Histoire de l'amante invisible.
om Carlos d'Aragon etoit un jeune gentilhomme de la maison dont il portoit le nom. Il fit des merveilles de sa personne dans les spectacles publics que le vice-roi de Naples donna au peuple aux noces de Philippe second, troisième ou quatrième, car je ne sais pas lequel. Le lendemain d'une course de bague dont il avoit emporté l'honneur, le vice-roi permit aux dames d'aller par la ville deguisées et de porter des masques à la françoise101, pour la commodité des étrangères que ces rejouissances avoient attirées dans la ville. Ce jour-là, dom Carlos s'habilla le mieux qu'il put, et se trouva avec quantité d'autres tyrans des coeurs dans l'eglise de la galanterie102. On profane les eglises en ce pays-là aussi bien qu'au nôtre, et le temple de Dieu sert de rendez-vous aux godelureaux et aux coquettes, à la honte de ceux qui ont la maudite ambition d'achalander leurs eglises et de s'ôter la pratique les uns aux autres. On y devroit donner ordre et etablir des chasse-godelureaux et des chasse-coquettes dans les eglises, comme des chasse-chiens et des chasse-chiennes103. On dira ici de quoi je me mêle. Vraiment, on en verra bien d'autres! Sache le sot qui s'en scandalise que tout homme est sot en ce bas monde aussi bien que menteur104, les uns plus, les autres moins, et moi, qui vous parle, peut-être plus sot que les autres, quoique j'aie plus de franchise à l'avouer, et que, mon livre n'étant qu'un ramas de sottises, j'espère que chaque sot y trouvera un petit caractère de ce qu'il est, s'il n'est trop aveuglé de l'amour-propre. Dom Carlos donc, pour reprendre mon conte, etoit dans une eglise avec quantité d'autres gentilshommes italiens et espagnols, qui se miroient dans leurs belles plumes comme des paons, lorsque trois dames masquées l'accostèrent au milieu de tous ces Cupidons dechaînés, l'une desquelles lui dit ceci ou quelque chose qui en approche: «Seigneur dom Carlos, il y a une dame en cette ville à qui vous êtes bien obligé. Dans tous les combats de barrière105et toutes les courses de bague, elle vous a souhaité d'en emporter l'honneur, comme vous avez fait.--Ce que je trouve de plus avantageux en ce que vous me dites, repondit dom Carlos, c'est que je l'apprends de vous, qui paroissez une dame de merite, et je vous avoue que, si j'eusse esperé que quelque dame se fût declarée pour moi, j'aurois apporté plus de soin que je n'ai fait à meriter son approbation.» La dame inconnue lui dit qu'il n'avoit rien oublié de tout ce qui le pouvoit faire paroître un des plus adroits hommes du monde, mais qu'il avoit fait voir par ses livrées de noir et de blanc qu'il n'etoit point amoureux106. «Je n'ai jamais bien su ce que signifioient les couleurs, repondit dom Carlos; mais je sais bien que c'est moins par insensibilité que je n'aime point que par la connoissance que j'ai que je ne merite pas d'être aimé.» Ils se dirent encore cent belles choses que je ne vous dirai point, parceque je ne les sçais pas107, et que je n'ai garde de vous en composer d'autres, de peur de faire tort à dom Carlos et à la dame inconnue, qui avoient bien plus d'esprit que je n'en ai, comme j'ai sçu depuis peu d'un honnête Napolitain qui les a connus l'un et l'autre. Tant y a que la dame masquée declara à dom Carlos que c'etoit elle qui avoit eu inclination pour lui. Il demanda à la voir; elle lui dit qu'il n'en etoit pas encore là, qu'elle en chercheroit les occasions, et que, pour lui temoigner qu'elle ne craignoit point de se trouver avec lui seul à seul, elle lui donnoit un gage. En disant cela, elle découvrit à l'Espagnol la plus belle main du monde et lui presenta une bague qu'il reçut, si surpris de l'aventure qu'il oublia quasi à lui faire la reverence lorsqu'elle le quitta. Les autres gentilshommes, qui s'etoient éloignés de lui par discretion, s'en approchèrent. Il leur conta ce qui lui etoit arrivé et leur montra la bague, qui etoit d'un prix assez considerable. Chacun dit là-dessus ce qu'il en croyoit, et dom Carlos demeura aussi piqué de la dame inconnue que s'il l'eût vue au visage, tant l'esprit a de pouvoir sur ceux qui en ont.
Note 101:(retour)Il étoit alors d'usage, en France, que les femmes de condition portassent un masque de velours noir lorsqu'elles sortoient à pied (V.la Promenade du Cours, 1630, in-12, p. 12), et parfois même les bourgeoises en portoient aussi pour jouer aux grandes dames.
Note 102:(retour)Sera-ce exagérer la portée des paroles de Scarron que de voir ici un petit trait décoché en passant contre le roman allégorique et contre ces rencontres amoureuses dans les temples, qui remplissent les romans de l'époque? «Nos galands.., quoyque d'ordinaire ils ayent assez de peine à estre devots..., ne laisseront pas de frequenter les eglises... Comme c'est aux dames que l'on desire plaire le plus..., il faut chercher l'endroit où elles se rangent.» (Loix de la galanterie.) On voit par là, comme par ce qu'ajoute Scarron, que cet usage des romans étoit fondé sur un fait de la vie réelle. Latraduction d'une lettre italienne..., contenant une critique agréable de Paris, du même temps, à peu près, vient encore à l'appui: «Le peuple fréquente les églises avec piété. Il n'y a que les nobles et les grands qui y viennent pour se divertir, pour parler et se faire l'amour.» V. aussi Furet., leRom. bourg., p. 31 et 32, éd. Jannet.
Note 103:(retour)On appeloitchasse-chien, et quelquefoischasse-coquin, le suisse ou bedeau, considéré dans l'exercice particulier des fonctions suffisamment déterminées par ce titre: «J'ay esté sans reproche marguillier, j'ay esté beguiau, j'ay esté portofrande, j'ay esté chasse-chien», dit Gareau, énumérant la série des honneurs de ce genre par lesquels il a passé. (Cyrano de Bergerac,le Pédant joué, acte. 2, sc. 2.)
Note 104:(retour)Allusion probable à l'Omnis homo mendaxde l'Écriture.
Note 105:(retour)C'est-à-dire ceux qui ont lieu dans une enceinte fermée de barrières, comme pour les combats de taureaux, les tournois, les courses de bague, etc.
Note 106:(retour)Dans les tournois et les carrousels, les chevaliers exprimoient leurs pensées et leurs sentiments par le moyen de livrées, de chiffres, d'armoiries ou de devises. On lit dans le père Ménestrier, qui a donné la signification des diverses couleurs en usage: «Le noir signifioit la douleur, le désespoir, etc.; le blanc signifioit la pureté, la sincérité, l'innocence et l'indifférence, la simplicité, la candeur, etc.» (Traité des carrousels et tournois.)
Note 107:(retour)Épigramme indirecte contre l'invraisemblance des romans, dont les auteurs semblent toujours connoître, on ne sait comment, les particularités les plus intimes de la vie de leurs héros. Déjà à la fin du ch. 8, Scarron avoit dit quelque chose d'approchant par l'intention: «Vous allez voir cette histoire, non telle que la conta Ragotin, mais comme je la pourrai conter d'après un des auditeurs, qui me l'a apprise, etc.» V. encore, un peu plus loin, même chap., et beaucoup d'autres endroits. On retrouve quelques traits de satire analogues dans leRoman bourgeoisde Furetière, celui-ci, par exemple: «Par malheur pour cette histoire, Lucrèce n'avoit point de confidente, ni le marquis d'escuyer, à qui ils répétassent en propres termes leurs plus secrettes conversations. C'est une chose qui n'a jamais manqué aux heros et aux heroïnes. Le moyen, sans cela, d'ecrire leurs aventures et d'en faire de gros volumes! Le moyen qu'on pust sçavoir tous leurs entretiens, leurs plus secrettes pensées! qu'on pust avoir coppie de tous leurs vers et des billets doux qui se sont envoyez, et toutes les autres choses necessaires pour bastir une intrigue!» Et plus loin: «Par malheur, on ne sçait rien de tout cela, parceque la chose se passa en secret.» (Édit. elzevir., p. 80 et 85.) Subligny s'exprime à peu près de même, dansla Fausse Clélie(édit. 1679, in-12, p. 222), à propos des lettres écrites par les héros des romans, et le Père Bougeant, dans sonVoyage du prince Fan-Férédin au pays de Romancie, raille également les romanciers qui rapportent d'un bout à l'autre les entretiens de leurs personnages, comme s'ils en avoient pris copie à la façon des greffiers.On lit aussi dans les Mémoires de Grammont, par Hamilton, ch. 13: «A Dieu ne plaise que cela nous regarde, nous qui faisons profession de ne coucher dans ces mémoires que ce que nous tenons de celui même dont nous écrivons les faits et les dits! Qui jamais, excepté l'écuyer Féraulas, a pu tenir compte des pensées, des soupirs et du nombre d'exclama
On lit aussi dans les Mémoires de Grammont, par Hamilton, ch. 13: «A Dieu ne plaise que cela nous regarde, nous qui faisons profession de ne coucher dans ces mémoires que ce que nous tenons de celui même dont nous écrivons les faits et les dits! Qui jamais, excepté l'écuyer Féraulas, a pu tenir compte des pensées, des soupirs et du nombre d'exclama
Il fut bien huit jours sans avoir des nouvelles de la dame, et je n'ai jamais su s'il s'en inquieta bien fort. Cependant il alloit tous les jours se divertir chez un capitaine d'infanterie, où plusieurs hommes de condition s'assembloient souvent pour jouer. Un soir qu'il n'avoit point joué et qu'il se retiroit de meilleure heure qu'il n'avoit accoutumé, il fut appelé par son nom d'une chambre basse d'une grande maison. Il s'approcha de la fenêtre, qui etoit grillée, et reconnut à la voix que c'etoit son amante invisible, qui lui dit d'abord: «Approchez-vous, dom Carlos; je vous attends ici pour vider le differend que nous avons ensemble.--Vous n'êtes qu'une fanfaronne, lui dit dom Carlos; vous defiez avec insolence et vous vous cachez huit jours pour ne paroître qu'à une fenêtre grillée.--Nous nous verrons de plus près quand il en sera temps, lui dit-elle. Ce n'est point faute de coeur que j'ai différé de me trouver avec vous; j'ai voulu vous connoître devant que de me laisser voir. Vous sçavez que dans les combats assignés il se faut battre avec armes pareilles: si votre coeur n'etoit pas aussi libre que le mien, vous vous battriez avec avantage; et c'est pour cela que j'ai voulu m'informer de vous.--Et qu'avez-vous appris de moi? lui dit dom Carlos.--Que nous sommes assez l'un pour l'autre», repondit la dame invisible. Dom Carlos lui dit que la chose n'etoit pas egale: «Car, ajouta-t-il, vous me voyez et sçavez qui je suis; et moi, je ne vous vois point et ne sçais qui vous êtes. Quel jugement pensez-vous que je puisse faire du soin que vous apportez à vous cacher? On ne se cache guère quand on n'a que de bons desseins, et on peut aisement tromper une personne qui ne se tient pas sur ses gardes; mais on ne la trompe pas deux fois. Si vous vous servez de moi pour donner de la jalousie à un autre, je vous avertis que je n'y suis pas propre, et que vous ne devez pas vous servir de moi à autre chose qu'à vous aimer.--Avez-vous assez fait de jugemens temeraires? lui dit l'invisible.--Ils ne sont pas sans apparence, repondit dom Carlos.--Sçachez, lui dit-elle, que je suis très véritable, que vous me reconnoîtrez telle dans tous les procedés que nous aurons ensemble, et que je veux que vous le soyez aussi.--Cela est juste, lui dit dom Carlos; mais il est juste aussi que je vous voie et que je sçache qui vous êtes.--Vous le sçaurez bientôt, lui dit l'invisible; et cependant esperez sans impatience: c'est par là que vous pouvez meriter ce que vous pretendez de moi, qui vous assure (afin que votre galanterie ne soit pas sans fondement et sans espoir de recompense) que je vous egale en condition; que j'ai assez de bien pour vous faire vivre avec autant d'eclat que le plus grand prince du royaume; que je suis jeune, que je suis plus belle que laide; et, pour de l'esprit, vous en avez trop pour n'avoir pas decouvert si j'en ai ou non.» Elle se retira en achevant ces paroles, laissant dom Carlos la bouche ouverte et prêt à repondre, si surpris de la brusque declaration, si amoureux d'une personne qu'il ne voyoit point, et si embarrassé de ce procedé etrange et qui pouvoit aller à quelque tromperie, que, sans sortir d'une place, il fut un grand quart d'heure à faire divers jugemens sur une aventure si extraordinaire. Il sçavoit bien qu'il y avoit plusieurs princesses et dames de condition dans Naples; mais il sçavoit bien aussi qu'il y avoit force courtisanes affamées, fort âpres après les etrangers, grandes friponnes, et d'autant plus dangereuses qu'elles etoient belles108. Je ne vous dirai point exactement s'il avoit soupé et s'il se coucha sans manger, comme font quelques faiseurs de romans, qui règlent toutes les heures du jour de leurs heros, les font lever de bon matin, conter leur histoire jusqu'à l'heure du dîner, dîner fort legerement, et après dîner reprendre leur histoire ou s'enfoncer dans un bois pour y parler tout seuls, si ce n'est quand ils ont quelque chose à dire aux arbres et aux rochers; à l'heure du souper, se trouver à point nommé dans le lieu où l'on mange, où ils soupirent et rêvent au lieu de manger109, et puis s'en vont faire des châteaux en Espagne sur quelque terrasse qui regarde la mer, tandis qu'un ecuyer revèle110que son maître est un tel, fils d'un roi tel, et qu'il n'y a pas un meilleur prince au monde, et qu'encore qu'il soit pour lors le plus beau des mortels, qu'il etoit encore toute autre chose devant que l'amour l'eût defiguré111.
Note 108:(retour)Cette ville, qui, depuis les expéditions d'Italie, avoit donné son nom aumal de Naples, passoit en effet pour un réceptacle de courtisanes. Beaucoup des écrits du temps en portent témoignage.
Note 109:(retour)Sorel raille de même ce dédain des choses positives et cet oubli des réalités vulgaires de la vie dans les romans héroïques (Berg. extrav., liv. 10). Il parle aussi, un peu plus loin, de la facilité avec laquelle les romanciers font vivre leurs héros, sans un sou, en terre étrangère (liv. 11); et Cervantes avoit déjà fait le même reproche aux romans de chevalerie dansDon Quichotte(t. I, l. 3). On lit dans la première lettre de mademoiselle de Montpensier à madame de Motteville, où elle lui explique le plan d'une colonie qu'elle voudroit fonder pour vivre suivant le code del'Astrée: «Je ne désapprouverois pas qu'on tirât les vaches, ni que l'on fît des fromages et des gâteaux, puisqu'il faut manger, et que je ne prétends pas que le plan de notre vie soit fabuleux, comme il est en ces romans où l'on observe un jeûne perpétuel et une si sévère abstinence.»
Note 110:(retour)Cf. dans Boileau (Héros de rom.). «Cyrus: Eh! de grâce, généreux Pluton, souffrez que j'aille entendre l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris, qu'on me va conter... Cependant, voici le fidèle Féraulas (son écuyer), que je vous laisse, qui vous instruira positivement de l'histoire de ma vie et de l'impossibilité de mon bonheur.»Hamilton se moqua aussi, à plusieurs reprises, de cet usage, dans les Mém. de Grammont (ch. 3, p. 15, et ch. 13, p. 320, édit. Paulin.)
Hamilton se moqua aussi, à plusieurs reprises, de cet usage, dans les Mém. de Grammont (ch. 3, p. 15, et ch. 13, p. 320, édit. Paulin.)
Note 111:(retour)«Tous les hommes y sont faits à peindre, dit Sénecé en parlant des romans; on ne peut rien concevoir d'égal à leur bon air ni à leur mine relevée.» (Lett. de Clém. Marot.) Cette même raillerie revient souvent dansDon Quichotte.
Pour revenir à mon histoire, dom Carlos se trouva le lendemain à son poste. L'invisible etoit dejà au sien. Elle lui demanda s'il n'avoit pas eté bien embarrassé de la conversation passée, et s'il n'etoit pas vrai qu'il avoit douté de tout ce qu'elle avoit dit. Dom Carlos, sans repondre à sa demande, la pria de lui dire quel danger il y avoit pour elle à ne se montrer point, puisque les choses etoient egales de part et d'autre, et que leur galanterie ne se proposoit qu'une fin qui seroit approuvée de tout le monde. «Le danger y est tout entier, comme vous sçaurez avec le temps, lui dit l'invisible. Contentez-vous, encore un coup, que je suis veritable, et que, dans la relation que je vous ai faite de moi-même, j'ai eté très modeste.» Dom Carlos ne la pressa pas davantage.
Leur conversation dura encore quelque temps; ils s'entredonnèrent de l'amour encore plus qu'ils n'avoient fait, et se separèrent avec promesse, de part et d'autre, de se trouver tous les jours à l'assignation.
Le jour d'après il y eut un grand bal chez le vice-roi. Dom Carlos espera d'y reconnoître son invisible, et tâcha cependant d'apprendre à qui etoit la maison où l'on lui donnoit de si favorables audiences. Il apprit des voisins que la maison etoit à une vieille dame fort retirée, veuve d'un capitaine espagnol, et qu'elle n'avoit ni filles, ni nièces. Il demanda à la voir; elle lui fit dire que, depuis la mort de son mari, elle ne voyoit personne, ce qui l'embarrassa encore davantage. Dom Carlos se trouva le soir chez le vice-roi, où vous pouvez penser que l'assemblée fut fort belle. Il observa exactement toutes les dames de l'assemblée qui pouvoient être son inconnue; il fit conversation avec celles qu'il put joindre, et n'y trouva pas ce qu'il cherchoit; enfin il se tint à la fille d'un marquis de je ne sais quel marquisat, car c'est la chose du monde dont je voudrois le moins jurer, en un temps où tout le monde se marquise de soi-même, je veux dire de son chef112. Elle etoit jeune et belle, et avoit bien quelque chose du ton de voix de celle qu'il cherchoit; mais, à la longue, il trouva si peu de rapport entre son esprit et celui de son invisible qu'il se repentit d'avoir en si peu de temps assez avancé ses affaires auprès de cette belle personne pour pouvoir croire, sans se flatter, qu'il n'etoit pas mal avec elle. Ils dansèrent souvent ensemble, et le bal etant fini, avec peu de satisfaction de dom Carlos, il se separa de sa captive, qu'il laissa toute glorieuse d'avoir occupé seule, et en une si belle assemblée, un cavalier qui etoit envié de tous les hommes et estimé de toutes les femmes. À la sortie du bal, il s'en alla à la hâte en son logis prendre des armes, et de son logis à sa fatale grille, qui n'en etoit pas beaucoup eloignée. Sa dame, qui y etoit dejà, lui demanda des nouvelles du bal, encore qu'elle y eût eté. Il lui dit ingenûment qu'il avoit dansé plusieurs fois avec une fort belle personne, et qu'il l'avoit entretenue tant que le bal avoit duré. Elle lui fit là-dessus plusieurs questions qui decouvrirent assez qu'elle etoit jalouse. Dom Carlos, de son côté, lui fit connoître qu'il avoit quelque scrupule de ce qu'elle ne s'etoit point trouvée au bal, et que cela le faisoit douter de sa condition. Elle s'en aperçut, et, pour lui remettre l'esprit en repos, jamais elle ne fut si charmante, et elle le favorisa autant que l'on le peut en une conversation qui se fait au travers d'une grille, jusqu'à lui promettre qu'elle lui seroit bientôt visible. Ils se separerent là-dessus, lui fort en doute s'il la devoit croire, et elle un peu jalouse de la belle personne qu'il avoit entretenue tant que le bal avoit duré.
Note 112:(retour)Scarron dit encore plus loin, en parlant du baron de Sigognac: «Au temps où nous sommes, il seroit pour le moins un marquis.» (L. 2, ch. 3.) Cette usurpation des titres étoit un effet que devoit naturellement produire l'influence exagérée de la cour et des grands seigneurs sous Louis XIV, ainsi que la haine professée par les écrivains, comme par les courtisans, contre les bourgeois, surtout à partir de 1650. Il est vrai que cette haine et ces attaques avoient pour cause, la plupart du temps, les envahissements continuels de la bourgeoisie. C'étoit surtout la Fronde qui avoit ouvert la voie à son ambition: plusieurs bourgeois étoient arrivés au pouvoir; beaucoup s'étoient trouvés en rapport avec les nobles, qu'ils avoient vus de près dans la grande salle du Palais, qu'ils avoient secondés à Paris et à Bordeaux. Ils avoient été éblouis autant de leurs défauts brillants que de leurs brillantes qualités, et ils en étoient venus à désirer les titres, et, par suite, à les prendre quelquefois, pour n'être pas rejetés en dehors de ce monde qui les charmoit. Ce n'étoit plus alors cette bourgeoisie rogue et ennemie de la noblesse du temps de la Ligue et de Richelieu. Aussi les écrivains de cette époque sont-ils pleins de témoignages analogues à celui de Scarron. Je ne parle pas de mademoiselle de Gournay, qui remonte aux premières années du siècle; mais Saint-Amant, par exemple, s'exprime en ces termes (1658): «Si je ne me suis pu résoudre jusqu'à présent à memonsieurisermoy-mesme dans les titres de tous mes ouvrages, je te prie de croire que ce n'est point par une modestie affectée, ou injurieuse à ceux qui en ont usé de la sorte dans les leurs, et que, quand on m'aura bien prouvé que j'ay mal fait, je ne memonsieuriseraypas seulement, mais, pour reparer ma faute, je memessiriserayet mechevalieriserayà tour de bras,pour le moins avec autant de raison que la pluspart de nos galands d'aujourd'huy en ont à prendre la qualité ou de comte ou de marquis. (Avis au lecteur précédantla Généreuse, édit. Jannet, 2e vol. p. 355.) Le Pays raille également cesmarquis sans marquisatsdans la préface de sesAmitiez,amours,amourettes(1664). Et Molière, dansl'École des Femmes(1662):De la plupart des gens c'est la démangeaison.Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-PierreQui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.(Acte I, sc. 1.)Il a encore ridiculisé la même manie dans leBourgeois gentilhommeet dansGeorge Dandin. Ne peut-on dire aussi que La Fontaine, qui pourtant n'étoit pas lui-même tout à fait irréprochable (V. plus haut notre note, ch. 4, p. 21), pensoit à la même chose en écrivant ses fables dela Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un boeuf, et duGeai paré des plumes du paon? Bussy-Rabutin fit également une chanson contre les faux nobles, et Claveret une comédie,l'Écuyer, ou les Faux nobles mis au billon(1665), dont il faut lire la dédicace auxvrais nobles. Mais les épigrammes ne suffirent pas: on fut obligé de sévir contre les faux nobles.
De la plupart des gens c'est la démangeaison.Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-PierreQui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.(Acte I, sc. 1.)
De la plupart des gens c'est la démangeaison.Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-PierreQui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.(Acte I, sc. 1.)
De la plupart des gens c'est la démangeaison.
Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre
Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
(Acte I, sc. 1.)
Il a encore ridiculisé la même manie dans leBourgeois gentilhommeet dansGeorge Dandin. Ne peut-on dire aussi que La Fontaine, qui pourtant n'étoit pas lui-même tout à fait irréprochable (V. plus haut notre note, ch. 4, p. 21), pensoit à la même chose en écrivant ses fables dela Grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un boeuf, et duGeai paré des plumes du paon? Bussy-Rabutin fit également une chanson contre les faux nobles, et Claveret une comédie,l'Écuyer, ou les Faux nobles mis au billon(1665), dont il faut lire la dédicace auxvrais nobles. Mais les épigrammes ne suffirent pas: on fut obligé de sévir contre les faux nobles.
Le lendemain, dom Carlos, étant allé ouïr la messe en je ne sais quelle église, présenta de l'eau benite à deux dames masquées qui en vouloient prendre en même temps que lui. La mieux vêtue de ces deux dames lui dit qu'elle ne recevoit point de civilité d'une personne à qui elle vouloit faire un eclaircissement. «Si vous n'êtes point trop pressée, lui dit dom Carlos, vous pouvez vous satisfaire tout à l'heure.--Suivez-moi donc dans la prochaine chapelle», lui repondit la dame inconnue. Elle s'y en alla la première, et dom Carlos la suivit, fort en doute si c'etoit sa dame, quoiqu'il la vît de même taille, parcequ'il trouvoit quelque différence en leurs voix, celle-ci parlant un peu gras. Voici ce qu'elle lui dit après s'être enfermée avec lui dans la chapelle. «Toute la ville de Naples, seigneur dom Carlos, est pleine de la haute reputation que vous y avez acquise depuis le peu de temps que vous y êtes, et vous y passez pour un des plus honnêtes hommes du monde. On trouve seulement etrange que vous ne vous soyez point aperçu qu'il y a en cette ville des dames de condition et de merite qui ont pour vous une estime particulière. Elles vous l'ont temoignée autant que la bienseance le peut permettre, et, bien qu'elles souhaitent ardemment de vous le faire croire, elles aiment pourtant mieux que vous ne l'ayez pas reconnu par insensibilité que si vous le dissimuliez par indifference. Il y en a une entre autres, de ma connoissance, qui vous estime assez pour vous avertir, au peril de tout ce qu'on en pourra dire, que vos aventures de nuit sont decouvertes; que vous vous engagez imprudemment à aimer ce que vous ne connoissez point, et, puisque votre maîtresse se cache, qu'il faut qu'elle ait honte de vous aimer ou peur de n'être pas assez aimable. Je ne doute point que votre amour de contemplation n'ait pour objet une dame de grande qualité et de beaucoup d'esprit, et qu'il ne se soit figuré une maîtresse tout adorable; mais, seigneur dom Carlos, ne croyez pas votre imagination aux depens de votre jugement. Defiez-vous d'une personne qui se cache, et ne vous engagez pas plus avant dans ces conversations, nocturnes. Mais pourquoi me deguiser davantage? C'est moi qui suis jalouse de votre fantôme, qui trouve mauvais que vous lui parliez, et, puisque je me suis declarée, qui vais si bien lui rompre tous ses desseins que j'emporterai sur elle une victoire que j'ai droit de lui disputer, puisque je ne lui suis point inferieure, ni en beauté, ni en richesses, ni en qualité, ni en tout ce qui rend une personne aimable. Profitez de l'avis si vous êtes sage.» Elle s'en alla en disant ces dernières paroles, sans donner le temps à dom Carlos de lui repondre. Il la voulut suivre, mais il trouva à la porte de l'eglise un homme de condition qui l'engagea en une conversation qui dura assez long-temps et dont il ne se put defendre. Il rêva le reste du jour à cette aventure, et soupçonna d'abord la demoiselle du bal d'être la dernière dame masquée qui lui etoit apparue; mais, songeant qu'elle lui avoit fait voir beaucoup d'esprit, et se souvenant que l'autre n'en avoit guère, il ne sut plus ce qu'il en devoit croire, et souhaita quasi de n'être point engagé avec son obscure maîtresse, pour se donner tout entier à celle qui venoit de le quitter. Mais enfin, venant à considerer qu'elle ne lui etoit pas plus connue que son invisible, de qui l'esprit l'avoit charmé dans les conversations qu'il avoit eues avec elle, il ne balança point dans le parti qu'il devoit prendre, et ne se mit pas beaucoup en peine des menaces qu'on lui avoit faites, n'étant pas homme à être poussé par là.
Ce jour-là même il ne manqua pas de se trouver à sa grille à l'heure accoutumée, et il ne manqua pas aussi, au fort de la conversation qu'il eut avec son invisible, d'être saisi par quatre hommes masqués, assez forts pour le desarmer et le porter quasi à force de bras dans un carrosse qui les attendoit au bout de la rue. Je laisse à juger au lecteur les injures qu'il leur dit et les reproches qu'il leur fit de l'avoir pris à leur avantage. Il essaya même de les gagner par promesses; mais, au lieu de les persuader, il ne les obligea qu'à prendre un peu plus garde à lui et à lui ôter tout à fait l'esperance de pouvoir s'aider de son courage et de sa force. Cependant le carrosse alloit toujours au grand trot de quatre chevaux. Il sortit de la ville, et, au bout d'une heure, il entra dans une superbe maison, dont l'on tenoit la porte ouverte pour le recevoir. Les quatre mascarades descendirent du carrosse avec dom Carlos, le tenant par dessous les bras comme un ambassadeur introduit à saluer le Grand Seigneur. On le monta jusqu'au premier etage avec la même ceremonie, et là, deux demoiselles masquées le vinrent recevoir à la porte d'une grande salle, chacune un flambeau à la main. Les hommes masqués le laissèrent en liberté et se retirèrent, après lui avoir fait une profonde reverence. Il y a apparence qu'ils ne lui laissèrent ni pistolet ni epée, et qu'il ne les remercia pas de la peine qu'ils avoient prise à le bien garder. Ce n'est pas qu'il ne fût fort civil, mais on peut bien pardonner un manquement de civilité à un homme surpris. Je ne vous dirai point si les flambeaux que tenoient les demoiselles etoient d'argent: c'est pour le moins; ils étoient plutôt de vermeil doré ciselé, et la salle etoit la plus magnifique du monde, et, si vous voulez, aussi bien meublée que quelques appartemens de nos romans, comme le vaisseau de Zelmatide dans le Polexandre, le palais d'Ibrahim dans l'Illustre Bassa, ou la chambre où le roi d'Assyrie reçut Mandane dans le Cyrus113, qui est sans doute, aussi bien que les autres que j'ai nommés, le livre du monde le mieux meublé. Representez-vous donc si notre Espagnol ne fut pas bien etonné, dans ce superbe appartement, avec deux demoiselles masquées qui ne parloient point et qui le conduisirent dans une chambre voisine, encore mieux meublée que la salle, où elles le laissèrent tout seul. S'il eût eté de l'humeur de don Quichotte, il eût trouvé là de quoi s'en donner jusqu'aux gardes114, et il se fût cru pour le moins Esplandian ou Amadis115. Mais notre Espagnol ne s'en emut non plus que s'il eût eté en son hôtellerie ou auberge. Il est vrai qu'il regretta beaucoup son invisible, et que, songeant continuellement en elle, il trouva cette belle chambre plus triste qu'une prison, que l'on ne trouve jamais belle que par dehors. Il crut facilement qu'on ne lui vouloit point de mal où l'on l'avoit si bien logé, et ne douta point que la dame qui lui avoit parlé le jour d'auparavant dans l'eglise ne fût la magicienne de tous ces enchantemens. Il admira en lui-même l'humeur des femmes et combien tôt elles executent leurs resolutions, et il se resolut aussi de son côté à attendre patiemment la fin de l'aventure et de garder fidelité à sa maîtresse de la grille, quelques promesses et quelques menaces qu'on lui pût faire. À quelque temps de là, des officiers masqués et fort bien vêtus vinrent mettre le couvert, et l'on servit ensuite le souper.
Note 113:(retour)Le roi d'Assyrie est, dans leGrand Cyrus, le rival d'Artamène à l'amour de Mandane. Zelmatide, un des principaux personnages duPolexandrede Gomberville et l'ami du héros de ce roman, est le successeur des Incas, le fils et l'héritier du grand Guina-Capa: on conçoit, dès lors, qu'il devoit avoir un vaisseau meublé conformément à son rang et aux magnifiques traditions de ses prédécesseurs. Mais mademoiselle de Scudéry n'est pas en reste avec Gomberville: on peut voir dansl'Illustre Bassa(3e l.) la longue et opulenteDescription du palais d'Ibrahim, que celui-ci montre en détail à son ami Docria. Rien n'y a été épargné:Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
Note 114:(retour)Cette expression, qui s'emploie ordinairement pour «boire et manger son saoul, s'en donner à tirelarigot» (Dict. com.de Leroux), sens dans lequel Scarron s'en est servi plus haut (ch. 4), signifie icis'en faire accroire, s'enivrer d'imaginations vaniteuses.
Note 115:(retour)Esplandian est le fils qu'Amadis de Gaule a eu en secret de la jeune princesse Oriane, fille du roi Lisuart, et, comme son père, c'est la terreur des géants et des chevaliers félons. V.Amadis de Gaule.
Tout en fut magnifique; la musique et les cassolettes n'y furent pas oubliées, et notre dom Carlos, outre les sens de l'odorat et de l'ouïe, contenta aussi celui du goût, plus que je n'aurois pensé en l'etat où il etoit: je veux dire qu'il soupa fort bien. Mais que ne peut un grand courage? J'oubliois à vous dire que je crois qu'il se lava la bouche, car j'ai sçu qu'il avoit grand soin de ses dents. La musique dura encore quelque temps après le souper, et, tout le monde s'etant retiré, dom Carlos se promena long-temps, rêvant à tous ces enchantemens, ou à autre chose. Deux demoiselles masquées et un nain masqué, après avoir dressé une superbe toilette, le vinrent deshabiller, sans savoir de lui s'il avoit envie de se coucher. Il se soumit à tout ce que l'on voulut. Les demoiselles firent la couverture et se retirèrent; le nain le dechaussa ou debotta, et puis le deshabilla. Dom Carlos se mit au lit, et tout cela sans que l'on proferât la moindre parole de part et d'autre. Il dormit assez bien pour un amoureux. Les oiseaux d'une volière le reveillèrent au point du jour. Le nain masqué se presenta pour le servir, et lui fit prendre le plus beau linge du monde, le mieux blanchi et le plus parfumé. Ne disons point, si vous voulez, ce qu'il fit jusqu'au dîner, qui valut bien le souper, et allons jusqu'à la rupture du silence que l'on avoit gardé jusques à l'heure. Ce fut une demoiselle masquée qui le rompit, en lui demandant s'il auroit agreable de voir la maîtresse du palais enchanté. Il dit qu'elle seroit la bien venue. Elle entra bientôt après, suivie de quatre demoiselles fort richement vêtues.
Telle n'est point la CytheréeQuand, d'un nouveau feu s'allumant,Elle sort pompeuse et paréePour la conquête d'un amant.
Telle n'est point la CytheréeQuand, d'un nouveau feu s'allumant,Elle sort pompeuse et paréePour la conquête d'un amant.
Telle n'est point la Cytherée
Quand, d'un nouveau feu s'allumant,
Elle sort pompeuse et parée
Pour la conquête d'un amant.
Jamais notre Espagnol n'avoit vu une personne de meilleure mine que cette Urgande la deconnue116. Il en fut si ravi et si etonné en même temps, que toutes les reverences et les pas qu'il fit, en lui donnant la main, jusqu'à une chambre prochaine, où elle le fit entrer, furent autant de bronchades. Tout ce qu'il avoit vu de beau dans la salle et dans la chambre dont je vous ai dejà parlé n'etoit rien à comparaison de ce qu'il trouva en celle-ci, et tout cela recevoit encore du lustre de la dame masquée. Ils passèrent sur le plus riche estrade que l'on ait jamais vu depuis qu'il y a des estrades au monde. L'Espagnol y fut mis en un fauteuil, en depit qu'il en eût, et, la dame s'etant assise sur je ne sais combien de riches carreaux, vis-à-vis de lui, elle lui fit entendre une voix aussi douce qu'un clavecin, en lui disant à peu près ce que je vais vous dire:
«Je ne doute point, seigneur dom Carlos, que vous ne soyez fort surpris de tout ce qui vous est arrivé depuis hier en ma maison, et si cela n'a pas fait grand effet sur vous, au moins aurez-vous vu par là que je sais tenir ma parole, et, par ce que j'ai dejà fait, vous aurez pu juger de tout ce que je suis capable de faire. Peut-être que ma rivale, par ses artifices et par le bonheur de vous avoir attaqué la première, s'est dejà rendue maîtresse absolue de la place que je lui dispute en votre coeur; mais une femme ne se rebute pas du premier coup, et si ma fortune, qui n'est pas à mepriser, et tout ce que l'on peut posseder avec moi, ne vous peuvent persuader de m'aimer, j'aurai la satisfaction de ne m'être point cachée par honte ou par finesse, et d'avoir mieux aimé me faire mepriser par mes defauts que me faire aimer par mes artifices.» En disant ces dernières paroles elle se demasqua, et fit voir à don Carlos les cieux ouverts, ou, si vous voulez, le ciel en petit: la plus belle tête du monde, soutenue par un corps de la plus riche taille qu'il eût jamais admirée; enfin, tout cela joint ensemble, une personne toute divine. À la fraîcheur de son visage on ne lui eût pas donné plus de seize ans; mais, à je ne sais quel air galant et majestueux tout ensemble que les jeunes personnes n'ont pas encore, on connoissoit qu'elle pouvoit être en sa vingtième année. Dom Carlos fut quelque temps sans lui repondre, se fâchant quasi contre sa dame invisible qui l'empêchoit de se donner tout entier à la plus belle personne qu'il eût jamais vue, et hesitant en ce qu'il devoit dire et en ce qu'il devoit faire. Enfin, après un combat interieur, qui dura assez long-temps pour mettre en peine la dame du palais enchanté, il prit une forte resolution de ne lui point cacher ce qu'il avoit dans l'ame, et ce fut sans doute une des plus belles actions qu'il eût jamais faites. Voici la reponse qu'il lui fit, que plusieurs personnes ont trouvée bien crue: «Je ne vous puis nier, Madame, que je ne fusse trop heureux de vous plaire, si je le pouvois être assez pour vous pouvoir aimer. Je vois bien que je quitte la plus belle personne du monde pour une autre qui ne l'est peut-être que dans mon imagination. Mais, Madame, m'auriez-vous trouvé digne de votre affection si vous m'aviez cru capable d'être infidèle? Et pourrois-je être fidèle si je vous pouvois aimer? Plaignez-moi donc, Madame, sans me blâmer, ou plutôt, plaignons-nous ensemble, vous de ne pouvoir obtenir ce que vous desirez, et moi de ne voir point ce que j'aime.» Il dit cela d'un air si triste que la dame put aisement remarquer qu'il parloit selon ses veritables sentimens. Elle n'oublia rien de ce qui le pouvoit persuader; il fut sourd à ses prières et ne fut point touché de ses larmes. Elle revint à la charge plusieurs fois: à bien attaqué bien defendu. Enfin, elle en vint aux injures et aux reproches, et lui dit
Tout ce que fait dire la rageQuand elle est maîtresse des sens117,
Tout ce que fait dire la rageQuand elle est maîtresse des sens117,
Tout ce que fait dire la rage
Quand elle est maîtresse des sens117,
et le laissa là, non pas pour reverdir118, mais pour maudire cent fois son malheur, qui ne lui venoit que de trop de bonnes fortunes.
Note 116:(retour)Urgande la déconnue est, avec la fée Morgain, la dame du Lac, les enchanteurs Medwin et Archalaüs, un des principaux personnages magiques de l'Amadis.
Note 117:(retour)Ces vers étoient, pour ainsi dire, passés en proverbe, et se citoient souvent. «Mademoiselle de ***, dit Voiture, a écrit à son déloyaltout ce que fait dire la rage, etc.» (Corresp. avec Costar, bill. 14.) Plus loin, Scarron emploie encore de la même manière une variante de ces vers, en remplaçantla ragepar l'amour, dans la nouvelle intitulée:Les Deux frères rivaux(IIe p., ch. 19).»
Note 118:(retour)On disoit proverbialement:Planter un homme pour reverdir, quand on le laissoit là et qu'on ne venoit point le retrouver. On conçoit que cette locution prêtât à des plaisanteries et à des équivoques comme celle de Scarron. Sorel, dans sonBerger extravagant, fait dire par Carmelin à Lysis, qui lui conseille de se métamorphoser en arbre, en se fourrant dans un grand trou creusé exprès et en se faisant arroser: «Pensez-vous qu'il me seroit beau voir planter là pour reverdir?» Et il s'applaudit de cette équivoque comme d'une application fort ingénieuse du mot reçu.
Une demoiselle lui vint dire, un peu après, qu'il avoit la liberté de s'aller promener dans le jardin. Il traversa tous ces beaux appartemens sans trouver personne jusqu'à l'escalier, au bas duquel il vit dix hommes masqués qui gardoient la porte, armés de pertuisanes et de carabines. Comme il traversoit la cour pour s'aller promener dans ce jardin, qui etoit aussi beau que le reste de la maison, un de ces archers de la garde passa à côté de lui sans le regarder, et lui dit, comme ayant peur d'être ouï, qu'un vieil gentilhomme l'avoit chargé d'une lettre pour lui, et qu'il avoit promis de la lui donner en main propre, quoiqu'il y allât de la vie s'il etoit decouvert, mais qu'un present de vingt pistoles et la promesse d'autant lui avoit fait tout hasarder. Dom Carlos lui promit d'être secret, et entra vitement dans le jardin pour lire cette lettre:
epuis que je vous ai perdu, vous avez pu juger de la peine où je suis par celle où vous devez être, si vous m'aimez autant que je vous aime. Enfin, je me trouve un peu consolée depuis que j'ai découvert le lieu où vous êtes. C'est la princesse Porcia qui vous a enlevé; elle ne considère rien quand il va de se contenter, et vous n'êtes pas le premier Renaud de cette dangereuse Armide. Mais je romprai tous ses enchantemens et vous tirerai bientôt d'entre ses bras pour vous donner entre les miens ce que vous meritez, si vous êtes aussi constant que je le souhaite.La Dame Invisible.
Dom Carlos fut si ravi d'apprendre des nouvelles de sa dame, dont il etoit veritablement amoureux, qu'il baisa cent fois la lettre, et revint trouver, à la porte du jardin, celui qui la lui avoit donnée, pour le recompenser d'un diamant qu'il avoit au doigt. Il se promena encore quelque temps dans le jardin, ne se pouvant assez etonner de cette princesse Porcia, dont il avoit souvent ouï parler comme d'une jeune dame fort riche, et pour être de l'une des meilleures maisons du royaume; et, comme il etoit fort vertueux, il conçut une telle aversion pour elle, qu'il resolut, au peril de la vie, de faire tout ce qu'il pourroit pour se tirer hors de sa prison. Au sortir du jardin il trouva une demoiselle demasquée, car on ne se masquoit plus dans le palais, qui lui venoit demander s'il auroit agreable que sa maîtresse mangeât ce jour-là avec lui. Je vous laisse à penser s'il dit qu'elle seroit la bienvenue. On servit quelque temps après pour souper ou pour dîner, car je ne me souviens plus lequel ce doit être. Porcia y parut plus belle, je vous ai tantôt dit que la Citherée, il n'y a point d'inconvenient de dire ici, pour diversifier, plus belle que le jour ou que l'aurore. Elle fut toute charmante tandis qu'ils furent à table, et fit paroître tant d'esprit à l'Espagnol, qu'il eut un secret deplaisir de voir en une dame de si grande condition tant d'excellentes qualités si mal employées. Il se contraignit le mieux qu'il put pour paroître de belle humeur, quoiqu'il songeât continuellement en son inconnue et qu'il brûlât d'un violent desir de se revoir à sa grille. Aussitôt que l'on eut desservi, on les laissa seuls; et, dom Carlos ne parlant point, ou par respect, ou pour obliger la dame de parler la première, elle rompit le silence en ces termes: «Je ne sais si je dois esperer quelque chose de la gaîté que je pense avoir remarquée sur votre visage, et si le mien, que je vous ai fait voir, ne vous a point semblé assez beau pour vous faire douter si celui que l'on vous cache est plus capable de vous donner de l'amour. Je n'ai point deguisé ce que je vous ai voulu donner, parce-que je n'ai point voulu que vous vous pussiez repentir de l'avoir reçu, et, quoiqu'une personne accoutumée à recevoir des prières se puisse aisément offenser d'un refus, je n'aurai aucun ressentiment de celui que j'ai dejà reçu de vous, pourvu que vous le repariez en me donnant ce que je crois mieux meriter que votre Invisible. Faites-moi donc savoir votre dernière resolution, afin que, si elle n'est pas à mon avantage, je cherche dans la mienne des raisons assez fortes pour combattre celles que je pense avoir eues de vous aimer.» Don Carlos attendit quelque temps qu'elle reprît la parole, et, voyant qu'elle ne parloit plus, et que, les yeux baissés contre terre, elle attendoit l'arrêt qu'il alloit prononcer, il suivit la resolution qu'il avoit dejà prise de lui parler franchement et de lui ôter toute sorte d'esperance qu'il pût jamais être à elle. Voici comme il s'y prit: «Madame, devant que de repondre à ce que vous voulez savoir de moi, il faut qu'avec la même franchise que vous voulez que je parle, vous me decouvriez sincèrement vos sentimens sur ce que je vais vous dire. Si vous aviez obligé une personne à vous aimer, ajouta-t-il, et que, par toutes les faveurs que peut accorder une dame sans faire tort à sa vertu, vous l'eussiez obligé à vous jurer une fidelité inviolable, ne le tiendriez-vous pas pour le plus lâche et le plus traître de tous les hommes s'il manquoit à ce qu'il vous auroit promis? et ne serois-je pas ce lâche et ce traître, si je quittois pour vous une personne qui doit croire que je l'aime?» Il alloit mettre quantité de beaux arguments en forme pour la convaincre, mais elle ne lui en donna pas le temps; elle se leva brusquement, en lui disant qu'elle voyoit bien où il en vouloit venir; qu'elle ne pouvoit s'empêcher d'admirer sa constance, quoiqu'elle fût si contraire à son repos; qu'elle le remettoit en liberté, et que, s'il la vouloit obliger, il attendroit que la nuit fût venue pour s'en retourner de la même façon qu'il etoit venu. Elle tint son mouchoir devant ses yeux tandis qu'elle parla, comme pour cacher ses larmes, et laissa l'Espagnol un peu interdit, et pourtant si ravi de joie de se voir en liberté, qu'il n'eût pu la cacher quand il eût eté le plus grand hypocrite du monde; et je crois que, si la dame y eût pris garde, elle n'eût pu s'empêcher de le quereller. Je ne sais si la nuit fut longue à venir, car, comme je vous ai dejà dit, je ne prends plus la peine de remarquer ni le temps, ni les heures. Vous saurez seulement qu'elle vint, et qu'il se mit en un carrosse fermé, qui le laissa en son logis après un assez long chemin. Comme il etoit le meilleur maître du monde, ses valets pensèrent mourir de joie quand ils le virent et l'étouffer à force de l'embrasser. Mais ils n'en jouirent pas long-temps; il prit des armes, et, accompagné de deux des siens qui n'etoient pas gens à se laisser battre, il alla bien vite à sa grille, et si vite, que ceux qui l'accompagnoient eurent bien de la peine à le suivre. Il n'eut pas plus tôt fait le signal accoutumé, que sa deïté invisible se communiqua à lui. Ils se dirent mille choses si tendres que j'en ai les larmes aux yeux toutes les fois que j'y pense. Enfin l'Invisible lui dit qu'elle venoit de recevoir un deplaisir sensible dans la maison où elle etoit; qu'elle avoit envoyé querir un carrosse pour en sortir; et, parcequ'il seroit long-temps à venir et que le sien pourrait être plus tôt prêt, qu'elle le prioit de l'envoyer querir pour la mener en un lieu où elle ne lui cacheroit plus son visage. L'Espagnol ne se fit pas dire la chose deux fois; il courut comme un fou à ses gens, qu'il avoit laissés au bout de la rue, et envoya querir son carrosse. Le carrosse venu, l'Invisible tint sa parole et se mit dedans avec lui. Elle conduisit le carrosse elle-même, enseignant au cocher le chemin qu'il devoit prendre, et le fit arrêter auprès d'une grande maison, dans laquelle il entra à la lueur de plusieurs flambeaux, qui furent allumés à leur arrivée. Le cavalier monta avec la dame par un grand escalier dans une salle haute, où il ne fut pas sans inquietude, voyant qu'elle ne se demasquoit point encore. Enfin, plusieurs demoiselles richement parées les etant venus recevoir, chacune un flambeau à la main, l'Invisible ne le fut plus, et, ôtant son masque, fit voir à dom Carlos que la dame de la grille et la princesse Porcia n'etoient qu'une même personne. Je ne vous representerai point l'agreable surprise de dom Carlos. La belle Neapolitaine lui dit qu'elle l'avoit enlevé une seconde fois pour savoir sa dernière resolution; que la dame de la grille lui avoit cedé les pretentions qu'elle avoit sur lui, et ajouta ensuite cent choses aussi galantes que spirituelles. Dom Carlos se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux, et lui pensa manger les mains à force de les baiser, s'exemptant par là de lui dire toutes les impertinences que l'on dit quand on est trop aise. Après que ses premiers transports furent passés, il se servit de tout son esprit et de toute sa cajolerie pour exagerer l'agreable caprice de sa maîtresse, et s'en acquitta en des façons de parler si avantageuses pour elle, qu'elle en fut encore plus assurée de ne s'être point trompée en son choix. Elle lui dit qu'elle ne s'etoit pas voulu fier à une autre personne qu'à elle-même d'une chose sans laquelle elle n'eût jamais pu l'aimer, et qu'elle ne se fût jamais donnée à un homme moins constant que lui. Là-dessus les parents de la princesse Porcia, ayant eté avertis de son dessein, arrivèrent. Comme elle etoit une des plus considerées personnes du royaume et dom Carlos homme de condition, on n'avoit pas eu grand'peine à avoir dispense de l'archevêque pour leur mariage. Ils furent mariés la même nuit par le curé de la paroisse, qui etoit un bon prêtre et grand predicateur, et, cela etant, il ne faut pas demander s'il fit une belle exhortation. On dit qu'ils se levèrent bien tard le lendemain, ce que je n'ai pas grand'peine à croire. La nouvelle en fut bientôt divulguée, dont le vice-roi, qui etoit proche parent de dom Carlos, fut si aise, que les rejouissances publiques recommencèrent dans Naples, où l'on parle encore de dom Carlos d'Aragon et de son amante invisible.