Dijon.

ILe Tempsayant annoncéQue par suite des excèsUn auteur sans grands succèsAvait rendu l'âme,Mille journaux de partoutD'Auteuil et de MontretoutRedirent la chose itou,Mince de réclame.IIAussitôt les créanciers,Gens impudents et grossiersEnvoyèrent les huissiersAu défunt poète:Les parents, braves bourgeois,Très-respectueux des lois,Avec des pleurs dans la voixPayèrent la dette.IIIUne femme très-crampon,Par lui, mère d'un pouponDont il omit, le fripon,Les mois de nourrice,Le croyant mort s'arrachaTrois cheveux par-ci par-làPuis enfin s'amourachaDe quelque jocrisse.IVSes livres qui, jusque-làN'avaient pas eu grand éclatEt qui, sans nul tralalaMoisissaient en caves,Se vendirent sans effortEt tout de suite au prix fortVoire même au poids de l'orTels ceux de Descaves.VLes théâtres de ParisJusqu'alors pleins de méprisPour le poète incomprisQui traînait sa plume,Jouèrent à qui mieux mieuxLes drames jeunes ou vieux,Spirituels, ennuyeux,De l'Auteur Posthume.VIBref, quand on apprit un jourQue le joyeux troubadourVivait frais comme un amourNon loin de Montmartre,On ne l'eût pas reconnu,Car au lieu d'être tout nu,Il avait, le parvenu,De vrais cols de martre.

I

I

Le Tempsayant annoncéQue par suite des excèsUn auteur sans grands succèsAvait rendu l'âme,Mille journaux de partoutD'Auteuil et de MontretoutRedirent la chose itou,Mince de réclame.

Que par suite des excès

Un auteur sans grands succès

Avait rendu l'âme,

Mille journaux de partout

D'Auteuil et de Montretout

Redirent la chose itou,

Mince de réclame.

II

II

Aussitôt les créanciers,Gens impudents et grossiersEnvoyèrent les huissiersAu défunt poète:Les parents, braves bourgeois,Très-respectueux des lois,Avec des pleurs dans la voixPayèrent la dette.

Aussitôt les créanciers,

Gens impudents et grossiers

Envoyèrent les huissiers

Au défunt poète:

Les parents, braves bourgeois,

Très-respectueux des lois,

Avec des pleurs dans la voix

Payèrent la dette.

III

III

Une femme très-crampon,Par lui, mère d'un pouponDont il omit, le fripon,Les mois de nourrice,Le croyant mort s'arrachaTrois cheveux par-ci par-làPuis enfin s'amourachaDe quelque jocrisse.

Une femme très-crampon,

Par lui, mère d'un poupon

Dont il omit, le fripon,

Les mois de nourrice,

Le croyant mort s'arracha

Trois cheveux par-ci par-là

Puis enfin s'amouracha

De quelque jocrisse.

IV

IV

Ses livres qui, jusque-làN'avaient pas eu grand éclatEt qui, sans nul tralalaMoisissaient en caves,Se vendirent sans effortEt tout de suite au prix fortVoire même au poids de l'orTels ceux de Descaves.

Ses livres qui, jusque-là

N'avaient pas eu grand éclat

Et qui, sans nul tralala

Moisissaient en caves,

Se vendirent sans effort

Et tout de suite au prix fort

Voire même au poids de l'or

Tels ceux de Descaves.

V

V

Les théâtres de ParisJusqu'alors pleins de méprisPour le poète incomprisQui traînait sa plume,Jouèrent à qui mieux mieuxLes drames jeunes ou vieux,Spirituels, ennuyeux,De l'Auteur Posthume.

Les théâtres de Paris

Jusqu'alors pleins de mépris

Pour le poète incompris

Qui traînait sa plume,

Jouèrent à qui mieux mieux

Les drames jeunes ou vieux,

Spirituels, ennuyeux,

De l'Auteur Posthume.

VI

VI

Bref, quand on apprit un jourQue le joyeux troubadourVivait frais comme un amourNon loin de Montmartre,On ne l'eût pas reconnu,Car au lieu d'être tout nu,Il avait, le parvenu,De vrais cols de martre.

Bref, quand on apprit un jour

Que le joyeux troubadour

Vivait frais comme un amour

Non loin de Montmartre,

On ne l'eût pas reconnu,

Car au lieu d'être tout nu,

Il avait, le parvenu,

De vrais cols de martre.

Les deux autres poésies que m'inspira l'annonce anticipée de ma mort furent publiées dans le journalLa Plume, sous ces deux titres:Vers d'un qui pensa mouriretVers d'un qui ne mourut point. Elles n'ont point l'allure badine de l'Auteur Posthumeque je viens de vous transcrire et la première fut écrite, il m'en souvient, pendant une des longues promenades que, sur l'ordre de la Faculté, je faisais au bras de ma mère dans les prestigieuses allées de laPromenade des platanesà Perpignan. Je fus interrompu dansma composition par des quintes de toux qui m'arrachaient la poitrine et je crois qu'en lisant quelque peu entre les lignes de ce douloureux sonnet il est aisé d'y voir la trace d'une émotion sincère et fortement ressentie:

Malade, malade, malade,Ce mot résonne comme un glasA mon oreille et je dis: las!Mon corps, quelle dégringolade.. . . . . . . . . . . . . . . .Plus ne trousserai de ballade.Bonsoir Hélène et Ménélas,Oh! mes jambes en échalas:C'est fini de la rigolade.. . . . . . . . . . . . . . . .C'est fini de nos baisers lentsArythmiques et violents,Suzon, qui fleurais la verveine;. . . . . . . . . . . . . . . .C'est fini d'eux, c'est fait de moi,Ah! pour mon âme quel émoi,Non, vraiment, je n'ai pas de veine!

Malade, malade, malade,Ce mot résonne comme un glasA mon oreille et je dis: las!Mon corps, quelle dégringolade.. . . . . . . . . . . . . . . .Plus ne trousserai de ballade.Bonsoir Hélène et Ménélas,Oh! mes jambes en échalas:C'est fini de la rigolade.. . . . . . . . . . . . . . . .C'est fini de nos baisers lentsArythmiques et violents,Suzon, qui fleurais la verveine;. . . . . . . . . . . . . . . .C'est fini d'eux, c'est fait de moi,Ah! pour mon âme quel émoi,Non, vraiment, je n'ai pas de veine!

Malade, malade, malade,

Ce mot résonne comme un glas

A mon oreille et je dis: las!

Mon corps, quelle dégringolade.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Plus ne trousserai de ballade.

Bonsoir Hélène et Ménélas,

Oh! mes jambes en échalas:

C'est fini de la rigolade.

. . . . . . . . . . . . . . . .

C'est fini de nos baisers lents

Arythmiques et violents,

Suzon, qui fleurais la verveine;

. . . . . . . . . . . . . . . .

C'est fini d'eux, c'est fait de moi,

Ah! pour mon âme quel émoi,

Non, vraiment, je n'ai pas de veine!

La troisième pièce:Vers d'un qui ne mourut point, remonte aux derniers jours de ma convalescence. Elle a plutôt l'allure d'une fantaisie Edgard Poesque et témoigne d'une belle tranquillitéd'esprit à l'endroit du mauvais pas, heureusement franchi. Mais jugez plutôt, car je ne veux pas vous faire grâce de ce morceau de littérature et vous serez mieux que personne au courant de mon intime nécrologie.

J'ai vu de près la mort sinistreEt je lui préfère vraimentUn portefeuille de MinistreOu le pire médicament.Car la drôlesse a les yeux caves,Le nez camard à faire peur,Et ses orbites sont des cavesOù l'on regarde avec stupeur.Elle dédaigne les parures,Elle n'eut jamais pour braceletsAutour de ses maigres jointures,Que de cliquetants osselets:Des craquements font sa musique.Elle aime le bruit des hoquetsEt la toux creuse du phtisiqueEt les genoux entrechoqués;Sa démarche est stupide et lente,Avec un tel déhanchement,Que l'on est pris de l'épouvanteD'un horrible déclanchement;Et dans sa royauté macabre,Elle accueille avec un rictusQui déraidit sa face glabreL'humble troupeau des détritus.

J'ai vu de près la mort sinistreEt je lui préfère vraimentUn portefeuille de MinistreOu le pire médicament.

J'ai vu de près la mort sinistre

Et je lui préfère vraiment

Un portefeuille de Ministre

Ou le pire médicament.

Car la drôlesse a les yeux caves,Le nez camard à faire peur,Et ses orbites sont des cavesOù l'on regarde avec stupeur.

Car la drôlesse a les yeux caves,

Le nez camard à faire peur,

Et ses orbites sont des caves

Où l'on regarde avec stupeur.

Elle dédaigne les parures,Elle n'eut jamais pour braceletsAutour de ses maigres jointures,Que de cliquetants osselets:

Elle dédaigne les parures,

Elle n'eut jamais pour bracelets

Autour de ses maigres jointures,

Que de cliquetants osselets:

Des craquements font sa musique.Elle aime le bruit des hoquetsEt la toux creuse du phtisiqueEt les genoux entrechoqués;

Des craquements font sa musique.

Elle aime le bruit des hoquets

Et la toux creuse du phtisique

Et les genoux entrechoqués;

Sa démarche est stupide et lente,Avec un tel déhanchement,Que l'on est pris de l'épouvanteD'un horrible déclanchement;

Sa démarche est stupide et lente,

Avec un tel déhanchement,

Que l'on est pris de l'épouvante

D'un horrible déclanchement;

Et dans sa royauté macabre,Elle accueille avec un rictusQui déraidit sa face glabreL'humble troupeau des détritus.

Et dans sa royauté macabre,

Elle accueille avec un rictus

Qui déraidit sa face glabre

Et maintenant, petite cousine, en me pardonnant cette longue digression, permettez-moi de m'aller coucher; il est deux heures du matin et nous quittons Roanne à cinq heures: vous jugez donc s'il a fallu toute l'amitié que je vous porte et en même temps la solennité de ma promesse pour me tenir éveillé jusqu'à présent.

Cité charmante, assez mouvementée, Dijon possède une ligne de tramways électriques qui la sillonnent sans relâche et dont les voitures très spacieuses sont ordinairement veuves de voyageurs.

N'importe; cela donne grand air à la ville et les hautes potences qui soutiennent l'appareil aérien de cette moderne traction pourront toujours servir à des exécutions sommaires, un jourou l'autre, si vient à souffler dans ces parages l'homicide vent des révolutions. Mais Dieu me garde de m'attarder à ces pronostics sanguinaires.

Comme si toute la moutarde du pays lui montait au nez, Salis a poussé des hurlements d'apache en s'apercevant du mauvais vouloir que le concierge du Théâtre municipal a mis à préparer la venue de notre compagnie. Seules, mais clairsemées et sans aucune indication d'heure et de jour, quelques affiches portant le chat hiératique de Steinlen avec la flambante auréole où sont écrits ces mots: Montjoie, Montmartre, attirent les yeux des passants.

Tout porte à croire que le grand vaisseau du Théâtre sonnera creux ce soir, et creux également la cassette de notre barnum.

Vers quatre heures de l'après-midi, après avoir essayé tant bien que mal de réparer le désastre, par l'armement précipité d'une équipe d'hommes-affiches, Salis s'est enfermé dans son appartement de l'hôtel deLa Cloche, disant qu'il va rédiger une lettre de protestation à l'adresse du maire et du directeur du théâtre. Il déclare qu'il ne veut point dîner et demande simplement, au cas où il s'endormirait, qu'on le vienne avertir sur les huit heures.

Mais c'est en vain qu'à huit heures nous venons à tour de rôle frapper à sa porte et l'interpeller. Un silence de mort règne dans sa chambre hermétiquement fermée et les plus noires hypothèses s'insinuent en nous. Il paraissait bien fatigué dès le matin; ses yeux n'avaient plus d'éclat, et dame, la colère aidant.........................

Cependant il n'y a pas de temps à perdre; le régisseur de l'hôtel va quérir un trousseau de clefs qu'il essaie tour à tour au milieu d'une angoisse croissante; la serrure se déclanche; la porte s'ouvre, Salis n'est pas chez lui. Nous courons au théâtre et sommes reçus comme des chiens dans un jeu de quilles par notre barnum qui fait les cent pas sur la scène. La salle regorge d'un public impatient qui trépigne sur des airs variés; le rideau se lève et la recette fait oublier l'incident.

Pour la première fois depuis notre départ Dominique Bonnaud a chanté ce soir la très spirituelle chanson qu'il composa à l'occasion de la visite du Czar à l'Académie Française. Elle est inédite ou du moins, n'a paru qu'en fragments dans quelques journaux. Plus heureuse que le public, vous la posséderezin extenso, car la voici:

LE CZAR A L'ACADÉMIE

Air:ça vous coupe la g..... à quinz' pas.

IOn sait que pendant son séjour à Paris,Entre la Morgue et l'pèr' Lachaise,Le Czar visita les augustes débrisQu'on nomme Académie Française.En agissant ainsi le CzarVoulut de deux heur's trente à deux heur's trois quarts,Se réserver un p'tit momentPour pouvoir dormir tranquill'ment.IIA cett' perspectiv' nos immortels, émusFaillir'nt en perdre la boussoleAu point qu'on assur', c'qui n's'était jamais vu,Qu'ils travaillèr'nt sous leur coupole!Quand tous venaient l'après-midiRépéter en chœurBoje tsara crani,Tout' d'suite on constatait dehorsQu'la pluie tombait beaucoup plus fort,IIIC'est à Legouvé, caporal instructeur,Qu'incomba la tâche écrasanteDe fair' manœuvrer sous l'œil de l'empereurLe p'tit bataillon des quarante.On dit qu'parmi les coupolardsMonsieur d'Freycinet fut un des plus rossardsEt qu'Legouvé, montrant les dents,Dut menacer d'le fout' dedans.IVEn r'vanche on assur' que Paul Bourget poussaSon élégance anglo-saxonneJusqu'à s'fair' raser par l'acier délicatDe Monsieur Brun'tière en personne;Et Clar'tie rencontrant d'VoguéVoilà, lui dit-il, l'moment d'te distinguerCar pour les russ's, on sait, mon cher,Qu'c'est toi qui les as découverts.VLoti d'vait d'abord rédiger l'compliment,Loti dont l'éloquence activeSut jadis toucher jusqu'en ses fondementsL'âme simple de mon frère Yves.Même il avait dit à Paill'ron:J'vais faire un chef-d'œuvr' mais ce s'ra toi mon bonQui liras c'régal de gourmets,Car on sait que je n'lis jamais.VICoppée réputé pour les pleurs abondantsQue secrèt'nt ses gland's lacrymalesApporta des vers composés d'puis longtempsEt qu'il gardait dans sa vieill'malle.Sully-Prudhomme dit: «j'eus d'bon cœurOffert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peurQu'on l'casse en voulant l'déplacer,D'puis si longtemps qu'il est brisé.»VIIPrenez mes œuvr's, s'écria Thureau-DanginComm'ça l'on saura qu'ell's existent,Mais on fit r'marquer qu'son nom avec enginFormait une rime anarchiste,Meilhac dit: «j'vous f...ich' mon billardEt mêm' j'offrirai comm' professeur au czarLian' qui s'charg'ra d'lui révélerTout's les façons d'caramboler.»VIIIComm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier,Un sac de bonbons sera d'miseEt mêm' nous pourrons, grâce à Gaston Boissier,Sur le prix avoir un'remise,C'est alors, pour tout concilierQu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-PasquierDir'nt nous offrirons simplementL'assuranc' de not' dévouement.D. Bonnaud

I

I

On sait que pendant son séjour à Paris,Entre la Morgue et l'pèr' Lachaise,Le Czar visita les augustes débrisQu'on nomme Académie Française.En agissant ainsi le CzarVoulut de deux heur's trente à deux heur's trois quarts,Se réserver un p'tit momentPour pouvoir dormir tranquill'ment.

On sait que pendant son séjour à Paris,

Entre la Morgue et l'pèr' Lachaise,

Le Czar visita les augustes débris

Qu'on nomme Académie Française.

En agissant ainsi le Czar

Voulut de deux heur's trente à deux heur's trois quarts,

Se réserver un p'tit moment

Pour pouvoir dormir tranquill'ment.

II

II

A cett' perspectiv' nos immortels, émusFaillir'nt en perdre la boussoleAu point qu'on assur', c'qui n's'était jamais vu,Qu'ils travaillèr'nt sous leur coupole!Quand tous venaient l'après-midiRépéter en chœurBoje tsara crani,Tout' d'suite on constatait dehorsQu'la pluie tombait beaucoup plus fort,

A cett' perspectiv' nos immortels, émus

Faillir'nt en perdre la boussole

Au point qu'on assur', c'qui n's'était jamais vu,

Qu'ils travaillèr'nt sous leur coupole!

Quand tous venaient l'après-midi

Répéter en chœurBoje tsara crani,

Tout' d'suite on constatait dehors

Qu'la pluie tombait beaucoup plus fort,

III

III

C'est à Legouvé, caporal instructeur,Qu'incomba la tâche écrasanteDe fair' manœuvrer sous l'œil de l'empereurLe p'tit bataillon des quarante.On dit qu'parmi les coupolardsMonsieur d'Freycinet fut un des plus rossardsEt qu'Legouvé, montrant les dents,Dut menacer d'le fout' dedans.

Qu'incomba la tâche écrasante

De fair' manœuvrer sous l'œil de l'empereur

Le p'tit bataillon des quarante.

On dit qu'parmi les coupolards

Monsieur d'Freycinet fut un des plus rossards

Et qu'Legouvé, montrant les dents,

Dut menacer d'le fout' dedans.

IV

IV

En r'vanche on assur' que Paul Bourget poussaSon élégance anglo-saxonneJusqu'à s'fair' raser par l'acier délicatDe Monsieur Brun'tière en personne;Et Clar'tie rencontrant d'VoguéVoilà, lui dit-il, l'moment d'te distinguerCar pour les russ's, on sait, mon cher,Qu'c'est toi qui les as découverts.

En r'vanche on assur' que Paul Bourget poussa

Son élégance anglo-saxonne

Jusqu'à s'fair' raser par l'acier délicat

De Monsieur Brun'tière en personne;

Et Clar'tie rencontrant d'Vogué

Voilà, lui dit-il, l'moment d'te distinguer

Car pour les russ's, on sait, mon cher,

Qu'c'est toi qui les as découverts.

V

V

Loti d'vait d'abord rédiger l'compliment,Loti dont l'éloquence activeSut jadis toucher jusqu'en ses fondementsL'âme simple de mon frère Yves.Même il avait dit à Paill'ron:J'vais faire un chef-d'œuvr' mais ce s'ra toi mon bonQui liras c'régal de gourmets,Car on sait que je n'lis jamais.

Loti d'vait d'abord rédiger l'compliment,

Loti dont l'éloquence active

Sut jadis toucher jusqu'en ses fondements

L'âme simple de mon frère Yves.

Même il avait dit à Paill'ron:

J'vais faire un chef-d'œuvr' mais ce s'ra toi mon bon

Qui liras c'régal de gourmets,

Car on sait que je n'lis jamais.

VI

VI

Coppée réputé pour les pleurs abondantsQue secrèt'nt ses gland's lacrymalesApporta des vers composés d'puis longtempsEt qu'il gardait dans sa vieill'malle.Sully-Prudhomme dit: «j'eus d'bon cœurOffert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peurQu'on l'casse en voulant l'déplacer,D'puis si longtemps qu'il est brisé.»

Coppée réputé pour les pleurs abondants

Que secrèt'nt ses gland's lacrymales

Apporta des vers composés d'puis longtemps

Et qu'il gardait dans sa vieill'malle.

Sully-Prudhomme dit: «j'eus d'bon cœur

Offert mon vas'malheureus'ment j'ai trop peur

Qu'on l'casse en voulant l'déplacer,

D'puis si longtemps qu'il est brisé.»

VII

VII

Prenez mes œuvr's, s'écria Thureau-DanginComm'ça l'on saura qu'ell's existent,Mais on fit r'marquer qu'son nom avec enginFormait une rime anarchiste,Meilhac dit: «j'vous f...ich' mon billardEt mêm' j'offrirai comm' professeur au czarLian' qui s'charg'ra d'lui révélerTout's les façons d'caramboler.»

Prenez mes œuvr's, s'écria Thureau-Dangin

Comm'ça l'on saura qu'ell's existent,

Mais on fit r'marquer qu'son nom avec engin

Formait une rime anarchiste,

Meilhac dit: «j'vous f...ich' mon billard

Et mêm' j'offrirai comm' professeur au czar

Lian' qui s'charg'ra d'lui révéler

Tout's les façons d'caramboler.»

VIII

VIII

Comm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier,Un sac de bonbons sera d'miseEt mêm' nous pourrons, grâce à Gaston Boissier,Sur le prix avoir un'remise,C'est alors, pour tout concilierQu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-PasquierDir'nt nous offrirons simplementL'assuranc' de not' dévouement.

Comm' nous n'somm's pas rich', dit l'Vicomt' de Bornier,

Un sac de bonbons sera d'mise

Et mêm' nous pourrons, grâce à Gaston Boissier,

Sur le prix avoir un'remise,

C'est alors, pour tout concilier

Qu'messieurs d'Haussonville et d'Audiffret-Pasquier

Dir'nt nous offrirons simplement

L'assuranc' de not' dévouement.

D. Bonnaud

Enveloppé d'un lourd manteau de brume, triste à pleurer avec, dans le ciel, tous les symptômes précurseurs de la neige, tel m'apparaît Lyon qui fût, vous le savez, cousine, ma première étape de vie indépendante au sortir du lycée.

Elles sont loin, bien loin déjà les quatre années vécues sous le ciel inclément de l'industrieuse cité, mais peut-être même à cause de celointain, le souvenir qui m'en est resté garde-t-il une précision de détails dont sont dépourvues déjà telles périodes plus rapprochées de l'heure présente.

Et comment voulez-vous que se puisse oublier l'impression si forte et si nouvelle que me causa la conscience de ma liberté lorsque pour la première fois, à dix-huit ans, je me trouvai seul responsable de mes actes, sur l'asphalte d'une ville inconnue, à trois cents lieues d'une famille qui ne m'avait préparé à cet état nouveau que par l'indéfinie claustration et l'ignorance totale des plus infimes privautés.

Même à cette heure, et malgré le recul de dix ans que représentent ces choses, je me souviens avec effroi de ce vertige qui me saisit à l'idée de ma parfaite indépendance. Oh, les frissons nouveaux qu'il m'était donné de connaître, et tout de suite si je voulais! Rentrer passé minuit, ne pas rentrer du tout, me laisser tenter pour quelque beauté de rencontre et l'accompagner chez elle ou chez moi, suivant qu'il plairait à ma fantaisie; tout cela m'était possible désormais, à moi que la veille encore une inviolable autorité contraignait au respect des coutumes familiales, à moi qui n'avais éprouvé qu'en des occasionsquasi solennelles, les joies faciles à compter du reste, de l'enviable passe-partout. Je n'exagère pas; c'est bien du vertige que me donna cette vision, et si je ne me laissai pas aller dès le premier jour à la réaliser entièrement c'est que je fus retenu par je ne sais quelle pudeur intérieure et aussi par une insurmontable timidité, résultat plus heureux peut-être de ma provinciale éducation.

Des crises de cette espèce sont évidemment de courte durée, mais elles n'en sont pas moins dangereuses quand elles sévissent sur des natures volcaniques et primesautières comme il s'en peut rencontrer. Elles méritent dans tous les cas d'êtres livrées aux méditations des pères de famille, qui, trop imbus de cette idée que l'autorité sans discussion et l'obéissance passive doivent être la pierre angulaire de l'éducation familiale, deviennent l'indirecte cause de telles irréparables folies.

La tarentule littéraire qui me piqua vers cette époque, en absorbant mes forces vives et les loisirs que me laissaient les études médicales, ne fût pas un mince dérivatif à la fougue de jeunesse qui grondait en ma poitrine. Amoureux de poésie, de musique et d'art dramatique, jepartageai mon temps entre ces choses; hanté par Baudelaire, par Richepin et par Rollinat dont les strophes musicales me poursuivaient comme d'hallucinants modèles, je passai des nuits à rimer des sonnets et des rondels indignes à coup sûr de leurs brillants inspirateurs, mais qui me furent un salutaire apprentissage de cette orfévrerie qu'est la composition poétique.

Entre temps, pour donner libre cours à la facilité que je sentais naître en moi du fait de cette gymnastique, je rimais à l'usage de mes camarades étudiants des chansons professionnelles qui me valurent quelque popularité. Une de ces chansons composée en l'honneur du professeur Gayet, le célèbre clinicien dont s'honore l'Ophthalmologie française, obtint à la Faculté de médecine un succès dirai-je inespéré. J'y célébrais l'opération de la cataracte en des couplets d'une telle précision scientifique que l'illustre praticien dont j'avais été l'interne quelque mois durant, en demanda l'insertion dans le bulletin officiel d'Ophthalmologie. D'autres chansons ayant trait à des sujets plus folâtres devinrent en peu de temps les chants de ralliement de la jeunesse étudiante et d'interminables monômes défilèrent par les rues de Lyon au son de la peu catholiquechanson des Etudiants, rimée sur l'air deLa Grosse Caisse, un des succès d'alors de Paulus.

C'est vers cette époque qu'il me fut donné de connaître Maurice Boukay, brillant Universitaire qui charmait les loisirs peu nombreux pourtant que lui laissaient des cours d'agrégation, par des élucubrations poétiques où se devinaient les germes du joli talent que vous connaissez. L'idée lui vint de réunir en une même plaquette celles de nos chansons en lesquelles un même souffle de jeunesse insouciante avait dicté la strophe et murmuré le refrain, et nous publiâmes, heureux d'être imprimés tout vifs,Le Bréviaire de l'Écolier Lyonnais, petite œuvre de haulte graisse, sur laquelle s'étalaient en place de nos signatures, ces deux noms empruntés à Musset: Dupont et Durand.

Notre collaboration du reste entretenue par une camaraderie de bon aloi, ne se tint pas à ces prémisses. La muse étudiante nous dicta coup sur coup deux revues que l'Association des Étudiants voulut bien faire représenter en le local du Casino de Lyon, à l'occasion de ses fêtes annuelles.

Dans la seconde qui s'intitulait l'Escholier etl'Étudiant, et qui, suivant le procédé Shakspearien,se déroulait devant une toile de fond munie de pancartes indicatrices, nous faisions se rencontrer sur les bords du Styx, un étudiant moderne, M. Chevreuil et le poète Villon. Vous voyez d'ici le thème du dialogue à trois personnages qui faisait le sujet principal de cette œuvre toute de circonstance. Après une discussion des plus animées à laquelle venait d'ailleurs se mêler une pimpante écolière, les personnages de notre revue se réconciliaient sur l'air duPère la Victoire, repris, en cœur par les indulgents camarades et le tour était joué.

Mais je me laisse entraîner, cousine, par le flux montant des souvenirs que mon retour à Lyon vient d'évoquer après six ans d'absence et peut-être serait-il prudent de me borner. Vous voudrez bien pourtant que je vous conte avant de m'aller coucher l'histoire de ma première contravention:

Le Grand-Théâtre jouissait en ce temps-là de la direction Campo-Casso, direction fortement combattue, si j'ai bonne mémoire, bien qu'on lui dût en somme un nombre respectable de belles et bonnes représentations. A Dieu ne plaise que je mêle quelque amertume à ce souvenir; l'impression qui m'est restée desbonnes heures passées au parterre, cependant que le maëstro Luigini d'impeccable mémoire conduisait son orchestre avec cette verve et cette ampleur qui font de lui le digne émule des Colonne et des Lamoureux, ne s'effacera jamais de mon esprit.

Donc, le directeur Campo-Casso avait en son théâtre la réputation d'un homme de fer, littéralement intraitable et qui prétendait être maître absolu chez lui, en dépit des engouements et des hostilités que l'hydre aux cent têtes nomméepublica coutume de professer à l'endroit des acteurs. Il n'y avait pas d'exemple qu'une manifestation l'eut fait jamais revenir sur sa conduite et c'était là sans doute le secret de son impopularité.

Précisément à cette époque, le Grand-Théâtre possédait un ténor, enfant gâté du public, bien fait de sa personne et bon acteur, mais dont la voix généralement agréable était sujette à de nombreux caprices. Après deux ou trois représentations qui témoignaient d'une incontestable fatigue et dont il s'était tiré tant bien que mal, il s'était vu refuser implacablement un congé par son directeur. Ce dernier mettant le comble à sa tyrannie annonçait pour le lendemain unereprésentation des Huguenots, avec, en vedette, le nom de ténor surmené.

Sous la menace d'un flot de papier timbré, notre chanteur dut s'exécuter, mais ce ne fut pas sans adresser à quelques journaux amis un entrefilet par lequel il révélait au public la contrainte dont il était l'objet de la part de son directeur.

Est-il besoin de dire que le théâtre fut insuffisant ce jour-là; dès sept heures du soir un serpent aux innombrables anneaux enroulait sa queue autour du portique et des couplets frondeurs s'échappaient des groupes à l'adresse du directeur. Un amateur verveux lançait un refrain ainsi conçu:

C'est la peauDe CampoQu'il nous faut

C'est la peauDe CampoQu'il nous faut

C'est la peau

De Campo

Qu'il nous faut

vingt fois repris en chœur par des voix juvéniles.

Le parterre, comme de juste, était envahi par les étudiants; aussi loin que mes yeux pouvaient plonger dans les rangs épais de l'auditoire je n'apercevais que des camarades de cours ou d'amphithéâtre, parmi lesquels je m'étais acquisune réputation de chanteur forcené, pour la vigueur toute méridionale avec laquelle je répétais durant les interminables dissections, les grands morceaux entendus la veille.

Le rideau se leva; le premier acte se déroula sans encombre malgré quelques faiblesses sur les dernières notes de la célèbre cavatine:Plus Blanche que la blanche hermine. Soutenu par les applaudissements d'un public ami, le ténor se tira d'affaire assez proprement et peut-être conçut-il l'espoir de conduire au port l'œuvre célèbre de Scribe et de Meyerbeer.

Hélas! comme si sa voix se fut subitement figée durant le court entr'acte, il apparut complètement aphone dans l'acte du Château de Chenonceaux, et ce fut vainement qu'en la pose extatique de rigueur, il attaqua cette phrase, toute de charme et de voluptueuse langueur:

Beauté divine, enchanteresse,O vous qui régnez en ces lieux, etc.

Beauté divine, enchanteresse,O vous qui régnez en ces lieux, etc.

Beauté divine, enchanteresse,

O vous qui régnez en ces lieux, etc.

Des sons rauques et inarticulés sortirent de sa gorge desséchée, et au lieu de poursuivre il ébaucha ce geste éloquent qui consiste à porter la main sous sa mâchoire et à l'en écarter brusquement avec une inclinaison detout le corps. Le public comprit le geste et manifesta sa sympathie par quelques applaudissements, cependant que l'orchestre attendant pour s'interrompre les ordres du commissaire de police absent, poursuivait tout seul le motif.

A ce moment, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, je me sentis enlever de mon banc par mes deux voisins, et de vingt points du parterre une clameur jaillit m'invitant à chanter de ma place. Tous mes camarades d'amphithéâtre me réclamaient le motif cent fois entendu et je m'exécutai finissant la phrase.

Ah! parlez, ah! parlezDe grâce répondez.»

Ah! parlez, ah! parlezDe grâce répondez.»

Ah! parlez, ah! parlez

De grâce répondez.»

Des fauteuils aux quatrième galeries, un fou rire secoua la salle, et pendant le temps matériel qu'il fallut à deux agents pour parvenir jusqu'à moi, j'essayai deux ou trois éclats de voix dont l'effet me parut superbe. Après quoi je me laissai doucement cueillir et conduire au poste avec la conscience du devoir accompli et cependant que mes deux empêcheurs de chanter en rond recevaient sur leur passage tous les quolibetsdont la foule a coutume d'accabler les représentants de la force publique.

Le résultat de ce fait glorieux fut une nuit de violon et une contravention qui me valut en simple police une amende de huit francs.

Je compte organiser prochainement une souscription pour m'acquitter de cette dette à tous égards sacrée.

La neige a tenu sa promesse et la ville au matin me paraît nuptiale. Oh! le joli tapis blanc que pendant la nuit des milliers de fées invisibles ont jeté sur la place Bellecour, en laissant choir du haut du Ciel cette charpie éclatante faite de nues déchiquetées.

La cathédrale de Fourvières, cette citadelle religieuse élevée par l'incessant labeur des siècles catholiques pour protéger de son ombre la cité Lugdunaise, patrie des premiers martyrs de la foi, domine de sa masse imposante tout un panorama neigeux. Il me souvient d'avoir jadis escaladé l'une de ses tours par un de ces raresmatins clairs que le Ciel veut bien accorder aux Lyonnais. J'en fus récompensé par le vertigineux spectacle de la seconde ville de France étalant à mes yeux ce torse opulent qu'enserrent comme une demi-ceinture, les rubans verts de la Saône et du Rhône se conjoignant à la Mulatière; par la succession des côteaux verdoyants étagés le long de la Saône et se perdant à l'infini; enfin, par la majesté de cette nappe d'eau que chevauchent des ponts audacieux, fils de la plus moderne architecture, et qui pénètre en conquérante dans Lyon, au niveau du parc de la Tête d'or, comme jadis au temps des Gaules Jules César avec les légions de la République romaine.

Le coup d'œil aujourd'hui doit être tout autre, et certes, si j'en avais le loisir et si je ne craignais pas l'enrouement, peut-être en voudrais-je tenter l'aventure, mais Dieu me garde de pareilles folies et les nécessités quotidiennes de la tournée m'enjoignent l'observance rigoureuse de l'hygiène du chanteur, laquelle ne va pas sans de pénibles sacrifices.

Notre première représentation s'est donnée hier soir, au concert de l'Horloge, vaste hall situé dans l'avenue qui prolonge le Pont Lafayette, sur la rive gauche. De prime abord, il me paraissaitinvraisemblable que le public Lyonnais, j'entends le bel et bon public des premières qui convient à nos manifestations d'art, consentit à se rendre en un quartier si excentrique. J'ai dû revenir de mon erreur. Il s'est produit depuis dix ans dans l'esprit public Lyonnais une évolution qui m'est d'autant plus douce à constater que le nouveau répertoire avec lequel j'aborde aujourd'hui l'opinion, non sans quelque secrète peur, a recueilli les suffrages du plus grand nombre, et ce, malgré ses capitales différences d'avec l'ancien, celui surtout qui marqua mon séjour de quatre ans dans la bonne ville universitaire. Salis a été verveux comme un diable et, malgré l'acoustique un peu défectueux de la salle qui paraît mieux disposée pour le bal que pour le concert, il a fait parvenir jusqu'aux ultimes rangs des spectateurs les éclats éraillés mais sonores de son organe sarcastique. Muni de nombreuxtuyauxet sachant combien tous les publics en général sont friands d'allusions locales, il n'a pas manqué de glisser dans ses pièces à commentaires les noms des plus glorieuses hétaïres dont s'enorgueillit le Gotha galant de la ville. Et dans l'ombre propice ont éclaté des rires stridents et parfois des protestationsétouffées lorsque défilaient à l'appel du barnum, la poupine Beauregard au minois de chatte gourmande, et Mathilde Bellecour noble douairière habituée de chez Berthoux et Anna Perrin et bien d'autres.

Un incident comique a marqué la soirée. Au moment où Salis, engoncé dans son pardessus et n'aspirant plus qu'au sommeil, allait franchir le seuil de l'Horloge pour gagner son hôtel, une jeune personne l'a vigoureusement appréhendé au collet, et je crois vraiment qu'il doit à sa présence d'esprit de s'être tiré sans écorchures des mains de cette Euménide Lyonnaise: «Monsieur, s'est-elle écriée, je suis la personne que vous avez désignée tout à l'heure sous le nom de Peau de Saucisse et je viens vous demander raison de cette injure gratuite qui peut me causer le plus grand préjudice auprès de mes amis.» Et, ce disant, la jeune offensée dardait sur notre Directeur des prunelles incandescentes.

«Madame, a répondu Salis, lorsqu'on a prononcé devant moi ce nom inélégant de Peau de Saucisse, j'ai cru qu'il s'agissait de quelque vieille personne ratatinée et non point de la charmante créature que j'ai devant moi. Je suis trop amoureux de la justice pour m'être volontairementégaré à ce point. Croyez donc à tous mes regrets et agréez mes excuses.»

Mais la protestataire n'était pas d'humeur à se payer de brèves explications: «Oui, mon vieux, dit-elle, devenant tout à coup familière, vous la connaissez dans les coins, vous, et vous n'êtes pas embarrassé pour vous tirer d'affaire; mais je ne suis pas plus bête que vous, moi, et je ne m'en laisse pas conter. Je suis venue la première au devant de vous pour vous montrer que je n'ai pas peur, mais, demain c'est mon ami qui ira vous trouver; oui, Monsieur, mon ami, un beau dragon de 1m90 et vous verrez comment il cause, celui-la, à moins que...»

«A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une réparation suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme victime expiatoire.»

Et la jeune femme, toute heureuse à l'idée de jouer un bon tour, s'est rassérénée soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis par le bras pour lui conter tout bas à l'oreille quelques horreurs sur une camarade.

Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'Horlogeet sa compagne, plantureuse créatureaux joues potelées, aux yeux éternellement rieurs, notaient à leur actif une belle recette et constataient que la feuille de location était plus qu'à moitié couverte pour la suivante représentation.

Après quatre heures d'un sommeil lourd très insuffisant à réparer les fatigues d'une double représentation et du souper fin qui s'en est suivi, voici qu'on m'éveille brutalement. De mauvaise grâce, avec la voix mêlé-cassiforme que j'ai bien gagnée, je laisse échapper en guise de réponse je ne sais quel vocable inarticulé, mais un regard jeté sur la montre, toujours à portée, me pénètre de la nécessité, dure! ô combien, d'avoir à boucler ma valise. Energiquement je me dégourdis et neuf heures sonnantes me trouvent sur le trottoir de la gare de Perrache, guettant le passage de l'Express de Marseille.

Oh! rage! Salis, tout essoufflé, livide de colère, m'apprend qu'un retard survenu par la faute du Directeur de l'Horlogeempêche son matérield'Ombres d'être en gare à l'heure dite, et que force nous est de remettre à midi trente notre départ pour Avignon; seule une partie de billard peut nous consoler de ce contre-temps et nous l'allons perpétrer dans la grande brasserie des Chemins de Fer, où chaque table me rappelle des bocks engloutis en bruyante compagnie à l'époque où, faisant partie de la Jeunesse Etudiante, je prenais la tête des monômes interminables d'alors en chantant à pleine voix les chansons de gueule que, sous le pseudonyme de Dupont et Durand: nous publiâmes, Boukay et moi, en un minuscule volume:Le Bréviaire de l'Escholier Lyonnais.

La petite salle consacrée au restaurant m'est chère à revoir avec son poêle central et son piano jamais accordé. J'ai souvenance d'y avoir préparé presque entièrement mon examen de physiologie. Profitant de la désuétude en laquelle elle se trouvait aux heures des repas, j'en avais fait une sorte de buen-retiro et de cabinet de travail où du moins j'avais la certitude de n'être pas troublé par les visites des nombreux amis qui savaient trop bien l'adresse de mon domicile régulier. Huit jours durant, quand venait la période du coup de collier, j'arrivaismuni du précieux Mathias Duval et du Beclard des familles et je m'abîmais dans la physiologie. Certes, je sais d'avance, petite cousine, que vous n'admettez pas ces façons de travailler, mais n'était-ce pas, je vous le demande, être sérieux tout de même.

Le trajet s'est effectué avec de terribles lenteurs, le train express devenant mixte après Montélimar où nous sommes envahis par des gens du cru, possesseurs indiscutables du terribleassent. Vers sept heures, un souffle glacial et puissant rabat sur nos vitres les larges gouttes d'une courte averse; c'est, paraît-il, le mistral qui nous souhaite la bienvenue en l'antique cité papale. Et nous essuyons cette brutale caresse et nous pardonnons à ce souffle cavalier pour ce qu'il porte le nom d'un grand poète.

Arrivés à sept heures pour jouer à huit heures et demie; convenez avec moi, cousine, que cela s'appelle ne pas perdre de temps. Encore les plus à plaindre en cette occurrence ne sont pas les poètes et chansonniers chargés de représenter en Avignon la butte Sacro-Sainte, mais bien les infortunés machinistes qui doivent en un tour de main transporter le matériel des Ombres au Grand Théâtre, assujettir sur la scène le paraventadorné de chats et de masques célèbres (exacte reproduction du Théâtre de la rue Victor Massé), enfin régler les appareils à projection et les combiner avec le système d'éclairage usité dans le nouveau Théâtre. Tout cela exige en plus d'une grande habitude un esprit d'initiative dont il faut reconnaître que notre chef machiniste, l'ingénieux Jolly, n'a jamais manqué dans les cas difficiles: aussi sommes-nous prêts à huit heures sonnantes.

Le Théâtre, ce soir, est littéralement pris d'assaut: en dépit du mistral qui souffle en tempête et qui, brutalement, vous giffle les oreilles, de vos pardessus retournés, un serpent déroule autour du portique ses anneaux tumultueux. Aux guichets on distribue des places indéfiniment, sans s'inquiéter de savoir où l'on pourra loger tout ce monde. Plus de deux cents spectateurs sont privés de sièges; quelques-uns réclament et se font rembourser leurs places; un certain nombre consentent à écouter le spectacle sur la scène: Encore Salis exige-t-il d'eux le cri de: Vive l'Empereur! pendant la représentation de l'Epopée, laquelle doit terminer le spectacle.

Un camarade m'attend à la sortie; c'est cebrave C...., notable pharmacien de la cité papale, que je n'ai pas revu depuis cinq ans. Il me rappelle nos relations au temps de nos études communes à Lyon. Il était réputé pour l'accent forcené de terroir qu'un séjour de six ans à Lyon n'avait nullement entamé, pour sa vigueur musculaire qui le rendait redoutable à la police les jours de monôme et aussi pour sa très curieuse manie d'entretenir en son domicile, plutôt exigu, des animaux de toute espèce, ordinairement réputés peu domestiques: je ne citerai que pour mémoire, une couleuvre, un renard et deux crapauds qui m'inspirèrent quelque dégoût lorsque je l'allai voir une première fois.

LePetit Cercle, où nous allâmes ensemble, est un assez curieux endroit; ses membres sont recrutés parmi les jeunes gens appartenant aux notables familles de la ville, lesquels sont tenus de démissionner sitôt après leur mariage. Il s'y rencontre une majorité de célibataires endurcis dont certains, j'en suis sûr, ne convolèrent point de peur d'être privés par la suite des joies quotidiennes duPetit Cercle. Effectivement, la vie que l'on y mène n'est pas sans douceur. Une nuée de jeunes et gentes demoiselles papillonne autour des tables de baccara (artistes en représentations,cabotines de café-concert ou grisettes émancipées) et ce doit être aux yeux indulgents et faciles des vieux habitués comme un avant-goût du septième ciel promis par le Prophète. Une coutume assez intéressante m'y fut révélée. Lorsqu'un des membres duPetit Cercles'éprend d'une flamme durable pour quelqu'une des odalisques ci-rencontrées, il la retire de la circulation et lui interdit formellement l'entrée de l'immeuble.

Quand surviennent la lassitude et l'inévitable moment de la séparation, le cercleux reconduit un beau soir, et comme fortuitement, sa dulcinée au milieu de ses amis d'antan. La jeune femme ne prend pas garde à cette manœuvre et croit naïvement à l'atténuation d'une jalousie passagère dont elle fut l'objet. Elle reprend ses relations avec les petites amies et aussi avec les excellents camarades dont elle fut un temps sevrée, toute heureuse de voir son Seigneur et Maître la négliger un peu pour la dame de pique. Comme par hasard un des cercleux amis lui fait de tendres aveux; elle les repousse d'abord et finalement les écoute: rendez-vous est pris, la rencontre a lieu et infailliblement le légitime propriétaire est avisé. Dès lors, la rupture n'est plus qu'une formalité.

Mais je suis là, petite cousine, à vous raconter des horreurs auxquelles il se peut bien que vous ne preniez aucun plaisir.—Souffrez donc qu'après un regard d'adieux au Palais des Papes je m'achemine vers l'avenue de la gare et que, franchissant l'antique passage gardé par deux massives tourelles, je m'installe dans l'express dont halète la locomotive, avec, dans ses flancs, toute l'impulsion contenue qui nous doit mener à Marseille.

Tarascon, 40 minutes d'arrêt; malgré la torpeur en laquelle me vient de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferrée, ce vocable à vingt reprises jeté dans l'air par desbouches du Rhône, (excusez, cousine chérie, ce piétinement inusité dans les plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait été donné jusqu'à cette heure de m'arrêter vingt fois en ces parages; mais par une étrange série de contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte à quiconque le défi dese reconnaître jamais en les méandres de la gare de Tarascon, s'il y débarque nuitamment. Cette gare effectivement donne plutôt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un employé, lequel m'assure que les wagons abandonnés à eux-mêmes sur une des quadruples voiesmarssenttout seuls poussés qu'ils sont par le mistral. Est-ce un effet immédiat de l'ambiance méridionale ou quelque autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens disposé à croire sur parole le verbeux employé qui m'a gratuitement octroyé ce détail.

A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait défaut et les élégants formats de Guillaume, sur lesquels s'étale en première page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulière abondance.

Ce détail, au fond sans importance, ne laisse pas d'être piquant, si l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul énoncé de véritables rugissements chez les habitants lettrés de la ville et que les libraires tiennent enfermés en leurs plus secrets tiroirs les œuvres localement frappées d'ostracisme du grand romancier.

Ces réflexions échangées entre nous, et l'asphaltequelques minutes battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore à brûler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de fréter un sapin, ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voilà traversant comme un ouragan la vieille ville dont les remparts et le château-fort méritent bien quelque attention; nous faisons à l'Eglise une courte visite et voici que l'automédon nous offre d'aller voir la Tarasque en son hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque, comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on nous ait pris pour des voyageurs de marque!

Justement, c'est à deux pas; armée d'une clef robuste, une jeune fille ouvre à deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une profane curiosité le repos du monstre endormi. Bien conservée et nouvellement revernie la bête formidable, au corps hérissé de piquants, semble nous regarder de ses gros yeux démesurément ouverts. Et c'est vraiment d'une irrésistible cocasserie, cette confrontation du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de Tarascon.

Malgré la majesté sacro-sainte du lieu, nous échangeons quelques lazzis qui font presque sourirede pitié la jeune fille gardienne du trésor, laquelle nous tient quelque rancune assurément pour notre irrespect des vieilles croyances et met en poche, sans enthousiasme, la monnaie de billon collectée pour elle.

Au galop nous gagnons la gare où siffle déjà notre express et nous avons tout juste le temps de reprendre nos places avec l'intime satisfaction de n'avoir pas sottement dépensé nos quarante minutes. Un fou rire nous prend à nous remémorer l'imprévu pèlerinage à la Tarasque et l'inoubliable sérieux du cocher et de la jeune gardienne. Nous nous promettons pour le retour à Paris un vif succès de narrateurs auprès de nos amis boulevardiers en leur contant notre équipée, et nos commentaires joyeux poursuivis jusqu'à l'entrée en gare de Marseille tiennent en éveil un couple de jeunes mariés, dont les yeux battus et la mine déconfite trahissent quelque déception à se trouver en aussi bruyante compagnie.

On a écrit lesOdeurs de Paris; il est surprenant que l'idée ne soit venue à personne d'écrire aussi les Odeurs de Marseille. Cette ville est décidément un centre d'infection et quand on envisage les déplorables conditions suivant lesquelles y sont établies à cette heure encore l'hygiène publique et l'assainissement, on s'étonne que les épidémies venues d'Orient où d'ailleurs n'y fassent pas tous les ans de plus terribles ravages.

Toujours est-il qu'un étranger n'y saurait séjourner plus de vingt-quatre heures sans être en proie à ce mouvement fébrile plus ou moins accentué suivant les individus et qu'on dénomme dans la plus rigoureuse pathologie la fièvre d'acclimatement. Que si maintenant vous me demandez ce que je pense de la ville proprement dite, je vous déclarerai qu'elle n'exerça jamais sur moi qu'une médiocre attraction et que la Cannebière dont s'émeut si fort l'orgueil local de ses habitants, ne m'apparût de tous temps quecomme un bazar cosmopolite, africain, turc, chinois et français tout ensemble où l'on ne sait lequel vous asphyxie davantage, du papier d'Arménie où des effluves du Vieux Port. Sitôt ma chambre retenue, je descends quatre à quatre l'interminable escalier du Grand Hôtel et je saute dans un tramway, direction de la Joliette. Je me fais une joie de revoir parmi l'encombrement des quais, la façade nue en briques rouges des docks transatlantiques et aussi le ponton d'où je m'embarquai trois fois pour Alger et Tunis à bord dela Corseet duDuc de Bragance.

En un saut mental de quelques années, je me vois, jeune docteur frais émoulu de la Faculté de Montpellier, obtenant, trois jours à peine après la soutenance de ma thèse, un poste de médecin naviguant. En ma qualité de nouveau venu, le médecin en chef m'avait chargé, en attendant le départ dela Corse, de la garde de nuit dans le cabinet médical attenant au dock transatlantique. L'idée que le lendemain j'allais pour la première fois affronter les hasards de cette grande Bleue que j'aimais avec idolâtrie, pour n'avoir fréquenté que ses rivages, me tint en éveil toute la nuit. Je goûtai cette griserie délicieuse que donne à certaines âmes l'espoir de sensationsnouvelles, et je couvris d'innombrables pattes de mouches qui pouvaient bien être des vers, quelques feuillets portant l'entête de la compagnie.

Ce m'est un plaisir de me rappeler ces émotions fraîches que dix-huit mois de consécutive navigation ne m'ont pas fait oublier.


Back to IndexNext