CHAPITRE X.

Comment Ragotin eut un coup de buscsur les doigts.

'histoire de Ragotin fut suivie de l'applaudissement de tout le monde. Il en devint aussi fier que si elle eût eté de son invention; et, cela ajouté à son orgueil naturel, il commença à traiter les comediens de haut en bas, et, s'approchant des comediennes, leur prit les mains sans leur consentement, voulut un peu patiner, galanterie provinciale qui tient plus du satyre que de l'honnête homme. Mademoiselle de l'Etoile se contenta de retirer ses mains blanches d'entre les siennes, crasseuses et velues, et sa compagne, mademoiselle Angelique, lui dechargea un grand coup de busc sur les doigts. Il les quitta sans rien dire, tout rouge de depit et de honte, et rejoignit la compagnie, où chacun parloit de toute sa force sans entendre ce que disoient les autres. Ragotin en fit taire la plus grande partie, tant il haussa sa voix pour leur demander ce qu'ils disoient de son histoire. Un jeune homme, dont j'ai oublié le nom, lui repondit qu'elle n'étoit pas à lui plutôt qu'à un autre, puisqu'il l'avoit prise dans un livre; et, en disant cela, il en fit voir un qui sortoit à demi hors de la pochette de Ragotin, et s'en saisit brusquement. Ragotin lui egratigna toutes les mains pour le ravoir; mais, malgré Ragotin, il le mit entre les mains d'un autre, que Ragotin saisit aussi vainement que le premier, le livre ayant dejà convolé en troisième main. Il passa de la même façon en cinq ou six mains différentes, auxquelles Ragotin ne put atteindre, parcequ'il etoit le plus petit de la compagnie. Enfin, s'etant allongé cinq ou six fois fort inutilement, ayant dechiré autant de manchettes et egratigné autant de mains, et le livre se promenant toujours dans la moyenne region de la chambre, le pauvre Ragotin, qui vit que tout le monde s'eclatoit de rire à ses depens, se jeta tout furieux sur le premier auteur de sa confusion, et lui donna quelques coups de poing dans le ventre et dans les cuisses, ne pouvant pas aller plus haut. Les mains de l'autre, qui avoient l'avantage du lieu, tombèrent à plomb cinq ou six fois sur le haut de sa tête, et si pesamment qu'elle entra dans son chapeau jusques au menton, dont le pauvre petit homme eut le siège de la raison si ebranlé qu'il ne savoit plus où il en etoit. Pour dernier accablement, son adversaire, en le quittant, lui donna un coup de pied au haut de la tête qui le fit aller choir sur le cul, aux pieds des comediennes, après une retrogradation fort precipitée. Representez-vous, je vous prie, quelle doit être la fureur d'un petit homme, plus glorieux lui seul que tous les barbiers du royaume119, en un temps où il se faisoit tout blanc de son epée120, c'est-à-dire de son histoire, et devant des comediennes dont il vouloit devenir amoureux: car, comme vous verrez tantôt, il ignoroit encore laquelle lui touchoit le plus au coeur. En verité, son petit corps, tombé sur le cul, temoigna si bien la fureur de son ame par les divers mouvemens de ses bras et de ses jambes, qu'encore que l'on ne pût voir son visage, à cause que sa tête etoit emboîtée dans son chapeau, tous ceux de la compagnie jugèrent à propos de se joindre ensemble et de faire comme une barrière entre Ragotin et celui qui l'avoit offensé, que l'on fit sauver, tandis que les charitables comediennes relevèrent le petit homme, qui hurloit cependant comme un taureau dans son chapeau, parcequ'il lui bouchoit les yeux et la bouche et lui empêchoit la respiration. La difficulté fut de le lui ôter. Il etoit en forme de pot de beurre, et, l'entrée en etant plus etroite que le ventre, Dieu sait si une tête qui y etoit entrée de force, et dont le nez etoit très grand, en pouvoit sortir comme elle y etoit entrée! Ce malheur-là fut cause d'un grand bien, car vraisemblablement il etoit au plus haut point de sa colère, qui eût sans doute produit un effet digne d'elle, si son chapeau, qui le suffoquoit, ne l'eût fait songer à sa conservation plutôt qu'à la destruction d'un autre. Il ne pria point qu'on le secourût, car il ne pouvoit parler; mais, quand on vit qu'il portoit vainement ses mains tremblantes à sa tête pour se la mettre en liberté, et qu'il frappoit des pieds contre le plancher, de rage qu'il avoit de se rompre inutilement les ongles, on ne songea plus qu'à le secourir. Les premiers efforts que l'on fit pour le decoiffer furent si violens qu'il crut qu'on lui vouloit arracher la tête. Enfin, n'en pouvant plus, il fit signe avec les doigts que l'on coupât son habillement de tête avec des ciseaux. Mademoiselle de la Caverne detacha ceux de sa ceinture, et la Rancune, qui fut l'operateur de cette belle cure, après avoir fait semblant de faire l'incision vis-à-vis du visage (ce qui ne lui fit pas une petite peur), fendit le feutre par derrière la tête depuis le bas jusqu'en haut. Aussitôt que l'on eut donné l'air à son visage, toute la compagnie s'eclata de rire de le voir aussi bouffi que s'il eût eté prêt à crever, pour la quantité d'esprits qui lui etoient montés au visage, et, de plus, de ce qu'il avoit le nez ecorché. La chose en fût pourtant demeurée là, si un mechant railleur ne lui eût dit qu'il falloit faire rentraire son chapeau. Cet avis hors de saison ralluma si bien sa colère, qui n'etoit pas tout à fait eteinte, qu'il saisit un des chenets de la cheminée, et, faisant semblant de le jeter au travers de toute la troupe, causa une telle frayeur aux plus hardis, que chacun tâcha de gagner la porte pour eviter le coup de chenet; tellement qu'ils se pressèrent si fort qu'il n'y en eut qu'un qui put sortir, encore fut-ce en tombant, ses jambes eperonnées s'etant embarrassées dans celles des autres. Ragotin se mit à rire à son tour, ce qui rassura tout le monde. On lui rendit son livre, et les comediens lui prêtèrent un vieil chapeau. Il s'emporta furieusement contre celui qui l'avoit si maltraité; mais, comme il etoit plus vain que vindicatif, il dit aux comediens, comme s'il leur eût promis quelque chose de rare, qu'il vouloit faire une comedie de son histoire, et que, de la façon qu'il la traiteroit, il etoit assuré d'aller d'un seul saut où les autres poètes n'etoient parvenus que par degrés. Le Destin lui dit que l'histoire qu'il avoit contée etoit fort agreable, mais qu'elle n'etoit pas bonne pour le theâtre. «Je crois que vous me l'apprendrez! dit Ragotin; ma mère etoit filleule du poète Garnier121, et moi, qui vous parle, j'ai encore chez moi son ecritoire.» Le Destin lui dit que le poète Garnier lui-même n'en viendroit pas à son honneur. «Et qu'y trouvez-vous de si difficile? lui demanda Ragotin.--Que l'on n'en peut faire une comedie dans les règles, sans beaucoup de fautes contre la bienseance et contre le jugement, repondit le Destin.--Un homme comme moi peut faire des règles quand il voudra122, dit Ragotin. Considerez, je vous prie, ajouta-t-il, si ce ne seroit pas une chose nouvelle et magnifique tout ensemble de voir un grand portail d'eglise au milieu d'un theâtre devant lequel une vingtaine de cavaliers, tant plus que moins, avec autant de demoiselles, feroient mille galanteries. Cela raviroit tout le monde. Je suis de votre avis, continua-t-il, qu'il ne faut rien faire contre la bienseance ou les bonnes moeurs, et c'est pour cela que je ne voudrois pas faire parler mes acteurs au dedans de l'eglise.» Le Destin l'interrompit pour lui demander où ils pourroient trouver tant de cavaliers et tant de dames. «Et comment fait-on dans les collèges, où l'on donne des batailles? dit Ragotin. J'ai joué à La Flèche123la déroute du Pont-de-Cé124, ajouta-t-il; plus de cent soldats du parti de la reine-mère parurent sur le theâtre, sans ceux de l'armée du roi, qui etoient encore en plus grand nombre; et il me souvient qu'à cause d'une grande pluie qui troubla la fête, on disoit que toutes les plumes de la noblesse du pays, que l'on avoit empruntées, n'en releveroient jamais.» Destin, qui prenoit plaisir à lui faire dire des choses si judicieuses, lui repartit que les collèges avoient assez d'ecoliers pour cela, et, pour eux, qu'ils n'etoient que sept ou huit quand leur troupe etoit bien forte. La Rancune, qui ne valoit rien, comme vous savez, se mit du côté de Ragotin pour aider à le jouer, et dit à son camarade qu'il n'etoit pas de son avis; qu'il etoit plus vieil comédien que lui; qu'un portail d'eglise seroit la plus belle decoration de theâtre que l'on eût jamais vue, et, pour la quantité necessaire de cavaliers et de dames, qu'on en loueroit une partie, et l'autre seroit faite de carton. Ce bel expedient de carton de la Rancune fit rire toute la compagnie; Ragotin en rit aussi et jura qu'il le sçavoit bien, mais qu'il ne l'avoit pas voulu dire. «Et le carrosse, ajouta-t-il, quelle nouveauté seroit-ce en une comedie! J'ai fait autrefois le chien de Tobie125, et je le fis si bien que toute l'assistance en fut ravie. Et, pour moi, continua-t-il, si l'on doit juger des choses par l'effet qu'elles font dans l'esprit, toutes les fois que j'ai vu jouer Pyrame et Thisbé, je n'ai pas été tant touché de la mort de Pyrame qu'effrayé du lion126.» La Rancune appuya les raisons de Ragotin par d'autres aussi ridicules, et se mit par là si bien en son esprit, que Ragotin l'emmena souper avec lui. Tous les autres importuns laissèrent aussi les comediens en liberté, qui avoient plus envie de souper que d'entretenir les faineans de la ville.

Note 119:(retour)Nous avons déjà vu plus haut (ch. 4): «La Rappinière, qui avoit de la mauvaise gloire autant que barbier de la ville.» «Les barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de vanité», lit-on dansGil-Blas(l. 2, ch. 7). On disoit, en façon de proverbe: «Glorieux comme un barbier.» Les barbiers, on le sait, remplissoient alors les fonctions de chirurgiens (ce ne fut qu'en décembre 1637 que la branche spéciale des barbiers perruquiers fut distraite de celle des barbiers chirurgiens). Or, les chirurgiens passoient pour gens fort glorieux, et l'on trouve des traces de cette accusation dans plus d'un livret satirique de l'époque: «Que ne dirai-je pas des chirurgiens, lit-on dans lesCaquets de l'Accouchée, qui donnent des offices de contrôleurs, ou semblables, qui valent quinze à seize mil francs, à leurs fils? Et quant à leurs filles, il ne leur manque que le masque que l'on ne les prenne pour damoiselles.» (3e journ., p. 105, éd. Jannet.) Quoique l'origine du proverbe dont il s'agit ici remonte à une antiquité beaucoup plus reculée, il pourroit se faire néanmoins que ces prétentions des chirurgiens n'aient pas été sans influence sur cette façon de parler, et qu'elles aient contribué à l'affermir et à la répandre de plus en plus.

Note 120:(retour)Où il étoit tout fier, tout glorieux. Cette phrase étoit fort usitée alors; on en peut voir le sens dans les Dictionnaires de Leroux et de Furetière.

Note 121:(retour)Robert Garnier (1545-1601), poète tragique, étoit lieutenant général criminel au siège présidial et sénéchaussée du Maine; il etoit né dans cette province, à La Ferté-Bernard, et il mourut au Mans.

Note 122:(retour)Cette réponse en rappelle une qu'on attribue à Malherbe, dont elle semble même la parodie.

Note 123:(retour)Le collége de La Flèche, bâti sous Henri IV (1603) d'après les dons du monarque, étoit un des plus célèbres parmi ceux que les jésuites possédoient en France. Il étoit devenu bien vite florissant; les étrangers, jusqu'aux Indiens, Tartares et Chinois, y affluoient, et, vers le milieu du XVIIe siècle, il contenoit, sans compter ceux-ci, plus de 1,000 écoliers françois et 120 jésuites. Brumoy, Porée, Ducerceau, etc., y professèrent successivement. Or, les révérends Pères avoient coutume de faire, à certains jours, jouer la comédie à leurs élèves sur un théâtre intérieur. Cet usage commença surtout à l'époque de la jeunesse de Racine par des tragédies latines et chrétiennes (V. Loret, 7 et 21 août 1655). Le plus souvent, les représentations se composoient de pièces écrites par les jésuites eux-mêmes, comme furent plus tard celles du P. Ducerceau et du P. Porée. Ce n'étoient pas seulement les jésuites, mais quelquefois aussi d'autres congrégations religieuses, qui se livroient à ces passe-temps dramatiques. (V.Richecourt, trag.-com., 5 a., v., représentée par les pensionnaires des R. P. bénédictins de Saint-Nicolas, 1628.) On sait, du reste, que la plupart des pièces de notre vieux théâtre furent représentées dans des colléges; ainsil'Achillede Nicolas Filleul, au collége d'Harcourt, en 1563;la Trésorière,la Mort de Césaretles Esbahisde Grevin, au collége de Beauvais, en 1558 et 1560; laCléopâtreet l'Eugènede Jodelle au collége de Boncourt, en 1552. Jean Behourt, principal du collége des Bons-Enfants, à Rouen, fit aussi, vers la fin du XVIe siècle, jouer par ses élèves trois pièces françoises de sa composition. Cet usage avoit laissé des traces au siècle suivant. On peut voir dansFrancion(l. 4, vers le commencement) le récit burlesque d'une représentation de ce genre au collége de Lisieux. (Cf. aussi Chappuzeau,Le théâtre franç., l. 1, ch. 8.) LeRatio studiorumautorisoit ces représentations à certaines conditions, qui n'étoient pas toutes strictement observées.

Note 124:(retour)Dans la guerre civile qui suivit la mort de Concini, et qui fut soulevée par le mécontentement des grands et de la reine-mère contre le favori Albert de Luynes, les troupes de Marie de Médicis furent mises en pleine déroute au Pont-de-Cé, près d'Angers (1620). On peut voir sur cettedrôlerie, comme on surnomma alors la débandade du Pont-de-Cé, de curieux détails dans leBaron de Fæneste(l. 4, ch. 2).

Note 125:(retour)Peut-être dans la pièce deThobie, tragi-comédie en 5 actes, sans distinction de scènes, de J. Ouyn (1606), où l'on voit, en effet, le chien au cinquième acte: «Anne, mère de Thobie, sort du logis et avise venir le chien, qui estoit party quand et son fils.»

Note 126:(retour)DansPyrame et Thisbé, tragédie de Théophile (1617), le lion apparoît à la fin de l'acte 4, où Thisbé s'écrie en le voyant:Hélas! qu'ay-je apperceu? Dieux! l'effroyable beste!Un lion affamé qui cherche ici sa quête.Ne diroit-on pas, à ce passage, que Scarron avoit vu la fameuse scène duSonge d'une nuit d'été, où Lanavette, Lecoing, Vilbrequin et les autres se préparent à représenterPyrame et Thisbé, en prenant leurs précautions pour que la mort de Pyrame et les rugissements du lion n'effraient pas trop les dames.

Hélas! qu'ay-je apperceu? Dieux! l'effroyable beste!Un lion affamé qui cherche ici sa quête.

Hélas! qu'ay-je apperceu? Dieux! l'effroyable beste!Un lion affamé qui cherche ici sa quête.

Hélas! qu'ay-je apperceu? Dieux! l'effroyable beste!

Un lion affamé qui cherche ici sa quête.

Ne diroit-on pas, à ce passage, que Scarron avoit vu la fameuse scène duSonge d'une nuit d'été, où Lanavette, Lecoing, Vilbrequin et les autres se préparent à représenterPyrame et Thisbé, en prenant leurs précautions pour que la mort de Pyrame et les rugissements du lion n'effraient pas trop les dames.

Qui contient ce que vous verrez si vous prenezla peine de le lire.

agotin mena la Rancune dans un cabaret, où il se fit donner tout ce qu'il y avoit de meilleur. On a cru qu'il ne le mena pas chez lui, à cause que son ordinaire n'etoit pas trop bon; mais je n'en dirai rien de peur de faire des jugements temeraires, et je n'ai point voulu approfondir l'affaire, parcequ'elle n'en vaut pas la peine et que j'ai des choses à ecrire qui sont bien d'une autre consequence. La Rancune, qui etoit homme de grand discernement et qui connoissoit d'abord son monde, ne vit pas plus tôt servir deux perdrix et un chapon pour deux personnes, qu'il se douta que Ragotin ne le traitoit pas si bien pour son seul merite, ou pour le payer de la complaisance qu'il avoit eue pour lui en soutenant que son histoire etoit un beau sujet de theâtre, mais qu'il avoit quelque autre dessein. Il se prepara donc à ouïr quelque nouvelle extravagance de Ragotin, qui ne decouvrit pas d'abord ce qu'il avoit dans l'ame, et continua à parler de son histoire. Il recita force vers satiriques qu'il avoit faits contre la plupart de ses voisins, contre des cocus qu'il ne nommoit point et contre des femmes; il chanta des chansons à boire et lui montra quantité d'anagrammes: car d'ordinaire les rimailleurs, par de semblables productions de leur esprit mal fait, commencent à incommoder les honnêtes gens127. La Rancune acheva de le gâter; il exagera tout ce qu'il ouït en levant les yeux au ciel; il jura comme un homme qui perd qu'il n'avoit jamais rien ouï de plus beau, et fit même semblant de s'en arracher les cheveux, tant il etoit transporté. Il lui disoit de temps en temps: «Vous êtes bien malheureux, et nous aussi, que vous ne vous donniez tout entier au theâtre: dans deux ans on ne parleroit non plus de Corneille que l'on fait à cette heure de Hardy. Je ne sais que c'est que de flatter, ajouta-t-il; mais, pour vous donner courage, il faut que je vous avoue qu'en vous voyant j'ai bien connu que vous etiez un grand poète, et vous pouvez savoir de mes camarades ce que je leur en ai dit. Je ne m'y trompe guère: je sens un poète de demi-lieue loin; aussi, d'abord que je vous ai vu, vous ai-je connu comme si je vous avois nourri. «Ragotin avaloit cela doux comme lait, conjointement avec plusieurs verres de vin, qui l'enivroient encore plus que les louanges de la Rancune, qui, de son côté, mangeoit et buvoit d'une grande force, s'ecriant de temps en temps: «Au nom de Dieu, Monsieur Ragotin, faites profiter le talent; encore un coup, vous êtes un méchant homme de ne vous enrichir pas, et nous aussi. Je brouille un peu du papier aussi bien que les autres; mais, si je faisois des vers aussi bons la moitié que ceux que vous me venez de lire, je ne serois pas reduit à tirer le diable par la queue et je vivrois de mes rentes aussi bien que Mondory128. Travaillez donc, Monsieur Ragotin, travaillez; et, si dès cet hiver nous ne jetons de la poudre aux yeux de messieurs de l'hotel de Bourgogne et du Marais, je veux ne monter jamais sur le theâtre que je ne me rompe un bras ou une jambe; après cela je n'ai plus rien à dire, et buvons.» Il tint sa parole, et, ayant donné double charge à un verre, il porta la santé de monsieur Ragotin à monsieur Ragotin même, qui lui fit raison et renvia de la santé des comediennes, qu'il but tête nue et avec un si grand transport qu'en remettant son verre sur la table il en rompit la patte sans s'en aviser, tellement qu'il tâcha deux ou trois fois de le redresser, pensant l'avoir mis lui-même sur le côté. Enfin il le jeta par dessus sa tête et tira la Rancune par le bras, afin qu'il y prît garde, pour ne perdre pas la reputation d'avoir cassé un verre. Il fut un peu attristé de ce que la Rancune n'en rit point; mais, comme je vous ai dejà dit, il etoit plutôt animal envieux qu'animal risible. La Rancune lui demanda ce qu'il disoit de leurs comediennes; le petit homme rougit sans lui repondre, et, la Rancune lui demandant encore la même chose, enfin, begayant, rougissant et s'exprimant très mal, il fit entendre à la Rancune qu'une des comediennes lui plaisoit infiniment. «Et laquelle?» lui dit la Rancune. Le petit homme etoit si troublé d'en avoir tant dit qu'il repondit: «Je ne sais.--Ni moi aussi,» dit la Rancune. Cela le troubla encore davantage et lui fit ajouter, tout interdit: «C'est... c'est...» Il repeta quatre ou cinq fois le même mot, dont le comedien s'impatientant, lui dit: «Vous avez raison, c'est une fort belle fille.» Cela acheva de le defaire. Il ne put jamais dire celle à qui il en vouloit; et peut-être qu'il n'en savoit rien encore, et qu'il avoit moins d'amour que de vice. Enfin, la Rancune lui nommant mademoiselle de l'Etoile, il dit que c'etoit elle dont il etoit amoureux. Et pour moi, je crois que, s'il lui eût nommé Angelique ou sa mère la Caverne, qu'il eût oublié le coup de busc de l'une et l'âge de l'autre, et se seroit donné corps et âme à celle que la Rancune lui auroit nommée, tant le bouquin avoit la conscience troublée. Le comedien lui fit boire un grand verre de vin qui lui fit passer une partie de sa confusion, et en but un autre de son coté, après lequel il lui dit, parlant bas par mystère et regardant par toute la chambre, quoiqu'il n'y eût personne: «Vous n'êtes pas blessé à mort et vous vous êtes adressé à un homme qui vous peut guerir, pourvu que vous le vouliez croire et que vous soyez secret. Ce n'est pas que vous n'entrepreniez une chose bien difficile: mademoiselle de l'Etoile est une tigresse et son frère Destin un lion; mais elle ne voit pas toujours des hommes qui vous ressemblent, et je sçais bien ce que je sçais faire. Achevons notre vin et demain il sera jour.» Un verre de vin bu de part et d'autre interrompit quelque temps la conversation. Ragotin reprit la parole le premier et conta toutes ses perfections et ses richesses; dit à la Rancune qu'il avoit un neveu commis d'un financier; que ce neveu avoit fait grande amitié avec le partisan la Raillière129durant le temps qu'il avoit eté au Mans pour etablir une maltôte, et voulut faire esperer à la Rancune de lui faire donner une pension pareille à celle des comediens du roi130, par le credit de ce neveu; il lui dit encore que, s'il avoit des parens qui eussent des enfans, il leur feroit donner des benefices, parceque sa nièce avoit epousé le frère d'une femme qui etoit entretenue du maître d'hotel d'un abbé de la province qui avoit de bons benefices à sa collation131.

Note 127:(retour)Les anagrammes, cultivées dans l'antiquité par Lycophron, et mises surtout en honneur au XVIe siècle par Daurat, furent en grande vogue au XVIIe siècle. Jacques de Champ-Repus faisoit, en 1609, uneÉclogue enrichie de 30 anagrammes sur cet illustre nom, Marguerite de Valois, Rouen, J. Petit. Jean Douet (Tallemant,Historiette de La Leu) a fait aussi des volumes entiers d'anagrammes vers le milieu du XVIIe siècle. On peut voir dans leChevreanaque c'étoit là une vraie profession pour certaines gens. Le P. Pierre de Saint-Louis passa toute sa vie à en composer; il en avoit fait sur les noms des papes, des souverains, des généraux de l'ordre auquel il appartenoit, des saints et de beaucoup d'autres encore: il croyoit, dit-on, trouver la destinée des hommes dans leurs noms par ce moyen singulier, et il n'étoit pas le premier, comme on peut s'en convaincre en lisant la 3e partie de laCabale. L'hôtel Rambouillet cultivoit le même genre, et l'on connoît les trois belles anagrammes (Arthénice, Eracinthe et Carinthée) composées par Racan et Malherbe, avec le nom de leurs maîtresses, qui se nommoient Catherine. C'étoit quelquefois une bonne spéculation: car, un nommé Billon ayant présenté à Louis XIII, lors de son entrée dans la ville d'Aix, 500 anagrammes qu'il avoit faites sur son nom, le roi, enchanté, lui octroya une grosse pension, reversible sur la tête de ses enfants. On faisoit même des ballets en anagrammes. Du reste, les autres petits genres littéraires n'étoient guère moins cultivés alors: avec Dulot régnoient les bouts-rimés; Neuf-Germain s'étoit consacré aux vers rimant sur chaque syllabe du nom des destinataires; Chabrol et beaucoup d'autres cultivoient les acrostiches, Montmaur les énigmes, charades et logogriphes, etc. Il y avoit encore les échos, les madrigaux, les devises, et mille autressottises laborieuses, comme dit Sénecé dans une de ses épigrammes (p. 277, éd. Jannet). «Vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris, 200 chansons, autant de sonnets, 400 épigrammes et plus de 1,000 madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits», dit Mascarille (Pr. rid., sc. 10). «Nous tenons, dit Colletet:Que tous ces renverseurs de nomsOnt la cervelle renversée.Huet se plaignoit de ce goût exagéré pour les brimborions de la littérature. «Une ode, dit-il, nous ennuie par sa longueur; à peine peut-on souffrir un sonnet. Notre génie se borne à l'étendue du madrigal. Nous sommes dans le siècle des colifichets. Toute notre industrie ne va qu'à faire de fort grandes petites choses.» (Huetiana, XIX.) On trouve des traits analogues dans une foule de satires et de romans comiques du temps. (V. aussi Saint-Amant,le Poète crotté, t. I, p. 220, éd. Jannet.)

Que tous ces renverseurs de nomsOnt la cervelle renversée.

Que tous ces renverseurs de nomsOnt la cervelle renversée.

Que tous ces renverseurs de noms

Ont la cervelle renversée.

Huet se plaignoit de ce goût exagéré pour les brimborions de la littérature. «Une ode, dit-il, nous ennuie par sa longueur; à peine peut-on souffrir un sonnet. Notre génie se borne à l'étendue du madrigal. Nous sommes dans le siècle des colifichets. Toute notre industrie ne va qu'à faire de fort grandes petites choses.» (Huetiana, XIX.) On trouve des traits analogues dans une foule de satires et de romans comiques du temps. (V. aussi Saint-Amant,le Poète crotté, t. I, p. 220, éd. Jannet.)

Note 128:(retour)Mondory reçut, en 1637, une pension de 2,000 livres de Richelieu, après avoir joué, ou plutôt après avoir essayé de jouer le principal rôle del'Aveugle de Smyrne, tragi-comédie des cinq auteurs. J'ai ditaprès avoir essayé: car, retiré du théâtre depuis quelque temps à cause de sa paralysie, il ne put dépasser le deuxième acte. Plusieurs grands seigneurs imitèrent la générosité du cardinal, en lui donnant également des pensions, de sorte qu'il jouit jusqu'à sa mort de 8 à 10,000 livres de rente. De pareilles fortunes n'étoient pas rares, même parmi les saltimbanques et charlatans d'alors. Ainsi Tabarin, devenu fort riche, se retira dans une terre, où il excita la jalousie des nobles ses voisins. Suivant Grimarest, Scaramouche avoit aussi amassé 10 à 12,000 livres de rentes. «Ils ont tiré des Parisiens, lit-on, au sujet des farceurs, dansl'Anti-Caquet de l'Accouchée, en pièces de cinq sols et huit sols... plus de trente mil livres, dont ils ont profité.» (Éd. Jannet, p. 250-252.)

Note 129:(retour)Le motpartisansignifioit «un financier, un homme qui fait des traitez, des partis avec le roy, qui prend ses revenus à ferme, le recouvrement des impôts, etc.» (Dictionnaire de Furetière.) Scarron devint lui-même plus tard une espèce de partisan, quand il prit à ferme l'entreprise des déchargeurs. La Raillière étoit un célèbre partisan de l'époque, qui avoit affermé la taxe établie sur lesaisés, et l'un de ceux qui avoient le plus excité de haines par leurs malversations. Il «a esté fermier des aides, dit leCatalogue des partisans(1649), avec le nommé de Moussea, où ils ont volé les rentiers de l'Hôtel-de-Ville par les presens et corruptions qu'ils ont faits... Et outre, ledit La Raillière, avec le nommé Vanel, dit Trecourt, qui sont à present fermiers des entrées, ont fait le traité de quinze cent mil livres de rente sur lesdites entrées... Pour raison de quoy ils ont taxé, sous le titre d'aysé, qui bon leur a semblé, et sous de faux rooles ont exigé lesdites taxes avec des violences horribles en cette ville de Paris et en la campagne.» La Raillière fut arrêté et emprisonné à la Bastille en 1649. Le 1er volume duRecueil des Mazarinades, d'où j'extrais les lignes précédentes, renferme encore plusieurs pièces relatives à ce personnage: «L'Adieu du sieur Catalan, envoyé de Saint-Germain, au sieur de la Rallière dans la Bastille.--La Response de la Rallière à l'Adieu de Catelan, son associé, ou l'Abrégé de la vie de ces deux infames ministres et autheurs des principaux brigandages, volleries et extorsions de la France.--Les Entretiens de Bonneau, de Catelan et de la Raillière, etc.Peut-être, par l'établissement d'une maltôte,--mot pris en mauvaise part, et qui par là même ne dut figurer ni dans les prospectus du spéculateur, ni dans les actes officiels,--Scarron entend-il simplement l'établissement d'une loterie ou banque, opération financière dont l'usage étoit fort répandu au XVIIe siècle. M. Anjubault veut bien nous communiquer les extraits suivants des registres de l'hôtel-de-ville du Mans, les seuls, dit-il, qui puissent se rapporter à ce passage de Scarron: «Consentement du corps de ville à l'exposition d'une blanque, à condition qu'il assistera un officier dudit corps de ville à l'inventaire de la marchandise et distribution des billets d'icelle, et que la boîte soit apportée en la chambre de ville chaque soir.» (Fin de 1629, ou commencement de 1630).--«Sera signifié au procureur du roi de la sénéchaussée et de la prévôté l'opposition que forme le corps de ville à l'établissement d'une blanque. (Fin de 1635 ou commencement de 1636.)

Note 130:(retour)Les comédiens de la troupe royale, ou de l'Hôtel-de-Bourgogne, nommés le plus souvent les grands comédiens du roi. Les frères Parfait disent des acteurs de cette troupe «qu'ils obtinrent les premiers le titre de comédiens du roi, avec une pension de 12,000 livres.» (T. 3, p. 249.) Les comédiens du Marais portoient aussi ce titre. Du reste, ceux de l'Hôtel-de-Bourgogne n'étoient pas les seuls à qui fût réservé le privilége de la pension, car Monsieur, frère du roi, avoit promis 300 livres de traitement annuel à chaque acteur de la troupe de Molière, qui s'étoit mise sous le patronage de son nom; mais ce ne fut qu'une promesse.

Note 131:(retour)On connoît le vers de Racine dansles Plaideurs:Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.(II, 9.)Les titres de faveur de Ragotin sont d'un genre tout à fait analogue à ceux que fait valoir l'Intimé.

Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.(II, 9.)

Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.(II, 9.)

Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire.

(II, 9.)

Les titres de faveur de Ragotin sont d'un genre tout à fait analogue à ceux que fait valoir l'Intimé.

Tandis que Ragotin contoit ses prouesses, la Rancune, qui s'etoit alteré à force de boire, ne faisoit autre chose qu'emplir les deux verres, qui etoient vidés en même temps, Ragotin n'osant rien refuser de la main d'un homme qui lui devoit faire tant de bien. Enfin, à force d'avaler, ils s'emplirent. La Rancune n'en fut que plus serieux, selon sa coutume, et Ragotin en fut si hebeté et si pesant qu'il se pencha sur la table et s'y endormit. La Rancune appela une servante pour se faire dresser un lit, parcequ'on etoit couché à son hôtellerie. La servante lui dit qu'il n'y auroit point de danger d'en dresser deux, et qu'en l'etat où etoit M. Ragotin il n'avoit pas besoin d'être veillé. Il ne veilloit pas cependant, et jamais on n'a mieux dormi ni ronflé. On mit des draps à deux lits, de trois qui etoient dans la chambre, sans qu'il s'éveillât; il dit cent injures à la servante et menaça de la battre quand elle l'avertit que son lit etoit prêt. Enfin, la Rancune l'ayant tourné dans sa chaise devers le feu, que l'on avoit allumé pour chauffer les draps, il ouvrit les yeux et se laissa deshabiller sans rien dire. On le monta sur son lit le mieux que l'on put, et la Rancune se mit dans le sien après avoir fermé la porte. À une heure de là, Ragotin se leva et sortit hors de son lit, je n'ai pas bien su pourquoi. Il s'egara si bien dans la chambre qu'après en avoir renversé tous les meubles et s'être renversé lui-même plusieurs fois sans pouvoir trouver son lit, enfin il trouva celui de la Rancune, et l'eveilla en le decouvrant. La Rancune lui demanda ce qu'il cherchoit. «Je cherche mon lit, dit Ragotin.--Il est à la main gauche du mien», dit la Rancune. Le petit ivrogne prit à la droite, et s'alla fourrer entre la couverture et la paillasse du troisième, qui n'avoit ni matelas ni lit de plume, où il acheva de dormir fort paisiblement. La Rancune s'habilla devant que Ragotin fût eveillé. Il demanda au petit ivrogne si c'etoit par mortification qu'il avoit quitté son lit pour dormir sur une paillasse. Ragotin soutint qu'il ne s'etoit point levé, et qu'assurement il revenoit des esprits dans la chambre. Il eut querelle avec le cabaretier, qui prit le parti de sa maison et le menaça de le mettre en justice pour l'avoir decriée. Mais il n'y a que trop long-temps que je vous ennuie de la debauche de Ragotin: retournons à l'hôtellerie des comediens.

Combat de nuit.

e suis trop homme d'honneur pour n'avertir pas le lecteur benevole que, s'il est scandalisé de toutes les badineries qu'il a vues jusqu'ici dans le present livre, il fera fort bien de n'en lire pas davantage: car, en conscience, il n'y verra pas d'autre chose132, quand le livre seroit aussi gros que le Cyrus; et si, par ce qu'il a dejà vu, il a de la peine à se douter de ce qu'il verra, peut-être que j'en suis logé là aussi bien que lui, qu'un chapitre attire l'autre, et que je fais dans mon livre comme ceux qui mettent la bride sur le col de leurs chevaux et les laissent aller sur leur bonne foi. Peut-être aussi que j'ai un dessein arreté, et que, sans emplir mon livre d'exemples à imiter, par des peintures d'actions et de choses tantôt ridicules, tantôt blâmables, j'instruirai en divertissant133de la même façon qu'un ivrogne donne de l'aversion pour son vice, et peut quelquefois donner du plaisir par les impertinences que lui fait faire son ivrognerie.

Note 132:(retour)Scarron fait toujours bon marché de ses oeuvres et de son talent; il en parle sans cesse de cette façon détachée et cavalière. Il dit plus haut, mais, il est vrai, dans un sens différent, quoique sur un ton analogue, que son livre n'est qu'un amas de sottises; et, dans sonOde à M. Maynard(Rec. de 1651):Moi qui suis un demi-poète,Qui ne travaille qu'en sornette...Helas! je n'ai pour toute MuseQu'une malheureuse camuse, etc.Il parle à peu près de même dans une de ses épîtres (1643), dans la dédicace du 5e liv. de sonVirgile travesti, à Deslandes-Payen, etc. C'étoit là, du reste, une des nécessités du genre qu'il avoit adopté.

Moi qui suis un demi-poète,Qui ne travaille qu'en sornette...Helas! je n'ai pour toute MuseQu'une malheureuse camuse, etc.

Moi qui suis un demi-poète,Qui ne travaille qu'en sornette...Helas! je n'ai pour toute MuseQu'une malheureuse camuse, etc.

Moi qui suis un demi-poète,

Qui ne travaille qu'en sornette...

Helas! je n'ai pour toute Muse

Qu'une malheureuse camuse, etc.

Il parle à peu près de même dans une de ses épîtres (1643), dans la dédicace du 5e liv. de sonVirgile travesti, à Deslandes-Payen, etc. C'étoit là, du reste, une des nécessités du genre qu'il avoit adopté.

Note 133:(retour)C'est leridendo castigat moresde Santeuil.

Finissons la moralité et reprenons nos comediens, que nous avons laissés dans l'hôtellerie. Aussitôt que leur chambre fut debarrassée et que Ragotin eut emmené la Rancune, le portier, qu'ils avoient laissé à Tours, entra dans l'hôtellerie, conduisant un cheval chargé de bagage. Il se mit à table avec eux, et, par sa relation et par ce qu'ils apprirent les uns des autres, on sut de quelle façon l'intendant de la province ne leur avoit pu faire de mal, ayant lui-même bien eu de la peine à se retirer des mains du peuple, lui et ses fuzeliers. Le Destin conta à ses camarades de quelle façon il s'etoit sauvé avec son habit à la turque, dont il pensoit representer le Soliman de Mairet134, et qu'ayant appris que la peste etoit à Alençon, il etoit venu au Mans avec la Caverne et la Rancune, en l'equipage que l'on a pu voir dans le commencement de ces très veritables et très peu heroïques aventures. Mademoiselle de l'Etoile leur apprit aussi les assistances qu'elle avoit reçues d'une dame de Tours dont le nom n'est pas venu à ma connoissance, et comme par son moyen elle avait eté conduite jusqu'à un village proche de Bonnestable, où elle s'etoit demis un pied en tombant de cheval. Elle ajouta qu'ayant appris que la troupe etoit au Mans, elle s'y etoit fait porter dans la litière de la dame du village, qui la lui avoit liberalement prêtée.

Note 134:(retour)Jean de Mairet (1604-1686) est un des plus célèbres tragiques de notre vieux théâtre, et saSilvie(1621) passa long-temps pour un chef-d'oeuvre. La pièce dont il est ici question, jouée en 1630 et imprimée seulement en 1639, est intitulée:Le grand et dernier Soliman, ou la Mort de Mustapha.

Après le souper, le Destin seul demeura dans la chambre des dames. La Caverne l'aimoit comme son propre fils; mademoiselle de l'Etoile ne lui etoit pas moins chère, et Angelique, sa fille et son unique heritière, aimoit le Destin et l'Etoile comme son frère et sa soeur. Elle ne savoit pas encore au vrai ce qu'ils etoient et pourquoi ils faisoient la comedie; mais elle avoit bien reconnu, quoiqu'ils s'appelassent mon frère et ma soeur, qu'ils etoient plus grands amis que proches parents; que le Destin vivoit avec l'Etoile dans le plus grand respect du monde; qu'elle etoit fort sage, et que, si le Destin avoit bien de l'esprit et faisoit voir qu'il avoit eté bien elevé, mademoiselle de l'Etoile paroissoit plutôt fille de condition qu'une comedienne de campagne. Si le Destin et l'Etoile etoient aimés de la Caverne et de sa fille, ils s'en rendoient dignes par une amitié reciproque qu'ils avoient pour elles, et ils n'y avoient pas beaucoup de peine, puisqu'elles meritoient d'être aimées autant que comediennes de France, quoique, par malheur plutôt que faute de merite, elles n'eussent jamais eu l'honneur de monter sur le theâtre de l'hôtel de Bourgogne ou du Marais, qui sont l'un et l'autre lenon plus ultrades comediens135. Ceux qui n'entendront pas ces trois petits mots latins (à qui je n'ai pu refuser place ici, tant ils se sont presentés à propos) se les feront expliquer, s'il leur plaît. Pour finir la digression, le Destin et l'Etoile ne se cachèrent point des deux comediennes pour se caresser après une longue absence. Ils s'exprimèrent le mieux qu'ils purent les inquietudes qu'ils avoient eues l'un pour l'autre. Le Destin apprit à mademoiselle de l'Etoile qu'il croyoit avoir vu, la dernière fois qu'ils avoient representé à Tours, leur ancien persecuteur; qu'il l'avoit discerné dans la foule de leurs auditeurs, quoiqu'il se cachât le visage de son manteau, et que, pour cette raison là, il s'etoit mis un emplâtre sur le visage à la sortie de Tours, pour se rendre meconnoissable à son ennemi, ne se trouvant pas alors en etat de s'en defendre s'il en etoit attaqué la force à la main. Il lui apprit ensuite le grand nombre de brancards qu'ils avoient trouvés en allant au devant d'elle, et qu'il se trompoit fort si leur même ennemi n'etoit un homme inconnu qui avoit exactement visité les brancards, comme l'on a pu voir dans le septième chapitre. Tandis que le Destin parloit, la pauvre l'Etoile ne put s'empêcher de repandre quelques larmes. Destin en fut extremement touché, et, après l'avoir consolée le mieux qu'il put, il ajouta que, si elle vouloit lui permettre d'apporter autant de soin à chercher leur ennemi commun qu'il en avoit eu jusque alors à l'eviter, elle se verrait bientot delivrée de ses persecutions, ou qu'il y perdroit la vie. Ces dernières paroles l'affligèrent encore davantage. Le Destin n'eut pas l'esprit assez fort pour ne s'affliger pas aussi, et la Caverne et sa fille, très pitoyables de leur naturel, s'affligèrent par complaisance ou par contagion, et je crois même qu'elles en pleurèrent. Je ne sçais si le Destin pleura, mais je sçais bien que les comediennes et lui furent assez long-temps à ne se rien dire, et cependant pleura qui voulut. Enfin la Caverne finit la pause que les larmes avoient fait faire, et reprocha à Destin et à l'Etoile que, depuis le temps qu'ils etoient ensemble, ils avoient pu reconnoître jusqu'à quel point elle etoit de leurs amies, et toutefois qu'ils avoient eu si peu de confiance en elle et en sa fille qu'elles ignoroient encore leur veritable condition; et elle ajouta qu'elle avoit eté assez persecutée en sa vie pour conseiller des malheureux tels qu'ils paroissoient être. À quoi Destin repondit que ce n'etoit point par defiance qu'ils ne s'etoient pas encore decouverts à elle, mais qu'il avoit cru que le recit de leurs malheurs ne pouvoit être que fort ennuyeux. Il lui offrit après cela de l'en entretenir quand elle voudroit, et quand elle auroit quelque temps à perdre. La Caverne ne differa pas davantage de satisfaire sa curiosité, et sa fille, qui souhaitoit ardemment la même chose, s'etant assise auprès d'elle sur le lit de l'Etoile, le Destin alloit commencer son histoire, quand ils entendirent une grande rumeur dans la chambre voisine. Destin prêta l'oreille quelque temps, mais le bruit et la noise, au lieu de cesser, augmentèrent, et même l'on cria: Au meurtre! à l'aide! on m'assassine! Le Destin, en trois sauts, fut hors de la chambre, aux depens de son pourpoint, que lui dechirèrent la Caverne et sa fille en voulant le retenir. Il entra dans la chambre d'où venoit la rumeur, où il ne vit goutte, et où les coups de poings, les soufflets, et plusieurs voix confuses d'hommes et de femmes qui s'entrebattoient, mêlées au bruit sourd de plusieurs pieds nus qui trepignoient dans la chambre, faisoient une rumeur epouvantable. Il s'alla mêler parmi les combattans imprudemment, et reçut d'abord un coup de poing d'un côté et un soufflet de l'autre. Cela lui changea la bonne intention qu'il avoit de separer ses lutins en un violent desir de se venger: il se mit à jouer des mains, et fit un moulinet de ses deux bras, qui maltraita plus d'une mâchoire, comme il parut depuis à ses mains sanglantes. La mêlée dura encore assez long-temps pour lui faire recevoir une vingtaine de coups et en donner deux fois autant. Au plus fort du combat, il se sentit mordre au gras de la jambe; il y porta ses mains, et, rencontrant quelque chose de pelu, il crut être mordu d'un chien; mais la Caverne et sa fille, qui parurent à la porte de la chambre avec de la lumière, comme le feu Saint-Elme après une tempête136, virent Destin, et lui firent voir qu'il etoit au milieu de sept personnes en chemise, qui se defaisoient l'un l'autre très cruellement, et qui se decramponnèrent d'elles-mêmes aussitôt que la lumière parut. Le calme ne fut pas de longue durée: l'hôte, qui etoit un de ces sept penitens blancs137, se reprit avec le Poète; l'Olive, qui en etoit aussi, fut attaqué par le valet de l'hôte, autre penitent. Le Destin les voulut separer; mais l'hôtesse, qui etoit la bête qui l'avoit mordu, et qu'il avoit prise pour un chien, à cause qu'elle avoit la tête nue et les cheveux courts, lui sauta aux yeux, assistée de deux servantes, aussi nues et aussi decoiffées qu'elle. Les cris recommencèrent; les soufflets et les coups de poing sonnèrent de plus belle, et la mêlée s'echauffa encore plus qu'elle n'avoit fait. Enfin, plusieurs personnes qui s'etoient eveillées à ce bruit entrèrent dans le champ de bataille, deprirent les combattans les uns d'avec les autres, et furent cause de la seconde suspension d'armes. Il fut question de sçavoir la cause de la querelle, et quel etoit le differend qui avoit assemblé sept personnes nues en une même chambre. L'Olive, qui paroissoit le moins emu, dit que le Poète etoit sorti de la chambre et qu'il l'avoit vu revenir plus vite que le pas, suivi de l'hôte, qui le vouloit battre; que la femme de l'hôte avoit suivi son mari, et s'etoit jetée sur le Poète; que, les ayant voulu separer, un valet et deux servantes, s'etoient jetés sur lui, et que la lumière qui s'etoit eteinte là dessus etoit cause que l'on s'etoit battu plus long-temps que l'on n'eût fait. Ce fut au Poète à plaider sa cause: il dit qu'il avoit fait les deux plus belles stances que l'on eût jamais ouïes depuis que l'on en fait, et que, de peur de les perdre, il avoit eté demander de la chandelle aux servantes de l'hôtellerie, qui s'etoient moquées de lui; que l'hôte l'avoit appelé danseur de corde, et que, pour ne demeurer pas sans repartie, il l'avoit appelé cocu. Il n'eut pas plus tôt lâché le mot, que l'hôte, qui etoit en mesure, lui appliqua un soufflet. On eût dit qu'ils etoient concertés ensemble: car, tout aussitôt que le soufflet fut donné, la femme de l'hôte, son valet et ses servantes, se jetèrent sur les comediens, qui les reçurent à beaux coups de poings. Cette dernière rencontre fut plus rude et dura plus long-temps que les autres. Le Destin, s'etant acharné sur une grosse servante qu'il avoit troussée, lui donna plus de cent claques sur les fesses; l'Olive, qui vit que cela faisoit rire la compagnie, en fit autant à une autre. L'hôte etoit occupé par le Poète, et l'hôtesse, qui etoit la plus furieuse, avoit eté saisie par quelques uns des spectateurs, dont elle se mit en si grande colère, qu'elle cria: «Aux voleurs!» Ses cris eveillèrent la Rappinière, qui logeoit vis-à-vis de l'hôtellerie. Il en fit ouvrir les portes, et ne croyant pas, selon le bruit qu'il avoit entendu, qu'il n'y eût pour le moins sept ou huit personnes sur le carreau, il fit cesser les coups au nom du roi, et, ayant appris la cause de tout le desordre, il exhorta le Poète de ne faire plus de vers la nuit, et pensa battre l'hôte et l'hôtesse, parcequ'ils chantèrent cent injures aux pauvres comediens, les appelant bateleurs et baladins, et jurant de les faire deloger le lendemain; mais la Rappinière, à qui l'hôte devoit de l'argent, le menaça de le faire executer, et par cette menace lui ferma la bouche. La Rappinière s'en retourna chez lui; les autres s'en retournèrent dans leurs chambres, et Destin dans celle des comediennes, où la Caverne le pria de ne differer pas davantage de lui apprendre ses aventures et celles de sa soeur. Il leur dit qu'il ne demandoit pas mieux, et commença son histoire de la façon que vous allez voir dans le suivant chapitre.

Note 135:(retour)Le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, sis rue Mauconseil, avoit été acheté en 1548 par les confrères de la Passion à Jean Rouvet, «marchand bourgeois de Paris». C'étoit alors, d'après les termes de l'acte de vente, «une mazure contenant 17 toises de long sur 16 de large», faisant partie de l'ancien hôtel de Bourgogne. Il passa, vers 1588, des mains des confrères à une nouvelle troupe. Quant au théâtre du Marais, il avoit été fondé en 1600 par une troupe de comédiens de province dans l'hôtel d'Argent, au coin de la rue de la Poterie, près de la Grève, d'où il fut transféré en 1620 au haut de la vieille rue du Temple. On toléra leur établissement moyennant une redevance d'un écu tournois par représentation qu'ils devoient payer aux confrères. Ces deux théâtres étoient les mieux montés en bons acteurs et en bonnes pièces, et les plus suivis du public. (V., pour plus amples détails, lesAntiquitésde Sauval, Chappuzeau, leThéâtre françois, liv. III; les frères Parfait, t. 3.)

Note 136:(retour)Le feu Saint-Elme, qu'on nomme aussi quelquefoisfeu Saint-Germain, oufeu Saint-Anselme, est une sorte de flamme volante qui apparoît autour des mâts et des cordages d'un vaisseau, après une tempête. C'est un mauvais présage, dit-on, quand il n'y en a qu'un, et un présage favorable quand on en voit plusieurs.

Note 137:(retour)Ce nom désigne une confrérie de gens séculiers qui s'assembloient à certains jours pour faire, suivant un ancien usage partagé par d'autres confréries, par exemple celle des capucins noirs, des processions, pieds nus et la face couverte d'un linge. Il y avoit des pénitents blancs à Avignon, à Lyon, etc., et il y en eut aussi à Paris.


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