Laisse ta demeure et cherche d'autres bords.O jouvent! un ordre meilleur naît pour toi.Ne succombe à tes maux! Que l'Ister aux confins du Monde te salue,Et Boréas gélide, et le royaume paisible de Canopus,Et ceux qui voient Phébus renaître, et ceux qui le voient tomber.Ithacus, mais Ithacus avantagé, descends parmi les sables inconnus...
Laisse ta demeure et cherche d'autres bords.O jouvent! un ordre meilleur naît pour toi.Ne succombe à tes maux! Que l'Ister aux confins du Monde te salue,Et Boréas gélide, et le royaume paisible de Canopus,Et ceux qui voient Phébus renaître, et ceux qui le voient tomber.Ithacus, mais Ithacus avantagé, descends parmi les sables inconnus...
[Comme passager, sur un bâtiment, je pars, sans doute, la nuit prochaine. Là, je suis pleinement connu. Vous y trouverez un gracieux accueil.» Utile et prudent j'estimai l'avis, car il me déliait des vexations d'Ascyltos et me promettait une plus douce vie. Pénétré de l'humanité d'Eumolpus, je me repentis grandement de l'injure que, naguère, je lui avais faite et commençai d'incriminer cette humeur jalouse, source de nos chagrins.] Tout enpleurs, je lui demande et le conjure qu'il rentre de même en grâce avec moi:—Maîtriser les soupçons furieux, lui dis-je, cela n'est guère au pouvoir des amants. Cependant, je mettrai mes soins à ne rien dire, à ne rien faire qui puisse te désobliger de nouveau. Mais toi, bannis toute lèpre de ton cœur, étant maître des nobles arts. Efface jusqu'à la cicatrice. Dans une inculte, dans une âpre région, longtemps les frimas adhèrent au sol: mais dès que, domptée par le coutre, la glèbe resplendit, au moment où tu paries vois les flocons perdus ainsi qu'un gel de mai. Dans nos seins la fureur a même consistance. Elle obsède les esprits rudaniers, mais elle tombe sur le champ des intellects érudits.—Afin que tu saches, dit Eumolpus, combien ce que tu dis est juste, voici! je finirai par un baiser ma colère. En outre, et que profit nous advienne! expédiez au plus tôt votre petit bagage et suivez-moi ou, si vous le préférez, conduisez-moi.» Il parlait encore: la porte crépita, violemment poussée. Debout, un matelot très hispide se tenait sur le seuil.—Tu flânes, dit-il, Eumolpus, comme si tu ne savais pas qu'il faut faire diligence.» Nous nous levons sans retard. Eumolpus à son courtaud, qui ronflait depuis longtemps, ordonne de sortir et d'emporter nos valises. Moi, aidé par Giton, dans un paquetje réunis tout ce qui nous appartient et, les astres adorés, je monte à bord du navire.
Nous prîmes place vers la poupe dans un coin retiré. Comme le jour n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait. Mais il fut impossible à Giton et à moi de goûter le moindre repos. Anxieux, je pourpensais qu'Eumolpus, agréé dans notre compagnie, était plus qu'Ascyltos un dangereux émule, ce qui me torturait éperdument. Enfin, la raison triompha de la douleur:]—Il est, sans doute, fâcheux que l'enfant plaise à mon hôte. Mais, après tout, n'est-ce point un bienfait commun à tous les hommes ce que la Nature a créé de meilleur? Le soleil brille pour quiconque. La lune, accompagnée d'innombrables étoiles, guide vers la pâture jusqu'aux bêtes fauves. Que se peut-il nommer de plus beau que les sources? néanmoins, elles coulent en public. Seul, donc, Amour sera plutôt un larcin qu'une récompense! Quoi plus? en vérité, je ne souhaite d'autres biens que ceux que le peuple m'envie. Un concurrent unique, un homme d'âge, est-il si redoutable? Voulût-il prendre quelques menus suffrages, il perdrait son temps, faute d'haleine. Ce soupçon, je le mis au-dessous de ma confiance et, fraudant mon esprit ombrageux, la tête enveloppée dans ma tunique, je fis le simulacre de dormir. Maistout à coup, Fortuna s'évertuant d'abattre ma constance, j'entendis sur le pont une voix hargneuse qui se lamentait:—Donc, il s'est foutu de moi?» Ce ton viril et presque familier à mes oreilles frappa net sur la détresse de mon cœur. Ce n'est pas tout, aiguisée de pareille acrimonie, une voix de femme bougonna:—Si quelque dieu plaçait Giton sous ma main, je recevrais comme il faut ce batteur d'estrade.» Atteints l'un et l'autre d'un choc si imprévu, le sang nous faillit dans les veines. Moi, d'abord, comme sous le poids d'un monstrueux éphialte, je mis quelque temps à retrouver la parole; puis, de mes mains frissonnantes, je secouai par le plomb de sa tunique Eumolpus déjà tombé dans le sommeil:—Par la Foi, lui dis-je, père, à quel armateur appartient ce navire? ou peux-tu me dire quels sont les passagers?» Inquiété de la sorte, il le supporta maugracieusement et:—Cela, dit-il, fut pour te plaire de choisir sur le pont un lieu très secret afin de taquiner mon somme. Or, en quoi peut-il être pertinent à tes affaires que je te dise que cette nef a pour patron Lycas Tarentinus, qui mène à Tarentum une aventurière du nom de Tryphœna?»
Nous prîmes place sur la poupe, dans un coin retiré. Comme le jour n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait.
Nous prîmes place sur la poupe, dans un coin retiré. Comme le jour n'était pas encore venu, Eumolpus sommeillait.
Satyricon, page190.
Je tremblai, atterré de cette foudre, et tendant ma gorge nue:—A présent, dis-je, Fortuna, ta victoire est complète!» CarGiton, pâmé sur ma poitrine, avait perdu le souffle. Enfin, quand une sueur abondante eut révoqué nos esprits, j'embrassai les genoux d'Eumolpus:—Pitié, lui dis-je, pitié pour deux mourants! Par notre communauté de désir, viens, oh! viens-nous en aide! La mort approche; n'y mets pas d'obstacles et nous la tiendrons pour un bienfait.» Suffoqué de mon abominable soupçon, Eumolpus jure par les Dieux et les Déesses qu'il ne sait rien du mal qui nous échoit, qu'il n'a compliqué sa motion d'aucune ruse perfide, mais que, d'esprit ingénu et de foi véritable, il nous a introduits en bons camarades sur la nef où, depuis longtemps, son passage était retenu:—Quelles sont, demanda-t-il, ces embûches? Ou quel Hannibal accompagne la traversée? Lycas Tarentinus, homme très vérécondieux, est non seulement le patron de ce navire qu'il gouverne, mais il possède quelques biens-fonds. Ayant embarqué une troupe d'esclaves, pour se défaire de sa cargaison il la conduit au marché. Voilà donc le Cyclops et l'archipirate auquel nous devons notre passage! Avec lui est Tryphœna, de toutes les femmes la plus ragoûtante que, pour ses voluptés, il promène çà et là.—Ce sont eux, dit mon amant, que nous fuyons». Et, tout d'un trait, il expose les motifs de haine et le péril urgent à Eumolpusépouvanté. Interdit et ne sachant que résoudre, il ordonne à chacun de donner son avis:—Supposez, dit-il, que nous soyons dans la grotte du Cyclops. Il nous faut trouver une issue, à moins que nous n'ayons pour agréable de sombrer dans la mer, ce qui nous délivrerait de tout péril.—Il vaudrait mieux, reprit Giton, convaincre le pilote de nous débarquer au premier port venu; tu affirmeras que ton frère, impatient de la mer, en est à ses derniers moments. Tu pourras obombrer ta simulation et de larmes et d'un air de visage consterné, de telle sorte que le timonier, pressé de miséricorde, te soit indulgent.—Impossible, dit Eumolpus: car les vaisseaux d'un tonnage aussi important que celui-ci n'entrent dans les ports qu'après de longues manœuvres; en outre, que ton frère, dans si peu de temps, fût réduit à cette extrémité, ne serait pas croyable. Ajoute encore ceci: Lycas, peut-être, et pour lui faire service, aura la pensée de visiter le moribond. Vois de quelle survenue opportune serait le maître que nous fuyons. Mais suppose que le navire puisse être détourné de sa grande course. Lycas ne vaque point à l'inspection du lit de ses malades, soit; mais comment pourrons-nous quitter le pont sans être vus de tous? La tête nue? ou bien encapuchonnée? Couverts, il ne se trouvera point un seulpassager qui ne veuille donner la main au languissant; tête nue, serait-ce autre chose que nous proscrire de bon hait?»
Bien plutôt, dis-je à mon tour, demandons un refuge à la témérité. Descendons par le funin, sautons dans le canot et, rompant son amarre, commettons le surplus à Fortuna. Et moi, dans ce péril, je ne t'invite point, Eumolpus, à nous suivre; il ne sied pas d'embarquer un innocent dans l'aventure d'autrui. Je me déclare satisfait pour peu que le hasard favorise notre descente.—Non imprudent, le conseil, reprit Eumolpus, s'il était praticable. Mais vos démarches passeront-elles inaperçues de tous? Inaperçues du timonier qui, de son banc de quart, est toujours en éveil, observe nuitamment la course des étoiles? Et quand bien même, à la faveur d'un instant de sommeil, on pourrait se dérober à lui, c'est par l'avant qu'il faudrait essayer l'évasion. Or, il vous faut descendre par la poupe et le gouvernail même, puisque c'est là qu'est attachée l'amarre de l'esquif. Je m'étonne d'ailleurs, Encolpis, que la pensée ne te soit pas venue qu'un matelot, à poste fixe, garde nuit et jour la chaloupe, et que tu ne pourras te défaire de ce gardien, à moins de le supprimer d'un coup de couteau ou bien de le jeter par force dans la mer. Cela peut-il sefaire? Consultez votre audace. Quant à ma coïtion dans votre tentative, je ne récuse nul péril qui montre un espoir de salut: car je ne suppose en aucune manière que vous ayez le goût de dépenser inutilement votre souffle comme une chose précaire. L'expédient que voici est-il mieux pour vous duire? Moi, je vais vous rouler dans deux portemanteaux; attachés aux vêtements par des courroies, vous serez censés faire partie de mon bagage. Quelques hiatus vous permettront de recevoir l'air et la nourriture. Ensuite, je clamerai bien haut que mes deux esclaves, craignant un châtiment plus grave, se sont, de nuit, jetés à la mer; puis, dès que le vent nous aura conduits au port, sans nulle suspicion je vous débarquerai avec les autres paquets.—A merveille! répondis-je. Vous nous emballerez comme des corps solides, à quoi le ventre n'est pas accoutumé de faire injure ou comme ceux qui n'ont besoin d'éternuer ni de ronfler. Est-ce à cause que ce genre de fraude m'a tellement bien réussi la première fois? Mais je vous accorde que nous puissions durer un seul jour emmaillotés ainsi, qu'adviendra-t-il? Si, plus longtemps, le calme se prolonge ou la tempête adverse, que ferons-nous alors? Trop longtemps empaquetées, les nippes s'usent à tous leurs plis; les chartes en ballots perdent leur figurepremière. Et nous, jeunes, ignorants du labeur, à la manière des statues nous pourrions endurer la corde et les toiles d'emballage! Non, non! il faut chercher encore une voie de salut. Examinez à votre tour ce que j'ai conçu. Eumolpus, étant curieux de lettres, possède manifestement une provision d'encre. Muons notre couleur avec ce topique; atramentons-nous, des ongles aux cheveux. Ainsi, comme des esclaves Æthiopès nous ferons figure près de toi, hilares d'éviter l'affront et les géhennes, si bien que, grâce au changement de teint, nous en imposerons à nos ennemis.—Malin, va! dit Giton. Il faut pareillement nous circoncire de telle sorte que nous ayons l'air de Juifs, nous trouer les oreilles en imitation des Arabes et nous passer la margoulette au blanc de craie afin que les Gaules nous regardent comme leurs naturels. Comme si la pigmentation de la peau à elle seule modifiait le type du visage! Comme s'il ne fallait pas le concours de nombreuses choses pour maintenir l'imposture avec une ombre de raison! Mais je veux que ton infâme drogue dure longtemps sur notre face. Admettons que nulle aspersion d'eau ne vienne faire tache sur quelque partie de notre corps; admettons que l'encre n'adhère pas à nos effets, ce qui arrive communément, lors même qu'elle n'est pas agglutinéeavec de la colle. Et puis, après? comment tuméfier nos lèvres en bourrelets effrayants, calamistrer nos cheveux à l'instar des nègres? Comment labourer nos fronts de tatouages, tordre nos jambes en cerceaux, poser les talons à terre et présenter des barbes à la mode pérégrine? Cette couleur, fabriquée par l'art, coïnquine le corps, ne le change point. Ecoutez ce qui vient à l'esprit du désespéré: nouons un vêtement autour de nos chefs, ensuite, immergeons-nous dans la profonde mer.»
Que les dieux ni les hommes ne souffrent pareille chose, exclama Eumolpus, et que vous donniez à vos jours une fin si turpide! Faites plutôt ce que je vous ordonne. Mon courtaud à gages est barbier—vous le savez par le geste du rasoir—qu'il vous rase sur-le-champ, à tous deux, non seulement la chevelure, mais, encore, les sourcils. J'arriverai par là-dessus, notant vos fronts d'une marque ingénieuse, de telle sorte que vous paraissiez avoir été condamnés aux stigmates. Ainsi, les mêmes lettres serviront à décliner les soupçons de qui vous cherche et, dans l'ombre du supplice, à dérober vos traits.» [Cela nous agréa.] Sans autrement la fallace ajourner, vers les plats-bords, à pas de loup, nous nous acheminons, et de livrer au tondeur nos chefs, nossourcils, afin qu'il les dénude. Un passager, qui, d'aventure, incliné sur le garde-fou, exonerait son estomac de copieux renards, constata le barbier, aux rayons de la lune, de qui le ministère lui sembla intempestif. Ayant exécré le présage, car nous imitions le suprême vœu des naufragés, il se rencoigna dans son lit. Nous, feignant de ne pas ouïr la malédiction du vomisseur, nous reprenons un masque de tristesse, et, dans le plus profond silence, nous passons le restant des heures de la nuit, fort mal insoporés. [Le lendemain, Eumolpus entra dans la cabine de Lycas, d'abord qu'il sut que Tryphœna était en commodité de recevoir. Après quelques discours touchant l'heureuse navigation qu'augurait la sérénité du ciel, adressant la parole à Tryphœna Lycas]:—M'est apparu, dit-il, pendant mon sommeil, Priapus qui vaticinait: «Cet Encolpis que tu cherches, apprends qu'il fut conduit par moi sur ton navire.» La dame frissonna:—On croirait, dit-elle, que nous avons dormi ensemble; car, à moi, la statue de Neptunus, que j'avais remarqué dans le tétrastylon de Baiæ, semblait me dire: «Dans la nef de Lycas, tu trouveras Giton.»
—Sache par là, dit Eumolpus, à quel point Epicurus est un homme divin qui condamneces sortes de phantasmes, avec une raison très élégante:
Les rêves qui bercent nos esprits de leurs ombres volages,Non, les parvis des dieux, non, les forces de l'éther n'en délèguent point les apparences,Mais chacun les fait naître en soi. Car, prostrés par le sommeil,Quand le repos étend nos membres, la pensée, exempte de tout poids, vagabonde.Ce qui fut au soleil revit dans les ténèbres. Qui détruit les places fortesPar la guerre et déchaîne l'incendie à travers les cités misérables,Voit des traits, des armées en déroute, et de royales funérailles,Et le sang épanché comme une onde vulgaire, inonder les moissons.Qui fait métier de plaider les affaires, évoque les lois, le forumEt, d'un cœur pavide, le tribunal fermé.L'avare amoncelle des richesses et déterre l'or enfoui.Le chasseur quête dans les bois avec ses chiens. Il arrache aux ondesOu bien presse la carène submergée, le nautonier qui se sent mourir.Elle écrit à son client, la pute. L'adultère offre un cadeau.Et le chien endormi aboie aux traces du lièvre.Dans l'espace des nuits se rouvrent encore les blessures des infortunés.»
Les rêves qui bercent nos esprits de leurs ombres volages,Non, les parvis des dieux, non, les forces de l'éther n'en délèguent point les apparences,Mais chacun les fait naître en soi. Car, prostrés par le sommeil,Quand le repos étend nos membres, la pensée, exempte de tout poids, vagabonde.Ce qui fut au soleil revit dans les ténèbres. Qui détruit les places fortesPar la guerre et déchaîne l'incendie à travers les cités misérables,Voit des traits, des armées en déroute, et de royales funérailles,Et le sang épanché comme une onde vulgaire, inonder les moissons.Qui fait métier de plaider les affaires, évoque les lois, le forumEt, d'un cœur pavide, le tribunal fermé.L'avare amoncelle des richesses et déterre l'or enfoui.Le chasseur quête dans les bois avec ses chiens. Il arrache aux ondesOu bien presse la carène submergée, le nautonier qui se sent mourir.Elle écrit à son client, la pute. L'adultère offre un cadeau.Et le chien endormi aboie aux traces du lièvre.Dans l'espace des nuits se rouvrent encore les blessures des infortunés.»
Cependant, Lycas, après avoir expié le songe de Tryphœna par une libation piaculaire:—Qui nous empêche, dit-il, de scruter le navire pour ne paraître point dédaigner les œuvres d'un esprit céleste?» Le passager qui, nuitamment, avait surpris le dol des très misérables—Hésus était son nom—éleva tout à coup la voix:—Donc, ceux-là qui sont-ils qui, pendant la nuit, se faisaient tondre au clair de lune? Exemple très mauvais, à moi Dius Fidius! car j'ai appris qu'il n'est permis à aucun mortel de rogner sur un navire ses ongles ou ses cheveux, à moins que le vent ne soit irrité contre la mer.»
S'embrasa Lycas, perturbé par ce discours:—Est-il possible, dit-il, qu'on se soit coupé les cheveux à mon bord et cela pendant une nuit pacifique? Amenez ici les coupables. Sachons quelles têtes doivent tomber en offrande lustratoire sur le pont de mon vaisseau.—C'est moi, dit Eumolpus, qui ordonnai cela. Ayant à partager leur traversée, j'ai fait mien le présage. Parce que ces gredins avaient une crinière épouvantable et démesurée, pour ne sembler point faire un ergastulede ton navire, j'ai prescrit à mon barbier d'émonder leurs broussailles. En outre, je veux que les stigmates imprimés sur leur front, n'étant plus adombrés au moyen d'une longue chevelure, se manifestent clairement aux regards de tous. Entre autres gentillesses, ils dévoraient ma pécune chez une gourgandine qu'ils besognent en commun, d'où j'ai pu les extraire dans la nuit d'avant-hier, tout imbibés encore d'essences et de vin. En outre, ils flairent plus que jamais les reliques de mon patrimoine.»
Sur ce, en expiation à la Tutelle du navire, nous sommes, l'un et l'autre, condamnés à quarante coups de garcette. L'exécution ne se fit pas attendre. Tombent sur nous des matelots furibonds armés de cordes, qui, par un sang très vif, s'efforcent d'apaiser le courroux de leur Tutelle. Moi, en vérité, les trois premières sanglades, je les digérai avec le magnanime d'un Spartacus. Quant à Giton, dès la prime volée, il poussa un cri si aigu qu'il remplit les oreilles de Tryphœna par une voix très familière.
Elle n'en fut pas seule troublée. Mais toutes les servantes, à l'appel d'un accent bien connu, volèrent au secours du pauvre bâtonné. Déjà la beauté surprenante de Giton avait désarmé les hommes d'équipage et sa prière muette imploraitses bourreaux, quand les servantes de crier toutes à la fois:—Giton! c'est Giton! inhibez vos mains très cruelles! C'est Giton! Maîtresse! Venez à son secours!» Tryphœna prête l'oreille; Tryphœna, déjà portée à les croire spontanément, s'élance comme un tourbillon vers le chéri. Lycas qui, lui, m'avait parfaitement connu, tout comme s'il entendait ma voix, accourt de même. Il ne considère mes mains ni mon visage, mais, sur-le-champ, il tourne ses regards vers mes génitoires, les soupèse d'une main officieuse et:—Salut, dit-il, Encolpis!» Etonnez-vous après cela, qu'au bout de vingt ans, la nourrice du Laertiade ait trouvé une marque signalétique de son identité! puisque cet homme prudent, malgré l'altération de mon visage et le travesti du corps entier, au moyen d'un argument unique arriva de si docte manière à reconnaître son fugitif. Tryphœna versa des larmes, trompée quant aux supplices—elle croyait véritables, en effet, les stigmates apposés à nos fronts captifs—puis, s'enquérant à voix basse:—Quel ergastule a intercepté vos courses vagabondes? Quelles mains implacables se sont acharnées à vous défigurer de la sorte? Ils méritaient, sans doute, quelques châtiments ces fuyards qui recevaient d'un cœur plein de haine mes bontés!»
Ecumant de fureur, Lycas tressauta:—O toi, dit-il, femme simple! de croire à ces empreintes qui, gravées par le fer, en auraient bu l'estampage! Ah! si les gueux avaient maculé de cette inscription leurs bajoues, nous en aurions un adoucissement extrême! A présent, nous sommes par des arts mimiques circonvenus, et tournés en dérision par une marque imaginaire.» Tryphœna voulait compatir, n'ayant pas perdu son délice tout à fait; mais Lycas avait sur le cœur sa femme subornée et le ressentiment le plus vif de l'avanie endurée au portique d'Herculès. La face empourprée d'une extrême véhémence:—Je suis plus que jamais persuadé, proclame-t-il, que les Dieux prennent cure des choses humaines. Tu le comprends, ô Tryphœna, ce sont eux qui amenèrent ces malfaiteurs éhontés dans notre vaisseau et qui, par un double songe, nous rendirent leur providence manifeste. Ainsi, vois: nous est-il profitable d'absoudre ceux-là mêmes qu'un génie amical nous a conduits? Quant à moi, je suis loin d'être sanguinaire, mais je crains, en remettant ce crime, de pâtir en leur lieu.» Par une oraison tant superstitieuse, Tryphœna, retournée, affirme qu'elle ne fera pas la moindre opposition à notre supplice. Bien plus, qu'elle accède pleinement à de très justes représailles: carelle n'avait pas été vexée par une injure moindre que Lycas, duquel fut la dignité mise en loques par nos commérages impudents:
La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel arduLa foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux.Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de Luna,Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés sur toute la terre,Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivitAu laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la moisson,D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir PalèsAu travail des pasteurs. Il flotte enseveli,Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendiqueMaints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux.»
La première au monde, Epouvante, fit les dieux, quand au ciel arduLa foudre tombait, les remparts se brisant sous ses carreaux.Et l'Athos flamboyait sous le choc! Bientôt, Phœbus, à son orient,Ou, fugitif, laissant la terre parcourue, et la vieillesse de Luna,Puis, la jeune beauté de ses néoménies. De tels signes, propagés sur toute la terre,Et, par des mois nouveaux, les ans écartelés,Ont introduit ces fantômes. L'Erreur inane prescrivitAu laboureur de donner à Cérès les premiers honneurs de la moisson,D'enchaîner Bacchus de sarments et de pampres, et d'éjouir PalèsAu travail des pasteurs. Il flotte enseveli,Neptunus, immergé sous les vagues profondes et Pallas revendiqueMaints lampadaires. Qui s'oblige par un vœu, qui fonde une cité,Chacun à sa manière, dans un avide effort se prépare des dieux.»
[Lycas voyant Tryphœna unanime et prédisposée à la vengeance, ordonna d'ajouter dessupplices nouveaux, ce qu'ayant Eumolpus entendu, il s'efforça de l'amadouer par ces paroles]:
Les infortunés dont tu poursuis la mort pour satisfaire ta rancune, ô Lycas, et qui implorent ta miséricorde, ce sont des supliants.] Comme ils savaient que je ne suis pas un homme inconnu de toi, ils m'ont élu pour cet office et donné mandat pour les réconcilier avec ceux qui, jadis, leur furent très amis. Tu crois peut-être que ces jeunes hommes sont, par hasard, tombés dans tes filets? Quelle apparence! puisque le premier soin de celui qui s'embarque est de connaître le nom du capitaine dont la diligence répondra de sa vie. Fléchis donc tes esprits, lénifiés par cette démarche satisfactoire, et trouve bon que des hommes libres arrivent sans injure à leur destination. Les maîtres, durs aussi, les maîtres implacables font trêve à leur cruauté si, parfois, les échappés viennent spontanément à résipiscence. Un ennemi qui se rend doit être pardonné. Que voulez-vous de plus? Qu'exigez-vous encore? Là, sous vos regards, se prosternent en suppliants deux jeunes hommes, citoyens romains, bien apparentés, et, chose l'emportant de beaucoup sur ces deux titres, qui naguère vous furent unis par la familiarité. Si, Herculès à moi! ils eussent interverti votrepécune, s'ils eussent lésé votre foi par une trahison, vous pourriez être saouls de représailles en face du désarroi où vous les voyez. L'esclavage, regardez! il se lit sur leurs fronts. Car, par une loi volontaire, ces fronts de citoyens portent le sceau des proscrits.» Lycas interrompit la déprécation du suppliant et:—Ne veuille pas, dit-il, embrouiller cette cause, mais réduis chaque point à son mode réel. Et d'abord, s'ils sont venus de leur plein gré, pourquoi ont-ils dénudé leurs crânes de cheveux? Qui maquille sa tête prépare une fraude et non une satisfaction. En second lieu, si rentrer en grâce par délégation était leur but, à quoi bon tant de peine pour celer tes protégés? De quoi il appert que les malfaiteurs sont, par accident, venus se prendre au piège et que tu fais appel à ton art pour éluder le choc de notre animadversion. Quant à la menace implicite que tu fais peser sur nous, en les proclamant ingénus et de bon lieu, prends garde que cette confiance ne détériore ton argumentation. Comment doivent agir ceux qui furent lésés quand les coupables donnent tête-bêche dans la peine qu'ils méritent? Mais, dis-tu, ils furent nos amis! C'est par cela même qu'ils méritent des rigueurs exemplaires. Qui déprède un inconnu, est traité de larron. Qui dépouille un ami n'est pas beaucoup moins qu'un parricide.» Eumolpus rétorquacette déclamation tant inique:—Je le vois, dit-il; rien ne fait le plus de tort à ces malheureux jouvenceaux que d'avoir déposé nuitamment leurs cheveux. De là, vous argumentez pour conclure qu'ils sont tombés par hasard et non venus sur cette nef. Je voudrais que ceci arrivât aussi candidement à vos oreilles que le geste fut simplement exécuté. Ils voulaient, en effet, Lycas, premier que de monter à ton bord, exonérer leur chef d'un poids incommode et superflu; mais le vent trop rapide les induisit à différer leur propos de nettoyage. Et, de vrai, ils n'ont pas supposé une minute que l'endroit ne fût pertinent à la chose, du moment qu'il leur plaisait s'en acquitter. Car ils ignoraient les présages et les ordonnances des navigateurs.—Mais en quoi, dit Lycas, peut-il être avantageux à des suppliants de se raser la tête? Les chauves sont-ils communément plus dignes de pitié? Que dis-tu, toi, larron? Quelle salamandre a corrodé tes sourcils? Pour quel dieu as-tu dévoué tes crins? Empoisonneur, réponds!»
Je demeurais stupide, effaré par la crainte du supplice, et, dans une déconfiture si manifeste, ne trouvant quoi que ce soit à répliquer. Bouleversé, difforme à cause de ma tête honteusement spoliée, les sourcils chauves autant que le front, je ne pouvais rien dire nifaire de décent. Mais, sitôt qu'une éponge détersive eut imbibé d'eau ma face en pleurs, sitôt que le noir, liquéfié sur mes traits, en eut estompé chaque linéament sous un brouillard fuligineux, ma colère se convertit, gonflée en exécration. Eumolpus atteste qu'il ne souffrira pas que personne, au mépris des cultes et des lois, attente à des hommes libres. Il repousse les menaces de nos tourmenteurs, non seulement de la voix, mais, encore, du geste. Le courtaud d'Eumolpus secondait notre défenseur. Avec lui, deux passagers très débiles, plutôt consolateurs de la querelle que ferme appui dans le combat. Moi, je ne suppliais qui que ce fût, mais, intentant la main sous les yeux de Tryphœna, d'une voix libre et claire, j'attestai que si cette garce damnée—qui seule méritait d'être fessée devant tout l'équipage—ne s'abstenait point de Giton, contre elle je ferais usage de toutes mes forces. Plus irrité, Lycas s'enflamme à mon audace, indigné que, laissant là ma propre cause, je beugle sur ce ton pour la cause d'autrui. Pas moins ne sévit Tryphœna, embrasée de ma contumélie, et, bientôt, l'effectif tout entier du navire se partage en deux camps. D'un côté, le perruquier à gages, armé lui-même, nous distribue les ferrailles de son état. De l'autre, le domestique de Tryphœna se dispose à jouer desmains nues. Et la clameur des servantes ne manque pas aux belligérants. Le timonier, seul, déclare qu'il renonce à la conduite du navire si l'on n'apaise cet accès provoqué par des salauds qu'a rendus fous le putanat. Et, néanmoins, s'exaspère la bile noire des jouteurs: eux combattant pour leur vengeance et nous, pour notre peau. Plusieurs donc, de part et d'autre se laissent choir, à demi morts; plusieurs, ensanglantés de leur blessure, comme d'une bataille s'en vont, tramant le pied. Cependant, le courroux des uns et des autres ne se relâche point. Giton, alors, très magnanime, porte sur son pénis le rasoir détesté, menaçant de trancher la racine du désordre. Mais Tryphœna s'empresse d'inhiber un pareil sacrilège et, pour le trésor en péril, ne dissimule pas son indulgence. Moi-même, je porte souvent à ma gorge le couteau du barbier, n'ayant pas plus envie de me tuer que Giton d'accomplir sa menace. Il mimait cependant avec plus de toupet le rôle de sa tragédie, à cause qu'il savait tenir la même novacula dont il avait feint de se couper le cou. Or, les deux partis se tenaient en présence, et, le combat menaçant de devenir plus sérieux qu'une escarmouche de pirates, le timonier obtint à grand'peine que Tryphœna, faisant l'office de caduceator, proposât une suspension d'armes. La foi donnée et reçue àla manière des aïeux, elle tendit sur nous un rameau d'olivier emprunté à la Tutelle du navire, puis, osant pour la paix entamer le colloque:
—O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi TroïusQui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne surpassez pas la mer.A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!»
—O fureur, clame-t-elle, qui transmue en armes la paix!Quel châtiment nos mains ont-elles mérité? Ce n'est pas l'ennemi TroïusQui ravit dans cette flotte le gage d'Atride déçu,Ni Médéa furieuse qui combat avec le sang fraternel,Mais l'amour dédaigné qui saisit le glaive, heu!Parmi ces flots, qui évoquent mes destins, ayant pris les armes?Pour qui donc une seule mort n'est-elle point un salaire? Ne surpassez pas la mer.A ces gouffres terribles n'imposez pas d'autres flots (de sang)!»
Cette harangue débitée par la femelle sur un mode haletant, l'armée hésita quelque peu. Nos mains, tendues vers la concorde, suspendirent les hostilités: occasion de répit dont le chef Eumolpus fit bon usage. Après avoir, de la façon la plus véhémente, rabroué Lycas, il signa des tablettes d'alliance pour un pacte dont voici la teneur:
«D'après la sentence de ton cœur, Tryphœna,tu ne récrimineras plus sur l'avanie à toi faite par Giton; et, si tu as contre lui quelque sujet de plainte avant ce jour, tu promets de ne le harauder, le maudire ni l'inquiéter d'une manière quelconque à ce propos. En outre, si l'enfant y répugne, tu n'exigeras de lui ni étreinte, ni baiser, ni coït enlacé par Vénus; faute de quoi, tu paieras comptant, pour chaque infraction, cent denarius. Item, Lycas, d'après la sentence de ton cœur, tu ne poursuivras Encolpis ni de paroles outrageantes ni d'un front irrité. Tu ne chercheras pas à savoir dans quelle retraite il dort, pendant la nuit. Ou, si tu t'en informes, à chaque brutale entreprise, tu paieras comptant deux cents denarius.»
A ces mots et le traité conclu, nous mettons bas les armes. Pour que nul résidu de colère ne subsiste dans nos esprits, le serment juré, il nous plaît d'effacer dans une accolade les choses révolues. Sous l'exhortation de tous, les haines se dégonflent. Des nourritures, offertes sur le lieu de l'escarmouche, raccommodent les convives dans leur hilarité. Toute la nef retentit de chants, et, parce qu'une bonace imprévue a retardé la course, tel harponne avec un strident les poissons qui bondissent, tel autre, jetant un hameçon perfide, enlève une proie qui se débat en vain. Voici! Des oiseauxpélagiques ayant posé sur les antennes, un subtil giboyeur les touche d'une claie de roseaux. Empêtrés dans la glu des baguettes, ils se laissent prendre à la main. L'aure fait tournoyer leurs plumes voltigeantes et roule dans l'écume inerte leurs pennes arrachées. Déjà Lycas, avec moi, commençait à rentrer en grâce; déjà Tryphœna sur Giton éparpillait les dernières gouttes de son breuvage, quand Eumolpus, en pointe de vin, se mit à pousser des calembredaines sur les chauves et les teigneux jusqu'au temps qu'ayant épuisé son très insipide badinage, il reprit la pente de ses vers et nous débita une petite élégie emperruquée:
Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés!Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés.O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies donnéesA notre âge, les premières, vous les ravissez!Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondiQu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,Tu crains et fuis les garces moqueuses.Pour que tu saches l'imminence du trépas,Entends qu'une part de ta tête a déjà péri.»
Cet unique honneur de la forme, tes cheveux sont tombés!Ces boucles printanières, un triste hiver les moissonne!Dénudées à présent de leur ombre, tes tempes se flétrissent,L'aire aduste rit de voir ses chaumes emportés.O fallacieuse nature des Dieux! les premières joies donnéesA notre âge, les premières, vous les ravissez!Malheureux! naguère, tes crins resplendissaient,Plus beau que Phœbus et que la sœur de Phœbus!Plus lisse, à présent, que le bronze, plus arrondiQu'un champignon, créé dans le jardin par une flaque d'eau,Tu crains et fuis les garces moqueuses.Pour que tu saches l'imminence du trépas,Entends qu'une part de ta tête a déjà péri.»
Il eût continué longtemps et proféré de plus ineptes choses encore. Mais une servante de Tryphœna, dans la cabine de l'entrepont, emmena l'éphèbe, et d'un corymbe de sa maîtresse lui adorna le front. Bien plus, elle prend, dans une pyxide, une paire de faux sourcils et les ajoute aux arcades rasées d'une manière tellement adextre qu'elle rend au mignon sa première vénusté. Tryphœna reconnaît le vrai Giton. Alors, toute gonflée de larmes, elle donne à l'enfant le premier baiser de bonne foi. Moi, combien que restauré dans son éclat primitif me délectât le cher petit, je renfrognais mon vis avec obstination, comprenant qu'il était empreint d'une difformité par trop extravagante, puisque Lycas même ne me trouvait pas digne d'un colloque. Mais à cette grevance la même chambrière porta secours et, m'ayant appelé, m'orna d'un postiche non moins décoratif:que dis-je? ma face brilla d'un lustre plus avantageux pour ce que le corymbe était fait de poils blonds. Cependant, Eumolpus, avocat de nos périls et fauteur de la présente concorde, craignant que, par disette de propos, tombât notre gaîté, se mit à déblatérer longuement sur l'inconséquence féminine:—Elles s'enamourent aisément, et d'une même promptitude méconnaissent leurs élus. Il n'est pas, disait-il, si pudique femelle qu'une mentule étrangère n'excite jusqu'à la fureur. Sans prendre cure des tragédies vétustes, des noms légués par les siècles, je vous dirai une historiette que ma mémoire a pu saisir d'original, si vous avez pour agréable de l'entendre. Chacun ayant tourné vers lui ses yeux et ses oreilles, il commença dans les termes que voici:
Une matrone était dans Ephèsus, tellement notoire pour sa pudicité qu'elle évoquait les femmes des pays voisins au spectacle de tant de bonnes mœurs. Cette prude, ayant perdu son mari, non contente, d'après la coutume vulgaire, de suivre les obsèques toute déchevelée et de battre sa gorge nue en présence des assistants, escorta le défunt jusqu'au conditorium. Après avoir placé le corps dans un hypogée à la manière grec, elle se mît à le garder en pleurant nuit et jour. Ainsidésespérée et recherchant la mort d'inanition, ni ses parents ni ses proches ne l'en surent divertir; les magistrats, rebutés en dernier lieu, ne purent que l'abandonner. Pleurée de tous, cette femme, d'un si étonnant exemple, déjà passait le cinquième jour sans aliments. Assistait la perdante une chambrière très dévouée, accommodant ses propres larmes aux sanglots du veuvage, et, toutes fois et quantes elle défaillait, ravivant la lumière placée dans le tombeau. Un seul entretien occupait la Cité. Dans tous les milieux, on tombait d'accord de la splendeur unique dont reluisait ce parangon d'amour et de fidélité. Dans ce même temps, il advint que l'Imperator de la province ordonna de ficher en croix certains larrons, tout proche de l'édicule où, sur le cadavre récent, la matrone pleurait. La nuit d'après l'exécution, un soldat qui gardait les croix, de peur qu'on ne vînt à détacher les pendus pour leur donner la sépulture, nota la lumière qui luisait plus clair, au milieu des tombeaux. Il entendit des gémissements luctueux, et, par le vice de la gent humaine, désira savoir ce que ce pouvait être et ce que l'on faisait. Il descend au conditorium. Voyant une femme très belle, d'abord, comme saisi par l'apparition d'un prodige ou de visions infernales, il demeure suspens. Ensuite,ayant considéré le corps de la gisante, et ses pleurs, et sa face labourée à grands coups d'ongles, il en infère justement que c'est une épouse ne pouvant se résoudre à la mort du conjoint. Il apporte son fricot dans le monument; il exhorte la désolée à ne s'obstiner point dans un deuil superflu, à ne point arracher de sa poitrine un vain gémissement. La même issue est réservée à tous; les hommes, tôt ou tard, ont le cercueil pour domicile. Enfin, il lui débite les discours par quoi on a coutume de remettre d'aplomb les esprits ulcérés. Mais elle, d'un cœur envenimé par ces consolations impertinentes, déchire plus violemment son estomac, et, s'arrachant la crinière, dépose ses cheveux sur la dépouille étendue. Le soldat pourtant ne se rebute pas, mais, avec la même exhortation, il s'évertue à donner quelque nourriture à la petite femme, jusqu'au temps que la chambrière, séduite apparemment par le bouquet du vin, tend, la première, une main défaillante vers la politesse du jeune inviteur. Puis, refaite par le boire et le manger, elle tourne ses batteries contre l'obstination de sa maîtresse:—Que te servira, dit-elle, d'être consumée par l'inédie, et de t'ensevelir toute vivante et, premier que les destins ne le prescrivent, d'exhaler un souffle qu'ils ne demandent point?
Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de nous?
Crois-tu que la cendre ou les mânes ensevelis prennent cure de nous?
Ne veux-tu pas revivre? Veux-tu, dissipant ton erreur féminine autant qu'il te sera permis, goûter les fruits de la lumière? Le cadavre lui-même, étendu à tes pieds, t'admoneste qu'il faut jouir.»
Nul n'écoute à contre-cœur, si on le force à tâter de la nourriture ou bien à vivre la vie. C'est pourquoi, la femme, desséchée par plusieurs jours d'abstinence, endura le bris de son entêtement et ne mit pas à se remplir de viande moins d'appétit que sa camériste, la première domptée.
Au reste, vous savez que les tentations arrivent d'abondance alors qu'on a soupé. Le gars qui, par de bonnes paroles, avait obtenu que la matrone daignât renaître, avec les mêmes blandices entama le siège de sa pudicité. Or, le jeune homme à la prude ne semblait difforme ni manchot. En outre, la servante qui s'entremettait pour lui ne manquait pas de répéter:
Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?
Combattrez-vous encore cette amour qui vous duit?Votre esprit ne sait-il pas quels champs vous habitez?
Enfin, pour abréger, vous connaîtrez que la dame ne fit jeûner aucun de ses pertuis etque le soldat vainqueur l'endoctrina par tous les bouts. Ils couchèrent ensemble, non seulement pendant la nuit où furent consommées leurs épousailles, mais encore le lendemain et le troisième jour, ayant fermé, comme il sied, les portes du conditorium, afin que si l'un des amis ou des cognats venait au monument, il pût croire que, sur le corps de son homme, la très digne épouse avait enfin expiré. Cependant, le légionnaire, satisfait par la beauté de sa conquête et le secret de ses amours, achetait, suivant ses facultés, les plus savoureuses friandises. A peine le soir venu, il les portait au caveau funèbre. Pour lors, voyant le relâchement de la surveillance, les parents d'un crucifié décrochèrent, de nuit, leur pendu, afin de lui rendre les suprêmes honneurs. Quand le soldat, gonflé de nonchaloir tout le temps qu'il vaquait à sa paillarde besogne, eut, le lendemain, trouvé un gibet sans carcasse, redoutant la correction, il fut rejoindre sa bonne amie et lui conta cette mésaventure, ajoutant que, d'ailleurs, il était résolu de n'attendre point la sentence des magistrats, mais que son propre glaive ferait justice de l'incurie dont il s'était rendu coupable, pour toute grâce lui demandant un refuge à l'amant qui allait mourir, et de partager le funeste conditorium entre son épouxet son ribaud. La dame, tout aussi miséricordieuse que renchérie:—Aux dieux ne plaise, dit-elle, que j'assiste en même temps aux funérailles de deux hommes très chers; mieux vaut pendre le défunt que me déprendre du vivant.» Suivant cette oraison, elle ordonne qu'on sorte de la bière les restes de son mari et de les clouer à la potence vacante. Le soldat usa de l'expédient imaginé par cette femme que prudente. Et, le lendemain, ce fut un ébahissement populaire de voir qu'un mort s'était allé pendre lui-même, sans ombre de raison.
Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,Car l'onde est plus sûre que le serment féminin.Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de bien,C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu meilleur.»
Confie aux vents ton radeau, mais non pas ton cœur aux drôlesses,Car l'onde est plus sûre que le serment féminin.Nulle bonté dans les femmes, ou si quelqu'une fait voir un peu de bien,C'est que, par je ne sais quel destin, le pire est devenu meilleur.»
Les matelots accueillirent cette fable par des rires soutenus et Tryphœna, qui ne rougissait pas médiocrement, déroba son visage dans le sein de Giton, avec un air de caresse. Mais Lycas ne se dérida point et, secouant sa tête irritée:—Si l'Imperator, dit-il, avait fait son devoir, le corps du défunt eût été replacé dans la tombe et sa veuve mise en croix.» Sans doute lui revenaient enmémoire et sa couche profanée, et sa nef mise au pillage par notre libidineuse migration. Mais le pacte d'alliance ne lui permettait pas de se ramentevoir. En outre, la belle humeur qui chatouillait nos esprits ne donnait aucun prétexte à son courroux. Cependant Tryphœna, vautrée sur le pect de Giton, couvrait tantôt ses mamelles de baisers, tantôt rajustait sur ce front dépouillé la chevelure d'emprunt. Moi, triste, impatient du contrat nouveau, je ne goûtais ni viande ni boisson, mais je regardais l'un et l'autre avec des yeux obliques et truculents. Tous les baisers me navraient, toutes les blandices qu'imaginait cette louve débordée. Et je ne savais pas encore si j'en voulais davantage à mon mignon de circonvenir la fumelle, ou bien à la fumelle de corrompre mon mignon. Des deux côtés, un spectacle à mes regards très ennemi et plus fâcheux que ma captivité passée. Ajoutez ceci que Tryphœna ne m'adressait plus la parole en camarade, comme on fait pour un galant autrefois bien venu, et que Giton ne me trouvait plus digne de porter, suivant l'usage, un brinde à ma santé, ni même de m'associer le moins du monde à l'entretien général. Il craignait, sans doute, aux premières heures de la concorde à son retour, que ce ne fût raviver une cicatrice fraîche encore. Inondèrent mapoitrine des larmes préparées par la douleur. Mes gémissements, refoulés en soupirs, exilèrent, ou peu s'en faut, mes esprits éperdus. [A moi éploré, le corymbe flavescent prêtait je suppose quelque nouveau charme. Lycas, embrasé par un regain de fantaisie, me coulait des regards cochons et] tentait d'être admis, pour sa part, dans nos délices: il n'avait plus le sourcil du maître, mais l'obséquiosité du prétendant. [Vaines et longues furent ses tentatives. A la fin, se voyant débouté sans appel, son caprice tourna au verjus et, pour m'extorquer la chosette, il eut recours à la brutalité. Ce n'était pas en vain. J'opposai néanmoins une mâle résistance: mais je me sentais défaillir. Tryphœna, lorsqu'on n'y songe guère, entre chez lui en coup de vent et le pince au plus animé de ses transports. Lui, tout interloqué, se rajuste en grande hâte, prend le large sans souffler mot. Tryphœna, mise en verve par le spectacle d'une si belle ardeur:—A quoi tendait, s'il te plaît, ce fougueux assaut?» demanda-t-elle. Et me voilà contraint de lui détailler l'aventure. Ma narration la met en chaleur. Commémorant nos anciennes privautés, elle me convie à reprendre les ébats de jadis. Mais moi, fourbu d'avoir joui trop abondamment, je crache sur ses avances. Alors, hennissante d'amour, elle m'investit d'une étreintefuribonde et me serre avec un tel emportement que je ne peux m'empêcher de crier. Au bruit, accourt une servante. Elle imagine sur l'apparence que je m'efforce d'outrager sa maîtresse qui me viole et, faisant irruption, elle désenlace notre accolade. Tryphœna de la sorte rebutée, impatiente de lubrique fureur, me rembarre sans ménagements. Puis, ce sont des menaces: elle court vers Lycas pour l'émouvoir encore, et le pousse à intenter contre moi leur vengeance commune. Or, sachez qu'autrefois j'avais été en bonne odeur auprès de la servante, lorsque je besognais sa maîtresse: aussi, elle endura d'une humeur chagrine ma scène avec Tryphœna. Elle jetait de gros soupirs dont, ardemment, je la pressai de m'élucider la cause.] Enfin, après un peu de résistance, elle éclata dans ces termes:—Si tu as une goutte de sang libre, tu ne feras point de cette gueuse un autre état que de la plus immonde roulure, parfumée à l'huile de joncs; si tu es un homme tu refuseras d'amâtiner cette chienne.» Tout cela m'angoissait, me tenait fort suspens. Mais rien ne me mortifiait à l'égal de la pensée qu'Eumolpus serait mis au courant de mes tribulations. Le bonhomme, passablement caustique, eut demandé raison en vers du préjudice que, d'après lui, je venais de supporter, [car son zèle ardent m'eût infailliblement couvertd'un ridicule que j'appréhendais fort. J'étais en posture d'examiner par quels moyens je pourrais maintenir Eumolpus dans l'ignorance. Mais voici qu'il entre à l'impourvu dans ma chambre. Il était au courant des faits accomplis, car Tryphœna, les ayant rapportés à Giton par le menu, s'évertuait d'obtenir, aux dépens de mon frère, une compensation à mes dédains: de quoi Eumolpus bouillonnait, cela d'autant plus que les comportements lubriques de la dame rompaient, sans aucune retenue, avec l'obligation écrite. Dès que le vieillard m'aperçut, plaignant mon sort, il me pria de lui faire connaître les détails de l'incident. Le voyant si bien informé, j'exposai toute chose avec ingénuité: l'ardeur au stupre de Lycas, l'impétuosité luxurieuse de Tryphœna.] Oyant cela, jure Eumolpus en un vœu sacramentel [qu'il saura nous venger haut la main, et que, s'il est de justes dieux, ils ne laisseront point tant de crimes impunis.]
Tandis que nous proférons ces choses, la mer se démonte; les nuages, amenés des quatre coins de l'horizon, précipitent le jour dans les ténèbres. Les matelots trépidants courent à leurs manœuvres et carguent les voiles, en prévision de l'ouragan. Mais les sautes du vent poussaient des flots incertains. La mer tumultuait du bas abîme et le timonier avaitperdu sa route. Parfois, la tramontane bouffait vers la Sicile. Mais Aquilo, rude thalassocrate des grèves italiques, chassait de çà de là notre carène en proie à ses fureurs. Et, ce qui l'emportait en danger sur toutes les bourrasques, la ténèbre devint si compacte que le timonier lui-même n'apercevait plus la proue entière du navire. C'est pourquoi, Herculès à moi! quand la tourmente fut à son paroxysme, Lycas tremblant de peur, tendit ses paumes renversées:—Toi, dit-il, Encolpis, viens en aide aux périclitants. Et de quelle manière? En restituant le manteau divin et le sistre à mon navire. Par la Foi, sois-nous miséricordieux à ton accoutumée». Il vociférait à pleins poumons, quand un grain inattendu le précipita dans la mer. La tempête le ramena d'abord et le fit tourbillonner dans son gouffre maudit, puis le huma d'un trait. Cependant, ses esclaves très loyaux eurent promptement fait de ravir Tryphœna, et, dans l'esquif, l'ayant placée avec son meilleur bagage, de l'arracher à une mort très certaine. Moi, ayant accolé Giton, à grand renfort de pleurs je lamentais:—Cela, dis-je, nous l'avons mérité des Dieux qu'un même trépas nous conjoigne; mais Fortuna inclémente nous refuse ce bonheur. Vois! déjà les flots submergent la gabarre. Vois! déjà les lames forcenées déchirent le corps àcorps des amants. Donc, si tu couronnas jamais Encolpis de ta dilection, donne encore des baisers puisqu'il est encore temps, et dérobons cette joie ultime au Fatum qui se presse de nous engloutir.» Dès que j'eus dit cela, dépouillant sa robe, Giton s'enveloppe de ma tunique, offre ses lèvres à ma bouche, et, pour que la mer envieuse ne puisse rompre un si doux embrassement, il nous attache l'un à l'autre dans les replis d'une ceinture, et:—Que nul espoir ne nous reste! les vagues nous emporteront unis pour toujours. Peut-être, miséricordieuses, nous déposeront-elles sur un même rivage. Peut-être qu'un passant ému de furtive compassion nous jettera quelques pierres; enfin, suprême espoir, grâce aux flots insensés, l'arène ondoyante nous ensevelira.» Je laisse Giton former ces derniers nœuds. Comme paré pour le lit funèbre, j'attends la mort sans la redouter plus. Cependant, la tempête achève d'intégrer les arrêts du Destin; elle dévaste le peu qui subsiste encore de la nef en perdition. Plus de mâts, de gouvernail, de funin ou de rames; il ne reste qu'une épave, une charpente rude et sans forme, en allée au gré des eaux.
Accoururent des pêcheurs sur leurs canots, dans l'intention d'écumer le butin. Mais, voyant des hommes sur le pont résolus à défendreleur bien, ils masquent leur piraterie en offres de service.
Nous entendons un murmure insolite. On eût dit, sous la chambre du pilote, le rauquement d'un fauve en appétit de grand air. Guidés par le son, nous découvrons Eumolpus assis, et le long d'une membrane copieuse ingérant des vers. Emerveillés par cet homme qui, nonobstant la mort prochaine, trouve le loisir de vaquer à des poèmes, nous le tirons de là, malgré qu'il déblatère, et nous le requérons de montrer du bon sens. Mais lui prend feu devant l'interruption:—Laissez-moi, dit-il, parachever ma sentence; le dithyrambe touche à sa fin.» Je mets la main au col du frénétique ordonnant à Giton de s'en saisir de même. Ainsi nous traînons jusqu'à la côte le poète mugissant.
Ayant élaboré cet ouvrage, nous gagnons, le cœur gros, une cabane de pêcheur. Là, pour toute réfection, des vivres chancis dans le naufrage, et nous passons la plus triste des nuits.
Le lendemain, délibérant pour savoir à quel pays nous fier, tout à coup, j'aperçois un cadavre, qui, mû par un léger remous, était porté vers la plage. Plein de douleur, je m'arrêtai; d'un œil humide, je commençai à interroger la foi des mers. «Et celui-là, peut-être, dis-je,sur quelque point de la terre une calme épouse attend son retour; peut-être un fils, ignorant des tempêtes; peut-être, enfin, a-t-il déserté son vieux père en lui donnant le baiser du départ? Tels sont les propos des Ephémères; tels sont les vœux insensés de leurs voraces ambitions! Voilà comment surnage l'infortuné!» Jusque-là, je pleurais comme sur un inconnu, quand le flux retourna vers la terre, inviolée encore, la face du noyé. Et voici que je reconnais le terrible naguère, l'implacable Lycas, à présent roulé presque sous mes pieds. Je ne contraignis pas mes larmes plus longtemps; mais, frappant ma poitrine à coups redoublés: «Qu'est devenu, ce disais-je, ton esprit furieux? Qu'est ton insolence devenue? Eh bien! te voilà offert en pâture aux crabes et aux chiens, toi qui, pas plus tard qu'hier, te pavanais du haut de ta fortune! Echoué, tu n'as pas même une poutre de ton orgueilleux vaisseau!
Allez donc, ô mortels, emplissez vos poitrines de superbes cogitations! Allez, riches circonspects! et ces trésors acquis par la fraude ordonnez-les, pour en jouir pendant mille années! Celui-là, aussi, vérifia jusqu'au dernier jour l'état de son patrimoine; il avait fixé la date dans son esprit, la date du retour au pays de ses pères. Dieux et Déesses! il gît combien loin de sa destination! Mais ce n'est pas lamer, qui, seule, prête aux hommes une foi décevante. L'un combat: ses armes le trahissent; un autre append à son foyer les offrandes rituelles, et meurt écrasé sous les décombres de ses Pénates. La mangeaille crève le goinfre, la tempérance ruine l'abstinent. Si tu poses bien ton calcul, partout est le naufrage. Mais celui qu'engloutissent les vagues, une sépulture ne le recouvre point? Comme s'il importait au corps qui doit périr l'agent qui le consume: feu, onde ou sénilité! Quoi que tu fasses, tout doit aboutir au même résultat. Mais les quadrupèdes vont lacérer le cadavre? Que le bûcher l'accueille donc, puisqu'il vaut mieux donner une pâture aux flammes. Cependant, nous estimons que le feu est le plus grave des châtiments lorsque nous sommes irrités contre nos esclaves. Quelle démence de nous évertuer pour que rien ne subsiste après les obsèques, alors que, bon gré mal gré, les destins en ordonnent ainsi!»
[Pour conclure à ces méditations, nous rendîmes au cadavre les suprêmes devoirs.] Et Lycas, sur un bûcher, dressé à frais communs par les soins de ses ennemis, se consumait avec lenteur. Eumolpus, cependant qu'il en rédigeait l'épigramme, plongeait ses regards dans l'espace, afin d'y dépendre quelques traits de génie.
Cet office accompli de grand cœur, nous poursuivons notre route et, peu de temps après, tout en sueur, nous gravissons une montagne, d'où, posée sur un faîte sublime, nous apercevons, à peu de distance, une acropole fortifiée. Et ce qu'elle était, marchant à l'aventure, nous ne le savions pas, jusqu'au temps que nous apprîmes d'un certain pacant le nom de Croton, ville très antique, la première autrefois de l'Italie. Lorsque, enfin, poussant notre enquête avec diligence, nous lui demandons quelle sorte de personnes habitent ce noble terroir, à quel genre de trafic elles s'adonnent particulièrement depuis que de nombreuses guerres ont émietté leur splendeur:—O, dit-il, mes hôtes! si vous êtes marchands, quittez votre dessein et trouvez un autre moyen de vivre. Si, au contraire, vous êtes gens d'un monde plus relevé, soutenant l'imposture d'un front toujours égal, vous courez tout droit au lucre le plus merveilleux. Dans cette ville, en effet, on ne témoigne aucune déférence à la culture des lettres; le bien-dire en est absent. La frugalité, les saintes mœurs n'y montent par les louanges à de meilleurs destins. Néanmoins, tous les hommes que vous verrez en ce lieu forment deux groupes caractéristiques: les uns captent des héritages, les autres se les font capter. Nul, ici, n'élève de terre un fils nouveau-né,à cause que l'homme pourvu d'héritiers siens n'est admis aux banquets ni aux spectacles; banni de toutes les élégances et des fréquentations du bel air, il s'enclotit chez les va-nu-pieds. Mais ceux qui n'ont jamais conduit la pompe nuptiale et qui sont exempts de parentèle, aux plus grands honneurs se voient promus. Au jugement des Crotoniatès, eux seuls ont des vertus militaires; il n'est point d'autres braves ni, devant la justice, d'autres innocents. Vous verrez, dit-il, une cité comparable à ces campagnes où la peste sévit; campagnes où l'on ne trouve que des charognes dilacérées, et corbeaux qui dilacèrent les charognes.»
Très futé, Eumolpus appliqua son entendement à l'inouï de cette affaire, et nous déclara que ce mode nouveau d'acquérir la propriété n'avait rien qui lui déplût. Je pensais que le vieillard badinait, avec le sans-gêne poétique. Mais lui:—Que ne puis-je me montrer en plus grand équipage, c'est-à-dire vêtu d'un costume plus honnête! Non, Herculès à moi! je ne porterais pas ce bissac et je vous conduirais sur-le-champ vers d'immenses pécunes.» Or, je lui promis de lui fournir ce qu'il exigerait, sous la réserve de m'agréer comme associé de rapine: les hardes et tout ce que le vide-bouteilles de Lycurgus avait produità ses déprédateurs. Quant à l'argent de poche immédiatement nécessaire, la Mère des Dieux, pour notre confiance dévote, ne manquera point de nous le départir. Que tardons-nous, dit Eumolpus, à machiner cette parade?» Nul n'osa condamner un artifice qui n'enlevait rien à la communauté. C'est pourquoi, voulant garder entre nous une fourberie de tout repos, nous jurons sacramentellement, d'après le formulaire d'Eumolpus, de nous laisser brûler, enchaîner, fouailler et trucider par le fer, en un mot de subir toute chose qu'il jugera bon d'ordonner. Très religieusement, nous vouons à notre maître nos corps et nos esprits, comme de légitimes gladiateurs. Ensuite du serment, déguisés en esclaves, nous rendons nos hommages à ce patron de comédie. Nous faisons d'Eumolpus, afin de compléter nos rôles, un père de famille qui vient de porter au bûcher son hoir, jeune homme d'une grande éloquence et d'un noble avenir. C'est pourquoi le très calamiteux vieillard a déserté sa ville, afin de ne rencontrer ni les camarades, ni les clients de son fils, ni la tombe, cause journalière de ses pleurs. Par surcroît d'affliction, un naufrage récent lui fait perdre plus de vingt fois cent mille sestertius; non que cette perte le touche, mais, privé de sa suite, il ne peut faire la figure qui convient à son rang. Il possèdeen Afrique trente millions de sestertius, bien-fonds ou dépôts chez les banquiers. De plus, une famille si nombreuse, éparse dans les campagnes de Numidie, qu'elle pourrait assiéger même Carthago. Conformément à cette donnée, nous conseillons à Eumolpus de tousser abondamment, de se plaindre d'un ulcère à l'estomac et d'affecter en public un dégoût sans borne pour toute espèce de mets; qu'il parle d'or, d'argent, des arrérages incertains, de la propriété foncière et qu'il incrimine sans relâche la stérilité du terroir. Qu'on le voie occupé journellement à compulser des registres; qu'à toutes les heures il porte quelques modifications dans les tablettes de son testament, et, pour que rien ne manque à la mise en scène, chaque fois qu'il tente d'invoquer l'un de nous, qu'il feigne de prendre un nom pour un autre, afin qu'il apparaisse clairement que le maître se rappelle encore ceux qui ne sont plus en sa présence. Nos gestes ainsi réglés, priant les Dieux que tout arrive pour le bien et la félicité, nous nous mettons en route. Mais Giton ne durait pas sous un faix inaccoutumé. Corax, porteur de louage, détracteur de son ministère, posait à chaque instant les valises, maudissait les piétons, affirmant ou qu'il abandonnerait les sacoches, ou qu'il prendrait le large avec son fardeau:—Pensez-vous,disait-il, que je sois un jumart ou bien un train de galets? J'ai fait marché avec vous pour les besognes d'un homme, et non pour celles d'un onagre. Je ne suis pas moins citoyen que vous, encore que mon père m'ait laissé dans la débine.» Mal content de ces imprécations, il levait à tout moment la cuisse, peuplant le chemin d'une crépitation et d'une odeur obscènes. Giton riait de son indiscipline, accompagnant chaque pet de Corax par un claquement de bouche imitatif.
Mais alors, en poète revenant à son génie:—Nombreux, dit Eumolpus, nombreux, ô jeunes hommes! ceux pour qui la lyre est décevante; car, dès que le premier venu a mis un vers debout, qu'il a noyé une mince idée en un fracas de paroles ambitieuses, il croit qu'il a gravi les rocs de l'Hélicon. Ainsi, las de glapir au Forum, souvent les avocats se réfugient dans la paix carmentale, comme dans un port de bel accueil, estimant qu'il est plus aisé de bâtir un poème qu'une controverse enluminée de fariboles pédantesques. Mais un esprit généreux n'approuve point ces faux brillants. L'intellect ne peut ni concevoir ni mettre un part à la lumière, à moins d'être fertilisé par le fleuve du Bien-Dire, ses ondes et sa crue immense. Fuyez par-dessus tout l'abjection—dirais-je—des paroles. Emparez-vousdes vocables situés hors de l'atteinte plébéienne, pour que se réalise l'incantation fameuse: