CHAPITRE XIII.

Plus long que le précédent.

Histoire de Destin et de mademoiselle de l'Etoile.

e suis né dans un village auprès de Paris. Je vous ferais bien croire, si je voulois, que je suis d'une maison très illustre, comme il est fort aisé à ceux que l'on ne connoît point; mais j'ai trop de sincerité pour nier la bassesse de ma naissance. Mon père etoit des premiers et des plus accommodés de son village. Je lui ai ouï dire qu'il etoit né pauvre gentilhomme, et qu'il avoit eté à la guerre en sa jeunesse, où, n'ayant gagné que des coups, il s'etoit fait ecuyer ou meneur d'une dame de Paris assez riche138, et qu'ayant amassé quelque chose avec elle, parcequ'il etoit aussi maître d'hotel et faisoit la depense, c'est-à-dire ferroit peut-être la mule, il s'etoit marié avec une vieille demoiselle de la maison, qui etoit morte quelque temps après et l'avoit fait son heritier. Il se lassa bientôt d'être veuf, et, n'etant guère moins las de servir, il epousa en secondes noces une femme des champs qui fournissoit de pain la maison de sa maîtresse; et c'est de ce dernier mariage que je suis sorti. Mon père s'appeloit Garigues; je n'ai jamais su de quel pays il etoit; et, pour le nom de ma mère, il ne fait rien à mon histoire: il suffit qu'elle etoit plus avare que mon père et mon père plus avare qu'elle, et l'un et l'autre de conscience assez large. Mon père a l'honneur d'avoir le premier retenu son haleine en se faisant prendre la mesure d'un habit, afin qu'il y entrât moins d'étoffe139. Je vous pourrois bien apprendre cent autres traits de lesine qui lui ont acquis à bon titre la reputation d'être homme d'esprit et d'invention; mais, de peur de vous ennuyer, je me contenterai de vous en conter deux très difficiles à croire et neanmoins très veritables. Il avoit ramassé quantité de blé pour le vendre bien cher durant une année mauvaise. L'abondance ayant eté universelle et le blé etant amendé, il fut si possedé de desespoir et si abandonné de Dieu qu'il se voulut pendre. Une de ses voisines, qui se trouva dans la chambre quand il y entra pour ce noble dessein, et qui s'etoit cachée de peur d'être vue, je ne sais pas bien pourquoi, fut fort etonnée quand elle le vit pendu à un chevron de sa chambre. Elle courut à lui, criant: «Au secours!» coupa la corde, et, à l'aide de ma mère, qui arriva là-dessus, la lui ôta du cou. Elles se repentirent peut-être d'avoir fait une bonne action, car il les battit l'une et l'autre comme plâtre, et fit payer à cette pauvre femme la corde qu'elle avoit coupée, en lui retenant quelque argent qu'il lui devoit. L'autre prouesse n'est pas moins etrange. Cette même année que la cherté fut si grande que les vieilles gens du village ne se souviennent pas d'en avoir vu une plus grande, il avoit regret à tout ce qu'il mangeoit; et, sa femme etant accouchée d'un garçon, il se mit en la tête qu'elle avoit assez de lait pour nourrir son fils et pour le nourrir lui-même aussi, et espera que, tetant sa femme, il epargnerait du pain et se nourriroit d'un aliment aisé à digerer140. Ma mère avoit moins d'esprit que lui et n'avoit pas moins d'avarice, tellement qu'elle n'inventoit pas les choses comme mon père; mais, les ayant une fois conçues, elle les executoit encore plus exactement que lui. Elle tâcha donc de nourrir de son lait son fils et son mari en même temps, et hasarda aussi de s'en nourrir soi-même avec tant d'opiniâtreté que le petit innocent mourut martyr de pure faim, et mon père et ma mère furent si affoiblis, et ensuite si affamés, qu'ils mangèrent trop et eurent chacun une longue maladie. Ma mère devint grosse de moi quelque temps après, et, ayant accouché heureusement d'une très malheureuse creature, mon père alla à Paris pour prier sa maîtresse de tenir son fils avec un honnête ecclesiastique qui se tenoit dans son village, où il avoit un benefice. Comme il s'en retournoit la nuit pour eviter la chaleur du jour, et qu'il passoit par une grande rue du faubourg dont la plupart des maisons se bâtissoient encore, il aperçut de loin, aux rayons de la lune, quelque chose de brillant qui traversoit la rue. Il ne se mit pas beaucoup en peine de ce que c'etoit; mais, ayant entendu quelques gemissemens, comme d'une personne qui souffre, au même lieu où ce qu'il avoit vu de loin s'etoit derobé à sa vue, il entra hardiment dans un grand bâtiment qui n'etoit pas encore achevé, où il trouva une femme assise contre terre. Le lieu où elle etoit recevoit assez de clarté de la lune pour faire discerner à mon père qu'elle etoit fort jeune et fort bien vêtue, et c'etoit ce qui avoit brillé de loin à ses yeux, son habit etant de toile d'argent141. Vous ne devez point douter que mon père, qui etoit assez hardi de son naturel, ne fût moins surpris que cette jeune demoiselle; mais elle etoit en un etat où il ne lui pouvoit rien arriver de pis que ce qu'elle avoit. C'est ce qui la rendit assez hardie pour parler la première, et pour dire à mon père que, s'il etoit chretien, il eût pitié d'elle; qu'elle etoit prête d'accoucher; que, se sentant pressée de son mal et ne voyant point revenir une servante qui lui etoit allée querir une sage-femme affidée, elle s'etoit sauvée heureusement de sa maison sans avoir eveillé personne, sa servante ayant laissé la porte ouverte pour pouvoir rentrer sans faire de bruit. À peine achevoit-elle sa courte relation qu'elle accoucha heureusement d'un enfant que mon père reçut dans son manteau. Il fit la sage-femme le mieux qu'il put, et cette jeune fille le conjura d'emporter vitement la petite creature, d'en avoir soin, et de ne manquer pas, à deux jours de là, d'aller voir un vieil homme d'eglise, qu'elle lui nomma, qui lui donneroit de l'argent et tous les ordres necessaires pour la nourriture de son enfant. À ce mot d'argent, mon père, qui avoit l'âme avare, voulut deployer son eloquence d'ecuyer; mais elle ne lui en donna pas le temps: elle lui mit entre les mains une bague pour servir d'enseigne au prêtre qu'il devoit aller trouver de sa part, lui fit envelopper son enfant dans son mouchoir de cou et le fit partir avec grande precipitation, quelque résistance qu'il fît pour ne l'abandonner pas en l'etat où elle etoit. Je veux croire qu'elle eut bien de la peine à regagner son logis. Pour mon père, il s'en retourna à son village, mit l'enfant entre les mains de sa femme, et ne manqua pas, deux jours après, d'aller trouver le vieil prêtre et de lui montrer la bague. Il apprit de lui que la mère de l'enfant etoit une fille de fort bonne maison et fort riche; qu'elle l'avoit eu d'un seigneur ecossois qui etoit allé en Irlande lever des troupes pour le service du roi142, et que ce seigneur etranger lui avoit promis mariage. Ce prêtre lui dit, de plus, qu'à cause de son accouchement precipité, elle s'etoit trouvée malade jusqu'à faire douter de sa vie, et qu'en cette extremité elle avoit tout declaré à son père et à sa mère, qui l'avoient consolée au lieu de s'emporter contre elle, parcequ'elle etoit leur fille unique; que la chose etoit ignorée dans le logis; et ensuite il assura mon père que, pourvu qu'il eût soin de l'enfant et qu'il fût secret, sa fortune etoit faite. Là-dessus, il lui donna cinquante ecus et un petit paquet de toutes les hardes necessaires à un enfant. Mon père s'en retourna en son village, après avoir bien dîné avec le prêtre. Je fus mis en nourrice, et l'etranger fut mis en la place du fils de la maison. À un mois de là, le seigneur ecossois revint, et, ayant trouvé sa maîtresse en un si mauvais etat qu'elle n'avoit plus guère à vivre, il l'epousa un jour devant qu'elle mourût, et ainsi fut aussitôt veuf que marié. Il vint deux ou trois jours après en notre village, avec le père et la mère de sa femme. Les pleurs recommencèrent, et on pensa etouffer l'enfant à force de le baiser. Mon père eut sujet de se louer de la liberalité du seigneur ecossois, et les parens de l'enfant ne l'oublièrent pas. Ils s'en retournèrent à Paris fort satisfaits du soin que mon père et ma mère avoient de leur fils, qu'ils ne voulurent point faire venir à Paris encore, parceque le mariage etoit tenu secret pour des raisons que je n'ai pas sues.

Note 138:(retour)Les dames de haute condition avoient desmeneurspour les aider à marcher en leur donnant la main. On appeloit particulièrementécuyerouécuyer de maincelui qui remplissoit cette charge près des princesses ou des plus grandes dames.

Note 139:(retour)Il y a un trait analogue, mais moins plaisant parcequ'il est plus forcé, dans l'Aulularia. Plaute dit de son avare qu'en allant se coucher il mettoit une bourse devant sa bouche pour ne pas perdre de son haleine en dormant. On trouve ici une variante dans plusieurs éditions, entre autres dans celle de Pierre Mortier, d'Amsterdam. Au lieu de cette phrase, on y lit: «Mon père a l'honneur d'avoirinventé le morceau de chair attaché à une corde qui tient à l'anse du pot, pour le retirer quand il a assez bouilli, afin qu'il serve plusieurs fois à faire du potage.» Il semble que cette curieuse variante ait été inspirée par la manière dont on avoit représenté Scarron dans plusieurs de ses prétendus portraits, et sur laquelle il s'est égayé lui-même: «Les autres (disent) que mon chapeau tient à une corde qui passe dans une poulie, et que je le hausse et baisse pour saluer ceux qui me visitent.»

Note 140:(retour)Ce passage semble burlesquement imité de deux anecdotes célèbres, racontées primitivement en quelques lignes par Valère Maxime (liv. 5, ch. 4), et souvent répétées depuis:--l'une, d'une jeune fille grecque nourrissant son père de son lait;--l'autre, d'une femme romaine nourrissant sa mère de la même manière.

Note 141:(retour)Personne n'ignore,--ne fût-ce que pour l'avoir vu au théâtre, dans les comédies du XVIIe siècle,--que non seulement les dames, mais aussi les hommes de condition, portoient des habits de brocard, ou, comme on disoit alors, debrocatd'or ou d'argent, et quelquefois d'oretd'argent. «L'Italie, dit leNouveau règlement sur les marchandises(1634), nous envoie et apporte une infinité de diverses sortes de draps de soye, comme toilles d'or et d'argent.» (Éd. Fournier,Var. hist. et littér., t. 3, p. 112.) Madame de Nouveau, «la plus grande folle de France enbraverie», regardoit, à ce que nous apprend Tallemant, une jupe de toile d'or avec quatre grandes dentelles comme une de sespetitesjupes. (Histor. de Villarceaux.)

Note 142:(retour)Il y eut souvent des troupes écossoises et irlandoises au service de France. Charles VII créa une compagnie degens d'armes écossois, en souvenir du secours que Jean Stuart, comte de Boncan, et Douglas, lui avoient prêté, avec 7,000 hommes de leurs compatriotes, à la bataille de Baugé; et cette compagnie subsista sous les règnes suivants avec des priviléges extraordinaires; mais peu à peu elle ne fut plus guère écossoise que de nom. Les régiments d'Écosse et d'Irlande figurent jusqu'au dernier jour de la monarchie parmi les corps étrangers; ils rendireut de grands services sous Louis XIII surtout, et aussi sous Louis XIV. (V.Hist. des troupes étrang. au service de France, de Fieffé, t. 1, ch. 2, p. 142, et p. 169-179.) Plusieurs généraux d'origine irlandoise ont laissé un nom glorieux dans notre histoire, par exemple le comte Dillon et le duc de Berwick.

Aussitôt que je pus marcher, mon père me retira en sa maison pour tenir compagnie au petit comte des Glaris (c'est ainsi que l'on l'appela du nom de son père). L'antipathie que l'on dit avoir eté entre Jacob et Esaü, dès le ventre de leur mère, ne peut avoir eté plus grande que celle qui se trouva entre le jeune comte et moi. Mon père et ma mère l'aimoient tendrement, et avoient de l'aversion pour moi, quoique je donnasse autant d'esperance d'être un honnête homme que Glaris en donnoit peu. Il n'y avoit rien que de très commun en lui; pour moi, je paroissois être ce que je n'étois pas, et bien moins le fils de Garigues que celui d'un comte. Et si je ne me trouve enfin qu'un malheureux comedien, c'est sans doute que la fortune s'est voulu venger de la nature, qui avoit voulu faire quelque chose de moi sans son consentement, ou, si vous voulez, que la nature prend quelquefois plaisir à favoriser ceux que la fortune a pris en aversion.

Je passerai toute l'enfance de deux petits paysans (car Glaris l'etoit d'inclination plus que moi), et aussi bien nos plus belles aventures ne furent que force coups de poing. En toutes les querelles que nous avions ensemble, j'avois toujours de l'avantage, si ce n'est lorsque mon père et ma mère se mettoient de la partie; ce qu'ils faisoient si souvent et avec tant de passion que mon parrain, qui s'appeloit monsieur de Saint-Sauveur, s'en scandalisa et me demanda à mon père. Il lui fit un don de moi avec grand'joie, et ma mère eut encore moins de regret que lui à me perdre de vue. Me voilà donc chez mon parrain, bien vêtu, bien nourri, fort caressé et point battu. Il n'epargna rien à me faire apprendre à lire et à ecrire; et sitôt que je fus assez avancé pour apprendre le latin, il obtint du seigneur du village, qui etoit un fort honnête gentilhomme et fort riche, que j'etudierois avec deux fils qu'il avoit, sous un homme savant qu'il avoit fait venir de Paris et à qui il donnoit de bons gages. Ce gentilhomme, qui s'appeloit le baron d'Arques, faisoit elever ses enfans avec grand soin. L'aîné avoit nom Saint-Far, assez bien fait de sa personne, mais brutal sans remède, s'il y en eut jamais au monde; et le cadet, en recompense, outre qu'il etoit mieux fait que son frère, avoit la vivacité de l'esprit et la grandeur de l'âme egales à la beauté du corps. Enfin, je ne crois pas que l'on puisse voir un garçon donner de plus grandes esperances de devenir un fort honnête homme qu'en donnoit en ce temps-là ce jeune gentilhomme, qui s'appeloit Verville. Il m'honora de son amitié, et moi je l'aimois comme un frère et le respectois toujours comme un maître. Pour Saint-Far, il n'etoit capable que des passions mauvaises, et je ne puis mieux vous exprimer les sentimens qu'il avoit dans l'âme pour son frère et pour moi qu'en vous disant qu'il n'aimoit pas son frère plus que moi, qui lui etois fort indifferent, et qu'il ne me haïssoit pas plus que son frère, qu'il n'aimoit guère. Ses divertissemens etoient differens des nôtres. Il n'aimoit que la chasse et haïssoit fort l'etude; Verville n'alloit que rarement à la chasse et prenoit grand plaisir à etudier, en quoi nous avions ensemble une conformité merveilleuse aussi bien qu'en toute autre chose, et je puis dire que, pour m'accommoder à son humeur, je n'avois pas besoin de beaucoup de complaisance et n'avois qu'à suivre mon inclination.

Le baron d'Arques avoit une bibliothèque de romans fort ample. Notre precepteur, qui n'en avoit jamais lu dans le pays latin143, qui nous en avoit d'abord defendu la lecture, et qui les avoit cent fois blâmés devant le baron d'Arques pour les lui rendre aussi odieux qu'il les trouvoit divertissans, en devint lui-même si feru, qu'après avoir devoré les vieux et les modernes, il avoua que la lecture des bons romans instruisoit en divertissant, et qu'il ne les croyoit pas moins propres à donner de beaux sentimens aux jeunes gens que la lecture de Plutarque144. Il nous porta donc à les lire autant qu'il nous en avoit detournés, et nous proposa d'abord de lire les modernes; mais ils n'etoient pas encore selon notre goût, et jusqu'à l'âge de quinze ans nous nous plaisions bien plus à lire les Amadis de Gaule145que les Astrées et les autres beaux romans que l'on a faits depuis, par lesquels les François ont fait voir, aussi bien que par mille autres choses, que, s'ils n'inventent pas tant que les autres nations, ils perfectionnent davantage146. Nous donnions donc à la lecture des romans la plus grande partie du temps que nous avions pour nous divertir. Pour Saint-Far, il nous appeloit les liseurs, et s'en alloit à la chasse ou battre les paysans, à quoi il reussissoit admirablement bien. L'inclination que j'avois à bien faire m'acquit la bienveillance du baron d'Arques, et il m'aima autant que si j'eusse eté son proche parent. Il ne voulut point que je quittasse ses enfans quand il les envoya à l'Academie147; et ainsi j'y fus mis avec eux, plutôt comme un camarade que comme un valet. Nous y apprîmes nos exercices; on nous en tira au bout de deux ans, et, à la sortie de l'Academie, un homme de condition, parent du baron d'Arques, faisant des troupes pour les Venitiens, Saint-Far et Verville persuadèrent si bien leur père, qu'il les laissa aller à Venise avec son parent. Le bon gentilhomme voulut que je les accompagnasse encore, et monsieur de Saint-Sauveur, mon parrain, qui m'aimoit extrêmement, me donna liberalement une lettre de change assez considerable, pour m'en servir si j'en avois besoin et pour n'être pas à charge à ceux que j'avois l'honneur d'accompagner. Nous prîmes le plus long chemin, pour voir Rome et les autres belles villes d'Italie, dans chacune desquelles nous fîmes quelque sejour, hormis dans celles dont les Espagnols sont les maîtres148. Dans Rome, je tombai malade, et les deux frères poursuivirent leur voyage, celui qui les menoit ne pouvant laisser echapper l'occasion des galères du pape qui alloient joindre l'armée des Venitiens au passage des Dardanelles, où elle attendoit celle des Turcs149. Verville eut tous les regrets du monde de me quitter, et moi je pensai desesperer d'être separé de lui en un temps où j'aurois pu par mes services me rendre digne de l'amitié qu'il me portoit. Pour Saint-Far, je crois qu'il me quitta comme s'il ne m'eût jamais vu, et je ne songeois en lui qu'à cause qu'il etoit frère de Verville, qui me laissa en se separant de moi le plus d'argent qu'il put; je ne sais pas si ce fut du consentement de son frère.

Note 143:(retour)Le quartier latin, alors comme aujourd'hui, étoit le centre des colléges et le séjour des savants. Les libraires de ce quartier ne publioient généralement que des ouvrages d'érudition ou de nature sérieuse. «Il ne faut qu'aller à la rue Saint-Jacques, dit Sorel en parlant des pédants enus, l'on y verra leurs oeuvres, et l'on y apprendra qui ils sont.» (Francion, liv. 3.)

Note 144:(retour)C'étoit aussi l'opinion de Huet, le savant évêque d'Avranches (Voy.De l'orig. des rom.) et de plusieurs autres prélats du temps.

Note 145:(retour)L'Amadis de Gaule, long-temps en honneur comme le type des romans chevaleresques, et dont la réputation avoit à peine été effleurée au XVIe siècle par La Noue (6e Disc.), par Brantôme (Dam. gal., t. 7, p. 330) et quelques autres, avoit été détrôné par l'apparition des ouvrages de d'Urfé et de Mlle de Scudéry, bien qu'il se rattachât en plusieurs points (la galanterie raffinée, la valeur extraordinaire et les exploits des héros) à laClélie, et surtout à l'Astrée, auxquels il a servi en quelque sorte de transition après les épopées de la Table ronde. En 1632, Du Verdier en fit une espèce de parodie dans sonChevalier hypocondriaque, qui est une imitation à la fois deDon Quichotteet duBerger extravagantde Sorel. Pourtant il ne faudroit pas croire que l'Amadiseût dès lors perdu toute considération; il inspira, durant la Fronde, plus d'un trait chevaleresque. On le lisoit, avec les romans du jour, dans la petite société de Mme de La Fayette, et plusieurs passages des lettres de Mme de Sévigné, comme les Mémoires de Mme de Motteville, témoignent assez qu'il étoit loin d'être entièrement dédaigné. Cervantès lui-même, quoiqu'il semble avoir surtout dirigéDon Quichottecontre cet ouvrage, le fait épargner par le curé et le barbier dans leur auto-da-fé de la bibliothèque du chevalier, comme le meilleur et le modèle des romans du même genre.

Note 146:(retour)Ce respect persistant pour l'Astrée, long-temps après son apparition, même de la part des auteurs comiques et satiriques qui professent peu de goût pour les romans héroïques et pastoraux, est une chose remarquable. Sorel lui-même, dans sonBerger extravagant, qui est pourtant dirigé en particulier contre le livre de d'Urfé, en attaquant tous les autres sans distinction, conserve toujours certains égards pour cet ouvrage, et il prend soin, dans sesRemarques(sur le 1er liv., sur le 2e liv., etc.), d'atténuer les railleries qu'il en a faites dans le cours de son roman, comme s'il étoit effrayé de son audace. Du reste, dans saBibl. franç., il le comble de louanges, et le traite d'ouvrage très exquis. Tristan, dans lePage disgracié, sorte d'autobiographie romanesque, qui se rapproche souvent du roman familier et comique, professe une grande admiration pour l'Astrée(1er vol., p. 232). Furetière est plus sévère quand il en parle dans sonRoman bourgeois, où il va jusqu'à l'accuser de corrompre les moeurs, reproche qui a quelque chose d'analogue à celui que lui fait Guéret dans leParnasse réformé(p. 136). Huet, qui traite l'Astréed'incomparable, et dit que cet ouvrage, «le plus ingénieux et le plus poli qui eût jamais paru en ce genre, a terni la gloire que la Grèce, l'Italie et l'Espagne s'y étoient acquise», reconnoît qu'il est «un peu licencieux».

Note 147:(retour)Académies'entend ici «des maisons, des écuries où la noblesse apprend à monter à cheval, et les autres exercices qui lui conviennent». (Dict. de Fur.) Les gentilshommes y entroient souvent au sortir du collége pour achever leur éducation.

Note 148:(retour)Ils étoient alors maîtres en Italie des villes du royaume de Naples.

Note 149:(retour)Le pape figura comme allié des Vénitiens dans leur guerre contre les Turcs, qui dura sans interruption de 1640 à 1667, et dont le principal théâtre fut Candie.

Me voilà donc malade dans Rome, sans autre connoissance que celle de mon hôte, qui etoit un apothicaire flamand, et de qui je reçus toutes les assistances imaginables durant ma maladie. Il n'etoit pas ignorant de la medecine, et (autant que je suis capable d'en juger) je l'y trouvois plus entendu que le medecin italien qui me venoit voir. Enfin je gueris et repris assez de mes forces pour visiter les lieux remarquables de Rome, où les etrangers trouvent amplement de quoi satisfaire à leur curiosité. Je me plaisois extrêmement à visiter les Vignes. (C'est ainsi que l'on appelle plusieurs jardins plus beaux que le Luxembourg ou les Tuileries. Les cardinaux et autres personnes de condition les font entretenir avec grand soin, plutôt par vanité que par plaisir qu'ils y prennent, n'y allant jamais, au moins fort rarement.) Un jour que je me promenois dans une des plus belles, je vis au detour d'une allée deux femmes assez bien vêtues, que deux jeunes François avoient arrêtées et ne vouloient pas laisser passer outre, que la plus jeune ne levât un voile qui lui couvroit le visage. Un de ces François, qui paroissoit être le maître de l'autre, fut même assez insolent pour lui decouvrir le visage par force, cependant que celle qui n'etoit point voilée etoit retenue par son valet. Je ne consultai point ce que j'avois à faire; je dis d'abord à ces incivils que je ne souffrirois point la violence qu'ils vouloient faire à ces femmes. Ils se trouvèrent assez étonnés et l'un et l'autre, me voyant parler avec assez de resolution pour les embarrasser, quand ils auroient eu leurs epées comme j'avois la mienne. Les deux femmes se rangèrent auprès de moi, et ce jeune François, preferant le deplaisir d'un affront à celui de se faire battre, me dit en se separant: «Monsieur le brave, nous nous verrons autre part où les epées ne seront pas toutes d'un côté.» Je lui repondis que je ne me cacherois pas; son valet le suivit, et je demeurai avec ces deux femmes. Celle qui n'etoit point voilée paroissoit avoir quelque trente-cinq ans. Elle me remercia en françois qui ne tenoit rien de l'italien, et me dit entre autres choses que, si tous ceux de ma nation me ressembloient, les femmes italiennes ne feroient point de difficulté de vivre à la françoise. Après cela, comme pour me recompenser du service que je lui avois rendu, elle ajouta qu'ayant empêché que l'on ne vît sa fille malgré elle, il etoit juste que je la visse de son bon gré. «Levez donc votre voile, Leonore, afin que monsieur sçache que nous ne sommes pas tout à fait indignes de l'honneur qu'il nous a fait de nous proteger.» Elle n'eut pas plutôt achevé de parler que sa fille leva son voile, ou plutôt m'eblouit. Je n'ai jamais rien vu de plus beau. Elle leva deux ou trois fois les yeux sur moi comme à la derobée, et, rencontrant toujours les miens, il lui monta au visage un rouge qui la fit plus belle qu'un ange. Je vis bien que la mère l'aimoit extrêmement, car elle me parut participer au plaisir que je prenois à regarder sa fille. Comme je n'etois pas accoutumé à pareilles rencontres, et que les jeunes gens se defont aisement en compagnie, je ne leur fis que de fort mauvais compliments quand elles s'en allèrent, et je leur donnai peut-être mauvaise opinion de mon esprit. Je me voulus mal de ne leur avoir pas demandé leur demeure et de ne m'être pas offert à les y conduire; mais il n'y avoit plus d'apparence de courir après. Je voulus m'enquerir du concierge s'il les connoissoit. Nous fûmes longtemps sans nous entendre, parce qu'il ne savoit pas mieux le françois que moi l'italien. Enfin, plutôt par signes qu'autrement, il me fit savoir qu'elles lui étoient inconnues, ou bien il ne voulut pas m'avouer qu'il les connoissoit. Je m'en retournai chez mon apothicaire flamand tout autre que je n'en etois sorti, c'est-à-dire fort amoureux et fort en peine de savoir si cette belle Leonore etoit courtisane ou honnête fille, et si elle avoit autant d'esprit que sa mère m'avoit temoigné d'en avoir. Je m'abandonnai à la rêverie, et me flattai de mille belles espérances qui me divertirent un peu de temps, et m'inquietèrent beaucoup après que j'en eus consideré l'impossibilité. Après avoir fait mille desseins inutiles, je m'arrêtai à celui de les chercher exactement, ne pouvant m'imaginer qu'elles pussent être long-temps invisibles, en une ville si peu peuplée que Rome et à un homme si amoureux que moi. Dès le jour même je cherchai partout où je crus les pouvoir trouver, et m'en revins au logis plus las et plus chagrin que je n'en etois parti. Le lendemain je cherchai encore avec plus de soin, et je ne fis que me lasser et m'inquieter davantage. De la façon que j'observois les jalousies et les fenêtres, et de l'impetuosité avec laquelle je courois après toutes les femmes qui avoient quelque rapport avec ma Leonore, on me prit cent fois dans les rues et dans les eglises pour le plus fou de tous les François qui ont le plus contribué dans Rome à decréditer leur nation. Je ne sais comment je pus reprendre mes forces en un temps où j'étois une vraie âme damnée150. Je me gueris pourtant le corps parfaitement, tandis que mon esprit demeura malade, et si partagé entre l'honneur, qui m'appeloit en Candie, et l'amour, qui me retenoit à Rome, que je doutai quelquefois si j'obéirois aux lettres que je recevois souvent de Verville, qui me conjuroit par notre amitié de l'aller trouver, sans se servir du droit qu'il avoit de me commander. Enfin, ne pouvant avoir nouvelles de mes inconnues, quelque diligence que j'y apportasse, je payai mon hôte et preparai mon petit equipage pour partir.

Note 150:(retour)Expression reçue dans le sens demisérable, comme ici, et souvent aussi dans le sens descelérat.

La veille de mon départ, le seigneur Stephano Vanbergue (c'est ainsi que s'appeloit mon hôte) me dit qu'il me vouloit donner à dîner chez une de ses amies, et me faire avouer qu'il ne l'avoit pas mal choisie pour un Flamand, ajoutant qu'il ne m'y avoit pas voulu mener qu'à la veille de mon depart, parcequ'il en etoit un peu jaloux. Je lui promis d'y aller, par complaisance plutôt qu'autrement, et nous y allâmes à l'heure de dîner. Le logis où nous entrâmes n'avoit ni la mine ni les meubles de celui de la maîtresse d'un apothicaire. Nous traversâmes une salle bien meublée, au sortir de laquelle j'entrai le premier dans une chambre fort magnifique, où je fus reçu par Leonore et par sa mère. Vous pouvez vous imaginer combien cette surprise me fut agreable. La mère de cette belle fille se presenta à moi pour être saluée à la françoise, et je vous avoue qu'elle me baisa plutôt que je ne la baisai. J'etois si interdit que je ne voyois goutte et que je n'entendis rien du compliment qu'elle me fit. Enfin l'esprit et la vue me revinrent, et je vis Leonore plus belle et plus charmante que je ne l'avois encore vue; mais je n'eus pas l'assurance de la saluer. Je reconnus ma faute aussitôt que je l'eus faite, et, sans songer à la reparer, la honte fit monter autant de rouge à mon visage que la pudeur avoit fait monter d'incarnat en celui de Leonore. Sa mère me dit que, devant que je partisse, elle avoit voulu me remercier du soin que j'avois eu de chercher sa demeure, et ce qu'elle me dit augmenta encore davantage ma confusion. Elle me traîna dans une ruelle, parée à la françoise151, où sa fille ne nous accompagna point, me trouvant sans doute trop sot pour en valoir la peine. Elle demeura avec le seigneur Stephano, tandis que je faisois auprès de sa mère mon vrai personnage, c'est-à-dire le paysan. Elle eut la bonté de fournir à la conversation toute seule et s'en acquitta avec beaucoup d'esprit, quoiqu'il n'y ait rien de si difficile que d'en faire paroître avec une personne qui n'en a point. Pour moi, je n'en eus jamais moins qu'en cette rencontre, et si elle ne s'ennuya pas alors, elle ne s'est jamais ennuyée avec personne. Elle me dit, après plusieurs choses auxquelles à peine repondis-je oui et non, qu'elle etoit Françoise de naissance et que je sçaurois du seigneur Stephano les raisons qui la retenoient dans Rome. Il fallut aller dîner et me traîner encore dans la salle comme on avoit fait dans la ruelle, car j'etois si troublé que je ne sçavois pas marcher. Je fus toujours le même stupide devant et après le dîner, durant lequel je ne fis rien avec assurance que regarder incessamment Leonore. Je crois qu'elle en fut importunée, et que, pour me punir, elle eut toujours les yeux baissés. Si la mère n'eût toujours parlé, le dîner se fût passé à la chartreuse; mais elle discourut avec le seigneur Stephano des affaires de Rome, au moins je me l'imagine, car je ne donnai pas assez d'attention à ce qu'elle dit pour en pouvoir parler avec certitude. Enfin on sortit de table, pour le soulagement de tout le monde, excepté de moi, qui empirois à vue d'oeil. Quand il fallut s'en aller, elles me dirent cent choses obligeantes, à quoi je ne repondis que ce que l'on met à la fin des lettres. Ce que je fis en sortant de plus que je n'avois fait en arrivant, c'est que je baisai Leonore et que je m'achevai de perdre. Stephano n'eut pas le credit de tirer une parole de moi en tout le temps que nous mîmes à retourner en son logis. Je m'enfermai dans ma chambre, où je me jetai sur mon lit sans quitter mon manteau ni mon epée. Là je fis reflexion sur tout ce qui m'etoit arrivé. Leonore se presenta à mon imagination plus belle qu'elle n'avoit fait à ma vue. Je me ressouvins du peu d'esprit que j'avois temoigné devant la mère et la fille, et, toutes les fois que cela me venoit dans l'esprit, la honte me mettoit le visage tout en feu. Je souhaitai d'être riche; je m'affligeai de ma basse naissance; je me forgeai cent belles aventures avantageuses à ma fortune et à mon amour. Enfin, ne songeant plus qu'à chercher un honnête pretexte de ne m'en aller pas et n'en trouvant aucun qui me contentât, je fus assez desesperé pour souhaiter de retomber malade, à quoi je n'etois dejà que trop disposé. Je lui voulus ecrire; mais tout ce que j'ecrivis ne me satisfit point et je remis dans mes poches le commencement d'une lettre que je n'aurois peut-être osé envoyer quand je l'aurois achevée. Après m'être bien tourmenté, ne pouvant plus rien faire que songer à Leonore, je voulus revoir le jardin où elle m'apparut la première fois, pour m'abandonner tout entier à ma passion, et je fis aussi dessein de repasser encore devant son logis. Ce jardin etoit en un lieu des plus ecartés de la ville, au milieu de plusieurs vieux bâtimens inhabitables. Comme je passois, en rêvant, sous les ruines d'un portique, j'entendis marcher derrière moi, et en même temps je me sentis donner un coup d'epée au dessous des reins. Je me tournai brusquement, mettant l'epée à la main, et, me trouvant en tête le valet du jeune François dont je vous ai tantôt parlé, je pensois bien lui rendre pour le moins le coup qu'il m'avoit donné en trahison; mais, comme je le poussois assez loin sans le pouvoir joindre, parcequ'il lâchoit le pied en parant, son maître sortit d'entre les ruines du portique, et, m'attaquant par derrière, me donna un grand coup sur la tête et un autre dans la cuisse qui me fit tomber. Il n'y avoit pas apparence que j'echappasse de leurs mains, ayant eté surpris de la sorte; mais, comme en une mauvaise action on ne conserve pas toujours beaucoup de jugement, le valet blessa le maître à la main droite; et en même-temps deux pères minimes de la Trinité du Mont152qui passoient auprès de là, et qui virent de loin qu'on m'assassinoit, etant accourus à mon secours, mes assassins se sauvèrent, et me laissèrent blessé de trois coups d'epée. Ces bons religieux etoient François, pour mon grand bonheur, car, en un lieu si ecarté, un Italien qui m'auroit vu en si mauvais etat se seroit eloigné de moi plutôt que de me secourir, de peur qu'etant trouvé en me rendant ce bon office, on ne le soupçonnât d'être lui-même mon assassin. Tandis que l'un de ces deux charitables religieux me confessa, l'autre courut en mon logis avertir mon hôte de ma disgrâce. Il vint aussitôt à moi, et me fit porter demi mort dans mon lit. Avec tant de blessures et tant d'amour, je ne fus pas longtemps sans avoir une fièvre très violente. On desespera de ma vie, et je n'en esperai pas mieux que les autres.

Note 151:(retour)On entendoit par ruelles «des alcôves et des lieux parés, où les dames reçoivent leurs visites, soit dans le lit, soit sur des siéges.» (Dict. de Furetière.) C'étoit proprement le large espace qu'on laissoit de chaque côté du lit pour les visiteurs.

Note 152:(retour)Couvent sis sur le mont Pincio, et dominant lapiazza di Spagna.

Cependant l'amour de Leonore ne me quittoit point; au contraire, il augmentoit toujours à mesure que mes forces diminuèrent. Ne pouvant donc plus supporter un fardeau si pesant sans m'en decharger, ni me resoudre à mourir sans faire savoir à Leonore que je n'aurois voulu vivre que pour elle, je demandai une plume et de l'encre. On crut que je rêvois; mais je le fis avec une si grande instance, et je protestai si bien que l'on me mettroit au desespoir si l'on me refusoit ce que je demandois, que le seigneur Stephano, qui avoit bien reconnu ma passion et qui etoit assez clairvoyant pour se douter à peu près de mon dessein, me fit donner tout ce qu'il me falloit pour ecrire, et, comme s'il eût su mon intention, il demeura seul dans ma chambre. Je relus les papiers que j'avois ecrits un peu auparavant, pour me servir des pensées que j'avois dejà eues sur le même sujet. Enfin voici ce que j'ecrivis à Leonore:

Aussitôt que je vous vis, je ne pus m'empêcher de vous aimer; ma raison ne s'y opposa point: elle me dit aussi bien que mes yeux que vous etiez la plus aimable personne du monde, au lieu de me representer que je n'etois pas digne de vous aimer; mais elle n'eût fait qu'irriter mon mal par des remèdes inutiles, et, après m'avoir fait faire quelque résistance, il auroit toujours fallu céder à la necessité de vous aimer, que vous imposez à tous ceux qui vous voient. Je vous ai donc aimée, belle Leonore, et d'une amour si respectueuse que vous ne m'en devez pas haïr, bien que j'aie la hardiesse de vous la decouvrir. Mais le moyen de mourir pour vous et de ne s'en glorifier pas? et quelle peine pouvez-vous avoir à me pardonner un crime que vous aurez si peu de temps à me reprocher? Il est vrai que vous avoir pour la cause de sa mort est une recompense qui ne se peut meriter que par un grand nombre de services, et vous avez peut-être regret de m'avoir fait ce bien-là sans y penser. Ne me le plaignez point, aimable Leonore, puisque vous ne me le pouvez plus faire perdre et que c'est la seule faveur que j'aie jamais reçue de la Fortune, laquelle ne pourra jamais s'acquitter de ce qu'elle doit à votre merite qu'en vous donnant des adorateurs autant au dessus de moi que toutes les beautés du monde sont au dessous de la vôtre. Je ne suis donc pas assez vain pour esperer que le moindre sentiment de pitié.....

Je ne pus achever ma lettre: tout d'un coup les forces me manquèrent et la plume me tomba de la main, mon corps ne pouvant suivre mon esprit, qui alloit si vîte; sans cela ce long commencement de lettre que je viens de vous reciter n'auroit été que la moindre partie de la mienne, tant la fièvre et l'amour m'avoient echauffé l'imagination. Je demeurai long-temps evanoui sans donner aucun signe de vie; le seigneur Stephano, qui s'en aperçut, ouvrit la porte de la chambre pour envoyer querir un prêtre. Au même temps, Leonore et sa mère me vinrent voir: elles avoient appris que j'avois eté assassiné, et parcequ'elles crurent que cela ne m'etoit arrivé que pour les avoir voulu servir, et ainsi qu'elles etoient la cause innocente de ma mort, elles n'avoient point fait difficulté de me venir voir en l'etat où j'etois. Mon evanouissement dura si long-temps qu'elles s'en allèrent devant que je fusse revenu à moi, fort affligées, à ce que l'on pût juger, et dans la croyance que je n'en reviendrois pas. Elles lurent ce que j'avois ecrit; et la mère, plus curieuse que la fille, lut aussi les papiers que j'avois laissés sur mon lit, entre lesquels il y avoit une lettre de mon père, Garigues. Je fus longtemps entre la mort et la vie; mais enfin la jeunesse fut la plus forte. En quinze jours je fus hors de danger, et au bout de cinq ou six semaines je commençois à marcher par la chambre. Mon hôte me disoit souvent des nouvelles de Leonore; il m'apprit la charitable visite que sa mère et elle m'avoient rendue, dont j'eus une extrême joie; et, si je fus un peu en peine de ce qu'on avoit lu la lettre de mon père, je fus d'ailleurs fort satisfait de ce que la mienne avoit été lue aussi. Je ne pouvois parler d'autre chose que de Leonore toutes les fois que je me trouvois seul avec Stephano. Un jour, me souvenant que la mère de Leonore m'avoit dit qu'il me pourroit apprendre qui elle etoit et ce qui la retenoit dans Rome, je le priai de me faire part de ce qu'il en savoit. Il me dit qu'elle s'appeloit mademoiselle de la Boissière; qu'elle etoit venue à Rome avec la femme de l'ambassadeur de France; qu'un homme de condition, proche parent de l'ambassadeur, etoit devenu amoureux d'elle; qu'elle ne l'avoit pas haï, et que d'un mariage clandestin il en avoit eu cette belle Leonore. Il m'apprit de plus que ce seigneur en avoit eté brouillé avec toute la maison de l'ambassadeur; que cela l'avoit obligé de quitter Rome et d'aller demeurer quelque temps à Venise avec cette mademoiselle de la Boissière, pour laisser passer le temps de l'ambassade; que, l'ayant ramenée dans Rome, il lui avoit meublé une maison et donné tous les ordres necessaires pour la faire vivre en personne de condition tandis qu'il seroit en France, où son père le faisoit revenir et où il n'avoit osé mener sa maîtresse, ou, si vous voulez, sa femme, sçachant bien que son mariage ne seroit approuvé de personne. Je vous avoue que je ne pus m'empêcher de souhaiter quelquefois que ma Leonore ne fût pas fille legitime d'un homme de condition, afin que le defaut de sa naissance eût plus de rapport avec la bassesse de la mienne; mais je me repentois bientôt d'une pensée si criminelle, et lui souhaitois une fortune aussi avantageuse qu'elle la meritoit, quoique cette dernière pensée me causât un desespoir etrange: car, l'aimant plus que ma vie, je prevoyois bien que je ne pourrois jamais être heureux sans la posseder, ni la posseder sans la rendre malheureuse.

Lorsque j'achevois de me guerir, et que d'un si grand mal il ne me restoit que beaucoup de pâleur sur le visage, causée par la grande quantité de sang que j'avois perdu, mes jeunes maîtres revinrent de l'armée des Venitiens, la peste, qui infectoit tout le Levant, ne leur ayant pas permis d'y exercer plus long-temps leur courage. Verville m'aimoit encore, comme il m'a toujours aimé, et Saint-Far ne me temoignoit point encore qu'il me haït comme il a fait depuis. Je leur fis le recit de tout ce qui m'etoit arrivé, à la reserve de l'amour que j'avois pour Leonore. Ils temoignèrent une extrême envie de la connoître, et je la leur augmentai en leur exagerant le merite de la mère et de la fille. Il ne faut jamais louer la personne que l'on aime devant ceux qui peuvent l'aimer aussi, puisque l'amour entre dans l'âme aussi bien par les oreilles que par les yeux. C'est un emportement qui a souvent bien fait du mal à ceux qui s'y sont laissé aller, et vous allez voir si j'en puis parler par experience. Saint-Far me demandoit tous les jours quand je le menerois chez mademoiselle de la Boissière. Un jour qu'il me pressoit plus qu'il n'avoit jamais fait, je lui dis que je ne sçavois pas si elle l'auroit agreable, parcequ'elle vivoit fort retirée. «Je vois bien que vous êtes amoureux de sa fille», me repartit-il; et, ajoutant qu'il iroit bien la voir sans moi, il me rompit si rudement en visière, et je parus si etonné, qu'il ne douta plus de ce que peut-être il ne soupçonnoit pas encore. Il me fit ensuite cent mauvaises railleries, et me mit en un tel desordre que Verville en eut pitié. Il me tira d'auprès de ce brutal et me mena au Cours, où je fus extrêmement triste, quelque peine que prît Verville à me divertir par une bonté extraordinaire à une personne de son âge et d'une condition si eloignée de la mienne. Cependant son brutal de frère travailloit à sa satisfaction, ou plutôt à ma ruine. Il s'en alla chez mademoiselle de la Boissière, où l'on le prit d'abord pour moi, parcequ'il avoit avec lui le valet de mon hôte, qui m'y avoit accompagné plusieurs fois; et je crois que sans cela on ne l'y auroit pas reçu. Mademoiselle de la Boissière fut fort surprise de voir un homme inconnu. Elle dit à Saint-Far que, ne le connoissant point, elle ne savoit à quoi attribuer l'honneur qu'il lui faisoit de la visiter. Saint-Far lui dit sans marchander qu'il etoit le maître d'un jeune garçon qui avoit eté assez heureux pour avoir eté blessé en lui rendant un petit service. Ayant debuté par une nouvelle qui ne plut ni à la mère ni à la fille, comme j'ai sçu depuis, et ces deux spirituelles personnes ne se souciant pas beaucoup de hasarder la reputation de leur esprit avec un homme qui leur avoit d'abord fait voir qu'il n'en avoit guère, le brutal se divertit fort peu avec elles, et elles s'ennuyèrent beaucoup avec lui. Ce qui le pensa faire enrager, c'est qu'il n'eut pas seulement la satisfaction de voir Leonore au visage, quelque instante prière qu'il lui fit de lever le voile qu'elle portoit d'ordinaire, comme font à Rome les filles de condition qui ne sont pas encore mariées. Enfin ce galant homme s'ennuya de les ennuyer; il les delivra de sa fâcheuse visite, et s'en retourna chez le seigneur Stephano, remportant fort peu davantage du mauvais office qu'il m'avoit rendu. Depuis ce temps-là, comme les brutaux sont fort portés à vouloir du mal à ceux à qui ils en ont fait, il eut pour moi des mepris si insupportables et me desobligea si souvent que j'eusse cent fois perdu le respect que je devois à sa condition, si Verville, par des bontés continuelles, ne m'eût aidé à souffrir les brutalités de son frère. Je ne sçavois point encore le mal qu'il m'avoit fait, quoique j'en ressentisse souvent les effets. Je trouvois bien mademoiselle de la Boissière plus froide qu'elle n'etoit au commencement de notre connoissance; mais, etant egalement civile, je ne remarquois point que je lui fusse à charge. Pour Leonore, elle me paroissoit fort rêveuse devant sa mère, et, quand elle n'en etoit pas observée, il me sembloit qu'elle en avoit le visage moins triste et que j'en recevois des regards plus favorables.

Le Destin contoit ainsi son histoire, et les comediennes l'ecoutoient attentivement, sans temoigner qu'elles eussent envie de dormir, lorsque deux heures après minuit sonnèrent. Mademoiselle de la Caverne fit souvenir le Destin qu'il devoit le lendemain tenir compagnie à la Rappinière jusqu'à une maison qu'il avoit à deux ou trois lieues de la ville, où il avoit promis de leur donner le plaisir de la chasse. Le Destin prit donc congé des comediennes et se retira dans sa chambre, où il y a apparence qu'il se coucha. Les comediennes firent la même chose, et ce qui restoit de la nuit se passa fort paisiblement dans l'hôtellerie, le poète, par bonheur, n'ayant point enfanté de nouvelles stances.


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