Malheur imprévu qui fut cause qu'on ne jouapoint la comedie.
nezilla conta son histoire avec une grâce merveilleuse. Roquebrune en fut si satisfait qu'il lui prit la main et la lui baisa par force. Elle lui dit en espagnol que l'on souffroit tout des grands seigneurs et des fous, de quoi la Rancune lui sçut fort bon gré en son ame. Le visage de cette Espagnole commençoit à se passer; mais on y voyoit encore de beaux restes; et, quand elle eût eté moins belle, son esprit l'eût rendue preferable à une plus jeune. Tous ceux qui avoient ouï son histoire demeurèrent d'accord qu'elle l'avoit rendue agreable en une langue qu'elle ne sçavoit pas encore, et dans laquelle elle etoit contrainte de mêler quelquefois de l'italien et de l'espagnol pour se bien faire entendre. L'Etoile lui dit qu'au lieu de lui faire des excuses de l'avoir tant fait parler, elle attendoit des remercîmens d'elle, pour lui avoir donné moyen de faire voir qu'elle avoir beaucoup d'esprit. Le reste de l'après-dîner se passa en conversation; le jardin fut plein de dames et des plus honnêtes gens de la ville jusqu'à l'heure du souper. On soupa à la mode du Mans, c'est-à-dire que l'on fit fort bonne chère220, et tout le monde prit place pour entendre la comedie. Mais mademoiselle de la Caverne et sa fille ne s'y trouvèrent point. On les envoya chercher; on fut une demi-heure sans en avoir de nouvelle. Enfin on ouït une grande rumeur hors de la salle, et presque en même temps on y vit entrer la pauvre la Caverne, echevelée, le visage meurtri et sanglant, et criant comme une femme furieuse que l'on avoit enlevé sa fille. A cause des sanglots qui la suffoquoient, elle avoit tant de peine à parler qu'on en eut beaucoup à apprendre d'elle que des hommes qu'elle ne connoissoit point etoient entrés dans le jardin par une porte de derrière, comme elle repetoit son role avec sa fille; que l'un d'eux l'avoit saisie, auquel elle avoit pensé arracher les yeux, voyant que deux autres emmenoient sa fille; que cet homme l'avoit mise en l'etat où l'on la voyoit, et s'etoit remis à cheval, et ses compagnons aussi, dont l'un tenoit sa fille devant lui. Elle dit encore qu'elle les avoit suivis long-temps criant aux voleurs; mais que, n'etant ouïe de personne, elle etoit revenue demander du secours. En achevant de parler, elle se mit si fort à pleurer qu'elle fit pitié à tout le monde. Toute l'assemblée s'en emut. Le Destin monta sur un cheval sur lequel Ragotin venoit d'arriver du Mans (je ne sçais pas au vrai si c'etoit le même qui l'avoit dejà jeté par terre). Plusieurs jeunes hommes de la compagnie montèrent sur les premiers chevaux qu'ils trouvèrent, et coururent après le Destin, qui etoit dejà bien loin. La Rancune et l'Olive allèrent à pied, après ceux qui alloient à cheval. Roquebrune demeura avec l'Etoile et Inezille, qui consoloient la Caverne le mieux qu'elles pouvoient. On a trouvé à redire de ce qu'il ne suivit pas ses compagnons. Quelques uns ont cru que c'etoit par poltronnerie, et d'autres, plus indulgens, ont trouvé qu'il n'avoit pas mal fait de demeurer auprès des dames. Cependant on fut reduit dans la compagnie à danser aux chansons, le maître de la maison n'ayant point fait venir de violons, à cause de la comedie. La pauvre Caverne se trouva si mal qu'elle se coucha dans un des lits de la chambre où etoient leurs hardes. L'Etoile en eut soin comme si elle eût eté sa mère, et Inezille se montra fort officieuse. La malade pria qu'on la laissât seule, et Roquebrune mena les deux dames dans la salle où etoit la compagnie.
Note 220:(retour)Scarron semble parler ici d'après son expérience et ses souvenirs personnels. Il déclare également plus loin que le Maine «abonde en personnes ventrues». Avant d'aller prendre possession de son bénéfice, en 1646, ou même plus tôt, il avoit déjà résidé au Mans, chez le comte de Tessé, chez son amie et protectrice, mademoiselle d'Hautefort, et dans ses poésies il mentionne ce séjour comme un souvenir délicieux (1relégende de Bourbon). Il y avoit sans doute fait plus d'une fois la débauche. En outre, mademoiselle d'Hautefort et sa soeur, mademoiselle Descars, recevoient souvent de leurs terres du Maine des chapons excellents, dont il avoit sa part--car on le connoissoit fort gourmand, et doué d'un excellent estomac,--et dont il avoit, sans doute, le souvenir présent à l'esprit en écrivant cette phrase. V. sonEpître à l'infante Descars, au sujet d'un pâté de six perdrix et deux chapons qu'elle lui avoit envoyés. Son continuateur est du même avis que lui, car il dit de Ragotin et de la Rancune: «Ils déjeunèrent à la mode du Mans, c'est-à-dire fort bien.» (3e. part., ch. 2.) La gourmandise fut regardée de tout temps comme un des péchés favoris des Manceaux, et il faut convenir que tout dans leur contrée, gibier nombreux, basses-cours renommées, fruits de toute espèce, contribuoit à la favoriser. Costar, qui résidoit au Mans, étoit recherché autant pour la réputation de ses bons dîners que pour celle de son esprit et de sa politesse. L'évêque du Mans, Philibert-Emmanuel de Lavardin, étoit également renommé pour les délices de sa table.
A peine y avoient-elles pris place qu'une des servantes de la maison vint dire à l'Etoile que la Caverne la demandoit. Elle dit au poète et à l'Espagnole qu'elle alloit revenir, et alla trouver sa compagne. Il y a apparence que, si Roquebrune fut habile homme, il profita de l'occasion, et representa ses necessités à l'agreable Inezille. Cependant, aussitôt que la Caverne vit l'Etoile, elle la pria de fermer la porte de la chambre, et de s'approcher de son lit. Aussitôt qu'elle la vit auprès d'elle, la première chose qu'elle fit, ce fut de pleurer, comme si elle n'eût fait que commencer, et de lui prendre les mains, qu'elle lui mouilla de ses larmes, pleurant et sanglotant de la plus pitoyable façon du monde. L'Etoile la voulut consoler en lui faisant esperer que sa fille seroit bientôt trouvée, puisque tant de gens etoient allés après les ravisseurs. «Je voudrois qu'elle n'en revînt jamais, lui repondit la Caverne, en pleurant encore plus fort; je voudrois qu'elle n'en revînt jamais, repeta-t-elle, et que je n'eusse qu'à la regretter; mais il faut que je la blâme, il faut que je la haïsse et que je me repente de l'avoir mise au monde. Tenez, dit-elle, donnant un papier à l'Etoile, voyez l'honnête compagne que vous aviez, et lisez dans cette lettre l'arrêt de ma mort et l'infamie de ma fille.» La Caverne se remit à pleurer, et l'Etoile lut ce que vous allez lire, si vous en voulez prendre la peine.
ous ne devez point douter de tout ce que je vous ai dit de ma bonne maison et de mon bien, puisqu'il n'y a pas apparence que je trompe par une imposture une personne à qui je ne puis me rendre recommandable que par ma sincerité. C'est par là, belle Angelique, que je vous puis meriter. Ne differez donc point de me promettre ce que je vous demande, puis que vous n'aurez à me le donner qu'alors que vous ne pourrez plus douter de ce que je suis.
Aussitôt qu'elle eut achevé de lire cette lettre, la Caverne lui demanda si elle en connoissoit l'ecriture: «Comme la mienne propre, lui dit l'Etoile: c'est de Leandre, le valet de mon frère, qui ecrit tous nos roles.--C'est le traître qui me fera mourir, lui repondit la pauvre comedienne. Voyez s'il ne s'y prend pas bien, ajouta-t-elle encore, en mettant une autre lettre du même Leandre, entre les mains de l'Etoile.» La voici mot pour mot:
l ne tiendra qu'à vous de me rendre heureux, si vous êtes encore dans la resolution où vous etiez il y a deux jours. Ce fermier de mon père qui me prête de l'argent m'a envoyé cent pistoles et deux bons chevaux: c'est plus qu'il ne nous faut pour passer en Angleterre, d'où je me trompe fort si un père qui aime son fils unique plus que sa vie ne condescend à tout ce qu'il voudra pour le faire bientôt revenir.
«Eh bien! que dites-vous de votre compagne et de votre valet, de cette fille que j'avois si bien elevée et de ce jeune homme dont nous admirions tous l'esprit et la sagesse? Ce qui m'etonne le plus, c'est qu'on ne les a jamais vus parler ensemble et que l'humeur enjouée de ma fille ne l'eût jamais fait soupçonner de pouvoir devenir amoureuse; et cependant elle l'est, ma chère l'Etoile, et si eperdûment qu'il y a plutôt de la furie que de l'amour. Je l'ai tantôt surprise qui ecrivoit à son Leandre en des façons de parler si passionnées que je ne pourrois le croire si je ne l'avois vu. Vous ne l'avez jamais ouïe parler serieusement. Ha! vraiment, elle parle bien un autre langage dans ses lettres, et, si je n'avois dechiré celle que je lui ai prise, vous m'avoueriez qu'à l'âge de seize ans elle en sçait autant que celles qui ont vieilli dans la coquetterie. Je l'avois menée dans ce petit bois où elle a eté enlevée pour lui reprocher, sans temoins, qu'elle me recompensoit mal de toutes les peines que j'ai souffertes pour elle. Je vous les apprendrai, ajouta-t-elle, et vous verrez si jamais fille a eté plus obligée à aimer sa mère.» L'Estoile ne sçavoit que repondre à de si justes plaintes, et puis il etoit bon de laisser un peu prendre cours à une si grande affliction. «Mais, reprit la Caverne, s'il aimoit tant ma fille, pourquoi assassiner sa mère221? Car celui de ses compagnons qui m'a saisie m'a cruellement battue, et s'est même acharné sur moi long-temps après que je ne lui faisois plus de resistance; et, si ce malheureux garçon est si riche, pourquoi enlève-t-il ma fille comme un voleur?»
Note 221:(retour)On a déjà vu deux ou trois fois le motassassineremployé par Scarron dans une acception un peu plus large que celle qu'il a aujourd'hui, où il ne s'entend que des meurtres accomplis et suivis de mort. Ici il est pris en un sens plus faible encore qu'auparavant, comme on le voit par la phrase suivante. Au XVIIe siècle, en effet, cette expression s'appliquoit aussi bien aux simples tentatives d'assassinat, et même à toute espèce d'attentat d'un genre analogue. On disoit, par exemple, d'un homme moulu de coups de bâton, qu'il avoit été assassiné. C'est ainsi que Malherbe parle de ses assassins, dans sesLettres à Peiresc(Lettre du 4 octobre 1627).
La Caverne fut encore long-temps à se plaindre, l'Estoile la consolant le mieux qu'elle pouvoit. Le maître de la maison vint voir comment elle se portoit, et pour lui dire qu'il y avoit un carrosse prêt, si elle vouloit retourner au Mans. La Caverne le pria de trouver bon qu'elle passât la nuit en sa maison, ce qu'il lui accorda de bon coeur. L'Etoile demeura pour lui tenir compagnie, et quelques dames du Mans reçurent dans leur carrosse Inezille, qui ne voulut pas être si long-temps eloignée de son mari. Roquebrune, qui n'osa honnêtement quitter les comediennes, en fut bien fâché; mais on n'a pas en ce monde tout ce que l'on désire.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
ADAME,
Si vous êtes de l'humeur de monsieur le surintendant, qui ne prend pas plaisir à être loué, je vous fais mal ma cour en vous dediant un livre. On n'en dedie point sans louer223,et, sans même vous dedier de livre, on ne peut parler de vous qu'on ne vous loue. Les personnes qui, comme vous, servent d'exemple au public, doivent souffrir les louanges de tout le monde, parce qu'on les leur doit. Il leur est même permis de se louer, parce qu'elles ne font rien que de louable; qu'elles doivent être aussi equitables pour elles-mêmes que pour les autres, et qu'on pardonneroit plutôt de n'être pas quelquefois modeste que de n'être pas toujours veritable. De mon naturel, sans avoir bien examiné si je suis juge competent de la reputation d'autrui, bonne ou mauvaise, j'exerce de tout temps une justice bien sevère sur tout ce qui merite de l'estime ou du blâme. Je punis une sottise bien averée, c'est-à-dire je la taille en pièces d'une rude manière; mais aussi je recompense magnifiquement le merite où je le trouve224;je ne me lasse point d'en parler avec beaucoup de chaleur, et je me crois par là aussi bon ami, quoique inutile, que grand ennemi, quoique peu à craindre. C'est donc tout ce que vous pourriez faire, avec tout le pouvoir que vous avez sur moi, que de m'empêcher de vous donner des louanges autant que je le puis, si ce n'est autant que vous en meritez. Vous êtes belle sans être coquette; vous êtes jeune sans être imprudente, et vous avez beaucoup d'esprit sans ambition de le faire paroître. Vous êtes vertueuse sans rudesse, pieuse sans ostentation, riche sans orgueil, et de bonne maison sans mauvaise gloire225.Vous avez pour mari un des plus illustres hommes du siècle, dont les honneurs et les emplois ne recompensent pas encore assez la vertu; qui est estimé de tout le monde et n'est haï de personne, et qui de tout temps a eu l'ame si grande qu'il ne s'est servi de son bien qu'à en faire comme s'il ne s'etoit reservé que l'esperance. Enfin, Madame, vous êtes parfaitement heureuse, et ce n'est pas la moindre de toutes les louanges qu'on vous peut donner, puisque le bonheur est un bien que le ciel ne donne pas toujours à ceux à qui, comme à vous, il a donné tous les autres. Après vous avoir dit à vous-même ce que tout le monde en dit, il faut que je m'acquitte d'une obligation particulière que je vous ai, et que je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait de me venir voir. Je proteste, Madame, que je ne l'oublierai jamais, et, quoique je reçoive souvent de pareilles faveurs de plusieurs personnes de condition de l'un et de l'autre sexe226,que je n'ai jamais reçu de visite qui m'ait eté si agreable que la votre; aussi suis-je plus que personne du monde,
Madame,
Votre très humble et très obeissant serviteur,
SCARRON.
Note 222:(retour)«Cette madame Fouquet étoit soeur de Castille, père du père de madame de Guise; il s'appeloit Montjeu, étoit trésorier de l'épargne, et sa mère étoit fille du célèbre président Jeannin (Saint-Simon, ch. 150). Le surintendant Fouquet, «non moins surintendant des belles-lettres que des finances (Corn.)», Mécène en titre des écrivains, avec qui Scarron étoit déjà entièrement lié lorsqu'il n'étoit que procureur général, lui avoit fait une pension de 1600 livres pour remplacer celle de 500 écus qu'il recevoit de la reine, et que lui avoit retirée définitivement le cardinal après saMazarinade. Scarron lui-même nous a laissé le témoignage de ces actes de munificence dans les premières stances deLéandre et Héro, ode burlesque, et dans saLettre à***. Madame Scarron se lia très intimement avec la surintendante, et devint toute puissante auprès d'elle peu de temps après son mariage: l'amitié de Mme Fouquet et celle de Pélisson ne furent pas inutiles à Scarron pour lui attirer de nouveaux témoignages de générosité de la part du surintendant.
Note 223:(retour)Surtout à l'époque de Scarron, où l'art des dédicaces étoit devenu une industrie organisée de façon à rapporter le plus possible à l'auteur. V.Notes de l'art. Rangouze, Dict. de Bayle. Le grand Corneille n'a-t-il pas comparé à Auguste le financier Montauron? Ch. Sorel, dans l'Avertissement qui termine le premier volume de saScience universelle, et dansFrancion(ch. 11); Mademoiselle de Scudéry, dans sesConversations sur divers sujets(t. 1); l'auteur anonyme de l'Histoire du poète Sibus(Rec. en prose de Sercy, t. 2); Furetière, en traçant, dans leRoman bourgeois, le modèle d'une épître dédicatoire au bourreau;--Scarron lui-même, en beaucoup d'endroits, entre autres dans l'Ode à Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et dans la Dédicace de ses oeuvres burlesques à sa chienne Guillemette, qu'il écrivit sans doute,--il semble le faire entendre,--après un mécompte comme il en éprouva plus d'une fois, ont attaqué et raillé cet usage.
Note 224:(retour)Scarron se flatte comme il flattoit les autres; il fait sans doute allusion,--quand il parle de la magnifique récompense qu'il accorde au mérite,--à ses dédicaces et à ses nombreuses pièces de vers, où fourmillent les flatteries pour tout le monde;--quand il parle de la rude manière dont il taille en pièces tout ce qui mérite du blâme, à saMazarinade, à saBaronade, etc. Il étoit extrêmement redouté pour son humeur satirique; Tallemant raconte que Chapelain réunissoit deux personnes pour leur envoyer un exemplaire de saPucelle; «mais, ajoute-t-il, à ceux qu'il craignoit, à despestes, il leur en a donné un tout entier, comme à Scarron, à Boileau, à Furetière et autres» (Histor. de Chapel.). Du reste, bien ou mal exercée, cette justice étoit du goût des lecteurs, et l'empressement du public à acheter toutes les feuilles volantes signées du nom de Scarron pouvoit lui donner une assez grande portée. C'étoit en 1654, date du privilége de cette seconde partie, et en 1655, que Scaron publioit sa gazette burlesque,la Muse de la Cour, hebdomadaire et anonyme. V.Le burlesque malade, ou les Colporteurs affligez des nouvelles de la griève et perilleuse maladie de M. Scaron... Dialogue des deux compères gazetiers, Paris, 1660.
Note 225:(retour)Madame Fouquet méritoit en effet ces éloges: c'étoit une femme de beaucoup de sagesse et de piété, et elle le montra bien par la vie exemplaire qu'elle mena dans la retraite après la disgrâce de son mari.
Note 226:(retour)Les logis qu'habita successivement Scarron, rue des Douze-Portes, au Marais, puis rue de la Tixeranderie, où il étoit venu s'établir récemment après une courte excursion dans la rue des Saints-Pères, étoient le rendez-vous et le centre de réunion non seulement de beaucoup de littérateurs, mais d'une foule de hauts personnages, comme le cardinal de Retz, et lespetits-maîtresqui furent les héros de la Fronde, le maréchal d'Albret, le duc de Vivonne, le commandeur de Souvré, les comtes de Selles, du Lude et de Villarceaux, D'Elbène, Mata, Grammont, Châtillon, le marquis de la Sablière. Quelquefois même de grandes dames ne dédaignoient pas de se montrer chez le cul-de-jatte, telles que madame de la Sablière, la marquise de Sévigné, la comtesse de La Suze, la duchesse de Lesdiguières; mais il faut avouer qu'il y recevoit surtout soit des femmes de réputation équivoque, comme Marion Delorme et Ninon, soit des femmes auteurs, comme mademoiselle de Scudéry et madame Deshoulières.
Qui ne sert que d'introduction aux autres.
e soleil donnoit à plomb sur nos antipodes et ne prêtoit à sa soeur qu'autant de lumière qu'il lui en falloit pour se conduire dans une nuit fort obscure. Le silence regnoit sur toute la terre, si ce n'etoit dans les lieux où se rencontroient des grillons, des hiboux et des donneurs de serenades. Enfin tout dormoit dans la nature, ou du moins tout devoit dormir, à la reserve de quelques poètes qui avoient dans la tête des vers difficiles à tourner, de quelques malheureux amans, de ceux qu'on appelle âmes damnées, et de tous les animaux, tant raisonnables que brutes, qui cette nuit-là avoient quelque chose à faire. Il n'est pas necessaire de vous dire que le Destin etoit de ceux qui ne dormoient pas, non plus que les ravisseurs de mademoiselle Angelique, qu'il poursuivoit autant que pouvoit galoper un cheval à qui les nuages deroboient souvent la foible clarté de la lune. Il aimoit tendrement mademoiselle de la Caverne, parce qu'elle etoit fort aimable et qu'il etoit assuré d'en être aimé, et sa fille ne lui etoit pas moins chere; outre que mademoiselle de l'Etoile, ayant de necessité à faire la comedie, n'eût pu trouver en toutes les caravanes des comediens de campagne deux comediennes qui eussent plus de vertus que ces deux-là. Ce n'est pas à dire qu'il n'y en ait de la profession qui n'en manquent point; mais dans l'opinion du monde, qui se trompe peut-être, elles en sont moins chargées que de vieille broderie et de fard.
Notre genereux comedien couroit donc après ces ravisseurs, plus fort et avec plus d'animosité que les Lapithes ne coururent après les Centaures227. Il suivit d'abord une longue allée sur laquelle repondoit la porte du jardin par où Angelique avoit eté enlevée, et, après avoir galopé quelque temps, il enfila au hasard un chemin creux comme le sont la plupart de ceux du Maine228. Ce chemin etoit plein d'ornières et de pierres, et, bien qu'il fît clair de lune, l'obscurité y etoit si grande que le Destin ne pouvoit faire aller son cheval plus vite que le pas. Il maudissoit interieurement un si mechant chemin, quand il se sentit sauter en croupe quelque homme ou quelque diable, qui lui passa les bras à l'entour du col. Le Destin eut grand'peur, et son cheval en fut si fort effrayé qu'il l'eût jeté par terre si le fantôme qui l'avoit investi, et qui le tenoit embrassé, ne l'eût affermi dans la selle. Son cheval s'emporta comme un cheval qui avoit peur, et le Destin le hâta à coups d'eperons sans savoir ce qu'il faisoit, fort mal satisfait de sentir deux bras nus à l'entour de son col et contre sa joue un visage froid qui souffloit à reprises à la cadence du galop du cheval. La carrière fut longue, parce que ce chemin n'etoit pas court. Enfin, à l'entrée d'une lande, le cheval modera sa course impetueuse et le Destin sa peur, car on s'accoutume à la longue aux maux les plus insupportables. La lune luisoit alors assez pour lui faire voir qu'il avoit un grand homme nu en croupe et un vilain visage auprès du sien. Il ne lui demanda point qui il etoit (je ne sais si ce fut par discretion). Il fit toujours continuer le galop à son cheval, qui etoit fort essoufflé; et, lorsqu'il l'esperoit le moins, le chevaucheur croupier se laissa tomber à terre et se mit à rire. Le Destin repoussa son cheval de plus belle, et, regardant derrière lui, il vit son fantôme qui couroit à toutes jambes vers le lieu d'où il etoit venu. Il a avoué depuis que l'on ne peut avoir plus de peur qu'il en eut. A cent pas de là il trouva un grand chemin qui le conduisit dans un hameau, dont il trouva tous les chiens eveillés, ce qui lui fit croire que ceux qu'il suivoit pouvoient y avoir passé. Pour s'en eclaircir, il fit ce qu'il put pour eveiller les habitans endormis de trois ou quatre maisons qui etoient sur le chemin. Il n'en put avoir audience et fut querellé de leurs chiens. Enfin, ayant ouï crier des enfants dans la dernière maison qu'il trouva, il en fit ouvrir la porte à force de menaces, et apprit d'une femme en chemise, qui ne lui parla qu'en tremblant, que les gendarmes avoient passé par leur village il n'y avoit pas longtemps, et qu'ils emmenoient avec eux une femme qui pleuroit bien fort et qu'ils avoient bien de la peine à faire taire. Il conta à la même femme la rencontre qu'il avoit faite de l'homme nu, et elle lui apprit que c'etoit un paysan de leur village qui etoit devenu fou et qui couroit les champs. Ce que cette femme lui dit de ces gens de cheval qui avoient passé par son hameau lui donna courage de passer outre et lui fit hâter le train de sa bête. Je ne vous dirai point combien de fois elle broncha et eut peur de son ombre. Il suffit que vous sachiez qu'il s'egara dans un bois, et que, tantôt ne voyant goutte et tantôt etant eclairé de la lune, il trouva le jour auprès d'une metairie, où il jugea à propos de faire repaître son cheval, et où nous le laisserons.
Note 227:(retour)Lors du combat qui troubla les noces de Pirithoüs et d'Hippodamie.
Note 228:(retour)V.Dict. du Mainede Lepaige, t. 2, p. 28.
Des bottes.
ependant que le Destin couroit a tâtons après ceux qui avoient enlevé Angelique, la Rancune et l'Olive, qui n'avoient pas si à coeur que lui cet enlevement, ne coururent pas si vite que lui après les ravisseurs, outre qu'ils etoient à pied. Ils n'allèrent donc pas loin, et, ayant trouvé dans le prochain bourg une hôtellerie qui n'etoit pas encore fermée, ils y demandèrent à coucher. On les mit dans une chambre où etoit dejà couché un hôte, noble ou roturier, qui y avoit soupé, et qui, ayant à faire diligence pour des affaires qui ne sont pas venues à ma connoissance, faisoit etat de partir à la pointe du jour. L'arrivée des comediens ne servit pas au dessein qu'il avoit d'être à cheval de bonne heure: car il en fut eveillé, et peut-être en pesta-t-il en son ame; mais la presence de deux hommes d'assez bonne mine fut possible cause qu'il n'en temoigna rien. La Rancune, qui etoit d'une accostante manière, lui fit d'abord des excuses de ce qu'ils troubloient son repos, et lui demanda ensuite d'où il venoit. Il lui dit qu'il venoit d'Anjou et qu'il s'en alloit en Normandie pour une affaire pressée. La Rancune, en se deshabillant et pendant qu'on chauffoit des draps, continuoit ses questions; mais comme elles n'etoient utiles ni à l'un ni à l'autre, et que le pauvre homme qu'on avoit eveillé n'y trouvoit pas son compte, il le pria de le laisser dormir. La Rancune lui en fit des excuses fort cordiales, et en même temps, l'amour-propre lui faisant oublier celui du prochain, il fit dessein de s'approprier une paire de bottes neuves qu'un garçon de l'hôtellerie venoit de rapporter dans la chambre après les avoir nettoyées229. L'Olive, qui n'avoit alors autre envie que de bien dormir, se jeta dans le lit, et la Rancune demeura auprès du feu, non tant pour voir la fin du fagot qu'on avoit allumé que pour contenter la noble ambition d'avoir une paire de bottes neuves aux depens d'autrui. Quand il crut l'homme qu'il alloit voler bien et dûment endormi, il prit ses bottes, qui etoient au pied de son lit, et, les ayant chaussées à cru, sans oublier de s'attacher les eperons, s'alla mettre, ainsi botté et eperonné qu'il etoit, auprès de l'Olive. Il faut croire qu'il se tint sur le bord du lit, de peur que ses jambes armées ne touchassent aux jambes nues de son camarade, qui ne se fût pas tu d'une si nouvelle façon de se mettre entre deux draps, et ainsi auroit pu faire avorter son entreprise.
Note 229:(retour)Rojas, dans sonViage entretenido, raconte des escroqueries semblables de ses deux compagnons les comédiens ambulants Rios et Solano, qui essaient de voler les tapisseries d'une auberge, se sauvent avec la recette, etc. Les Chroniques du Maine--et ce ne sont pas les seules--nous apprennent que les troupes d'acteurs nomades de bas étage, qui parcouroient sans cesse les villes et les bourgades, avoient souvent des démêlés avec la police.
Le reste de la nuit se passa assez paisiblement. La Rancune dormit, ou en fit le semblant. Les coqs chantèrent, le jour vint, et l'homme qui couchoit dans la chambre de nos comediens se fit allumer du feu et s'habilla. Il fut question de se botter: une servante lui presenta les vieilles bottes de la Rancune, qu'il rebuta rudement; on lui soutint qu'elles etoient à lui; il se mit en colère et fit une rumeur diabolique. L'hôte monta dans la chambre et lui jura, foi de maître cabaretier, qu'il n'y avoit point d'autres bottes que les siennes non seulement dans la maison, mais aussi dans le village, le curé même n'allant jamais à cheval230. Là-dessus, il lui voulut parler des bonnes qualités de son curé, et lui conter de quelle façon il avoit eu sa cure, et depuis quand il la possedoit. Le babil de l'hôte acheva de lui faire perdre patience. La Rancune et l'Olive, qui s'etoient eveillés au bruit, prirent connoissance de l'affaire, et la Rancune exagera l'enormité du cas et dit à l'hôte que cela etoit bien vilain. «Je me soucie d'une paire de bottes neuves comme d'une savate, disoit le pauvre debotté à la Rancune; mais il y va d'une affaire de grande importance pour un homme de condition à qui j'aimerois moins avoir manqué qu'à mon propre père, et, si je trouvois les plus mechantes bottes du monde à vendre, j'en donnerais plus qu'on ne m'en demanderoit.» La Rancune, qui s'etoit mis le corps hors du lit, haussoit les epaules de temps en temps et ne lui repondoit rien, se repaissant les yeux de l'hôte et de la servante, qui cherchoient inutilement les bottes, et du malheureux qui les avoit perdues, qui cependant maudissoit sa vie et meditoit peut-être quelque chose de funeste, quand la Rancune, par une generosité sans exemple et qui ne lui etoit pas ordinaire, dit tout haut, en s'enfonçant dans son lit, comme un homme qui meurt d'envie de dormir: «Morbleu! Monsieur, ne faites plus tant de bruit pour vos bottes, et prenez les miennes, mais à condition que vous nous laisserez dormir, comme vous voulûtes hier que j'en fisse autant.» Le malheureux, qui ne l'etoit plus puisqu'il retrouvoit des bottes, eut peine à croire ce qu'il entendoit; il fit un grand galimatias de mauvais remercîment, d'un ton de voix si passionné que la Rancune eut peur qu'à la fin il ne le vînt embrasser dans son lit. Il s'ecria donc en colère, et jurant doctement: «Eh! morbleu! Monsieur, que vous êtes fâcheux, et quand vous perdez vos bottes, et quand vous remerciez ceux qui vous en donnent! Au nom de Dieu, prenez les miennes encore un coup, et je ne vous demande autre chose sinon que vous nous laissiez dormir, ou bien rendez-moi mes bottes et faites tant de bruit que vous voudrez.» Il ouvroit la bouche pour repliquer, quand la Rancune s'ecria: «Ah! mon Dieu! que je dorme ou que mes bottes me demeurent!» Le maître du logis, à qui une façon de parler si absolue avoit donné beaucoup de respect pour la Rancune, poussa hors de la chambre son hôte, qui n'en eût pas demeuré là, tant il avoit de ressentiment231d'une paire de bottes si genereusement donnée. Il fallut pourtant sortir de la chambre et s'aller botter dans la cuisine, et lors la Rancune se laissa aller au sommeil plus tranquillement qu'il n'avoit fait la nuit, sa faculté de dormir n'etant plus combattue du desir de voler des bottes et de la crainte d'être pris sur le fait. Pour l'Olive, qui avoit mieux employé la nuit que lui, il se leva de grand matin, et, s'etant fait tirer du vin, s'amusa à boire, n'ayant rien de meilleur à faire.
Note 230:(retour)Les bottes ne servoient proprement que pour cet usage. Le motbotte, dit Furetière, «signifie une chaussure de cuir dont on se sert quand on monte à cheval, tant pour y être plus ferme que pour se garantir des injures du temps.» (Dict.) V. encoreRoman comique, l. 2, ch. 6. L'auteur desLoix de la galanteriementionne comme une étrange nouveauté, dont il se moque, «que la mode est venue d'être botté, si l'on veut, six mois durant, sans monter à cheval». C'étoit là le grand ton depuis assez long-temps déjà, mais seulement dans la haute compagnie, et surtout à Paris. Cf.le Satyrique de la Court(Variétés hist. et litt., de M. Ed. Fournier, chez Jannet, t. 3, p. 250, 251);La grande propriété des bottes sans cheval(Id., t. 6, p. 29); et ce que dit Tallemant de cet usage, dans l'Histor. de M. d'Aumont. Les bottes étoient un des ornements les plus recherchés par ceux qui vouloientparoître, et on en étoit venu à être botté et éperonné même pour aller à pied. V.Baron de Fæneste, l. 1, ch. 2, p. 15, édit. Jannet; laMode qui court à présent, 1613, in-12, p. 12; leFrancionde Sorel, l. 10, p. 601 et suiv., éd. 1660.
Note 231:(retour)Ce mot veut dire icireconnoissance, signification qu'il a souvent au XVIIe siècle, et même dans Racine:Tandis qu'autour de moi votre cour assembléeRetentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,Est-il juste, seigneur, que seul, en ce moment,Je demeure sans voix et sansressentiment!V. aussi l'Epître dédicat. d'Offray en tête de la troisième partie.
Tandis qu'autour de moi votre cour assembléeRetentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,Est-il juste, seigneur, que seul, en ce moment,Je demeure sans voix et sansressentiment!
Tandis qu'autour de moi votre cour assembléeRetentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,Est-il juste, seigneur, que seul, en ce moment,Je demeure sans voix et sansressentiment!
Tandis qu'autour de moi votre cour assemblée
Retentit des bienfaits dont vous m'avez comblée,
Est-il juste, seigneur, que seul, en ce moment,
Je demeure sans voix et sansressentiment!
V. aussi l'Epître dédicat. d'Offray en tête de la troisième partie.
La Rancune dormit jusqu'à onze heures. Comme il s'habilloit, Ragotin entra dans la chambre; il avoit le matin visité les comediennes, et, mademoiselle de l'Etoile lui ayant reproché qu'elle ne le croyoit guère de ses amis, puisqu'il n'etoit pas de ceux qui couroient après sa compagne, il lui promit de ne retourner point dans le Mans qu'il n'en eût appris des nouvelles; mais, n'ayant pu trouver de cheval ni à louer ni à emprunter, il n'eût pu tenir sa promesse si son meunier ne lui eût prêté son mulet, sur lequel il monta sans bottes, et arriva, comme je vous viens de dire, dans le bourg où avoient couché les deux comediens. La Rancune avoit l'esprit fort present; il ne vit pas plutôt Ragotin en souliers qu'il crut que le hasard lui fournissoit un beau moyen de cacher son larcin, dont il n'etoit pas peu en peine. Il lui dit donc d'abord qu'il le prioit de lui prêter ses souliers et de vouloir prendre ses bottes, qui le blessoient à un pied à cause qu'elles etoient neuves. Ragotin prit le parti avec grande joie: car, en chevauchant son mulet, un ardillon qui avoit percé son bas, lui avoit fait regretter de n'être pas botté.
Il fut question de dîner. Ragotin paya pour les comediens et pour son mulet. Depuis son trebuchement, quand la carabine tira entre ses jambes, il fit serment de ne monter jamais sur un animal chevauchable sans prendre toutes ses sûretés. Il prit donc avantage pour monter sur sa bête; mais, avec toute sa précaution, il eut bien de la peine à se placer dans le bas du mulet. Son esprit vif ne lui permettoit pas d'être judicieux, et il avoit inconsiderement relevé les bottes de la Rancune, qui lui venoient jusqu'à la ceinture, et lui empêchoient de plier son petit jarret, qui n'etoit pas le plus vigoureux de la province. Enfin donc, Ragotin sur son mulet et les comediens à pied suivirent le premier chemin qu'ils trouvèrent, et, chemin faisant, Ragotin decouvroit aux comediens le dessein qu'il avoit de faire la comedie avec eux, leur protestant qu'encore qu'il fût assuré d'être bientôt le meilleur comedien de France, il ne pretendoit tirer aucun profit de son metier, qu'il vouloit le faire seulement par curiosité, et pour faire voir qu'il etoit né à tout ce qu'il vouloit entreprendre. La Rancune et l'Olive le fortifièrent dans sa noble envie, et, à force de le louer et de lui donner courage, le mirent en si belle humeur qu'il se prit à reciter de dessus son mulet des vers de Pyrame et Thisbé du poète Theophile232. Quelques paysans, qui accompagnoient une charrette chargée et qui faisoient le même chemin, crurent qu'il prêchoit la parole de Dieu, le voyant declamer là comme un forcené. Tandis qu'il recita, ils eurent toujours la tête nue et le respectèrent comme un predicateur de grands chemins.
Note 232:(retour)V. plus haut, page 82, note 2; page 137, note 3.
L'Histoire de la Caverne.
es deux comediennes que nous avons laissées dans la maison où Angelique avoit eté enlevée n'avoient pas dormi davantage que le Destin. Mademoiselle de l'Etoile s'etoit mise dans le même lit que la Caverne, pour ne la laisser pas seule avec son desespoir, et pour tâcher de lui persuader de ne s'affliger pas tant qu'elle faisoit. Enfin, jugeant qu'une affliction si juste ne manquoit pas de raisons pour se defendre, elle ne les combattit plus avec les siennes; mais, pour faire diversion, elle se mit à se plaindre de sa mauvaise fortune aussi fort que sa compagne faisoit de la sienne, et ainsi l'engagea adroitement à lui conter ses aventures, d'autant plus aisement que la Caverne ne pouvoit souffrir alors que quelqu'un se dît plus malheureux qu'elle. Elle s'essuya donc les larmes qui lui mouilloient le visage en grande abondance, et, soupirant une bonne fois pour n'avoir pas si tôt à y retourner, elle commença ainsi son histoire:
Je suis née comedienne, fille d'un comedien, à qui je n'ai jamais ouï dire qu'il eût des parens d'autre profession que de la sienne. Ma mère etoit fille d'un marchand de Marseille, qui la donna à mon père en mariage pour le recompenser d'avoir exposé sa vie pour sauver la sienne qu'avoit attaquée à son avantage un officier des galères, aussi amoureux de ma mère qu'il en etoit haï. Ce fut une bonne fortune pour mon père: car on lui donna, sans qu'il la demandât, une femme jeune, belle et plus riche qu'un comedien de campagne ne la pouvoit esperer. Son beau-père fit ce qu'il put pour lui faire quitter sa profession, lui proposant et plus d'honneur et plus de profit dans celle de marchand; mais ma mère, qui etoit charmée de la comedie, empêcha mon père de la quitter. Il n'avoit point de repugnance à suivre l'avis que lui donnoit le père de sa femme, sçachant mieux qu'elle que la vie comique n'est pas si heureuse qu'elle le paroît. Mon père sortit de Marseille un peu après ses noces, emmena ma mère faire sa première campagne, qui en avoit plus grande impatience que lui, et en fit en peu de temps une excellente comedienne. Elle fut grosse dès la première année de son mariage, et accoucha de moi derrière le théâtre. J'eus un frère un an après, que j'aimois beaucoup et qui m'aimoit aussi. Notre troupe etoit composée de notre famille et de trois comediens, dont l'un etoit marié avec une comedienne qui jouoit les seconds rôles. Nous passions un jour de fête par un bourg de Perigort, et ma mère, l'autre comedienne et moi etions sur la charrette qui portoit notre bagage, et nos hommes nous escortoient à pied, quand notre petite caravane fut attaquée par sept ou huit vilains hommes, si ivres qu'ayant fait dessein de tirer en l'air un coup d'arquebuze pour nous faire peur, j'en fus toute couverte de dragées, et ma mère en fut blessée au bras. Ils saisirent mon père et deux de ses camarades, devant qu'ils se pussent mettre en defense, et les batirent cruellement. Mon frère et le plus jeune de nos comediens s'enfuirent, et depuis ce temps-là je n'ai pas ouï parler de mon frère. Les habitans du bourg se joignirent à ceux qui nous faisoient une si grande violence, et firent retourner notre charrette sur ses pas. Ils marchoient fièrement et à la hâte, comme des gens qui ont fait un grand butin et le veulent mettre en sûreté, et ils faisoient un bruit à ne s'entendre pas les uns les autres. Après une heure de chemin, ils nous firent entrer dans un château, où, aussitôt que nous fûmes entrés, nous ouïmes plusieurs personnes crier avec grande joie que les Bohemiens etoient pris. Nous reconnûmes par là qu'on nous prenoit pour ce que nous n'etions pas, et cela nous donna quelque consolation. La jument qui traînoit notre charrette tomba morte de lassitude, ayant eté trop pressée et trop battue. La comedienne à qui elle etoit, et qui la louoit à la troupe, en fit des cris aussi pitoyables que si elle eût vu mourir son mari. Ma mère en même temps s'evanouit de la douleur qu'elle sentoit en son bras, et les cris que je fis pour elle furent encore plus grands que ceux que la comedienne avoit faits pour la jument. Le bruit que nous faisions, et que faisoient les brutaux et les ivrognes qui nous avoient amenés, fit sortir d'une salle basse le seigneur du château, suivi de quatre ou cinq casaques ou manteaux rouges de fort mauvaise mine233. Il demanda d'abord où etoient les voleurs de Bohemiens, et nous fit grand'peur. Mais, ne voyant entre nous que des personnes blondes234, il demanda à mon père qui il etoit, et n'eut pas plutôt appris que nous etions de malheureux comediens, qu'avec une impetuosité qui nous surprit, et jurant de la plus furieuse façon que j'aie jamais ouï jurer, il chargea à grands coups d'epée ceux qui nous avoient pris, qui disparurent en un moment, les uns blessés, les autres fort effrayés. Il fit delier mon père et ses compagnons, commanda qu'on menât les femmes dans une chambre et qu'on mît nos hardes en lieu sûr. Des servantes se presentèrent pour nous servir, et dressèrent un lit à ma mère, qui se trouvoit fort mal de la blessure de son bras. Un homme qui avoit la mine d'un maître d'hôtel nous vint faire des excuses de la part de son maître de ce qui s'etoit passé. Il nous dit que les coquins qui s'etoient si malheureusement mépris avoient eté chassés, la plupart battus ou estropiés; que l'on alloit envoyer querir un chirurgien dans le prochain bourg pour panser le bras de ma mère, et nous demanda instamment si l'on ne nous avoit rien pris, nous conseillant de faire visiter nos hardes pour sçavoir s'il y manquoit quelque chose.
Note 233:(retour)La casaque rouge étoit l'uniforme des archers.
Note 234:(retour)Les Bohémiens ont la peau cuivrée et les cheveux noirs. Tallemant raconte dans une note (Histor. de Saint-Germain Beaupré) que madame Perrochel, une fois, chez madame de Rohan, voyant des portraits, demanda de qui ils étoient. «Des princesses de Bohême, lui dit-on.--Jésus! vous m'étonnez, répondit-elle: ils sont blancs comme neige.» Elle croyoit qu'il s'agissoit de Bohémiennes. Il parle en plusieurs autres endroits de leurs cheveux noirs comme d'un caractère bien connu de cette race. (Histor. de d'Alincourt, de M. du Bellay, roi d'Yvetot.)
A l'heure du souper on nous apporta à manger dans notre chambre; le chirurgien qu'on avoit envoyé chercher arriva; ma mère fut pansée et se coucha avec une violente fièvre. Le jour suivant, le seigneur du château fit venir devant lui les comediens. Il s'informa de la santé de ma mère, et dit qu'il ne vouloit pas la laisser sortir de chez lui qu'elle ne fût guerie. Il eut la bonté de faire chercher dans les lieux d'alentour mon frère et le jeune comedien qui s'etoient sauvés; ils ne se trouvèrent point, et cela augmenta la fièvre de ma mère. On fit venir d'une petite ville prochaine un medecin et un chirurgien plus experimenté que celui qui l'avoit pansée la première fois. Et enfin les bons traitemens qu'on nous fit nous firent bientôt oublier la violence qu'on nous avoit faite.
Ce gentilhomme chez qui nous etions etoit fort riche, plus craint qu'aimé dans tout le pays, violent dans toutes ses actions comme un gouverneur de place frontière235, et qui avoit la reputation d'être vaillant autant qu'on le pouvoit être. Il s'appeloit le baron de Sigognac. Au temps où nous sommes, il seroit pour le moins un marquis, et en ce temps-là il etoit un vrai tyran de Perigord. Une compagnie de bohemiens qui avoient logé sur ses terres avoient volé les chevaux d'un haras qu'il avoit à une lieue de son château236, et ses gens, qu'il avoit envoyés après, s'etoient mepris à nos depens, comme je vous ai dejà dit. Ma mère se guérit parfaitement, et mon père et ses camarades, pour se montrer reconnoissans, autant que de pauvres comediens pouvoient le faire, du bon traitement qu'on leur avoit fait, offrirent de jouer la comedie dans le château tant que le baron de Sigognac l'auroit agreable. Un grand page, âgé pour le moins de vingt-quatre ans, qui devoit être sans doute le doyen des pages du royaume, et une manière de gentilhomme suivant, apprirent les rôles de mon frère et du comedien qui s'etoit enfui avec lui. Le bruit se repandit dans le pays qu'une troupe de comediens devoient representer une comedie chez le baron de Sigognac. Force noblesse perigourdine y fut conviée; et, lorsque le page sçut son rôle, qui lui fut si difficile à apprendre qu'on fut contraint d'en couper et de le reduire à deux vers, nous representâmes Roger et Bradamante, du poète Garnier237. L'assemblée etoit fort belle, la salle bien eclairée, le theâtre fort commode et la decoration accommodée au sujet. Nous nous efforçâmes tous de bien faire, et nous y reussîmes. Ma mère parût belle comme un ange, armée en amazone, et sortant d'une maladie qui l'avoit un peu pâlie, son teint eclata plus que toutes les lumières dont la salle etoit eclairée. Quelque grand sujet que j'aie d'être fort triste, je ne puis songer à ce jour-là que je ne rie de la plaisante façon dont le grand page s'acquitta de son rôle. Il ne faut pas que ma mauvaise humeur vous cache une chose si plaisante; peut-être que vous ne la trouverez pas telle, mais je vous assure qu'elle fit bien rire toute la compagnie et que j'en ai bien ri depuis, soit qu'il y eût veritablement de quoi en rire, ou que je sois de celles qui rient de peu de chose. Il jouoit le page du vieil duc Aymon, et n'avoit que deux vers à reciter en toute la pièce: c'est alors que ce vieillard s'emporte terriblement contre sa fille Bradamante de ce qu'elle ne veut point epouser le fils de l'empereur238, etant amoureuse de Roger. Le page dit à son maître: