Disgrace de Ragotin.
es deux comediens qui retournèrent au Mans avec Ragotin furent detournés du droit chemin par le petit homme, qui les voulut traiter dans une petite maison de campagne, qui etoit proportionnée à sa petitesse. Quoiqu'un fidèle et exact historien soit obligé à particulariser les accidens importans de son histoire, et les lieux où ils se sont passés, je ne vous dirai pas au juste en quel endroit de notre hemisphère etoit la maisonnette où Ragotin mena ses confrères futurs, que j'appelle ainsi parcequ'il n'etoit pas encore reçu dans l'ordre vagabond des comediens de campagne. Je vous dirai donc seulement que la maison etoit au deçà du Gange, et n'etoit pas loin de Silléle-Guillaume298. Quand il y arriva, il la trouva occupée par une compagnie de bohemiens, qui, au grand deplaisir de son fermier, s'y etoient arretés sous pretexte que la femme du capitaine avoit eté pressée d'accoucher, ou plutôt par la facilité que ces voleurs espererent de trouver à manger impunement des volailles d'une metairie ecartée du grand chemin. D'abord Ragotin se fâcha en petit homme fort colère, menaça les bohemiens du prevôt du Mans, dont il se dit allié, à cause qu'il avoit epousé une Portail299, et là dessus il fit un long discours pour apprendre aux auditeurs de quelle façon les Portails etoient parens des Ragotins, sans que son long discours apportât aucun temperament à sa colère immoderée, et l'empechât de jurer scandaleusement. Il les menaça aussi du lieutenant de prevôt la Rappinière, au nom duquel tout genou flechissoit; mais le capitaine boheme le fit enrager à force de lui parler civilement, et fut assez effronté pour le louer de sa bonne mine, qui sentoit son homme de qualité, et qui ne le faisoit pas peu repentir d'être entré par ignorance dans son château (c'est ainsi que le scelerat appeloit sa maisonnette, qui n'etoit fermée que de haies). Il ajouta encore que la dame en mal d'enfant seroit bientôt delivrée du sien, et que la petite troupe delogeroit après avoir payé à son fermier ce qu'il leur avoit fourni pour eux et pour leurs bêtes: Ragotin se mouroit de depit de ne pouvoir trouver à quereller avec un homme qui lui rioit au nez et lui faisoit mille reverences; mais ce flegme du bohemien alloit enfin echauffer la bile de Ragotin, quand la Rancune et le frère du capitaine se reconnurent pour avoir eté autrefois grands camarades, et cette reconnoissance fit grand bien à Ragotin, qui s'alloit sans doute engager en une mauvaise affaire, pour l'avoir prise d'un ton trop haut. La Rancune le pria donc de s'apaiser, ce qu'il avoit grande envie de faire, et ce qu'il eût fait de lui-même si son orgueil naturel eût pu y consentir.
Note 298:(retour)Petite ville à 7 lieues N.-O. du Mans. Scarron introduit volontiers la scène aux alentours de cette ville; c'est peut-être à cause de ses rapports fréquents avec la famille des Lavardin: Sillé étoit fort près des paroisses dont les Lavardin étoient seigneurs. M. Anjubault croit aussi que deux petites métairies dépendantes du bénéfice de Scarron s'y trouvoient situées.
Note 299:(retour)Daniel Neveu, prévôt provincial du Maine, dont le fils, Daniel II, occupa également cette charge, épousa, en 1626, Marie Portail. V. Lepaige, art. Neuvillette. C'est là probablement le prévôt dont parle Scarron et dont La Rappinière étoit lieutenant. Ce nom de Portail est celui d'une famille célèbre dans la magistrature, et originaire du Mans. M. Anjubault nous apprend qu'en 1595 Antoine Portail étoit procureur du roi au Mans, et qu'on retrouve encore ce nom dans la même ville en 1670; plusieurs membres de la même famille et du même nom ont rempli les charges d'avocat général, de premier président et de président à mortier du Parlement de Paris.
Dans ce même temps la dame bohemienne accoucha d'un garçon. La joie en fut grande dans la petite troupe, et le capitaine pria à souper les comediens et Ragotin, qui avoit dejà fait tuer des poulets pour en faire une fricassée. On se mit à table. Les bohemiens avoient des perdrix et des lievres qu'ils avoient pris à la chasse, et deux poulets d'Inde et autant de cochons de lait qu'ils avoient volés. Ils avoient aussi un jambon et des langues de boeuf, et on y entama un pâté de lièvre dont la croûte même fut mangée par quatre ou cinq bohemillons qui servirent à table. Ajoutez à cela la fricassée de six poulets de Ragotin, et vous avouerez que l'on n'y fit pas mauvaise chair. Les convives, outre les comediens, etoient au nombre de neuf, tous bons danseurs et encore meilleurs larrons. On commença des santés par celle du Roi et de messieurs les Princes, et on but en general celle de tous les bons seigneurs qui recevoient dans leurs villages les petites troupes. Le capitaine pria les comediens de boire à la memoire de defunt Charles Dodo, oncle de la dame accouchée, et qui fut pendu pendant le siege de La Rochelle par la trahison du capitaine la Grave. On fit de grandes imprecations contre ce capitaine faux frère et contre tous les prevôts, et on fit une grande dissipation du vin de Ragotin, dont la vertu fut telle que la debauche fut sans noise, et que chacun des conviés, sans même en excepter le misanthrope la Rancune, fit des protestations d'amitié à son voisin, le baisa de tendresse et lui mouilla le visage de larmes. Ragotin fit tout à fait bien les honneurs de sa maison, et but comme une eponge. Après avoir bu toute la nuit, ils devoient vraisemblablement se coucher quand le soleil se leva; mais ce même vin qui les avoit rendus si tranquilles buveurs leur inspira à tous en même temps un esprit de separation, si j'ose ainsi dire. La caravane fit ses paquets, non sans y comprendre quelques guenilles du fermier de Ragotin, et le joli seigneur monta sur son mulet, et, aussi serieux qu'il avoit eté emporté pendant le repas, prit le chemin du Mans, sans se mettre en peine si la Rancune et l'Olive le suivoient, et n'ayant de l'attention qu'à sucer une pipe à tabac qui etoit vide il y avoit plus d'une heure. Il n'eut pas fait demi-lieue, toujours suçant sa pipe vide qui ne lui rendoit aucune fumée, que celles du vin lui etourdirent tout à coup la tête. Il tomba de son mulet, qui retourna avec beaucoup de prudence à la metairie d'où il etoit parti, et pour Ragotin, après quelques soulevemens de son estomac trop chargé, qui fit ensuite parfaitement son devoir, il s'endormit au milieu du chemin. Il n'y avoit pas long-temps qu'il dormoit, ronflant comme une pedale d'orgue, quand un homme nu, comme on peint notre premier père, mais effroyablement barbu, sale et crasseux, s'approcha de lui et se mit à le deshabiller. Cet homme sauvage fit de grands efforts pour ôter à Ragotin les bottes neuves que dans une hôtellerie la Rancune s'etoit appropriées par la supposition des siennes, de la manière que je vous l'ai conté en quelque endroit de cette veritable histoire, et tous ces efforts, qui eussent eveillé Ragotin s'il n'eût pas eté mort ivre (comme on dit), et qui l'eussent fait crier comme un homme que l'on tire à quatre chevaux, ne firent autre effet que de le traîner à ecorche-cul la longueur de sept ou huit pas. Un couteau en tomba de la poche du beau dormeur; ce vilain homme s'en saisit, et comme s'il eût voulu ecorcher Ragotin, il lui fendit sur la peau sa chemise, ses bottes, et tout ce qu'il eut de la peine à lui ôter de dessus le corps, et, ayant fait un paquet de toutes les hardes de l'ivrogne depouillé, l'emporta, fuyant comme un loup avec sa proie.
Nous laisserons courir avec son butin cet homme, qui etoit le même fou qui avoit autrefois fait si grand peur au Destin quand il commença la quête de mademoiselle Angelique, et ne quitterons point Ragotin, qui ne veille pas et qui a grand besoin d'être reveillé. Son corps nu, exposé au soleil, fut bientôt couvert et piqué de mouches et de moucherons de differentes espèces, dont pourtant il ne fut point eveillé; mais il le fut quelque temps après par une troupe de paysans qui conduisoient une charrette. Le corps nu de Ragotin ne leur donna pas plutôt dans la vue qu'ils s'ecrièrent: Le voilà! et s'approchant de lui, faisant le moins de bruit qu'ils purent, comme s'ils eussent eu peur de l'eveiller, ils s'assurèrent de ses pieds et de ses mains, qu'ils lièrent avec de grosses cordes, et, l'ayant ainsi garrotté, le portèrent dans leur charrette, qu'ils firent aussitôt partir avec autant de hâte qu'en a un galant qui enlève une maîtresse contre son gré et celui de ses parens. Ragotin etoit si ivre que toutes les violences qu'on lui fit ne le purent eveiller, non plus que les rudes cahots de la charrette, que ces paysans faisoient aller fort vite et avec tant de precipitation qu'elle versa en un mauvais pas plein d'eau et de boue, et Ragotin par consequent versa aussi. La fraîcheur du lieu où il tomba, dont le fond avoit quelques pierres ou quelque chose d'aussi dur, et le rude branle de sa chute, l'eveillèrent, et l'etat surprenant où il se trouva l'etonna furieusement. Il se voyoit lié pieds et mains et tombé dans la boue, il se sentoit la tête toute etourdie de son ivresse et de sa chute, et ne savoit que juger de trois ou quatre, paysans qui le relevoient, et d'autant d'autres qui relevoient une charrette. Il etoit si effrayé de son aventure, que même il ne parla pas en un si beau sujet de parler, lui qui etoit grand parleur de son naturel, et un moment après il n'eût pu parler à personne quand il l'eût voulu: car les paysans, ayant tenu ensemble un conseil secret, delièrent le pauvre petit homme des pieds seulement, et, au lieu de lui en dire la raison ou de lui en faire quelque civilité, observant entre eux un grand silence, tournèrent la charrette du côté qu'elle etoit venue, et s'en retournèrent avec autant de precipitation qu'ils en avoient eu à venir là.
Le lecteur discret est possible en peine de sçavoir ce que les paysans vouloient à Ragotin, et pourquoi ils ne lui firent rien. L'affaire est assurément difficile à deviner, et ne se peut sçavoir à moins que d'être revelée. Et pour moi, quelque peine que j'y aie prise, et après y avoir employé tous mes amis, je ne l'ai sçu depuis peu de temps que par hasard, et lorsque je l'esperois le moins, de la façon que je vous le vais dire. Un prêtre du bas Maine, un peu fou melancolique, qu'un procès avoit fait venir à Paris, en attendant que son procès fût en etat d'être jugé voulut faire imprimer quelques pensées creuses qu'il avoit eues sur l'Apocalypse. Il etoit si fecond en chimères et si amoureux des dernières productions de son esprit, qu'il en haïssoit les vieilles, et ainsi pensa faire enrager un imprimeur, à qui il faisoit vingt fois refaire une même feuille. Il fut obligé par là d'en changer souvent, et enfin il s'etoit adressé à celui qui a imprimé le present livre300, chez qui il lut une fois quelques feuilles301qui partoient de cette même aventure que je vous raconte. Ce bon prêtre en avoit plus de connaissance que moi, ayant sçu des mêmes paysans qui enlevèrent Ragotin de la façon que je vous ai dit le motif de leur entreprise, que je n'avois pu sçavoir. Il connut donc d'abord où l'histoire etoit defectueuse, et, en ayant donné connoissance à mon imprimeur, qui en fut fort etonné, car il avoit cru comme beaucoup d'autres que mon roman etoit un livre fait à plaisir, il ne se fit pas beaucoup prier par l'imprimeur pour me venir voir. Lors j'appris du veritable Manceau que les paysans qui lièrent Ragotin endormi etoient les proches parens du pauvre fou qui couroit les champs, que le Destin avoit rencontré de nuit, et qui avoit depouillé Ragotin en plein jour. Ils avoient fait dessein d'enfermer leur parent, avoient souvent essayé de le faire, et avoient souvent eté bien battus par le fou, qui etoit un fort et puissant homme. Quelques personnes du village, qui avoient vu de loin reluire au soleil le corps de Ragotin, le prirent pour le fou endormi, et, n'en ayant osé approcher de peur d'être battues, elles en avoient averti ces paysans, qui vinrent avec toutes les précautions que vous avez vues, prirent Ragotin sans le reconnoître, et, l'ayant reconnu pour n'être pas celui qu'ils cherchoient, le laissèrent les mains liées, afin qu'il ne pût rien entreprendre contre eux. Les Memoires que j'eus de ce prêtre me donnèrent beaucoup de joie, et j'avoue qu'il me rendit un grand service; mais je ne lui en rendis pas un petit en lui conseillant en ami de ne pas faire imprimer son livre, plein de visions ridicules.
Note 300:(retour)Le libraire qui avoit imprimé on fait imprimer la première partie duRomant comiqueétoit Toussaint Quinet (au Palais, sous la montée de la cour des Aydes), bien connu par le mot de Scarron sur les revenus de son marquisat de Quinet, et que notre auteur fait volontiers intervenir dans ses oeuvres, en s'égayant quelquefois sur son compte. V.Aux vermiss. Dédic. de ses oeuvr. burlesq. à Guillemette, etc.
Note 301:(retour)Les boutiques des libraires servoient souvent alors de centres de réunions où se tenoient des espèces d'assemblées littéraires, et où même les auteurs lisoient leurs oeuvres. Ainsi, dansle Berger extravagant(l. 3), Sorel fait lire à Montenor sonBanquet des dieuxchez un libraire. On peut surtout trouver des renseignements fort curieux sur cette coutume, et un piquant tableau de ces assemblées, dans le 5e livre deFrancion, du même.
Quelqu'un m'accusera peut-être d'avoir conté ici une particularité fort inutile; quelque autre m'en louera de beaucoup de sincérité. Retournons à Ragotin, le corps crotté et meurtri, la bouche sèche, la tête pesante et les mains liées derrière le dos. Il se leva le mieux qu'il put, et ayant porté sa vue de part et d'autre, le plus loin qu'elle se put etendre, sans voir ni maisons ni hommes, il prit le premier chemin battu qu'il trouva, bandant tous les ressorts de son esprit302pour connoître quelque chose en son aventure. Ayant les mains liées comme il avoit, il recevoit une furieuse incommodité de quelques moucherons opiniâtres qui s'attachoient par malheur aux parties de son corps où ses mains garrottées ne pouvoient aller, et l'obligeoient quelquefois à se coucher par terre pour s'en délivrer en les écrasant, ou en leur faisant quitter prise. Enfin il attrapa un chemin creux, revêtu de haies et plein d'eau, et ce chemin alloit au gué d'une petite rivière. Il s'en rejouit, faisant etat de se laver le corps, qu'il avoit plein de boue; mais en approchant du gué, il vit un carrosse versé, d'où le cocher et un paysan tiroient, par les exhortations d'un venerable homme d'eglise, cinq ou six religieuses fort mouillées. C'etoit la vieille abbesse d'Estival303, qui revenoit du Mans, où une affaire importante l'avoit fait aller, et qui, par la faute de son cocher, avoit fait naufrage. L'abbesse et les religieuses, tirées du carrosse, aperçurent de loin la figure nue de Ragotin qui venoit droit à elles, dont elles furent fort scandalisées, et encore plus qu'elles le père Gifflot, directeur discret de l'abbaye. Il fit tourner vitement le dos aux bonnes mères, de peur d'irregularité, et cria de toute sa force à Ragotin qu'il n'approchât pas de plus près. Ragotin poussa toujours en avant, et commença d'enfiler une longue planche qui etoit là pour la commodité des gens de pied, et le père Gifflot vint au devant de lui, suivi du cocher et du paysan, et douta d'abord s'il le devoit exorciser, tant il trouvoit sa figure diabolique. Enfin il lui demanda qui il etoit, d'où il venoit, pourquoi il etoit nu, pourquoi il avoit les mains liées, et lui fit toutes ces questions-là avec beaucoup d'eloquence, et ajoutant à ses paroles le ton de la voix et l'action des mains. Ragotin lui repondit incivilement. «Qu'en avez-vous à faire?» Et voulant passer outre sur la planche, il poussa si rudement le reverend père Gifflot qu'il le fit choir dans l'eau. Le bon prêtre entraîna avec lui le cocher et le paysan, et Ragotin trouva leur manière de tomber dans l'eau si divertissante qu'il en eclata de rire. Il continua son chemin vers les religieuses, qui, le voile baissé, lui tournèrent le dos en haie, toutes le visage tourné vers la campagne. Ragotin eut beaucoup d'indifference pour les visages des religieuses, et passoit outre, pensant en être quitte, ce que ne pensoit pas le père Gifflot. Il suivit Ragotin, secondé du paysan et du cocher, qui, le plus en colère des trois, et dejà de mauvaise humeur à cause que madame l'abbesse l'avoit grondé, se detacha du gros, joignit Ragotin, et à grands coups de fouet se vengea sur la peau d'autrui de l'eau qui avoit mouillé la sienne. Ragotin n'attendit pas une seconde decharge; il s'enfuit comme un chien qu'on fouette, et le cocher, qui n'etoit pas satisfait d'un seul coup de fouet, le hâta d'aller de plusieurs autres, qui tous tirèrent le sang de la peau du fustigé. Le père Gifflot, quoique essoufflé d'avoir couru, ne se lassoit pas de crier: «Fouettez, fouettez!» de toute sa force, et le cocher, de toute la sienne, redoubloit ses coups sur Ragotin, et commençoit à s'y plaire, quand un moulin se presenta au pauvre homme comme un asile. Il y courut ayant toujours son bourreau à ses trousses, et, trouvant la porte d'une basse-cour ouverte, y entra et y fut reçu d'abord par un mâtin qui le prit aux fesses. Il en jeta des cris douloureux et gagna un jardin ouvert avec tant de precipitation, qu'il renversa six ruches de mouches à miel qui y etoient posées à l'entrée, et ce fut là le comble de ses infortunes304. Ces petits elephans ailés, pourvus de proboscides et armés d'aiguillons, s'acharnèrent sur ce petit corps nu, qui n'avoit point de mains pour se defendre, et le blessèrent d'une horrible manière. Il en cria si haut que le chien qui le mordoit s'enfuit de la peur qu'il en eut, ou plutôt des mouches. Le cocher impitoyable fit comme le chien, et le pere Gifflot, à qui la colère avoit fait oublier pour un temps la charité, se repentit d'avoir eté trop vindicatif, et alla lui-même hâter le meunier et ses gens, qui à son gré venoient trop lentement au secours d'un homme qu'on assassinoit dans leur jardin. Le meunier retira Ragotin d'entre les glaives pointus et venimeux de ces ennemis volans, et quoiqu'il fût enragé de la chute de ses ruches, il ne laissa pas d'avoir pitié du miserable. Il lui demanda où diable il se venoit fourrer nu et les mains liées entre des paniers à mouches; mais quand Ragotin eût voulu lui repondre, il ne l'eût pu dans l'extrême douleur qu'il sentoit par tout son corps. Un petit ours nouveau-né, qui n'a point encore eté leché de sa mère, est plus formé en sa figure oursine que ne le fut Ragotin en sa figure humaine, après que les piqûres des mouches l'eurent enflé depuis les pieds jusqu'à la tête. La femme du meunier, pitoyable comme une femme, lui fit dresser un lit et le fit coucher. Le père Gifflot, le cocher et le paysan retournèrent à l'abbesse d'Estival et à ses religieuses, qui se rembarquèrent dans leur carrosse, et, escortées du reverend père Gifflot monté sur une jument, continuèrent leur chemin. Il se trouva que le moulin etoit à l'elu305du Rignon306ou à son gendre Bagottière (je n'ai pas bien sçu lequel). Ce du Rignon etoit parent de Ragotin, qui, s'etant fait connoître au meunier et à sa femme, en fut servi avec beaucoup de soin et pansé heureusement jusqu'à son entière convalescence par le chirurgien d'un bourg voisin. Aussitôt qu'il put marcher, il retourna au Mans, où la joie de savoir que la Rancune et l'Olive avoient trouvé son mulet et l'avoient ramené avec eux lui fit oublier la chute de la charrette, les coups de fouet du cocher, les morsures du chien et les piqûres des mouches.
Note 302:(retour)Cette tournure de phrase se trouve en propres termes dans lesHist. comiq.de Cyrano de Bergerac.
Note 303:(retour)Il s'agit ici de l'abbaye d'Estival en Charnie, à 8 lieues du Mans, fondée en 1109 par Raoul II de Beaumont, vicomte du Mans, et qu'il ne faut pas confondre avec celle d'Estival-lez-le-Mans, fondée par saint Bertrand. L'abbesse d'Estival-en-Charnie étoit alors, comme nous l'apprend M. Anjubault, Claire Nau, qui conserva cette dignité de 1627 à 1660. Claire Nau étoit élève de l'abbaye du Pont-aux-Dames, de l'ordre de Cîteaux, renommée surtout pour sa grande régularité, qu'elle aura tenu, sans doute, à transporter dans la maison d'Estival. C'est là peut-être ce qui a pu suggérer à Scarron la plaisanterie qu'on lit quelques lignes plus loin: «Il fit tourner vitement le dos aux bonnes mères,de peur d'irregularité.»
Note 304:(retour)Cette succession d'infortunes burlesques ne fait-elle pas songer à celles de Nicodème, dans leRoman bourgeoisde Furetière, quand il se heurte rudement contre le front de Javotte, casse une porcelaine en voulant se retirer, glisse sur le parquet, se rattrape à un miroir qu'il fait tomber, et brise avec la porte un théorbe qui étoit contre la muraille? (P. 98 de l'édit. Jannet.) C'est là un des lieux communs auxquels a le plus souvent recours le roman comique et familier de cette époque.
Note 305:(retour)Un élu étoit un officier royal subalterne, qui connoissoit en première instance de l'assiette des tailles, aides, subsides, et des différends qui y étoient relatifs. (Dict. de Furetière.)
Note 306:(retour)On trouve au Mans, en 1620, un François de l'Epinay, sieur du Bignon, élu, membre du conseil de l'hôtel de ville. Il suffiroit d'un tout petit trait de plume à la premiere lettre pour en faire notre personnage.
Ce qui se passa entre le petit Ragotin et le grandBaguenodière.
e Destin et l'Etoile, Leandre et Angelique, deux couples de beaux et parfaits amans, arrivèrent dans la capitale du Maine sans faire de mauvaise rencontre. Le Destin remit Angelique dans les bonnes grâces de sa mère, à qui il sçut si bien faire valoir le merite, la condition et l'amour de Leandre, que la bonne Caverne commença d'approuver la passion que ce jeune garçon et sa fille avoient l'un pour l'autre autant qu'elle s'y etoit opposée. La pauvre troupe n'avoit pas encore bien fait ses affaires dans la ville du Mans; mais un homme de condition qui aimoit fort la comedie supplea à l'humeur chiche des Manceaux307. Il avoit la plus grande partie de son bien dans le Maine, avoit pris une maison dans le Mans et y attiroit souvent des personnes de condition de ses amis, tant courtisans que provinciaux, et même quelques beaux esprits de Paris, entre lesquels il se trouvoit des poètes du premier ordre, et enfin il étoit une manière de Mecenas moderne. Il aimoit passionnément la comedie et tous ceux qui s'en mêloient, et c'est ce qui attiroit tous les ans dans la capitale du Maine les meilleures troupes de comediens du royaume308. Ce seigneur que je vous dis arriva au Mans dans le temps que nos pauvres comediens en vouloient sortir, mal satisfaits de l'auditoire manceau. Il les pria d'y demeurer encore quinze jours pour l'amour de lui, et pour les y obliger leur donna cent pistoles, et leur en promit autant quand ils s'en iroient. Il etoit bien aise de donner le divertissement de la comedie à plusieurs personnes de qualité, de l'un et de l'autre sexe, qui arrivèrent au Mans dans le même temps et qui y devoient faire sejour à sa prière. Ce seigneur, que j'appellerai le marquis d'Orsé309, etoit grand chasseur et avoit fait venir au Mans son équipage de chasse, qui etoit des plus beaux qui fût en France. Les landes et les forêts du Maine font un des plus agreables pays de chasse qui se puisse trouver dans tout le reste de la France, soit pour le cerf, soit pour le lièvre, et en ce temps-là la ville du Mans se trouva pleine de chasseurs, que le bruit de cette grande fête y attira, la plupart avec leurs femmes, qui furent ravies de voir des dames de la cour pour en pouvoir parler le reste de leurs jours auprès de leur feu. Ce n'est pas une petite ambition aux provinciaux que de pouvoir dire quelquefois qu'ils ont vu en tel lieu et en tel temps des gens de la cour, dont ils prononcent toujours le nom tout sec, comme par exemple: Je perdis mon argent contre Roquelaure,--Crequi a tant gagné,--Coaquin310court le cerf en Touraine. Et si on leur laisse quelquefois entamer un discours de politique ou de guerre, ils ne deparlent pas (si j'ose ainsi dire) tant qu'ils aient epuisé la matière autant qu'ils en sont capables.
Note 307:(retour)Scarron fait encore allusion à cette avarice dont il accuse les Manceaux dans sonEpistre à Madame d'Hautefort(1651), où il dit, en parlant des coquettes du Mans:Elles portent panne et velours,Mais ce n'est pas à tous les jours,Mais seulement aux bonnes fêtes...Parlerai-je de leur chaussureSi haute, et qui si longtemps dure,Car leurs souliers, quoique dorés,Ont l'honneur d'être un peu ferrés;Que sur elles blanche chemiseN'est point que de mois en mois mise, etc.Les Manceaux avoient généralement, au 17e siècle, une assez mauvaise réputation. Ecoutez Regnard:Crispin, roux et Manceau, vient d'épouser Julie;Il est du genre humain et l'opprobre et la lie;On trouveroit encore à quelque vieux pilierSon dernier habit vert pendu chez le fripier, etc.(Satire contre les maris.)Cette avarice, du reste, s'allie bien avec le goût prononcé pour la chicane dont on les accusoit. (V. notre note, 3e part., ch. 5.)
Elles portent panne et velours,Mais ce n'est pas à tous les jours,Mais seulement aux bonnes fêtes...Parlerai-je de leur chaussureSi haute, et qui si longtemps dure,Car leurs souliers, quoique dorés,Ont l'honneur d'être un peu ferrés;Que sur elles blanche chemiseN'est point que de mois en mois mise, etc.
Elles portent panne et velours,Mais ce n'est pas à tous les jours,Mais seulement aux bonnes fêtes...Parlerai-je de leur chaussureSi haute, et qui si longtemps dure,Car leurs souliers, quoique dorés,Ont l'honneur d'être un peu ferrés;Que sur elles blanche chemiseN'est point que de mois en mois mise, etc.
Elles portent panne et velours,
Mais ce n'est pas à tous les jours,
Mais seulement aux bonnes fêtes...
Parlerai-je de leur chaussure
Si haute, et qui si longtemps dure,
Car leurs souliers, quoique dorés,
Ont l'honneur d'être un peu ferrés;
Que sur elles blanche chemise
N'est point que de mois en mois mise, etc.
Les Manceaux avoient généralement, au 17e siècle, une assez mauvaise réputation. Ecoutez Regnard:
Crispin, roux et Manceau, vient d'épouser Julie;Il est du genre humain et l'opprobre et la lie;On trouveroit encore à quelque vieux pilierSon dernier habit vert pendu chez le fripier, etc.(Satire contre les maris.)
Crispin, roux et Manceau, vient d'épouser Julie;Il est du genre humain et l'opprobre et la lie;On trouveroit encore à quelque vieux pilierSon dernier habit vert pendu chez le fripier, etc.(Satire contre les maris.)
Crispin, roux et Manceau, vient d'épouser Julie;
Il est du genre humain et l'opprobre et la lie;
On trouveroit encore à quelque vieux pilier
Son dernier habit vert pendu chez le fripier, etc.
(Satire contre les maris.)
Cette avarice, du reste, s'allie bien avec le goût prononcé pour la chicane dont on les accusoit. (V. notre note, 3e part., ch. 5.)
Note 308:(retour)Ce goût prononcé pour la comédie étoit répandu parmi les hautes classes, surtout vers l'époque de la Fronde. Aussi les grands personnages se faisoient-ils souvent suivre, comme la cour elle-même, de leurs troupes comiques, dans leurs voyages. Loret nous apprend (Muse hist., IV, p. 94 et 95; V. p. 19 et 24) qu'il n'y avoit pas alors de grande fête, ni même de grand repas, sans une représentation théâtrale.
Note 309:(retour)M. Anjubault croit qu'il est probablement question ici du comte de Tessé, allié à la famille des Lavardin en 1638: «Les membres de ces puissantes familles, nous écrit-il, ont occupé les premiers rangs dans le Maine. Ils avoient au Mans l'hôtel de Tessé, qui vient d'être remplacé par le nouveau palais épiscopal. Scarron eut des rapports avec ces personnages... Il est certain qu'ils le traitèrent bien, qu'il les divertit, et qu'ils prirent plaisir à garder sous leurs yeux un souvenir de sa facétieuse imagination.» C'étoit, en effet, au château de Vernie, appartenant au comte de Tessé, que figuroit, avant la révolution, la série de 27 tableaux tirés duRoman comique, aujourd'hui au musée communal. Scarron a fait l'épithalame du comte de Tessé.
Note 310:(retour)Jean-Baptiste Gaston, duc de Roquelaure, pair de France, maître de la garde-robe du roi, fameux par ses saillies, étoit grand joueur et fort heureux au jeu. V. son historiette dans Tallemant. Charles, duc de Créqui, pair de France, premier gentilhomme de la chambre du roi, l'un des courtisans les plus assidus de Louis XIV, étoit également connu comme un beau joueur. Coaquin, dont on trouve souvent le nom écrit, à cette époque, de la même maniére, est probablement le marquis de Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo, dont il est question dans Saint-Simon et les Lettres de Mme de Sévigné.--Je ne sais si c'est la même famille que celle-ci nomme Coaquin, comme Scarron, dans la généalogie de la maison de Sévigné adressée à Bussy (lettre du 4 déc. 1668).
Finissons la digression. Le Mans donc se trouva plein de noblesse, grosse et menue. Les hôtelleries furent pleines d'hôtes, et la plupart des gros bourgeois qui logèrent des personnes de qualité ou des nobles campagnards de leurs amis salirent en peu de temps tous leurs draps fins et leur linge damassé. Les comediens ouvrirent leur theâtre en humeur de bien faire, comme des comediens payés par avance. Le bourgeois du Mans se rechauffa pour la comedie. Les dames de la ville et de la province etoient ravies d'y voir tous les jours des dames de la cour, de qui elles apprirent à se bien habiller, au moins mieux qu'elles ne faisoient, au grand profit de leurs tailleurs, à qui elles donnèrent à reformer quantité de vieilles robes. Le bal se donnoit tous les soirs, où de très mechans danseurs dansèrent de très mauvaises courantes311, et où plusieurs jeunes gens de la ville dansèrent en bas de drap d'Hollande ou d'Usseau et en souliers cirés312. Nos comediens furent souvent appelés pour jouer en visite. L'Etoile et Angelique donnèrent de l'amour aux cavaliers et de l'envie aux dames. Inezille, qui dansa la sarabande313, à la prière des comediens, se fit admirer: Roquebrune en pensa mourir de repletion d'amour, tant le sien augmenta tout à coup, et Ragotin avoua à la Rancune que, s'il differoit plus longtemps à le mettre bien dans l'esprit de l'Etoile, la France alloit être sans Ragotin. La Rancune lui donna de bonnes esperances, et, pour lui temoigner l'estime particulière qu'il faisoit de lui, le pria de lui prêter pour vingt cinq ou trente francs de monnoie. Ragotin pâlit à cette prière incivile, se repentit de ce qu'il lui venoit de dire, et renonça quasi à son amour. Mais enfin, en enrageant tout vif, il fit la somme en toutes sortes d'espèces, qu'il tira de differens boursons, et la donna fort tristement à la Rancune, qui lui promit que dès le jour d'après il entendroit parler de lui.
Note 311:(retour)La courante, rangée par nos pères parmi les dansesbassesou dansesnobles, devoit son nom aux nombreux mouvements d'allée et de venue dont elle étoit remplie, sans pourtant jamais sortir de cette gravité quelque peu majestueuse qui la faisoit préférer par Louis XIV à toutes les autres danses.
Note 312:(retour)Le drap de Hollande et le drap d'Usseau (ainsi nommé d'un village de Languedoc, près Carcassonne, où il étoit manufacturé) étoient des draps relativement communs. Du reste, tout homme de qualité et de bel air portoit des bas de soie:On le montre du doigt.....Ainsi qu'un qui voudroit, en la salle d'un grand,Avec un bas de drap tenir le premier rang,Ou bien qui oseroit, avec un bas d'estame,En quelque bal public caresser une dame,Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir.(Le Satyr. de la Court, 3e vol.Var. hist. et littér., éd.Jannet.)Avec les bas de drap, on laissoit aussi aux provinciaux les souliers cirés; les courtisans et gentilshommes portoient des souliers en castor, en maroquin ou en cuir dit de Roussi, qui, au lieu de se cirer, s'éclaircissoient avec des jaunes d'oeuf. On lit dans leRécit en prose et en vers de la farce des Précieuses(Paris, 1660), où est décrit l'accoutrement à la dernière mode du marquis de Mascarille: «Ses souliers étoient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils étoient de Roussi, de vache d'Angleterre ou de maroquin.» V. aussi leBanq. des Muses, d'Auvray, p. 191.
On le montre du doigt.....Ainsi qu'un qui voudroit, en la salle d'un grand,Avec un bas de drap tenir le premier rang,Ou bien qui oseroit, avec un bas d'estame,En quelque bal public caresser une dame,Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir.(Le Satyr. de la Court, 3e vol.Var. hist. et littér., éd.Jannet.)
On le montre du doigt.....Ainsi qu'un qui voudroit, en la salle d'un grand,Avec un bas de drap tenir le premier rang,Ou bien qui oseroit, avec un bas d'estame,En quelque bal public caresser une dame,Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir.(Le Satyr. de la Court, 3e vol.Var. hist. et littér., éd.Jannet.)
On le montre du doigt.....
Ainsi qu'un qui voudroit, en la salle d'un grand,
Avec un bas de drap tenir le premier rang,
Ou bien qui oseroit, avec un bas d'estame,
En quelque bal public caresser une dame,
Car il faut maintenant, qui veut se faire voir,
Aux jambes aussi bien qu'ailleurs la soye avoir.
(Le Satyr. de la Court, 3e vol.Var. hist. et littér., éd.
Jannet.)
Avec les bas de drap, on laissoit aussi aux provinciaux les souliers cirés; les courtisans et gentilshommes portoient des souliers en castor, en maroquin ou en cuir dit de Roussi, qui, au lieu de se cirer, s'éclaircissoient avec des jaunes d'oeuf. On lit dans leRécit en prose et en vers de la farce des Précieuses(Paris, 1660), où est décrit l'accoutrement à la dernière mode du marquis de Mascarille: «Ses souliers étoient si couverts de rubans qu'il ne m'est pas possible de vous dire s'ils étoient de Roussi, de vache d'Angleterre ou de maroquin.» V. aussi leBanq. des Muses, d'Auvray, p. 191.
Note 313:(retour)La sarabande étoit venue d'Espagne, comme quelques autres danses du temps, entre autres la pavanne; il étoit donc naturel qu'on la fît danser par Inézille, Espagnole d'origine. Des Yveteaux, s'il faut en croire le récit de Saint-Evremont, se fit jouer une sarabande par sabergèreà son lit de mort, pour que son âme passâtallegramente. Segrais ne désigne pas la sarabande; mais peu importe. On la dansoit à la cour, de même que la courante (V. Bonnet,Hist. gén. de la danse), et l'on sait que Richelieu, suivant lesMémoires de Brienne, en exécuta une devant la reine, croyant par-là conquérir ses bonnes grâces. Beaucoup de poètes du temps, et en particulier Scarron, ont publié dans leurs oeuvres des vers pour courantes et sarabandes.
Ce jour-là on joua le Dom Japhet, ouvrage de theâtre aussi enjoué que celui qui l'a fait a sujet de l'être peu314. L'auditoire fut nombreux; la pièce fut bien representée, et tout le monde fut satisfait, à la reserve du desastreux Ragotin. Il vint tard à la comedie, et, pour la punition de ses pechés, il se plaça derrière un gentilhomme provincial à large echine et couvert d'une grosse casaque qui grossissoit beaucoup sa figure. Il etoit d'une taille si haute au dessus des plus grandes, qu'encore qu'il fût assis, Ragotin, qui n'etoit separé de lui que d'un rang de siéges, crut qu'il etoit debout et lui cria incessamment qu'il s'assît comme les autres, ne pouvant croire qu'un homme assis ne dût pas avoir sa tête au niveau de toutes celles de la compagnie. Ce gentilhomme, qui se nommoit la Baguenodière315, ignora longtemps que Ragotin parlât à lui. Enfin Ragotin l'appela Monsieur à la plume verte, et comme veritablement il en avoit une bien touffue, bien sale et peu fine, il tourna la tête et vit le petit impatient, qui lui dit assez rudement qu'il s'assît. La Baguenodière en fut si peu emu, qu'il se retourna vers le theâtre comme si de rien n'eût eté. Ragotin lui recria encore qu'il s'assît. Il tourna encore la tête devers lui, le regarda, et se retourna vers le theâtre. Ragotin recria; Baguenodière tourna la tête pour la troisième fois, pour la troisième fois regarda son homme, et, pour la troisième fois, se retourna vers le theâtre. Tant que dura la comedie, Ragotin lui cria de même force qu'il s'assît, et la Baguenodière le regarda toujours d'un même flegme, capable de faire enrager tout le genre humain. On eût pu comparer la Baguenodière à un grand dogue et Ragotin à un roquet qui aboie après lui, sans que le dogue en fasse autre chose que d'aller pisser contre une muraille. Enfin tout le monde prit garde à ce qui se passoit entre le plus grand homme et le plus petit de la compagnie, et tout le monde commença d'en rire dans le temps que Ragotin commença d'en jurer d'impatience, sans que la Baguenodière fit autre chose que de le regarder froidement. Ce Baguenodière etoit le plus grand homme et le plus grand brutal du monde. Il demanda avec sa froideur accoutumée à deux gentilshommes qui etoient auprès de lui de quoi ils rioient; ils lui dirent ingenument que c'etoit de lui et de Ragotin, et pensoient bien par là le congratuler plutôt que lui deplaire. Ils lui deplurent pourtant, et unVous êtes de bons sots, que la Baguenodière d'un visage refrogné leur lâcha assez mal à propos, leur apprit qu'il prenoit mal la chose et les obligea à lui repartir chacun pour sa part d'un grand soufflet. La Baguenodière ne put d'abord que les pousser des coudes à droite et à gauche, ses mains etant embarrassées dans sa casaque, et, devant qu'il les eût libres, les gentilshommes, qui etoient frères et fort actifs de leur naturel, lui purent donner demi-douzaine de soufflets, dont les intervalles furent par hasard si bien compassés, que ceux qui les ouïrent sans les voir donner crurent que quelqu'un avoit frappé six fois des mains l'une contre l'autre à égaux intervalles. Enfin la Baguenodière tira ses mains de dessous sa lourde casaque; mais, pressé comme il etoit des deux frères, qui le gourmoient comme des lions, ses longs bras n'eurent pas leurs mouvemens libres. Il se voulut reculer et il tomba à la renverse sur un homme qui etoit derrière lui, et le renversa lui et son siége sur le malheureux Ragotin, qui fut renversé sur un autre, qui fut aussi renversé sur un autre, et ainsi de même jusqu'où finissoient les siéges, dont une file entière fut renversée comme des quilles. Le bruit des tombans, des dames foulées, des belles qui avoient peur, des enfans qui crioient, des gens qui parloient, de ceux qui rioient, de ceux qui se plaignoient et de ceux qui battoient des mains, fit une rumeur infernale. Jamais un aussi petit sujet ne causa de plus grands accidens, et ce qu'il y eut de merveilleux, c'est qu'il n'y eut pas une epée tirée, quoique le principal demêlé fût entre des personnes qui en portoient, et qu'il y en eût plus de cent dans la compagnie. Mais ce qui fut encore plus merveilleux, c'est que la Baguenodière se gourma et fut gourmé sans s'émouvoir non plus que de l'affaire du monde la plus indifferente, et de plus on remarqua que de toute l'après-dînée il n'avoit pas ouvert la bouche que pour dire les quatre malheureux mots qui lui attirèrent cette grêle de souffletades, et ne l'ouvrit pas jusqu'au soir, tant ce grand homme avoit flegme et une taciturnité proportionnée à sa taille.
Note 314:(retour)Don Japhet d'Arménie, comédie de Scarron, représentée pour la première fois en 1652, imprimée en 1653, avoit eu un fort grand succès, et avoit disputé la vogue àNicomède. On a remarqué sans doute la réflexion que Scarron ajoute, après avoir nommé sa pièce. C'est un des rares endroits où la douleur semble prendre le dessus sur la bonne humeur et la force d'âme du patient, et elle se manifeste simplement, sans la moindre affectation. On peut rapprocher cette phrase de son épitaphe, et surtout de cette lettre à Marigny, où il écrit: «Je vous jure, mon cher amy, que, s'il m'étoit permis de me supprimer moi-même, qu'il y a longtemps que je me serois empoisonné.» De même, dans une de ses requêtes à la reine (1651), il dit de lui:Souffrant beaucoup, dormant bien peu,Et pourtant faisant par courageBonne mine à fort mauvais jeu.
Souffrant beaucoup, dormant bien peu,Et pourtant faisant par courageBonne mine à fort mauvais jeu.
Souffrant beaucoup, dormant bien peu,Et pourtant faisant par courageBonne mine à fort mauvais jeu.
Souffrant beaucoup, dormant bien peu,
Et pourtant faisant par courage
Bonne mine à fort mauvais jeu.
Note 315:(retour)Suivant une clef manuscrite, l'original du type de la Baguenodière auroit été le fils de M. Pilon, avocat au Mans.
Ce hideux chaos de tant de personnes et de siéges mêlés les uns dans les autres fut longtemps à se debrouiller. Tandis que l'on y travailloit et que les plus charitables se mettoient entre la Baguenodière et ses deux ennemis, on entendoit des hurlemens effroyables qui sortoient comme de dessous terre. Qui pouvoit-ce être que Ragotin? En verité, quand la fortune a commencé de persecuter un miserable, elle le persecute toujours. Le siége du pauvre petit etoit justement posé sur l'ais qui couvre l'egoût du tripot. Cet egoût est toujours au milieu, immediatement sous la corde316. Il sert à recevoir l'eau de la pluie, et l'ais qui le couvre se lève comme un dessus de boîte. Comme les ans viennent à bout de toutes choses317, l'ais de ce tripot où se faisoit la comedie etoit fort pourri et s'etoit rompu sous Ragotin, quand un homme honnêtement pesant l'accabla de son corps et de son siége. Cet homme fourra une jambe dans le trou où Ragotin etoit tout entier; cette jambe etoit bottée et l'eperon en piquoit Ragotin à la gorge, ce qui lui faisoit faire ces furieux hurlemens qu'on ne pouvoit deviner.
Note 316:(retour)On tendoit une corde au milieu des jeux de paume, pour servir «à marquer les fautes qu'onfaisoiten mettant dessous» (Dict. de Fur.), c'est-à-dire en envoyant la balle au-dessous de la corde. V.Le jeu roy. de la paume, dans laMaison académiq., 1659, in-12.
Note 317:(retour)Cette phrase de Scarron rappelle le vers de son sonnet burlesque sur son pourpoint troué:Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude,Et celui de Saint-Amant, dansle Poète crotté:«Mais qu'est-ce que le temps ne lime?»
Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude,
Et celui de Saint-Amant, dansle Poète crotté:
«Mais qu'est-ce que le temps ne lime?»
Quelqu'un donna la main à cet homme, et dans le temps que sa jambe engagée dans le trou changea de place, Ragotin lui mordit le pied si serré, que cet homme crut être mordu d'un serpent et fit un cri qui fit tressaillir celui qui le secouroit, qui de peur en lâcha prise. Enfin il se reconnut, redonna la main à son homme, qui ne crioit plus parce que Ragotin ne le mordoit plus, et tous deux ensemble deterrèrent le petit homme, qui ne vit pas plus tôt la lumière du jour, que, menaçant tout le monde de la tête et des yeux et principalement ceux qu'il vit rire en le regardant, il se fourra dans la presse de ceux qui sortoient, meditant quelque chose de bien glorieux pour lui et bien funeste pour la Baguenodière. Je n'ai pas sçu de quelle façon la Baguenodière fut accommodé avec les deux frères; tant y a qu'il le fut, du moins n'ai-je pas ouï dire qu'ils se soient depuis rien fait les uns aux autres. Et voilà ce qui troubla en quelque façon la première representation que firent nos comediens devant l'illustre compagnie qui se trouvoit lors dans la ville du Mans.
Qui n'a pas besoin de titre.
n representa le jour suivant le Nicomède de l'inimitable M. de Corneille318. Cette comedie319est admirable, à mon jugement, et celle de cet excellent poète de theâtre en laquelle il a plus mis du sien et a plus fait paroître la fecondité et la grandeur de son genie, donnant à tous les acteurs des caractères fiers, tous differens les uns des autres. La representation n'en fut point troublée, et ce fut peut-être à cause que Ragotin ne s'y trouva pas. Il ne se passoit guère de jour qu'il ne s'attirât quelque affaire, à quoi sa mauvaise gloire et son esprit violent et presomptueux contribuoient autant que sa mauvaise fortune, qui jusqu'alors ne lui avoit point fait de quartier. Le petit homme avoit passé l'après-dînée dans la chambre du mari d'Inezille, l'operateur Ferdinando Ferdinandi, Normand, se disant Venitien, comme je vous ai déjà dit, medecin spagyrique320de profession, et, pour dire franchement ce qu'il etoit, grand charlatan, et encore plus grand fourbe. La Rancune, pour se donner quelque relâche des importunités que lui faisoit sans cesse Ragotin, à qui il avoit promis de le faire aimer de mademoiselle de l'Etoille, lui avoit fait accroire que l'operateur etoit un grand magicien, qui pouvoit faire courir en chemise, après un homme, la femme du monde la plus sage; mais qu'il ne faisoit de semblables merveilles que pour ses amis particuliers dont il connoissoit la discretion, à cause qu'il s'étoit mal trouvé d'avoir fait agir son art pour des plus grands seigneurs de l'Europe. Il conseilla à Ragotin de mettre tout en usage pour gagner ses bonnes grâces, ce qu'il lui assura ne lui devoir pas être difficile, l'opérateur étant homme d'esprit, qui devenoit aisément amoureux de ceux qui en avoient, et qui, quand une fois il aimoit quelqu'un, n'avoit plus rien de reservé pour lui. Il n'y a qu'à louer ou à respecter un homme glorieux, on lui fait faire ce que l'on veut. Il n'en est pas de même d'un homme patient, il n'est pas aisé à gouverner, et l'expérience apprend qu'une personne humble, et qui a le pouvoir sur soi de remercier quand on l'a refusée, vient plutôt à bout de ce qu'elle entreprend que celle qui s'offense d'un refus. La Rancune persuada à Ragotin ce qu'il voulut, et Ragotin, dès l'heure même, alla persuader à l'operateur qu'il étoit un grand magicien. Je ne vous redirai point ce qu'il lui dit; il suffit que l'operateur, qui avoit été averti par la Rancune, joua bien son personnage et nia qu'il fût magicien d'une manière à faire croire qu'il l'étoit. Ragotin passa l'après-dînée auprès de lui, qui avoit un matras sur le feu pour quelque operation chimique, et pour ce jour-là n'en put rien tirer d'affirmatif, dont l'impatient Manceau passa une nuit fort mauvaise. Le jour suivant, il entra dans la chambre de l'opérateur, qui etoit encore dans le lit. Inezille le trouva fort mauvais; car elle n'etoit plus d'âge à sortir de son lit fraîche comme une rose, et elle avoit besoin tous les matins d'être longtemps enfermée en particulier, devant que d'être en etat de paroître en public. Elle se coula donc dans un petit cabinet, suivie de sa servante Morisque, qui lui porta toutes ses munitions d'amour321, et cependant Ragotin remit le sieur Ferdinandi sur la magie, et le sieur Ferdinandi s'ouvrit plus qu'il n'avoit fait, mais sans lui vouloir rien promettre. Ragotin lui voulut donner des marques de sa largesse. Il fit fort bien apprêter le dîner, et y convia les comediens et les comediennes. Je ne vous dirai point les particularités du repas; vous sçaurez seulement qu'on s'y rejouit beaucoup et qu'on y mangea de grande force. Après dîner, Inezille fut priée par le Destin et les comediennes de leur dire quelque historiette espagnole de celles qu'elle composoit ou traduisoit tous les jours, à l'aide du divin322Roquebrune, qui lui avoit juré par Apollon et les neuf Soeurs qu'il lui apprendroit dans six mois toutes les grâces et les finesses de notre langue. Inezille ne se fit point prier, et, tandis que Ragotin fit la cour au magicien Ferdinandi, elle lut d'un ton de voix charmant la Nouvelle que vous allez lire dans le suivant chapitre.
Note 318:(retour)À cette époque, la réputation de Corneille avoit entièrement, et depuis long-temps, triomphé des premières attaques, et le public ne se souvenoit plus des critiques de l'Académie, de Mairet, de Scudéry et de Claveret. Corneille n'étoit plus alors quel'admirable,l'inimitableetl'incomparable; son nom ne paroissoit guère sans être escorté de ces épithètes, qui sembloient en être devenues partie intégrante. V. encore Rom. com., III, 8. On peut lire, dansla Prétieuse, ou le mystère des ruelles, de l'abbé de Pure, un curieux éloge du même poète, qui vient à l'appui de notre remarque. (I, p. 357).
Note 319:(retour)Ce nom decomédies'appliquoit, même encore long-temps après Corneille, comme un terme générique, aux pièces de théâtre, sans en excepter les tragédies proprement dites. On le trouve en ce sens dans Mme de Sévigné: «Lescomédiesde Corneille, dit le P. Bouhours, ont un caractère romain et je ne sais quoi d'héroïque; lescomédiesde Racine ont quelque chose de fort touchant, etc.» Du reste, quoiqueNicomèdeait porté dès son origine le titre de tragédie, le ton général et le caractère de cette pièce, qui ne renferme pas de catastrophe tragique, sont plutôt d'une comédie héroïque que d'une tragédie: on sait, sans parler du rôle de Prusias, que celui du héros principal n'est autre chose que le caractère du railleur mis en scène. Aussi, quand on repritNicomèdepour la première fois, après plus de quatre-vingts ans d'interruption, en 1756, les acteurs ne lui donnèrent d'abord que le titre de tragi-comédie. Du reste, Scarron se trouve ici d'accord, probablement sans s'en douter, pour le nom qu'il donne à cette pièce, avec les principes exposés par Corneille lui-même dans sonEpître dédicatoirede donSanche d'Aragon, où, expliquant pourquoi il a intitulé cet ouvragecomédiehéroïque, il en prend occasion de développer ce qui fait, suivant lui, la base essentielle et la différence constitutive de la tragédie et de la comédie.
Note 320:(retour)Epithète savante et prétentieuse, tirée de deux mots grecs ([Greek: span ageirein]), dont s'affubloient les médecinschimiquesqui n'étoient pas de la Faculté, à l'encontre des médecinsgaléniques.Le trop lentgalénique,Le chimique trop prompt, l'impudentspagirique,Auront chacun leur dupe, et, par divers chemins,Feront expérience aux frais des corps humains.(Sénecé,Les trav. d'Apollon, sat.)
Le trop lentgalénique,Le chimique trop prompt, l'impudentspagirique,Auront chacun leur dupe, et, par divers chemins,Feront expérience aux frais des corps humains.(Sénecé,Les trav. d'Apollon, sat.)
Le trop lentgalénique,Le chimique trop prompt, l'impudentspagirique,Auront chacun leur dupe, et, par divers chemins,Feront expérience aux frais des corps humains.(Sénecé,Les trav. d'Apollon, sat.)
Le trop lentgalénique,
Le chimique trop prompt, l'impudentspagirique,
Auront chacun leur dupe, et, par divers chemins,
Feront expérience aux frais des corps humains.
(Sénecé,Les trav. d'Apollon, sat.)
Note 321:(retour)Voir, sur cesmedicamenta faciei, dont usoient les dames du 17e siècle autant que celles du nôtre, un endroit duRoman satyriquede Jean de Lannel, 1624 (l. II, p. 194 et suiv.).--V. aussi, dans Scarron,l'Héritier ridicule(V. 1), un passage qui semble fait exprès pour cette note:Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton,Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,De testes sans cheveux, aussi razes que gogues,Font des miroirs d'amour, de qui les faux appasEstallent des beautez qu'ils ne possèdent pas.On les peut appeler visages de moquette:Un tiers de leur personne est dessous la toilette,L'autre dans les patins; le pire est dans le lit;et Molière,Préc. rid., IV, sans parler de quelques ouvrages plus autorisés sur la matière, tels que leParfumeur françois, de Simon Barbe, 1693, etc.
Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton,Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,De testes sans cheveux, aussi razes que gogues,Font des miroirs d'amour, de qui les faux appasEstallent des beautez qu'ils ne possèdent pas.On les peut appeler visages de moquette:Un tiers de leur personne est dessous la toilette,L'autre dans les patins; le pire est dans le lit;
Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton,Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,De testes sans cheveux, aussi razes que gogues,Font des miroirs d'amour, de qui les faux appasEstallent des beautez qu'ils ne possèdent pas.On les peut appeler visages de moquette:Un tiers de leur personne est dessous la toilette,L'autre dans les patins; le pire est dans le lit;
Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton,
Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,
De testes sans cheveux, aussi razes que gogues,
Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas
Estallent des beautez qu'ils ne possèdent pas.
On les peut appeler visages de moquette:
Un tiers de leur personne est dessous la toilette,
L'autre dans les patins; le pire est dans le lit;
et Molière,Préc. rid., IV, sans parler de quelques ouvrages plus autorisés sur la matière, tels que leParfumeur françois, de Simon Barbe, 1693, etc.
Note 322:(retour)On prodiguoit alors cette épithète aux poètes, surtout dans les madrigaux, odes et sonnets qu'on leur adressoit pour être insérés en tête de leurs oeuvres. Le duc de Saint-Aignan, flatté d'avoir été nommé dans laLégende de Bourbon, traita Scarron lui-même dedivindans une épître en vers. Ailleurs Mlle Descars lui parle de sadivineplume. (Oeuvr. de Scarr., rec. de 1648.)