageoit ses coups et les faisoit profiter le plus qu'il pouvoit. Il donna tel soufflet qui, ne donnant pas à plomb sur la première joue qu'il rencontroit, et ne faisant que glisser, s'il faut ainsi dire, alloit jusqu'à la seconde, même troisième joue, parcequ'il donnoit la plupart de ses coups en faisant la demi-pirouette, et tel soufflet tira trois sons differens de trois differentes mâchoires. Au bruit des combattans, l'Olive descendit dans la cuisine, et à peine eut-il le temps de discerner son compagnon d'entre tous ceux qui se battoient qu'il se vit battre, et même plus que lui, de qui la vigoureuse resistance commençoit à se faire craindre. Deux ou trois donc des plus maltraités par la Rancune se jetèrent sur l'Olive, peut-être pour se racquitter; le bruit en augmenta, et en même temps l'hôtesse reçut un coup de poing dans son petit oeil qui lui fit voir cent mille chandelles (c'est un nombre certain pour un incertain) et la mit hors de combat. Elle hurla plus fort et plus franchement qu'elle n'avoit fait à la mort de son mari. Ses hurlemens attirèrent les voisins dans la maison, et firent descendre dans la cuisine le Destin et Leandre. Quoi qu'ils y vinssent avec un esprit de pacification, on leur fit d'abord la guerre sans la leur declarer; les coups de poings ne leur manquèrent pas, et ils n'en laissèrent point manquer ceux qui leur en donnèrent. L'hôtesse, ses amies et ses servantes crioient aux voleurs et n'etoient plus que les spectatrices du combat: les unes, les yeux pochés; les autres, le nez sanglant; les autres, les mâchoires brisées, et toutes decoiffées. Les voisins avoient pris parti pour la voisine contre ceux qu'elle appeloit voleurs. Il faudroit une meilleure plume que la mienne pour bien representer les beaux coups de poings qui s'y donnèrent. Enfin, l'animosité et la fureur se rendant maîtresses des uns et des autres, on commençoit à se saisir des broches et des meubles qui se peuvent jeter à la tête, quand le curé entra dans la cuisine et tâcha de faire cesser le combat. En verité, quelque respect que l'on eût pour lui, il eût bien eu de la peine à separer les combattans, si leur lassitude ne s'en fût mêlée. Tous actes d'hostilité cessèrent donc de part et d'autre, et non pas le bruit: car, chacun voulant parler le premier, et les femmes plus que les hommes, avec leurs voix de fausset, le pauvre bonhomme fut contraint de se boucher les oreilles et de gagner la porte; cela fit taire les plus tumultueux. Il entra dans le champ de bataille, et le frère de l'hôte, ayant pris la parole par son ordre, lui fit des plaintes du corps mort transporté d'une chambre à l'autre. Il eût exageré la mechante action plus qu'il ne fit s'il eût eu moins de sang à cracher qu'il n'en avoit, outre celui qui sortoit de son nez, qu'il ne pouvoit arrêter. La Rancune et l'Olive avouèrent ce qu'on leur imputoit, et protestèrent qu'ils ne l'avoient pas fait à mauvaise intention, mais seulement pour faire peur à un de leurs camarades, comme ils avoient fait. Le curé les en blâma fort, et leur fit comprendre la consequence d'une telle entreprise, qui passoit la raillerie; et, comme il etoit homme d'esprit et avoit grand credit parmi ses paroissiens, il n'eut pas grand'peine à pacifier le differend, et qui plus y mit plus y perdit. Mais la Discorde aux crins de couleuvres253n'avoit pas encore fait dans cette maison-là tout ce qu'elle avoit envie d'y faire. On ouït dans la chambre haute des hurlemens non guère differens de ceux que fait un pourceau qu'on egorge, et celui qui les faisoit n'etoit autre que le petit Ragotin. Le curé, les comediens et plusieurs autres coururent à lui et le trouvèrent tout le corps, à la reserve de la tête, enfoncé dans un grand coffre de bois qui servoit à serrer le linge de l'hôtellerie, et, ce qui etoit de plus fâcheux pour le pauvre encoffré, le dessus du coffre, fort pesant et massif, etoit tombé sur ses jambes et les pressoit d'une manière fort douloureuse à voir. Une puissante servante, qui n'etoit pas loin du coffre quand ils entrèrent, et qui leur paroissoit fort emue, fut soupçonnée d'avoir si mal placé Ragotin. Il etoit vrai, et elle en etoit toute fière, si bien que, s'occupant à faire un des lits de la chambre, elle ne daigna pas regarder de quelle façon on tiroit Ragotin du coffre, ni même repondre à ceux qui lui demandèrent d'où venoit le bruit qu'on avoit entendu. Cependant le demi-homme fut tiré de sa chausse-trape, et ne fut pas plutôt sur ses pieds qu'il courut à une epée. On l'empêcha de la prendre; mais on ne put l'empêcher de joindre la grande servante, qu'il ne put aussi empêcher qu'elle ne lui donnât un si grand coup sur la tête que tout le vaste siége de son etroite raison en fut ebranlé. Il en fit trois pas en arrière; mais c'eût eté reculer pour mieux sauter, si l'Olive ne l'eût retenu par ses chausses comme il s'alloit elancer comme un serpent contre sa redoutable ennemie. L'effort qu'il fit, quoique vain, fut fort violent: la ceinture de ses chausses s'en rompit, et le silence aussi de l'assistance, qui se mit à rire. Le curé en oublia sa gravité, et le frère de l'hôte de faire le triste. Le seul Ragotin n'avoit pas envie de rire, et sa colère s'etoit tournée contre l'Olive, qui, s'en sentant injurié, le prit tout brandi254, comme l'on dit à Paris, le jeta sur le lit que faisoit la servante, et là, d'une force d'Hercule, il acheva de faire tomber ses chausses, dont la ceinture etoit dejà rompue, et, haussant et baissant les mains dru et menu sur ses cuisses et sur les lieux voisins, en moins de rien les rendit rouges comme de l'ecarlate. Le hasardeux Ragotin se precipita courageusement du lit en bas, mais un coup si hardi n'eut pas le succès qu'il meritoit: son pied entra dans un pot de chambre que l'on avoit laissé dans la ruelle du lit pour son grand malheur, et y entra si avant que, ne l'en pouvant retirer à l'aide de son autre pied, il n'osa sortir de la ruelle du lit où il etoit, de peur de divertir davantage la compagnie et d'attirer sur soi la raillerie, qu'il entendoit moins que personne du monde. Chacun s'etonnoit fort de le voir si tranquille après avoir eté si emu; la Rancune se douta que ce n'etoit pas sans cause; il le fit sortir de la ruelle du lit moitié bon gré, moitié par force, et lors tout le monde vit où etoit l'enclouure, et personne ne se put empêcher de rire en voyant le pied de metal que s'etoit fait le petit homme. Nous le laisserons foulant l'etain d'un pied superbe, pour aller recevoir un train qui entra au même temps dans l'hôtellerie.

Note 253:(retour)C'est leDiscordia, vipereum crinem vittis innexa cruentis, de Virgile, traduit en langue burlesque.

Note 254:(retour)C'est-à-dire malgré lui, de vive force.

Ce qui arriva du pied de Ragotin.

i Ragotin eût pu de son chef et sans l'aide de ses amis se depoter le pied, je veux dire le tirer hors du mechant pot de chambre où il etoit si malheureusement entré, sa colère eût pour le moins duré le reste du jour; mais il fut contraint de rabattre quelque chose de son orgueil naturel et de filer doux, priant humblement le Destin et la Rancune de travailler à la liberté de son pied droit ou gauche, je n'ai pas su lequel. Il ne s'adressa pas à l'Olive, à cause de ce qui s'etoit passé entre eux; mais l'Olive vint à son secours sans se faire prier, et ses deux camarades et lui firent ce qu'ils purent pour le soulager. Les efforts que le petit homme avoit faits pour tirer son pied hors du pot l'avoient enflé, et ceux que faisoient le Destin et l'Olive l'enfloient encore davantage. La Rancune y avoit d'abord mis la main, mais si maladroitement, ou plutôt si malicieusement, que Ragotin crut qu'il le vouloit estropier à perpétuité; il l'avoit prié instamment de ne s'en mêler plus; il pria les autres de la même chose, se coucha sur un lit en attendant qu'on lui eût fait venir un serrurier pour lui limer le pot de chambre sur le pied. Le reste du jour se passa assez pacifiquement dans l'hôtellerie, et assez tristement entre le Destin et Leandre: l'un fort en peine de son valet, qui ne revenoit point lui apprendre des nouvelles de sa maîtresse, comme il lui avoit promis, et l'autre ne se pouvant réjouir eloigné de sa chère mademoiselle de l'Etoile, outre qu'il prenoit part à l'enlèvement de mademoiselle Angelique, et que Leandre lui faisoit pitié, sur le visage duquel il voyoit toutes les marques d'une extrême affliction. La Rancune et l'Olive prirent bientôt parti avec quelques habitans du bourg qui jouoient à la boule, et Ragotin, après avoir fait travailler à son pied, dormit le reste du jour, soit qu'il en eût envie, ou qu'il fût bien aise de ne paroître pas en public, après les mauvaises affaires qui lui etoient arrivées. Le corps de l'hôte fut porté à sa dernière demeure, et l'hôtesse, nonobstant les belles pensées de la mort que lui devoit avoir données celle de son mari, ne laissa pas de faire payer en Arabe deux Anglois qui alloient de Bretagne à Paris.

Le soleil venoit de se coucher quand le Destin et Léandre, qui ne pouvoient quitter la fenêtre de leur chambre, virent arriver dans l'hôtellerie un carrosse à quatre chevaux, suivi de trois hommes de cheval et de quatre ou cinq laquais. Une servante les vint prier de vouloir ceder leur chambre au train qui venoit d'arriver, et ainsi Ragotin fut obligé de se faire voir, quoiqu'il eût envie de garder la chambre, et suivit le Destin et Leandre dans celle où, le jour precédent, il avoit cru avoir vu mort la Rancune. Le Destin fut reconnu dans la cuisine de l'hôtellerie par un des messieurs du carrosse, ce même conseiller du parlement de Rennes avec qui il avoit fait connaissance pendant les noces qui furent si malheureuses à la pauvre la Caverne. Ce senateur breton demanda au Destin des nouvelles d'Angelique, et lui temoigna d'avoir du deplaisir de ce qu'elle n'etoit point retrouvée. Il se nommoit La Garouffière, ce qui me fait croire qu'il etoit plutôt angevin que breton, car on ne voit pas plus de noms bas-bretons commencer parKerque l'on en voit d'angevins terminer enière, de normands enville, de picards encour, et des peuples voisins de la Garonne enac. Pour revenir à M. de la Garouffière, il avoit de l'esprit, comme je vous ai dejà dit, et ne se croyoit point homme de province en nulle manière, venant d'ordinaire, hors de son semestre, manger quelque argent dans les auberges de Paris, et prenant le deuil quand la Cour le prenoit, ce qui, bien verifié et enregistré, devroit être une lettre non pas de noblesse tout à fait, mais de non-bourgeoisie, si j'ose ainsi parler. De plus, il etoit bel esprit, par la raison que tout le monde presque se pique d'être sensible aux divertissemens de l'esprit, tant ceux qui les connoissent que les ignorants presomptueux ou brutaux qui jugent temerairement des vers et de la prose, encore qu'ils croient qu'il y a du deshonneur à bien ecrire, et qu'ils reprocheroient, en cas de besoin, à un homme, qu'il fait des livres255, comme ils lui reprocheroient qu'il fait de la fausse monnoie256. Les comédiens s'en trouvent bien. Ils en sont caressés davantage dans les villes où ils representent: car, etant les perroquets ou sansonnets des poètes, et même quelques uns d'entr'eux, qui sont nés avec de l'esprit, se mêlant quelquefois de faire des comedies, ou de leur propre fonds, ou de parties empruntées257, il y a quelque sorte d'ambition à les connoître ou à les hanter. De nos jours on a rendu en quelque façon justice à leur profession, et on les estime plus que l'on ne faisoit autrefois258. Aussi est-il vrai qu'en la comedie le peuple trouve un divertissement des plus innocents, et qui peut à la fois peut instruire et plaire. Elle est aujourd'hui purgée, au moins à Paris, de tout ce qu'elle avoit de licencieux[259. Il seroit à souhaiter qu'elle le fût aussi des filous, des pages et des laquais, et autres ordures du genre humain260, que la facilité de prendre des manteaux y attire encore plus que ne faisoient autrefois les mauvaises plaisanteries des farceurs; mais aujourd'hui la farce est comme abolie261, et j'ose dire qu'il y a des compagnies particulières où l'on rit de bon coeur des équivoques basses et sales qu'on y débite, desquelles on se scandaliseroit dans les premières loges de l'hôtel de Bourgogne.

Note 255:(retour)Même au temps de la plus grande faveur des beaux esprits, les auteurs, au XVIIe siècle, étoient considérés comme des personnages subalternes et traités comme tels; il en étoit encore ainsi à l'époque où écrit Scarron; ce ne fut que plus tard que la condition des écrivains se releva un peu, mais non complétement. Ce discrédit devoit être le plus souvent imputé aux auteurs eux-mêmes, qui vivoient sans dignité littéraire, et se plioient, vis-à-vis des grands seigneurs, à une sorte de domesticité commode et salariée. Ducs et marquis étoient fort ignorants pour la plupart. «Du latin! s'écrioit le commandeur de Jars; de mon temps, d'homme d'honneur, le latin eût déshonoré un gentilhomme» (Saint-Evrem., lettre à M. D***.) Suivant le chevalier de Méré, il n'y avoit que les docteurs qui connussent le latin et le grec. M. de Montbazon, qui n'avoit «rien à mespris comme un homme sçavant», n'étoit nullement une exception. V. l'Onozandre, satire de Bautru. Néanmoins ces messieurs prétendoient juger les oeuvres d'esprit, et souvent même faisoient de petits vers galants, où ils cherchoient à attraper l'air de cour, tout en s'excusant de déroger ainsi. Le mot de Mascarille: «Cela est au dessous de ma condition, mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires, qui me persécutent» (Pr. rid., 10), avoit plus d'un pendant historique, ne fût-ce que dans les préfaces de M. de Scudéry. «On s'étonnera peut-être qu'un homme de ma naissance et de ma profession se soit donné le loisir de s'attacher à cet ouvrage», écrivoit en 1668 le marquis de Villennes, en tête des Elégies choisies desAmours d'Ovide. Souvent même la plus grande préoccupation des gens de lettres étoit de faire croire qu'ils écrivoient par délassement, sans vouloir, à aucun prix, passer pour auteurs de profession. V. Gueret,Parn. réf., p. 65.

Note 256:(retour)La fabrication de la fausse monnoie étoit un crime fort commun à cette epoque, et l'on voyoit même des gentilshommes s'en rendre coupables, témoin le marquis de Pomenars. D'après Tallemant, M. d'Angoulême, et le surintendant des finances de la Vieuville, ainsi que la Montarbault, Saint-Aunais, etc., s'en occupoient également: cette accusation revient très souvent dans ses historiettes.

Note 257:(retour)Cela n'etoit pas rare, soit alors, soit un peu plus tard, sans parler des farceurs dont lesdrôleriesont eté imprimées: je citerai, par exemple, Zach. Jac. Montfleury, à qui Cyrano reproche précisément que sa tragédie «est la corneille d'Esope», et qu'elle est «tirée de l'Aminte, duPastor fido, de Guarini, du cavalier Marin et de cent autres». (Lett. cont. un gros homme); puis Chevalier, Legrand, Baron, Brecourt, Dorimon, Hauteroche, Villiers, la Thuillerie, Rosimond, la Thorillière, Poisson, Champmeslé, Dancourt, enfin Molière. «La plupart d'entre eux, dit Chappuzeau en parlant des comédiens, sont aussi auteurs.... Dans la seule troupe royale il y en a cinq dont les ouvrages sont bien reçus.» (Le th. fr., l. 2, 9.)

Note 258:(retour)Grâce à la renaissance du théâtre, qui venoit de s'élever à une hauteur nouvelle, surtout avec Corneille; grâce aux excellents acteurs qui honoroient la scène par leur jeu et même par leurs ouvrages; grâce au goût de Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV pour les représentations dramatiques; grâce enfin à l'organisation meilleure et plus stable des comédiens. V. Chappuzeau,Le th. fr., p. 139-185;Mém. de Mme de Sév., par Walck., t. 2,. p. 180-2. Aussi Floridor, sieur de Prinefosse, ne crut-il pas, en montant sur le théâtre, déshonorer son titre d'écuyer, qu'il accoloit fièrement à son titre d'acteur, et le roi vouloit bien ne pas le juger déchu par cela même qu'il étoit comédien. La Thorillière et Beauchâteau étoient gentilshommes; les actrices La Mothe, La Chassaigne et Beaumenard étoientdemoiselles. Enfin en 1669 alloit venir un arrêt du conseil, précédé d'un autre dans le même sens, en 1641, portant qu'on ne déroge pas en s'attachant au théâtre.

Note 259:(retour)On n'a qu'à parcourir, dans les frères Parfait, pour s'en convaincre, la liste des pièces de cette époque, où l'on ne trouvera presque plus rien qui rappelle la licence du vieux théâtre de Hardy et de Larivey, duTyr et Sidonde Schelandre, desCorrivaux, de Pierre Troterel, de l'Impuissancede Véronneau, duPédant joué, de Cyrano de Bergerac, et même des premières pièces de Rotrou, quoique celui-ci se vantât d'avoir rendu la muse si modeste que «d'une profane il en avoit fait une religieuse». (Ep. dédic. de la Bague de l'oubli.) Dans les premières années du siècle, les pièces de l'hôtel de Bourgogne en particulier étoient encore si licencieuses que le P. Garasse, dans saDoctrine curieuse, a pu reprocher aux beaux esprits de fréquenter ce théâtre, comme il leur reproche de fréquenter la Pomme de Pin et les mauvais lieux. «Mais, dit Saint-Evremont, en parlant de la licence des anciens auteurs, depuis que Voiture.. eut évité cette basse manière avec assez d'exactitude, le théâtre même n'a plus souffert que ses auteurs aient écrit une parole trop libre.» (T. 9, p. 58.) On trouve partout des témoignages analogues:Quoi! fais-je une action trop libre et trop hardie,Si je me plais parfois à voir la comedie,Qu'on a mise à tel point, pour en pouvoir jouir,Que la plus chaste oreille aujourd'hui peut l'ouïr?dit Angélique, I, 6, dans l'Esprit folletde d'Ouville (1642). Ce qui n'empêcha pas qu'en 1653 et 1654, Quinault, dans sesRivales, La Fontaine, dans sonEunuque, etc., n'aient encore hasardédes passages fort licencieux; mais, à cette époque, cela devient une exception, tandis qu'il n'en étoit pas ainsi auparavant. V.Hist. de Corneille, de Taschereau, éd. Jannet, p. 16 et suiv. Seulement, il faut convenir que ce n'est pas Scarron lui-même qui a beaucoup contribué à cette épuration de la comédie.

Quoi! fais-je une action trop libre et trop hardie,Si je me plais parfois à voir la comedie,Qu'on a mise à tel point, pour en pouvoir jouir,Que la plus chaste oreille aujourd'hui peut l'ouïr?

Quoi! fais-je une action trop libre et trop hardie,Si je me plais parfois à voir la comedie,Qu'on a mise à tel point, pour en pouvoir jouir,Que la plus chaste oreille aujourd'hui peut l'ouïr?

Quoi! fais-je une action trop libre et trop hardie,

Si je me plais parfois à voir la comedie,

Qu'on a mise à tel point, pour en pouvoir jouir,

Que la plus chaste oreille aujourd'hui peut l'ouïr?

dit Angélique, I, 6, dans l'Esprit folletde d'Ouville (1642). Ce qui n'empêcha pas qu'en 1653 et 1654, Quinault, dans sesRivales, La Fontaine, dans sonEunuque, etc., n'aient encore hasardédes passages fort licencieux; mais, à cette époque, cela devient une exception, tandis qu'il n'en étoit pas ainsi auparavant. V.Hist. de Corneille, de Taschereau, éd. Jannet, p. 16 et suiv. Seulement, il faut convenir que ce n'est pas Scarron lui-même qui a beaucoup contribué à cette épuration de la comédie.

Note 260:(retour)Le parterre de la comédie, où les spectateurs se tenoient debout et souvent entassés les uns sur les autres, étoit par la même le rendez-vous des filous--qui pouvoient d'autant mieux y prendre des manteaux que les vestiaires n'étoient pas encore établis--ainsi que des pages et laquais, qui trouvoient amplement matière à y exercer leur turbulence naturelle, et à qui on fut obligé, en 1635, de ne plus permettre d'entrer avec leurs épées. L'épée fut même complétement interdite aux laquais à partir de 1654, à la suite d'une échauffourée dans laquelle plusieurs d'entre eux avoient tué un capitaine aux gardes:--car ils ne se contentoient pas de se faire «guetteurs d'un coing de ruë» (Anticaquet de l'accouchée, éd. Jannet, p. 257), ils alloient parfois jusqu'à l'assassinat. Qu'on ne s'étonne pas de voir Scarron ranger les pages entre les filoux et les laquais, au nombre des ordures du genre humain: de tous les témoignages du temps, aucun ne le contredit sur ce point. V.Francion;le Page disgracié, de Tristan,passim.Ils avoient droit d'entrer gratuitement avec les grands seigneurs. V. Scarron,Dédic. à Guillemette. Rojas, dans sonViage entretenido, raconte également les troubles qu'occasionnoient au théâtre les pages, laquais, etc.

Note 261:(retour)La plupart des principaux farceurs, Bruscambille, Turlupin, Gros-Guillaume, Gautier-Garguille, Guillot-Gorju, etc., étoient morts ou avoient disparu de la scène, en sorte que la farce proprement dite, telle qu'ils l'avoient créée et fait fleurir, avoit quitté avec eux l'hôtel de Bourgogne, dont ils étoient le principal appui au commencement du XVIIe siècle. Grimarest, dans sa Vie de Molière, et La Grange, dans la préface des Oeuvres de Molière, éd. 1682, témoignent que, lorsque celui-ci joua leDocteur amoureuxdevant le roi (1658), l'usage des petites comédies étoit perdu depuis long-temps. C'étoit par une espèce de tradition empruntée à leur prédécesseurs, les Enfants sans soucy, que les acteurs de l'hôtel de Bourgogne s'étoient d'abord spécialement consacrés à la farce. V. plus haut, p. 276, note 1.

Finissons la digression. Monsieur de la Garouffière fut ravi de trouver le Destin dans l'hôtellerie, et lui fit promettre de souper avec la compagnie du carrosse, qui etoit composée du nouveau marié du Mans et de la nouvelle mariée, qu'il menoit en son pays de Laval; de madame sa mère, j'entends du marié, d'un gentilhomme de la province, d'un avocat du conseil et de monsieur de la Garouffière, tous parens les uns des autres et que le Destin avoit vus à la noce où mademoiselle Angelique avoit eté enlevée. Ajoutez à tous ceux que je viens de nommer une servante ou femme de chambre, et vous trouverez que le carrosse qui les portoit etoit bien plein, outre que madame Bouvillon262, c'est ainsi que s'appeloit la mère du marié, etoit une des plus grosses femmes de France, quoique des plus courtes, et l'on m'a assuré qu'elle portoit d'ordinaire sur elle, bon an mal an, trente quintaux de chair, sans les autres matières pesantes ou solides qui entrent dans la composition d'un corps humain. Après ce que je viens de vous dire, vous n'aurez pas peine à croire qu'elle etoit très succulente, comme sont toutes les femmes ragottes.

Note 262:(retour)Suivant une clef manuscrite, Scarron auroit voulu railler, sous le nom de madame Bouvillon, une madame Bautru, femme d'un trésorier de France à Alençon, morte en mars 1709. Elle étoit mère de madame Bailly, femme de M. Bailly, maître des comptes à Paris, et grand'mère de M. le président Bailly. V. la notice.

On servit à souper. Le Destin y parut avec sa bonne mine, qui ne le quittoit point, et qui n'etoit point alterée alors par du linge sale, Leandre luy en ayant prêté du blanc. Il parla peu, selon sa coutume, et, quand il eût parlé autant que les autres, qui parlèrent beaucoup, il n'eût peut-être pas tant dit de choses inutiles qu'ils en dirent. La Garouffière lui servit de tout ce qu'il y avoit de meilleur sur la table; madame Bouvillon en fit de même à l'envi de la Garouffière, avec si peu de discretion, que tous les plats de la table se trouvèrent vides en un moment, et l'assiette du Destin si pleine d'ailes et de cuisses de poulets que je me suis souvent etonné depuis comment on avoit pu faire par hazard une si haute pyramide de viande sur si peu de base qu'est le cul d'une assiette. La Garouffière n'y prenoit pas garde, tant il etoit attentivement occupé à parler de vers au Destin et à lui donner bonne opinion de son esprit. Madame Bouvillon, qui avoit aussi son dessein, continuoit toujours ses bons offices au comedien, et, ne trouvant plus de poulets à couper, fut reduite à lui servir des tranches de gigot de mouton. Il ne sçavoit où les mettre, et en tenoit une en chacune de ses mains pour leur trouver place quelque part, quand le gentilhomme, qui ne s'en voulut pas taire au prejudice de son appetit, demanda au Destin, en souriant, s'il mangeroit bien tout ce qui etoit sur son assiette. Le Destin y jeta les yeux et fut bien etonné d'y voir presque au niveau de son menton la pile de poulets depecés dont la Garouffière et la Bouvillon avoient erigé un trophée à son merite. Il en rougit et ne put s'empêcher d'en rire; la Bouvillon en fut defaite; la Garouffière en rit bien fort, et donna si bien le branle à toute la compagnie qu'elle en eclata à quatre ou cinq reprises. Les valets reprirent où leurs maîtres avoient quitté et rirent à leur tour. Ce que la jeune mariée trouva si plaisant, que, s'ebouffant263de rire en commençant de boire, elle couvrit le visage de sa belle-mère et celui de son mari de la plus grande partie de ce qui etoit dans son verre, et distribua le reste sur la table et sur les habits de ceux qui y etoient assis. On recommença à rire, et la Bouvillon fut la seule qui n'en rit point, mais qui rougit beaucoup et regarda d'un oeil courroucé sa pauvre bru, ce qui rabattit un peu sa joie. Enfin on acheva de rire, parceque l'on ne peut pas rire toujours, on s'essuya les yeux, la Bouvillon et son fils s'essuyèrent le vin qui leur degouttoit des yeux et du visage, et la jeune mariée leur en fit des excuses, ayant encore bien de la peine à s'empêcher de rire. Le Destin mit son assiette au milieu de la table et chacun y prit ce qui lui appartenoit. On ne put parler d'autre chose tant que le souper dura, et la raillerie, bonne ou mauvaise, en fut poussée bien loin, quoique le sérieux dont s'arma mal à propos madame Bouvillon troublât, en quelque façon, la gaité de la compagnie.

Note 163:(retour)Et nons'étouffantous'epouffant, comme mettent la plupart des éditions.S'ebouffer de rirese disoit dans le style burlesque et familier pour éclater de rire:Ne manque donc pas de les dire,Dit Mome;s'ébouffantde rire.(Typhon, ch. 2.)

Ne manque donc pas de les dire,Dit Mome;s'ébouffantde rire.(Typhon, ch. 2.)

Ne manque donc pas de les dire,Dit Mome;s'ébouffantde rire.(Typhon, ch. 2.)

Ne manque donc pas de les dire,

Dit Mome;s'ébouffantde rire.

(Typhon, ch. 2.)

Aussitôt qu'on eut desservi, les dames se retirèrent dans leur chambre; l'avocat et le gentilhomme se firent donner des cartes et jouèrent au piquet. La Garouffière et le Destin, qui n'etoient pas de ceux qui ne sçavent que faire quand ils ne jouent point, s'entretinrent ensemble fort spirituellement, et firent peut-être une des plus belles conversations qui se soit jamais faite dans une hôtellerie du bas Maine. La Garouffière parla à dessein de tout ce qu'il croyoit devoir être le plus caché à un comédien, de qui l'esprit a ordinairement de plus etroites limites que la memoire, et le Destin en discourut comme un homme fort eclairé et qui sçavoit bien son monde. Entr'autres choses, il fit avec tout le discernement imaginable la distinction des femmes qui ont beaucoup d'esprit et qui ne le font paroître que quand elles ont à s'en servir d'avec celles qui ne s'en servent que pour le faire paroître264, et de celles qui envient aux mauvais plaisans leurs qualités de drôles et de bons compagnons, qui rient des allusions et equivoques licencieuses, qui en font elles-mêmes, et, pour tout dire, qui sont des rieuses de quartier, d'avec celles qui font la plus aimable partie du beau monde et qui sont de la bonne cabale265. Il parla aussi des femmes qui sçavent aussi bien ecrire que les hommes qui s'en mêlent, et quand elles ne donnent point au public les productions de leur esprit, qui ne le font que par modestie266. La Garouffière, qui etoit fort honnête homme et qui se connoissoit bien en honnêtes gens, ne pouvoit comprendre comment un comedien de campagne pouvoit avoir une si parfaite connoissance de la veritable honnêteté267. Cependant qu'il admire en soi-même, et que l'avocat et le gentilhomme, qui ne jouoient plus parcequ'ils s'étoient querellés sur une carte tournée, bâilloient frequemment de trop grande envie de dormir, on leur vint dresser trois lits dans la chambre où ils avoient soupé, et le Destin se retira dans celle de ses camarades, où il coucha avec Leandre.

Note 264:(retour)Scarron fait probablement allusion ici à la surintendante, à qui cette seconde partie est dédiée, et à qui il a dit dans son épître liminaire: «Vous avez beaucoup d'esprit, sans ambition de le faire paroître.»

Note 265:(retour)De la bonne société.

Note 266:(retour)Cette modestie dont parle Scarron se remarque en effet dans plusieurs femmes célèbres du temps, qui donnèrent au public les productions de leur esprit, mais sans les signer de leurs noms et sous le couvert de tel ou tel écrivain de profession. Telles furent mademoiselle de Scudéry, madame de La Fayette, mademoiselle de Montpensier, etc. Mais étoit-ce bien modestie de la part de la grande Mademoiselle?

Note 267:(retour)Bussy, qui devoit s'y connoître, a donné, dans une de ses lettres à Corbinelli (6 mars 1679), une définition de ce qu'on entendoit au XVIIe siècle par ce mot d'honnête homme, qui se rencontre si souvent dans leRoman comique: «L'honnête homme, dit-il, est un homme poli et qui sçait vivre.» Mais il faut bien saisir la signification et l'étendue du motpoli, qui comprenoit l'instruction, l'éducation, d'un homme fait aux belles manières et à la bonne société, en un mot l'humanitaset l'urbanitasdes Latins. Cf. La Bruyère,Des jugements, et lesLoix de la galanterie, dont l'auteur définit l'honnête homme «un vrai galant».

Autre disgrace de Ragotin.

a Rancune et Ragotin couchèrent ensemble; pour l'Olive, il passa une partie de la nuit à recoudre son habit, qui s'étoit decousu en plusieurs endroits quand il s'etoit harpé avec le colère Ragotin. Ceux qui ont connu particulierement ce petit Manceau ont remarqué que toutes les fois qu'il avoit à se gourmer contre quelqu'un, ce qui lui arrivoit souvent, il avoit toujours decousu ou dechiré les habits de son ennemi, en tout ou en partie. C'etoit son coup sûr, et qui eût eu à faire contre lui à coups de poings en combat assigné, eût pu defendre son habit comme on defend le visage en faisant des armes. La Rancune lui demanda, en se couchant, s'il se trouvoit mal, parcequ'il avoit fort mauvais visage; Ragotin lui dit qu'il ne s'etoit jamais mieux porté. Ils ne furent pas long-temps à s'endormir, et bien en prit à Ragotin de ce que la Rancune respecta la bonne compagnie qui etoit arrivée dans l'hôtellerie et n'en voulut pas troubler le repos; sans cela le petit homme eût mal passé la nuit. L'Olive cependant travailloit à son habit, et après y avoir fait tout ce qu'il y avoit à faire, il prit les habits de Ragotin, et aussi adroitement qu'auroit fait un tailleur il en etrecit le pourpoint et les chausses, et les remit en leur place, et ayant passé la plus grande partie de la nuit à coudre et à decoudre, se coucha dans le lit où dormoient Ragotin et la Rancune.

On se leva de bonne heure, comme on fait toujours dans les hôtelleries, où le bruit commence avec le jour. La Rancune dit encore à Ragotin qu'il avoit mauvais visage; l'Olive lui dit la même chose. Il commença de le croire, et, trouvant en même temps son habit trop etroit de plus de quatre doigts, il ne douta plus qu'il n'eût enflé d'autant dans le peu de temps qu'il avoit dormi, et s'effraya fort d'une enflure si subite268. La Rancune et l'Olive lui exageroient toujours son mauvais visage, et le Destin et Leandre, qu'ils avoient avertis de la tromperie, lui dirent aussi qu'il etoit fort changé. Le pauvre Ragotin en avoit la larme à l'oeil; le Destin ne put s'empêcher d'en sourire, dont il se fâcha bien fort. Il alla dans la cuisine de l'hôtellerie, où tout le monde lui dit ce que lui avoient dit les comediens, même les gens du carrosse, qui, ayant une grande traite à faire, s'etoient levés de bonne heure. Ils firent dejeuner les comediens avec eux, et tout le monde but à la santé de Ragotin malade, qui, au lieu de leur en faire civilité, s'en alla grondant contre eux et fort desolé chez le chirurgien du bourg, à qui il rendit compte de son enflure. Le chirurgien discourut de la cause et de l'effet de son mal, qu'il connoissoit aussi peu que l'algèbre, et lui parla un quart d'heure durant en termes de son art, qui n'etoient non plus à propos au sujet que s'il lui eût parlé du prêtre Jean269. Ragotin s'en impatienta, et lui demanda, jurant Dieu admirablement bien pour un petit homme, s'il n'avoit autre chose à lui dire. Le chirurgien vouloit encore raisonner; Ragotin le voulut battre, et l'eût fait s'il ne se fût humilié devant ce colère malade, à qui il tira trois palettes de sang et lui ventouza les épaules, vaille que vaille. La cure venoit d'être achevée quand Leandre vint dire à Ragotin que, s'il lui vouloit promettre de ne se fâcher point, il lui apprendroit une mechanceté qu'on lui avoit faite. Il promit plus que Leandre ne voulut, et jura sur sa damnation eternelle de tenir tout ce qu'il promettoit. Leandre dit qu'il vouloit avoir des temoins de son serment, et le remena dans l'hôtellerie, où, en la presence de tout ce qu'il y avoit de maîtres et de valets, il le fit jurer de nouveau, et lui apprit qu'on lui avoit etreci ses habits. Ragotin d'abord en rougit de honte, et puis, pâlissant de colère, il alloit enfreindre son horrible serment, quand sept ou huit personnes se mirent à lui faire des remontrances à la fois, avec tant de vehemence, que, bien qu'il jurât de toute sa force, on n'en entendit rien. Il cessa de parler, mais les autres ne cessèrent pas de lui crier aux oreilles, et le firent si long-temps que le pauvre homme en pensa perdre l'ouïe. Enfin, il s'en tira mieux qu'on ne pensoit, et se mit à chanter de toute sa force les premières chansons qui lui vinrent à la bouche, ce qui changea le grand bruit de voix confuses en de grands eclats de risées, qui passèrent des maîtres aux valets, et du lieu où se passa l'action dans tous les endroits de l'hôtellerie, où differents sujets attiroient differentes personnes.

Note 268:(retour)Tallemant nous apprend qu'une des malices favorites de la marquise de Rambouillet envers les habitués de son hôtel étoit de leur jouer le même tour que l'Olive et la Rancune jouent ici à Ragotin. On étrécit une nuit tous les pourpoints du comte de Guiche; puis, le lendemain, on lui fit croire qu'il étoit enflé pour avoir trop mangé de champignons la veille au soir, et, comme Ragotin, il crut à une maladie sérieuse, jusqu'à ce qu'on lui eût découvert la vérité. (Histor. de la marq. de Rambouillet.) C'étoit peut-être aux traditions du lieu que Scarron avoit emprunté cette plaisanterie, souvent répétée depuis, et que Paul de Kock s'est bien gardé de négliger dans ses romans.

Note 269:(retour)La tradition duPrêtre Jean, c'est-à-dire d'un souverain de l'extrémité de l'Orient qui réunissoit l'autorité du sacerdoce à celle de l'empire, commença à se répandre vers 1145, et s'accrédita bientôt sans la moindre contestation. Depuis lors, les allusions auPrêtre Jean, dont le nom étoit pour ainsi dire passé en proverbe, fourmillent dans notre littérature, surtout dans les écrivains comiques et satiriques. V. lesNouvelles de la terre de Prestre Jehan, avec lePréliminaire, à la suite de laNouvelle fabrique des excellens traits de verité, édit. Jannet.

Tandis que le bruit de tant de personnes qui rioient ensemble diminue peu à peu et se perd dans l'air, de la façon à peu près que fait la voix des echos, le chronologiste fidèle finira le present chapitre sous le bon plaisir du lecteur benevole ou malevole, ou tel que le ciel l'aura fait naître.


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