Historique du succès de Walter Scott en France.
Ce fut plus qu'un succès: ce fut un engouement. Une génération tout entière en demeura éblouie et séduite. «Modistes et duchesses», depuis le simple peuple jusqu'à l'élite intellectuelle et artistique de la nation, tout subit la fascination et le prestige. Jamais étranger n'avait été populaire à ce point parmi nous; et même, de 1820 à 1830, aucun nom français ne fut en France plus connu et glorieux.
Ce n'est pas que le succès se soit imposé tout d'abord, et avec une foudroyante rapidité. Les premiers articles qu'on lui consacre (Conservateur littéraire, Diable boiteux, Annales politiques, morales et littéraires) manquent d'enthousiasme. Assez rapidement cependant, les éloges se font moins discrets. Vers 1817 le succès se dessine; la popularité même commence; elle est complète dès 1820, et à pleines voiles Walter Scott cingle vers la gloire.
Ce ne sont plus désormais que comptes rendus dithyrambiques, ou peu s'en faut: Walter Scott était un confrère, mais c'était un étranger. Le jeune Victor Hugo donne l'exemple; il met délibérément l'Écossais au-dessus de Lesage, déclare que tout ou presque tout est à admirer dans les «Waverley Novels», et la plupart des journaux font comme leConservateur littéraire.
Chaque nouveau roman est attendu avec une impatience fébrile, et on se l'arrache dès son apparition.
Du Walter Scott! du Walter Scott! Hâtez-vous, Messieurs, et vous surtout, Mesdames; c'est du merveilleux, c'est du nouveau; hâtez-vous! La première édition est épuisée, la seconde est retenue d'avance, la troisième disparaîtra, à peine sortie de la presse. Accourez, achetez; mauvais ou bon, qu'importe! sir Walter Scott y a mis son nom, cela suffit… et vivent l'Angleterre et les Anglais[9]!
[Note 9:L'Abeille(ancienneMinerve littéraire), III, 1821, p. 76.]
C'est le moment où, dans la presse française, on ne parle vraiment plus que du grand Écossais.
Et comme de juste, le public est avide de détails sur son écrivain favori. Amédée Pichot lui consacre uneNotice,—d'ailleurs pleine d'inexactitudes, et qu'il corrigera fort heureusement plus tard. On fait le voyage d'Écosse pour voir le «grand Inconnu»[10]; Édimbourg devient un pèlerinage littéraire, et si on a eu le bon-heur de rencontrer l'illustre écrivain, on s'en retourne content, comme cet Espagnol qui n'était venu à Rome que pour Tite-Live.
[Note 10: Adolphe Blanqui,Voyage d'un jeune Français en Angleterre et enÉcosse pendant l'automne de 1823.]
Rien de caractéristique à cet égard comme leVoyage historique et littéraire en Angleterre et en Écosse, d'Amédée Pichot (1825); et c'est bien le document le plus significatif de la réputation dont jouissait alors chez nous le grand étranger. Le «voyageur» est intarissable de détails sur son compte. Portrait physique, portrait moral, habitudes et manies, rien n'est oublié de ce qui peut satisfaire une curiosité que l'on devine insatiable.
Mais tout le monde ne peut pas aller à Édimbourg, et il n'a été donné qu'à quelques rares privilégiés de contempler une physionomie si vénérée: on fera donc venir le buste du romancier à la mode. C'est leGlobedu 2 décembre 1824 qui annonce l'heureuse nouvelle: «Le libraire Ch. Gosselin… a fait venir de Londres le buste de sir Walter Scott… Ce chef-d'oeuvre de statuaire méritait d'être copié en France, et M. Gosselin vient d'ouvrir une souscription pour trente modèles en plâtre, parfaitement conformes à l'original. Les dix premiers numéros sont retenus…» Quand «l'original» se décidera à venir à Paris, ce sera un événement public; sa maison ne désemplira pas de visiteurs; on se le montrera du doigt dans la rue, et par instants l'admiration débordante sera une espèce de délire.
Les poètes accordent à ce propos leur lyre en son honneur. Un certain Vander-Burch lui adresse une longue «Epître» où, à défaut de talent, il y a de l'enthousiasme:Si natura negat, facitadmiratioversum;et en attendant d'imiter l'illustre Écossais à son tour, Cordellier-Delanoue le célèbre en vers épileptiques:
Salut,Ivanhoé! débris de la Croisade!Honneur à toi! Salut, épopée! Iliade!
Ce qui vaut mieux encore, dans ce concert universel d'éloges de graves et scrupuleux savants font entendre leur voix. Raynouard vante ses mérites d'exactitude; et sous la signature T.J. (Théodore Jouffroy), leGlobepublie (1826-1827) des articles qui sont bien l'étude la plus fine et la plus pénétrante qu'on ait faite, à cette époque, du talent du grand romancier.
Ce ne sont pas d'ailleurs et seulement les écrivains qui imitent le glorieux étranger. De ses oeuvres, les musiciens tirent des sujets d'opéras, et les peintres des sujets de tableaux[11]. Tout est «à la Walter Scott», ameublements et costumes[12].
[Note 11:Guy Manneringinspire laSorcièrede Ducange; en 1827, les Nouveautés jouent unCaleb; Soulié pense à mettre au théâtre lesPuritainsetKenilworth; Ducange tire un drame de laFiancée de Lammermoor; Ancelot pille Scott pour sonOlga; et desChroniques de la CanongateGoubaux extrait laVie d'un joueur.—Cf.Revue d'Histoire littéraire de la France, 15 janvier 1898. p. 81, un article de M. Clouard mentionnant une oeuvre inédite d'A. de Musset, «la Quittance du Diable», imitée duRedgauntletde Walter Scott.—Quant à Delavigne et à Dumas, il serait trop long de dire ce qu'ils doivent à W. Scott.]
[Note 12: LesMoeurs et Coutumes(Bibliothèque nationale, département des estampes) montreront des spécimens de cravates, de toques à la Walter Scott; La Mésangère, III et IV, indiquera des détails de mobiliers écossais; La Bédollière,Histoire de la mode en France, 1858, nous apprendra que de 1822 à 1830 on n'a vu que carreaux écossais «à la Dame blanche». Et on sait que la duchesse de Berry donna plusieurs bals masqués avec costumes empruntés aux «Waverley Novels». Cf. notre étudele Romantisme et la mode.]
On ne peut se faire une idée de cette vogue dont l'année1827 marqua l'apogée. Elle se retrouvait dans les costumes,dans les modes, dans les ameublements, sur les enseignes demagasins et sur les affiches des théâtres… Un même soir,le Théâtre-Français jouaitLouis XI à Péronne, de Mély-Janin,extrait deQuentin Durward; l'Odéon, leLabyrinthede Woodstock; l'Opéra-Comique,Leicester, de Scribe etAuber, pris auChâteau de Kenilworth, et le lendemain, laDame Blancheinspirée tout à la fois parle MonastèreetGuy Mannering.(Pontmartin,Mémoires, II, p. 3.)
Les esprits les plus fins, les plus distingués et les plus difficiles se font un charme de cette lecture: voyez lesLettresde Doudan; et nous ne parlons pas des témoignages d'admiration que lui ont adressés ses principaux imitateurs et surtout Balzac, dans sa préface de laComédie humaine.
C'est à peine si de loin en loin s'élèvent quelques protestations contre cette gloire toujours croissante. Mme de Genlis réclame contre cet étranger par trop envahissant: elle était vraiment bien qualifiée pour prendre la défense du roman historique! Un autre, dans une interminable préface de 64 pages, en tête d'un roman deCécile ou les Passions(en cinq volumes), Jouy, se répand en plaintes amères contre un romancier moins historien que «le moindre compilateur d'anecdotes». Mme de Genlis et Jouy en furent pour leurs protestations par trop intéressées; et malgré les faiblesses et les défaillances des dernières oeuvres, la gloire de Walter Scott brilla d'un éclat toujours plus vif jusqu'à la fin, bien loin de subir d'éclipse.
Sa mort fut un événement, on pourrait presque dire un deuil public. Pendant sa longue agonie, les journaux publiaient tous les jours un bulletin de sa santé, et toute l'Europe eut quelque temps les yeux tournés vers le coin d'Écosse où «l'enchanteur» achevait de mourir, usé par des fatigues excessives qui n'avaient presque rien entamé de son énergique volonté. Tous les articles que cette mort inspira à la presse sont pleins d'une émotion sincère, souvent même profonde.
Sainte-Beuve, écrit le 27 septembre 1832: «Ce n'est pas seulement un deuil pour l'Angleterre, c'en doit être un pour la France et pour le monde civilisé, dont Walter Scott, plus qu'aucun autre des écrivains du temps, a été comme l'enchanteur prodigue et l'aimable bienfaiteur… Il est mort plein d'oeuvres et il avait rassasié le monde… La postérité retranchera sans doute quelque chose à notre admiration de ses oeuvres, mais il lui en restera toujours assez pour demeurer un grand créateur, un homme immense, un peintre immortel de l'homme.»
«Walter Scott n'a survécu que peu de mois à son génie, dit leConstitutionneldu 30 septembre de la même année; il a enfin achevé de mourir. Sa vie est remplie, sa gloire est complète… Un génie aussi vaste, aussi varié, aussi attachant, est un bienfait pour le siècle auquel il échoit comme un don providentiel.»
Mais c'est le directeur de laRevue de Parisqui trouve, pour déplorer cette grande perte, les accents les plus émus et les plus touchants[13]:
La mort nous enlève Walter Scott lorsque sa carrière est parcourue et au delà; lorsqu'il n'avait plus rien à faire pour sa gloire… Il meurt immortel par son nom et pur dans sa vie… On éprouve cependant, à la nouvelle de cet événement prévu depuis plusieurs mois, cette tristesse si poétiquement définie par lui, quand il comparait l'effet de la mort de lord Byron à celui que produirait l'extinction subite d'un des astres qui éclairent et réjouissent la terre. Sir Walter Scott avait raison; le monde entier doit porter le deuil de ces hommes dont le génie… a étendu sur le monde entier son influence et conquis de nouveaux mondes à la pensée humaine.
Ce que les Anglais disent de notre Molière, qu'il n'appartient pas à la France, mais à toutes les nations civilisées, nous aimons à le dire de leur Walter Scott. Mais ce que nous devons constater surtout, c'est que, de tous les auteurs étrangers, Walter Scott est, certes, celui qui s'est le plus facilement naturalisé parmi nous, qui a le plus facilement triomphé de toutes les préventions nationales, en même temps que de la transmutation périlleuse des traductions. (T. 42-43, sept. 1832.)
[Note 13: LaRevuene se contenta pas d'une douleur stérile: elle eut la pitié agissante. Un mois après l'article de son directeur, elle apprend que les créanciers de Scott auraient des droits sur le mince héritage qu'il laisse, et elle écrit: «Espérons qu'une souscription nationale, qui deviendra bientôt européenne, viendra au secours des héritiers d'un si beau nom. LaRevue de Parisne sera pas la dernière à souscrire.» (Oct. 1832, p. 69.)]
Et chez la plupart de ceux dont il avait enchanté la jeunesse, son souvenir ne s'éteignit jamais. Ils en parlent presque tous comme d'une source d'émotions unique, d'un objet particulier de prédilection. Ils le rappellent à tout propos, le citent, lui font des emprunts. Il est resté pour eux l'ami de la première heure, celui qu'on relit toujours et qu'on ne se lasse jamais de relire. Des écrivains étrangers que la France recueillit alors et qu'elle aima, ce fut Walter Scott, et de beaucoup, le plus populaire et le plus français.
Et il le fut en dépit de ses traducteurs, comme disait le directeur de laRevue de Paris. C'est une justice à leur rendre à presque tous, qu'ils ont tout fait pour l'affaiblir et le dénaturer, quand ce n'a pas été pour le rendre ridicule. Sans doute Walter Scott n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; sa facilité d'écriture était merveilleuse, comme on sait, et, s'il a les qualités de l'improvisation, il en a aussi les inévitables défauts. Pour un romancier, d'ailleurs, les trahisons des traductions ont moins d'inconvénients que pour un poète: quelques détails manqués ne changeront rien à l'effet d'une scène, pas plus que la légère altération de quelques lignes ne saurait complètement détruire l'harmonie d'un tableau. Il n'en est pas moins certain que les traducteurs ont laissé dans le texte original le meilleur de sa fantaisie ou de son charme, et que c'est un Walter Scott singulièrement décoloré et fade qu'ils servent à l'avidité de leurs lecteurs ou aux exigences plus pressantes encore des libraires. Les critiques se plaignent, gémissent, se désolent ou s'indignent, et finissent par se résigner, comme à un mal nécessaire. Sa grâce est la plus forte, et, pour parler comme Stendhal, «la nation française est folle de Walter Scott».
Il fallait en effet que le charme fût bien puissant. On ne saurait imaginer traduction plus molle, plus lâche, surtout plus capricieuse et plus négligée, que celle des premiers traducteurs. Au moins Shakespeare a-t-il eu l'avantage d'une toilette classique et d'une toilette romantique: c'est une consolation qui fut refusée à Walter Scott. On n'a songé ni à l'embellir, ni à le rendre «hirsute et chargé de couleurs criantes»: invariablement, on l'a rendu plat—et assez souvent ridicule. Vivacité, esprit, fraîcheur, grâce, pittoresque et poésie disparaissent trop souvent ou s'évaporent. Et pour ce beau résultat, tout a été mis en oeuvre, additions, corrections, suppressions[14]. Le pauvre écrivain est là comme sur un lit de Procuste, et la niaiserie des traducteurs l'étire ou le mutile pour l'y ajuster. On va même jusqu'à le gratifier d'inepties réjouissantes. L'un, un chimiste sans doute, change l'étoile Cynosure encyanosure; et un autre, duConte d'hiverde Shakespeare,Winter's Tale, fait leConte de M. Winter!
[Note 14: On en trouvera d'abondants exemples dans notre première édition.On y verra notamment comment Victor Hugo lui-même traduisait alors WalterScott.]
Il n'a vraiment pas tenu à ses pilotes que dès sa première traversée, l'Écossais n'ait commencé par faire naufrage; et s'il a abordé en France, c'est bien, comme on dit, contre vent et marée.
Walter Scott et le romantisme.
Un succès aussi considérable doit avoir des causes profondes. Le simple attrait de la nouveauté ne saurait l'expliquer; quand d'autres mérites ne vont pas avec elle, la nouveauté, pour séduisante qu'elle soit, lasse d'autant plus vite qu'elle a plus ardemment passionné tout d'abord. Alléguer encore l'intérêt captivant des «Waverley Novels» peut faire comprendre ce que le succès en a toujours eu de franchement, de largement populaire, sans rendre compte de l'admiration et de l'enthousiasme des grands écrivains mêmes de l'époque romantique. On pourrait dire enfin que leur charme d'exotisme n'a pas peu contribué à leur vogue prodigieuse: avec l'apparence d'être plus exacte, l'explication resterait tout aussi superficielle. S'ils n'avaient eu que ces qualités, encore qu'il ne soit pas donné au premier venu de les réunir, leur auteur n'aurait laissé dans la littérature qu'un souvenir brillant, comme Alexandre Dumas, son émule français. Or, il reste de Walter Scott plus qu'un souvenir, il reste une influence. Sa place est marquée dans l'histoire de la littérature française aussi nettement que dans celle de son propre pays. Il ne s'est pas contenté d'écrire des oeuvres qui ne sont plus guère lues aujourd'hui que des enfants et des jeunes filles: par le plus heureux concours de circonstances, ces oeuvres venaient donner pleine et entière satisfaction aux besoins les plus impérieux, les plus intimes, de la génération d'alors. Elles ont amusé, séduit, passionné, sans doute; mais surtout elles servaient une cause, étaient un argument en faveur d'une école naissante, préparaient le triomphe d'une nouvelle doctrine. De tous les éléments qui pouvaient le plus efficacement favoriser le développement du romantisme, aucun n'avait peut-être l'importance du roman historique, et les chefs-d'oeuvre de Walter Scott venaient en offrir des modèles. On comprend que tout de suite les disciples de l'Écossais aient été légion.
Il est sans exemple qu'un esprit original n'ait pas toujours traîné à sa suite une foule d'imitateurs. On imita donc Walter Scott, et avec fureur. De 1820 à 1830, et même au delà, le roman historique prit en France un développement prodigieux, inouï. On compterait par centaines les grimauds de lettres qui s'élancent soudain dans la voie nouvellement ouverte, sans autre vocation que le désir de profiter de la vogue du genre ou de battre monnaie avec le goût du jour.
«L'exemple contagieux de Walter Scott, dit leGlobe, du 19 septembre 1824, fait rêver à plus d'une jeune imagination des milliers de guinées et une gloire européenne.» Et, le 23 juillet 1825: «On n'écrit plus maintenant que des romans historiques.» C'est une espèce de folie. Les libraires qui, comme Pigoreau, se sont donné la tâche de tenir le public au courant des nouvelles productions littéraires, avouent en gémissant que la tâche est trop lourde pour leurs faibles épaules. «Je voudrais reprendre mon travail où je l'ai quitté. Quelle tâche! Cent cinquante volumes de romans ont paru depuis mon dernier supplément.»
Cent cinquante volumes d'avril à août 1822: Pigoreau n'a pas tout à fait tort d'être épouvanté. Bien entendu, les romans historiques forment une part considérable de ce total. Cependant le mal ne fait que s'accroître, et le flot monte obstinément, menaçant de tout submerger bientôt. Devant cette effroyable fécondité, quelques cabinets de lecture s'émeuvent, et prennent la résolution de fermer leurs portes au genre par trop encombrant. C'est Pigoreau lui-même qui nous en informe, le 30 août 1825, dans sonSecond appendiceà sonDixième supplément. «Mais, ajoute-t-il, s'ils ressemblaient tous à ceux de Walter Scott, on verrait bientôt ces libraires sortir de leur insouciance et de leur inertie; nous en jugeons par la rapidité avec laquelle s'enlève cette nouvelle production.» Car le roman historique est bien décidément le genre à la mode.
«Les romanciers ne se bornent point à nous donner les produits de leur imagination. Bientôt nous verrons toutel'Histoire en romans. Sans parler duDunois, duCamisard, duLigueur, duduc de Christian, duVaudois à la cour de François Ier, qui doit bientôt paraître, j'ai sous les yeux un prospectus qui nous annonce laFrance romantique, c'est-à-dire une collection de romans historiques, composée d'autant de volumes qu'il y a eu de têtes couronnées en France. Ainsi, chacun arrangera l'Histoire à sa manière, et suivant la tolérance ou la sévérité de ses principes.» (Pigoreau,7e supplément, 20 juillet 1824.)
Il serait d'ailleurs facile et fastidieux d'entasser ici les témoignages qui prouveraient la vogue sans précédent du genre nouveau: ils sont aussi abondants que ces romans historiques mêmes que chaque jour voit alors éclore. Nous n'en citerons plus qu'un: il est vrai qu'il est capital.
Personne n'avait qualité comme Balzac pour parler du grand romancier qu'il a toujours tant admiré et pour mesurer la portée et le degré d'une influence que lui-même, nous le verrons, a subie profondément. A cet égard, le roman d'Illusions perduesa une signification d'un prix singulier. C'est la description, et une des plus exactes et des plus frappantes qu'ait faites Balzac, des moeurs de la jeunesse littéraire française aux environs de 1822. On va voir l'importance qu'y tiennent Walter Scott et l'influence et l'imitation de Walter Scott.
Dévoré dès sa première jeunesse du désir furieux de se faire un nom dans la littérature, Lucien Chardon, arrivé enfin d'Angoulême à Paris et devenu Lucien de Rubempré, ne songe qu'à réaliser ses beaux rêves de gloire; et le plus sûr moyen, en même temps que le plus rapide, lui paraît le roman historique. Il commence donc sonArcher de Charles IX. «Il passait ses matinées à la bibliothèque Sainte-Geneviève à étudier l'histoire. Les premières recherches lui avaient fait apercevoir d'effroyables erreurs dans son roman.» Le détail est caractéristique; mais tous les romanciers n'éprouvaient pas les scrupules de Lucien. «La bibliothèque fermée, il venait dans sa chambre humide et froide corriger son ouvrage, y recoudre, y supprimer des chapitres entiers.» L'oeuvre terminée, il va proposer à un libraire d'en faire l'acquisition. Repoussé de chez Vidal, il est assez bien accueilli par Doguereau. «Ah diantre!l'Archer de Charles IX, un bon titre. Voyons, jeune homme, dites-moi votre sujet en deux mots.—Monsieur, c'est une oeuvre historique dans le genre de Walter Scott.»
Cependant, «par de savantes insinuations», Lousteau a préparé la vente del'Archer de Charles IX. «Nous t'avons fait deux fois plus grand que Walter Scott, dit-il à Lucien. Oh! tu as dans le ventre des romans incomparables! tu n'offres pas un livre, mais une affaire; tu n'es pas l'auteur d'un roman plus ou moins ingénieux, tu seras une collection! Ce mot collection a porté coup. Ainsi n'oublie pas ton rôle, tu as en portefeuillela Grande Mademoiselle ou la France sous Louis XIV; —Cotillon Ier ou les Premiers Jours de Louis XV;—la Reine et le Cardinal, ou Tableau de Paris sous la Fronde;—le Fils de Concini ou une Intrigue de Richelieu!…Ces romans seront annoncés sur la couverture. Nous appelons cette manoeuvre: berner le succès.» Faites la part de la verve endiablée du journaliste contre les libraires exploiteurs, il reste toujours le plus vif témoignage de l'immense succès qu'obtenait alors le roman historique. La preuve en est que Lousteau reçoit «au préjudice de Lucien une somme de cinq cents francs en argent de Fendant et Cavalier, sous le nom de commission, pour avoir procuré ce futur Walter Scott aux deux librairies en quête d'un Scott français.»
Et en effet rien ne montre l'influence du grand Écossais comme l'avidité des deux commerçants, leur empressement fiévreux à mettre la main sur un auteur qui puisse contenter les nouvelles exigences de la clientèle. «Le succès de Walter Scott éveillait tant l'attention de la librairie sur les produits de l'Angleterre que les libraires étaient tous préoccupés, en vrais Normands, de la conquête de l'Angleterre; ils y cherchaient du Walter Scott, comme plus tard on devait chercher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume dans les marais et réaliser des bénéfices sur les chemins de fer en projet.» Sur quoi Balzac observe fort judicieusement: «Une des plus grandes niaiseries du commerce parisien est de vouloir trouver le succès dans les analogues, quand il est dans les contraires. A Paris surtout, le succès tue le succès.» Mais nos deux libraires n'étaient pas capables de faire l'observation profonde du romancier. «Aussi, sous le titre deles Strelitz ou la Russie il y a cent ans, Fendant et Cavalier inséraient-ils bravement, en grosses lettres,dans le genre de Walter Scott. Fendant et Cavalier, avaient soif d'un succès…» Ils le demandaient à l'auteur à la mode, rien de plus naturel.
Et quelles habiletés dans la préparation de ce succès! quelles précautions et quels scrupules! Ce qui veut dire: quels soins de rappeler par tous les moyens possibles que l'oeuvre est en effet «dans le genre de Walter Scott!»
«Nous nous sommes réservé le droit, disent les deux libraires à Lucien et à Lousteau, de donner un autre titre à l'ouvrage; nous n'aimons pasl'Archer de Charles IX, il ne pique pas assez la curiosité des lecteurs, il y a plusieurs rois du nom de Charles et dans le moyen âge il se trouvait tant d'archers! Ah! si vous disiezle Soldat de Napoléon!maisl'Archer de Charles IX!…Cavalier serait obligé de faire un cours d'histoire de France pour placer chaque exemplaire en province.
«—La Saint-Barthélemyvaudrait mieux, reprit Fendant.
«—Catherine de Médicis ou la France sous Charles IX, dit Cavalier,ressemblerait plus à un titre de Walter Scott.» Voilà la raison décisive: elle est bien significative. Et il est bien vrai aussi que les développements les plus abondants et les mieux documentés laisseraient du prestige de Walter Scott en France, à une période déterminée de notre histoire littéraire, une idée bien moins nette que ces deux ou trois citations de Balzac. Lucien de Rubempré n'est pas une création fantaisiste du romancier; il n'a pas seulement existé, il incarne en lui une foule d'individus qui lui ont ressemblé. C'est un type, comme Fendant et Cavalier; et on pourrait presque dire que la première raison d'être de tous les trois est Walter Scott.
Cependant, et il est à peine nécessaire de le dire, nous n'aurions pas donné cette étendue à une démonstration qui ne se serait appliquée qu'aux flaireurs de vent, auvulgum pecus, aux moutons du pasteur d'Écosse: imitateurs maladroits ou stupides qui compromettent, à force de platitudes, les succès les plus solidement établis et dont les inintelligences ou les excès seraient capables de rendre insupportables ou odieux les plus parfaits modèles. Les esprits les plus distingués ont été ses disciples, et c'est du romantisme lui-même que l'oeuvre écossaise a facilité l'éclosion, aidé le développement. L'influence est assez sérieuse pour nous arrêter quelques instants[15].
[Note 15: Nous demandons, en grâce, qu'on ne nous fasse pas dire que le roman historique à la Walter Scott afaitle romantisme. A la lettre, Walter Scott a joué auprès des jeunes écrivains d'alors le rôle que Socrate jouait auprès de ses disciples, et c'est une espèce de «maïeutique» qu'il a pratiquée, lui aussi, et supérieurement.]
Que les derniers partisans convaincus du classicisme n'aient jamais vu dans Walter Scott un allié et un défenseur de leurs principes, les raisons en sont assez apparentes. C'est d'abord un étranger, et, circonstance aggravante, un étranger d'outre-Manche, presque du même pays que Shakespeare, l'ennemi héréditaire. Il aime peut-être les anciens, et, à la vérité, quelquefois il les cite, mais à coup sûr il ne les imite pas, et ce n'est ni dans Aristote, ni dans l'Epître aux Pisonsque sont formulés les principes de sa rhétorique. Sa mythologie ne rappelle que de fort loin l'harmonieux Olympe, et son merveilleux n'est pas selon les règles. Mme de Genlis et Jouy n'aiment point Walter Scott; ils ne peuvent pas l'aimer, et pour cause. Les futurs romantiques, au contraire, n'éprouvent pour lui que passion et enthousiasme: l'Écossais est un de leurs plus puissants auxiliaires. C'est un point sur lequel tout le monde est d'accord, leJournal des Débatsaussi bien que leGlobe, Delécluze comme Stendhal, et Philarète Chasles autant que Jules Janin. D'où vient donc qu'on se soit si peu battu autour de son nom?
Il y en a une première raison, bien simple: on n'a jamais pris Walter Scott au sérieux, et il ne pouvait venir à l'idée de personne que son succès ou même son influence pût jamais avoir des conséquences bien considérables. Allié des romantiques, c'était probable; leur auxiliaire au besoin, c'était possible; mais quel allié et quel auxiliaire! Un romancier! Il se peut que le roman soit un genre littéraire; à coup sûr, c'est un genre inférieur, excellent à divertir et à «faire passer une heure ou deux», mais qu'un esprit judicieux ne considérera jamais que comme un délassement. On se cache pour en lire. Le moyen seulement de regarder comme un adversaire le tenant qui se présente dans l'arène littéraire avec des romans pour toutes armes! On lui accordera tout au plus un sourire d'indulgente pitié, et personne n'ira user sa force ou perdre ses coups contre qui, loin d'être un ennemi, n'en a pas même l'apparence.
Aussi bien, d'autres adversaires plus redoutables imposent aux classiques une défense rapide et énergique. C'est sous la bannière déployée des Shakespeare, des Goethe, des Schiller et des Byron que les téméraires et hardis réformateurs s'avancent au combat: c'est à Byron, à Schiller, à Goethe, à Shakespeare qu'il faut d'abord se prendre, et qu'on s'est pris en effet. On n'a pas le temps de s'occuper de Scott; on n'y songe même pas. D'ailleurs, à quoi bon s'en soucier? Dans la mêlée générale et par instants furieuse, son panache n'ondule pas, éclatant; il a même l'air de ne pas être présent sur le champ de bataille. Ce n'est pas un combattant, c'est à peine un héraut d'armes, à la voix harmonieuse et captivante, un autre Ossian, moins lointain et moins poétique, et dont la vogue passera aussi vite que celle du chantre de Fingal… La vérité est que la voix harmonieuse dirigeait l'attaque contre le classicisme aussi bien que les plus retentissants clairons, et entraînait à l'assaut les bataillons des révoltés avec d'autant plus de danger qu'elle semblait moins animée à la lutte et moins batailleuse.
Pas une des nouveautés que désiraient alors les esprits, et d'une ardeur si passionnée, dont le roman historique «à la Walter Scott» n'offrît déjà le modèle. Prosateurs et poètes français allaient délaisser l'histoire ancienne pour ne s'inspirer plus que de l'histoire nationale: il en facilitait la connaissance et travaillait à la remettre en honneur. La jeune génération était avide de pittoresque et de couleur locale: il apportait l'un et l'autre avec profusion. Elle voulait partout des émotions vives et des sensations fortes: il prit plaisir à étaler devant elle les spectacles les plus poignants et les tragédies les plus douloureuses. Il n'est pas jusqu'à sa forme enfin qui ne fût un objet de séduction. Les intempérants novateurs étaient impatients de toute servitude: il n'avait pas eu d'Aristote ni de Boileau pour lui imposer des règles et fixer les lois immuables de sa poétique. Mais qui ne voit qu'en réalisant ainsi—et beaucoup plus facilement, beaucoup plus complètement que tout autre genre—les principes essentiels de la nouvelle école, le roman historique devenait l'instrument le plus sûr des futures conquêtes? qu'écrivains et public y ont fait leur apprentissage de toutes les grandes nouveautés qui devaient bientôt régner partout triomphantes? et que donc, et en un mot, rien ne pouvait mieux préparer l'avènement du Romantisme lui-même? Du premier jour et avec des transports d'enthousiasme, les futurs révoltés l'acclamèrent: ils ne pouvaient rêver pour leurs doctrines auxiliaire plus utile ni serviteur plus puissant.
Walter Scott et le pittoresque dans les personnages.
On peut se risquer à dire que le principal défaut de la littérature sous la Restauration et l'Empire est d'être encore plus sèche que vide, et de manquer complètement d'imagination. Une des meilleures preuves en est qu'il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer ces insignifiants écrivains les uns des autres. Rien ne ressemble à Luce de Lancival comme Denne-Baron ou Tardieu de Saint-Marcel, à moins que ce ne soit Delrieu ou M. de Murville. C'est l'égalité dans l'indécision et l'effacement. Ou plutôt, la même officine a fabriqué les mêmes produits. Des personnages, Marius, Agamemnon, Cincinnatus, Artaxerce, Bélisaire, Tippo-Saïb, et tous les premiers rôles de toutes ces lamentables tragédies! Non pas; mais plutôt d'insipides lieux communs et des tirades creuses; le même mannequin, toujours drapé,—et avec quel sens de l'à propos, quelle convenance parfaite!—de la tunique grecque, de la toge romaine ou de chatoyantes étoffes orientales. Le costume peut varier: le mannequin restera invariable. La nature et la vérité en souffriront peut-être; mais cet art s'est-il jamais soucié de nature et de vérité?
«Don Sanche, nous dit Bignan, dans une notice placée en tête desOeuvres complètesde Brifaut, eut le privilège d'affronter la scène, mais après avoir été forcé, par la censure, de prendre le nom deNinus II, de déserter la Castille pour l'Assyrie, et de troquer le manteau espagnol contre le costume asiatique[16].» Le croirait-on? «Tout dépaysé et travesti qu'il était,Ninus II, épaulé par Talma, conquit les suffrages du public.» Talma et le public se montrèrent en cette occurrence ce qu'ils étaient d'habitude: l'un, acteur de génie, l'autre, d'une endurance à toute épreuve. Mais quelle individualité pouvaient bien avoir des personnages qui se laissaient dépayser avec tant de complaisance et qui pouvaient, sans le plus léger inconvénient, «troquer le manteau espagnol contre le costume asiatique»?
[Note 16: C'est ce que le pauvre écrivain nous apprend lui-même avec mélancolie dans l'Avis préliminaire de Ninus II(Oeuvres complètes, IV, Ed. Rives et Bignan). «Le sujet de cette tragédie est tiré de l'histoire moderne. La scène se passait d'abord en Espagne, sous le règne de don Sanche, roi de Léon et de Castille. Les principaux événements ne sont point d'invention: l'auteur s'est contenté de les lier à une fable aussi intéressante qu'il avait pu l'imaginer. Bientôt nos troupes en armes franchirent les Pyrénées. La moitié de la pièce était faite: il fallut y renoncer; il fallut quitter un terrain devenu trop glissant et abandonner, en le quittant, tous les avantages que présentaient au sujet les moeurs nationales sur lesquelles il était en grande partie fondé. L'auteur se réfugia en Assyrie avec ses héros.» Ces époques reculées semblent être le patrimoine du poète tragique… «Il a sauvé ce qu'il a pu du sujet primitif.» Dans cet essai dramatique, on a prêté au tribunal des mages l'autorité suprême dont l'assemblée des Cortès fut toujours revêtue en Espagne, appuyée d'ailleurs sur le témoignage de Rollin, qui attribue cette autorité au conseil alors existant chez les Perses; et chacun sait que les Perses étaient régis par les mêmes lois et assujettis aux mêmes usages que les Assyriens.» Il a gardé de même à Ninus «ce sentiment de l'honneur, né de nos institutions chevaleresques et étranger dans l'antique Orient», par la bonne raison qu'il a pu exister, «surtout lorsque les anciens historiens se plaisent à nous représenter Cyrus avec les vertus des Bayard, des Gaston de Foix et des Duguesclin». Mais l'auteur n'est pas satisfait, et ses scrupules l'honorent: il regrette que «les circonstances politiques, en le forçant à changer la forme de son ouvrage, lui aient fait perdre des couleurs locales toujours précieuses».]
Mêmes défauts, aggravés encore, si possible, dans le roman. Les héros tragiques se ressemblent: que dire alors des personnages romanesques, et qui discernera jamais Claire d'Albe de Malvina, Amélie Mansfeld d'Elisabeth, Mlle de Clermont de Jeanne de France, ou Adèle de Sénanges de Mathilde? Ils sont tous élégants, tous distingués, tous vertueux, tous chevaleresques. Les beaux sentiments, les sentiments délicats, les sentiments raffinés s'épanouissent dans leurs coeurs, comme les paroles fleuries sur leurs lèvres. Quand on est du monde, il faut en adopter les conventions, les habitudes et l'étiquette: ils sont du monde; ils en portent l'uniforme et ne le quittent jamais. Leurs passions sont tempérées et leurs gaîtés décentes; l'esprit de société a adouci les aspérités naturelles, arrondi les angles, contenu et discipliné l'humeur. Ils sont comme cet homme d'esprit dont parle quelque part Mme de Staël, qui, dans un bal, se trouve si parfaitement semblable aux autres que, pour s'en distinguer, il est obligé de se faire à lui-même des signes dans une glace. Par malheur, nos héros ont oublié de se faire des signes ou de nous en faire à nous-mêmes, et nous les confondons tous dans la même foule, élégante, mais encore plus indistincte.
Or voici venir, au milieu de cette stérilité pseudo-classique, des créatures vivantes, des êtres de chair et de sang. Leurs physionomies sont précises et leurs traits individuels. Impossible de les confondre,—et de les oublier. Au moindre appel de la volonté, ils apparaîtront tels qu'on les a vus tout d'abord, avec leurs marques particulières, leurs grimaces ou leurs sourires, leurs tics ou leurs manies. Non qu'ils s'imposent et vous hantent avec l'obsession des personnages de Balzac; mais leur première qualité est bien de vivre. Et ils vivent, en effet, tous tant qu'ils sont, depuis les plus illustres jusqu'aux plus obscurs, rois et valets, duchesses et fermières, les esclaves aussi bien que les maîtres, Gurth et Wamba comme Cédric, Ivanhoe ou Richard, l'ignoble Tony Foster et l'insouciant et débraillé Michel Lambourne, tout autant que le séduisant Leicester ou sa «gracieuse souveraine» Élisabeth. Plus de fausses élégances ni de ridicules conventions; rien de ce qui supprime la personnalité et réduit l'homme à n'être plus qu'un rôle ou un mannequin; mais des individualités vigoureuses et fortes, savoureuses ou énergiques, tantôt tragiques et tantôt grotesques, suivant la situation et la condition, poussées en pleine nature et que la société a aussi peu déformées que possible, et toujours et invinciblement distinctes, sous le manteau royal comme sous le misérable accoutrement des serfs ou des outlaws.
La délicieuse vision pour nos futurs romantiques, et comme on comprend leur émerveillement! Jamais galerie de portraits, non pas même chez Shakespeare, ne fut plus animée, plus variée, plus chatoyante. Il ne faut pas parler ici de profondeur. Au surplus, nos romantiques n'en ont que faire, et ce n'est pas la qualité qui, pour l'heure, doit le plus vivement les frapper. Racine est profond: ils n'ont jamais osé le nier, même dans leurs plus intempérants écarts de briseurs de vieilles idoles. Mais Racine est froid, mais ses personnages ne se départent jamais d'une certaine allure compassée et majestueuse, dont s'accommodent assez mal les goûts d'une nouvelle société qui tous les jours se «démocratise» davantage: on n'aimera pas Racine et on donnera une leçon à ses admirateurs attardés en refaisantAndromaque; «cur non?» Et en effet,Charles VII chez ses grands vassauxn'est autre chose que l'Andromaquedes romantiques. Il n'y manque, à vrai dire, qu'Oreste et Andromaque, Pyrrhus et—qui le croirait?—Hermione elle-même! Mais il y a des casques d'acier, des cottes de maille, des burnous, des hennins et de longues robes traînantes de velours bleu; il y a du bariolage, de la fantaisie, de l'éclat, en un mot de l'imagination: il suffit, Dumas et ses amis et le public ne demandent pas autre chose.
C'est cette imagination dans les personnages qui explique le prodigieux succès de Walter Scott et pourquoi Hugo, Dumas, Vigny, Balzac, Stendhal—malgré ses réserves—et tous, enfin, l'ont si passionnément aimé, si religieusement salué comme un modèle et comme un maître. Jusqu'à la fin ils lui ont su gré d'avoir donné de pareilles fêtes à leur imagination et à leurs yeux, rassasiés et dégoûtés des ternes et monotones grisailles des pseudo-classiques. C'était une nouveauté et un charme: on comprend que la nouveauté ait été si séduisante et que le charme ait opéré si profondément.
Quelles figures choisir de préférence dans une galerie si abondante? Toutes vous appellent et vous retiennent par un trait charmant ou amusant de leur expressive physionomie. Voici la foule des personnages secondaires, de ceux que le peintre ne semble avoir effleurés de son pinceau qu'en passant et à la hâte; le coup de pinceau a été si net, le trait qu'il a tracé si décisif, qu'une physionomie paraît aussitôt, sourit ou grimace et s'anime. C'est le précepteur de Waverley, le respectable M. Pembroke, avec ses manuscrits destinés à «prémunir son cher élève contre des doctrines pernicieuses à l'Église et à l'État», et qu'il n'a d'ailleurs jamais pu faire accepter des éditeurs ignares et rétifs. C'est le bailly Mac Wheeble et la courbe que fait son épine dorsale lorsque son long propriétaire s'assied à table; Talbot et son aversion du motmac; la tante Rachel et son ombrageuse pudeur qu'effarouche toujours le costume écossais; David Gellatley, le pauvre fou, avec ses citations de ballades comme réponses; le militaire-théologien Gilfillan, qui trouve Tobie et son chien païens et apocryphes; le même bailli Duncan Mac Wheeble, qui a la colique pour avoir fait passer tant d'argent d'Écosse en Angleterre pour le procès de son maître, le baron Bradwardine; le baron lui-même enfin avec sa douce manie de citations latines: «Je disepulaeet nonprandium, le dernier mot n'étant fait que pour le peuple;epulae ad senatum, prandium vero ad populum attinet, dit Suetone»; et sa joie de toujours parler de la charte par laquelle David Ier érigea Tully-Veolan en baronnie franche «cum liberali potestate habendi curias et justitias, cum fossa et furca et saka et soka, et thol et theam et infangthief et outfangthief, sive hand habend, sive bah barand»; et surtout sa jalousie de l'insigne privilège de tirer les bottes royales.
Le jeune et fier Écossais qu'on nomme Quentin Durward n'a pas moins de saveur et de vivacité. Il chemine gaîment, avec l'insouciance de la vingtième année, «son élégante toque bleue, surmontée d'une branche de houx et d'une plume d'aigle», crânement posée sur l'oreille, hardi et la bouche fertile en propos de jeune homme.
«Si j'étais le roi de France,—dit-il précisément à l'ombrageux souverain qu'il ne connaît pas encore,—je ne me donnerais pas tant de peine pour placer autour de ma demeure des pièges et des trappes. Au lieu de cela, je tâcherais de gouverner si bien, que personne n'oserait en approcher avec de mauvaises intentions; et quant à ceux qui y viendraient avec des sentiments de paix et d'affection, plus le nombre en serait grand, plus j'en serais charmé.»
Le compagnon de l'Écossais regarda autour de lui d'un air alarmé, et lui dit: «Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car j'ai oublié de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des oreilles, et qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce qu'elles entendent.
«Je m'en inquiète fort peu, répondit Quentin Durward. J'ai dans la bouche une langue écossaise, et elle est assez hardie pour dire ce que je pense en face du roi Louis: que Dieu le protège! Et quant aux oreilles dont vous parlez, si je les voyais sur une tête humaine, je les abattrais avec mon couteau de chasse[17].»
[Note 17: Balfour de Burley, dansles Puritains d'Écosse, est une des figures les plus énergiques et les plus saisissantes de Walter Scott. Jamais le fanatisme n'avait été décrit avec cette netteté et cette vigueur.]
La même imagination, mais plus gracieuse et plus fraîche, anime et fait sourire les portraits des jeunes femmes, surtout des jeunes filles, fragiles créatures qu'on dirait échappées de l'imagination shakespearienne, si charmantes dans leur physionomie indécise et voilée quelquefois, plus souvent encore si en relief et si nette. Pour quelques pastels aux teintes effacées et douces, que de belles toiles vibrantes de lumière! Si Rose Bradwardine est un peu languissante, la vigoureuse, l'énergique et hautaine figure que celle de Flora Mac-Ivor! et la scène ravissante, lorsque près d'une cascade, non loin des bruyères, au milieu du plus romantique décor, la harpe dans les mains et sa belle chevelure noire flottant au vent, elle chante son «loyalisme» et son regret de ne pouvoir donner son coeur à Waverley! Où trouver enfin, dans notre littérature d'avant le romantisme, coquetterie plus mutine, espièglerie plus coquette, que l'espièglerie et la coquetterie de Catherine Seyton dans sa première conversation avec Roland Graeme? et les scènes d'amour entre Amy Robsart et Leicester n'ont-elles pas la noblesse et la suavité d'un tableau du Corrège?
Voilà, certes, bien des nouveautés, toutes fort importantes: Walter Scott en a cependant de plus importantes encore et de plus originales; et ce sont elles qui ont mis le comble à sa gloire et rendu son influence si décisive et si féconde. Nous voulons parler de ses personnages historiques. Le respect de l'histoire, le souci de la vérité générale, qu'après tout il n'a pas si mal observée, créaient autant de limites à cette fantaisie et à cette imagination qu'il laissait si agréablement se jouer dans la peinture des caractères qu'il inventait. Il est facile de montrer qu'en restant dans ces limites mêmes le grand peintre ne perdait rien de sa facilité et de son charme. Son Louis XI et sa Marie Stuart, —les seuls que nous examinerons, car il faut nous borner,—sont aussi vrais dans le roman que dans la plus exacte et la plus fidèle des histoires, et il est à peine besoin de dire qu'ils y sont singulièrement plus vivants.
Voici d'abord le roi de France dans son traditionnel costume,—jamais Walter Scott ne manque de décrire l'extérieur de ses personnages, nous verrons plus tard pourquoi,—son «vieil habit de chasse d'un bleu foncé, un gros rosaire d'ébène qui lui avait été envoyé par le grand-seigneur lui-même, avec une attestation prouvant qu'il avait servi à un ermite cophte du mont Liban, renommé par sa sainteté, le tour de son chapeau garni d'une douzaine au moins de petites images de saints en plomb». Il a le regard «perçant et majestueux», le front sillonné de rides et rien n'égale ses brusques éclats d'impatience et de colère. Dunois hésite à rapporter les paroles de l'ambassadeur de Bourgogne:
«Pâques-Dieu! s'écria le roi; qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton gosier, Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure digestion.» Mais il se ravise aussitôt et malgré Dunois admet en sa présence l'insolent envoyé.
Et quelle modération, quelle maîtrise de lui-même, quelle cauteleuse souplesse, dans la scène qui suit! Il faudrait la citer tout entière, avec sa fin si pleine de bonne humeur et d'insouciance apparente. Mieux vaut cependant en rappeler une autre à laquelle nous avons déjà fait allusion, plus familière encore et plus expressive. Il va recevoir à sa table le cardinal de La Balue et le comte de Crèvecoeur, et voici les instructions préalables qu'il donne à son fidèle archer:
«Peux-tu tenir encore une heure sans manger?
«Vingt-quatre, Sire, répondit Durward, ou je ne serais pas un véritable Écossais.
«Je ne voudrais pas pour un autre royaume, répliqua le roi, être le pâté que tu rencontrerais après un tel jeûne. Mais il s'agit en ce moment, non de ton dîner, mais du mien. J'admets à ma table aujourd'hui, et tout à fait en particulier, le cardinal de La Balue et cet envoyé bourguignon, ce comte de Crèvecoeur, et… il pourrait se faire que… Le diable a fort à faire quand des ennemis se réunissent sur le pied de l'amitié.»
Il s'interrompit, garda le silence d'un air sombre et pensif.
Comme le roi ne semblait pas se disposer à reprendre la parole,Quentin se hasarda enfin à lui demander quels devoirs il auraità remplir en cette circonstance.
«Rester en faction au buffet avec ton arquebuse chargée, répondit le roi; et, s'il y a quelque trahison, faire feu sur le traître.
«Quelque trahison, Sire! s'écria Durward, dans un château si bien gardé!
«Tu la crois impossible, dit le roi, sans paraître offensé de sa franchise; mais notre histoire a prouvé que la trahison peut s'introduire par le trou que fait une vrille.—La trahison prévenue par des gardes!—Jeune insensé!Sed quis eus custodiat ipsos custodes?…» Et reprenant son air sombre, il se promena dans l'appartement, d'un pas irrégulier, et ajouta: «La trahison! Elle s'assied à nos banquets; elle brille dans nos coupes, elle porte la barbe de nos conseillers; elle affecte le sourire de nos courtisans et la gaieté maligne de nos bouffons: par-dessus tout, elle se cache sous l'air amical d'un ennemi réconcilié[18]. Louis d'Orléans se fia à Jean de Bourgogne; il fut assassiné dans la rue Barbette. Jean de Bourgogne se fia au parti d'Orléans; il fut assassiné sur le pont de Montereau. Je ne me fierai à personne, à personne.—Ecoute-moi; j'aurai l'oeil sur cet insolent Bourguignon, et aussi sur ce cardinal, que je ne crois pas trop fidèle sujet. Si je dis:Écosse, en avant!fais feu sur Crèvecoeur, et qu'il meure sur la place!
«C'est mon devoir, dit Quentin, la vie de votre Majesté se trouvant en danger.
«Certainement, ajouta le roi, je ne l'entends pas autrement. Quel fruit retirerai-je de la mort d'un insolent soldat? Si c'était le connétable de Saint-Pol…» Il fit une nouvelle pause, comme s'il eût craint d'avoir dit un mot de trop, et reprit ensuite la parole en souriant: «Notre beau-frère, Jacques d'Écosse, Durward, votre roi Jacques poignarda Douglas, pendant qu'il lui donnait l'hospitalité dans son château royal de Skirling.
«De Stirling, s'il plaît à votre Majesté…
«Stirling soit; le nom n'y fait rien. Au surplus, je ne veux aucun mal à ces gens-ci:je n'y trouverais aucun avantage. Mais ils peuvent avoir à mon égard des projets moins innocents, et, en ce cas, je compte sur ton arquebuse.»
[Note 18: Cela rappelle le couplet célèbre sur la calomnie, duBarbier de Séville, et fait aussi admirablement comprendre les différences fondamentales entre le génie anglais et le génie français. Le passage de Beaumarchais est filé, comme on dit, avec plus d'art: l'auteur gradue ses effets, et les pousse avec une verve incomparable jusqu'aucrescendofinal,—si bien reproduit, et renforcé, par la musique de Rossini. Il y a moins d'art chez Walter Scott, et moins d'habileté ingénieuse, mais plus de saveur, plus d'humour, de pittoresque, et pour tout dire d'un mot, plus de poésie.]
Il reçoit ses convives, jette sur eux «un coup d'oeil prompt comme l'éclair» et regarde ensuite du côté du buffet où Quentin est caché. «Ce fut l'affaire d'un instant; mais ce regard était animé par une telle expression de haine et de méfiance contre ses deux hôtes, il semblait porter à Durward une injonction si précise de veiller avec soin, et d'exécuter promptement ses ordres, qu'il ne put lui rester aucun doute que les craintes et les dispositions de Louis ne fussent toujours les mêmes. Il fut donc plus surpris que jamais du voile épais dont ce monarque était en état de couvrir les mouvements de sa méfiance.»
Toute la finesse, la souplesse, la «cautèle» de Louis XI ne tiennent-elles pas dans ce tableau? comme sa fermeté intrépide et son sang-froid devant le danger tiendront dans la grande scène où, à la cour du duc de Bourgogne, on vient inopinément, au milieu d'un festin, annoncer la révolte des Liégeois que, sous main, il a encouragée?
Mais le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre, la merveille des merveilles est encore, chez Walter Scott, le portrait de Marie Stuart, dansl'Abbé. Tout est délicieux dans cette figure. Grâce et finesse, séduction et enjouement, bonté exquise et verve malicieuse et caustique, il a tout exprimé, et avec quelle vérité, quelle vie! L'infortunée est prisonnière au château de Lochleven, et voici sa première rencontre avec sa froide, acariâtre et jalouse gardienne:
Lorsque les dames se rencontrèrent, la reine dit en inclinant la tête pour rendre son salut à lady Lochleven:
«Nous sommes heureuse aujourd'hui, nous jouissons de la société de notre aimable hôtesse à une heure où nous ne sommes pas accoutumée à ce bonheur, pendant le temps qu'on nous a laissé jusqu'ici pour faire une promenade solitaire; mais notre bonne hôtesse sait qu'en tout temps elle trouve accès en notre présence, et elle n'a pas besoin d'observer le vain cérémonial de demander notre agrément pour se présenter devant nous.
«Si ma présence paraît importune à Votre Grâce, répondit lady Lochleven, j'en suis fâchée. Je venais vous annoncer une addition à votre suite, ajouta-t-elle en montrant Roland, et c'est une circonstance à laquelle les dames sont rarement indifférentes.
«Permettre à la fille de tant de rois, à celle qui est encore reine de ce royaume, d'avoir une suite composée de deux femmes de chambre et d'un jeune page, c'est une faveur dont Marie Stuart ne peut jamais être assez reconnaissante. Comment donc! j'aurai une suite semblable à celle des épouses des gentilshommes campagnards de votre comté de Fife! Il n'y manquera qu'un coureur et deux laquais en livrée bleue. Cependant, dans l'égoïsme de ma joie, je ne dois pas oublier le surcroît d'embarras et de dépenses que cette augmentation de ma suite va occasionner à notre bonne hôtesse et à toute la maison de Lochleven. C'est sans doute cette idée qui obscurcit la sérénité de votre front, Milady; mais un peu de patience, la couronne d'Écosse a de nombreux domaines, et je me flatte que votre digne fils, mon excellent frère, en offrira un des plus considérables au chevalier votre époux, plutôt que de souffrir que Marie soit obligée de quitter ce château hospitalier, faute de vous fournir les moyens de l'y recevoir.»
Et quelle noblesse, quelle grâce spirituelle dans la terrible entrevue avec Ruthven, Melville et Lindesay!
«Je crains de vous avoir fait attendre, lord Lindesay; mais une femme n'aime pas recevoir de visite sans avoir passé quelques minutes à sa toilette. Les hommes tiennent moins à un tel cérémonial.» Lord Lindesay, jetant les yeux sur son armure rouillée, sur son pourpoint sale et percé, murmura quelques mots d'un voyage fait à la hâte. La reine redouble d'ironie: «Vous avez là un fidèle compagnon de voyage, milord; mais il est un peu lourd (dit-elle en désignant son «énorme épée»). Je me flatte que vous ne vous êtes pas attendu à trouver ici des ennemis contre lesquels cette arme formidable pourrait vous être nécessaire. Il me semble que c'est une parure un peu singulière pour une cour: mais je suis, comme il faut que je le sois, trop Stuart pour craindre la vue d'une épée.» Et à l'explication brutale et fanfaronne du lord, la reine riposte: «Vous me pardonnerez, si j'abrège cette conférence. La relation d'une bataille sanglante, quelque courte qu'elle soit, est toujours trop longue pour une femme. A moins que lord Lindesay n'ait à nous parler d'objets plus importants que les hauts faits du vieil Angus et les exploits par lesquels il s'est illustré lui-même quand le temps et la marée le lui permettaient, nous nous retirerons dans notre appartement; et vous, Fleming, vous finirez de nous y lire le petit traitédes Rodomontades espagnoles.»
Ces personnages que nous venons d'évoquer, trop brièvement encore au gré de notre admiration et de notre désir, et qui perdent toute leur grâce et toute leur animation à être ainsi mutilés, n'ont-ils pas, et en abondance, les qualités que demandaient alors vainement les imaginations à l'épopée ou à la tragédie? Vivacité, fraîcheur, grâce riante ou mélancolique, humeur goguenarde ou fine ironie, plus simplement et d'un mot la première de toutes les vertus, le plus essentiel des dons, et le seul à peu près inconnu jusqu'alors, la vie. Plus rien d'artificiel ou de conventionnel, plus rien surtout de figé et de mort, mais la nature dans sa sincérité et sa vérité naïves: quelle nouveauté et quel charme! La littérature se sentit rajeunir à ce souffle fécond. Sous sa bienfaisante influence, les landes arides se couvrirent de fleurs. Floraison éphémère sans doute, d'autant plus éphémère qu'elle avait paru tout d'abord plus brillante; la sève n'en fut jamais assez vigoureuse. Mais à défaut de vie véritable, on en put avoir un instant l'illusion. C'était beaucoup; et dans ce renouveau, il n'est que juste de faire à Walter Scott sa part.
Walter Scott et le pittoresque dans la description.
L'influence écossaise est cependant plus considérable encore sur la description.
L'école impériale reçoit le mot d'ordre de Delille, et sous la Restauration, l'autorité du roi des poètes descriptifs n'a pas encore reçu d'atteinte grave, puisqu'on voit se réclamer de lui tous les traînards de l'école classique. De la génération nouvelle au contraire qui «ouvrit les yeux sur la nature et sur l'art» aux environs de 1820, Scott fut un des principaux modèles. Delille et Walter Scott: le rapprochement de ces noms, à lui seul, est caractéristique. Il n'y a pas d'art plus opposé, et les disciples du premier ne pouvaient guère ressembler aux disciples du second.
Il n'est pas besoin d'analyser ici les procédés de l'école descriptive, et de montrer que c'est un art tout de recettes et de métier. Quant aux résultats du système, un mot les caractérise: il supprime lasensationde l'objet décrit. Je puis distinguer un cheval d'un âne; mais si vous les couvrez tous deux du même manteau magnifique d'épithètes, mes yeux ne distinguent plus l'animal: ils ne voient que le manteau. Or, si brillant que soit ce caparaçon littéraire, il lasse tout de suite par sa monotonie: rien ne ressemble à une périphrase comme une autre périphrase,—sans compter que pour de certains yeux la vue directe de l'âne ou du cheval aura toujours son prix. L'art ingénieux de l'ouvrier qui les a ainsi affublés m'amusera un instant; j'arriverai vite à regretter qu'il ait dépensé tant d'efforts, et quelquefois de talent, à «masquer la nature et à la déguiser». C'est la conséquence nécessaire du système: il jette sur toutes choses le même voile brillant et mensonger. Les formes particulières s'effacent et toute couleur véritable a disparu.
On peut parcourir les épopées ou les poèmes descriptifs du temps, si tant est qu'on se sente un tel courage, et si on ne craint pas d'y être, comme Merlet disait du roman, «asphyxié par l'ennui». Rien qui se détache, qui arrête et retienne le regard, et dont on puisse garder une impression nette et distincte.La France délivréeoula Bataille d'Hastings, Achille à ScyrosouCharlemagne à Pavie, les Trois règnesoula Maison des Champs, Luce de Lancival comme Tardieu de Saint-Marcel, Millevoye comme Dorion, le maître aussi bien que les disciples, Delille comme Campenon, tout cela est froid, terne et incolore. Qu'attendre d'ailleurs d'une époque où la critique recommandait l'emploi, dans l'épopée, de la mythologie qui «vivifie»; n'oubliait que l'imagination dans l'énumération des qualités nécessaires à l'écrivain; et, de toutes ses forces et de toute son influence, encourageait les auteurs dans cette espèce d'horreur qu'ils ont alors témoignée du mot propre?
—Chateaubriand était cependant venu. Son influence n'aurait donc pas été décisive?—Il se pourrait… Recueillons quelques témoignages contemporains.
«Vers 1819, lorsque des causes que l'on connaîtra bientôt eurent substitué la passion des idées et des productions du moyen âge et des temps modernes à celles de l'antiquité, le goût changea subitement, et l'admiration pourAtalaet lesMartyrscommença à se refroidir. Ce style, imité d'Homère, si séduisant pour les premiers lecteurs, parut entaché d'emphase à la génération suivante, et il arriva, au bout de vingt ans, que les critiques faites sur le style de ce livre par M.-J. Chénier, Dussaut et Hoffmann, ne furent plus jugées aussi injustes qu'elles l'avaient paru en 1801 et 1809[19].»
[Note 19: Delécluze,Souvenirs de soixante années(p. 201).]
Ainsi donc, Chateaubriand, en 1819, manquait trop de naturel! Il y avait trop d'élégances, trop de nombre, trop d'art dans sa phrase! Elle était trop pure de ligne, trop classique. Est-il besoin de le faire remarquer? Elle conserve partout, surtout dans lesMartyrs, la fermeté précise du contour. Car c'est au fond un disciple de la Grèce que notre grand prosateur romantique,—avec des réminiscences d'un art plus fastueux et plus oriental, un Grec d'Asie Mineure. Au jugement des futurs révolutionnaires, cette prose était montée d'un ton trop haut. Sa belle tenue parut guindée, et on prit sa distinction pour de la raideur. Loin de l'imiter, on s'en détourna; et les préférences se portèrent vers les oeuvres que la tradition classique n'avait pas inspirées. L'allure en était libre, dégagée, familière, capricieuse, ou même négligée; mais ces familiarités étaient saisissantes, ce caprice et cette négligence pittoresques. L'auteur d'Ivanhoedevait contribuer à faire oublier momentanément l'auteur desMartyrs.
Nous disons bien: l'auteur desMartyrs; car on les reprochait à Chateaubriand. «Après avoir solennellement rompu avec le parti de la renaissance, après avoir faitAtala, qui n'était qu'un gant jeté; après avoir faitRené, qui était une épée tirée; après avoir fait leGénie du Christianisme, qui était comme la justification et la poétique de l'art nouveau, M. de Chateaubriand revient tout à coup sur ses pas, et il écrit lesMartyrs, une oeuvre de renaissance pure, une amplification perpétuelle d'Homère, un pastiche de l'antiquité».
La remarque n'est pas dépourvue de finesse, et la conséquence qu'en tire notre critique ne manque pas non plus d'exactitude.
«Il y a ces deux circonstances dans la mission littéraire de Chateaubriand, qu'il aura clos parmi nous la période de la renaissance grecque et latine, et commencé la restauration des traditions nationales dans la langue et dans l'art, non seulement sans la poursuivre et la compléter, mais encore, chose singulière, et qui n'est pas unique pourtant, sans la comprendre et sans l'avouer… En vérité, il faut le dire, M. de Chateaubriand a été l'occasion de la littérature moderne, plutôt que sa cause; il l'a rendue possible en son temps, mais il ne l'a pas faite.»
Quoi qu'il en soit d'une aussi grave question, ce qui est du moins certain, c'est que le pittoresque desMartyrsn'a rien de commun avec celui des «Waverley Novels»; matière et manière, tout en reste encore classique, tandis que tout est romantique dans l'oeuvre de l'Écossais. Ici encore, c'est donc bien Walter Scott qu'on prit plus volontiers pour modèle.
Quelle révélation en effet que ces peintures d'Écosse ou du moyen âge, si vigoureuses et si franches, si animées et si pittoresques, si drues et si savoureuses! C'est toute une civilisation qui ressuscite, brillante, chatoyante, splendide. De beaux et vigoureux chevaliers remplacent les fades troubadours de romance. Ceux-là vivent du moins et agissent; on entend les coups pleuvoir sur leurs sonores cuirasses et leur épée a des éclairs meurtriers. D'ailleurs, à quelques pas de la lice et du tournoi, les donjons se lèvent sinistres et menaçants, et la grande forêt féodale abrite de pauvres fous et de misérables gardeurs de pourceaux.—Couleurs fausses, dira-t-on, et descriptions trop brillantes et trop arrangées pour être justes!—Le beau reproche, vraiment, et qui aurait inquiété les Hugo ou les Dumas! Il n'est pas question de fidélité pour l'instant, mais, et exclusivement, d'imagination, d'art et de poésie! Et de fait, aucune évocation ne pouvait être plus charmante, aucun spectacle plus délicieux.
Représentez-vous un instant nos jeunes romantiques réunis au Cénacle, en 1824, chez le bon Nodier. Nodier a quarante ans. Il vient justement de publier (1822)Trilby, la première imitation directe en France de Walter Scott. Il a près de lui Fauriel, le partisan déclaré, si intelligent et si profond, de toutes les beautés originales et fortes. A leurs côtés, Victor Hugo—vingt-deux ans—; il a écrit sur le grand étranger les deux articles fameux duConservateur littéraireet de laMuse françaisequi l'ont consacré homme de génie; Dumas—vingt et un ans—; il vient de recevoird'Ivanhoele coup de foudre; Balzac—vingt-cinq ans—un autre admirateur exubérant et exclusif de la première heure, le plus capable assurément de comprendre l'originalité de l'oeuvre écossaise, puisqu'il est en train d'en donner deux imitations, fort plates il est vrai, avecl'Héritière de BiragueetClotilde de Lusignan;Stendhal—quarante ans;—il n'aime pas tout dans Walter Scott, mais parce que les «Waverley Novels» ruinent sûrement la tragédie et l'art classiques, il les a toujours applaudis, et personne peut-être n'a contribué comme lui à en répandre l'admiration; enfin un peu à l'écart, déjà méditatif et «secret», A. de Vigny,—même âge que Balzac,—le seul à peu près en état, avec Stendhal, d'être vivement choqué des outrageuses faiblesses de ces traductions que le public français s'acharne néanmoins à dévorer; absorbé et silencieux, il méditeCinq-Mars.
Sous les regards souriants de Fauriel et de Nodier, ils causent de leurs futurs projets, et déjà les théories romantiques s'agitent confusément dans leurs jeunes cervelles. De ces théories, il en est une au moins dont ils ont pleinement conscience; ils savent que l'imagination doit être une des premières qualités de l'écrivain et qu'il n'y a donc pas d'adversaires plus déclarés et plus dangereux de la poésie et de l'art que les disciples de l'abbé Delille. Leur verve et leur indignation ne trouvent pas assez de railleries et de sarcasmes contre les secs, les décharnés, les stérilisants pseudo-classiques. «Plus de mensonges ni de conventions! L'art ancien ne nous suffit plus; il nous faut un art nouveau. Nous sommes rassasiés d'élégances et de fadeurs mondaines, de votre littérature de collège correcte, mais froide. Nous voulons des paysages avec de grandes et profondes perspectives, des forêts vierges ou des forêts féodales; nous aimons les castels et les tournois, les pas d'armes et les batailles… Assez longtemps la raison a été souveraine: que l'imagination ait son tour! Plus d'analyse, mais de la couleur! Donnez-nous des décors nouveaux, les vôtres sont usés… Et vive la nature!» Mais, de cet art nouveau si impétueusement réclamé, n'existe-t-il pas déjà des modèles? Qu'est-ce donc qu'IvanhoeetKenilworth? Nature, vérité, poésie, fraîcheur, sincérité, pittoresque et saveur, tout ce qui peut enchanter et ravir l'imagination, tout cela n'est-il pas renfermé dans ces oeuvres de génie? N'est-ce pas surtout la véritable description, attendue avec tant d'impatience, la description pittoresque, la seule qui fassevoiret donne lasensationde l'objet? et par surcroît de bonheur, cette description ne va-t-elle pas évoquer des choses lointaines, depuis longtemps disparues et d'autant plus poétiques?—«Lisons Walter Scott!»
Victor Hugo ou Alexandre Dumas ouvreIvanhoe, et tout de suite l'enchantement commence. La grande clairière verte où le soleil met des reflets d'émeraude; l'accoutrement misérable ou bariolé de Gurth et de Wamba; les fourrures et les dentelles du Prieur, le long manteau écarlate et la cotte de mailles du Templier; les deux écuyers noirs qui le suivent, vêtus d'étoffes éclatantes; et toute cette troupe en marche à travers la séculaire forêt féodale, tandis que, au-dessus, s'assemblent de gros nuages noirs chargés de tempêtes: quel tableau! Les applaudissements éclatent.—Le lecteur dit maintenant l'arrivée chez Cédric le Saxon. Dans la salle de Rotherwood, sur la lourde table en bois de chêne s'amoncellent les viandes, tandis qu'une énorme bûche qui se consume dans l'âtre immense fait partout danser les rouges reflets de sa flamme. Les figures sont énergiques ou farouches et au milieu d'elles resplendit la douce beauté de lady Rowena… Stendhal aurait fort envie d'observer que voilà des descriptions bien longues; les personnages du roman tardent bien à parler et, quand ils s'y décident, leurs propos ne lui paraissent pas assez significatifs de leur âme. Comme s'il s'agissait pour l'heure d'analyse et de psychologie! Stendhal garde pour lui ses désobligeantes remarques. Il a raison: la lecture en est arrivée à la passe d'armes d'Ashby, au grandiose incendie du château de Front-de-Boeuf, et l'enthousiasme est devenu du délire.
Le bon Nodier sourit. Une admiration si vive et si frémissante n'est pas pour lui déplaire chez cette jeunesse qu'il devine pleine de promesses fécondes. Les évocations du moyen âge dansIvanhoesont grandioses sans doute et saisissantes: Nodier les trouve incomplètes. Depuis qu'il prépare sesVoyages pittoresques et romantiques, il s'est épris d'art gothique, et il sait d'ailleurs que la génération sera amoureuse des cathédrales. Or, il n'y a pas de cathédrale dansIvanhoe, pas de fines colonnettes élancées, pas de grêles fenêtres ogivales où les trèfles s'épanouissent, gracieux et légers comme une dentelle de pierre. Sur un rayon de la bibliothèque, Nodier va prendre l'Abbé.
Dans l'église de Sainte-Marie, où les moines viennent d'élire leur père, tout est désolation. Les statues des guerriers, couchés sur leurs tombeaux, les mains jointes, sont mutilées; les verrières s'effondrent, les marches du maître-autel sont rompues, et tout autour du choeur les niches restent vides de leurs saints. Comme si ce n'était pas assez de tristesse, voici qu'au dehors une foule hurlante sollicite impérieusement pour l'Abbé de la Déraison—c'est la fête des Fous—l'ironique honneur d'être présenté à son nouveau confrère. Déjà, sous les coups furieux qui l'ébranlent, la porte menace de voler en éclats. Les moines se résignent à ouvrir. Comme par une écluse, la procession burlesque s'engouffre dans le lieu saint, avec son énorme dragon, son saint George grotesque, «ayant un poëlon pour casque et pour lance une broche», ses ours, ses loups et toute son irrévérencieuse mascarade, avec accompagnement, comme dirait Stendhal, de quolibets et d'ignobles plaisanteries. Le tableau est complet cette fois. Le beau et le laid, le pathétique et le trivial, le rire et les larmes, la plus irrespectueuse bouffonnerie dans une église dévastée: ne reconnaît-on point là quelques-uns des traits essentiels de l'esthétique romantique? A coup sûr, et c'est même une page deNotre-Dame de Parisqu'on croirait lire. Walter Scott continuait Chateaubriand—et le complétait: la nouvelle école a eu raison de le saluer comme un initiateur et comme un maître.