CHAPITRE XIV.

Enlevement du curé de Domfront.

eux qui auront eu assez de temps à perdre pour l'avoir employé à lire les chapitres precedents doivent sçavoir, s'ils ne l'ont oublié, que le curé de Domfront etoit dans l'un des brancards qui se trouvèrent quatre de compagnie dans un petit village, par une rencontre qui ne s'etoit peut-être jamais faite. Mais, comme tout le monde sait, quatre brancards se peuvent plutôt rencontrer ensemble que quatre montagnes. Ce curé donc, qui s'etoit logé dans la même hôtellerie de nos comediens, fit consulter sa gravelle par les medecins du Mans, qui lui dirent en latin fort elegant qu'il avoit la gravelle (ce que le pauvre homme ne savoit que trop), et, ayant aussi achevé d'autres affaires qui ne sont pas venues à ma connoissance, il partit de l'hôtellerie sur les neuf heures du matin pour retourner à la conduite de ses ouailles. Une jeune nièce qu'il avoit, habillée en demoiselle153, soit qu'elle le fût ou non, se mit au devant du brancard, aux pieds du bonhomme, qui etoit gros et court. Un paysan, nommé Guillaume, conduisoit par la bride le cheval de devant, par l'ordre exprès du curé, de peur que ce cheval ne mît le pied en faute; et le valet du curé, nommé Jullian, avoit soin de faire aller le cheval de derrière, qui etoit si retif que Jullian etoit souvent contraint de le pousser par le cul. Le pot de chambre du curé, qui etoit de cuivre jaune, reluisant comme de l'or parcequ'il avoit été ecuré dans l'hôtellerie, etoit attaché au côté droit du brancard, ce qui le rendoit bien plus recommandable que le gauche, qui n'etoit paré que d'un chapeau dans un étui de carte154, que le curé avoit retiré du messager de Paris pour un gentilhomme de ses amis qui avoit sa maison auprès de Domfront.

Note 153:(retour)C'est-à-dire en femme de condition. «Ah! qu'une femmedemoiselleest une étrange affaire!» dit G. Dandin (act. 1, sc. 1).

Note 154:(retour)De carte, c'est-à-dire de petit carton, ou de plusieurs feuilles de papier collées ensemble. Ordinairement lesétuis de carteétoient pour les manchons et autres objets semblables, et l'on en faisoit de bois pour les chapeaux.

À une lieue et demie de la ville, comme le brancard alloit son petit train dans un chemin creux revêtu de haies plus fortes que des murailles, trois cavaliers, soutenus de deux fantassins, arrêtèrent le venerable brancard. L'un d'eux, qui paroissoit être le chef de ces coureurs de grands chemins, dit d'une voix effroyable: «Par la mort! le premier qui soufflera, je le tue!» et presenta la bouche de son pistolet à deux doigts près des yeux du paysan Guillaume, qui conduisoit le brancard. Un autre en fit autant à Jullian, et un des hommes de pied coucha en joue la nièce du curé, qui cependant dormoit dans son brancard fort paisiblement, et ainsi fut exempté de l'effroyable peur qui saisit son petit train pacifique. Ces vilains hommes firent marcher le brancard plus vite que les mechans chevaux qui le portoient n'en avoient envie. Jamais le silence n'a eté mieux observé dans une action si violente. La nièce du curé etoit plus morte que vive; Guillaume et Jullian pleuroient sans oser ouvrir la bouche, à cause de l'effroyable vision des armes à feu, et le curé dormoit toujours, comme je vous ai dejà dit. Un des cavaliers se detacha du gros au galop et prit le devant. Cependant le brancard gagna un bois, à l'entrée duquel le cheval de devant, qui mouroit peut-être de peur aussi bien que celui qui le menoit, ou par belle malice, ou parceque l'on le faisoit aller plus vite qu'il ne lui etoit permis par sa nature pesante et endormie, ce pauvre cheval donc mit le pied dans une ornière et broncha si rudement que monsieur le curé s'en eveilla, et sa nièce tomba du brancard sur la maigre croupe de la haridelle. Le bonhomme appela Jullian, qui n'osa lui répondre; il appela sa nièce, qui n'avoit garde d'ouvrir la bouche; le paysan eut le coeur aussi dur que les autres, et le curé se mit en colère tout de bon. On a voulu dire qu'il jura Dieu, mais je ne puis croire cela d'un curé du Bas-Maine. La nièce du curé s'etoit relevée de dessus la croupe du cheval, et avoit repris sa place sans oser regarder son oncle, et le cheval, s'etant relevé vigoureusement, marchoit plus fort qu'il n'avoit jamais fait, nonobstant le bruit du curé, qui crioit de sa voix de lutrin: «Arrête, arrête!» Ses cris redoublés excitoient le cheval et le faisoient aller encore plus vite, et cela faisoit crier le curé encore plus fort. Il appeloit tantôt Jullian, tantôt Guillaume, et plus souvent que les autres sa nièce, au nom de laquelle il joignoit souvent l'epithète de double carogne. Elle eût pourtant bien parlé si elle eût voulu, car celui qui lui faisoit garder le silence si exactement etoit allé joindre les gens de cheval, qui avoient pris le devant et qui etoient eloignés du brancard de quarante ou cinquante pas; mais la peur de la carabine la rendoit insensible aux injures de son oncle, qui se mit enfin à hurler et à crier à l'aide et au meurtre, voyant qu'on lui desobeissoit si opiniâtrement. Là-dessus, les deux cavaliers qui avoient pris le devant, et que le fantassin avoit fait revenir sur leurs pas, rejoignirent le brancard et le firent arrêter. L'un d'eux dit effroyablement à Guillaume: «Qui est le fou qui crie là-dedans?--Helas! Monsieur, vous le sçavez mieux que moi», repondit le pauvre Guillaume. Le cavalier lui donna du bout de son pistolet dans les dents, et, le presentant à la nièce, lui commanda de se demasquer et de lui dire qui elle etoit. Le curé, qui voyoit de son brancard tout ce qui se passoit, et qui avoit un procès avec un gentilhomme de ses voisins nommé de Laune155, crut que c'etoit lui qui le vouloit assassiner. Il se mit donc à crier: «Monsieur de Laune, si vous me tuez, je vous cite devant Dieu. Je suis sacré prêtre indigne, et vous serez excommunié comme un loup-garou156.» Cependant sa pauvre nièce se demasquoit, et faisoit voir au cavalier un visage effrayé qui lui etoit inconnu. Cela fit un effet à quoi l'on ne s'attendoit point. Cet homme colère lâcha son pistolet dans le ventre du cheval qui portoit le devant du brancard, et d'un autre pistolet qu'il avoit à l'arçon de sa selle donna droit dans la tête d'un de ses hommes de pied en disant: «Voilà comme il faut traiter ceux qui donnent de faux avis.» Ce fut alors que la frayeur redoubla au curé et à son train: il demanda confession; Jullian et Guillaume se mirent à genoux, et la nièce du curé se rangea auprès de son oncle. Mais ceux qui leur faisoient tant de peur les avoient dejà quittés, et s'etoient eloignés d'eux autant que leurs chevaux avoient pu courir, leur laissant en depôt celui qui avoit eté tué d'un coup de pistolet. Jullian et Guillaume se levèrent en tremblant, et dirent au curé et à sa nièce que les gendarmes s'en etoient allés. Il fallut deteler le cheval de derrière, afin que le brancard ne penchât pas tant sur le devant, et Guillaume fut envoyé en un bourg prochain pour trouver un autre cheval. Le curé ne sçavoit que penser de ce qui lui etoit arrivé; il ne pouvoit deviner pourquoi on l'avoit enlevé, pourquoi on l'avoit quitté sans le voler, et pourquoi ce cavalier avoit tué un des siens mêmes, dont le curé n'etoit pas si scandalisé que de son pauvre cheval tué, qui vraisemblablement n'avoit jamais rien eu à demêler avec cet etrange homme. Il concluoit toujours que c'etoit de Laune qui l'avoit voulu assassiner, et qu'il en auroit la raison. Sa nièce lui soutenoit que ce n'etoit point de Laune, qu'elle connoissoit bien; mais le curé vouloit que ce fût lui, pour lui faire un bon grand procès criminel, se fiant peut-être aux temoins à gages157qu'il esperoit de trouver à Goron158, où il avoit des parens.

Note 155:(retour)De Laune est un nom assez commun dans le pays, et il appartient à une ancienne famille du Maine. On trouve, vers 1670, un chanoine de ce nom au Mans, et il y a encore aujourd'hui la forge de l'Aune sur la rivière d'Orthe, dans les communes de Douillet et de Montreuil.

Note 156:(retour)Un loup-garou étoit proprement un homme ou une femme métamorphosé en loup par sorcellerie. On croyoit encore aux loups-garous au XVIIe siècle. Bodin, Boguet, Delancre, en rapportent des histoires qui se sont passées de leur temps. En 1615, J. de Nynauld publia un traité complet de laLycanthropie. Vers la fin du XVIe siècle, Claude, prieur de Laval,dans le Maine, avoit mis au jour desDialoguessur le même sujet. Les loups-garous passoient surtout pour fort communs dans le Poitou, province assez voisine du Maine.

Note 157:(retour)Les témoins du Maine, pays processif par excellence, n'étoient pas en bonne réputation, et c'est à leur mauvaise renommée que Racine fait allusion dansles Plaideurs:DANDIN.Pourquoi les récuser?L'INTIMÉ.Monsieur, ils sont du Maine.DANDIN.Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine.(Acte 3, sc. 3.)

DANDIN.Pourquoi les récuser?L'INTIMÉ.Monsieur, ils sont du Maine.DANDIN.Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine.(Acte 3, sc. 3.)

DANDIN.Pourquoi les récuser?L'INTIMÉ.Monsieur, ils sont du Maine.DANDIN.Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine.(Acte 3, sc. 3.)

DANDIN.

Pourquoi les récuser?

L'INTIMÉ.

Monsieur, ils sont du Maine.

DANDIN.

Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine.

(Acte 3, sc. 3.)

Note 158:(retour)Bourg à cinq lieues N.-O. de Mayenne.

Comme ils contestoient là-dessus, Jullian, qui vit paroître de loin quelque cavalerie, s'enfuit tant qu'il put. La nièce du curé, qui vit fuir Jullian, crut qu'il en avoit du sujet et s'enfuit aussi, ce qui fit perdre au curé la tramontane, ne sçachant plus ce qu'il devoit penser de tant d'evenemens extraordinaires; enfin, il vit aussi la cavalerie que Jullian avoit vue, et, qui pis est, il vit qu'elle venoit droit à lui. Cette troupe etoit composée de neuf ou dix chevaux, au milieu de laquelle il y avoit un homme lié et garrotté sur un mechant cheval et defait comme ceux qu'on mène pendre. Le curé se mit à prier Dieu et se recommanda de bon coeur à sa toute bonté, sans oublier le cheval qui lui restoit; mais il fut bien etonné et rassuré tout ensemble quand il reconnut la Rappinière et quelques uns de ses archers. La Rappinière lui demanda ce qu'il faisoit là, et si c'etoit lui qui avoit tué l'homme qu'il voyoit roide mort auprès du corps d'un cheval. Le curé lui conta ce qui lui etoit arrivé, et conclut encore que c'etoit de Laune qui l'avoit voulu assassiner: de quoi la Rappinière verbalisa amplement. Un des archers courut au prochain village pour faire enlever le corps mort, et revint avec la nièce du curé et Jullian, qui s'etoient rassurés et qui avoient rencontré Guillaume ramenant un cheval pour le brancard. Le curé s'en retourna à Domfront sans aucune mauvaise rencontre, où, tant qu'il vivra, il contera son enlèvement159. Le cheval mort fut mangé des loups ou des mâtins; le corps de celui qui avoit eté tué fut enterré je ne sais où, et la Rappinière, le Destin, la Rancune et l'Olive, les archers et le prisonnier, s'en retournèrent au Mans. Et voilà le succès de la chasse de la Rappinière et des comediens, qui prirent un homme au lieu de prendre un lièvre.

Note 159:(retour)Le curé de Domfront, pendant le séjour de Scarron au Mans, étoit, nous apprend Michel Gomboust, fils de M. de La Tousche, que notre auteur peut avoir connu. Il est possible que, placé dans une situation équivoque par la possession irrégulière de son bénéfice, Scarron ait eu maille à partir avec lui, comme avec quelques autres ecclésiastiques, et qu'il ait voulu s'en venger à sa manière en le faisant figurer dans une scène burlesque.

Arrivée d'un operateur160dans l'hôtellerie.Suite de l'histoire de Destin et de l'Etoile.

Note 160:(retour)Lesopérateursétoient des médecins empiriques qui couroient la France pour débiter leurs drogues, en se faisant souvent accompagner d'acteurs chargés d'attirer le public autour d'eux. Voy.Rom. com., 3e partie, ch. 4 et 13. Ainsi Tabarin étoit associé de Mondor, fameux opérateur qui vendoit du baume sur la place Dauphine; Bruscambille fut long-temps acteur de Jean Farine, un des plus célèbres opérateurs du temps, et Guillot-Gorju fit aussi le même métier avant d'entrer à l'hôtel de Bourgogne. On peut voir dans laMaison des jeux, l. 1. p. 121 et suiv. (Sercy, 1642), d'intéressants détails sur un merveilleux opérateur du temps.

l vous souviendra, s'il vous plaît, que, dans le precedent chapitre, l'un de ceux qui avoient enlevé le curé de Domfront avoit quitté ses compagnons etoit allé au galop je ne sais où. Comme il pressoit extremement son cheval dans un chemin fort creux et fort etroit, il vit de loin quelques gens de cheval qui venoient à lui. Il voulut retourner sur ses pas pour les eviter et tourna son cheval si court et avec tant de precipitation, qu'il se cabra et se renversa sur son maître. La Rappinière et sa troupe (car c'etoient ceux qu'il avoit vus) trouvèrent fort etrange qu'un homme qui venoit à eux si vite eût voulu s'en retourner de la même façon; cela donna quelque soupçon à la Rappinière, qui de son naturel en etoit fort susceptible, outre que sa charge l'obligeoit à croire plutôt le mal que le bien; son soupçon s'augmenta beaucoup quand, etant auprès de cet homme, qui avoit une jambe sous son cheval, il vit qu'il ne paroissoit pas tant effrayé de sa chute que de ce qu'il en avoit des temoins. Comme il ne hasardoit rien en augmentant sa peur, et qu'il sçavoit faire sa charge mieux que prevôt du royaume, il lui dit en l'approchant: «Vous voilà donc pris, homme de bien; ah! je vous mettrai en lieu d'où vous ne tomberez pas si lourdement.» Ces paroles etourdirent le malheureux bien plus que n'avoit fait sa chute, et la Rappinière et les siens remarquèrent sur son visage de si grandes marques d'une conscience bourrelée que tout autre moins entreprenant que lui n'eût point balancé à l'arrêter. Il commanda donc à ses archers de lui aider à se relever et le fit lier et garotter sur son cheval. La rencontre qu'il fit un peu après du curé de Domfront dans le désordre que vous avez vu, auprès d'un homme mort et d'un cheval tué d'un coup de pistolet, lui assurèrent161qu'il ne s'etoit pas mepris, à quoi contribua beaucoup la frayeur du prisonnier, qui augmenta visiblement à son arrivée. Le Destin le regardoit plus attentivement que les autres, pensant le reconnoître, et ne pouvant se remettre en mémoire où il l'avoit vu; il travailla en vain sa réminiscence durant le chemin, il ne put y retrouver ce qu'il cherchoit. Enfin, ils arrivèrent au Mans, où la Rappinière fit emprisonner le prétendu criminel; et les comédiens, qui devoient commencer le lendemain à représenter, se retirèrent en leur hôtellerie pour donner ordre à leurs affaires. Ils se réconcilièrent avec l'hôte, et le poète, qui etoit liberal comme un poète, voulut payer le souper. Ragotin, qui se trouva dans l'hôtellerie et qui ne s'en pouvoit eloigner depuis qu'il etoit amoureux de l'Etoile, en fut convié par le poète, qui fut assez fou pour y convier aussi tous ceux qui avoient été spectateurs de la bataille qui s'etoit donnée la nuit précédente en chemise entre les comédiens et la famille de l'hôte.

Note 161:(retour)Il faudroit lireassura. Mais je trouve cette faute dans l'édition originale, et je ne crois pas devoir la corriger: c'est une conséquence naturelle de la rapidité avec laquelle travailloit Scarron.

Un peu devant le souper, la bonne compagnie qui etoit déjà dans l'hôtellerie augmenta d'un operateur et de son train, qui etoit composé de sa femme, d'une vieille servante maure, d'un singe162et de deux valets. La Rancune le connoissoit il y avoit long-temps; ils se firent force caresses, et le poète, qui faisoit aisement connoissance, ne quitta point l'operateur et sa femme qu'à force de compliments pompeux, et qui ne disoient pourtant pas grand chose, s'il ne leur eût fait promettre qu'ils lui feroient l'honneur de souper avec lui163. On soupa; il ne s'y passa rien de remarquable; on y but beaucoup et on n'y mangea pas moins. Ragotin y reput ses yeux du visage de l'Etoile, ce qui l'enivra autant que le vin qu'il avala, et il parla fort peu durant le souper, quoique le poète lui donnât une belle matière à contester, blâmant tout net les vers de Theophile, dont Ragotin etoit grand admirateur164. Les comédiennes firent quelque temps conversation avec la femme de l'operateur, qui etoit Espagnole et n'etoit pas desagreable. Elles se retirèrent ensuite dans leur chambre, où le Destin les conduisit pour achever son histoire, que la Caverne et sa fille mouroient d'impatience d'entendre. L'Etoile cependant se mit à etudier son rôle, et le Destin, ayant pris une chaise auprès d'un lit où la Caverne et sa fille s'assirent, reprit son histoire en cette sorte:

Note 162:(retour)Comme aujourd'hui, les charlatans et saltimbanques aimoient à s'entourer d'un attirail bizarre, destiné à capter l'attention du populaire. Le singe, en particulier, étoit recherché pour cet usage. On connoît le fameux singe de Brioché, Fagotin, dont a parlé La Fontaine, et que Cyrano, dit-on, tua d'un coup d'épée. Voy. Éd. Fournier,Variét. hist., P. Jannet, t. 1, p. 277, etc. Il étoit d'usage aussi que les opérateurs eussent avec eux unMarocain, nègre vrai ou faux, plus souvent faux que vrai, qui remplissoit les fonctions de valet et leur servoit à attirer la foule.

Note 163:(retour)On peut voir dans l'Histoire de Barry, de Filandre et d'Alison(1704, in-12), les relations intimes qui existoient alors entre les comédiens et les opérateurs, et la familiarité dans laquelle ils vivoient ensemble, comme gens de métier analogue.

Note 164:(retour)«Dans ma jeunesse, dit Saint-Evremont, on admiroit Théophile, malgré ses irrégularités et ses négligences.... Je l'ai vu décrié depuis par tous les versificateurs» (Quelques observations sur le goût et le discernement des François). Cette remarque est d'accord avec le passage de Scarron; seulement, il est naturel que Ragotin admire beaucoup ce poète, en sa double qualité de provincial arriéré et d'esprit fort.

Vous m'avez vu jusques ici fort amoureux et bien en peine de l'effet que ma lettre auroit fait dans l'esprit de Leonore et de sa mère; vous m'allez voir encore plus amoureux et le plus desesperé de tous les hommes. J'allois voir tous les jours mademoiselle de la Boissière et sa fille, si aveuglé de ma passion que je ne remarquois point la froideur que l'on avoit pour moi, et considerois encore moins que mes trop frequentes visites pouvoient leur être à la fin incommodes. Mademoiselle de la Boissière s'en trouvoit fort importunée depuis que Saint-Far lui avoit appris qui j'etois; mais elle ne pouvoit civilement me defendre sa maison après ce qui m'etoit arrivé pour elle. Pour sa fille, à ce que je puis juger par ce qu'elle a fait depuis, je lui faisois pitié, et elle ne suivoit pas en cela les sentimens de sa mère, qui ne la perdoit jamais de vue, afin que je ne pusse me trouver en particulier avec elle. Mais, pour vous dire le vrai, quand cette belle fille eût voulu me traiter moins froidement que sa mère, elle n'eût osé l'entreprendre devant elle. Ainsi je souffrois comme une âme damnée, et mes frequentes visites ne me servoient qu'à me rendre plus odieux à ceux à qui je voulois plaire. Un jour que mademoiselle de la Boissière reçut des lettres de France qui l'obligeoient à sortir, aussitôt qu'elle les eût lues elle envoya louer un carrosse et chercher le seigneur Stephano pour s'en faire accompagner, n'osant pas aller seule depuis la fâcheuse rencontre où je l'avois servie. J'etois plus prêt et plus propre à lui servir d'ecuyer que celui qu'elle envoyoit chercher; mais elle ne vouloit pas recevoir le moindre service d'une personne dont elle se vouloit defaire. Par bonheur Stephano ne se trouva point, et elle fut contrainte de temoigner devant moi la peine où elle etoit de n'avoir personne pour la mener, afin que je m'y offrisse, ce que je fis avec autant de joie qu'elle avoit de depit d'être reduite de me mener avec elle. Je la menai chez un cardinal qui etoit lors protecteur de France165, et qui lui donna heureusement audience aussitôt qu'elle la lui eut fait demander. Il falloit que son affaire fût d'importance et qu'elle ne fût pas sans difficulté, car elle fut long-temps à lui parler en particulier dans une espèce de grotte, ou plutôt une fontaine couverte, qui etoit au milieu d'un fort beau jardin. Cependant tous ceux qui avoient suivi ce cardinal se promenoient dans les endroits du jardin qui leur plaisoient le plus.

Note 165:(retour)Tous les pays avoient à la cour de Rome des cardinaux protecteurs, c'est-à-dire chargés d'y représenter leurs intérêts spirituels.

Me voilà donc dans une grande allée d'orangers, seul avec la belle Leonore, comme j'avois tant souhaité de fois, et pourtant encore moins hardi que je n'avois jamais eté. Je ne sais si elle s'en aperçut et si ce fut par bonté qu'elle parla la première: «Ma mère, me dit-elle, aura bien du sujet de quereller le seigneur Stephano de nous avoir aujourd'hui manqué et d'être cause que nous vous donnons tant de peine.--Et moi je lui serai bien obligé, lui repondis-je, de m'avoir procuré, sans y penser, la plus grande felicité dont je jouirai jamais.--Je vous ai assez d'obligation, repartit-elle, pour prendre part à tout ce qui vous est avantageux: dites-moi donc, je vous prie, la felicité qu'il vous a procurée, si c'est une chose qu'une fille puisse sçavoir, afin que je m'en rejouisse.--J'aurois peur, lui dis-je, que vous ne la fissiez cesser?--Moi! reprit-elle. Je ne fus jamais envieuse, et, quand je le serois pour tout autre, je ne le serois jamais pour une personne qui a mis sa vie en hasard pour moi.--Vous ne le feriez pas par envie, lui repondis-je.--Et par quel autre motif m'opposerois-je à votre felicité? reprit-elle.--Par mepris, lui dis-je.--Vous me mettez bien en peine, ajouta-t-elle, si vous ne m'apprenez ce que je mepriserois, et de quelle façon le mepris que je ferois de quelque chose vous la rendroit moins agreable?--Il m'est bien aisé de m'expliquer, lui repondis-je, mais je ne sais si vous voudriez bien m'entendre.--Ne me le dites donc point, me dit-elle: car, quand on doute si on voudra bien entendre une chose, c'est signe qu'elle n'est pas intelligible ou qu'elle peut deplaire.» Je vous avoue que je me suis etonné cent fois comment je lui pouvois repondre, songeant bien moins à ce qu'elle me disoit qu'à sa mère, qui pouvoit revenir et me faire perdre l'occasion de lui parler de mon amour. Enfin je m'enhardis, et, sans employer plus de temps en une conversation qui ne me conduisoit pas assez vite où je voulois aller, je lui dis, sans repondre à ses dernières paroles, qu'il y avoit long-temps que je cherchois l'occasion de lui parler pour lui confirmer ce que j'avois pris la hardiesse de lui ecrire, et que je ne me serois jamais hasardé à cela si je n'avois sçu qu'elle avoit lu ma lettre. Je lui redis ensuite une grande partie de ce que je lui avois ecrit, et ajoutai qu'etant prêt de partir pour la guerre que le pape faisoit à quelques princes d'Italie166, et etant resolu d'y mourir, puisque je n'etois pas digne de vivre pour elle, je la priois de m'apprendre les sentimens qu'elle auroit eus pour moi si ma fortune eût eu plus de rapport avec la hardiesse que j'avois eue de l'aimer. Elle m'avoua en rougissant que ma mort ne lui seroit pas indifferente. «Et si vous êtes homme à faire quelque chose pour vos amis, ajouta-t-elle, conservez-nous en un qui nous a eté si utile; ou du moins, si vous êtes si pressé de mourir par une raison plus forte que celle que vous me venez de dire, differez votre mort jusques à tant que nous soyons revenus en France, où je dois bientôt retourner avec ma mère.» Je la pressai de me dire plus clairement les sentimens qu'elle avoit pour moi. Mais sa mère se trouva lors si près de nous qu'elle n'eût pu me repondre quand elle l'eût voulu. Mademoiselle de la Boissière me fit une mine assez froide, à cause peut-être que j'avois eu le temps d'entretenir Leonore en particulier, et cette belle fille même me parut en être un peu en peine. Cela fut cause que je n'osai être que fort peu de temps chez elles. Je les quittai le plus content du monde, et tirant des consequences fort avantageuses à mon amour de la reponse de Leonore.

Note 166:(retour)Cette guerre n'étoit en réalité qu'une lutte entre les Farnèse, représentés par Odoardo Farnèse, prince de Parme, et les Barberini, représentés par Urbain VIII. Lorsque le pape eut essayé d'attaquer Parme et Plaisance (1641), les princes italiens rassemblèrent une armée dans le Modenois pour arrêter ses envahissements. Après des péripéties diverses, la paix se fit par la médiation de la France.

Le lendemain, je ne manquai pas de les aller voir, suivant ma coutume. On me dit qu'elles etoient sorties, et on me dit la même chose trois jours de suite que j'y retournai sans me rebuter. Enfin le seigneur Stephano me conseilla de n'y aller plus, parceque mademoiselle de la Boissière ne permettroit pas que je visse sa fille, ajoutant qu'il me croyoit trop raisonnable pour m'aller faire donner un refus. Il m'apprit la cause de ma disgrace: la mère de Leonore l'avoit trouvée qui m'ecrivoit une lettre, et, après l'avoit fort maltraitée, elle avoit donné ordre à ses gens de me dire qu'elles n'y etoient pas, toutes les fois que je les viendrois voir. Ce fut alors que j'appris le mauvais office que m'avoit rendu Saint-Far, et que depuis ce temps-là mes visites avoient fort importuné la mère. Pour la fille, Stephano m'assura de sa part que mon merite lui eût fait oublier ma fortune si sa mère eût été aussi peu interessée qu'elle.

Je ne vous dirai point le desespoir où me mirent ces fâcheuses nouvelles; je m'affligeai autant que si on m'eût refusé Leonore injustement, quoique je n'eusse jamais esperé de la posseder; je m'emportai contre Saint-Far, et je songeai même a me battre contre lui; mais enfin, me remettant devant les yeux ce que je devois à son père et à son frère, je n'eus recours qu'à mes larmes. Je pleurai comme un enfant, et je m'ennuyai partout où je ne fus pas seul. Il fallut partir sans voir Leonore. Nous fîmes une campagne dans l'armée du pape, où je fis tout ce que je pus pour me faire tuer. La fortune me fut contraire en cela comme elle avoit toujours eté en autres choses. Je ne pus trouver la mort que je cherchois, et j'acquis quelque reputation que je ne cherchois point, et qui m'auroit satisfait en un autre temps; mais, pour lors, rien ne me pouvoit satisfaire que le souvenir de Leonore. Verville et Saint-Far furent obligés de retourner en France, où le baron d'Arques les reçut en père idolâtre de ses enfans. Ma mère me reçut fort froidement; pour mon père, il se tenoit à Paris chez le comte de Glaris, qui l'avoit choisi pour être le gouverneur de son fils. Le baron d'Arques, qui avoit sçu ce que j'avois fait dans la guerre d'Italie, où même j'avois sauvé la vie à Verville, voulut que je fusse à lui en qualité de gentilhomme. Il me permit d'aller voir mon père à Paris, qui me reçut encore plus mal que n'avoit fait sa femme. Un autre homme de sa condition, qui eût eu un fils aussi bien fait que moi, l'eût presenté au comte Ecossois; mais mon père me tira hors de son logis avec empressement, comme s'il eût eu peur que je l'eusse deshonoré. Il me reprocha cent fois, durant le chemin que nous fîmes ensemble, que j'etois trop brave, que j'avois la mine d'être glorieux et que j'aurois mieux fait d'apprendre un metier que d'être un traîneur d'epée. Vous pouvez penser que ces discours-là n'etoient guère agreables à un jeune homme qui avoit eté bien elevé, qui s'etoit mis en quelque reputation à la guerre, et enfin qui avoit osé aimer une fort belle fille, et même lui decouvrir sa passion. Je vous avoue que les sentimens de respect et d'amitié que l'on doit avoir pour un père n'empêchèrent point que je ne le regardasse comme un très fâcheux vieillard. Il me promena dans deux ou trois rues, me caressant de la sorte que je vous viens de dire, et puis me quitta tout d'un coup, me defendant expressement de le revenir voir. Je n'eus pas grand'peine à me resoudre de lui obéir. Je le quittai et m'en allai voir M. de Saint-Sauveur, qui me reçut en père. Il fut fort indigné de la brutalité du mien, et me promit de ne me point abandonner. Le baron d'Arques eut des affaires qui l'obligèrent d'aller demeurer à Paris. Il se logea à l'extremité du faubourg Saint-Germain, en une fort belle maison que l'on avoit bâtie depuis peu avec beaucoup d'autres qui ont rendu ce faubourg-là aussi beau que la ville167.

Note 167:(retour)Ce fut surtout dans la première moitié du XVIIe siècle, sous Louis XIII et Louis XIV, que l'emplacement duPré-aux-Clercsse recouvrit peu à peu de constructions monumentales, et que le faubourg Saint-Germain se trouva construit comme par enchantement. «On a commencé, dit Sauval, à y bâtir en 1630; et quoique, depuis, tant Louis XIII que Louis XIV aient souvent fait défense de passer certaines limites, on ne laisse pas néanmoins d'avancer toujours... Tous les jours on y entreprend de grands logis et beaux.» (Antiq., l. 8.) Corneille lui-même va nous servir de témoin:Paris voit tous les jours de ces métamorphoses;Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses:Toute une ville entière, avec pompe bâtie,Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,Et nous fait présumer, à ses superbes toits,Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.(Menteur, II, 5.)Voir aussi le début del'Esprit folletde d'Ouville (1642). Ce ne fut que vers 1620 qu'on commença à bâtir le quai Malaquais, sur une partie du terrain occupé jadis par le palais, ou plutôt par les jardins de la reine Marguerite, première femme de Henri IV. Jusque là, en sortant de la porte de Nesle, située à peu près où est maintenant l'Institut, on entroit en pleine campagne, dans le Pré-aux-Clercs. Cet emplacement, où se voyoient à peine quelques rues, composées de maisons éparses que séparoient des prés et des jardins, fut peu à peu sillonné par les rues Jacob, des Saints-Pères, du Bac, de l'Université, de Verneuil, etc.

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses;Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses:Toute une ville entière, avec pompe bâtie,Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,Et nous fait présumer, à ses superbes toits,Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.(Menteur, II, 5.)

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses;Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses:Toute une ville entière, avec pompe bâtie,Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,Et nous fait présumer, à ses superbes toits,Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.(Menteur, II, 5.)

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses;

Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses:

Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,

Et nous fait présumer, à ses superbes toits,

Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.

(Menteur, II, 5.)

Voir aussi le début del'Esprit folletde d'Ouville (1642). Ce ne fut que vers 1620 qu'on commença à bâtir le quai Malaquais, sur une partie du terrain occupé jadis par le palais, ou plutôt par les jardins de la reine Marguerite, première femme de Henri IV. Jusque là, en sortant de la porte de Nesle, située à peu près où est maintenant l'Institut, on entroit en pleine campagne, dans le Pré-aux-Clercs. Cet emplacement, où se voyoient à peine quelques rues, composées de maisons éparses que séparoient des prés et des jardins, fut peu à peu sillonné par les rues Jacob, des Saints-Pères, du Bac, de l'Université, de Verneuil, etc.

Saint-Far et Verville faisoient leur cour, alloient au Cours168ou en visite, et faisoient tout ce que font les jeunes gens de leur condition en cette grande ville, qui fait passer pour campagnards les habitans des autres villes du royaume. Pour moi, quand je ne les accompagnois point, je m'allois exercer dans toutes les salles des tireurs d'armes, ou bien j'allois à la comedie, ce qui est cause, peut-être, de ce que je suis passable comedien.

Note 168:(retour)Le motCourssignifioit alors un «lieu qui sert de rendez-vous au beau monde pour la promenade» (Dictionn. de Furetière). Quand on l'employoit sans autre désignation, pour Paris, il indiquoit le plus célèbre de tous: le Cours-la-Reine, ouvert sous la régence de Marie de Médicis, en 1628, date desLettres patentes, au lieu où il est encore aujourd'hui, et qui fut bien vite adopté par la mode. V. Le Maire,Paris ancien et moderne, t. 3, p. 386. Le Cours hors la porte Saint-Antoine partageoit avec le Cours-la-Reine les préférences du beau monde. «Les vrais galands seront curieux de dresser un almanach où ils verront..... quand commence le Cours hors la porte Saint-Antoine, et quand c'est que celuy de la Reyne-Mère a la vogue.» (Lois de la galant.)

Un jour Verville me tira en particulier, et me decouvrit qu'il etoit devenu fort amoureux d'une demoiselle qui demeuroit dans la même rue. Il m'apprit qu'elle avoit un frère nommé Saldagne, qui etoit aussi jaloux d'elle et d'une autre soeur qu'elle avoit que s'il eût eté leur mari, et il me dit de plus qu'il avoit fait assez de progrès auprès d'elle pour l'avoir persuadée de lui donner, la nuit suivante, entrée dans son jardin, qui repondoit par une porte de derrière à la campagne, comme celui du baron d'Arques. Après m'avoir fait cette confidence, il me pria de l'y accompagner, et de faire tout ce que je pourrois pour me mettre aux bonnes grâces de la fille qu'elle devoit avoir avec elle. Je ne pouvois refuser à l'amitié que m'avoit toujours temoignée Verville de faire tout ce qu'il vouloit. Nous sortîmes par la porte de derrière de notre jardin sur les dix heures du soir, et fûmes reçus dans celui où l'on nous attendoit par la maîtresse et la suivante. La pauvre mademoiselle de Saldagne trembloit comme la feuille et n'osoit parler; Verville n'etoit guère plus assuré; la suivante ne disoit mot, et moi, qui n'etois là que pour accompagner Verville, je ne parlois point et n'en avois pas envie. Enfin, Verville s'evertua et mena sa maîtresse dans une allée couverte, après avoir bien recommandé à la suivante et à moi de faire bon guet; ce que nous fîmes avec tant d'attention, que nous nous promenâmes assez longtemps sans nous dire la moindre parole l'un à l'autre. Au bout d'une allée, nous nous rencontrâmes avec les jeunes amans. Verville me demanda assez haut si j'avois bien entretenu madame Madelon. Je lui repondis que je ne croyois pas qu'elle eût sujet de s'en plaindre. «Non assurément, dit aussitôt la soubrette, car il ne m'a encore rien dit.» Verville s'en mit à rire et assura cette Madelon que je valois bien la peine que l'on fît conversation avec moi, quoique je fusse fort melancolique. Mademoiselle de Saldagne prit la parole, et dit que sa femme de chambre n'etoit pas aussi une fille à mepriser. Et là dessus, ces amans bienheureux nous quittèrent, nous recommandant de bien prendre garde que l'on ne les surprît point. Je me preparai alors à m'ennuyer beaucoup avec une servante qui m'alloit demander sans doute combien je gagnois de gages, quelles servantes je connoissois dans le quartier, si je savois des chansons nouvelles, et si j'avois bien des profits avec mon maître. Je m'attendois après cela d'apprendre tous les secrets de la maison de Saldagne, et tous les defauts tant de lui que de ses soeurs, car peu de suivans se rencontrent ensemble sans se dire tout ce qu'ils sçavent de leur maître, et sans trouver à redire au peu de soin qu'ils ont de faire leur fortune et celle de leurs gens; mais je fus bien etonné de me voir en conversation avec une servante qui me dit d'abord: «Je te conjure, esprit muet, de me confesser si tu es valet, et, si tu es valet, par quelle vertu admirable tu t'es empêché jusqu'à cette heure de me dire du mal de ton maître.» Ces paroles si extraordinaires en la bouche d'une femme de chambre me surprirent; je lui demandai de quelle autorité elle se mêloit de m'exorciser. «Je vois bien, me dit-elle, que tu es un esprit opiniâtre, et qu'il faut que je redouble mes conjurations. Dis-moi donc, esprit rebelle, par la puissance que Dieu m'a donnée sur les valets suffisans et glorieux, dis-moi qui tu es.--Je suis un pauvre garçon, lui repondis-je, qui voudrois bien être endormi dans mon lit.--Je vois bien, repartit-elle, que j'aurai bien de la peine à te connoître; au moins ai-je dejà decouvert que tu n'es guères galant: car, ajouta-t-elle, ne me devois-tu pas parler le premier, me dire cent douceurs, me vouloir prendre la main, te faire donner deux ou trois soufflets, autant de coups de pied, te faire bien egratigner, enfin t'en retourner chez toi comme un homme à bonne fortune169?--Il y a des filles dans Paris, interrompis-je, dont je serois ravi de porter les marques; mais il y en a aussi que je ne voudrois pas seulement envisager, de peur d'avoir de mauvais songes.--Tu veux dire, reprit-elle, que je suis peut-être laide. Hé! monsieur le difficile, ne sais-tu pas bien que la nuit tous les chats sont gris?--Je ne veux rien faire la nuit, lui repondis-je, dont je me puisse repentir le jour.--Et si je suis belle! me dit-elle.--Je ne vous aurois pas porté assez de respect, lui dis-je; outre qu'avec l'esprit que vous me faites paroître, vous meriteriez d'être servie et galantisée par les formes.--Et servirois-tu bien une fille de merite par les formes? me demanda-t-elle.--Mieux qu'homme du monde, lui dis-je, pourvu que je l'aimasse.--Que t'importe? ajouta-t-elle, pourvu que tu en fusses aimé.--Il faut que l'un et l'autre se rencontre dans une galanterie où je m'embarquerois, lui repartis-je.--Vraiment, dit-elle, si je dois juger du maître par le valet, ma maîtresse a bien choisi en monsieur de Verville, et la servante pour qui tu te radoucirois auroit grand sujet de faire l'importante.--Ce n'est pas assez de m'ouïr parler, lui dis-je, il faut aussi me voir.--Je crois, repartit-elle, qu'il ne faut ni l'un ni l'autre.»

Note 169:(retour)Scarron a tracé lui-même, plus d'une fois, des scènes de ce genre dans ses comédies, où il va du moins jusqu'aux injures, s'il ne va pas jusqu'aux coups. Voyez, par exemple,l'Héritier ridicule(II, 3, et V, 5).

Notre conversation ne put durer davantage, car M. de Saldagne heurtoit à grands coups à la porte de la rue, que l'on ne se hâtoit point d'ouvrir, par l'ordre de sa soeur, qui vouloit avoir le temps de gagner sa chambre. La demoiselle et la femme de chambre se retirèrent si troublées et avec tant de precipitation, qu'elles ne nous dirent pas adieu en nous mettant hors du jardin. Verville voulut que je l'accompagnasse en sa chambre aussitôt que nous fûmes arrivés au logis. Jamais je ne vis un homme plus amoureux et plus satisfait; il m'exagera l'esprit de sa maîtresse et me dit qu'il n'auroit point l'esprit content que je ne l'eusse vue. Enfin il me tint toute la nuit à me redire cent fois les mêmes choses, et je ne pus m'aller coucher qu'alors que le point du jour commença de paroître. Pour moi, j'etois fort etonné d'avoir trouvé une servante de si bonne conversation, et je vous avoue que j'eus quelque envie de sçavoir si elle etoit belle, quoique le souvenir de ma Leonore me donnât une extrême indifference pour toutes les belles filles que je voyois tous les jours dans Paris. Nous dormîmes, Verville et moi, jusqu'à midi. Il ecrivit, aussitôt qu'il fut eveillé, à mademoiselle de Saldagne, et envoya sa lettre par son valet, qui en avoit dejà porté d'autres, et qui avoit correspondance avec sa femme de chambre. Ce valet etoit Bas-Breton, d'une figure fort desagreable et d'un esprit qui l'etoit encore plus. Il me vint en l'esprit, quand je le vis partir, que, si la fille que j'avois entretenue le voyoit vilain comme il etoit et parloit un moment à lui, qu'assurement elle ne le soupçonneroit point d'être celui qui avoit accompagné Verville. Ce gros sot s'acquitta assez bien de sa commission, pour un sot. Il trouva mademoiselle de Saldagne avec sa soeur aînée, qui s'appeloit mademoiselle de Lery, à qui elle avoit fait confidence de l'amour que Verville avoit pour elle. Comme il attendoit sa reponse, M. de Saldagne fut ouï chanter sur le degré; il venoit à la chambre de ses soeurs, qui cachèrent à la hâte notre Breton dans une garde-robe. Le frère ne fut pas long-temps avec ses soeurs, et le Breton fut tiré de sa cachette. Mademoiselle de Saldagne s'enferma dans un petit cabinet pour faire reponse à Verville, et mademoiselle de Lery fit conversation avec le Breton, qui sans doute ne la divertit guère. Sa soeur, qui avoit achevé sa lettre, la delivra de notre lourdaut, le renvoyant à son maître avec un billet par lequel elle lui promettoit de l'attendre à la même heure, dans le même jardin. Aussitôt que la nuit fut venue, vous pouvez penser que Verville se tint prêt pour aller à l'assignation qu'on lui avoit donnée. Nous fûmes introduits dans le jardin, et je me vis en tête la même personne que j'avois entretenue et que j'avois trouvée si spirituelle. Elle me la parut encore plus qu'elle n'avoit fait, et je vous avoue que le son de sa voix, et la façon dont elle disoit les choses, me firent souhaiter qu'elle fût belle. Cependant elle ne pouvoit croire que je fusse le Bas-Breton qu'elle avoit vu, ni comprendre pourquoi j'avois plus d'esprit la nuit que le jour: car, le Breton nous ayant conté que l'arrivée de Saldagne dans la chambre de ses soeurs lui avoit fait grand' peur, je m'en fis honneur devant cette spirituelle servante, en lui protestant que je n'avois pas tant eu de peur pour moi que pour mademoiselle de Saldagne. Cela lui ôta tout le doute qu'elle pouvoit avoir que je ne fusse pas le valet de Verville, et je remarquai que, depuis cela, elle commença à me tenir de vrais discours de servante. Elle m'apprit que ce monsieur de Saldagne etoit un terrible homme, et que, s'etant trouvé fort jeune sans père ni mère, avec beaucoup de bien et peu de parens, il exerçoit une grande tyrannie sur ses soeurs pour les obliger à se faire religieuses, les traitant non pas seulement en père injuste, mais en mari jaloux et insupportable. Je lui allois parler à mon tour du baron d'Arques et de ses enfans, quand la porte du jardin, que nous n'avions point fermée, s'ouvrit, et nous vîmes entrer M. de Saldagne, suivi de deux laquais, dont l'un lui portoit un flambeau. Il revenoit d'un logis qui etoit au bout de la rue, dans la même ligne du sien et du nôtre, où l'on jouoit tous les jours, et où Saint-Far alloit souvent se divertir. Ils y avoient joué ce jour-là l'un et l'autre, et Saldagne, ayant perdu son argent de bonne heure, etoit rentré dans son logis par la porte de derrière, contre sa coutume, et, l'ayant trouvée ouverte, nous avoit surpris, comme je vous viens de dire. Nous etions alors tous quatre dans une allée couverte, ce qui nous donna moyen de nous derober à la vue de Saldagne et de ses gens. La demoiselle demeura dans le jardin sous pretexte de prendre le frais, et, pour rendre la chose plus vraisemblable, elle se mit à chanter, sans en avoir grande envie, comme vous pouvez penser. Cependant Verville, ayant escaladé la muraille par une treille, s'etoit jeté de l'autre côté; mais un troisième laquais de Saldagne, qui n'etoit pas encore entré, le vit sauter, et ne manqua pas de venir dire à son maître qu'il venoit de voir sauter un homme de la muraille du jardin dans la rue. En même temps on m'ouït tomber dans le jardin fort rudement, la même treille par laquelle s'etoit sauvé Verville s'etant malheureusement rompue sous moi. Le bruit de ma chute, joint au rapport du laquais, emut tous ceux qui etoient dans le jardin. Saldagne courut au bruit qu'il avoit entendu, suivi de ses trois laquais, et, voyant un homme l'epée à la main (car aussitôt que je fus relevé je m'etois mis en etat de me defendre), il m'attaqua à la tête des siens. Je lui fis bientôt voir que je n'etois pas aisé à battre. Le laquais qui portoit le flambeau s'avança plus que les autres; cela me donna moyen de voir Saldagne au visage, que je reconnus pour le même François qui m'avoit autrefois voulu assassiner dans Rome pour l'avoir empêché de faire une violence à Leonore, comme je vous ai tantôt dit. Il me reconnut aussi, et, ne doutant point que je ne fusse venu là pour lui rendre la pareille, il me cria que je ne lui echapperois pas cette fois-là. Il redoubla ses efforts, et alors je me trouvai fort pressé, outre que je m'etois quasi rompu une jambe en tombant. Je gagnai en lâchant le pied un cabinet dans lequel j'avois vu entrer la maîtresse de Verville fort eplorée. Elle ne sortit point de ce cabinet, quoique je m'y retirasse, soit qu'elle n'en eût pas le temps ou que la peur la rendît immobile. Pour moi, je me sentis augmenter le courage quand je vis que je ne pouvois être attaqué que par la porte du cabinet, qui etoit assez etroite. Je blessai Saldagne en une main et le plus opiniâtre de ses laquais en un bras, ce qui me fit donner un peu de relâche. Je n'esperois pas pourtant en echapper, m'attendant qu'à la fin on me tueroit à coups de pistolets, quand je leur aurois bien donné de la peine à coups d'épée. Mais Verville vint à mon secours. Il ne s'etoit point voulu retirer dans son logis sans moi, et, ayant ouï la rumeur et le bruit des epées, il etoit venu me tirer du peril où il m'avoit mis, ou le partager avec moi. Saldagne, avec qui il avoit dejà fait connoissance, crut qu'il le venoit secourir comme son ami et son voisin; il s'en tint fort obligé, et lui dit, en l'abordant: «Vous voyez, Monsieur, comme je suis assassiné dans mon logis!» Verville, qui connut sa pensée, lui repondit sans hesiter qu'il etoit son serviteur contre tout autre, mais qu'il n'etoit là qu'en l'intention de me servir contre qui que ce fût. Saldagne, enragé de s'être trompé, lui dit en jurant qu'il viendroit bien à bout lui seul de deux traîtres, et, en même temps, chargea Verville de furie, qui le reçut vigoureusement. Je sortis de mon cabinet pour aller joindre mon ami, et, surprenant le laquais qui portoit le flambeau, je ne le voulus pas tuer; je me contentai de lui donner un estramaçon sur la tête qui l'effraya si fort qu'il s'enfuit hors du jardin, bien avant dans la campagne, criant: «Aux voleurs!» Les autres laquais s'enfuirent aussi. Pour ce qui est de Saldagne, au même temps que la lumière du flambeau nous manqua, je le vis tomber dans une palissade, soit que Verville l'eût blessé ou par un autre accident. Nous ne jugeâmes pas à propos de le relever, mais bien de nous retirer bien vite. La soeur de Saldagne que j'avois vue dans le cabinet, et qui savoit bien que son frère etoit homme à lui faire de grandes violences, en sortit alors et vint nous prier, parlant bas et fondant toute en larmes, de l'emmener avec nous. Verville fut ravi d'avoir sa maîtresse en sa puissance. Nous trouvâmes la porte de notre jardin entr'ouverte comme nous l'avions laissée, et nous ne la fermâmes point, pour n'avoir pas la peine de l'ouvrir si nous étions obligés de sortir.

Il y avoit dans notre jardin une salle basse, peinte et fort enjolivée, où l'on mangeoit en eté et qui étoit detachée du reste de la maison. Mes jeunes maîtres et moi y faisions quelquefois des armes, et, comme c'etoit le lieu le plus agreable de la maison, le baron d'Arques, ses enfans et moi, en avions chacun une clef, afin que les valets n'y entrassent point et que les livres et les meubles qui y etoient fussent en sûreté. Ce fut là où nous mîmes notre demoiselle, qui ne pouvoit se consoler. Je lui dis que nous allions songer à sa sûreté et à la nôtre, et que nous reviendrions à elle dans un moment. Verville fut un gros quart d'heure à reveiller son valet breton, qui avoit fait la debauche. Aussitôt qu'il nous eut allumé de la chandelle, nous songeâmes quelque temps à ce que nous ferions de la soeur de Saldagne; enfin nous resolûmes de la mettre dans ma chambre, qui etoit au haut du logis et qui n'etoit frequentée que de mon valet et de moi. Nous retournâmes à la salle du jardin avec de la lumière. Verville fit un grand cri en y entrant, ce qui me surprit fort. Je n'eus pas le temps de lui demander ce qu'il avoit, car j'ouïs parler à la porte de la salle, que quelqu'un ouvrit à l'instant que j'eteignois ma chandelle. Verville demanda: «Qui va là?» Son frère Saint-Far nous repondit: «C'est moi. Que diable faites-vous ici sans chandelle à l'heure qu'il est?--Je m'entretenois avec Garigues, parceque je ne puis dormir, lui repondit Verville.--Et moi, dit Saint-Far, je ne puis dormir aussi, et viens occuper la salle à mon tour; je vous prie de m'y laisser tout seul.» Nous ne nous fîmes pas prier deux fois. Je fis sortir notre demoiselle le plus adroitement que je pus, m'etant mis entre elle et Saint-Far, qui entroit en même-temps. Je la menai dans ma chambre, sans qu'elle cessât de se desesperer, et revins trouver Verville dans la sienne, où son valet ralluma de la chandelle. Verville me dit, avec un visage affligé, qu'il falloit necessairement qu'il retournât chez Saldagne. «Et qu'en voulez-vous faire? lui dis-je; l'achever?--Ha, mon pauvre Garigues! s'écria-t-il, je suis le plus malheureux homme du monde si je ne tire mademoiselle de Saldagne d'entre les mains de son frère.--Et y est-elle encore, puis qu'elle est dans ma chambre? lui repondis-je.--Plût à Dieu que cela fût, me dit-il en soupirant.--Je crois que vous rêvez, lui repartis-je.--Je ne rêve point, reprit-il; nous avons pris la soeur aînée de mademoiselle de Saldagne pour elle.--Quoi! lui dis-je aussitôt, n'etiez-vous pas ensemble dans le jardin?--Il n'y a rien de plus assuré, me dit-il.--Pourquoi voulez-vous donc vous aller faire assommer chez son frère? lui repondis-je, puisque la soeur que vous demandez est dans ma chambre.--Ha! Garigues, s'ecria-t-il encore, je sais bien ce que j'ai vu.--Et moi aussi, lui dis-je, et, pour vous montrer que je ne me trompe point, venez voir mademoiselle de Saldagne.» Il me dit que j'etois fou, et me suivit le plus affligé homme du monde. Mais mon etonnement ne fut pas moindre que son affliction quand je vis dans ma chambre une demoiselle que je n'avois jamais vue, et qui n'etoit point celle que j'avois amenée. Verville en fut aussi etonné que moi, mais, en recompense, le plus satisfait homme du monde, car il se trouvoit avec mademoiselle de Saldagne. Il m'avoua que c'etoit lui qui s'étoit trompé; mais je ne pouvois lui repondre, ne pouvant comprendre par quel enchantement une demoiselle que j'avois toujours accompagnée s'etoit transformée en une autre, à venir de la salle du jardin à ma chambre. Je regardois attentivement la maîtresse de Verville, qui n'etoit point assûrement celle que nous avions tirée de chez Saldagne, et qui même ne lui ressembloit pas. Verville me voyant si eperdu: «Qu'as-tu donc? me dit-il. Je te confesse encore une fois que je me suis trompé.--Je le suis plus que vous si mademoiselle de Saldagne est entrée céans avec nous, lui repondis-je.--Et avec qui donc? reprit-il.--Je ne sçais, lui dis-je, ni qui le peut sçavoir, que mademoiselle même.--Je ne sçais pas aussi avec qui je suis venue, si ce n'est avec monsieur, nous dit alors mademoiselle de Saldagne, parlant de moi: car, continua-t-elle, ce n'est pas monsieur de Verville qui m'a tirée de chez mon frère; c'est un homme qui est entré chez nous un moment après que vous en êtes sorti. Je ne sais pas si les plaintes de mon frère en furent cause, ou si nos laquais, qui entrèrent en même-temps que lui, l'avoient averti de ce qui s'etoit passé. Il fit porter mon frère dans sa chambre, et, ma femme de chambre m'etant venue apprendre ce que je vous viens de dire, et qu'elle avoit remarqué que cet homme etoit de la connoissance de mon frère et de nos voisins, je l'allai attendre dans le jardin, où je le conjurai de me mener chez lui jusqu'au lendemain, que je me ferois mener chez une dame de mes amies, pour laisser passer la furie de mon frère, que je lui avouai avoir tous les sujets du monde de redouter. Cet homme m'offrit assez civilement de me conduire partout où je voudrois, et me promit de me proteger contre mon frère, même au peril de sa vie. C'est sous sa conduite que je suis venue en ce logis, où Verville, que j'ai bien connu à la voix, a parlé à ce même homme; en suite de quoi on m'a mise dans la chambre où vous me voyez.»

Ce que nous dit Mademoiselle de Saldagne ne m'eclaircit pas entièrement; mais au moins aida-t-elle beaucoup à me faire deviner à peu près de quelle façon la chose etoit arrivée. Pour Verville, il avoit eté si attentif à considerer sa maîtresse, qu'il ne l'avoit eté que fort peu à tout ce qu'elle nous dit. Il se mit à lui dire cent douceurs, sans se mettre beaucoup en peine de sçavoir par quelle voie elle etoit venue dans ma chambre. Je pris de la lumière, et, les laissant ensemble, je retournai dans la salle du jardin, pour parler à Saint-Far, quand bien il me devroit dire quelque chose de desobligeant, selon sa coutume. Mais je fus bien etonné de trouver, au lieu de lui, la même demoiselle que je savois très certainement avoir amenée de chez Saldagne. Ce qui augmenta mon etonnement, ce fut de la voir tout en desordre, comme une personne à qui on a fait une violence: sa coiffure etoit toute defaite, et le mouchoir qui lui couvroit la gorge etoit sanglant en quelques endroits, aussi bien que son visage.

«Verville, me dit-elle aussitôt qu'elle me vit paroître, ne m'approche point, si ce n'est pour me tuer; tu feras bien mieux que d'entreprendre une seconde violence. Si j'ai eu assez de force pour me defendre de la première, Dieu m'en donnera encore assez pour t'arracher les yeux, si je ne puis t'ôter la vie. C'est donc là, ajouta-t-elle en pleurant, cet amour violent que tu disois avoir pour ma soeur? Oh! que la complaisance que j'ai eue pour ses folies me coûte bon, et, quand on ne fait pas ce qu'on doit, qu'il est bien juste de souffrir les maux que l'on craint le plus! Mais que delibères-tu? me dit-elle encore, me voyant tout etonné. As-tu quelque remords de ta mauvaise action? Si cela est, je l'oublierai de bon coeur: tu es jeune, et j'ai eté trop imprudente de me fier en la discretion d'un homme de ton âge. Remets-moi donc chez mon frère, je t'en conjure; tout violent qu'il est, je le crains moins que toi, qui n'es qu'un brutal, ou plutôt un ennemi mortel de notre maison; qui n'as pu être satisfait d'une fille seduite et d'un gentilhomme assassiné, si tu n'y ajoutois un plus grand crime.»

En achevant ces paroles, qu'elle prononça avec beaucoup de vehemence, elle se mit à pleurer avec tant de violence que je n'ai jamais vu une affliction pareille. Je vous avoue que ce fut là où j'achevai de perdre le peu d'esprit que j'avois conservé en une si grande confusion; et si elle n'eût cessé de parler d'elle-même, je n'eusse jamais osé l'interrompre, de la façon que j'etois etonné et de l'autorité avec laquelle elle m'avoit fait tous ces reproches. «Mademoiselle, lui repondis-je, non seulement je ne suis point Verville, mais aussi j'ose vous assurer qu'il n'est point capable d'une mauvaise action comme celle dont vous vous plaignez.--Quoi! reprit-elle, tu n'es point Verville? Je ne t'ai point vu aux mains avec mon frère? Un gentilhomme n'est point venu à ton secours, et tu ne m'as point conduite ceans à ma prière, où tu m'as voulu faire une violence indigne de toi et de moi?» Elle ne put me rien dire davantage, tant la douleur la suffoquoit. Pour moi, je ne fus jamais en plus grande peine, ne pouvant comprendre comme elle connoissoit Verville et ne le connoissoit point. Je lui dis que la violence qu'on lui avoit faite m'etoit inconnue, et, puisqu'elle etoit soeur de M. de Saldagne, que je la menerois, si elle vouloit, où etoit sa soeur. Comme j'achevois de parler, je vis entrer dans la salle Verville et mademoiselle de Saldagne, qui vouloit absolument qu'on la ramenât chez son frère. Je ne sais pas d'où lui etoit venue une si dangereuse fantaisie. Les deux soeurs s'embrassèrent aussitôt qu'elles se virent, et se remirent à pleurer à l'envi l'une de l'autre. Verville les pria instamment de retourner dans ma chambre, leur représentant la difficulté qu'il y auroit de faire ouvrir chez Monsieur de Saldagne, la maison etant alarmée comme elle etoit, outre le péril qu'il y avoit pour elles entre les mains d'un brutal; que dans son logis elles ne pouvoient être decouvertes; que le jour alloit bientôt paroître, et que, selon les nouvelles que l'on auroit de Saldagne, on aviseroit à ce que l'on auroit à faire. Verville n'eut pas grand'peine à les faire condescendre à ce qu'il voulut, ces pauvres demoiselles se trouvant toutes rassurées de se voir ensemble. Nous montâmes en ma chambre, où, après avoir bien examiné les etranges succès qui nous mettoient en peine, nous crûmes, avec autant de certitude que si nous l'eussions vu, que la violence que l'on avoit faite à mademoiselle de Lery venoit infailliblement de Saint-Far, ne sachant que trop, Verville et moi, qu'il etoit encore capable de quelque chose de pire. Nous ne nous trompions point en nos conjectures: Saint-Far avoit joué dans la même maison où Saldagne avoit perdu son argent, et, passant devant son jardin un moment après le desordre que nous y avions fait, il s'etoit rencontré avec les laquais de Saldagne, qui lui avoient fait le recit de ce qui etoit arrivé à leur maître, qu'ils assuroient avoir eté assassiné par sept ou huit voleurs, pour excuser la lâcheté qu'ils avoient faite en l'abandonnant. Saint-Far se crut obligé de lui aller offrir son service comme à son voisin, et ne le quitta point qu'il ne l'eût fait porter dans sa chambre, au sortir de laquelle mademoiselle de Saldagne l'avoit prié de la mettre à couvert des violences de son frère, et etoit venue avec lui, comme avoit fait sa soeur avec nous. Il avoit donc voulu la mettre dans la salle du jardin, où nous etions, comme je vous ai dit; et parcequ'il n'avoit pas moins de peur que nous vissions sa demoiselle que nous en avions qu'il ne vît la nôtre, et que par hasard les deux soeurs se trouvèrent l'une auprès de l'autre quand il entra et quand nous sortîmes, je trouvai sous ma main la sienne, au même temps qu'il se trompa de la même façon avec la nôtre, et ainsi les demoiselles furent troquées, ce qui fut d'autant plus faisable que j'avois eteint la lumière et qu'elles etoient vêtues l'une comme l'autre, et si eperdues, aussi bien que nous, qu'elles ne savoient ce qu'elles faisoient. Aussitôt que nous l'eûmes laissé dans la salle, se voyant seul avec une fort belle fille, et ayant bien plus d'instinct que de raison, ou, pour parler de lui comme il merite, etant la brutalité même, il avoit voulu profiter de l'occasion, sans considerer ce qui en pourroit arriver, et qu'il faisoit un outrage irreparable à une fille de condition qui s'etoit mise entre ses bras comme dans un asile. Sa brutalité fut punie comme elle meritoit: mademoiselle de Lery se defendit en lionne, le mordit, l'egratigna et le mit tout en sang. À tout cela il ne fit autre chose que s'aller coucher, et s'endormir aussi tranquillement que s'il n'eût pas fait l'action du monde la plus deraisonnable.

Vous êtes peut-être en peine de savoir comment mademoiselle de Lery se trouvoit dans le jardin quand son frère nous y surprit; elle qui n'y etoit point venue comme avoit fait sa soeur. C'est ce qui m'embarrassoit aussi bien que vous; mais j'appris de l'une et de l'autre que mademoiselle de Lery avoit accompagné sa soeur dans le jardin pour ne se fier pas à la discretion d'une servante, et c'etoit elle que j'avois entretenue sous le nom de Madelon. Je ne m'etonnai donc plus si j'avois trouvé tant d'esprit en une femme de chambre, et mademoiselle de Lery m'avoua qu'après avoir fait conversation avec moi dans le jardin et m'avoir trouvé plus spirituel que ne l'est d'ordinaire un valet, celui de Verville, qui lui avoit fait voir qu'il n'avoit guère d'esprit, et qu'elle prenoit encore le lendemain pour moi, l'avoit extrêmement etonnée. Depuis ce temps-là, nous eûmes l'un pour l'autre quelque chose de plus que de l'estime, et j'ose dire qu'elle etoit pour le moins aussi aise que moi de ce que nous nous pouvions aimer avec plus d'egalité et de proportion que si l'un de nous deux eût eté valet ou servante.

Le jour parut que nous etions encore ensemble. Nous laissâmes nos demoiselles dans ma chambre, où elles s'endormirent si elles voulurent, et nous allâmes songer, Verville et moi, à ce que nous avions à faire. Pour moi, qui n'etois pas amoureux comme Verville, je mourois d'envie de dormir; mais il n'y avoit pas apparence d'abandonner mon ami dans un si grand accablement d'affaires. J'avois un laquais aussi avisé que le valet de chambre de Verville etoit maladroit; je l'instruisis autant que je pus, et l'envoyai decouvrir ce qui se passoit chez Saldagne. Il s'acquitta de sa commission avec esprit, et nous rapporta que les gens de Saldagne disoient que des voleurs l'avoient fort blessé, et que l'on ne parloit non plus de ses soeurs que si jamais il n'en eût eu, soit qu'il ne se souciât point d'elles, ou qu'il eût défendu à ses gens d'en parler, pour etouffer le bruit d'une chose qui lui etoit si desavantageuse. «Je vois bien qu'il y aura ici du duel, me dit alors Verville.--Et peut-être de l'assassinat», lui repondis-je; et là-dessus je lui appris que Saldagne etoit le même qui m'avoit voulu assassiner dans Rome; que nous nous etions reconnus l'un l'autre, et j'ajoutai que, s'il croyoit que ce fût moi qui eût attenté sur sa vie, comme il y avoit grande apparence, qu'assurement il ne soupçonnoit rien encore de l'intelligence que ses soeurs avoient avec nous. J'allai rendre compte à ces pauvres filles de ce que nous avions appris, et cependant Verville alla trouver Saint-Far pour decouvrir ses sentiments et si nous avions bien deviné. Il trouva qu'il avoit le visage fort egratigné; mais, quelque question que Verville lui pût faire, il n'en put tirer autre chose, sinon que, revenant de jouer, il avoit trouvé la porte du jardin de Saldagne ouverte, sa maison en rumeur et lui fort blessé entre les bras de ses gens, qui le portoient dans sa chambre. «Voilà un grand accident, lui dit Verville, et ses soeurs en seront bien affligées: ce sont de fort belles filles; je veux leur aller rendre visite.--Que m'importe?» lui répondit ce brutal, qui se mit ensuite à siffler, sans plus rien repondre à son frère pour tout ce qu'il lui put dire. Verville le quitta et revint dans ma chambre, où j'employois toute mon eloquence pour consoler nos belles affligées. Elles se desesperoient et n'attendoient que des violences extrêmes de l'etrange humeur de leur frère, qui etoit sans doute l'homme du monde le plus esclave de ses passions. Mon laquais leur alla querir à manger dans le prochain cabaret170, ce qu'il continua de faire quinze jours durant que nous les tînmes cachées dans ma chambre, où par bonheur elles ne furent point decouvertes, parcequ'elle etoit au haut du logis et eloignée des autres. Elles n'eussent point eu de repugnance à se mettre dans quelque maison religieuse; mais, à cause de l'aventure fâcheuse qui leur etoit arrivée, elles avoient grand sujet de craindre de ne sortir pas d'un couvent quand elles voudroient, après s'y être renfermées d'elles-mêmes.

Note 170:(retour)On donnoit à manger aussi bien qu'à boire dans les cabarets, tandis qu'on ne donnoit qu'à boire dans les tavernes, débits de plus bas étage.

Cependant, les blessures de Saldagne se guerissoient, et Saint-Far, que nous observions, l'alloit visiter tous les jours. Verville ne bougeoit de ma chambre, à quoi on ne prenoit pas garde dans le logis, ayant accoutumé d'y passer souvent les jours entiers à lire ou à s'entretenir avec moi. Son amour augmentoit tous les jours pour mademoiselle de Saldagne, et elle l'aimoit autant qu'elle en etoit aimée. Je ne deplaisois pas à sa soeur aînée, et elle ne m'etoit pas indifferente. Ce n'est pas que la passion que j'avois pour Leonore fût diminuée; mais je n'esperois plus rien de ce côté-là, et, quand je l'aurois pu posseder, j'aurais fait conscience de la rendre malheureuse.

Un jour Verville reçut un billet de Saldagne, qui le vouloit voir l'epée à la main, et qui l'attendoit avec un de ses amis dans la plaine de Grenelle171. Par le même billet Verville etoit prié de ne se servir point d'un autre que de moi, ce qui me donna quelque soupçon que peut-être il nous vouloit prendre tous deux d'un coup de filet. Ce soupçon etoit assez bien fondé, ayant dejà experimenté ce qu'il savoit faire; mais Verville ne s'y voulut pas arrêter, ayant resolu de lui donner toutes sortes de satisfactions, et d'offrir même d'epouser sa soeur. Il envoya querir un carrosse de louage, quoiqu'il y en eût trois dans le logis. Nous allâmes où Saldagne nous attendoit, et où Verville fut bien etonné de trouver son frère qui servoit son ennemi. Nous n'oubliâmes ni soumissions ni prières pour faire passer les choses par accommodement; il fallut absolument se battre avec les deux moins raisonnables hommes du monde. Je voulus protester à Saint-Far que j'etois au desespoir de tirer l'epée contre lui, et je ne repondis qu'avec des soumissions et des paroles respectueuses à toutes les choses outrageantes dont il exerça ma patience. Enfin, il me dit brutalement que je lui avois toujours deplu, et que, pour regagner ses bonnes grâces, il falloit que je reçusse de lui deux ou trois coups d'epée. En disant cela, il vint à moi de furie. Je ne fis que parer quelque temps, resolu d'essayer d'en venir aux prises au peril de quelques blessures. Dieu favorisa ma bonne intention, il tomba à mes pieds. Je le laissai relever, et cela l'anima encore davantage contre moi. Enfin, m'ayant blessé legèrement à une epaule, il me cria, comme auroit fait un laquais, que j'en tenois, avec un emportement si insolent que ma patience se lassa. Je le pressai, et, l'ayant mis en desordre, je passai si heureusement sur lui que je pus lui saisir la garde de son epée. «Cet homme que vous haïssez tant, lui dis-je alors, vous donnera neanmoins la vie.» Il fit cent efforts hors de saison sans jamais vouloir parler, comme un brutal qu'il etoit, quoique je lui representasse que nous devions aller separer son frère et Saldagne, qui se rouloient l'un sur l'autre; mais je vis bien qu'il falloit agir autrement avec lui. Je ne l'epargnai plus, et je pensai lui rompre la main d'un grand effort que je fis en lui arrachant son epée, que je jetai assez loin de lui. Je courus aussitôt au secours de Verville, qui etoit aux prises avec son homme. En les approchant, je vis de loin des gens de cheval qui venoient à nous. Saldagne fut desarmé, et en même temps je me sentis donner un coup d'epée par derrière. C'etoit le genereux Saint-Far qui se servoit si lâchement de l'epée que je lui avois laissée. Je ne fus plus maître de mon ressentiment: je lui en portai un qui lui fit une grande blessure. Le baron d'Arques, qui survint à l'heure même et qui vit que je blessois son fils, m'en voulut d'autant plus de mal qu'il m'avoit toujours voulu beaucoup de bien. Il poussa son cheval sur moi et me donna un coup d'epée sur la tête. Ceux qui etoient venus avec lui fondirent sur moi à son exemple. Je me demêlai assez heureusement de tant d'ennemis; mais il eût fallu ceder au nombre si Verville, le plus genereux ami du monde, ne se fût mis entre eux et moi au peril de sa vie. Il donna un grand estramaçon sur les oreilles de son valet, qui me pressoit plus que les autres, pour se faire de fête. Je presentai mon epée par la garde au baron d'Arques: cela ne le flechit point. Il m'appela coquin, ingrat, et me dit toutes les injures qui lui vinrent à la bouche, jusqu'à me menacer de me faire pendre. Je repondis avec beaucoup de fierté que, tout coquin et tout ingrat que j'etois, j'avois donné la vie à son fils, et que je ne l'avois blessé qu'après en avoir eté frappé en trahison. Verville soutint à son père que je n'avois pas tort; mais il dit toujours qu'il ne me vouloit jamais voir. Saldagne monta avec le baron d'Arques dans le carrosse où l'on avoit mis Saint-Far; et Verville, qui ne me voulut point quitter, me reçut dans l'autre auprès de lui. Il me fit descendre dans l'hôtel d'un de nos princes, où il avoit des amis, et se retira chez son père. M. de Saint-Sauveur m'envoya la nuit même un carrosse, et me reçut en son logis secretement, où il eut soin de moi comme si j'eusse eté son fils. Verville me vint voir le lendemain, et me conta que son père avoit eté averti de notre combat par les soeurs de Saldagne, qu'il avoit trouvées dans ma chambre. Il me dit ensuite avec grande joie que l'affaire s'accommoderoit par un double mariage, aussitôt que son frère seroit gueri, qui n'etoit pas blessé en un lieu dangereux; qu'il ne tiendroit qu'à moi que je ne fusse bien avec Saldagne, et, pour son père, qu'il n'etoit plus en colère et etoit bien fâché de m'avoir maltraité. Il souhaita ensuite que je fusse bientôt gueri pour avoir part à tant de rejouissance; mais je lui repondis que je ne pouvois plus demeurer dans un pays où l'on pouvoit me reprocher ma basse naissance, comme avoit fait son père172, et que je quitterois bientôt le royaume pour me faire tuer à la guerre, ou pour m'elever à une fortune proportionnée aux sentiments d'honneur que son exemple m'avoit donnés. Je veux croire que ma resolution l'affligea; mais un homme amoureux n'est pas long-temps occupé par une autre passion que l'amour.

Note 171:(retour)C'étoit un des rendez-vous favoris des bretteurs, avec la porte Saint-Honoré, le boulevard de la porte Saint-Antoine, le pré du Marché-aux-Chevaux, et la place Royale, qu'il ne faut pas oublier, car il étoit presque devenu de mode parmi les gentilshommes de la choisir pour y vider leurs querelles d'honneur. On se battoit parfois en pleine rue et dans les passages les plus fréquentés. Nous pourrions citer, par exemple, le duel, si ce mot est juste, de Chalais et du comte de Pontgibault dans la rue Croix-des-Petits-Champs, ou, selon Tallemant, sur le Pont-Neuf; celui de Darquy et de Baronville sur ce même pont, etc.

Note 172:(retour)En l'appelant coquin, car ce mot se trouve souvent employé à cette époque pour désigner injurieusement lespetites gens, les hommes de naissance vile, faisant partie, comme on disoit, de lacanaille. N'est-ce point en ce sens que Cyrano de Bergerac a dit: «L'ingratitude est un vice decoquindont la noblesse est incapable (Lett. cont. les frond.)», et qu'ailleurs il fait dire au Sommeil: «J'élève aussi, quand il me plaît, uncoquinsur le trône.» (Énigme.) Le P. Garasse, dans saDoctrine curieuse, s'attache à faire voir que tous les libertins et hérésiarques sontcoquins et bélitres d'extraction. Scarron lui-même a dit ailleurs:Je suis pauvre par le courrouxQu'a contre moi dame Fortune...Tant il est vrai que le DestinEn me faisant fit uncoquin.(Étrennes à Mlle Descars.)Ce mot a pu venir decoquus, pour désigner les gueux, en tant que hantant les cuisines. Voyez, d'ailleurs, la ressemblance dequeuxet degueux.

Je suis pauvre par le courrouxQu'a contre moi dame Fortune...Tant il est vrai que le DestinEn me faisant fit uncoquin.(Étrennes à Mlle Descars.)

Je suis pauvre par le courrouxQu'a contre moi dame Fortune...Tant il est vrai que le DestinEn me faisant fit uncoquin.(Étrennes à Mlle Descars.)

Je suis pauvre par le courroux

Qu'a contre moi dame Fortune...

Tant il est vrai que le Destin

En me faisant fit uncoquin.

(Étrennes à Mlle Descars.)

Ce mot a pu venir decoquus, pour désigner les gueux, en tant que hantant les cuisines. Voyez, d'ailleurs, la ressemblance dequeuxet degueux.

Le Destin continuoit ainsi son histoire, quand on ouït tirer dans la rue un coup d'arquebuse, et tout aussitôt jouer des orgues. Cet instrument, qui peut-être n'avoit point encore eté ouï à la porte d'une hôtellerie, fit courir aux fenêtres tous ceux que le coup d'arquebuse avoit eveillés. On continuoit toujours de jouer des orgues, et ceux qui s'y connoissoient remarquèrent même que l'organiste jouoit un chant d'eglise. Personne ne pouvoit rien comprendre en cette devote serenade, qui pourtant n'etoit pas encore bien reconnue pour telle; mais on n'en douta plus quand on ouït deux mechantes voix dont l'une chantoit le dessus et l'autre râloit une basse. Ces deux voix de lutrin se joignirent aux orgues, et firent un concert à faire hurler tous les chiens du pays; ils chantèrent:


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