Chapter 4

Ce que fut cette nuit, ô Dieux! ô Déesses!Combien doux ce lit! une étreinte de feu!Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,Nos âmes vagabondes. Fuyez soucisMortels! je me meurs de plaisir!

Ce que fut cette nuit, ô Dieux! ô Déesses!Combien doux ce lit! une étreinte de feu!Et nous transfusions, çà et là, dans nos lèvres ardentes,Nos âmes vagabondes. Fuyez soucisMortels! je me meurs de plaisir!

A tort, je me congratulais. Au moment où, les muscles résolus par la boisson, j'avais perdu l'usage de mes imbriaques mains, Ascyltos, passé maître dans toute espèce de canaillerie, souleva le môme, à la faveur des ombres, et le porta sous ses couvertures. Enveloppé tout à son aise d'un frère qui n'était pas le sien—Giton n'éprouvant ou dissimulant peut-être cette injure—il s'endormit dans des baisers adultères, oublieux de tout droit humain. C'est pourquoi, au réveil, je palpai mon lit dépouillé de sa joie. Par ce que les amants ont de plus sacré, je fus sur le point de transpercer l'un et l'autre de mon glaive et de prolonger leur sommeil en trépas. A la fin, prenant un parti plus sensé, je secouai Giton à coups d'étrivières, puis regardant Ascyltos d'un air menaçant:—Puisque, dis-je, tu as violé par un crime la foi et la commune amitié, emporte sur-le-champ ton bagage et va quérir un autre lieu que tu souilleras de ta présence.» Lui, ne fit pas d'objections; mais sitôt que, le plus loyalement du monde, nous eûmes réparti nos effets:—Courage, dit-il! àprésent, nous faut partager encore le petit garçon.»

Je crus d'abord qu'il badinait en s'en allant. Mais lui, d'une main parricide, mit au clair son épée et:—Tu ne jouiras pas seul de ta proie, exclama-t-il, cette proie que tu couves si amoureusement. J'en veux ma part ou, satisfait par ce glaive, je saurai bien la détacher.» Imitant son exemple, mon bras enroulé avec soin dans le pallium, je tombe en garde et me prépare au combat. Pendant cette crise de démence où nous conviait notre misère, l'enfant très infortuné embrassait tour à tour et trempait de ses larmes les genoux des deux adversaires, nous demandant avec imploration de ne pas renouveler, dans ce bouge, la lutte des frères Thébains et de ne polluer d'un sang mutuel cette religion d'une très noble familiarité.—Que si, néanmoins, proclamait-il, vos cœurs ont besoin d'un forfait, voici ma gorge nue! C'est là qu'il faut porter vos mains et pousser vos poignards! C'est à moi de mourir, puisque j'ai rompu le sacrement de l'amitié!» A cette prière, nous inhibons le fer et, tout d'abord, Ascyltos:—Je vais, dit-il, mettre un terme à la discorde. Que l'enfant lui-même suive qui bon lui semblera et qu'au moins, dans le choix d'un amant, nous sauvions sa liberté.» Moi, je pensais que la très vieilleaccoutumance me donnait comme un gage de consanguinité. Je n'eus donc pas la moindre crainte. Je saisis la proposition avec une hâte fiévreuse et pressai mon amour de trancher le différend. Lui, sans délibération, ne voulant pas avoir l'air d'hésiter, se leva sur-le-champ, au dernier mot de ma réponse, élut pour frère Ascyltos. L'arrêt me foudroya. Je tombai sur mon grabat, comme désarmé, et j'eusse porté sur moi-même ces mains damnées, si le désir de la vengeance n'eût combattu mon désespoir. Superbe, avec le butin délicieux, m'abandonne Ascyltos. Moi, naguère encore, son très cher camarade, moi son égal par la similitude fraternelle de nos destins, il me laisse en un lieu pérégrin, dans la plus sinistre abjection.

Le nom d'amitié permane tant qu'il sert.Le jeton sur le damier conduis une œuvre peu sûre.Que Fortuna demeure, vous gardez un front souriant, amis!Qu'elle défaille, vous détournez le visage dans une fuite honteuse.Le troupeau des mimes gesticule sur la scène: tel représente le père,Tel autre, le fils; un troisième occupe l'emploi de financier.Mais quand on ferme la page des rôles comiques,La face véritable se montre, le masque disparaît.

Le nom d'amitié permane tant qu'il sert.Le jeton sur le damier conduis une œuvre peu sûre.Que Fortuna demeure, vous gardez un front souriant, amis!Qu'elle défaille, vous détournez le visage dans une fuite honteuse.Le troupeau des mimes gesticule sur la scène: tel représente le père,Tel autre, le fils; un troisième occupe l'emploi de financier.Mais quand on ferme la page des rôles comiques,La face véritable se montre, le masque disparaît.

Je ne mis dans mes pleurs qu'une brève complaisance. Mais craignant que Ménélaüs, notre cuistre, ne vînt, pour comble de malheur, à me trouver seul, dans ce garni, je ramassai mes pauvres hardes et m'en fus, le cœur bien gros, dans une auberge inconnue, à deux pas du rivage. Enfermé là, pendant trois jours, l'esprit féru de mon isolement, de mon humiliation, je frappais à grands coups ma poitrine endolorie par les sanglots. A travers les gémissements venus du fond de l'âme, je m'écriais sans cesse: «Donc, la terre n'a pu m'engloutir dans sa ruine, et la mer furieuse même contre les innocents! Je me suis dérobé à la justice. J'ai pu esquiver l'amphithéâtre. J'ai tué mon hôte et, cela, pour qu'après tant d'audace, exilé au fond d'un hôtel borgne, dans une cité grecque, j'endure cet abandon! Et par qui la solitude m'est-elle imposée? Par un adolescent contaminé de toutes les souillures, qui, de son propre aveu, mérite le bannissement, affranchi par le stupre et par le stupre citoyen, dont le cul se jouait aux dés, et que prenaient comme putain ceux-là même qui le croyaient un homme. Quoi de l'autre? O dieux! en guise de toge virile, celui-là prit une étale, qui, dès le berceau, fut convaincu den'être pas un mâle, qui fit œuvre de salope dans les ergastules, qui, ayant couché avec moi, tourne au gré de son humeur libidineuse, rétractant le nom de la vieille amitié; qui, proh pudeur! comme une racoleuse abjecte, vend tout au monde, pour les attouchements d'une seule nuit. Ils reposent, à cette heure, les amants! Liés du soir jusqu'au matin, et, peut-être, harassés de leurs mutuels ébats, ils tournent en dérision ma solitude. Mais non impunément. Ou je ne suis pas un homme, et un homme libre, ou dans le sang criminel je saurai venger mon affront!»

Cela dit, je ceins mon épée et, de crainte que les muscles ne trahissent mon courage, par une ample réfection je suscite ma vigueur. Je m'élance dans la rue. D'un pas furibond je visite les promenoirs. Mais, tandis que, la face vultueuse et l'œil inhumain, je ne respire que meurtre et carnage, serrant d'un poing convulsif la garde, vouée aux représailles, de mon glaive, je provoque l'attention d'un militaire, peut-être vagabond ou détrousseur de nuit. Et:—Qui es-tu, camarade? me dit-il, quelle est ta légion? Quelle est ta centurie?» Comme je mentais avec aplomb sur l'un et l'autre point:—A la bonne heure, donc, ce reprit-il: voilà un corps d'armée où les soldats portent des phæcasium blancs!» Pourle coup, je trahis l'imposture par mon visage et ma trépidation. Il m'ordonna de mettre bas les armes et de me garer du mal. Dépouillé de la sorte, ma vengeance tondue au pied, je rebroussai chemin et m'en fus à l'auberge. Mon humeur provocante se relâcha peu à peu: je commençai bientôt à remercier l'impudence du voleur.

Néanmoins, [il était dur de juguler ma soif de représailles. Je passai anxieusement la moitié de la nuit. Mais, à pointe d'aube, pour noyer mon chagrin et perdre le souvenir de ma honte, je sortis. De nouveau, je parcourus tous les portiques. Bientôt], je parvins à la pinacothèque, admirable par divers genres de tableaux. Car je vis et la main de Zeuxis, sous l'injure de la vétusté non encore défaillante, et des esquisses de Protogénès luttant de réalisme avec la nature elle-même, que je ne pus toucher sans une pieuse horreur. En outre, les camaïeux d'Apellès, que les Grecs disent monochromon, reçurent mes adorations. Avec tant de subtilités les contours des figures y sont menés dans la plus extrême ressemblance, que tu croirais voir aussi la peinture des âmes. Ici l'aigle emportait, sublime, un dieu parmi l'azur. Ici, le vierge Hylas repoussait Naïs dévergondée. Ailleurs, détestant sa coupable main, Apollo, d'une fleur, jacinthe àpeine éclose, magnifiait sa lyre détendue. Parmi ces figures d'amants que l'art immortalise, je m'écriai, comme dans la solitude:—Ainsi l'amour frappe jusques aux Dieux! Jovis, dans son ciel, ne découvrit aucun objet qui méritât son choix, mais, voulant s'abaisser jusqu'à la terre, du moins, il ne ravit à personne Ganymédès, le bien-aimé. La nymphe, qui d'Hylas fit sa proie eût maté le désir dont elle était férue, apprenant l'amour d'Herculès et qu'il accourrait lui disputer l'éphèbe tant chéri. Apollo, dans une fleur, évoqua l'ombre puérile d'Hyacinthos. Les histoires des Dieux sont toutes pleines d'étreintes que n'envenime point la fallace des rivaux. Mais moi, j'ai reçu dans ma compagnie un hôte plus cruel que Lycurgus!» Voici que, pendant mon discours au vent qui passe, entra dans la pinacothèque un vieillard à la tête chenue, à la physionomie expressive et qu'on eût dit promettre je ne sais quoi de grand. Sa mise n'était pas d'une élégance appropriée, de telle manière que l'on devinait, à cet indice, un littérateur, de ceux que les riches ont coutume d'exécrer. Celui-ci donc s'arrêta juste à mon côté:—Moi, dit-il, je suis poète et, comme je l'espère, non d'un souffle très petit, s'il convient d'ajouter quelque foi aux couronnes que, souvent, par courtoisie, on attribue à des benêts. Pourquoi donc,me diras-tu, être si mal nippé? A cause de cela même: l'amour du style d'or n'a jamais enrichi personne.

Qui se fie à la mer, emporte un vaste bénéfice;Qui gagne les camps et les combats, se voit couronner d'or;Un plat adulateur cuve son vin sur des lits de pourpre;Et qui sollicite les épouses, vergonde moyennant finance:Facundia, seule, grelotte sous des haillons calamiteux,Et, d'une langue misérable, invoque l'art déserté.

Qui se fie à la mer, emporte un vaste bénéfice;Qui gagne les camps et les combats, se voit couronner d'or;Un plat adulateur cuve son vin sur des lits de pourpre;Et qui sollicite les épouses, vergonde moyennant finance:Facundia, seule, grelotte sous des haillons calamiteux,Et, d'une langue misérable, invoque l'art déserté.

Cela n'est pas douteux. Quiconque se montre hostile au vice et marche, le front haut, dans les routes du monde, soulève tout d'abord, par le contraste de ses mœurs, d'inextinguibles haines; car peut-on endurer des vertus qu'on n'a pas? De plus, ceux qui n'ont d'autre objectif que d'empiler un magot ne veulent point qu'on estime, chez les hommes, quelque chose au delà du trésor qu'ils possèdent. Soient préconisés de toute façon les amis des lettres, pourvu qu'ils semblent inférieurs au poids de l'or.—Je ne sais, [dis-je, comment du Bel-Esprit est sœur la Pauvreté.» Et je me mis à soupirer.—A bon droit, repritle vieillard, tu plains les gens de lettres.—Ce n'est pas cela, répliquai-je, la matière de mes soupirs. J'ai un autre motif de me douloir, et plus grave énormément.» Puis, m'abandonnant à cette pente humaine de confier nos douleurs à l'oreille d'autrui, je lui narrai ma mauvaise fortune; surtout, je marquai de traits véhéments la noirceur d'Ascyltos et je clamais, au travers de mes gémissements]:—Je voudrais que l'ennemi fût innocent de ma retenue importune et qu'il se pût adoucir. Mais il est un vétéran de la déprédation. Il est, en ces matières, plus docte que les tenanciers de bordel.» [Le vieillard s'aperçut de mon ingénuité; il entreprit de me consoler. Pour lénifier ma tristesse, il me conta une aventure d'amour qu'il avait eue autrefois]:

Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un trépassé. Lui, cependant, se transforme en loup.

Je reste immobile, plus raide et plus froid qu'un trépassé. Lui, cependant, se transforme en loup.

Satyricon, page121.

C'était en Asie, où j'accomplissais un voyage stipendié par le questeur. Je fus reçu chez un citoyen de Pergamum. Le séjour m'en plaisait fort, moins à cause du bon goût des appartements que pour la beauté rare dont le fils de mon hôte reluisait. J'excogitai un stratagème qui ne permît au paterfamilias de suspecter mon amour. Toutes les fois qu'à table mention était faite de la pratique des jolis garçons, je m'échauffais d'une telle véhémence, je m'opposais avec une amertume si rechignée à ce qu'on violât mes oreilles pard'obscènes propos, qu'aux regards de tous et nommément de la mère, je passais pour l'un des Philosophes. Bientôt, donc, je conduisis l'éphèbe au gymnase. Je réglai ses études. Je lui donnai des leçons en qualité de précepteur, ayant soin de tenir la porte fermée aux larrons éventuels de son beau corps. Une fois, couchés par hasard dans le triclinium, après une fête solennelle où nous avions dépêché l'étude, cependant qu'une trop longue hilarité nous donnait la paresse de gagner nos appartements, je m'aperçus, vers le milieu de la nuit, que mon élève ne dormait pas. C'est pourquoi, dans un murmure très timide, j'exhalai une prière: «Madame Vénus, dis-je, si, moi, je baise cet enfant de telle manière qu'il ne le sente, demain, je lui donnerai une couple de colombes.» Entendant quel salaire j'offrais de cette volupté, le jouvenceau ronfla d'abord. Encouragé par sa feinte, je l'approchai soudain et le couvris de baisers. Content de ce prélude, je me levai de bon matin. Je lui rapportai, selon son attente, une paire insigne de colombes. Ainsi me libérai-je de mon vœu.

La nuit d'après, comme il s'y prêtait de même, je fis un nouveau souhait: «Que je promène sur lui une main paillarde et qu'il ne le sente pas! Il aura, demain, deux coqs coquelinants et des plus belliqueux.» A cettepromesse, l'éphèbe se rapprocha spontanément; je pense qu'il craignait que le sommeil ne me prît. Mes caresses lui firent voir le néant d'une pareille inquiétude. Son être, à la réserve des dernières faveurs, me combla de délices. Puis, le matin venu, tout ce que j'avais promis fut apporté à l'enfant, qui pétilla de joie. Dès que la tierce nuit m'en donna le congé, près de l'oreille du dormeur mal endormi: «Dieux, immortels, suppliai-je, si, moi, de cet enfant qui dort je prélève un coït entier et désirable pour prix de ce bonheur, demain, je le guerdonnerai d'un trotteur asturco-macédonique.» Jamais d'un plus haut sommeil l'éphèbe ne dormit. C'est pourquoi, d'abord, ma main fit la conquête de ses blanches mamelles. Bientôt, je l'accolai d'un baiser frénétique, puis en un seul désir s'unirent tous mes vœux. Le lendemain, siégeant dans son cubiculum, il attendait l'offrande coutumière. Tu sais combien il est plus facile d'acquérir des colombes ou des coqs de combat qu'un cheval asturien. Outre cela, je craignais qu'un présent si magnifique ne rendît suspecte ma libéralité. Après donc quelques heures de promenade, je revins chez mon hôte, sans autre chose pour l'enfant qu'un baiser. Mais lui, regardant autour de moi et jetant ses bras à mon col:—Je t'en prie, ô maître; où donc est le trotteur?[—La difficulté, répondis-je, d'acquérir une bête élégante m'a contraint d'ajourner ce présent; mais, dans peu, je tiendrai ma parole.» On ne peut mieux l'éphèbe comprit ce que je voulais dire, et l'air de son visage trahit sa méchante humeur.]

Bien que, par cette offense, j'eusse fermé l'accès que je m'étais ouvert, je risquai une nouvelle tentative. En effet, peu de jours après, un hasard tout pareil ramenant pour nous la même fortune, sitôt que j'entendis ronfler le père, je suppliai l'éphèbe de me recevoir à merci, en d'autres termes, qu'il me laissât le faire pâmer, avec tous les propos que suggère un désir bien tendu. Mais lui, grandement courroucé, ne répondait autre chose sinon:—Ou dors, ou bien moi je le dis à mon père.» Il n'est contentement si ardu que n'extorque un désir opiniâtre. Pendant qu'il répète: «J'éveillerai mon père», je me faufile à ses côtés et j'arrache le plaisir à sa molle résistance. Mais lui, aucunement désobligé de mon audace, après s'être beaucoup lamenté de sa déception, et des railleries, et de ce que je l'avais exposé aux brocards de ses condisciples, car il vantait à eux mes largesses:—Vois pourtant, dit-il, je ne te ressemble point. Si tu veux quelque chose, fais-le de nouveau.» Moi donc, toutes offenses pardonnées, je rentraien grâce avec mon élève, puis, ayant usé du congé qu'il me donnait, je ne tardai pas à choir dans un profond sommeil.

Mais l'éphèbe en pleine maturité ne fut point rassasié par le deuxième choc, tant la fougue ardente de son âge l'invitait au succubat. Il secoua ma torpeur et:—Ne veux-tu rien autre?» dit-il. Certes, le présent ne m'était de tous points importun. Vaille que vaille, donc, fourbu, parmi la sueur et les ahans, il reçut de moi l'objet de son envie, puis je tombai de nouveau dans le somme, anéanti de volupté. Moins d'une heure après, il me pince d'une main légère et dit:—Pourquoi ne le faisons-nous plus?» Alors, tant de fois réveillé, je me pris à bouillir d'une colère véhémente et lui rendis ce compliment:—Ou dors, ou bien, moi, je le dis à ton père!»

Regaillardi par l'historiette, j'interrogeai le vieillard, plus expert sur l'âge des tableaux et sur quelques arguments qui, pour moi, restaient obscurs, en même temps, sur les causes de la dégénérescence moderne, par quoi les arts les plus beaux, entre autres la peinture, descendent à néant, dont on ne voit pas même une dernière trace:—L'amour de la pécune, me dit-il, instaura ce changement. Dans les siècles lointains, quand plaisaient encore les nuditésde la Vertu, les nobles arts s'invigoraient. Il n'était d'émulation entre les hommes que pour sauver de l'oubli un riche patrimoine aux époques futures. C'est pourquoi, Herculès nouveau, Démocritus exprima les sucs de toutes les herbes. Afin de ne laisser échapper aucune des énergies ou du minéral ou de la plante, il consuma ses jours dans les expérimentations.

Eudoxus, lui, sur la crête d'un mont très escarpé, attendit la vieillesse pour mieux saisir les mouvements des astres et du ciel. Dans le but de suffire à d'incessantes découvertes, Chrysippus, trois fois, avec de l'ellébore, détergea son esprit. Mais, pour en revenir aux arts plastiques, Lysippus, attaché aux linéaments d'un marbre unique, mourut de pauvreté. Myron, qui, presque, sut enclore dans le bronze l'âme des hommes et des animaux, ne trouva point d'héritier. Quant à nous, abîmés dans le vin et le garouage, nous n'osons plus même connaître les méthodes léguées par nos prédécesseurs. Dénigrant les anciens, nous tenons école de vices pour apprendre et pour enseigner. Où donc est la dialectique? Où donc l'astronomie? Où donc le chemin abrité de la sagesse? Qui, vous dis-je, pénètre dans un temple et dédie un holocauste pour obtenir la faconde, pour voir jaillir les sources de la philosophie?Ils ne demandent plus même une bonne santé: mais, tout d'abord, avant de toucher le seuil du Capitolium, celui-ci voue un don pour mettre en terre un proche cousu d'or; celui-là, pour exhumer une somme enfouie; le troisième, s'il peut amasser, lui vivant, trente millions d'HS. Le Sénat même, précepteur du Droit et du Bien, est dans la coutume d'offrir mille livres d'or à Capitolinus. Pour que nul n'ignore son appétit d'argent, il sollicite Jovis au moyen d'un pécule. Ne t'étonne point si la peinture défaille, quand aux Dieux et aux hommes un tas d'or paraît plus beau que tous les ouvrages d'Apellès ou de Phidias, petits Grecs hurluberlus. Mais je te vois exclusivement empoigné par un tableau qui figure le sac de Troja, c'est pourquoi je m'efforcerai de te commenter en vers cette peinture:

Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le devinCalchas pendait, incertaine, à de noires alarmes.Quand, Délius vaticinant, les pins abattusDe Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meuleQui, bientôt, figure un cheval menaçant.On ouvre une porte et se mussent dans les hanchesCeux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennalIrritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondesEntrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu.O patrie! mille nefs nous crûmes emportéesEt ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du monstre,Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte.Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple affranchi des armesSe rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleursEt des esprits tremblants la joie a quelques larmesQue fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,Laocoon, cheveux au vent, repousseA grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main.Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge.De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débileEt frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. FrémitLa milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis qu'elle murmure,Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi.Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que Troja tombe en captivité.Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pontDe son échine, intumescent, le détroit s'érige,Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent, labourés.Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avironsEst porté au loin, quand une flotte oppresse la merEt que la vague étale, sous les nefs massives, retentit.Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portentLes ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume blanchâtre.Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantesDominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements aigus font tressaillir la mer.La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de l'infula,Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneauxDes reptiles coruscants, leurs petites mainsIls portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le danger!Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle.Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles, le père,Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les membres du vieillard.Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux.Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son candil.Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans le vin,Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers.Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalienDébride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses crins.Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vinEt, dans la mort, pérennise leur dernierSomme. Un autre allume aux autels des torches incendiairesEt, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja.

Déjà, tristes parmi les craintes ambiguës,Le dixième août gardait investis les Phrygiens. La foi dans le devinCalchas pendait, incertaine, à de noires alarmes.Quand, Délius vaticinant, les pins abattusDe Vida sont traînés. Les chênes intercis en rengrègent la meuleQui, bientôt, figure un cheval menaçant.On ouvre une porte et se mussent dans les hanchesCeux qui suivirent les camps. Là, par un combat décennalIrritée, enclose est la vaillance. Ils comblent les profondesEntrailles du cheval, ces Danaus, cachés sous le masque d'un vœu.O patrie! mille nefs nous crûmes emportéesEt ton sol exempt de guerre! Une inscription gravée au col du monstre,Les discours ménagés par Sinon de connivence avec le Destin,Confirment leur départ et l'imposture; agent de notre perte.Voici que, par les portes béantes, le peuple libre, le peuple affranchi des armesSe rue à son caprice. Les yeux sont mouillés de pleursEt des esprits tremblants la joie a quelques larmesQue fit jaillir la crainte. Mais de Neptunus le sacerdote,Laocoon, cheveux au vent, repousseA grands cris cette foule importune. Dardant un épieu,Il stigmatise le ventre! Pourtant la Destinée appesantit sa main.Le coup rebondit et donne du poids au subterfuge.De nouveau, cependant, Laocoon affermit son bras débileEt frappe le garrot d'un merlin à deux tranchants. FrémitLa milice, prisonnière sous les lourdes charpentes; mais, tandis qu'elle murmure,Le colosse de rouvre inspire un nouvel effroi.Ainsi la cohorte des pubères entre, captive, dans Troja, pour que Troja tombe en captivité.Mais voici d'autres indices! Là où Ténédos élevée écarte le pontDe son échine, intumescent, le détroit s'érige,Et les flots diminués de leur calme, les flots bondissent, labourés.Tel, dans la nuit silencieuse, le bruit des avironsEst porté au loin, quand une flotte oppresse la merEt que la vague étale, sous les nefs massives, retentit.Nous contemplons: de leurs orbes géminés, deux vouivres portentLes ondes jusqu'aux falaises. Turgides, leurs poitrails,Ainsi qu'un fastueux navire, se creusent des sillons dans l'écume blanchâtre.Les squames de leur croupe résonnent, leurs caroncules ondoyantesDominent sur l'embrun. Comme un astre fulgurant, leurs yeux,D'un reflet d'incendie, embrasent chaque lame; leurs sifflements aigus font tressaillir la mer.La stupeur hébète nos esprits. Debout fronts couronnés de l'infula,Suivant le rite et le culte phrygiens, tes fils, trésor jumeau,Laocoon! se tenaient près de toi. Soudain, liés par les anneauxDes reptiles coruscants, leurs petites mainsIls portent au visage. Ni l'un ni l'autre ne combat pour soi,L'un et l'autre combat pour son frère. Leur amour transpose le danger!Le trépas les ravit dans cette crainte mutuelle.Voici qu'il accumule sur ses hoirs défunts, d'autres funérailles, le père,Infirme auxiliateur! Ils appréhendent l'homme,Ces monstres, ja repus de cadavres, et foulent sur l'arène les membres du vieillard.Il gît au milieu des autels, et victime à son tour, le prêtre!La terre se lamente. Ainsi, dans la profanation des sacra,Troja, vouée à la ruine, avait d'abord exterminé ses dieux.Phœbé, déjà toute pleine, épanchait dans l'azur un nitide rayon,Guidant la troupe des étoiles mineures au chaste feu de son candil.Cependant que dorment les Priamidès ensevelis dans la nuit et dans le vin,Les Danaus font choir la porte et disséminent leurs guerriers.Les chefs bondissent, lance au poing: on voit, de même,Un étalon qui, sans entraves, du joug thessalienDébride son encolure et, dans un temps de galop, éparpille ses crins.Eux, dégainent l'épée, assument le bouclier:Ils préludent au massacre. L'un égorge les soldats pris de vinEt, dans la mort, pérennise leur dernierSomme. Un autre allume aux autels des torches incendiairesEt, pour Troja dévaster, emprunte les cultes de Troja.

Ici, des promeneurs qui déambulaient à travers le portique favorisèrent Eumolpus d'une grêle de cailloux. Mais lui, n'en étant plus à expérimenter le genre d'approbation que lui procurait son génie, enveloppa son chef et déguerpit hors du temple. J'avais peur, quant à moi, qu'ils ne me traitassent en poète. J'emboîtai donc le pas au fuyard et nous courûmes jusqu'à la mer. Dès qu'il nous fut loisible de faire halte à l'abri des projectiles:—De grâce, lui dis-je, que prétends-tu et quelle est cette bizarre maladie? A peine sommes-nous ensemble depuis deux heures. Or, déjà, tu m'as plus souvent débité un galimatias de poète qu'un langage d'honnête homme. Aussi, point ne m'étonne de voir la populace te cribler de pavés. Moi-même, je lesterai le pli de ma robe avec des pruneaux de rivière. Toutes fois et quantes l'humeur te prendra d'exhiber tes talents, je te ferai saigner le sinciput.» Il secoua les oreilles et:—O mien jouvenceau! dit-il, ce n'est pas d'aujourd'hui que je prends ces auspices. Bien plus, quand je me fais voir au théâtre dans le dessein d'y proclamer quelque tirade, un même accueil adventice m'est communément réservé. Au demeurant, et pour ne point, tout le long du jour, me harpailler avec toi, je m'abstiendrai de cette nourriture.—Dansce cas, si tu veux bien refréner ta bile d'aujourd'hui, nous souperons ensemble.» Puis je confiai à la gardienne du maigre bouchon les préparatifs de mon maigre repas [et, sans plus tarder, nous gagnâmes le bain.]

Là, m'apparut Giton, avec en main les peignoirs et les strigiles, adossé contre la muraille, l'air triste et confus. On devinait sans peine qu'il tenait à contre-cœur son emploi de bardache. C'est pourquoi, tandis que je le regardais obstinément pour m'assurer que c'était bien lui, tournant vers moi son front illuminé de joie:—Pitié, dit-il, mon frère! Ici je ne vois plus briller les armes, je parle librement. Sauve-moi du larron sanglant; punis les remords de ton juge par tels sévices qu'il te plaira. N'est-ce pas une consolation assez grande pour un misérable tel que moi de souffrir et te complaire?» Je lui prescris de clore ses lamentations, afin que nul ne surprenne le conciliabule: puis, laissant Eumolpus (car il déclamait un poème dans le bain), par une issue orde et ténébreuse, je fais sortir Giton et, d'un pied ravisseur, je vole à mon garni. Ensuite, les portes fermées, j'étreins son jeune corps d'un long embrassement. Sur sa face mouillée de larmes, j'imprime avec fureur mon visage. Longtemps nous restâmes sans voix, car l'enfant, par des sanglots réitérés, avaitbrisé sa poitrine charmante.—O crime, disais-je, ô forfait ignominieux! Eh! quoi, je t'aime encore, toi qui m'abandonnas! Et mon cœur, ce cœur navré d'une blessure profonde, ne garde même plus de cicatrice! Que diras-tu pour justifier tes amours pérégrines? Un pareil affront, l'ai-je mérité?» Dès qu'il se sentit aimé, Giton rebroussa quelque peu le sourcil: «Accuser et chérir tous les deux à la fois, Herculès soutiendrait à peine un tel fardeau. Les discords d'amour, Amour les efface.»

Je poursuivis:—Cependant je n'ai point déféré à des tiers arbitres le jugement de notre amour. Vois! je cesse de me plaindre, et j'ai tout oublié si, de bonne foi, ton repentir amende tes outrages.» Tandis que j'épandais ces choses, dans les pleurs et les gémissements, il détergea ma face d'un coin de pallium et:—Je t'en prie, Encolpis, j'en appelle à ta mémoire et à ta foi. Est-ce moi qui t'abandonnai ou toi qui me livras? En vérité, je le confesse et le porte devant moi, quand, tous deux, je vous vis en armes, je m'abritai sous la main du plus fort.» Je baisai cette poitrine pleine de sapience. J'entourai son col de mes bras et, pour qu'il entendît aisément que je le recevais à merci, que de la meilleure foi mon amour était reviviscente, longuement, je l'étreignis sur mon cœur.

Il était nuit close et la femme de ménage avait pourvu au souper quand à ma porte cogna Eumolpus. Je lui demande:—Combien êtes-vous?» En même temps, par la fente de l'huis, j'inspectai les alentours, m'assurant qu'Ascyltos ne lui fait pas escorte. Finalement, le voyant seul, j'ouvris à mon hôte sans plus tarder. Lui, tout d'abord, se vautrant sur la couchette, puis apercevant Giton qui dressait le couvert, se mit à le dévisager:—Eh! dit-il, j'approuve le Ganymédès. Il faut, ce soir, nous divertir un peu.» Aucunement ne me délecta ce prélude cavalier. Je craignis d'avoir reçu dans mon clapier un Ascyltos itératif. Quand le mignon eut empli son verre:—Je t'aime, reprit-il, mieux que le bain tout entier.» Et, la coupe étanchée avec gloutonnerie:—Je n'ai jamais crevé de soif comme aujourd'hui. Car, tandis que je m'étuvais, il s'en est fallu d'un zeste que je ne fusse étrillé, à cause que je m'étais ingénié d'émettre quelques vers pour les baigneurs groupés autour de la piscine. Débusqué des thermes comme du théâtre, je piétinais dans tous les angles du tepidarium et, d'une voix haute, condamant Encolpis. A l'autre bout de la salle, un damoiseau tout nu, qui avait perdu ses hardes, écumait de rage et vociférait après Giton. Quant à moi, les garçons d'étuve me tournaient en dérision et,comme pour un fol, s'égayaient à me contrefaire avec grossièreté. Il n'en était pas de même autour du jeune furieux. Lui, au contraire, était le centre d'un concours nombreux de gobe-mouches qui l'admiraient à grands renforts d'applaudissements et lui donnaient les marques de la plus déférente vénération. En effet, ce garçon avait des agréments d'un tel poids que l'homme tout entier semblait une dépendance infime de sa mentule prodigieuse. O l'infatigable étalon! je pense que, du jour au lendemain, il saurait besogner sans le moindre repos. Aussi, l'aide qu'il demandait ne se fit pas attendre. Certain chevalier romain, qui passe pour un bougre distingué, le couvrit de son manteau et l'emmena chez soi, apparemment aux fins, seul, d'accaparer, à lui, un mérite si énorme. Mais moi, je n'eusse, faute d'un témoin, pas même arraché mes nippes aux mains de l'officieux. Preuve qu'il est plus expédient et profitable de chatouiller au bon endroit les génitoires que les auditoires.»

Cependant qu'Eumolpus bavardait, muait fréquemment la couleur de mon visage, hilare de l'affront reçu par mon ennemi, estomaqué de son aubaine. Toutefois, sans faire semblant de rien, et comme si j'ignorais l'aventure, je restai muet quelques instants, puis je détaillai à Eumolpus l'ordonnance du souper. [Jefinissais à peine que l'on mit sur table. C'étaient des plats canailles, mais succulents et réparateurs, qu'Eumolpus, le docteur famélique, dévora. Enfin rassasié, en bon philosophe, il se met à discourir sur les choses de la table, épanchant sa bile contre ces raffinés qui méprisent les denrées vulgaires et ne font estime que de la rareté.

—Pour un esprit corrompu] l'accessible devient abject et l'appétit dépravé se contente exclusivement des jouissances inabordables:

Ce qui peut finir les querelles misérables,Un Dieu candide le voulut sous notre main.Le vulgaire légume et les mûres adhérentes aux revêches buissonsApaisent la faim d'un estomac impérieux.Proche du fleuve, seul, un niais a soif et grelotte sous l'Eurus,Quand le tiède bûcher pétille d'un feu clair.La Loi se tient armée au seuil farouche de l'épouse:Elle ne craint rien, la garce qui vient coucher dans un lit patenté.Ce qui peut rassasier, la riche Nature le dispense;Mais les souhaits qu'inspire aux effrénés la gloriole n'ont pas de terme.Je ne veux point, ce que je désire, l'atteindre dès l'abordNi me conjouir d'un triomphe à l'avance préparé.L'oiseau pourchassé aux rives phasiennes, dans Colchis,Et la poule numide émoustillent notre goût,A cause de leur singularité. Mais l'oie blanche,Mais le canard que signalent ses plumes bigarrées,Sont bons pour les maroufles. Que des ultimes bordsLe scare nous advienne, et des Syrtes drainés,Plus délicat, s'il a causé quelque naufrage!Le mulet, déjà, semble fastidieux. La gueuse supplanteL'épouse; le cinname fait oublier la rose.Tout ce qui vient de loin paraît d'un plus haut prix.

Ce qui peut finir les querelles misérables,Un Dieu candide le voulut sous notre main.Le vulgaire légume et les mûres adhérentes aux revêches buissonsApaisent la faim d'un estomac impérieux.Proche du fleuve, seul, un niais a soif et grelotte sous l'Eurus,Quand le tiède bûcher pétille d'un feu clair.La Loi se tient armée au seuil farouche de l'épouse:Elle ne craint rien, la garce qui vient coucher dans un lit patenté.Ce qui peut rassasier, la riche Nature le dispense;Mais les souhaits qu'inspire aux effrénés la gloriole n'ont pas de terme.Je ne veux point, ce que je désire, l'atteindre dès l'abordNi me conjouir d'un triomphe à l'avance préparé.L'oiseau pourchassé aux rives phasiennes, dans Colchis,Et la poule numide émoustillent notre goût,A cause de leur singularité. Mais l'oie blanche,Mais le canard que signalent ses plumes bigarrées,Sont bons pour les maroufles. Que des ultimes bordsLe scare nous advienne, et des Syrtes drainés,Plus délicat, s'il a causé quelque naufrage!Le mulet, déjà, semble fastidieux. La gueuse supplanteL'épouse; le cinname fait oublier la rose.Tout ce qui vient de loin paraît d'un plus haut prix.

—Voilà donc, m'écriai-je, ce que vous avez promis: de ne pas débiter, cette nuit, une seule tirade! Par pudeur, épargnez-nous au moins, nous qui, jamais, ne vous lapidâmes.

Car si quelqu'un des galants qui popinent dans ce cabaret évente la trace d'un poète, c'en est assez pour mettre aux champs le voisinage et nous faire pelauder en votre compagnie. Pitié! Souvenez-vous de la pinacothèque ou bien encore de votre dernier bain!»

Comme je parlais de la sorte, Giton, enfant très doux, me réprimanda sur l'indignité de mes invectives contre un homme d'âge:—C'est, oublieux du service promis, renverser par impertinence la table que vous avez offerte par humanité.»

A cette objurgation, il adapta maints propos encore de douceur et de vérécondie qui s'harmonisaient on ne peut mieux à sa beauté.

Oh! dit Eumolpus, heureuse la mère qui si plein d'accortise te forma! Grandis en vertu! L'assemblage est illustre de la raison et de la beauté. Surtout, ne crains pas d'avoir gaspillé de tant nobles paroles: tu t'es fait un amoureux. Moi, de ton los j'emplirai mes odes. Moi, pédagogue, moi, tuteur, même où tu ne l'ordonnes point je t'accompagnerai. Encolpis ne reçoit pas d'affront; il aime en autre lieu.»

Bien en prit à Eumolpus que le soldat maraudeur m'eût désarmé la veille. Faute de quoi j'eusse de grand cœur, dans le sang du poète, exercé la rage dont Ascyltos m'avait ému. Giton ne s'y trompa aucunement. Sous prétexte de chercher de l'eau, il quitta donc notre cambuse et, par une retraite judicieuse, fit tomber ma colère. Peu de temps après, l'effervescence attiédie:—Eumolpus, repris-je, mieux vaut encore subir tes vers que t'entendredégoiser tes offres de services. Je suis brutal; tu es cochon. Vois! nos humeurs ne sauraient faire bon ménage ensemble. Tu crois peut-être que je suis en démence? Eh bien, alors, quitte la place à ma frénésie et fous-moi le camp plus vite que ça!» Interloqué par la sommation, Eumolpus ne discute pas les motifs de mon courroux; mais, d'emblée, il franchit le seuil, attirant brusquement à soi la porte du galetas. Il m'enferme, lorsque je n'attends rien de pareil, enlève la clef dare-dare et bondit à la rescousse de Giton. Moi, pris au piège, reclus de la sorte, je me délibérai d'en finir avec la vie et de procéder sur-le-champ à ma pendaison. En conséquence, je dressai le châlit contre la muraille; j'y pendis mon semicintium, et déjà mon col passait dans le nœud coulant; mais, par les portes ouvertes, rentra Eumolpus, avec Giton qui de la borne fatale me révoqua dans la lumière. Giton surtout, sa douleur tournée en exaspération, jette une clameur sauvage et, me poussant des deux mains, me fait choir sur le lit.—Erreur! dit-il, Encolpis, erreur! si tu crois cette contingence possible de mourir avant moi. J'ai commencé le premier. Dans le bouchon d'Ascyltos j'ai vainement cherché une épée. Mais, si je ne t'avais rencontré, j'eusse péri dans un abîme: et, pour que tu connaisses que la mort est toujours à portéede qui la désire, vois! contemple sur-le-champ le spectacle dont tu voulais me rendre témoin.» Ce disant, il arrache au courtaud d'Eumolpus un rasoir; frappant une fois sa gorge, puis une deuxième, il s'effondre à nos pieds. Foudroyé, je hurle d'épouvante, et, sur le corps du blessé, je requiers de sa lame un chemin vers la tombe. Mais ni Giton ne semblait lésé du moindre soupçon de blessure, ni moi, je n'éprouvais aucune espèce de douleur. Car c'était, à vrai dire, une de ces novacula non affûtées, au tranchant émoussé, dont se servent les apprentis merlans pour acquérir l'audace du barbier, que Giton avait prise dans sa gaine. C'est pourquoi le courtaud ne témoignait aucun effroi le voyant saisir son outil, et pourquoi Eumolpus n'avait pas mis le moindre obstacle à la pantomime de suicide.

Tandis que le drame se joue entre deux amants, survient le gargotier, avec le surplus de notre dînette. Ayant contemplé ce très immonde ventrouillage des supins:—Dites-moi! s'écria-t-il, êtes-vous des soûlards, ou bien des fugitifs, ou bien autre chose? qui de vous a mis le grabat sur deux pieds? que veut dire cette machination très clandestine? Vous, Herculès à moi! pour n'acquitter pas le loyer de votre cellule, vous pensez à décamper nuitamment. Cela n'ira point tout seul. Jesaurai vous montrer que ce n'est pas ici la chaumière d'une veuve, mais bien la maison de M. Manicius.—Tu nous menaces, je crois?» s'écrie Eumolpus, et, vlan! il frappe l'homme au visage d'un poing net et dru. L'aubergiste, allumé par de nombreuses popinations faites avec ses clients, envoie un urceolus de terre au front d'Eumolpus, lui balafre la tête et se sauve incontinent. Eumolpus, furieux de la contumélie, empoigne un candélabre de bois, s'élance au pourchas du fuyard et, par des coups largement réitérés, vendique son sourcil. Pour moi, saisissant une occasion de représailles, j'enferme au dehors Eumolpus. Payant de retour le mauvais coucheur, sans rival désormais j'use de ma chambre et de la nuit. Cependant, les gâte-sauces et tout le personnel de la maison houspillent mon banni; l'un, avec une broche pleine de rôts stridents, lui menace les yeux; l'autre, armé d'un crochet pris au garde-manger, se carre dans une attitude guerrière. Une vieille surtout, la mite à l'œil, un torchon plein de crasse en guise de tablier, campée sur des sandales de bois dépareillées, traîne un molosse d'énorme grandeur et l'agace contre Eumolpus. Mais lui, par la vertu de son candélabre, se défendait contre tout danger.

Nous regardions l'altercas par une fissure de la porte, qu'un peu avant cette gourmade,Eumolpus avait faite en arrachant le marteau; je me délectais à le voir si bien pelaudé. Giton, nullement oublieux de sa miséricorde, opinait qu'on desserrât la porte et qu'on vînt en aide au périclitant. Moi, dont l'ire tenait encore, je ne pus contenir ma main; d'une stricte et dure chiquenaude je cognai la tête du mignon trop compatissant. Lui, pleurant, put s'asseoir sur le cadre du lit. Cependant, je braquais tour à tour les yeux par l'ouverture, encourageant de grand cœur les bourreaux d'Eumolpus et, comme d'une friandise, me régalant de son méchef. Tout à coup, le procurateur de l'immeuble, Bargatès, dérangé de table, fut porté au milieu de la rixe par deux lecticarius, à cause qu'il était podagre. D'une voix rageuse et barbare, longtemps il pérora contre les imbriaques et les vagabonds; puis reconnaissant Eumolpus:—O des poètes le plus disert, c'est toi, cria-t-il; et ces coquins d'esclaves ne rentrent pas sous terre! Leurs mains ne s'abstiennent pas de te frapper!» Ensuite, approchant d'Eumolpus, il lui dit à l'oreille:—Ma contubenale me fait la tête. Donc, si tu m'aimes, chante lui pouilles en vers, de telle sorte qu'une pudeur la prenne.»

Tandis qu'Eumolpus et Bargatès prolongent à l'écart leur entretien, pénètre dansl'auberge un crieur public, flanqué d'un esclave banal et suivi d'un populaire non modique. Secouant une torche plus fumeuse que lucide, il proclame ceci:

vn éphèbe, dans le bain, il y a pev

d'instants, s'est égaré.

son age: environ xvii ans.

crespelé, avenant,

d'vne extrême beavté,

nommé Giton

si qvelqv'vn vevt bien rendre

lvi ov signaler sa retraite,

il recevra mille nvmmvs.

Non loin du crieur, debout, Ascyltos, dans un habit d'étoffe bariolée, portait, sur un bassin de vermeil, les écus promis, avec le signalement du disparu. Sans perdre un instant, j'ordonne à Giton de se couler promptement sous le grabat, de cramponner ses pieds et ses mains aux sangles qui, fichées dans le bois de lit, supportaient la paillasse, comme autrefois Ulyssès avait adhéré au ventre d'un bélier, et de s'étendre au mieux pour esquiver les mains des enquêteurs. Giton ne se le fait pas dire deux fois. En un clin d'œil, il insère ses bras dans le cadre et l'emporte sur Ulyssès par un même subterfuge. Moi, pour ne laisser aucuneprise aux soupçons, je couvre de mes hardes la couchette et figure les vestiges d'un seul homme à la mesure de mon corps. Cependant, Ascyltos, ayant fait sa ronde avec le goujat du crieur et fureté dans chaque cellule, pénétra dans la mienne. D'autant plus qu'il en trouva la porte diligemment verrouillée, il se flatta d'un heureux espoir. Mais l'esclave banal, insinuant par les commissures de la porte le fer de sa hache, eut bientôt fait d'en briser le verrou. Alors je me ruai aux genoux d'Ascyltos et, par le souvenir de l'amitié, par la communauté des misères d'autrefois, je l'implorai: Que, par grâce, il me montre mon amant! Bien plus, pour mieux donner créance à mes feintes prières:—Je sais, lui dis-je, Ascyltos, que tu viens pour m'occire. En effet, pourquoi ces haches qui t'accompagnent? Eh bien, rassasie ton courroux; je t'offre, vois, ma gorge nue; épanche le sang de mes veines, puisque, sous couleur de perquisition, c'est lui que tu viens chercher.» Ascyltos, indigné d'un tel soupçon, proteste qu'il ne demande autre chose que son fugitif, qu'il ne convoite pas la mort d'un homme ni d'un suppliant, encore moins d'un ami, qui, nonobstant nos démêlés fâcheux, lui demeure très cher.

Mais l'esclave public ne menait pas l'affaire avec tant de langueur. Armé d'un roseausoustrait à l'aubergiste, il explore, avec, le dessous du lit et sonde les moindres lézardes aux quatre coins des murs. Giton esquivait de son mieux les coups, exhalait un souffle très timide, cependant que les punaises trottinaient sur son visage. [Dès qu'ils furent partis], Eumolpus, car la porte brisée ne pouvait exclure qui que ce soit, fait irruption dans ma chambre et s'écrie, haletant:—J'ai trouvé mille nummus! Je cours après le héraut et lui fais connaître, juste loyer de ta feintise, que Giton demeure en ton pouvoir.» J'embrasse les genoux d'Eumolpus. Il tient ferme:—Ne donne pas, lui dis-je, le coup de grâce à des mourants! A bon droit tu ferais cet esclandre s'il était possible de représenter celui que tu veux trahir. Mais, à présent, le mignon s'est évadé parmi la foule et je ne peux soupçonner quelle retraite il a choisie. Par la Foi! Eumolpus, ramène le chéri, fût-ce pour le reconduire chez Ascyltos!» Cependant que je fais gober cette bourde par mon homme insensiblement persuadé, Giton, crevant de tenir son haleine, éternua trois fois coup sur coup, d'une telle véhémence que le lit en fut secoué. A ce bruit, Eumolpus, détournant la tête:—Salut à vous!» dit-il. En faisant basculer notre paillasse, il aperçoit un Ulyssès que le Cyclops à jeun eût, lui-même, épargné. Bientôt, revenant à moi:—Qu'est-ce,dit-il, canaille? Même pris, tu as l'audace de ne point confesser la vérité? Dire que si quelque dieu, arbitre des choses humaines, à l'enfant suspendu, n'avait pas arraché cet indice, je courrais à présent, comme un benêt, de taverne en taverne!» [Mais] Giton, mignard et patelin de beaucoup plus que moi, d'abord tamponne, avec des toiles d'araignées imbibées d'huile, cette blessure qu'Eumolpus avait reçue au front; puis, il échangea contre son petit pallium la veste en loques du poète; enfin, l'étreignant et, comme d'une fomentation, l'enveloppant de baisers:—Sous ta garde, père très cher, dit-il, nous sommes sous ta garde! Si tu aimes un peu le tien Giton, commence par vouloir le sauver. Ah! que m'engloutisse un brasier dévorateur! Que la mer hivernale me roule dans ses flots! Car c'est moi, moi, l'objet de toutes les scélératesses; car leur cause, c'est moi. Que je meure et la paix sera bientôt conclue entre les ennemis.» [Eumolpus, ému par les désastres ou d'Encolpis ou de Giton et, principalement, non oublieux des blandices de Giton:—Stupides vous êtes assurément, dit-il, qui, avantagés de si beaux dons, pourriez mener une vie heureuse et qui passez vos jours dans les transes, vous torturant, chaque matin, par des complications nouvelles.]

Pour moi, toujours et partout, mes comportements furent les mêmes que si j'usais d'un soleil qui ne dût plus revenir. [C'est-à-dire que je ne prends nul souci du lendemain. S'il vous plaît imiter cet exemple, bannissez de vos esprits toute pensée inquiète. Ascyltos vous persécute ici; fuyez-le et suivez-moi dans mon prochain départ vers des sites étrangers.]


Back to IndexNext