Qui ne contient pas grand'chose.
e comedien la Rancune, un des principaux heros de notre roman, car il n'y en aura pas pour un dans ce livre-ci, et, puisqu'il n'y a rien de plus parfait qu'un heros de livre70, demi-douzaine de heros ou soi-disant tels feront plus d'honneur au mien qu'un seul, qui seroit peut-être celui dont on parleroit le moins, comme il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. La Rancune donc etoit de ces misanthropes qui haïssent tout le monde et qui ne s'aiment pas eux-mêmes, et j'ai su de beaucoup de personnes qu'on ne l'avoit jamais vu rire. Il avoit assez d'esprit et faisoit assez bien de mechans vers71; d'ailleurs homme d'honneur en aucune façon, malicieux comme un vieil singe et envieux comme un chien. Il trouvoit à redire en tous ceux de sa profession: Belleroze etoit trop affecté, Mondory trop rude, Floridor trop froid72, et ainsi des autres; et je crois qu'il eût aisement laissé conclure qu'il avoit eté le seul comedien sans defaut, et cependant il n'etoit plus souffert dans la troupe qu'à cause qu'il avoit vieilli dans le metier. Au temps qu'on etoit reduit aux pièces de Hardy, il jouoit en fausset et sous le masque les rôles de nourrice73; depuis qu'on commença à mieux faire la comedie, il etoit le surveillant du portier, jouoit les rôles de confidens, ambassadeurs et recors, quand il falloit accompagner un roi, assassiner quelqu'un ou donner bataille; il chantoit une mechante taille aux trios, et se farinoit à la farce74. Sur ces beaux talens-là il avoit fondé une vanité insupportable, laquelle etoit jointe à une raillerie continuelle, une medisance qui ne s'epuisoit point et une humeur querelleuse qui etoit pourtant soutenue par quelque valeur. Tout cela le faisoit craindre à ses compagnons; avec le seul Destin il etoit doux comme un agneau et se montroit raisonnable autant que son naturel le pouvoit permettre. On a voulu dire qu'il en avoit été battu; mais ce bruit-là n'a pas duré long-temps, non plus que celui de l'amour qu'il avoit pour le bien d'autrui jusqu'à s'en saisir furtivement: avec tout cela le meilleur homme du monde75. Je vous ai dit, ce me semble, qu'il coucha avec le valet de la Rappinière, qui s'appeloit Doguin. Soit que le lit où il coucha ne fût pas trop bon ou que Doguin ne fût pas bon coucheur, il ne put dormir toute la nuit. Il se leva dès le point du jour (aussi bien que Doguin, qui fut appelé par son maître), et, passant devant la chambre de la Rappinière, lui alla donner le bon jour. La Rappinière reçut son compliment avec un faste de prevôt provincial et ne lui rendit pas la dixième partie des civilités qu'il en reçut; mais, comme les comediens jouent toutes sortes de personnages, il ne s'en emut guères. La Rappinière lui fit cent questions sur la comedie, et de fil en aiguille (il me semble que ce proverbe est ici fort bien appliqué) lui demanda depuis quand ils avoient le Destin dans leur troupe, et ajouta qu'il etoit excellent comedien. «Ce qui reluit n'est pas or, repartit la Rancune. Du temps que je jouois les premiers rôles, il n'eût joué que les pages; comment sçauroit-il un metier qu'il n'a jamais appris? Il y a fort peu de temps qu'il est dans la comedie: on ne devient pas comedien comme un champignon. Parcequ'il est jeune, il plaît; si vous le connoissiez comme moi, vous en rabattriez plus de la moitié. Au reste, il fait l'entendu comme s'il etoit sorti de la côte de saint Louis76, et cependant il ne decouvre point qui il est ni d'où il est, non plus qu'une belle Cloris qui l'accompagne, qu'il appelle sa soeur, et Dieu veuille qu'elle le soit! Tel que je suis, je lui ai sauvé la vie dans Paris aux depens de deux bons coups d'epée, et il en a eté si meconnoissant qu'au lieu de me faire porter chez un chirurgien, il passa la nuit à chercher dans les boues je ne sçais quel bijou de diamans d'Alençon77qu'il disoit lui avoir eté pris par ceux qui nous attaquèrent.» La Rappinière demanda à la Rancune comment ce malheur-là lui etoit arrivé. «Ce fut le jour des Rois, sur le Pont-Neuf», repondit la Rancune. Ces dernières paroles troublèrent extremement la Rappinière et son valet Doguin; ils pâlirent et rougirent l'un et l'autre, et la Rappinière changea de discours si vite et avec un si grand desordre d'esprit que la Rancune s'en etonna. Le bourreau de la ville et quelques archers, qui entrèrent dans la chambre, rompirent la conversation et firent grand plaisir à la Rancune, qui sentoit bien que ce qu'il avoit dit avoit frappé la Rappinière en quelque endroit bien tendre, sans pouvoir deviner la part qu'il y pouvoit prendre.
Note 70:(retour)Scarron revient encore plus loin sur cette remarque en disant fort justement que ces héros imaginaires «sont quelquefois incommodes à force d'être trop honnêtes gens». C'est là un reproche que les écrivains satiriques faisoient souvent aux romans d'alors.
Note 71:(retour)Cette phrase, qui est, pour ainsi dire, passée en proverbe, se retrouve à peu près textuellement dans laSatire des satiresde Boursault:Je fais passablement de mechantes paroles,dit le marquis, et le chevalier lui répond:Tu fais de mechants vers admirablement bien.(Sc. 3.)
Je fais passablement de mechantes paroles,
Je fais passablement de mechantes paroles,
Je fais passablement de mechantes paroles,
dit le marquis, et le chevalier lui répond:
Tu fais de mechants vers admirablement bien.(Sc. 3.)
Tu fais de mechants vers admirablement bien.(Sc. 3.)
Tu fais de mechants vers admirablement bien.
(Sc. 3.)
Note 72:(retour)Nous avons déjà parlé de Mondory (V. page 16), dont Tallemant dit, ce qui fait comprendre le reproche de la Rancune, qu'il «etoit plus propre à faire un heros qu'un amoureux». Pierre le Messier, dit Belleroze, étoit un acteur de l'hôtel de Bourgogne, remarquable dans les rôles tragiques, bien que La Rancune le jugeât trop affecté, et que madame de Montbazon lui trouvât l'air trop fade (Mém. du card. de Retz). Tallemant s'exprime à peu près de même, le traitant de «comédien fardé, qui regardoit où il jetteroit son chapeau, de peur de gâter ses plumes». Floridor étoit un comédien de la même troupe, qui avoit pourtant commencé par faire partie de celle du Marais. Son vrai nom étoit Josias de Soulas, sieur de Prinefosse. Il étoit fort aimé du public; le roi le favorisoit, et Molière lui fit la grâce de ne pas le nommer parmi les acteurs de l'hôtel de Bourgogne qu'il critique dansl'Impromptu de Versailles. On peut voir le splendide éloge qu'en a fait de Visé, dans sa critique de laSophonisbede P. Corneille, où il le nomme «le plus grand comédien du monde». Néanmoins, le satirique Tallemant, à l'endroit même où il parle de Mondory et de Bellerose (Éd. Monmerqué, in-8, t. 6), se rapproche encore du sentiment de la Rancune: «C'est, dit-il, un médiocre comedien, quoi que le monde en veuille dire. Il est toujours pâle.»
Note 73:(retour)Le manque d'actrices sur les anciens théâtres étoit cause qu'on avoit dû les remplacer par des acteurs dans certains rôles de femmes, comme ceux de nourrices et de soubrettes; ces derniers rôles, du reste, étoient presque toujours si licencieux que des hommes seuls pouvoient s'en charger. Dès lors le masque et la voix de fausset étoient nécessaires. On nous a conservé les noms de quelques comédiens qui s'étoient rendus particulièrement célèbres dans ce genre, entre autres d'Alizon, qui jouoit à l'hôtel de Bourgogne dans la première moitié du XVIIe siècle. Personne n'ignore que ce fut P. Corneille qui, dans laGalerie du Palais, fit disparoître la nourrice du théâtre en la remplaçant par la suivante. Dès lors l'acteur se borna à certains rôles de vieilles et de ridicules, tels que celui de la comtesse d'Escarbagnas. Cet usage ne cessa entièrement au théâtre qu'après la retraite de Hubert (avril 1685), qui avoit rempli avec beaucoup de succès plusieurs de ces rôles de femmes.
Note 74:(retour)C'étoit une habitude répandue parmi les acteurs qui jouoient la farce: ainsi Gros-Guillaume, Jean-Farine, Jodelet, et tous ceux qui avoient le visage naturellement mobile et comique, s'enfarinoient; mais quelques uns, comme Guillot-Gorju, Gautier-Garguille et Turlupin, préféroient se couvrir d'un masque (Hist. du Théât. franç., des frères Parfait); on sait, par le témoignage de Villiers (Vengeance des marquis), que Molière fit comme ces derniers, en jouant d'abord le rôle de Mascarille desPrécieuses ridicules.
Note 75:(retour)C'est le:au demeurant, le meilleur fils du monde, de Clément Marot.
Note 76:(retour)Molière a fait dire de même à madame Jourdain: «Est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saint Louis?» (Bourg. gent., act. 3, sc. 12.) C'étoit une façon de parler fort usitée alors, et dont on devine facilement le sens.
Note 77:(retour)On appeloit diamants d'Alençon de faux diamants qu'on recueilloit aux environs de cette ville, dans un terrain plein d'un sable fort luisant et de pierres grises et très dures. Quelques uns de ces diamants atteignoient la grosseur d'un oeuf, et ils étoient parfois aussi nets et aussi brillants que des diamants véritables. (Dict.de Furetière.)
Cependant le pauvre Destin, qui avoit eté si bien sur le tapis, etoit bien en peine: la Rancune le trouva avec mademoiselle de la Caverne, bien empêché à faire avouer à un vieil tailleur qu'il avoit mal ouï et encore plus mal travaillé. Le sujet de leur differend etoit qu'en dechargeant le bagage comique, le Destin avoit trouvé deux pourpoints et un haut-de-chausses fort usés, qu'il les avoit donnés à ce vieil tailleur pour en tirer une manière d'habit plus à la mode que les chausses de page78qu'il portoit, et que le tailleur, au lieu d'employer un des pourpoints pour raccommoder l'autre et le haut de chausses aussi, par une faute de jugement indigne d'un homme qui avoit raccommodé des vieilles hardes toute sa vie, avoit rhabillé les deux pourpoints des meilleurs morceaux du haut-de-chausses; tellement que le pauvre Destin, avec tant de pourpoints et si peu de hauts-de-chausses, se trouvoit reduit à garder la chambre ou à faire courir les enfans après lui, comme il avoit fait dejà avec son habit comique. La liberalité de la Rappinière repara la faute du tailleur, qui profita des deux pourpoints rhabillés, et le Destin fut regalé de l'habit d'un voleur qu'il avoit fait rouer depuis peu. Le bourreau, qui s'y trouva present, et qui avoit laissé cet habit en garde à la servante de la Rappinière, dit fort insolemment que l'habit etoit à lui; mais la Rappinière le menaça de lui faire perdre sa charge. L'habit se trouva assez juste pour le Destin, qui sortit avec la Rappinière et la Rancune. Ils dînèrent en un cabaret aux depens d'un bourgeois qui avoit à faire de la Rappinière. Mademoiselle de la Caverne s'amusa à savonner son collet sale et tint compagnie à son hôtesse. Le même jour, Doguin fut rencontré par un des jeunes hommes qu'il avoit battus le jour de devant dans le tripot, et revint au logis avec deux bons coups d'epée et force coups de bâton; et, à cause qu'il etoit bien blessé, la Rancune, après avoir soupé, alla coucher dans une hôtellerie voisine, fort lassé d'avoir couru toute la ville, accompagnant, avec son camarade Destin, le sieur de la Rappinière, qui vouloit avoir raison de son valet assassiné.
Note 78:(retour)Les chausses de page, appelées aussigrègues,trousses, ouculottes, étoient des espèces de hauts-de-chausses d'ancienne mode, serrés et plissés, et qui, abandonnés depuis le siècle précédent, étoient réservés seulement aux pages.
L'aventure du pot de chambre; la mauvaise nuit quela Rancune donna à l'hôtellerie; l'arrivée d'unepartie de la troupe; mort de Doguin,et autres choses memorables.
a Rancune entra dans l'hôtellerie un peu plus que demi-ivre. La servante de la Rappinière, qui le conduisoit, dit à l'hôtesse qu'on lui dressât un lit. «Voici le reste de notre ecu79, dit l'hôtesse; si nous n'avions point d'autre pratique que celle-là, notre louage seroit mal payé.--Taisez-vous, sotte, dit son mari; monsieur de la Rappinière nous fait trop d'honneur. Que l'on dresse un lit à ce gentilhomme.--Voire qui en auroit, dit l'hôtesse; il ne m'en restoit qu'un que je viens de donner à un marchand du bas Maine.» Le marchand entra là-dessus, et, ayant appris le sujet de la contestation, offrit la moitié de son lit à la Rancune, soit qu'il eût à faire à la Rappinière, ou qu'il fût obligeant de son naturel. La Rancune l'en remercia autant que sa secheresse de civilité le put permettre. Le marchand soupa, l'hôte lui tint compagnie, et la Rancune ne se fit pas prier deux fois pour faire le troisième et se mettre à boire sur nouveaux frais. Ils parlèrent des impôts, pestèrent contre les maltôtiers80, reglèrent l'Etat, et se reglèrent si peu eux-mêmes, et l'hôte tout le premier, qu'il tira sa bourse de sa pochette et demanda à compter, ne se souvenant plus qu'il etoit chez lui. Sa femme et sa servante l'en traînèrent par les epaules dans sa chambre, et le mirent sur un lit tout habillé. La Rancune dit au marchand qu'il etoit affligé d'une difficulté d'urine et qu'il etoit bien fâché d'être contraint de l'incommoder; à quoi le marchand lui repondit qu'une nuit etoit bientôt passée. Le lit n'avoit point de ruelle et joignoit la muraille; la Rancune s'y jetta le premier, et, le marchand s'y etant mis après en la bonne place, la Rancune lui demanda le pot de chambre. «Et qu'en voulez-vous faire? dit le marchand.--Le mettre auprès de moi, de peur de vous incommoder», dit la Rancune. Le marchand lui repondit qu'il lui donnerait quand il en auroit à faire, et la Rancune n'y consentit qu'à peine, lui protestant qu'il etoit au desespoir de l'incommoder. Le marchand s'endormit sans lui repondre, et à peine commença-t-il à dormir de toute sa force que le malicieux comedien, qui etoit homme à s'eborgner pour faire perdre un oeil à un autre, tira le pauvre marchand par le bras, en lui criant: «Monsieur! ho! Monsieur!» Le marchand, tout endormi, lui demanda en bâillant: «Que vous plaît-il?--Donnez-moi un peu le pot de chambre», dit la Rancune. Le pauvre marchand se pencha hors du lit, et, prenant le pot de chambre, le mit entre les mains de la Rancune, qui se mit en devoir de pisser, et, après avoir fait cent efforts ou fait semblant de les faire, juré cent fois entre ses dents et s'être bien plaint de son mal, il rendit le pot de chambre au marchand sans avoir pissé une seule goutte. Le marchand le remit à terre, et dit, ouvrant la bouche aussi grande qu'un four à force de bâiller: «Vraiment, Monsieur, je vous plains bien», et se rendormit tout aussitôt. La Rancune le laissa embarquer bien avant dans le sommeil, et, quand il le vit ronfler comme s'il n'eût fait autre chose toute sa vie, le perfide l'eveilla encore et lui demanda le pot de chambre aussi mechamment que la première fois. Le marchand le lui mit entre les mains aussi bonnement qu'il avoit dejà fait, et la Rancune le porta à l'endroit par où l'on pisse, avec aussi peu d'envie de pisser que de laisser dormir le marchand. Il cria encore plus fort qu'il n'avoit fait et fut deux fois plus long-temps à ne point pisser, conjurant le marchand de ne prendre plus la peine de lui donner le pot de chambre, et ajoutant que ce n'etoit pas la raison et qu'il le prendrait bien. Le pauvre marchand, qui eût lors donné tout son bien pour dormir son soûl, lui repondit, toujours en bâillant, qu'il en usât comme il lui plairoit, et remit le pot de chambre en sa place. Ils se donnèrent le bon soir fort civilement, et le pauvre marchand eût parié tout son bien qu'il alloit faire le plus beau somme qu'il eût fait de sa vie. La Rancune, qui sçavoit bien ce qui en devoit arriver, le laissa dormir de plus belle; et, sans faire conscience d'eveiller un homme qui dormoit si bien, il lui alla mettre le coude dans le creux de l'estomac, l'accablant de tout son corps et avançant l'autre bras hors du lit, comme on fait quand on veut amasser quelque chose qui est à terre. Le malheureux marchand, se sentant étouffer et ecraser la poitrine, s'eveilla en sursaut! criant horriblement: «Hé! morbleu! Monsieur, vous me tuez!» La Rancune, d'une voix aussi douce et posée que celle du marchand avoit eté vehemente, lui repondit: «Je vous demande pardon, je voulois prendre le pot de chambre.--Ah! vertubleu, s'écria l'autre, j'aime bien mieux vous le donner et ne dormir de toute la nuit. Vous m'avez fait un mal dont je me sentirai toute ma vie.» La Rancune ne lui repondit rien, et se mit à pisser si largement et si roide que le bruit seul du pot de chambre eût pu reveiller le marchand. Il emplit le pot de chambre, benissant le Seigneur avec une hypocrisie de scelerat. Le pauvre marchand le felicitoit le mieux qu'il pouvoit de sa copieuse ejaculation d'urine, qui lui faisoit esperer un sommeil qui ne seroit plus interrompu, quand le maudit la Rancune, faisant semblant de vouloir remettre le pot de chambre à terre, lui laissa tomber et le pot de chambre et tout ce qui etoit dedans sur le visage, sur la barbe et sur l'estomac, en criant en hypocrite: «Hé! Monsieur, je vous demande pardon.» Le marchand ne repondit rien à sa civilité; car, aussitôt qu'il se sentit noyer de pissat, il se leva, hurlant comme un homme furieux et demandant de la chandelle. La Rancune, avec une froideur capable de faire renier un theatin, lui disoit: «Voilà Un grand malheur!» Le marchand continua ses cris: l'hôte, l'hôtesse, les servantes et les valets y vinrent. Le marchand leur dit qu'on l'avoit fait coucher avec un diable, et pria qu'on lui fît du feu autre part. On lui demanda ce qu'il avoit; il ne repondit rien, tant il etoit en colère, prit ses habits et ses hardes, et s'alla secher dans la cuisine, où il passa le reste de la nuit sur un banc, le long du feu. L'hôte demanda à la Rancune ce qu'il lui avoit foit. Il lui dit, feignant une grande ingenuité: «Je ne sçais de quoi il se peut plaindre. Il s'est eveillé et m'a reveillé, criant au meurtre: il faut qu'il ait fait quelque mauvais songe ou qu'il soit fou; et, de plus, il a pissé au lit.» L'hôtesse y porta la main et dit qu'il etoit vrai, que son matelas etoit tout percé, et jura son grand Dieu qu'il le paieroit81. Ils donnèrent le bonsoir à la Rancune, qui dormit toute la nuit aussi paisiblement qu'auroit fait un homme de bien, et se recompensa de celle qu'il avoit mal passée chez la Rappinière. Il se leva pourtant plus matin qu'il ne pensoit, parceque la servante de la Rappinière le vint querir à la hâte pour venir voir Doguin, qui se mouroit et qui demandoit à le voir devant que de mourir. Il y courut, bien en peine de sçavoir ce que lui vouloit un homme qui se mouroit et qui ne le connoissoit que du jour precedent. Mais la servante s'etoit trompée; ayant ouï demander le comedien au pauvre moribond, elle avoit pris la Rancune pour le Destin, qui venoit d'entrer dans la chambre de Doguin quand la Rancune arriva, et qui s'y etoit enfermé, ayant appris du prêtre qui l'avoit confessé que le blessé avoit quelque chose à lui dire qu'il lui importoit de sçavoir. Il n'y fut pas plus d'un demi-quart d'heure que la Rappinière revint de la ville, où il etoit allé dès la pointe du jour pour quelques affaires. Il apprit en arrivant que son valet se mouroit, qu'on ne lui pouvoit arrêter le sang parcequ'il avoit un gros vaisseau coupé, et qu'il avoit demandé à voir le comedien Destin devant que de mourir. «Et l'a-t-il vu?» demanda tout emu la Rappinière. On lui repondit qu'ils etoient enfermés ensemble. Il fut frappé de ces paroles comme d'un coup de massue, et s'en courut tout transporté frapper à la porte de la chambre où Doguin se mouroit, au même temps que le Destin l'ouvroit pour avertir que l'on vînt secourir le malade qui venoit de tomber en foiblesse. La Rappinière lui demanda, tout troublé, ce que lui vouloit son fou de valet. «Je crois qu'il rêve, repondit froidement le Destin, car il m'a demandé cent fois pardon, et je ne pense pas qu'il m'ait jamais offensé; mais qu'on prenne garde à lui, car il se meurt.» On s'approcha du lit de Doguin sur le point qu'il rendoit le dernier soupir, dont la Rappinière parut plus gai que triste. Ceux qui le connoissoient crurent que c'etoit à cause qu'il devoit les gages à son valet. Le seul Destin sçavoit bien ce qu'il en devoit croire.
Note 79:(retour)«Se dit de ceux qui surviennent en une compagnie, et qu'on n'attendoit pas.» (Leroux,Dict. comiq.)
Note 80:(retour)Les plaintes, les imprécations de toute sorte, contre les maltôtiers et les partisans, qui se livroient souvent à des exactions et à des friponneries dont ils avoient à répondre devant les chambres de justice, remplissent les écrits de l'époque et les chansons manuscrites. V. LaChasse aux larrons, de J. Bourgoing, in-8; lesSatiresde Courval-Sonnet et de Gacon; beaucoup deMazarinades; La Bruyère,Des biens de fortune, etc., etc.--Maltôte vient demalè tolta(tollir mal), et signifioit rigoureusement une imposition faite sans nécessité, sans droit et sans fondement; on appliquoit souvent ce terme aux subsides onéreux et extraordinaires, et même, par abus, le peuple l'étendoit à toute imposition nouvelle. Les maltôtiers étoient les financiers qui se chargeoient d'établir et de faire marcher les maltôtes.
Note 81:(retour)Segrais nous apprend que ce fut M. de Riandé, receveur des décimes, personnage fort goutteux, qui «donna occasion» à Scarron de raconter cette sale aventure du pot de chambre. (Mém. anecd.)
Là-dessus deux hommes entrèrent dans le logis qui furent reconnus par notre comedien pour être de ses camarades, desquels nous parlerons plus amplement au suivant chapitre.
L'aventure des brancards.
e plus jeune des comediens qui entrèrent chez la Rappinière etoit valet de Destin. Il apprit de lui que le reste de la troupe etoit arrivé, à la reserve de mademoiselle de l'Etoile, qui s'etoit demis un pied à trois lieues du Mans. «Qui vous a fait venir ici, et qui vous a dit que nous y etions? lui demanda le Destin.--La peste, qui etoit à Alençon, nous a empêchés d'y aller et nous a arrêtés à Bonnestable82, repondit l'autre comedien, qui s'appeloit l'Olive, et quelques habitans de cette ville que nous avons trouvés nous ont dit que vous avez joué ici, que vous vous etiez battu et que vous aviez eté blessé. Mademoiselle de l'Etoile en est fort en peine, et vous prie de lui envoyer un brancard83.» Le maître de l'hôtellerie voisine, qui etoit venu là au bruit de la mort de Doguin, dit qu'il y avoit un brancard chez lui, et, pourvu qu'on le payât bien, qu'il seroit en etat de partir sur le midi, porté par deux bons chevaux. Les comediens arretèrent le brancard à un ecu, et des chambres dans l'hôtellerie pour la troupe comique. La Rappinière se chargea d'obtenir du lieutenant general permission de jouer, et, sur le midi, le Destin et ses camarades prirent le chemin de Bonnestable. Il faisoit un grand chaud. La Rancune dormoit dans le brancard; l'Olive etoit monté sur le cheval de derrière, et un valet de l'hôte conduisoit celui de devant; le Destin alloit de son pied, un fusil sur l'epaule, et son valet lui contoit ce qui leur etoit arrivé depuis le Château du Loir84jusqu'à un village auprès de Bonnestable, où mademoiselle de l'Etoile s'etoit demis un pied en descendant de cheval, quand deux hommes bien montés, et qui se cachèrent le nez de leur manteau en passant auprès de Destin, s'approchèrent du brancard du côté qu'il etoit decouvert, et, n'y trouvant qu'un vieil homme qui dormoit, le mieux monté de ces deux inconnus dit à l'autre: «Je crois que tous les diables sont aujourd'hui dechaînés contre moi et se sont deguisés en brancards pour me faire enrager.» Cela dit, il poussa son cheval à travers les champs, et son camarade le suivit. L'Olive appela le Destin, qui etoit un peu eloigné, et lui conta l'aventure, en laquelle il ne put rien comprendre et dont il ne se mit pas beaucoup en peine.
Note 82:(retour)Petite ville du Maine, sur la Dive, avec une forêt considérable.
Note 83:(retour)Un brancard étoit une sorte de lit portatif, destiné surtout à voiturer les malades. Il étoit fait en forme de grande civière, avec des cerceaux en berceau, qu'on pouvoit garnir au besoin de matelas et de couvertures, et il étoit porté, comme une litière, sur des mulets ou des chevaux.
Note 84:(retour)Petite ville du Maine, à onze lieues environ du Mans.
À un quart de lieue de là, le conducteur du brancard, que l'ardeur du soleil avoit assoupi, alla planter le brancard dans un bourbier, où la Rancune pensa se repandre. Les chevaux y brisèrent leurs harnois, et il les en fallut tirer par le cou et par la queue, après qu'on les eut detelés. Ils ramassèrent les debris du naufrage et gagnèrent le prochain village le mieux qu'ils purent. L'equipage du brancard avoit grand besoin de reparation. Tandis qu'on y travailla, la Rancune, l'Olive et le valet de Destin burent un coup à la porte d'une hôtellerie qui se trouva dans le village. Là-dessus il arriva un autre brancard, conduit par deux hommes de pied, qui s'arrêta aussi devant l'hôtellerie. À peine fut-il arrivé qu'il en parut un autre, qui venoit cent pas après du même côté. «Je crois que tous les brancards de la province se sont ici donné rendez-vous pour une affaire d'importance ou pour un chapitre general, dit la Rancune, et je suis d'avis qu'ils commencent leur conference, car il n'y a pas apparence qu'il en arrive davantage.--En voici pourtant un qui n'en quittera pas sa part», dit l'hôtesse. Et, en effet, ils en virent un quatrième qui venoit du côté du Mans. Cela les fit rire de bon courage, excepté la Rancune, qui ne rioit jamais, comme je vous ai déjà dit. Le dernier brancard s'arrêta avec les autres. Jamais on ne vit tant de brancards ensemble. «Si les chercheurs de brancards que nous avons trouvés tantôt etoient ici, ils auraient contentement, dit le conducteur du premier venu.--J'en ai trouvé aussi», dit le second. Celui des comediens dit la même chose, et le dernier venu ajouta qu'il en avoit pensé être battu. «Et pourquoi? lui demanda le Destin.--À cause, lui repondit-il, qu'ils en vouloient à une demoiselle qui s'etoit demis un pied et que nous avons menée au Mans. Je n'ai jamais vu des gens si colères; ils se prenoient à moi de ce qu'ils n'avoient pas trouvé ce qu'ils cherchoient.» Cela fit ouvrir les oreilles aux comediens, et, en deux ou trois interrogations qu'ils firent au brancardier, ils sçurent que la femme du seigneur du village où mademoiselle de l'Etoile s'etoit blessée lui avoit rendu visite, et l'avoit fait conduire au Mans avec grand soin.
La conversation dura encore quelque temps entre les brancards, et ils sçurent les uns des autres qu'ils avoient eté reconnus en chemin par les mêmes hommes que les comediens avoient vus. Le premier brancard portoit le curé de Domfront, qui venoit des eaux de Bellesme85et passoit au Mans pour faire faire une consultation de medecins sur sa maladie; le second portoit un gentilhomme blessé qui revenoit de l'armée. Les brancards se separèrent. Celui des comediens et celui du curé de Domfront retournèrent au Mans de compagnie, et les autres où ils avoient à aller. Le curé malade descendit en la même hôtellerie des comediens, qui etoit la sienne. Nous le laisserons reposer dans sa chambre, et verrons, dans le suivant chapitre, ce qui se passoit en celle des comediens.
Note 85:(retour)Petite ville du Perche, à trois lieues sud de Mortagne, qui possède des eaux minérales.
Dans lequel on verra plusieurs choses necessairesà sçavoir pour l'intelligence du present livre.
a troupe comique etoit composée de Destin, de l'Olive et de la Rancune, qui avoient chacun un valet pretendant à devenir un jour comedien en chef. Parmi ces valets, il y en avoit quelques uns qui recitoient dejà sans rougir et sans se defaire86. Celui de Destin, entre autres, faisoit assez bien, entendoit assez ce qu'il disoit et avoit de l'esprit. Mademoiselle de l'Etoile et la fille de mademoiselle de la Caverne recitoient les premiers rôles; la Caverne representoit les reines et les mères et jouoit à la farce87. Ils avoient de plus un poète, ou plutôt un auteur, car toutes les boutiques d'epiciers du royaume etoient pleines de ses oeuvres88, tant en vers qu'en prose. Ce bel esprit s'etoit donné à la troupe quasi malgré elle, et, parcequ'il ne partageoit point et mangeoit quelque argent avec les comediens, on lui donnoit les derniers rôles, dont il s'acquittoit très mal89. On voyoit bien qu'il etoit amoureux de l'une des deux comediennes; mais il etoit si discret, quoiqu'un peu fou, qu'on n'avoit pu decouvrir encore laquelle des deux il devoit suborner sous esperance de l'immortalité. Il menaçoit les comediens de quantité de pièces, mais il leur avoit fait grâce jusqu'à l'heure; on savoit seulement par conjecture qu'il en faisoit une intitulée Martin Luther, dont on avoit trouvé un cahier, qu'il avoit pourtant desavoué, quoiqu'il fût de son ecriture90.
Note 86:(retour)C'est-à-dire sans se déconcerter, sans perdre contenance.
Note 87:(retour)Cette réunion de rôles si divers joués par un même acteur étoit alors fort commune, même parmi les plus célèbres comédiens. Ainsi, pour ne citer qu'eux, les farceurs Gautier-Garguille et Turlupin étoient également distingués dans la tragédie. (V. plus haut, note 2 de la page 11, ch. I.)
Note 88:(retour)On retrouvera souvent cette plaisanterie chez Boileau quand il parle de ces auteursDont les vers en paquet se vendent à la livre,et qu'on voitSuivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre, etc.(Sat. 9.)
Dont les vers en paquet se vendent à la livre,
Dont les vers en paquet se vendent à la livre,
Dont les vers en paquet se vendent à la livre,
et qu'on voit
Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre, etc.(Sat. 9.)
Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre, etc.(Sat. 9.)
Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre, etc.
(Sat. 9.)
Note 89:(retour)Il n'étoit pas rare alors de voir des poètes à la solde des troupes comiques. Ils les suivoient dans leurs excursions, soit pour les fournir de pièces ou pour modifier les comédies du répertoire suivant les désirs des acteurs et les besoins du moment, soit pour diriger les représentations. Ce fut ainsi que Hardy fit ses six cents pièces, et Tristan l'Hermite nous a raconté, dans sa curieuse autobiographie, la façon cavalière dont messieurs les comédiens traitoient leur poète ordinaire pour la moindre peccadille, ne fût-ce que pour avoir refusé de jouer à la boule avec eux pendant qu'il composoit des vers. Quelques uns de ces poètes étoient en même temps acteurs, comme Molière le fut plus tard. Les troupes ambulantes d'Espagne avoient aussi leur poète, et il y en a un dans leVoyage amusantde Rojas de Villandrado, ceRoman comiqueespagnol.
Note 90:(retour)Suivant la clef manuscrite citée dans notre notice, l'original du portrait du poète Roquebrune auroit été M. de Moutières, bailli de Touvoy (juridiction de Mgr l'évêque du Mans).
Quand nos comediens arrivèrent, la chambre des comediennes etoit dejà pleine des plus echauffés godelureaux de la ville, dont quelques uns etoient dejà refroidis du maigre accueil qu'on leur avoit fait. Ils parloient tous ensemble de la comedie, des bons vers, des auteurs et des romans: jamais on n'ouït plus de bruit en une chambre, à moins que de s'y quereller. Le poète, sur tous les autres, environné de deux ou trois qui devoient être les beaux esprits de la ville, se tuoit de leur dire qu'il avoit vu Corneille, qu'il avoit fait la debauche avec Saint-Amant et Beys, et qu'il avoit perdu un bon ami en feu Rotrou91. Mademoiselle de la Caverne et mademoiselle Angelique, sa fille, arrangeoient leurs hardes avec une aussi grande tranquillité que s'il n'y eût eu personne dans la chambre. Les mains d'Angelique etoient quelquefois serrées ou baisées, car les provinciaux sont fort endemenés et patineurs92; mais un coup de pied dans l'os des jambes, un soufflet ou un coup de dent, selon qu'il etoit à propos, la delivroient bientôt de ces galans à toute outrance. Ce n'est pas qu'elle fût devergondée, mais son humeur enjouée et libre l'empêchoit d'observer beaucoup de ceremonies; d'ailleurs elle avoit de l'esprit et etoit très honnête fille. Mademoiselle de l'Etoile etoit d'une humeur toute contraire: il n'y avoit pas au monde une fille plus modeste et d'une humeur plus douce; et elle fut lors si complaisante qu'elle n'eut pas la force de chasser tous ces gracieuseux hors de sa chambre, quoiqu'elle souffrît beaucoup au pied qu'elle s'etoit demis, et qu'elle eût grand besoin d'être en repos. Elle etoit tout habillée sur un lit, environnée de quatre ou cinq des plus doucereux, etourdie de quantité d'equivoques qu'on appelle pointes dans les provinces93, et souriant bien souvent à des choses qui ne lui plaisoient guère. Mais c'est une des grandes incommodités du metier, laquelle, jointe à celle d'être obligé de pleurer et de rire lorsque l'on a envie de faire toute autre chose, diminue beaucoup le plaisir qu'ont les comediens d'être quelquefois empereurs et imperatrices, et être appelés beaux comme le jour quand il s'en faut plus de la moitié, et jeune beauté, bien qu'ils aient vieilli sur le theâtre et que leurs cheveux et leurs dents fassent une partie de leurs hardes. Il y a bien d'autres choses à dire sur ce sujet; mais il faut les menager et les placer en divers endroits de mon livre pour diversifier.
Note 91:(retour)On connoît Saint-Amant et Rotrou. Charles Beys (1610-1659), poète, auteur de quelques comédies, entre autres del'Hôpital des fous, maître et ami de Scarron, qui a fait des vers pour mettre en tête de ses ouvrages, est moins connu. Loret, d'accord avec notre auteur sur les dispositions de Beys pour la débauche, nous dit, dans saMuse historique(4 octobre 1659), qu'ilfaisoit gloireDe bien manger et de bien boire,et il ajoute:Beys, qui n'eut jamais vaillant un jacobus,Courtisa Bacchus et Phoebus,Et leurs lois, voulut toujours suivre.Bacchus en usa mal, Phoebus en usa bien;Mais en ce divers sort Beys ne perdit rien:Si l'un l'a fait mourir, l'autre l'a fait revivre.
De bien manger et de bien boire,
De bien manger et de bien boire,
De bien manger et de bien boire,
et il ajoute:
Beys, qui n'eut jamais vaillant un jacobus,Courtisa Bacchus et Phoebus,Et leurs lois, voulut toujours suivre.Bacchus en usa mal, Phoebus en usa bien;Mais en ce divers sort Beys ne perdit rien:Si l'un l'a fait mourir, l'autre l'a fait revivre.
Beys, qui n'eut jamais vaillant un jacobus,Courtisa Bacchus et Phoebus,Et leurs lois, voulut toujours suivre.Bacchus en usa mal, Phoebus en usa bien;Mais en ce divers sort Beys ne perdit rien:Si l'un l'a fait mourir, l'autre l'a fait revivre.
Beys, qui n'eut jamais vaillant un jacobus,
Courtisa Bacchus et Phoebus,
Et leurs lois, voulut toujours suivre.
Bacchus en usa mal, Phoebus en usa bien;
Mais en ce divers sort Beys ne perdit rien:
Si l'un l'a fait mourir, l'autre l'a fait revivre.
Note 92:(retour)Endémenés, lubriques, à peu près le même sens quepatineurs. Voir, si l'on en est curieux, pour la justification de cette dernière épithète,Dict.de Furetière, art.Patin, et Dict. de Bayle, art.Le Pays, note 7. C'est un terme que Scarron aime; il y revient encore plus loin (ch. 10), ainsi que dans deux vers bien connus de l'Épître chagrineà M. d'Albret, qu'on a souvent attribués au chevalier de Boufflers.
Note 93:(retour)Scarron, qui n'étoit pas toujours fort sévère sur le choix de ses bouffonneries, n'aimoit pourtant pas les pointes, bien qu'elles fussent grandement à la mode dans la première moitié du XVIIe siècle, surtout parmi les écrivains burlesques. Aussi Cyrano, le classique du genre, lui reproche-t-il d'en être «venu à ce point de bestialité..... que de bannir les pointes de la composition des ouvrages.» (Lettre contre Ronscar.)
Revenons à la pauvre mademoiselle de l'Etoile, obsedée de provinciaux, la plus incommode nation du monde, tous grands parleurs, quelques uns très impertinens, et entre lesquels il s'en trouvoit de nouvellement sortis du collège. Il y avoit entre autres un petit homme veuf, avocat de profession, qui avoit une petite charge dans une petite juridiction voisine. Depuis la mort de sa petite femme, il avoit menacé les femmes de la ville de se remarier et le clergé de la province de se faire prêtre, et même de se faire prelat à beaux sermons comptans. C'etoit le plus grand petit fou qui ait couru les champs depuis Roland94. Il avoit etudié toute sa vie, et, quoique l'étude aille à la connoissance de la verité, il etoit menteur comme un valet, presomptueux et opiniâtre comme un pedant95, et assez mauvais poète pour être etouffé s'il y avoit de la police dans le royaume96. Quand le Destin et ses compagnons entrèrent dans la chambre, il s'offrit de leur dire, sans leur donner le temps de se reconnoître, une pièce de sa façon intitulée: Les faits et les gestes de Charlemagne, en vingt-quatre journées97. Cela fit dresser les cheveux en la tête à tous les assistans, et le Destin, qui conserva un peu de jugement dans l'epouvante generale où la proposition avoit mis la compagnie, lui dit en souriant qu'il n'y avoit pas apparence de lui donner audience devant le souper. «Eh bien! ce dit-il, je m'en vais vous conter une histoire tirée d'un livre espagnol98qu'on m'a envoyé de Paris, dont je veux faire une pièce dans les règles.» On changea de discours deux ou trois fois pour se garantir d'une histoire que l'on croyoit devoir être une imitation de Peau-d'Ane99; mais le petit homme ne se rebuta point, et, à force de recommencer son histoire autant de fois que l'on l'interrompoit, il se fit donner audience, dont on ne se repentit point, parceque l'histoire se trouva assez bonne et dementit la mauvaise opinion que l'on avoit de tout ce qui venoit de Ragotin (c'etoit le nom du godenot100). Vous allez voir cette histoire dans le suivant chapitre, non telle que la conta Ragotin, mais comme je la pourrai conter d'après un des auditeurs qui me l'a apprise. Ce n'est donc pas Ragotin qui parle, c'est moi.
Note 94:(retour)Allusion aux folies de Roland, dans le poème de l'Arioste.
Note 95:(retour)Voilà un trait bien inoffensif, si on le compare à beaucoup d'autres, de la haine particulière de l'époque contre le pédant. C'étoit un des types favoris de la vieille comédie et du roman satirique au XVIIe siècle, où on l'avoit en horreur, comme plus tard le bourgeois. Larivey, Cyrano, Rotrou, Molière, Scarron lui-même (dans lesBoutades du capitan Matamore), etc., l'ont mis en scène, avec une verve impitoyable, sous les traits d'un personnage sale, laid, avare, ridicule de tout point. Qu'on se souvienne aussi du Sidias de Théophile dans lesFragments d'une histoire comique, de l'Hortensius duFrancionde Sorel, duBarbonde Balzac et duMamurrade Ménage, qui s'attaque autant au pédant qu'au parasite dans la personne de Montmaur. Les précieuses elles-mêmes, ces pédantes du beau sexe, faisoient voeu de haïr les pédants, et, un peu plus tard, Richelet introduisoit cette définition dans son dictionnaire: «Pédant, mot qui vient du grec et qui est injurieux... De tous les animaux domestiques à deux pieds qu'on appelle vulgairement pédans, du Clérat est le plus misérable et le plus cancre.»
Note 96:(retour)Cf. les vers de Boileau sur les oeuvres des méchants poètes:Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour,Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime,Retranché les auteurs ou supprimé la rime.(Sat. 9.)
Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour,Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime,Retranché les auteurs ou supprimé la rime.(Sat. 9.)
Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour,Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime,Retranché les auteurs ou supprimé la rime.(Sat. 9.)
Ils ont bien ennuyé le roi, toute la cour,
Sans que le moindre édit ait, pour punir leur crime,
Retranché les auteurs ou supprimé la rime.
(Sat. 9.)
Note 97:(retour)Ne seroit-ce point là une épigramme indirecte contre quelques immenses pièces de théâtre du temps, par exemple,les Chastes et loyales amours de Théagène et Chariclée, par Hardy, en huit poèmes dramatiques (1601), et d'autres un peu moins longues, mais d'une belle taille encore? Après la mort de Gustave-Adolphe, on joua en Espagne (1633), devant le roi et la reine, un drame sur ce sujet (la Mort du roi de Suède), dont la représentation dura douze jours (Gaz. de Fr.du 12 février 1633).
Note 98:(retour)Effectivement, la nouvelle qui suit est tirée desAlivios de Cassandrade Solorzano; c'est la traduction du troisième récit de ce livre:los Efectos que haze amor, (V. notre notice.)
Note 99:(retour)Il ne s'agit point ici, bien entendu, du conte de Perrault, qui ne parut pour la première fois qu'en 1694. M. Walckenaër, dans sesLettr. sur l'orig. de la féerie et des contes de fées attribués à Perrault(1826, in-12), a démontré clairement que la légende dePeau d'Aneétoit d'une origine beaucoup plus ancienne, et qu'elle étoit fort populaire déjà,--sans qu'on puisse la retrouver expressément dans aucun écrit,--avant que Perrault l'eût empruntée aux récits des nourrices pour la rédiger à sa manière, d'abord en vers, puis en prose. Beaucoup d'auteurs, du reste, ont parlé dePeau-d'Anebien avant 1694: le cardinal de Retz dans sesMémoires, Boileau dans saDissertation sur Joconde(1669), Molière dansle Malade imaginaire(act. 2, sc. 1.), La Fontaine dansle Pouvoir des Fables, Scarron non seulement dans leRoman comique, mais dans sonVirgile travesti(liv. 2), Perrault lui-même dans sonParallèle des anciens et des modernes(1688). Quelques uns ont cru qu'il s'agissoit de la 130e nouvelle de Bonaventure des Périers; mais il suffit d'avoir jeté un coup d'oeil sur ce conte, aussi court qu'insignifiant, pour s'assurer qu'il n'a pu avoir cette popularité et que ce n'est pas de là que Perrault a tiré le sien.
Note 100:(retour)Ragotin est évidemment un diminutif deragot, qui signifioit un petit homme, mal bâti, gros, court et membru. Il y a eu aussi à Paris, sous Louis XII et François Ier, un mendiant bouffon du nom de Ragot. On trouve encore dans Tallemant le motragoter, dans le sens de gronder avec mauvaise humeur (Histor. de Niert). Quant au motgodenot, il désignoit au propre un petit morceau de bois ayant la figure d'un marmouzet, et dont se servoient les joueurs de gobelets pour amuser le menu peuple, et au figuré les personnages mal dégrossis et d'un physique ridicule (Dict. com.de Leroux). Les chroniqueurs manceaux nous apprennent que René Denisot, avocat du roi au présidial du Mans, qui mourut en 1707, servit de modèle à Scarron pour le type de Ragotin (Almanach manç., 1767; Lepaige,Dict. du Mans).