Toulouse le

Aphrodite, déesse immortelle aux beaux rires,Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers,Pour toi les cœurs mortels chantent comme des lyresEt le printemps gonfle de sève les pommiers.Salut, Dispensatrice auguste de la Vie,Qui courbes à ton joug les monstres furieux,Qui fais voler la lèvre à la lèvre ravie,Cypris! O volupté des hommes et des dieux!C'est par toi que le soir, à l'ombre des allées,Imbus d'ivresse et de langueur appesantis,Les éphèbes, sous les ramures emperléesChantent l'hymne vermeil de leurs Oarystis;C'est par toi, qu'effeuillant la pourpre renaissante,La rose dit au vent son désir embauméEt que la vierge apporte, heureuse et rougissante,Sa couronne et son cœur au bras du bien-aimé.Et c'est toi qui rythmant les divines ÉtoilesFais tressaillir d'amour le cœur de l'universAfin que l'harmonie en qui tu te dévoilesApprenne aux hommes purs à composer des vers.Je t'implore, ô déesse immense et vénérable,Soit que glorifiant les rosiers rajeunisSous les myrtes en fleurs et les bosquets d'érable,Tu couvres de baisers les songes d'Adonis;Soit que le dur Arès t'enchaîne à sa victoire,Soit que domptant les flots, Maîtresse des amours,Les cyclades en fleurs proclament ton histoire,Mon encens à tes pieds s'exhalera toujours!Garde-moi de l'Ennui, de la Vieillesse immonde,Et, poète vêtu d'orgueilleuse splendeur,O reine, qui formas et gouvernes le monde,Avant tout garde-moi de l'infâme laideur.Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse,Que mon dernier soupir ait un puissant écho;Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse,Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho.Laurent Tailhade.

Aphrodite, déesse immortelle aux beaux rires,Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers,Pour toi les cœurs mortels chantent comme des lyresEt le printemps gonfle de sève les pommiers.

Aphrodite, déesse immortelle aux beaux rires,

Qui te plais aux chansons lugubres des ramiers,

Pour toi les cœurs mortels chantent comme des lyres

Et le printemps gonfle de sève les pommiers.

Salut, Dispensatrice auguste de la Vie,Qui courbes à ton joug les monstres furieux,Qui fais voler la lèvre à la lèvre ravie,Cypris! O volupté des hommes et des dieux!

Salut, Dispensatrice auguste de la Vie,

Qui courbes à ton joug les monstres furieux,

Qui fais voler la lèvre à la lèvre ravie,

Cypris! O volupté des hommes et des dieux!

C'est par toi que le soir, à l'ombre des allées,Imbus d'ivresse et de langueur appesantis,Les éphèbes, sous les ramures emperléesChantent l'hymne vermeil de leurs Oarystis;

C'est par toi que le soir, à l'ombre des allées,

Imbus d'ivresse et de langueur appesantis,

Les éphèbes, sous les ramures emperlées

Chantent l'hymne vermeil de leurs Oarystis;

C'est par toi, qu'effeuillant la pourpre renaissante,La rose dit au vent son désir embauméEt que la vierge apporte, heureuse et rougissante,Sa couronne et son cœur au bras du bien-aimé.

C'est par toi, qu'effeuillant la pourpre renaissante,

La rose dit au vent son désir embaumé

Et que la vierge apporte, heureuse et rougissante,

Sa couronne et son cœur au bras du bien-aimé.

Et c'est toi qui rythmant les divines ÉtoilesFais tressaillir d'amour le cœur de l'universAfin que l'harmonie en qui tu te dévoilesApprenne aux hommes purs à composer des vers.

Et c'est toi qui rythmant les divines Étoiles

Fais tressaillir d'amour le cœur de l'univers

Afin que l'harmonie en qui tu te dévoiles

Apprenne aux hommes purs à composer des vers.

Je t'implore, ô déesse immense et vénérable,Soit que glorifiant les rosiers rajeunisSous les myrtes en fleurs et les bosquets d'érable,Tu couvres de baisers les songes d'Adonis;

Je t'implore, ô déesse immense et vénérable,

Soit que glorifiant les rosiers rajeunis

Sous les myrtes en fleurs et les bosquets d'érable,

Tu couvres de baisers les songes d'Adonis;

Soit que le dur Arès t'enchaîne à sa victoire,Soit que domptant les flots, Maîtresse des amours,Les cyclades en fleurs proclament ton histoire,Mon encens à tes pieds s'exhalera toujours!

Soit que le dur Arès t'enchaîne à sa victoire,

Soit que domptant les flots, Maîtresse des amours,

Les cyclades en fleurs proclament ton histoire,

Mon encens à tes pieds s'exhalera toujours!

Garde-moi de l'Ennui, de la Vieillesse immonde,Et, poète vêtu d'orgueilleuse splendeur,O reine, qui formas et gouvernes le monde,Avant tout garde-moi de l'infâme laideur.

Garde-moi de l'Ennui, de la Vieillesse immonde,

Et, poète vêtu d'orgueilleuse splendeur,

O reine, qui formas et gouvernes le monde,

Avant tout garde-moi de l'infâme laideur.

Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse,Que mon dernier soupir ait un puissant écho;Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse,Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho.

Fais que je tombe dans ma force et ma jeunesse,

Que mon dernier soupir ait un puissant écho;

Et, pour qu'un jour mon âme en plein soleil renaisse,

Que je meure d'amour comme Ovide et Sapho.

Laurent Tailhade.

Laurent Tailhade.

Oh! la belle et grande et simple langue poétique qui s'exprime en les vers que vous venez de lire. Comme je lui sais gré, surtout à ce poète imprégné d'hellénisme et de latinité, d'avoirabandonné les méandres caverneux du symbole et du décadisme où son amour du rare et du précieux l'induisirent un temps. Son retour à la simplicité me semble du meilleur augure pour l'œuvre attendue de sa maturité, et j'y vois pour ma part un parallélisme à établir avec son retour définitif aux lois physiques de la nature, laquelle, pour être simple toujours et nullement complexe, ne me paraît manquer ni de pureté ni de grandeur.

La faveur du public ne nous a pas abandonnés hier soir, et tout porte à croire que la soirée d'aujourd'hui va dignement clôturer la série de nos toulousaines divagations. Imaginez-vous que j'ai pu déterminer ce cher Tailhade à comparaître avec nous sur le chariot de Thespis et à dire lui-même en public cette bluette célèbre de son volume leJardin des Rêves, qui commence par ce quatrain:

Le doux rêve que tu niasS'est hier égaré parmiLes lys et les pétunias,Fleurs de mon automne accalmi.

Le doux rêve que tu niasS'est hier égaré parmiLes lys et les pétunias,Fleurs de mon automne accalmi.

Le doux rêve que tu nias

S'est hier égaré parmi

Les lys et les pétunias,

Fleurs de mon automne accalmi.

Il a dit aussi ce merveilleux poème qui s'intitule: laMort d'Ophélieet que pour la première fois j'avais entendu ces deux ans passés, voltigeant aux lèvres précieuses de MlleWanda da Boncza, alors seulement lauréate du Conservatoire. Je n'affirmerai pas que tous les spectateurs ont partagé la joie pure de mes camarades et de moi-même à l'audition de ce chef-d'œuvre de poésie et d'émotion, car Tailhade, vous le savez, ne rime pas pour les barbares, mais en nous prêtant pour quelques minutes l'éclat de son prestigieux talent, le poète desVitrauxdonnait à notre compagnie une évidente preuve de son estime d'artiste et ce nous était un précieux réconfort.

Mais je ne vous ai conté qu'imparfaitement dans ma lettre d'hier, mon entrevue avec Tailhade! Vous pensez bien que nous n'en sommes pas restés à l'hymne Antique dont j'ai eu le plaisir de vous transcrire les vers sonores. Ma curiosité n'eût été qu'à demi satisfaite, et j'ai harcelé mon poète de tant et tant de questions que pour n'avoir point la fatigue de répondre à toutes, il a fini par exhumer d'un tiroir une liasse de journaux, la plupart du cru, en lesquels ses faits et gestes fidèlement relatés m'ont édifiésur le prétendu repos qu'il goûte à Toulouse. J'y ai vu, sans préjudice de nombreuses chroniques et de quelques poèmes, des compte-rendus d'une conférence qu'il fit le mois passé sur son camarade Stéphane Mallarmé. Pensez-vous, cousine, qu'il y ait en France beaucoup de villes où l'annonce d'une conférence sur Mallarmé aurait quelques chances de réunir des auditeurs? Je ne crois pas et j'ose affirmer qu'après Paris, Toulouse est bien le seul centre important de France où des questions de littérature un peu transcendante peuvent trouver un public pour les ouïr débattre. Au sujet de cette conférence, Tailhade dont l'humeur combative n'est pas pour s'étonner de peu, me communique un article duMessager de Toulouseen lequel il n'est pas à proprement parler couvert de fleurs et comblé de louanges. Je me suis permis de le découper à votre intention. Vous y verrez de quelle virulente façon la polémique littéraire se pratique en la cité des jeux floraux. L'article est d'un parti pris éclatant, il est d'autant plus curieux à lire, et son auteur serait peut-être un très dangereux adversaire, s'il cherchait querelle à bon escient.

«Faut-il le dire?» Oui, au risque de lui faire de la peine, tout en lui faisant une réclame: eh bien! M. Tailhade n'est pas du tout un anarchiste dans le domaine des idées littéraires. Et s'il n'a pas des idées anarchistes, la raison en est bien simple, c'est qu'il n'a pas d'idées du tout. Il a des rancunes et des admirations, des rancunes surtout; mais les questions de théorie le laissent indifférent. Il ne s'émeut et ne se met en frais que sur les questions de personne.

L'annonce de sa conférence surStéphane Mallarméavait attiré un nombreux public: quelques snobs et beaucoup de curieux, tous friands de scandales, les uns pour applaudir, les autres pour s'en indigner. Mais les uns et les autres ont été volés; en revanche, ils ont été profondément ennuyés.

Le début cependant était plein de promesses ou de menaces; une phrase sur «l'ignoble bon sens» semblait grosse de paradoxes; elle ne l'était que de phrases vides et sonores. Quelquesdétails sur lesmardisde Mallarmé et sur lesmardistes, habitués de son logis de la rue de Rome,—de vieux articles de journal sur les procédés syntaxiques et prosodiques du réformateur—la lecture de quelques-uns de ses vers, dont l'interprétation, a dit le conférencier, serait parfaitement inutile attendu qu'elle est impossible—telle fut cette conférence, bâtie à la diable, composée de pièces mal jointes, sans idée générale, sans idées de détail, mais toute hérissée de pointes et d'épigrammes sur Paul Bourget, Zola, Ohnet, Maurice Barrès, René Ghil, Jean Moréas, Henri de Régnier, et généralement sur tous les poètes et prosateurs de ce temps, sans excepter Stéphane Mallarmé lui-même—dont la valeur pourtant était proclamée «inégalable».

M. Tailhade est-il Mallarmiste ou antimallarmiste? Mystère! Ce qui est clair, ce qui est certain, ce qui est évident jusqu'à être gênant, vexant et intolérable, c'est qu'il est «tailhadiste», si j'ose employer cet adjectif encore inédit. Jamais «l'hypertrophie du moi», ce mal des gens de lettres ne s'était manifestée avec tant de prétentieuse naïveté. Je n'ai pas sifflé, tant j'avais pitié; mais j'aurais bien voulum'en aller! Impossible! La foule obstruait les portes, attendant patiemment ce qui n'est pas venu, ce que j'étais bien sûr qui ne viendrait pas: à savoir la preuve que, sous cet orateur aux grâces tapageuses, il y avait un penseur même dévoyé. Il n'y a pas même tout à fait un Parisien; car M. Tailhade est bien resté de son pays et il est au fond plus provincial que vous ne le croyez. M. Tailhade ne pense pas, mais il tonne, il a d'ailleurs une belle voix, aux sonorités de cuivre;—il a aussi une belle tête, «sarrasine et monacale», a écrit Mallarmé, et restée sarrasine malgré cet éclat de bombe que le même Mallarmé, appelle «un accident politique intrus dans sa pure verrière». En voilà assez pour expliquer qu'on s'écrase aux portes!

C. A.

(Le Messager de Toulouse.)

6 Février, 1897.

Vous ne supposez pas que je vais perdre mon temps à vous montrer point par point le non fondé de ce réquisitoire. Je laisse à Laurent Tailhade qui saura bien s'en acquitter, le soin dese laver lui-même de tous les reproches sus-mentionnés. Sans avoir entendu sa conférence sur Mallarmé, j'ose affirmer qu'elle était intéressante et tout au moins curieuse, car le sujet lui devait être plus qu'à personne familier, riche, par conséquent en anecdotes et en faits.

Le reproche de n'être point anarchiste nous laisse plus qu'indifférents; celui d'être égoïste et de s'exalter à lui-même sa personnalité n'est pas pour le noircir beaucoup, car ce vice, si c'en est un, me semble commun à tous les artistes; seule une insinuation pourrait être offensante celle de l'absence d'idées. Aussi, me saurez-vous gré de vous adresser une découpure encore, la reproduction intégrale du discours prononcé par Tailhade, en l'honneur d'Armand Silvestre son maître et son ami, à l'occasion d'un banquet offert au conteur poète, par ses admirateurs toulousains. Vous trouverez, à sa suite, la très fraîche et très spirituelle réponse de Silvestre dont la sympathique admiration peut consoler Tailhade de quelques morsures et de beaucoup d'envie.

«Ce n'est point sans quelque hésitation que je prends ici la parole, pour saluer la bienvenue d'un Maître illustre et cher, en un pareil concours d'amis plus autorisés que moi pour ce glorieux office. Les félibres toulousains, dont M. Vergne vient d'exprimer les sentiments avec éloquence, et, près d'eux, mes jeunes amis del'Effort: Emmanuel Delbousquet, Maurice Magre, Gabriel Tallet, tous ceux de la langue d'Oc et du bien dire Français, peuvent mieux que moi, sinon d'un cœur plus sincère, acclamer le poète impeccable, le prosateur classique, le styliste magnifique et traditionnel: Armand Silvestre. Mais, quelque défaveur qui me puisse investir pour cette audace, je ne saurais fuir l'occasion non pareille d'exprimer publiquement mon affectueuse gratitude à celui qui fut l'éducateur de ma pensée adolescente, à l'aîné dont les nobles soins m'ont conféré, jadis, l'initiative artistique.

Peut-être vous souvient-il, Armand Silvestre, d'un soir déjà lointain deDimitri, au Capitole. Pour la première fois l'honneur me fut imparti d'approcher le grand poète auquel mes rêves juvéniles tressaient des guirlandes et paraient des autels. Si quelque vanité prend ici pourexcuse la fuite des années, je me plairai à dire que, même en ce temps-là, je n'étais pas tout à fait un inconnu pour vous. Déférant aux vœux paternels, j'avais cueilli dans le parterre métallurgique d'Isaure quelques-unes de ces corolles rétrospectives auxquelles un académicien élégiaque a bien voulu prêter, naguère, l'éclat de ses palmes vertes et de sa modernité. Vos louanges daignèrent exalter les vers du petit provincial stigmatisé par les Jeux-Floraux. Je reçus de vous la première confirmation de cette gloire que, selon Villiers de l'Isle Adam, tout écrivain doit porter empreinte dans son cœur, sous peine d'ignorer à jamais la signification de ce royal vocable. Depuis cette rencontre fortunée, jamais votre bienveillance ne cessa de vanter mes humbles efforts. A l'ombre de votre splendeur j'ai goûté quelquefois la chère illusion de me croire poète, car le génie peut, comme le soleil, dorer de magnificence les planètes erratiques et les astres inférieurs.

Si j'ose manifester ainsi le moi haïssable, ce n'est point la curiosité de satisfaire quelque puéril orgueil, mais bien le ressentiment d'une obligation qui ne saurait fuir qu'avec mes jours. En aucun lieu du monde, la sincérité de monhommage ne pourrait éclater comme dans ce Toulouse, votre patrie d'origine et d'adoption, dans ce Toulouse où, comme dit le poète:

Je vous ai tout de suite et librement aiméDans la force et la fleur de ma belle jeunesse.

Je vous ai tout de suite et librement aiméDans la force et la fleur de ma belle jeunesse.

Je vous ai tout de suite et librement aimé

Dans la force et la fleur de ma belle jeunesse.

Agréable cité! Vous en fîtes, ô maître, la capitale de vos pensées, conduisant votre Apollon au travers de la cité Palladienne, pour y chanter, en un verbe inspiré, les Divinités immortelles du monde païen: la force, l'harmonie, la sagesse et la beauté. Ces dieux latins que vous évoquez avec tant de magnificence, et dont chacun de vos poèmes éternise le renom, ces dieux vivent toujours pour les races privilégiées auxquelles deux mille ans de bâtardise, de ténèbres, de supplices et d'ignorance n'ont pu ravir le sens des traditions antiques; pour ces races que les barbares du Nord ou les obscurantins de la Rome papale n'ont pu réduire à ce néant d'hébétude qui, selon Diderot, constitue l'état de grâce et la maîtresse vertu des Christicoles.

Oui, c'est à juste titre, Armand Silvestre, que vous chérissez Toulouse, d'une particulièredilection, vous dont les strophes radieuses s'érigent en plein azur, comme les blanches déités de Phidias et de Cléomène, vous qui, parmi les déformations et le mauvais goût d'une littérature à son couchant, gardez, sans peur et sans reproches, les belles formes traditionnelles, le canon harmonieux de la métrique Française.

N'êtes-vous pas un roi intellectuel de cette métropole d'Occitanie? Toulouse, avec son fleuve d'or et ses monuments de pourpre, fut, depuis les jours lointains de la conquête romaine, un site élu pour les batailles intellectuelles, pour les revendications de la pensée. Ni les hordes abjectes des croisés, ni la troupe scélérate des prêtres ultramontains ne purent arracher du sol natal ce laurier toujours superbe dont les rameaux n'ont cessé de verdoyer. En vain, les bourreaux sacrés: Innocent III et ce monstrueux Grégoire IX et Dominique son monstrueux ami, firent couler le sang comme l'eau des fontaines. La conscience latine proclama toujours, en ce lieu, ses droits imprescriptibles. Ici, la race indo-européenne, malgré la nuit médiévale et ce noir crépuscule de la monarchie absolue, rejeta l'imposture galiléenne, sous l'œil des pontifes et des tyrans. Elle vomitsans cesse avec dégoût l'idole juive que des bateleurs sanglants prétendaient imposer à ses adorations.

Cathares, albigeois, huguenots, camisards, devant Montfort le boucher, et Villars, le pied-plat, protestèrent, au nom du vrai, contre le dogme inepte et meurtrier. Dans sa belle histoire du moyen âge toulousain, Louis Braud retrace d'un vif et sobre contour les premiers siècles de la lutte, le départ de nos ancêtres vers la justice, vers la raison.

Lutte sacrée où le trésor des veines généreuses paya la rançon de l'esprit captif. Sur le territoire du conflit grandiose entre l'intelligence et les démons de la Nuit, il me semble que la pensée ouvre plus largement son aile délivrée.

Oui, vous l'avez compris, vous plus que tout autre, vous, maître bien-aimé du Gai-Savoir, la terre fécondée par un sang magnanime, la terre des morts pour la Liberté sera pour jamais la patrie des poètes.

Comme Athènes, Toulouse a sa déesse éponyme, la Sagesse elle-même. Comme la cité de Pallas, elle porte au front une couronne de violettes, tandis que la cigale, sœur éclatante des muses, sert de parure à ses cheveux. Toujoursprête aux actions véhémentes comme aux rêves amoureux, elle chevauche, elle aussi, l'hippogriffe aux ailes de bronze que, dompteur ès pierres vives, notre Antonin Mercié donne pour monture au Génie des Arts; l'hippogriffe qui, d'un vol audacieux et calme, triomphe sur le Louvre et sur Paris.

A vanter, comme je fais, Toulouse en votre présence, je sais, Armand Silvestre, que je loue à votre gré ces rythmes somptueux où, dans un langage sans pareil, vous affirmez la gloire et la pérennité du sang latin.

A remémorer les luttes ancestrales pour le juste et le vrai, je célèbre en vous l'un des plus nobles héritiers de cette noble terre d'Oc. Vous avez chanté—en quel verbe magique!—l'Amour qui décore nos tristesses, l'Orgueil, cette vertu primordiale qui fait l'homme vaillant, les peuples libres et les cités robustes. Votre inspiration jaillit du sol natal, ensemencé par les héros, par les martyrs.

Lorsque le fondateur de Rome eut limité l'enceinte de la ville future; quand il eut enfoui dans le pomœrium la motte de terre paternelle ravie aux champs albains, son coutre fit jaillir du sol une tête fraîchement décollée et saignant encore. Sur ce chef vivant, le Temple Romain s'éleva, quelque chose de la vie de l'être humain réchauffant les pierres entassées.

De même, vos nobles vers joignent aux savantes harmonies de l'art tous les pleurs, toutes les allégresses de l'humanité que nous sommes. C'est pourquoi, jeunes et vieux, nous saluons tous le poète véridique dont les hymnes consolent et fortifient, le conteur cher à Virgile comme à Rabelais, le porte-lyre qui montre la route à ses frères en marche vers l'Icarie future, vers le Capitole idéal de la justice, de l'amour de la raison et de la liberté.

Je bois au poèteArmand Silvestre.

Laurent Tailhade.

Réponse deA. Silvestre.

Mon cher Tailhade, les meilleurs souvenirs, en amitié, étant les plus anciens, vous ne m'en voudrez pas de vous rappeler le long temps que nous nous connaissons déjà. Vous m'en voudrez d'autant moins, que vous étiez, alors, un tout jeune homme, presque un enfant, élève de rhétorique de Toulouse quand j'étais déjà un trentenaire avéré.

Avez-vous lu autrefois une nouvelle de Topfer dont nos mères ont raffolé:La Bibliothèque de mon oncle? J'avais un oncle aussi à Toulouse, et cet oncle avait une bibliothèque riche de la collection complète desAnnales des Ponts et Chaussées, et de quelques atlas classiques, ceux dont Sarcey a dit si élégamment, un jour dans notreDépêche, que tous les atlas étaientkif kif bourrico.

Dans ce répertoire plutôt sérieux, je découvris un volume dépareillé desConcours des Jeux Florauxet, dans ce volume, une pièce de vous, où se révélait si bien l'excellent poète que vous deviez être que je vous consacrai deux colonnesduMoniteur universeloù je pratiquais alors, ce qui me valut une fière semonce de monsieur votre père—magistrat comme le mien.—Vous m'excuserez encore, mon cher ami, mais je dois vous dire que ce premier poème était fort empreint de la manière de Leconte de Lisle que vous avez appelé depuis unPasteur d'Éléphantset qui ne se doutait guère qu'il comptait un cygne dans son troupeau. Depuis ce temps, mon cher ami, vous n'avez jamais oublié que je vous avais salué au seuil de la vie littéraire, et devenu le poète d'essence purement latine et le merveilleux prosateur français que nous admirons, vous m'avez fait l'honneur, par deux fois, de retarder par des préfaces inutiles le plaisir de vos lecteurs.

Rien ne m'a plus touché au monde que ce filial souvenir et, en échange des vœux que vous venez de m'adresser, je vous dirai la joie immense que j'ai éprouvée, et avec moi tous ceux qui aiment notre belle langue, à vous voir reprendre, après les longues épreuves, votre plume courageuse et vaillante, des sottises et des lâchetés humaines, en même temps que fidèle sans merci à vos premières amitiés.

28 janvier 1897. Toulouse.

«Mieux vaut Tarbes que jamais» tel est le déplorable calembour qu'après six heures d'incarcération nous arrache l'entrée en gare. Notez bien d'ailleurs que le mot n'est pas de moi. Il me semble l'avoir entendu attribuer à M. Zola natif de Tarbes, lequel l'envoya à brûle pourpoint à je ne sais quel interwièver.

Le paysage, de Toulouse à Tarbes, est joli au possible et d'une éblouissante variété. L'œil ravi voit naître et se succéder les assises du majestueux massif Pyrénéen: un ruban de neige formant une ligne horizontale presque régulière, coupe en deux les plus élevés de ces ultimes mamelons, et, sous le soleil déclinant de quatre heures, avec le bruit musical d'innombrables cascades rencontrées, tout ce paysage a des airs de fête.

En gare de Lannemezan, ville natale du poète Laurent Tailhade, portée vers nous par la brise fraîche du soir qui vient, une musique champêtre où dominent des flageolets et des flûtes nous apporte l'écho des danses villageoises dontles habitants de cet heureux pays sont des amateurs passionnés.

Le théâtre Caton, où sont venues en foule les Altesses intellectuelles composant le Tarbes des premières, est tout simplement un cirque à deux fins, se pouvant prêter avec quelques accommodements aux exigences des représentations théâtrales. Il en résulte ceci que l'acoustique en est déplorable et qu'il se faut égosiller pour être compris, toutes choses qui mettent en fureur notre barnum à bout de forces. Neuf heures sonnent et le rideau n'est pas levé: Un agent s'approche de Salis et sans ménagements lui veut intimer l'ordre de commencer. Jamais représentant de l'autorité ne fut plus mal accueilli. «Sachez, triple brute et quadruple imbécile, que vous parlez à M. Rodolphe Salis, chevalier de la Légion d'Honneur, chevalier d'Isabelle et du Christ de Portugal, ambassadeur plénipotentiaire d'Honolulu et que je vous dis M...» et ce disant Salis montrait au gardien de la paix une ouverture ménagée entre deux portants, vers laquelle se hâta le pauvre bougre médusé, après quoi il éclatait de rire, tout heureux de son exploit et mis en verve par cet incident.

Notre camarade Gondoin, ancien professeurau Lycée de Tarbes, a eu ce soir les honneurs de la représentation. J'ai négligé de vous parler jusqu'à cette heure de l'aimable camarade et du bon chansonnier qu'il réunit en sa personne. Je vais donc finir cette lettre en vous donnant copie d'une de ses chansons qu'il a bien voulu me dédier.

ENQUÊTE SUR LA MARINE

Au bon poèteGabriel Montoya.

Air,du banquet des Maires de Mac Nab.M'sieur Pell'tan déclarait hierQu'not' marine était surannée,Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer,Si la guerre était déclarée:Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer,Sont, disait-il, dans la purée!J'vous avou' qu'ça m'a renversé,Car une flotte, il faut qu'ça flotte;C' n'est pas la pein' d'êt' cuirassé,Si l'on chavire à propos d'bottes!Aussitôt j'suis allé trouverNotre doux Président FélisqueEt m'suis empressé d'lui d'manderSi c'était vrai qu'nous courions l'risqueDe voir tous nos navir's flotterA quéq' chos' près comm' l'obélisque?Félisq' m'a d'abord déclaréQue, bien qu' parfois on le débine,Il n'a point la marin' dans l'nez,Puisqu'il mit l'nez dans la marine!Ensuite il s'est mis à m'donnerForce détails sur nos navires;Il m'a dit qu' nous devions compter,Même en mettant les chos's au pire,Quat' vaisseaux qui pourraient marcherSans qu'un seul des quatre chavire!Alors il m'a serré la main,S'excusant de n' pas me r'conduire,Et moi j'ai repris mon cheminAfin d'continuer à m'instruire.J'suis allé voir ce bon Lockroy,Lui f'sant part de mon inquiétudeIl m'a vit' répondu: «J' te croisQu' not' flotte est en décrépitude!Il n'y a guèr' qu'un navire en boisQui march', parc' qu'il a l'habitude!Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant,Pour rendre not' marine prospère,Il nous faudra plus de cent ans,Si j' ne r'viens pas au Ministère!Après ça, j'suis parti rêveur,Roulant ce projet dans ma têteQue, sur not' plus mauvais croiseur,On embarque, un jour de tempête,Tous nos députés, sénateurs,Et qu'on leur fass' piquer un' tête!Alors j'suis sûr que tout d'un coupNot' flott' deviendrait magnifique,Car ces blagueurs nous mont' le coup:C'est c' qu'on appell' la politique!Jules Gondoin.

Air,du banquet des Maires de Mac Nab.

Air,du banquet des Maires de Mac Nab.

M'sieur Pell'tan déclarait hierQu'not' marine était surannée,Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer,Si la guerre était déclarée:Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer,Sont, disait-il, dans la purée!

M'sieur Pell'tan déclarait hier

Qu'not' marine était surannée,

Et qu'nous n'pourrions pas t'nir la mer,

Si la guerre était déclarée:

Car nos vaisseaux, de bois ou d'fer,

Sont, disait-il, dans la purée!

J'vous avou' qu'ça m'a renversé,Car une flotte, il faut qu'ça flotte;C' n'est pas la pein' d'êt' cuirassé,Si l'on chavire à propos d'bottes!

J'vous avou' qu'ça m'a renversé,

Car une flotte, il faut qu'ça flotte;

C' n'est pas la pein' d'êt' cuirassé,

Si l'on chavire à propos d'bottes!

Aussitôt j'suis allé trouverNotre doux Président FélisqueEt m'suis empressé d'lui d'manderSi c'était vrai qu'nous courions l'risqueDe voir tous nos navir's flotterA quéq' chos' près comm' l'obélisque?

Aussitôt j'suis allé trouver

Notre doux Président Félisque

Et m'suis empressé d'lui d'mander

Si c'était vrai qu'nous courions l'risque

De voir tous nos navir's flotter

A quéq' chos' près comm' l'obélisque?

Félisq' m'a d'abord déclaréQue, bien qu' parfois on le débine,Il n'a point la marin' dans l'nez,Puisqu'il mit l'nez dans la marine!

Félisq' m'a d'abord déclaré

Que, bien qu' parfois on le débine,

Il n'a point la marin' dans l'nez,

Puisqu'il mit l'nez dans la marine!

Ensuite il s'est mis à m'donnerForce détails sur nos navires;Il m'a dit qu' nous devions compter,Même en mettant les chos's au pire,Quat' vaisseaux qui pourraient marcherSans qu'un seul des quatre chavire!

Ensuite il s'est mis à m'donner

Force détails sur nos navires;

Il m'a dit qu' nous devions compter,

Même en mettant les chos's au pire,

Quat' vaisseaux qui pourraient marcher

Sans qu'un seul des quatre chavire!

Alors il m'a serré la main,S'excusant de n' pas me r'conduire,Et moi j'ai repris mon cheminAfin d'continuer à m'instruire.

Alors il m'a serré la main,

S'excusant de n' pas me r'conduire,

Et moi j'ai repris mon chemin

Afin d'continuer à m'instruire.

J'suis allé voir ce bon Lockroy,Lui f'sant part de mon inquiétudeIl m'a vit' répondu: «J' te croisQu' not' flotte est en décrépitude!Il n'y a guèr' qu'un navire en boisQui march', parc' qu'il a l'habitude!

J'suis allé voir ce bon Lockroy,

Lui f'sant part de mon inquiétude

Il m'a vit' répondu: «J' te crois

Qu' not' flotte est en décrépitude!

Il n'y a guèr' qu'un navire en bois

Qui march', parc' qu'il a l'habitude!

Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant,Pour rendre not' marine prospère,Il nous faudra plus de cent ans,Si j' ne r'viens pas au Ministère!

Enfin, m'a-t-il dit en m'quittant,

Pour rendre not' marine prospère,

Il nous faudra plus de cent ans,

Si j' ne r'viens pas au Ministère!

Après ça, j'suis parti rêveur,Roulant ce projet dans ma têteQue, sur not' plus mauvais croiseur,On embarque, un jour de tempête,Tous nos députés, sénateurs,Et qu'on leur fass' piquer un' tête!

Après ça, j'suis parti rêveur,

Roulant ce projet dans ma tête

Que, sur not' plus mauvais croiseur,

On embarque, un jour de tempête,

Tous nos députés, sénateurs,

Et qu'on leur fass' piquer un' tête!

Alors j'suis sûr que tout d'un coupNot' flott' deviendrait magnifique,Car ces blagueurs nous mont' le coup:C'est c' qu'on appell' la politique!

Alors j'suis sûr que tout d'un coup

Not' flott' deviendrait magnifique,

Car ces blagueurs nous mont' le coup:

C'est c' qu'on appell' la politique!

Jules Gondoin.

Jules Gondoin.

Une des cités sans contredit les plus actives du Sud-Ouest de la France, Agen que les étymologistes les plus savants dénomment aussi Prunôpolis est en proie aux ingénieurs et aux démolisseurs. Dans quelques années ou dans quelques mois, suivant que les travaux iront plusou moins vite, une belle avenue plantée d'arbres offrira son ombre aux visiteurs, lesquels pour le moment sont obligés d'effectuer avec mille précautions un trajet d'environ deux cents mètres à travers des terrains vagues semés de plâtre et de gravats.

En même temps qu'une ville active et industrieuse, Agen est un centre littéraire de quelque importance. Le patois qui se parle surtout dans la campagne circonvoisine, pour n'avoir pas à son actif des poèmes de l'envergure deMireilleet deCalendalpour lesquels il faut bien reconnaître d'ailleurs que Mistral s'est forgé à lui-même un dictionnaire et une langue, n'en compte pas moins des œuvres célèbres et des auteurs de grand renom. Je ne vous citerai que Jasmin, le poète justement admiré de l'Abuglo de Castelguièet d'une infinité d'œuvres charmantes, et de poésies pour la plupart idylliques que tout le monde ici, sait par cœur.

Et, tenez, sans même franchir le désagréable passage dont je vous parlais précédemment, sans même rentrer en ville, vous trouvez, dès la gare, à qui parler. Le buffetier en personne est une célébrité littéraire, et non point une de ces gloires locales nées d'un speech où d'une improvisationfaite à la préfecture après un banquet, mais une gloire dont le vocable imprimé tout vif s'étale en première page d'une des plus importantes revues littéraires du Sud-Ouest. Vous n'êtes pas sans avoir ouï le nom d'Evariste Carrance. C'est lui-même, petite cousine, et le hasard veut qu'il soit en voyage. Nous n'en déjeunons pas moins au buffet, malgré l'hôtel proche, simplement par bonne confraternité.

Plût au ciel que nous y eussions également dîné, car, véritablement, je n'ai pas souvenance d'un repas plus calamiteux que celui que nous fîmes vers sept heures du soir, en un restaurant dont je veux oublier à tout jamais le nom. Il est vrai que nous y fûmes conduits par un ami rencontré, un de ces amis qui connaissent partout les bons endroits. Je me suis amusé en un tableautin de quelques vers à dépeindre la physionomie du lieu. Vous ne m'en voudrez pas de l'insinuer parmi ces lignes; et toi, Charles Cros, maître du genre, pardon!

Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante;L'unique rendez-vous de la gent conséquente,Capitaine en retraite et commis percepteur.Une patronne épaisse, au rire adulateur,Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumèreLes plats que son cher fils élève à la primaireConsigne tous les soirs avant d'aller au litSur un menu graisseux que ses doigts ont sali.Un potage, un rôti, des petits pois au beurreForment ce Balthazar qui dure au plus une heure;La conversation roule sur les impôtsQue l'on supprime en allégeant les derniers pots,Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schisteL'huile mélancolique et le vinaigre triste.

Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante;L'unique rendez-vous de la gent conséquente,Capitaine en retraite et commis percepteur.Une patronne épaisse, au rire adulateur,Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumèreLes plats que son cher fils élève à la primaireConsigne tous les soirs avant d'aller au litSur un menu graisseux que ses doigts ont sali.Un potage, un rôti, des petits pois au beurreForment ce Balthazar qui dure au plus une heure;La conversation roule sur les impôtsQue l'on supprime en allégeant les derniers pots,Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schisteL'huile mélancolique et le vinaigre triste.

Voici le restaurant à prix fixe: Un cinquante;

L'unique rendez-vous de la gent conséquente,

Capitaine en retraite et commis percepteur.

Une patronne épaisse, au rire adulateur,

Vous reçoit dès la porte, et d'un trait énumère

Les plats que son cher fils élève à la primaire

Consigne tous les soirs avant d'aller au lit

Sur un menu graisseux que ses doigts ont sali.

Un potage, un rôti, des petits pois au beurre

Forment ce Balthazar qui dure au plus une heure;

La conversation roule sur les impôts

Que l'on supprime en allégeant les derniers pots,

Tandis qu'en leurs flacons stagnent aux feux du schiste

L'huile mélancolique et le vinaigre triste.

Au théâtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est venu dès les premiers instants troubler quelque peu la marche normale du spectacle et donner à Salis l'occasion d'un vif succès oratoire.

Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre barnum exaltant la nudité splendide de Colombine, flagellait vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM. Béranger, Frédéric Passy, etc., voici qu'un cri s'élève des fauteuils: Soyez propre!

Dans l'ombre épaisse de la salle, Salis ne parvient pas à distinguer son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a méprise de sa part sur le sens du boniment, et secondement lâcheté à profiterainsi de l'ombre pour troubler la représentation.

Nouvelle réplique de l'interrupteur accompagnée d'une manifestation hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que suit un long éclat de rire. «Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul imbécile, il a voulu se faire connaître»: Sans me vouloir extasier sur cette phrase, d'ailleurs spontanément émise, je vous la donne comme souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une réunion publique.

A la sortie du théâtre, nous apprenons que le trouble-fête de tout à l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, révoqué jadis pour attentat à la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal inspirés.

Contrairement à ce principe, qui veut que dans toute contrée célèbre de par le monde pour tel ou tel produit, ce produit soit lui-même en médiocre estime, je dois convenir que la truffe est à Périgueux en singulière abondance. Cristi, messeigneurs, quel usage on fait en cette ville de ce savoureux tubercule. Pour horsd'œuvre, des truffes longuement brossées, mais toutes nues et sans apprêt (j'ai vu des amateurs mordre à même la masse noire, à belles dents); puis une omelette aux truffes, sans préjudice d'un canard aux truffes et d'une salade idem. Pour parachever l'obsession, de fines lamelles de chocolat piquées dans la bombe glacée simulaient des rondelles de truffes. Le parfum local me poursuit jusque chez le coiffeur que je soupçonne de lotionner ses clients au triple extrait de truffes. Bref, je m'éveille après de terribles cauchemars, causés sans doute par l'ingestion excessive de cet aliment, et durant lesquels j'avais été pourchassé par je ne sais quels fantômes qui voulaient à toute force me gaver de truffes, et dans la demi somnolence du réveil, je baptise Trufaldin mon garçon de chambre. Dieu me damne si je remange des truffes avant le vingtième siècle.

Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du département de l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant à l'hôtel,quelques minois délurés qui s'en reviennent de la manufacture des tabacs. Par une association d'idées bien naturelle, la vue de ces troublantes cigarières nous remet en mémoire le chef d'œuvre de Bizet et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en chœur la table d'hôte où nous attend le déjeuner. Cependant que défilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis, Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami Maurice Rollinat, le merveilleux poète desBrandeset desNévroses, dont nous foulons présentement le sol natal. Il espère que, prévenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une missive adressée de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au théâtre, les jeunes poètes qui se font gloire d'appartenir à cette école du Chat Noir, dont il fut un temps lui-même, l'étoile justement acclamée.

Pour ma part, j'ai grande envie de connaître ce poète de frissons et de fièvres, dont la lecture aux environs de la vingtième année, me fut une véritable révélation. C'est à Lyon, sur le quai de l'Hôtel-Dieu, tandis que je scrutais avidement la vitrine d'un bouquiniste, que le volume desNévrosesattira mes regards. Lenom de Rollinat m'était à cette heure parfaitement inconnu et ce fut par hasard, ou peut-être par quelque secrète prescience des joies qui m'allaient être données, que je pris le volume et que je l'ouvris. La lecture hâtive d'une des premières pièces du livre,les Frissons, fit de moi en quelques minutes, un admirateur passionné du poète, qui pour peindre l'étrange subtilité de ses impressions, avait employé cette langue imagée et précise, savante et poétique, et par dessus tout musicale et chantante. Jugez plutôt:

Ils[2]rendent plus doux, plus tremblés,Les aveux des amants troublés,Ils s'éparpillent par les blésEt les ramures,Ils vont, orageux ou follets,De la montagne aux ruisseletsEt sont les frères des refletsEt des murmures.Dans la femme où nous entassonsTant d'angoisse et tant de soupçons.Dans la femme tout est frissonsL'âme et la robe;Oh! celui qu'on voudrait saisir!Mais à peine au gré du désirA-t-il évoqué le plaisirQu'il se dérobe.

Ils[2]rendent plus doux, plus tremblés,Les aveux des amants troublés,Ils s'éparpillent par les blésEt les ramures,Ils vont, orageux ou follets,De la montagne aux ruisseletsEt sont les frères des refletsEt des murmures.

Ils[2]rendent plus doux, plus tremblés,

Les aveux des amants troublés,

Ils s'éparpillent par les blés

Et les ramures,

Ils vont, orageux ou follets,

De la montagne aux ruisselets

Et sont les frères des reflets

Et des murmures.

Dans la femme où nous entassonsTant d'angoisse et tant de soupçons.Dans la femme tout est frissonsL'âme et la robe;Oh! celui qu'on voudrait saisir!Mais à peine au gré du désirA-t-il évoqué le plaisirQu'il se dérobe.

Dans la femme où nous entassons

Tant d'angoisse et tant de soupçons.

Dans la femme tout est frissons

L'âme et la robe;

Oh! celui qu'on voudrait saisir!

Mais à peine au gré du désir

A-t-il évoqué le plaisir

Qu'il se dérobe.

et plus loin:

Le subtil quintessenciéEdgard Poé net comme l'acier.Dégage un frisson de sorcierQui vous envoûte,Delacroix donne à ce qu'il peintUn regard d'if ou de sapinEt la musique de ChopinFrissonne toute,

Le subtil quintessenciéEdgard Poé net comme l'acier.Dégage un frisson de sorcierQui vous envoûte,Delacroix donne à ce qu'il peintUn regard d'if ou de sapinEt la musique de ChopinFrissonne toute,

Le subtil quintessencié

Edgard Poé net comme l'acier.

Dégage un frisson de sorcier

Qui vous envoûte,

Delacroix donne à ce qu'il peint

Un regard d'if ou de sapin

Et la musique de Chopin

Frissonne toute,

Ai-je besoin d'ajouter que j'emportai le volume desNévroses, tout heureux de ma découverte, et que le soir même, après ma lecture finie, j'ajoutai mentalement un siège à ce Parnasse idéal que se forge à lui-même tout homme épris de poésie.

Depuis ce jour mon admiration première et spontanément conçue s'est alimentée par la lecture d'œuvres nouvelles du poète desNévroses; peut-être l'habitude et aussi la découverte du procédé, lequel dérive quelque peu d'EdgardPoé et de Beaudelaire, ont-elles émoussé mon engouement pour telle ou telle pièce dans la note macabre ou terrible si chère à Rollinat; mais en revanche, j'ai appris à aimer en lui le peintre subtil et nuancé des divers aspects de la nature, et j'entends non point l'artiste à la palette souple, qui sait bâcler de chic ou par à peu près tel paysage vraisemblable, mais l'observateur soucieux qui palpite avec l'insecte et qui vit avec la forêt, mêlant son souffle au souffle du vent dans les branches et son âme à l'âme latente du monde végétal.

Nul d'ailleurs n'est mieux placé que Rollinat pour s'imprégner de la nature et pour la décrire avec cette vérité si puissante qu'elle touche à l'obsession. Au lieu de fixer sa résidence à Paris où son talent magistralement révélé lui composa dans peu de temps tout un cénacle d'admirateurs, il a voulu s'enfermer en ce coin de Berry où Georges Sand, sa marraine, a placé l'action dramatique de quelques-uns de ses chefs-d'œuvre. Il y vit en homme simple, dans un renoncement parfait de toute gloire littéraire, loin du blâme et de l'adulation des snobs, mais avec la joie quotidienne de s'égarer parmi les ravines abruptes où parfois les branches desarbres prennent, sous l'insuffisante clarté lunaire, des airs fantômatiques et recroquevillés, comme des bras prêts à l'étranglement. Son imagination Edgard Poesque se complaît à doter ces paysages à la Gustave Doré, d'anormales apparitions, telles l'étrange figure qu'il évoque en son poèmeL'horoscope:

Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de formeMe dit tout basCes mots qui s'accordaient avec la perfidieDe son abord!Prenez garde, car vous avez la maladieDont je suis mort.

Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de formeMe dit tout basCes mots qui s'accordaient avec la perfidieDe son abord!Prenez garde, car vous avez la maladieDont je suis mort.

Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme

Me dit tout bas

Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie

De son abord!

Prenez garde, car vous avez la maladie

Dont je suis mort.

La représentation s'est écoulée au milieu d'un silence parfait entrecoupé de rires qui savaient souligner les bons endroits des chansons d'actualité et parfois aussi de murmures flatteurs, tandis que défilaient les ombres de Rivière et de Vignola. Le public de Châteauroux peut compter pour un des mieux stylés de province et l'accueil qu'il nous a su faire témoigne d'une bonne culture générale et d'une éducation bien française dans le bon sens du mot.

La soirée nous réservait d'ailleurs une surprise qui nous a donné quelque peu la clef de cetteinitiation rapide aux côtés un peu spéciaux de notre programme. Comme s'égrenaient les notes ultimes du Sphinx, un groupe de jeunes gens nous est venu prier d'accepter une coupe de Champagne dans un local situé non loin du théâtre et dénommé le Pierrot Noir.

Eh bien! ce Pierrot Noir est tout simplement un Chat Noir en miniature, avec un minuscule théâtre d'ombres, pour lequel, en attendant mieux, on se contente d'un écran en papier éclairé par un bec de gaz. Le Pierrot Noir étant de fondation récente (son existence ne remonte pas au delà d'un mois), ne compte pour le moment dans son répertoire que des chansons illustrées par des découpages en carton, voire en papier. Ces chansons d'ailleurs, et c'est là le point capital, sont parfaitement originales et ne doivent rien au répertoire du café concert ou des cabarets de Montmartre. Les auteurs sont de préférence des élèves de rhétorique et de philosophie; la chanson populaire et le genre Bruant y sont représentés par un brave ouvrier menuisier qui, sans aucun souci de l'orthographe, a bâclé sur l'air deSaint-Lazareetdu Bois de Boulognedes couplets locaux où l'observation généralement piquante fait passer sur quelquesviolations de l'usuelle et courante métrique. Ce chevalier de la varlope, brave garçon s'il en fut, est traité avec égards par les fils de famille qui constituent la majorité de ce petit cénacle littéraire et cette attitude est toute à l'honneur de l'intelligente et brave jeunesse de Châteauroux.

En somme, et si j'excepte la déception que nous a causée l'absence de Rollinat, en proie, nous a-t-on dit, à quelque crise d'intense mélancolie, cette journée de Châteauroux demeurera une des meilleures de notre ballade artistique.

L'antique cité de Jacques Cœur nous est révélée à quelque distance, par l'imposante masse de Saint-Etienne, sa cathédrale aux tours asymétriques et qui, construite sur un terre-plein, domine et protège de son ombre les innombrables toits ardoisés où se joue par hasard un rais de soleil.

Après nous être extasiés longuement à détailler les figures des cinq portails en lesquels on peut suivre la progression sculpturale duXIIIeauXVesiècle, un désir nous prend, à Mulder et à moi,d'escalader une des tours et de nous donner quelques secondes de vertige; et nous voilà gravissant les quatre cents marches qui mènent à l'ultime plateforme. Notre apparition au sommet de la tour surprend désagréablement un sous-officier et sa payse en train de se conter fleurette à quatre-vingts mètres au-dessus de la place Saint-Etienne. Leur mine désappointée semble dire: où donc faut-il aller pour être seuls.

Le personnel fixe du théâtre de Bourges est dans la désolation. Le directeur, dans l'impossibilité de faire face à ses affaires, s'est envolé ce matin même avec les fonds qu'il avait en caisse. Ses pensionnaires font mal à voir; un vague espoir que tout n'est pas perdu les fait rôder autour du cabinet Directorial jusqu'à l'heure où va commencer notre spectacle. Neuf heures sonnent, plutôt que de s'aller coucher ils préfèrent prendre place à l'orchestre veuf de musiciens; tout surpris de la nouveauté du spectacle et de l'imprévu du boniment, ils oublient leur peine et finissent même par donner le signal des bravos! Pauvres gens tout de même.

Or, voilà franchie notre dernière étape. De bonne heure ce matin nous avons pris en chœur l'express de Paris pour traverser à toute vitesseles vastes espaces de la Beauce. A l'horizon d'un ciel très pur, veuf de nuages, le globe rouge du soleil grandit et s'élève majestueusement comme une lampe de vermeil qu'une invisible main soulèverait. Par la portière du wagon qui nous renferme nous assistons à l'éveil lent du ciel et des choses et sur la route parallèle à la voie ferrée, nous dépassons, d'un vertigineux élan, des couples de bœufs sous le joug se rendant au labour. Une chanson du jeune Clément Georges chante dans ma mémoire, portée sur l'aile de la toute gracieuse mélodie que lui sut broder Marie Krysinska:

MATUTINA

De ses premiers rayons l'aube argente la plaine;Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine,Dernier souffle embaumé des brises de la nuit;L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière,Et la nature entièreEn un mystique bruitS'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairieCharme du laboureur la douce rêverie,Tandis que l'oiselet caché dans le buissonBoit aux pistils des fleurs la rosée attiédieEt joint la mélodieDe sa frêle chansonAu cantique d'amour qui berce la moisson.La cloche du village annonçant les matines,Egrène lentement ses notes argentinesQui montent dans l'azur en harmonieux chant;Vers les cieux attiédis levant son front austère,L'ouvrier de la terreJette un appel touchantEt demande au bon Dieu de féconder son champ!

De ses premiers rayons l'aube argente la plaine;Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine,Dernier souffle embaumé des brises de la nuit;L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière,Et la nature entièreEn un mystique bruitS'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.

De ses premiers rayons l'aube argente la plaine;

Sur les bois éveillés passe une fraîche haleine,

Dernier souffle embaumé des brises de la nuit;

L'Aurore épand ses feux en nappe de lumière,

Et la nature entière

En un mystique bruit

S'apprête à célébrer le nouveau jour qui luit.

Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairieCharme du laboureur la douce rêverie,Tandis que l'oiselet caché dans le buissonBoit aux pistils des fleurs la rosée attiédieEt joint la mélodieDe sa frêle chansonAu cantique d'amour qui berce la moisson.

Le ruisseau qui gazouille au sein de la prairie

Charme du laboureur la douce rêverie,

Tandis que l'oiselet caché dans le buisson

Boit aux pistils des fleurs la rosée attiédie

Et joint la mélodie

De sa frêle chanson

Au cantique d'amour qui berce la moisson.

La cloche du village annonçant les matines,Egrène lentement ses notes argentinesQui montent dans l'azur en harmonieux chant;Vers les cieux attiédis levant son front austère,L'ouvrier de la terreJette un appel touchantEt demande au bon Dieu de féconder son champ!

La cloche du village annonçant les matines,

Egrène lentement ses notes argentines

Qui montent dans l'azur en harmonieux chant;

Vers les cieux attiédis levant son front austère,

L'ouvrier de la terre

Jette un appel touchant

Et demande au bon Dieu de féconder son champ!

Réintégrer Paris un mardi-gras, à cinq heures de l'après midi, en l'an de grâce 1897, alors qu'on vient, deux mois durant, de savourer la joie du libre espace et l'imprévu des quotidiens déplacements, ce n'est pas, croyez-le bien, pour vous mettre en folle gaieté. Après d'interminables dialogues avec des cochers acariâtres qui, sous prétexte d'encombrements et d'inévitables lenteurs, exigent de doubles salaires, vous donnez votre adresse avec l'espoir que la demi-heurequi va suivre marquera votre triomphale rentrée en des pénates chers à plus d'un titre. Grave erreur. Une heure s'écoule et vous constatez avec effroi, que le sapin requis stationne à la queue d'une infinité d'autres, à l'intersection d'une rue traversière et des grands boulevards. Toutes protestations sont vaines d'ailleurs, car il ne faut pas espérer que le cocher tournera bride pour vous agréer; tel un mouton panurgiaque, il suivra la file des automédons, ses frères, et vous aurez peut-être avant la nuit la satisfaction méritée, oh! combien, de vous trouver face à face avec votre porte cochère.

Encore ai-je passé sous silence le cas, très possible d'ailleurs, où, furieux de vous sentir claquemuré entre les parois de l'étroit véhicule, une curiosité vous prendra de passer la tête à la portière pour constater par vous-même les difficultés d'une marche en avant: alors, n'en doutez pas, il se rencontrera toujours à portée de votre visage quelque plaisant bien inspiré pour vous adresser à bout portant une poignée de confetti. Un brusque recul de votre part pour éviter ce projectile sera accompagné d'un heurt de votre occiput contre la paroi supérieure du sapin, ce qui vous procurera, en même temps qu'une douleurtrès vive, l'humiliation d'avoir fait rire un groupe de crétins et votre cocher.

En mettant les choses au pire il se pourrait qu'un malencontreux confetti insinué entre la paupière et le globe précieux de votre œil y donnât naissance à mille et une complications pathologiques dont vous m'épargnerez le détail; mais je veux croire que vous en serez quitte pour une bénigne ophtalmie.

Eh bien! petite cousine, vous qui, sans doute, maugréez contre la destinée qui vous tient prisonnière à deux cents lieues de ce phare pestilentiel qu'est Paris, sachez que je vous viens de narrer sans hyperbole ma rentrée au Logis. Encore ai-je failli à la vérité, en ne vous la disant pas toute entière; mais je cède au remords qui, déjà m'accable et je continue: sachez donc que mes trois étages gravis, je me trouvai dans l'impossibilité la plus absolue de faire manœuvrer dans sa serrure la clef, d'ailleurs fort encombrante, qui jusqu'à ces deux mois passés, m'avait servi de Sésame. On m'a cambriolé, pensai-je, et après m'être épuisé en des efforts qui n'aboutirent point j'envoyai quérir le serrurier. Ce praticien dut se résigner, après l'infructueux essai de plus de trente rossignols, à faire sauterle pêne et j'entrai chez moi, comme jadis entraient dans les villes conquises les assiégeants victorieux, par la brèche. Que s'était-il produit? Rien que de très simple. Et cependant une explication s'impose. Savez-vous, cousine, ce que c'est qu'un voisin? Je ne pense pas et c'est encore une des raisons qui devraient, si vous étiez juste, vous faire bénir votre état de petite rentière et la bonne fortune qui vous fait vivre presque seule en la maisonnette exiguë mais si jolie avec le lierre grimpant aux fenêtres, que vos père et mère vous ont laissée. Un voisin, retenez bien cette définition, car elle est exacte à Paris pour tous ceux qui n'habitent pas les demeures coûteuses et très capitonnées, où l'épaisseur des murs et des tentures réalise presque l'isolement, un voisin, dis-je, est toujours un être dont les mœurs, les goûts et l'éducation première sont précisément inverses des vôtres. Pour peu que des occupations divergentes viennent creuser encore l'abîme impliqué par cette brève définition, vous pouvez conclure que la guerre est l'état de raison entre gens qui ont acheté très cher le droit d'habiter des pièces contiguës ou superposées et d'être plusieurs fois le jour déshabillés par l'inquisitoriale prunelle du bipède nommé concierge.

Je suis donc affligé, cousine ma mie, d'un voisin auquel pour mes péchés, la définition ci-jointe s'applique en sa toute rigueur: Oyez plutôt: mon voisin s'absente de son logis aux heures durant lesquelles sa présence ne me saurait causer aucun désagrément, à savoir de huit heures du matin à huit heures du soir. Il demeure forcément chez lui le reste du temps, c'est-à-dire aux heures où les gens de race, doués de quelque éducation et sachant la vie se plaisent à goûter les joies de la chorégraphie et le charme des savoureuses musiques. Pour comble de disgrâce ce protozoaire est l'ennemi juré de toute harmonie et ne prend plaisir qu'aux auditions nasonnées que des chanteurs de cour viennent donner sous ses fenêtres sur le coup de midi. Je crois l'avoir vu jeter deux sous et réclamer un bis à tel baryton en plein vent dont la voix cassée venait d'éructer la chanson des Blés d'or.

Comment concilier ces choses avec mon amour effréné des œuvres de Wagner, de Chopin, de Chabrier, de Schumann, de Grieg et de quelques modernes, surtout quand le prestigieux Mulder, pianiste incomparable et divin compositeur, me veut donner ce plaisir royal de s'asseoir à mon piano pour m'en régaler? En ces heures de musicaleivresse et d'harmonique béatitude vous pensez, petite cousine, que je donnerais tous les coupeurs du monde, fussent-ils de chez Dusautoy pour le moindre fragment de Gwendoline ou des Murmures de la forêt.

Donc, quelques jours avant mon départ pour cette glorieuse tournée dont il me semble vous avoir quelque peu entretenue, nous fûmes invités, Mulder et moi, en quelque mondaine soirée qui prit fin, le souper compris, vers cinq ou six heures du matin. L'énervement et un peu le champagne nous interdisant tout sommeil, une fringale de musique nous poussa chez moi têtes baissées et le poète Haschichin, Gabriel de Toulouse Lautrec, fortuitement rencontré, voulut bien prendre part à notre matinale équipée. Bref, sept heures sonnaient ou peu s'en faut, quand Mulder, en proie à l'harmonieux délire qui cette fois n'allait pas sans quelque logique, égrenait sur mon Gaveau les premiers accords du Matin de Grieg, cet admirable et si simple poème qui vous donne la lumineuse vision d'un lever de soleil, depuis l'aube indécise et pâle jusqu'à l'embrasement complet du ciel. Hélas! croiriez-vous que les dernières mesures de ce chef-d'œuvre furent troublées par l'insolite répétitionde coups frappés à mon plancher, à l'aide d'un manche à balai, faisant pour la circonstance office de bélier.

«C'est quelque esprit frappeur, insinua Toulouse Lautrec, blagueur impénitent qui fumait sa pipe, les jambes repliées sous lui dans l'attitude d'un fakir.

Par bonheur, Mulder, dont vous connaissez le flegme, fit la sourde oreille et termina magistralement le crescendo incendiaire où les notes claironnantes sonnent l'éveil de la nature et comme autant de radieuses fusées, illuminent les quatre coins d'un horizon fictif en un pays de rêve somptueusement évoqué.

Evidemment mon voisin pour lequel, sans doute, la musique est une simple succession de bruits vagues et inexpressifs, interpréta comme une bravade, la tempête des dernières mesures. Le fait est que je l'entendis ouvrir sa porte avec fracas et d'un pas où résonnait sa bourgeoise colère, escalader l'étage qui nous sépare. En quelques secondes, il frappait à ma porte: «L'esprit se rapproche, ricana de Lautrec.—Je vais me mettre en communication avec lui, répondis-je.»

Je me contentai toutefois d'interpeller le fantômeà travers la mince cloison de bois, car j'entendais rugir cette bête coléreuse et je me souciais peu d'une conversation boxée. Je fis simplement valoir mon droit, vu l'heure licite, de me livrer chez moi à des occupations même bruyantes. Au lieu de m'écouter, l'irascible tailleur vociféra de plus belle, m'adressant les épithètes les plus malsonnantes qui soient, en sorte que si je n'avais écouté que les protestations révoltées de ma conscience, je lui eusse peut-être donné sur l'heure une leçon de convenances. Mes deux amis surent me retenir, en m'affirmant que le mieux était de me faire rendre justice et de poursuivre l'offenseur. Tous deux s'offraient pour faire au juge de paix le récit fidèle de l'incident et se réjouissaient par avance de la condamnation infaillible, laquelle vaudrait mieux à leur sens que toute brutale intervention.

J'assignai donc mon voisin pour injures, devant le juge de paix du XVIIIearrondissement. Il fit la sourde oreille, et sous le coup d'une seconde assignation il envoya pour le représenter un de ces hommes d'affaires dénommés avocats marrons, lequel avec sérénité m'attribua les injures, en sorte que force fut au juge de faire citer les témoins.

Confiant en mon bon droit et ne supposant pas une seconde que mon adversaire aurait la mauvaise foi d'invoquer des témoins contradictoires, j'informai les deux amis présents à l'algarade qu'ils auraient à fournir, à telle date que je leur indiquais, une simple narration des événements. Le malheur voulait que je fusse absent de Paris le jour où les témoins devaient comparaître. L'ami chargé par moi de me représenter ne pût que déposer un témoignage écrit de Mulder absent comme moi; Toulouse Lautrec avait mal aux cheveux et ne se rendit pas à l'audience. De son côté, le tailleur pratique fit comparaître une ouvrière qui, disait-il, avait précisément couché en son domicile le jour indiqué. Cette pauvre fille préféra me noircir et m'attribuer mille honteux propos que de perdre sa place. D'autre part, et comme second témoin, mon adversaire présentait un architecte, vieux garçon coureur de fillettes, dont l'antipathie m'était connue de longue date, de par certains regards auxquels un homme exercé reconnaît vite un ennemi. Ce dernier, trop malin pour faire un grossier mensonge, glissa volontiers sur les injures qu'il déclara avoir vaguement entendues, sans en avoir pu discerner l'auteur. Ils'étendit hypocritement sur la fréquence des séances musicales qui se donnaient chez moi, tant et si bien, que le juge de paix, oubliant le point de départ et les injures qui seules devaient être en cause, me condamna à payer à mon délicieux voisin cinquante francs de dommages-intérêts, pour me punir, sans doute, de mon amour immodéré pour la musique.

Le coupeur triomphant se conduisit, en l'occurrence, comme se conduisent les gens fautifs auxquels la justice, avec son ordinaire logique, a donné par devant les hommes une apparence de raison. Fort de mon absence, il s'assura le concours d'un huissier et la saisie suivit de près la signification du jugement. Les lenteurs de la poste et l'indifférence du concierge m'empêchèrent d'être mis au courant de toutes ces opérations qui s'effectuaient à Paris pendant que je humais les effluves embaumés et les brises tièdes de la baie de Monaco. Et voilà comment je trouvai en arrivant chez moi la porte forcée, les meubles en désordre et partout la trace odieuse que laissent après eux les sinistres oiseaux de proie, grippe-sous aux doigts crochus, dont l'illisible copie chèrement payée, assure la ruine irrémédiable de ceux que la loi n'a pas tout-à-fait accablés.

Vous dépeindre la colère qui s'empara de moi, lorsqu'un coup d'œil circulaire m'eut révélé de quelle infamie j'étais victime, je préfère y renoncer, mais je vous déclare que je confondis dans une même vision spontanée de carnage collectif, les physionomies mélophobes de mon voisin, du juge de paix, de l'architecte et de l'huissier, encore que ce dernier ne fût que l'instrument de la loi dont je pâtissais. Une chose surtout porta mon indignation à de paroxystiques hauteurs, ce fut le choix, au nombre des divers objets saisis, du cartonnier, réceptacle de mes chers et précieux manuscrits. Je manquai m'évanouir à l'idée qu'une main inconsciente et mercenaire avait souillé ce coffre où reposaient, en attendant peut-être de glorieuses exhumations, les produits d'un labeur obstiné de dix ans. Ce viol m'apparut comme un supplément inutile de férocité, venant s'ajouter à la satisfaction pure et simple de la loi pour me rendre cette dernière plus odieuse encore, et dans l'éclair de ma légitime fureur je compris l'Anarchie.

Mais, comme il s'agissait de parer tout d'abord aux conséquences immédiates de la saisie et qu'une prompte intervention suffisaitpour cela, je n'eus garde de m'arrêter longuement aux considérations théoriques et je m'empressai de solder la note de mes juridiques émotions. J'eus la sagesse de ne pas écouter les conseils d'un docteur en droit de mes amis qui me garantissait un triomphe en appel, et pour n'être point tenté d'avoir jamais recours à la justice des hommes, je me remémorai quelques sentences latines telle que:Homo homini lupusou encoreSummum jus, summa injuria, lesquelles, chère cousine, je livre à votre sagacité en vous priant de ne me point tenir rigueur pour les flots d'encre versés par moi sur les ci-jointes feuilles.

Vous ai-je dit, cousine, qu'une seconde tournée doit commencer le 11 courant et que nous ne sommes rentrés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nous remettre de nos fatigues. Je commence à dominer un peu la colère qui s'est élevée en moi à la suite du ridicule procès que je vous ai si longuement narré dans ma précédente lettre. J'imposesilence aux protestations de mon amour-propre froissé et aux cris de révolte de ma conscience éprise de justice; j'essaie de me créer un nouvel état d'âme et d'envisager l'existence dans nos rapports avec les autres hommes comme une bonne farce très immorale, au fond, dans laquelle il se faut efforcer d'être uniquement spectateur, si l'on ne veut pas être ou dupeur ou dupé.

La fantaisie m'a pris avant-hier d'aller entendre Manon à l'Opéra-Comique, en compagnie de Mulder, pour échanger avec lui mes impressions au cours de cette œuvre que je considère comme la perle de l'écrin musical de Massenet. Je ne pense pas, en effet, qu'il soit possible de rencontrer plus de charme et plus de grâce sautillante et maniérée, unie à plus d'humanité sincère et de vibrante passion. Hélas, ma mauvaise fortune a voulu que l'interprétation fût inférieure à tout ce que j'étais en droit d'attendre dans le second théâtre lyrique de la capitale. Si j'excepte le tendre Leprestre qui a fort bien dit et très joliment chanté quelques passages de sentiment délicat, pour lesquels il faut, j'en conviens, mieux que l'appoint d'un bel organe, tous les autres acteurs chargés de défendreManon m'ont paru fort au-dessous de leur tâche. Jamais chœurs de province ne furent aussi mal réglés. L'orchestre, lui-même, l'orchestre tant réputé de l'Opéra Comique, dirigé d'ailleurs par un succédané du maëstro Danbé, prenait part à la débandade générale. C'était si mauvais, qu'à plus de vingt reprises j'ai dû maintenir de force à son fauteuil, Mulder qui se démenait comme un diable et qui menaçait d'éclater.

Une ouvreuse qui lisait sur nos visages le mécontentement croissant avec l'heure, me dit en me remettant ma canne et mon chapeau.

—Ces Messieurs n'ont pas l'air satisfait.

—Effectivement, Madame, nous ne le sommes point.

—Ces Messieurs ont peut-être oublié que c'est aujourd'hui dimanche.

—Tiens, c'est vrai, fis-je à cette honnête femme, me gardant bien de partir en guerre contre ce préjugé sans doute ancestral, dont sa réponse était l'éclatante preuve, à savoir qu'il se faut résigner le dimanche, à subir chez M. Carvalho de déplorables auditions des chefs-d'œuvre consacrés.

Il faut que je vous conte, petite cousine, unevisite que j'ai faite hier à un vieil ami dont le nom sûrement est connu de vous; j'ai nommé le sculpteur Pendariés. J'ai toujours eu pour la sculpture un amour spécial et pour ceux qui la pratiquent une admiration mêlée de respect. Tant de conditions et de si diverses sont exigibles pour la réalisation d'une œuvre sculpturale qu'il y a positivement lieu de se demander comment dans une époque de veulerie musculaire comme la nôtre, il se peut encore trouver des titans pour embrasser une carrière aussi ingrate. L'imagination qui se plaît à considérer les artistes comme des êtres délicats et raffinés, un peu mièvres et féminins en quelque sorte s'effarouche de cette vision brutale d'un homme, luttant corps à corps avec un bloc de glaise informe qu'il pétrit à sa fantaisie, ou encore, faisant sauter à larges coups de maillet, les éclats d'un cube de marbre d'où surgira l'impérissable beauté, comme un thésauriseur fendrait le mur d'un vieux castel où des trésors sont enfouis.

Encore s'il ne fallait pour aboutir que l'effort physique et la seule patience; mais il me semble que, plus que tout autre, cet art comporte la foi et non point seulement cette foi qui semanifestant avec des ardeurs d'incendie a pu dicter à tel poète, à tel peintre même, une page immortelle, une géniale composition. En sculpture, l'Etincelle n'aboutit point, l'inspiration véhémente en est pour ses frais. Ce qu'il faut au sculpteur pour ciseler son rêve, c'est la hantise constante, l'obsession de son idéal, la persécution de l'image guidant la main durant les innombrables séances de l'exécution. Plus que tout autre, il connaît les affres du travail, et parmi les écrivains dont l'œuvre aujourd'hui rayonne sur la France intellectuelle, je n'en vois qu'un qui eût mérité de tenir le ciseau, c'est Gustave Flaubert, l'homme au burin méticuleux, l'implacable forgeur qui travaillait sa prose, comme travaille à l'ébauchoir le sculpteur qui tantôt rogne, tantôt ajoute un ruban de glaise à sa réfractaire statue, sans tenir compte du vol impassible de l'heure et sans s'émouvoir de l'œuvre qui n'avance pas.

Donc je suis allé voir mon ami Pendariés que je n'avais pas vu depuis plus d'un an et qui me pardonne volontiers la rareté de mes visites, car il sait combien je suis avec lui de cœur et combien je m'intéresse à sa personne et à son art.

A dire vrai, j'étais un peu curieux de savoir ce qu'il va présenter au prochain salon, car nous ne sommes pas éloignés de l'ouverture du Palais de l'Industrie et depuis dix ans mon infatigable ami n'a pas cessé d'exposer des œuvres toujours estimées et plusieurs fois d'ailleurs récompensées. J'ai gardé le plus gracieux souvenir d'un Narcisse en marbre qu'il exposa ces deux ans passés et qui m'apparut comme un petit chef-d'œuvre de charme et de mièvrerie sensuelle. J'avais même composé à son intention pour être gravés sur le socle huit vers que je m'en vais vous dire.


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