Chapter 6

Je hais et repousse le profane vulgaire.

Je hais et repousse le profane vulgaire.

Outre cela, prenez garde aux maximes qui se détachent de l'ouvrage et forment d'impertinentes saillies. Mais qu'elles reluisent de teintes savamment incorporées à la trame des vers. Homérus en est témoin, les Lyriques, Virgilius le Romain, et la curieuse félicité d'Horatius. Les autres n'ont pas vu la route qui conduit à la maîtrise poétique ou bien leurs vers ont craint d'y poser les talons. Voici! quiconque se targuera de mettre en œuvre cet énorme labeur de la Guerre civile tombera sous le poids, s'il n'a de fortes humanités. Il ne s'agit pas, en effet, de consigner en vers les gestes accomplis, de quoi les historiens s'acquittent beaucoup mieux que les poètes; mais, par les ambages, par l'intervention des Dieux et le torrent des inventions mythiques, il faut que se rue un libre génie, à telles enseignes que l'on découvre dans ses chants la vaticination d'une âme prophétique, bien plus que la scrupuleuse véracité d'un historien suppédité par ses garants. Voyez si cette fougueuse esquisse est pour vous plaire, encore qu'elle n'ait pas reçu la dernière main:

Eumolpus ayant, avec sa rhapsodie, épanché des torrents de bile, nous entrâmes enfin dans Croton. Là, nous étant refaits chez un traiteur de bas étage, nous sortons, le lendemain, en quête d'une hôtellerie plus somptueuse. Nous tombons, alors, sur un gros d'hérédipètes, demandant quel genre d'hommes nous pouvons être et de quel pays nous advenons. Conformément à la tactique adoptée en commun, loquaces comme des pies borgnes, nous indiquons à la fois d'où et qui nous sommes. Notre auditoire se laisse convaincre haut la main. Tous, au même instant, de mettre leur chevance à la disposition d'Eumolpus avec une émulation intempérée et de solliciter à l'envi ses bonnes grâces par de riches présents.

Tandis que cela marchait ainsi, depuis longtemps, à Croton, Eumolpus, enflé de prospérité, oubliait son premier état de fortune au point de se targuer devant les siens que nul ne pouvait faire obstacle à son crédit et que l'impunité, si quelqu'un d'entre eux commettait un délit dans Croton, leur était acquise par le bénéfice des amis qu'il avait. Moi cependant, encore que je me crevasse chaque jour la bedaine, de plus en plus engraissé par l'affluence des biens, persuadé que Fortuna détournait son visage de ma garde, je ne laissais pas de pourpenser, maintes fois, tant à ma conditionnouvelle qu'à son origine:—Qu'arrivera-t-il de nous, me disais-je, si l'un de ces astucieux aigrefins dépêche un explorateur en Afrique et prend sur le fait notre mensonge? Qu'arrivera-t-il si, blasé par le bonheur quotidien, le courtaud à gages d'Eumolpus fait paraître quelque indice aux camarades qu'il hante, si, par une envieuse trahison, il découvre toute notre fallace? Assurément il faudra fuir encore et, par une mendicité nouvelle, rappeler cette misère que nous avions enfin débusquée. Dieux et Déesses! que de maux pour ceux qui vivent en dehors des lois! Ce qu'ils ont mérité, ils le craignent sans cesse. Presque en totalité, le monde semble jouer la pantomime.»

[Roulant ces choses dans mon esprit, je sors profondément triste de notre demeure pour, dans un air plus avenant, récréer mes pensées. Mais à peine avais-je fait quelques pas sur la promenade qu'une donzelle assez attifée vient à ma rencontre, me saluant du nom de Polyænos que je m'étais donné le jour de nos métamorphoses, me déclarant que sa maîtresse demandait congé de s'entretenir avec moi.—Erreur, lui dis-je, fort inquiet. Je suis un esclave étranger qui ne mérite pas le moins du monde une si haute faveur.—A toi-même, répliqua-t-elle, on m'a dépêchée.] Mais, parce que tu connais ta venusté, beau miroir à coquines,tu te rengorges dans la superbe. Tu vends tes caresses et ne les donnes pas. A quoi prétend cette chevelure ondée au peigne fin, ces traits rehaussés de fard et l'impertinence quémandeuse de tes yeux? Pourquoi cette démarche savamment compassée et tes vestiges qui ne s'écartent point de la mesure de ton pied, sinon parce que tu mets ta beauté aux enchères, pour la vendre un bon prix? Me vois-tu? je ne connais point les augures. Je n'ai point accoutumé de connaître la sphère céleste des mathématiciens, mais je distingue fort bien les mœurs d'un homme sur son visage. Or, te voyant ainsi déambuler, ce que tu penses, je le sais. Expliquons-nous: si tu vends ce dont je te requiers, l'acheteur est tout prêt. Si, au contraire, ce qui est plus humain, tu te bailles en franchise, daigne permettre que je t'en doive l'agrément. Car, te disant esclave et d'abjecte filiation, tu ne fais qu'exaspérer la chaleur de ton objet. Il est des femmes que la crasse met en rut et dont la vulve ne s'agite qu'à l'aspect d'un esclave ou d'un stator impudemment retroussés. D'autres sont embrasées par un arenarius, par un muletier poudreux, par un histrion livré au cabotinage de la scène. Ma maîtresse est de ce goût; elle franchit quatorze gradins au-dessus de l'orchestre pour chercher dans la populace infime un étalon àsa mesure.» Moi, tout pénétré de cette oraison persuasive:—Par grâce, dis-je, celle qui m'aime, ne serait-ce pas toi?» La servante s'égaya de ma froide rhétorique:—Je ne veux pas, dit-elle, que tu t'en fasses accroire à ce point. Jusqu'à présent je n'ai oncques servi de paillasse à des esclaves. Les Dieux ne souffrent pas que j'étreigne une croix de mes embrassements! Bon pour les matrones qui lèchent les cicatrices de la flagellation. Quant à moi, combien que simple camérière, je n'écarte mes gigots qu'en faveur de l'ordre équestre.» Je m'estomirai d'un tel discord dans la complexion des deux femelles, trouvant plus monstrueuses que Gorgo cette gouge avec la superbe d'une matrone, cette matrone avec les appétits canailles d'une gouge. Enfin, après avoir badiné quelque temps, je priai la dariolette de guider sa maîtresse à l'ombre des platanes. Elle goûta mon avis, releva sa jupe, se coula dans un bosquet de daphnés attenant au promenoir public. Elle n'y fut qu'un moment et produisit la dame hors du cabinet de verdure, installant près de moi une beauté plus charmante que tous les simulacres. Nulle voix n'en saurait déterminer la perfection; tout ce que j'en pourrais dire serait injurieux ou plat au regard de sa fraîcheur. Ses cheveux, naturellement calamistrés, ondoyaient sur ses épaules.Front étroit, repoussant en arrière l'apex de la coiffure, sourcils déliés comme un trait de pinceau, fuyant en arc jusqu'au bord des tempes et presque se rejoignant aux confins des regards. Ses yeux, plus brillants que les étoiles dans un minuit sans lune, ses narines infléchies quelque peu et sa fleur de baiser telle que Praxitélès l'eût pour Dioné choisie. Son menton déjà, déjà son col, déjà ses mains, déjà la candeur de ses pieds chaussés d'un gracile réseau d'or, faisaient jaunir le marbre de Paros. Du coup, je méprisai Doris, mon vieil amour.

Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armesParmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torveEt, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris.Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme.»

Comment se fait-il qu'ayant abandonné, ô Jovis! les armesParmi les Célicoles, fable silencieuse, tu ne parles point?C'est à présent qu'il faudrait armer de cornes ton front torveEt, sous des plumes blanches, dissimuler tes cheveux gris.Voici l'unique Danaé! tente seulement de toucher son corps,Et tes membres vont fluer dans une chaleur de flamme.»

Délectée, elle se prit à rire de si gorgiase manière, que je crus voir la lune découvrir son front sous le masque des nuées. Bientôt, d'un geste gouvernant le rythme des paroles:—Sine te dégoûte une femme d'honnête maison, experte du mâle depuis seulement cette année, je te concilie, ô jeune homme! une sœur. Tu possèdes un frère, je le sais, car je n'eus pas honte de m'enquérir de toi; mais qui donc te prohibe de m'adopter comme sœur? Je viens au même titre; daigne cependant, lorsque, bon te semblera, éprouver mon baiser.—C'est plutôt à moi, lui dis-je, de te prier, par ta forme, qu'il te plaise admettre sans répugnance un pérégrin parmi tes serviteurs. Tu me trouveras religieux, si tu me laisses t'adorer. Et, pour que tu ne penses pas que j'accède gratuitement à ce temple de l'Amour, je te donne mon frère.—Eh! quoi, dit-elle, tu me donnes celui-là hors duquel tu ne peux vivre, aux caresses de qui tes jours sont suspendus, celui-là que tu aimes comme je voudrais être aimée de toi?» Comme elle disait ces choses, tant de grâce était amalgamée à sa voix, un son tellement doux vibrait dans l'air, que vous auriez cru, parmi les aures amicales, ouïr l'unisson des Sirènes. C'est pourquoi, saisi d'admiration, et tout le ciel coruscant à mes yeux de je ne sais quel rayon illustre, je lui demandai son nom de déesse.—Oui-da! ma servante ne vous a donc pas appris que je me nomme Circé? Je ne suis pas la progéniture du Soleil; ma mère n'a pas arrêté au gré deses caprices un astre à son déclin, cependant j'aurai de quoi mander au ciel des bénédictions, pour peu que nous conjoignent les Destins. Bien plus, je ne sais quels dieux agissent sur nos intimes pensements. Non sans cause, Circé adore Polyænos. Car, entre ces deux noms, un flambeau a surgi. Prends donc mon étreinte, si mon étreinte est pour te plaire. Ici, tu n'as pas à craindre les fâcheux. Ton frère est loin de cet endroit.» Circé dit et, m'impliquant dans ses bras plus mols que le duvet, elle m'entraîne sur une pelouse revêtue d'un mélange de gramens.

Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleursLa Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine.Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet voluptueux,Et la blancheur des lys parmi les vertes prées.Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes herbes:Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour.

Telle, du sommet de l'ida, éparpilla des fleursLa Terre maternelle quand, se copulant à des feux réciproques,Jovis conçut une flamme dans toute sa poitrine.Alors s'épanouirent les roses, les violettes, et le souchet voluptueux,Et la blancheur des lys parmi les vertes prées.Ainsi, la Mère chthonienne sollicitait Vénus du fond des hautes herbes:Et le jour plus candide favorisait leur secrète amour.

Couchés sur le gazon, enlacés l'un à l'autre, nous jouons à nous entre-baiser, dans l'espoird'une robuste volupté, [mais par une faiblesse intempestive de mes nerfs, Circé resta déçue].

Indignée d'un tel affront:—Quoi! dit-elle; serait-ce que mes baisers te font mal au cœur? le jeûne a-t-il rendu marcescente mon haleine? est-ce que, négligeant mes aisselles, je pue avec la sueur, des pieds et du gousset? Il n'en est rien sans doute; alors, tu crains Giton.» Inondé, quant à moi, d'une rougeur manifeste, même s'il me restait quelque force, je la perds. C'était comme un relâchement de tout mon être.—Par pitié, dis-je, ô reine! veuille ne pas insulter à ma misère. J'ai subi le contact d'un vénéfice.» Une défaite si niaise ne calma point l'ire de Circé. Elle m'enveloppa d'un regard de mépris et, se tournant vers sa camérière:—Dis-moi, Chrysis, mais dis-moi vrai: suis-je donc repoussante, ou mal peignée? ou bien quelque vice naturel offusque-t-il ma beauté?» Ensuite, elle arrache un miroir à la donzelle taciturne; elle explore tous les aspects de son visage, elle défripe sa robe quelque peu molestée par l'humide terroir, mais non mise en lambeaux comme après l'abordage des amants. Sans un mot de plus, elle entre dans un prochain édicule à Vénus consacré. Et moi, damné, comme induit en épouvante par quelque horrible vision, je m'interrogeen conscience, demandant si je fus ou non frustré d'une réelle volupté.

Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutineLes yeux errants, le tuf excavé montre son orA la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face.Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien qu'elle a perdu:Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent.

Ainsi, dans la nuit soporifère, quand un songe lutineLes yeux errants, le tuf excavé montre son orA la lumière; nos mains improbes patinent leur larcin,Exhument les trésors, et la sueur perle à notre face.Une crainte profonde règne sur les esprits: si, par hasard,Le maître de la cache frappait sur notre sein alourdi par le vol!Et, dès que la joie abandonne le rêveur abusé,Quand reparaît la forme véritable, l'imagination désire le bien qu'elle a perdu:Elle se plonge tout entière dans les ombres qui s'effacent.

[A dire vrai, tout concourait à me représenter cette malaventure comme un rêve ou comme un enchantement, et je demeurai à ce point destitué de mes nerfs qu'il me fut longtemps impossible de surgir. Cependant, l'oppression de mon esprit s'étant à demi relâchée, ma vigueur crut peu à peu; je gagnai la maison, où je ne fus pas sitôt arrivé que je m'acagnardai sur le lit, feignant une langueur. Peu de temps après, Giton, avisé de mon malaise,vint, tout penaud, dans ma chambre. Pour le tirer d'inquiétude, je lui dis que je n'avais pris le lit qu'afin de me reposer. Je l'entretins de choses et d'autres; mais, de mon aventure, pas un mot, car je redoutais fort sa jalousie. Puis, voulant détourner jusqu'à l'ombre du soupçon, je le fis étendre à mon côté. Je me mis en devoir de lui donner une preuve d'amour. Vains efforts! mon ahan, mes sueurs, furent en pure perte. Il se leva, tout fumant de colère, accusant la débilité de mes nerfs et l'altération de ma tendresse, disant que ce n'était pas d'aujourd'hui qu'il apercevait mon indifférence et qu'il voyait bien que j'allais porter ailleurs ma force et mes esprits vitaux.—Que dis-tu, frère? ma dilection envers toi fut toujours la même. Toutefois la raison dompte à présent l'amour et la lubricité].—C'est pourquoi, répondit-il, [sur un ton goguenard], j'ai mille grâces à te rendre, car tu me chéris avec une foi socratique. Jamais Alcibiadès, ne gésit plus intact dans l'alcôve de son précepteur.

Crois-moi, frère, lui répartis-je, ma qualité virile, je ne la perçois plus, je ne la sens plus. Il est trépassé l'organe de mon corps dont la vaillance naguère me faisait un Achillès.»

[Giton comprit fort bien que je ne pouvais mie ériger le nerf caverneux et] le mignon redoutant, surpris avec moi dans un tête-à-têtesi privé, de donner aux caquets une pâture malhonnête, [s'arrachant de mes bras], gagna promptement l'intérieur de la maison.

Comme il sortait, Chrysis entra. Elle me rendit les tablettes de sa maîtresse. On y lisait ceci:

circé a polyænos salvt.

«Si l'on me voyait portée sur la fornication, je me plaindrais assurément d'avoir été refaite. Mais loin de là, je me complais dans ta langueur. Sous l'ombre du plaisir, j'ai folâtré en attendant partie. Mais toi, quel est ton sort? Dis-le-moi, je te prie? As-tu, sur tes pieds, regagné ta demeure? les médecins contestent que l'on puisse marcher à moins d'avoir des nerfs. Je vais te dire une chose, adolescent: garde-toi de la paralysie. Oncques malade ne me parut en si grave danger. Me soit en aide le Dius Fidius! te voilà déjà mort. Que si le même froid gagne tes mains et tes genoux, vite! fais demander le tibicen. Mais, voyons: encore que j'aie reçu de toi la plus sensible injure, comment dénier au malheureux homme que tu es l'analeptique le plus sûr? Si tu veux renaître à la santé, abroge ton éphèbe. Dors trois nuits sans Giton, et tu recouvreras tes nerfs. Pour ce qui me concerne, je ne suis pas en peine de trouver à qui plaire. Mon miroirne ment pas, non plus que ma renommée: [Porte-toi bien, si tu le peux].»

Chrysis, voyant que j'avais épuisé jusqu'au bout les brocards de la dame:—Ton désastre, dit-elle, n'a rien que de commun, surtout dans une cité comme la nôtre, où les cauquemares font descendre Luna. C'est pourquoi nous faudra vaquer au traitement de la chose. En attendant, écris d'un air agréable à ma maîtresse et rends à son humeur une candide bienveillance. Depuis ton avanie, elle ne se connaît plus.» Volontiers j'obéis à la servante, et voici les mots que j'imposai sur les tablettes:

polyænos a circé salvt.

Je l'avoue, ô maîtresse! j'ai prévariqué bien des fois, car je suis homme et jeune encore. Mes fautes, néanmoins, n'allaient pas jusqu'ici à la mort du délinquant. Tu possèdes, je l'affirme, les aveux du coupable. Ce que tu daigneras prescrire, je l'ai mérité. J'ai fait trahison! j'ai navré un homme! j'ai violé un sanctuaire! Parmi tant de forfaits, décrète un châtiment. S'il te plaît me voir mourir, je m'élance contre le fer; si l'anguillade te peut satisfaire, j'accours tout nu vers ma maîtresse. Mémore-toi seulement que, non pas moi, mais mon outil seul a contrevenu. Soldat prêt au duel, j'avaisperdu mes armes. Qui les a émoussées? je l'ignore. Peut-être mon désir a-t-il devancé la nature indolente; peut-être qu'à force de te convoiter dans chacun de tes appas, j'ai tari d'un seul coup mes dons voluptueux. Je ne comprends pas ce que j'ai pu faire. Cependant, tu veux que je redoute la paralysie. En est-il de plus extrême que celle qui me prive de l'instrument par quoi je t'aurais possédée? Voici pourtant la conclusion de ma défense. Je te plairai, si tu daignes admettre que je répare mon péché. Porte-toi bien.»

Chrysis congédiée avec la pollicitation que j'ai dite, je pris un soin minutieux de ma braguette défaillante. Je me privai de bain, me bornant à une onction légère, et me repus de mets invigorants, à savoir des échalotes et des noix d'escargots sans court-bouillon; je bus fort peu de vin. Puis, m'étant préparé au sommeil par une très succinte promenade, j'entrai dans mon lit sans Giton. Ayant tel souci d'apaiser Circé, je craignais que mon frère n'amoindrît ma vigueur.

Le lendemain, je me lève sans aucune disgrâce ou de corps ou d'esprit. Je descends vers le même bois de sycomores, combien que je redoute ce pourpris malencontreux et, sous les arbres, j'attends que Chrysis vienne me montrer le chemin. Après avoir fait quelquespas, m'étant assis à la même place que le jour précédent, je l'aperçois en compagnie d'une petite vieille qu'elle traîne à son côté. Après m'avoir salué toutes deux:—Eh bien! me dit-elle, beau dédaigneux, avez-vous commencé de venir à résipiscence?»

La vieille recuite de vinAux lèvres grimaçantes

La vieille recuite de vinAux lèvres grimaçantes

extrait de son giron une bandelette versicolore, faite de fils tordus et me la noue autour du col. Ensuite, elle délaye avec son crachat de la poussière qu'elle prend sur le médius et m'en signe le front, malgré ma répugnance:

—Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique gardien,Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»

—Puisque tu vis, il t'est permis d'espérer. Toi, rustique gardien,Sois avec nous et, rigide Priapus, favorise les nerfs!»

Ce charme ayant pris fin, elle m'enjoint d'expuer trois fois et, trois fois, de jeter dans le pli de ma robe certains cailloux menus qu'elle incante d'abord, puis, entortille dans un ruban de pourpre.

Glissant la main au bon endroit, elle ausculte la vigueur de mon pénis. Bientôt l'organe docile au commandement de la duègne, comble ses mains d'une prodigieuse intumescence. Mais elle, frétillant de plaisir:—Vois, dit-elle, ma Chrysis, vois ce lièvre que j'ai fait lever pour d'autres que pour nous!»[Après cette quérimonie, la vieille me rendit à Chrysis, qui paraissait heureuse de voir que sa maîtresse eût reconquis un si notable morceau laquelle se hâta de m'amener au plus vite chez Circé; puis elle me fit entrer dans un cabinet de feuillage très amène, où la nature avait assemblé, dans une prodigalité magnifique, l'ornement des jardins et le plaisir des yeux.]

Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre estivale,Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile cyprès,Et les pins émondés jusqu'à leur parasol.En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelleEcumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre AédonEt Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazonEt des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines d'alentour.

Le platane aux branches délicates faisait pleuvoir une ombre estivale,Et Daphné que ceignent des grappes zinzolines, et le mobile cyprès,Et les pins émondés jusqu'à leur parasol.En ce lieu, jouait, avec d'errantes eaux, une cascatelleEcumante, dont le jet querelleur taquine le gravier,O lieu digne d'amour, témoin le sylvestre AédonEt Progné citadine qui, s'hébergeant autour du gazonEt des molles violettes, délectaient de leurs chants les plaines d'alentour.

Etendue à demi, Circé appuyait sur un torus d'or le galbe marmoral de ses épaules, et d'un myrte en fleur agitait l'air paisible. Dès quelle m'aperçoit, elle rougit un peu, sans doute remembrant l'insulte de la veille.

Après avoir congédié ses femmes, elle m'inviteà être assis près d'elle, et couvrant mes yeux de sa branche de myrte, plus audacieuse comme par l'interposition d'une paroi:—Eh bien, paralytique, me dit-elle, viens-tu, ce jourd'hui, tout entier?—Tu le demandes, répliquai-je, au lieu de t'en assurer par toi-même.» Et, rué de tout mon corps dans une étreinte qu'elle ne récuse point, je jouis à satiété de ses baisers.

La fleur de son beau corps m'appelle et me conduit à Vénus. Déjà ses lèvres, au donoiement de bouche, ont crépité. Déjà nos mains, parmi les détours et les obstacles, ont inventorié les engins du plaisir. [Mais au milieu de ces préliminaires très soëfs, mon cas se dérobe tout à coup, et je ne peux atteindre aux suprêmes voluptés]. Par une contumélie à ce point manifeste, la matrone verbérée, en désespoir de cause, recourt à la vengeance, appelle ses cubicularius et leur enjoint de me fouailler. Non encore satisfaite d'une injure si grave, elle assemble, avec les quasillariæ, le plus sordide rebut de son domestique, puis leur fait commandement de me conspuer.

D'une main, j'abrite mes yeux sans me dépenser en prières, sachant trop ce que j'ai mérité; ensuite de quoi l'on me jette à la porte, roué de coups et moite de crachats. Prosélénosest de même chassée et Chrysis souffletée. Tout le domestique, effaré, se musse dans les coins demande quel rabat-joie a confondu l'hilarité dominicale. Pour moi, plus tavelé qu'une panthère, grâce à leur ample bastonnade, je dissimule de mon mieux tant d'ecchymoses tracées par les gourdins, ne voulant point de ma déconvenue égayer Eumolpus ou contrister Giton. Un seul expédient sauvegardait mon amour-propre: feindre quelque indisposition. Je recourus à lui.

Etendu sur ma couchette, libre et seul, je détournai le feu de ma colère sur la cause unique de mes maux.

Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes mains.Car, à présent, fuyait le but de mon désir.Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes viscères,Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache.Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes.

Trois fois, je saisis un horrifique bipennis,Trois fois, soudain plus mou que le thyrse des vignes,Le fer m'échappa, n'assurant qu'un usage infidèle à mes tremblantes mains.Car, à présent, fuyait le but de mon désir.Le coupable, gercé d'un million de rides, se coulait dans mes viscères,Tant que je ne pus ramener sa tête et l'offrir à la hache.Mais déçu par la couardise de ce gibier de potence,Contre lui je fis appel aux invectives les plus déshonnêtes.

Erigé sur le coude, je vexai à peu près lecontumax par l'oraison que voici:—Que dis-tu? m'écriai-je, opprobre des hommes et des Dieux, car il n'est pas même tolérable de te nommer entre les objets de quelque importance! Ai-je mérité de toi que, promu jusqu'aux cieux, tu me traînes dans les abîmes, que tu livres à l'insulte et la fleur de mes ans, et leur vigueur première, que tu m'imposes la cacochymie de l'ultime vieillesse? Ah! je t'en supplie, accorde-moi l'apodixis obituaire!»

Ainsi, je m'épanchais dans ma fureur.

Lui, tenait ses regards attachés à la terre.Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entaméQue les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux.

Lui, tenait ses regards attachés à la terre.Son visage n'étant pas autrement ému par le discours entaméQue les saules flexibles ou que la tige du pavot langoureux.

Néanmoins, ayant achevé mon palabre spurcidique, je ressentis quelque pénitence de l'objurgation. La pourpre de la honte m'envahit secrètement pour, oublieux de ma vérécondie, être descendu jusqu'à conférer avec cette partie du corps de quoi les personnes comme il faut n'ont pas l'habitude même de soupçonner l'existence. Bientôt après, ayant gratté mon front:—Après tout, me dis-je, est-ce un mal d'exonérer ma douleur par ce blâme naturel? ou bien que sont les impropères dont nous avons accoutumé de maudire l'intestin, la gueule et même le cerveau, quand ilsnous font souffrir? Quoi plus? Ulyssès lui-même inflige des controverses à son cœur. Et les héros tragiques apostrophent leurs yeux, comme si leurs yeux pouvaient les entendre. Les podagres maudissent leurs orteils, les chiragres leurs pouces, les chassieux leurs paupières, et ceux-là même qui se blessent aux doigts d'une main transfèrent à leurs pieds la douleur qu'ils éprouvent.

Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,Condamnant le geste de ma neuve simplicité?D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte.Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet artNous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie.

Que me regardez-vous, l'air renfrogné, Catonès,Condamnant le geste de ma neuve simplicité?D'un entretien pur la triste grâce ne rit pas;Mais ce que fait le peuple, une langue candide le rapporte.Quelqu'un, du coucher de Vénus ne sait-il pas les fêtes?Qui donc prohibe de fomenter sa chair dans la douceur du lit?Le père du vrai, lui-même, Epicurus, d'être doctes en cet artNous fait une loi, disant que les Dieux mènent la même vie.

Rien n'est plus menteur que la persuasion inepte des hommes; rien n'est plus inepte que leur menteuse sévérité.»

Ayant épuisé cette déclamation, j'appelle Giton et:—Conte-moi, frère, lui dis-je,mais sous ta foi: quand te vint Ascyltos détourner de mes bras, a-t-il poussé les efforts de sa veille aux dernières entreprises, ou bien s'est-il borné aux plaisirs d'une veuve et pudique nuit?» L'enfant toucha ses yeux et, dans toutes les formes du serment, jura qu'Ascyltos ne lui avait fait aucune violence. [A bien parler, j'avais l'entendement si abruti par les catastrophes du matin, que j'extravaguais un peu, ne sachant pas très bien ce que je voulais dire. A quel propos me remettre en mémoire un passé qui pouvait nuire encore? Enfin, pour recouvrer mes nerfs, je n'épargnai aucun effort et résolus de me dévouer aux Dieux. Je sortis peu après dans le dessein d'adjurer Priapus]. Je simulai, à tout événement, l'espoir sur mon visage et, posant un genou devant le seuil, j'implorai sa divinité dans les rythmes suivants:

Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belleAux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyteLesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le LydusAux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton Hypœpæ.Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre arrosé;Je n'ai point, ennemi sacrilège, portéMa droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon orgueil!Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps.Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je t'en prie,Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure.Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied joyeuxFera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente.

Des Nymphæ, de Bacchus le compagnon, que Dioné la belleAux forêts somptueuses donna pour Génie! A toi l'inclyteLesbos se soumet et Thasos la verte. C'est toi qu'adore le LydusAux fluides vêtements, toi dont il dédia le sanctuaire dans ton Hypœpæ.Sois ici présent, ô de Bacchus tuteur et des Dryas volupté!Accueille les rogations timides! Je ne viens pas d'un sang lugubre arrosé;Je n'ai point, ennemi sacrilège, portéMa droite sur les temples, mais pauvre, mais ayant perdu mon orgueil!Attristé, j'ai commis un délit, mais non pas de tout mon corps.Celui qui forfait pauvre est moins coupable. Par cette oraison, je t'en prie,Exonère mes sens et pardonne à la coulpe mineure.Et, quand de Fortuna me sourira l'instant,Non sans honneur j'exalterai ton los. Il ira vers tes autels,O Saint, le bouc père du troupeau; il ira vers tes autels,Ce cornu, et le fruit d'une laie groïnante, hostie à la mamelle!Ecumera dans tes patères le vin de l'année; trois fois d'un pied joyeuxFera le tour de ta chapelle, une jouvence ébriolente.

Cependant que je profère cet hymne, guettant d'un œil avisé mon triste défunt, l'antique Prosélénos entre dans la chapelle. Crins épars, enlaidie par une robe noire, elle pose la main sur moi. Elle me traîne hors du vestibule dans une formidable appréhension de tous les malheurs.

Elle vint chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux.

Elle vint chez Eumolpus, remettant ses enfants à sa bonne prud'homie, confiant à son grand cœur elle-même et ses vœux.

Satyricon, page272.

Quelles stryges, dit-elle, ont dévoré tes nerfs? As-tu foulé nuitamment, dans un trivier, immondices ou cadavre? Non, pas même avec ton amant tu n'as pris de revanche; mais flasque, débile, aplati comme une haridelle gravissant un coteau, et l'ouvrage, et la sueur tu les as perdus. Non content de prévariquer toi-même, tu suscites contre moi les Dieux irrités. Et tu ne me donnerais aucune expiation!» Là-dessus, elle m'entraîne, sans récusation de ma part, dans la cella de la prêtresse, au fond même de la sacristie. Elle me culbute sur le lit. Prenant un roseau derrière la porte, elle m'applique une volée, à quoi je ne fais pas la moindre objection. Et, si du premier coup le roseau éclaté n'eût amorti la fougue de la verbérante, il se peut qu'elle m'eût rompu les bras et la tête pareillement. Je lamentais, surtout à cause de ses masturbations; des larmes pleuvaient de mes yeux en abondance. Abritant mon chef de la main droite, je l'inclinai dessus le pulvinar. Elle aussi, toute barbouillée de pleurs, s'assit à l'autre bout de la couchette et, d'une voix chevrotante, commença d'incriminer le long retard de sa vieillesse, jusques au temps que survint l'hiérodoule:—Pourquoi, dans ma cella, comme devant un bûcher funèbre, gémissez-vous? Pourquoi, dans un jour de frairie oùmême sont tenus de rire les déconsolés?—Oh! répondit-elle, oh! Œnothéa, cet adolescent que tu vois est né sous un astre malin, car il ne peut vendre son paquet aux garces ni aux garçons. Jamais tu n'as vu chez un homme tant d'infélicité. Il porte une lanière de cuir mouillé, non pas des génitoires. En un mot, que penses-tu que soit un marjolet qui descend du lit de Circé n'ayant pu arçonner pour un seul coup?» Oyant ces choses, entre nous vint s'asseoir Œnothéa. Branlant la tête à plusieurs reprises:—Ce mal, dit-elle, je suis seule à connaître son remède. Et n'allez pas croire que j'opère avec ambiguïté. Je veux que ce jeune homme dorme la nuit avec moi, si mon art ne le rend plus bandé qu'une corne.

Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et des roches abruptesJaillissent les eaux du Nil; à moi le PontSoumet ses flots inertes, et Zéphirus apporteA mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles.Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,Déduite par mes incantations; l'ardent PhœbusEst contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des taureaux s'accoiteDans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès.Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets.

Tout le monde visible se range à ma loi. La terre en fleurs,Quand je le veux, languit, aride, aux sillons épuisés;Quand je le veux, elle prodigue sa richesse parmi les écueils, et des roches abruptesJaillissent les eaux du Nil; à moi le PontSoumet ses flots inertes, et Zéphirus apporteA mes pieds sa flabellation muette. A moi les fleuves obéissent,Et les tigres d'Hyrcania, et les dragons immobiles.Que parlerai-je de miracles inférieurs? Descend l'image de Luna,Déduite par mes incantations; l'ardent PhœbusEst contraint de ramener ses féroces chevaux, son orbe parcouru,Tant mes conjurations font paraître d'efficace! La flamme des taureaux s'accoiteDans les sacra virginaux éteinte; Circé Phœbeia,Par des vers d'enchantement, mua les seconds d'Ulyssès.Proteus a coutume d'être ce qu'il lui plaît. Experte dans ces artifices, je descendrais en pleine mer les forêts de l'Ida,Posant les fleuves, en retour, sur les plus hauts sommets.

Horripilé, anéanti par une si fabuleuse incantation, je me pris à considérer la vieille plus diligemment.—Donc, exclame Œnothéa, prépare tes vœux à mon empire!» Elle déterge ses mains avec minutie, elle se penche vers le grabat et me baise par deux fois. Ensuite, elle pose une table antique au milieu de l'autel qu'elle emplit de braise vive; elle radoube avec de la poix tiède une écuelle rompue de vétusté. Mais un clou, qui avait suivi sa main décrochant cette écuelle de bois, par ses soins, est rendu à la paroi fumeuse. Bientôt,ceinte d'un pallium carré, elle pose devant le foyer une vaste cucuma. En même temps, au bout d'une fourche, elle extrait du garde-manger une besace contenant sa provision de fèves, ainsi qu'un très rance lambeau de hure, criblé de mille trous. Déliant le cordon qui retenait le sac, elle éparpille sur la table une partie des légumes et me requiert de les purger vitement. J'obéis à son ordre: d'une main curieuse je sépare le grain des cosses très puantes. Mais elle, m'accusant d'inertie, agrippe les fèves de rebut, les dépouille adroitement de leurs gousses et les crache à terre comme une pluie de mouches. Admirable, en effet, le génie de la Pauvreté. La faim, éducatrice, dans le menu de la vie, enseigne bien des arts. L'hiérodoule semblait si attachée à la pratique de cette vertu, qu'elle éclatait dans les moindres effets à son usage. Sa case était le sacrarium de l'indigence, plus que tout autre lieu.

Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer des lames d'or,Ne brillait de marbre en mosaïque, la terreAbusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans quelque souche molle,De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus.Mais la paroi, foncée de paille inerteEt de limon adventice, comptait ses clous agrestes.Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles.En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleusesPendaient tressées avec des guirlandes parfumées,Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants.Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesseDigne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité.

Là ne fulgurait pas l'ivoire indien où la toreutique fait adhérer des lames d'or,Ne brillait de marbre en mosaïque, la terreAbusée par ses propres dons; mais, sur une claie d'osier,Des chaumes en tas, veufs de Cérès et des coupes récentes,D'argile, qu'une roue obscure avait tournée d'un orbe dédaigneux;Un baquet distillant à gouttes grosses comme un lac; prise dans quelque souche molle,De la vaisselle d'osier, plus un gueulard inquiné par Lyæus.Mais la paroi, foncée de paille inerteEt de limon adventice, comptait ses clous agrestes.Le toit de roseau pendait, lié de joncs graciles.En outre, suspendu aux soliveaux fumeux,L'humble casa gardait quelques trésors: des sorbes mielleusesPendaient tressées avec des guirlandes parfumées,Et de la sariette vétuste, et des pampres nonchalants.Telle fut jadis au terroir d'Actéa, l'hôtesseDigne des sacra, Hécalès, dont la Muse, aux siècles éloquents,La Muse du Batiadès, a légué la mémoire pour l'éternité.

Alors Œnothéa, les fèves émondées, prélève un peu de viande puis, comme elle se propose, avec sa fourquette, de replacer dans le charnier ce museau de porc, évidemment contemporain de son jour natal, voici qu'elle rompt un escabeau mangé aux vers dont elle suppéditait la mesure de sa taille et qui, sous le poids de la dame écrasé, la dépêcheau mitan du foyer. Le goulot de la cucuma vole en pièces; l'eau chaude éteint le feu convalescent. Œnothéa se brûle même le coude à la braise d'un flambart et fait voler un nuage de cendre qui lui barbouille la face ignoblement. Epouvanté, je me dresse et relève la duègne, non sans quelque risée. Au même instant, et pour que rien ne mette en retard le sacrifice, elle, dans le voisinage, s'en va quêter du feu. Comme alors, je gagnais l'humble porte de la casa, voici que trois jars sacrés, dont c'était, je pense, la coutume de quémander vers midi à la vieille leur pitance journalière, font irruption contre moi et m'entourent, fort énervé de leur strideur immonde et colérique. L'un dilacère ma tunique, l'autre dénoue un lacet de mes chaussures, le troisième enfin, conducteur et maître des sévices, n'hésite pas à pincer ma jambe de son bec denté comme une scie. Oublieux alors des bagatelles, j'extorque un pied au guéridon; je m'escrime ainsi armé contre l'animal très belliqueux et, non rassassié par un coup débile, je pousse ma vindicte jusqu'au trépas de l'oison.

Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvantéDe hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vitLes portes d'or vaciller sur leurs gonds.

Tel Herculès, je pense, les Stymphalidès réduites par son art,Pourchassa dans le ciel et, fluentes de sanie,Les Harpyes, quand s'imburent de venins, ô Phinéus,Tes repas fallacieux. Frémit l'éther épouvantéDe hurlements insolites. Dans ces royales demeures du ciel, on vitLes portes d'or vaciller sur leurs gonds.

Je laisse ma victime achoppée et les membres résolus. Çà et là, ses compagnons dévoraient une à une les fèves éparses dans tous les coins de l'aire. La mort du chef, apparemment, fut la raison pourquoi ils s'en revinrent dans leur temple. Me gaudissant de la proie en même temps que de la revanche, au pied du lit je fourre l'oison mort et baigne de vinaigre ma d'ailleurs peu profonde blessure dans le gras du mollet. Puis, craignant une engueulade, je forme le dessein de m'en aller. Je ramasse mes nippes et me mets en devoir de quitter la cella. Je n'en avais pas même franchi le seuil que j'aperçois Œnothéa s'amenant avec du feu sur une tuile. Je rebrousse tout net et, laissant ma tunique, je fais, devant la porte, celui qui guette son retour. Elle pose le feu, colloque dessus un tas de roseaux secs, puis, les ayant couverts de bûches en grand nombre, elle s'excuse de m'avoir fait attendre sur ce que sa commère ne l'avait congédiée qu'après avoir séché les trois libations prescrites.—Et toi, dit-elle, qu'as-tu fait pendant mon absence? Mais, où sont les fèves?» Moi qui pensaism'être honoré d'un exploit digne de louanges, dans tous ses détails je lui narre le combat et, pour lénifier sa tristesse, je lui propose l'achat d'un autre jars. Mais, à l'aspect du défunt, voilà qu'elle pousse des cris si aigus et si bien imités qu'on eût pu croire derechef qu'une troupe d'oies envahissait le taudis. Eberlué par ce vacarme et décontenancé par l'imprévu de mon crime, je lui demande la cause de son emportement et pour quel motif elle s'apitoie autrement sur son jars que sur ma personne.

Mais elle, frappant ses mains:—Scélérat! dit-elle, et tu parles! Tu ne sais donc point quel attentat effroyable tes mains sacrilèges ont commis! Celui que tu viens d'occire était le délice de Priapus, un jars très duisant à toutes les matrones. C'est pourquoi ne t'avise pas de regarder ta faute comme une babiole. Si je te dénonçais aux magistrats, ce serait la potence. Par toi, fut de sang ma demeure pollue, ma demeure inviolée jusques à ce moment. Par ton fait, celui de mes ennemis qui voudra s'en donner la peine me fera bannir du sacerdoce.»

Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris.Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux.Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueuxBondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, AusterNe souffre pas le gel sur la terre délivrée:Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profondGémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit.

Elle geint et de sa tête branlante arrache les poils gris.Elle déchire ses joues, et l'averse ne défaille de ses yeux.Mais, tel que par les vallons un fleuve torrentueuxBondit, quand ont pris fin les neiges maussades, languide, AusterNe souffre pas le gel sur la terre délivrée:Tel à plein jet, son masque ruissela et, d'un profondGémissement, sa gorge, par les murmures houleuse, retentit.

Alors:—De grâce, dis-je, modère tes clameurs; moi, pour un oison, je te donnerai une autruche.» Elle demeurait assise sur son lit, (moi, toujours stupide), et ne cessait d'incriminer le destin de son jars. Entre temps, Prosélénos revint avec l'argent du sacrifice. Voyant la bête morte, après s'être enquise des motifs de notre méchante humeur, elle se mit à pleurer d'une véhémence encore plus forte, lamentant sur mon malheur comme si j'avais féru mon propre père au lieu d'un oison vulgivague. A la fin, écœuré de leurs propos nauséabonds:—Voici, leur dis-je, voici deux aureus, au moyen desquels vous pourrez acheter une oie et force dieux.» Ce que voyant, Œnothéa:—Pardonne-moi, dit-elle, adolescent: pour toi seul je fus inquiète. Vois dans nos discours un argument d'affection, point de malignité. Aussi, nous prendrons soin que nul ne soupçonne l'affaire.Toi, seulement, implore les Dieux, et qu'ils absolvent ton méfait.

Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospèresEt dirige Fortuna suivant son bon plaisir.Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-ilD'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë.Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et toutesLes causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato.Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret».Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le choisir.Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus.»

Quiconque a des nummus vogue sur la foi des brises prospèresEt dirige Fortuna suivant son bon plaisir.Qu'il mène épouse Danaë, permis lui sera-t-ilD'affirmer qu'Acrisius c'est toujours Danaë.Qu'il compose des vers, qu'il déclame, qu'il fasse du bruit et toutesLes causes qu'il les plaide; qu'il prenne le pas sur Cato.Jurisconsulte, qu'il prononce «paret, non paret».Qu'il soit votre égal en tout, Servius et Labeo!Je parle beaucoup: ce que tu veux, les nummus présents, daigne le choisir.Cela viendra. Le coffre-fort garde Jovis inclus.»

Pendant ce temps, la vieille, affairée, pose sous mes doigts une camélia pleine de vin; sur mes paumes étendues, elle procède aux ablutions lustrales avec des branches de persil et des tiges de porreaux. Cela fait, elle immerge des avelines en marmonnant une prière. Soit qu'elles tombent au fond de la coupe soit qu'elles remontent à la surface, elle en tire des présages. Mais ceci ne me trompait aucunement,à savoir que les noisettes creuses, pleines de vent et sans moelle, surnageaient; les lourdes, au contraire, avec l'intégrité de leur amande, coulaient au plus profond. Ce fut, ensuite, le tour du jars: ouvrant sa poitrine, elle en extrait un foie énorme; d'après ses complexions elle me dit la bonne aventure. Bien plus, ne voulant que subsiste aucune trace du méfait, elle dépèce le jars tout entier et l'embroche pour en faire, à celui que, peu auparavant, elle-même dédiait au trépas, un hâtereau du meilleur goût. Entre temps, les rouges-bords allaient bon train chez les deux vieilles. [Gaiement, l'une et l'autre dévoraient cette oie, naguère objet de tant de larmes. Quand tout fut grignoté jusqu'aux os, l'hiérodoule, un peu pompette, se tournant de mon côté, me dit:—Il faut achever nos mystères afin de te rétablir en état de grâce tout à fait.]»

A ces mots, elle apporte un phallus de cuir, le graisse d'un oing composé d'huile, de poivre concassé, de graine d'ortie en poudre et, peu à peu, me l'insère dans l'anus. Puis, la sorcière maupiteuse badigeonne l'intérieur de mes cuisses avec le même liniment. Ensuite, elle compose un suc de cresson et d'aurone dont elle arrose mon pénis; elle saisit un fagot d'orties vertes et me flagelle doucement à partir de l'ombilic. Brûlé d'urtication, je prendsla fuite, les deux petites vieilles anhélant à ma poursuite. Encore que saoules de vin et de cochonnerie, elles m'emboîtent le pas. Elles me courent quelques rues:—Appréhendez le voleur!» clament-elles. Je m'évadai, pourtant, les pieds ensanglantés par ma course éperdue. [Enfin, arrivant au logis, recru de lassitude, je gagnai mon lit d'abord, mais je ne pus fermer les yeux. Cette longue suite d'adversités, je la roulais dans mon esprit et je considérais que nul ne fut exposé à de si rudes traverses. Je m'écriais:—O Sort! toujours persécuteur de ma joie, avais-tu donc besoin des tortures d'Amour? Faut-il me houspiller encore? O moi infortuné! Ces deux pouvoirs unis, Amour et Sort, ont conspiré ma perte. Et lui, le cruel Amour, oncques ne m'épargna. Amant, aimé, j'ai des douleurs pareilles. Voilà cette Chrysis, qui m'aime à la fureur et m'outrage sans répit. Elle fut, naguère, l'entremetteuse de Circé. Naguère, elle me dédaigna comme esclave, parce que j'assumais une robe servile. Or donc, c'est à présent cette même] Chrysis qui tenait en mésestime si grande ma première fortune et qui veut me suivre au péril de sa tête. [Elle en a protesté avec les serments les plus forts, quand elle m'a dévoilé son amour, jurant qu'elle se tiendrait toujours à mon côté. Mais Circé me possède tout entier. Je méprise lesautres. Vraiment, est-il rien de plus beau?] Ariadné, Léda, qu'eurent-elles de pareil à ce miracle de beauté? Que peuvent à son regard Hélèna ou Vénus? Paris lui-même, arbitre des Déesses en litige, la voyant comparaître au débat avec ses yeux mutins, eût laissé en offrande Hélèna et les Déesses. Du moins, si elle permettait de lui prendre un baiser, de tenir dans mes bras sa gorge divine et céleste, peut-être ce corps renaîtrait-il à la vigueur et redeviendraient sensibles les parties insoporées, je le crois, par un vénéfice. Et les outrages ne me lasseront point. J'en ai reçu les étrivières? peu m'importe! Elle m'a expellé comme un larron? l'indignité m'est un plaisir. Puissé-je seulement recouvrer ses bonnes grâces!»

Joints au tableau que j'évoquais, aux délices inspiratrices de Circé, mes rêves à ce point m'échauffèrent l'imagination que je froissai mon lit d'inutiles transports, image précaire de ma violente amour. Cependant, ce belutage fut encore sans aucun résultat. Cette persécution obstinée, à la fin brisa ma patience et je reprochai à ma Tutelle le charme invincible dont j'étais noué. Ayant mes esprits rassemblé, demandant aux héros antiques jadis persécutés des Dieux un motif de consolation, je m'écriai:]


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