LE PESCE SPADO

Nous errions depuis une demi-heure à peu près au milieu de ces cris de joie, de ces chants, de ces éclats de rire, de ces démonstrations bruyantes que prodiguent si volontiers les Italiens méridionaux, lorsque d'une barque sans foyer, sans harponneur, et qui venait à nous voilée et mystérieuse, nous entendîmes sortir une harmonie douce et tendre, et qui n'avait rien de commun avec les sons qui nous entouraient. Une voix de femme chantait en s'accompagnant d'une guitare, non plus la mélodieuse chanson sicilienne mais la naïve ballade allemande. Pour la première fois peut-être depuis la chute de la maison de Souabe, le pays habitué aux refrains vifs et gracieux du midi entendait le chant poétique du nord. Je reconnus les stances de Marguerite attendant Faust. D'une main, je fis signe aux rameurs de s'arrêter; de l'autre, à Giovanni de suspendre son exercice, et nous écoutâmes. La barque s'approchait doucement de nous, nous apportant plus distincte, à chaque coup d'aviron, cette ballade allemande si célèbre par sa simplicité:

Rien ne consoleDe son adieu:Je deviens folle,Mon Dieu! mon Dieu!

Mon âme est vide,Mon coeur est sourd;J'ai l'oeil livideEt le front lourd.

Ma pauvre têteEst à l'envers:Adieu la fêteDe l'Univers!

En sa présenceLe monde est beau,En son absenceC'est un tombeau.

A la fenêtreSon oeil distraitMe voit paraîtreDès qu'il paraît.

Sa voix m'emporteDedans, dehors;Qu'il entre ou sorte,J'entre ou je sors.

Joyeuse ou sombre,Selon sa loiJe suis son ombreEt non plus moi.

Et dans ma fièvreJe crois parfoisSentir sa lèvre,Ouïr sa voix.

Et murmurante,De mots d'amour,Pâle et mourante.J'attends qu'un jour

Sa bouche en flammeVienne épuiserToute mon âmeDans un baiser!

Rien ne consoleDe son adieu:Oh! je suis folleMon Dieu! mon Dieu!

La barque passa près de nous, nous jetant cette suave émanation germanique. Je fermai les yeux, et je crus descendre encore le cours rapide du Rhin; puis la mélodie s'éloigna. On avait fait silence pour la laisser passer; une fois perdue dans le lointain, la bruyante hilarité italienne se ranima. Je rouvris les yeux, et je me retrouvai en Sicile, croyant avoir fait, comme Hoffmann, quelque songe fantastique. Le lendemain, le songe me fut expliqué lorsque je vis sur l'affiche du théâtre de l'Opéra le nom de mademoiselle Schulz.

Cependant la nuit s'avançait, les barques devenaient de plus en plus rares. A chaque instant il en disparaissait quelques-unes derrière l'angle de la citadelle; les lumières éparses sur la rive s'éteignaient elles-mêmes comme s'étaient éteintes les lumières errantes sur la mer. Nous commencions à sentir nous-mêmes toute la fatigue de la nuit et de la journée de la veille: nous reprîmes donc la route de notre bâtiment, et, lorsque nous y arrivâmes, nous pûmes voir, du haut du pont, le détroit entier rentré dans l'obscurité, depuis Reggio jusqu'à Messine, et tout s'éteindre, à l'exception du phare qui, pareil au bon génie de ces parages, veille incessamment jusqu'au jour, une flamme au front.

Le lendemain, nous nous éveillâmes avec le jour: ses premiers rayons nous montrèrent la reine du détroit, la seconde capitale de la Sicile, Messine la Noble, que sa situation merveilleuse, ses sept portes, ses cinq places, ses six fontaines, ses vingt-huit palais, ses quatre bibliothèques, ses deux théâtres, son port et son commerce, qui impriment le mouvement à une population de soixante-dix mille âmes, rendent, malgré la peste de 1742 et le terrible tremblement de terre de 1783, une des plus florissantes et des plus gracieuses cités du monde. Cependant, de l'endroit où nous étions, c'est-à-dire à vingt-cinq ou trente pas du rivage, en face du village Della Pace, nous ne pouvions avoir de cette vue qu'une idée imparfaite; mais, dès que nous eûmes levé l'ancre et gagné le milieu du détroit, Messine nous apparut dans toute sa majesté.

Peu de situations sont pareilles à celle de Messine, porte puissante de deux mers, par laquelle on ne peut passer de l'une à l'autre que sous son bon plaisir royal. Adossée à des coteaux merveilleusement accidentés, couverts de figues d'Inde, de grenadiers et de lauriers rosés, elle a en face d'elle la Calabre. Derrière la ville se levait le soleil qui, à mesure qu'il montait sur l'horizon, colorait le panorama qu'il éclairait des plus capricieuses couleurs. A la droite de Messine, s'étend la mer d'Ionie, à sa gauche la mer Tyrrhénienne.

Nous continuions toujours d'avancer, sans plus de mouvement que si nous voguions sur un large fleuve; et à mesure que nous avancions. Messine s'offrait à nous dans ses moindres détails, développant à nos yeux son quai magnifique, qui se recourbe comme une faux jusqu'au milieu du détroit, et forme un port presque fermé. Cependant, au milieu de cette splendeur, une chose singulière donnait un aspect étrange à la ville: toutes les maisons de la Marine, c'est ainsi que l'on nomme le quai qui sert en même temps de promenade, étaient uniformes de hauteur et, comme les maisons de la rue de Rivoli, bâties sur un même modèle, mais inachevées et élevées de deux étages seulement. Les colonnes, coupées à moitié, sont veuves du troisième, qui semble avoir été d'un bout à l'autre de la ville enlevé par un coup de sabre. J'interrogeai alors Pietro, notre cicerone maritime. Il m'apprit que le tremblement de terre de 1783 ayant abattu toute la ville, les familles ruinées par cet accident ne faisaient rebâtir que ce qui leur était strictement nécessaire, et que peu à peu, d'ici à cinquante autres années, la rue s'achèverait. Je me contentai de cette réponse, qui me parut au reste assez plausible.

Notre bâtiment jeta l'ancre en face d'une fontaine d'un rococo magnifique, et représentant Neptune enchaînant Charybde et Scylla. En Sicile, tout est encore mythologique, et Ovide et Théocrite y sont regardés comme des novateurs.

A peine l'ancre avait-elle mordu, et les voiles étaient-elles abaissées, que nous reçûmes l'invitation de nous rendre à la douane, c'est-à-dire à la police. Je mettais déjà le pied sur l'échelle, afin de nous rendre dans la barque, lorsque je fus retenu par un cri lamentable; c'était mon cuisinier napolitain, que j'avais complètement perdu de vue depuis son apparition pendant la tempête, qui commençait à se dégourdir, comme une marmotte qui se réveille après l'hiver. Il sortait de l'écoutille tout chancelant, soutenu par deux de nos matelots, et regardant tout autour de lui d'un air hébété. Le pauvre garçon, quoique n'ayant ni bu ni mangé depuis notre départ, était parfaitement bouffi, et avait les yeux gonflés comme des oeufs, et les lèvres grosses comme des saucisses. Cependant, malgré l'état déplorable où il était réduit, l'immobilité du bâtiment, qui déjà la veille avait amené un mieux sensible, venait de le rendre peu à peu à lui-même, de sorte qu'il se tenait debout ou à peu près, lorsque le bateau vint nous prendre pour nous conduire à terre. Voyant que j'allais y descendre sans lui, il avait compris alors que je l'oubliais, et avait rassemblé toutes ses forces pour jeter le cri lamentable qui m'avait fait retourner. J'avais trop de pitié dans le coeur pour abandonner le pauvre Cama dans une pareille situation, aussi je fis signe à la barque de l'attendre; on l'y descendit en le soutenant par-dessous les épaules; enfin il y prit pied, mais ne pouvait encore supporter le mouvement de la mer, si calme et si inoffensif qu'il fût, il tomba à l'arrière, affaissé sur lui-même.

Arrivé à la douane, et au moment de paraître devant les autorités messinoises, une autre épreuve attendait le pauvre Cama. Il s'était tant pressé de partir en apprenant qu'il allait avoir pour maître un appréciateur de Roland, qu'il n'avait oublié qu'une chose, c'était de se munir d'un passeport. Je crus d'abord que j'allais sur ce point tout arranger à sa satisfaction. En effet, lorsque Guichard avait été prendre à l'ambassade de France le passeport avec lequel je voyageais, sachant que je comptais emmener un domestique en Sicile, il avait fait mettre sur son passeport:Monsieur Guichard et son domestique; puis il était allé porter le susdit papier au visa napolitain. Là, par mesure de sûreté gouvernementale, on lui avait demandé le nom de ce domestique; il avait dit alors le premier qui lui était venu à l'esprit, de sorte qu'on avait ajouté à ces cinq mots:Monsieur Guichard et son domestique, ces deux autres mots:nommé Bajocco. J'offris donc à Cama de s'appeler momentanément Bajocco, ce qui me paraissait un nom tout aussi respectable que le sien; mais, à mon grand étonnement, il refusa avec indignation, disant qu'il n'avait jamais rougi de s'appeler comme son père, et que pour rien au monde, il ne ferait l'affront à sa famille de voyager sous un nom supposé, et surtout sous un nom aussi hétéroclite que celui de Bajocco. J'insistai, il tint bon; malheureusement, en touchant la terre ferme, ses forces lui étaient revenues comme à Antée, et avec ses forces son entêtement habituel. Nous étions donc au plus fort de la discussion, lorsqu'on vint nous prévenir qu'on nous attendait dans la chambre des visas. Peu sûr moi-même de la validité de mon passeport, je n'avais nullement envie encore de compliquer ma situation de celle de Cama; je l'envoyai donc à tous les diables, et j'entrai.

Contre mon attente, l'examen, pour notre part, se passa sans encombre; on me fit seulement observer que mon passeport ne portait pas de signalement: c'était une précaution qu'avait prise Guichard, son signalement s'accordant médiocrement avec le mien. Je répondis courtoisement à l'employé qu'il était libre de combler cette lacune; ce qu'il fit effectivement. Puis cette formalité, qui mettait mon passeport parfaitement en règle, remplie à notre satisfaction à tous les deux, il nous donna à haute voix, à Jadin et à moi, l'autorisation de passer à terre. J'aurais bien voulu attendre encore un instant Cama, pour savoir comment il s'en tirerait; mais comme, aux yeux de l'aimable gouvernement auquel nous avions affaire, tout est suspect, hâte et retard, je me contentai de le recommander au capitaine, et je sautai avec Jadin dans la barque, qui nous conduisit enfin sur le quai. Nous entrâmes aussitôt dans la ville par une porte percée dans les bâtiments du port.

Ce fut le 5 février 1783, une demi-heure environ après midi, que, par un jour sombre et sous un ciel chargé de nuages épais et de formes bizarres, les premiers signes du désastre dont Messine porte encore les traces se firent sentir. Les animaux, à qui tous les cataclysmes se révèlent par l'instinct avant d'arriver à l'homme, furent les premiers à donner les marques d'une frayeur dont on cherchait encore vainement les causes apparentes. Les oiseaux s'envolèrent des arbres où ils étaient perchés et des toits où ils s'abritaient, et commencèrent à décrire des cercles immenses, sans oser se reposer sur la terre; les chiens furent pris d'un tremblement convulsif et hurlèrent tristement; les boeufs, répandus dans la campagne, mugissants et effrayés, se dispersèrent çà et là et comme poursuivis par un danger invisible. Dans ce moment, on entendit une détonation profonde, pareille à un tonnerre souterrain, et qui dura trois minutes: c'était la grande voix de la nature qui criait à ses enfants de songer à la fuite ou de se préparer à la mort. Au même moment, les maisons commencèrent à trember comme prises de fièvre, quelques-unes s'affaissèrent sur elles-mêmes, et de tous les points de la ville un nuage de poussière et de fumée monta vers le ciel, qu'il rendit plus sombre et plus menaçant encore; puis un frémissement courut par toute la terre, pareil à celui d'une table chargée que l'on secouerait par les pieds, et une partie de la ville s'abîma. Toutes les maisons restées debout vomirent à l'instant même leurs habitants par les portes et les fenêtres, tout ce qui n'avait pas été tué par la première secousse se sauva vers la grande place; mais, avant que cette foule épouvantée y parvînt, un autre tremblement de terre se fit sentir, la poursuivant dans les rues, l'écrasant sous les débris des maisons, qui formèrent à l'instant même d'immenses barricades de décombres et de ruines, au haut desquelles on vit bientôt apparaître comme des spectres ceux qui, pour fuir, foulaient aux pieds ceux qui avaient été ensevelis. Les deux tiers de la ville étaient déjà abattus.

La grande place était couverte d'une foule immense, qui tout éloignée qu'elle était des bâtiments, était loin cependant de se trouver à l'abri de tout danger. De seconde en seconde, des crevasses s'ouvraient, dévorant une maison, un palais, une rue, puis refermaient leurs gueules fumantes, comme des monstres rassasiés. Un de ces abîmes pouvait s'ouvrir sous les pieds des citoyens, et, comme ils engloutissaient les maisons, engloutir leurs habitants. Enfin, la terre parut se calmer, comme fatiguée de son propre effort; une pluie orageuse et pressée tomba de ce ciel épais et lourd; la torpeur de la nature gagna les hommes; tout parut s'engourdir dans l'extrême douleur: la nuit vint, nuit terrible, tempétueuse, obscure, et pendant laquelle nul n'osa rentrer dans le peu de maisons qui restaient debout; ceux qui avaient une voiture s'y couchèrent, les autres attendirent le jour dans les rues ou dans la campagne. A minuit, la terre, qui s'était momentanément calmée, recommença à frémir, puis à trembler, mais cette fois sans direction aucune; si bien qu'il eût été difficile de dire laquelle était la plus agitée, d'elle ou de la mer. En ce moment, on vit un clocher détaché de sa base et emporté dans l'air, tandis que la coupole du dôme s'affaissait, et que le palais royal, les maisons de la Marine, douze couvents et cinq églises, étaient comme sapés à leurs bases et s'abîmaient du faîte aux fondements. La durée des deux premiers tremblements de terre avait été de quatre et de six secondes, la dernière fut de quinze.

Au milieu de cette désolation nocturne et obscure, certaines parties de la ville s'éclairèrent insensiblement, des sifflements se firent entendre. Bientôt, au sommet des débris, on vit briller des flammes pareilles au dard d'un serpent enseveli qui tenterait de se tirer d'un monceau de ruines. Comme le cataclysme avait eu lieu à l'heure du dîner, dans presque toutes les maisons il y avait du feu dans les cheminées ou dans les cuisines; c'était ce feu couvert de débris qui avait mordu aux poutres et aux lambris, avait d'abord couvé comme dans un fourneau souterrain, et qui demandait à sortir, trop comprimé dans sa fournaise. Vers les deux heures du matin, sur presque tous les points, la ville était en flammes. La journée du 6 fut une journée de triste et lugubre repos; au jour, la terre redevint immobile. A peine quelques bâtiments restaient-ils debout de toute cette ville, florissante la veille. Les habitants commençaient à reprendre quelque espérance, non plus pour leurs maisons, mais pour leur vie, car ils avaient passé la nuit éclairés par l'incendie qui courait avec acharnement de ruines en ruines. Cependant chacun avait commencé à s'appeler, à se reconnaître, à faire une part de joie pour les vivants et de larmes pour les morts, lorsque le 7, vers les trois heures de l'après-midi, les secousses diminuèrent insensiblement, et, néanmoins, il leur fallut plus d'un an pour disparaître.

Cependant, depuis trois jours personne n'avait mangé; tous les magasins étaient détruits; quelques bâtiments entrèrent dans le port, qui partagèrent leurs provisions avec les plus affamés. Bientôt les villes voisines vinrent au secours de leur soeur. La Calabre elle-même, malgré sa vieille haine, se montra ennemie généreuse, et envoya du pain, du vin, de l'huile. Le vice-roi expédia un officier de Palerme à Messine avec pleins pouvoirs pour faire le bien; les chevaliers de Malte envoyèrent quatre galères, 60 000 écus, un chargement de lits et de médicaments, quatre chirurgiens pour panser les blessés, et sept cents esclaves d'Afrique pour rebâtir les maisons. Le gouvernement n'accepta de tout cela que quatre cents onces, les lits, les médicaments et les médecins, le tout pour l'hôpital. On construisit des baraques en bois pour les bâtiments d'absolue nécessité, et dont ne peut se passer un peuple, tels que les tribunaux, les collèges et les églises. Tous les droits sur le savon, l'huile et la soie, qui étaient le principal commerce de la ville, furent abolis. On distribua des aumônes aux plus pauvres, des consolations et des promesses soutinrent les autres. Peu à peu, la crainte diminua avec la violence des secousses, quoique de temps en temps encore, la terre continuât de frémir comme un être animé. Au bout de quinze jours on commença de fouiller les ruines, afin d'en tirer tout ce qui pouvait avoir échappé au double désastre; mais le feu avait été si violent que les métaux avaient fondu; l'or et l'argent monnayés furent retrouvés en lingots. Les plus riches étaient pauvres.

Voilà comment rien ou presque rien des anciens monuments qu'y élevèrent successivement les Grecs, les Sarrasins, les Normands et les Espagnols, n'existe à Messine. Les murailles de la cathédrale résistèrent cependant, quoique, comme nous l'avons dit, la coupole fût tombée. Le couvent des Franciscains, bâti en 1435 par Ferdinand le Magnifique, échappa miraculeusement au désastre. Deux fontaines aussi, l'une située sur la place du Dôme, l'autre sur le port, restèrent debout. La première, datant de 1547, avait été élevée en l'honneur de Zancle, le prétendu fondateur de Messine; la deuxième, bâtie en 1558, et représentant, comme nous l'avons dit, Neptune enchaînant Charybde et Scylla. Toutes deux étaient sculptées par frère Giovanni Agnolo. Nous avions vu, en passant sur le port, la fontaine de Neptune; nous nous acheminâmes vers la cathédrale.

La façade de ce monument, telle qu'on la voit aujourd'hui, est un singulier mélange des architectures différentes qui se sont succédé depuis le XIe siècle. La partie de la façade qui s'élève depuis le sol jusqu'à la hauteur des bas-côtés remonte à son fondateur, Roger II; ses assises de marbre rouge, que séparent, ainsi qu'aux mosquées du Caire et d'Alexandrie, des lambeaux enrichis d'inscrustations en marbres de différentes couleurs, portent l'empreinte du goût arabe modifié par le ciseau byzantin. Quant aux trois portes exécutées en marbre blanc, leurs contours se détachent harmonieusement sur les chaudes et riches parois qui leur servent de fond: celle du milieu, beaucoup plus élevée que les autres, porte les armes du roi d'Aragon, qui en fixe l'exécution à l'an 1350 à peu près.

A l'intérieur, comme presque toutes les églises de cette époque, la cathédrale est bâtie sur le plan de la basilique romaine. Les colonnes qui soutiennent la voûte sont de granit, inégales en hauteur, différentes en diamètre, et réunies entre elles par des arcades qui soutiennent des murs percés de croisées, et ensuite des combles dont les charpentes en relief sont encore peintes et dorées en certaines parties; c'étaient les colonnes d'un temple de Neptune, jadis placées au Phare, et transportées à Messine lorsque la Sicile passa de la domination vagabonde des Sarrasins sous celle des pieux aventuriers normands. On les reconnaît au premier coup d'oeil pour antiques, à leurs élégantes proportions, quoiqu'elles soient surmontées de chapiteaux grossiers, d'un dessin moitié mauresque, moitié byzantin. Quelques belles parties de mosaïque brillent encore à la voûte du choeur et dans les chapelles attenantes; le reste fut détruit dans l'incendie de 1232.

En sortant de la cathédrale, nous nous trouvâmes en face de la fontaine du Dôme. Celle-ci, que je préfère infiniment à celle du port, est une de ces charmantes créations du VIe siècle, qui réunissent le sentiment gothique à la suavité grecque; sur sa pointe la plus élevée est Zancle, fondateur de la ville, contemporain d'Orion et de tous les héros des époques fabuleuses. Derrière lui, un chien, symbole de la fidélité, lève la tête et le regarde; cette figure est soutenue par un groupe de trois amours adossés les uns aux autres, dont les pieds trempent dans une barque supportée elle-même par quatre femmes ravissantes demorbidezza, entre lesquelles des têtes de dauphins lancent des jets d'eau qui retombent dans une barque plus grande encore, et de là enfin, dans un bassin gardé par des lions, entouré par des dieux marins, et orné de sculptures représentant les principales scènes de la mythologie.

Les points principaux examinés, nous nous lançâmes au hasard dans la ville: si modernes que soient les constructions et si médiocres architectes que soient les constructeurs, ils n'ont pu ôter à la situation ce qu'elle offrait d'accidenté et de grandiose. Deux choses qui me frappèrent entre toutes furent: la première, un escalier gigantesque qui conduit tout bonnement d'une rue à une autre, et qui semble un fragment de la Babel antique; la seconde, le caractère étrange que donnent à toutes les maisons leurs balcons de fer uniformes, bombés, et chargés de plantes grimpantes qui en dissimulent les barreaux, et retombent le long des murs en longs festons que le vent fait gracieusement flotter. Pardon, j'en oublie une. A la porte d'un corps de garde de gendarmerie, je vis un brigadier qui, en chemise et le bonnet de police sur la tête, confectionnait une robe de tulle rose à volants. Je m'arrêtai un instant devant lui, et émerveillé de la manière dont il jouait de l'aiguille, je pris des informations sur ce brave militaire. J'appris alors qu'à Messine l'état de couturière était en général exercé par des hommes; mon brigadier cumulait: il était en même temps gendarme et tailleur pour femmes.

Il n'y a à Messine ni parc royal ni jardin public; de sorte que chacun, le soir venu, se porte vers le quai de la Palazzata, plus vulgairement appelé la Marine, afin d'y respirer l'air de la mer. Le port est donc le rendez-vous de toute l'aristocratie messinoise, qui se promène à cheval ou en voiture depuis une porte jusqu'à l'autre, c'est-à-dire sur une longueur d'un quart de lieue.

Peut-être, si l'on pouvait franchir d'un seul bond la Méditerranée, et sauter du boulevard des Italiens sur le port de Messine, peut-être, dis-je, trouverait-on quelque différence notable entre les personnages qui peuplent ces deux promenades; mais, en sortant de Naples, la transition est trop douce pour être sensible. La seule chose qui donne à la Marine un air particulier, ce sont ses charmants abbés galants, coquets, pomponnés, portant des chaînes d'or comme des chevaliers, et montés sur de magnifiques ânes venant de Pantellerie, ayant leur généalogie comme des coursiers arabes, et des harnais qui le disputent en élégance à ceux des plus magnifiques chevaux.

En rentrant à l'hôtel, nous trouvâmes notre capitaine qui nous attendait. Nous lui demandâmes des nouvelles de Cama. Le pauvre diable était en prison et se réclamait de nous. Malheureusement il était trop tard pour faire des démarches le soir même, les autorités napolitaines étant de toutes les autorités que je connaisse celles qu'il est le plus imprudent de déranger hors des heures qu'elles daignent employer à la vexation des voyageurs. Force nous fut, en conséquence, de remettre la chose au lendemain. D'ailleurs, j'avais pour le moment une préoccupation bien autrement sérieuse. Jadin, qui s'était trouvé souffrant dans la journée, et qui m'avait quitté au milieu de mes courses à travers la ville pour rentrer à l'hôtel, était réellement indisposé. J'appelai le maître de l'hôtel, je lui demandai l'adresse du meilleur médecin de la ville, et le capitaine courut le chercher.

Un quart d'heure après, le capitaine revint avec le docteur: c'était un de ces bons médecins comme je croyais qu'il n'en existait plus que dans les comédies de Dorat et de Marivaux, avec une perruque toute tirebouchonnée, et un jonc à pomme d'or. Notre Esculape reconnut immédiatement tous les symptômes d'une fièvre cérébrale parfaitement constituée, et ordonna une saignée. Je fis aussitôt apporter linge et cuvette, et voyant qu'il se levait pour se retirer, je lui demandai s'il ne pratiquerait pas l'opération lui-même; mais il me répondit, avec un air plein de majesté, qu'il était médecin et non barbier, et que je n'avais qu'à aller chercher unsaigneurpour exécuter son ordonnance. Heureux pays où il y a encore des Figaro autre part qu'au théâtre!

Je ne tardai point à trouver ce que je cherchais. Outre les deux plats à barbe pendus au-dessus de la porte, et leconsilio manuquequi devait guider le comte Almaviva, le frater messinois avait une enseigne spéciale représentant un homme saigné aux quatre membres, dont le sang rejaillissait symétriquement dans une énorme cuvette, et qui se renversait sur sa chaise en s'évanouissant. Le prospectus n'était pas attrayant; et si c'eût été Jadin lui-même qui eût été en quête de l'honorable industriel que réclamait sa position, je doute qu'il eût donné la préférence à celui-là; mais comme je comptais bien ne le laisser saigner que d'un membre, je pensai qu'il en serait quitte pour un quart de syncope.

En effet, tout alla à merveille, la saignée fit grand bien à Jadin, qui ne commença pas moins pendant la nuit à battre la campagne, et qui le lendemain matin avait le délire. Le médecin revint à l'heure convenue, trouva le malade à merveille, ordonna une seconde saignée et l'application de linges glacés autour de la tête. La journée se passa sans que je visse clairement, je l'avoue, qui du malade ou de la maladie l'emporterait. J'étais horriblement inquiet. Outre mon amitié bien réelle pour Jadin, j'avais à me reprocher, s'il lui arrivait malheur, de l'avoir entraîné à ce voyage. J'attendis donc le lendemain avec grande impatience.

Le docteur avait ordonné d'exposer le malade à tous les vents, d'ouvrir portes et fenêtres, et de le placer le plus possible entre des courants d'air. Si étrange que me parût l'ordonnance, je l'avais religieusement appliquée le jour et la nuit précédente. Je fis donc tout ouvrir comme d'habitude; mais, à mon grand étonnement, l'obscurité, au lieu d'amener cette douce brise, fraîche haleine de la nuit, plus fraîche encore dans le voisinage de la mer que partout ailleurs, ne nous souffla qu'un vent aride et brûlant qui semblait la vapeur d'une fournaise. Je comptais sur le matin: le matin n'apporta aucun changement dans l'état de l'atmosphère.

La nuit avait beaucoup fatigué mon pauvre malade. Cependant, l'exaltation cérébrale me paraissait avoir tant soit peu disparu pour faire place à une prostration croissante. Je sonnai pour avoir de la limonade, seule boisson que le docteur eût recommandée, mais personne ne répondit. Je sonnai une seconde, une troisième fois; enfin, voyant que la montagne ne voulait pas venir à moi, je me décidai à aller à la montagne. J'errai dans les corridors et les appartements, sans trouver une seule personne à qui parler. Le maître et la maîtresse de maison n'étaient point encore sortis de leur chambre, quoiqu'il fût neuf heures du matin; pas un domestique n'était à son poste. C'était à n'y rien comprendre.

Je descendis chez le concierge, je le trouvai couché sur un vieux divan tout en loques qui faisait le principal ornement de sa loge, et je lui demandai pourquoi la maison était déserte. «Ah! monsieur, me dit-il, ne sentez-vous pas qu'il fait sirocco?»

—Mais quand il ferait sirocco, lui dis-je, ce n'est pas une raison pour qu'on ne vienne pas quand j'appelle.

—Oh! monsieur, quand il fait sirocco, personne ne fait rien.

—Comment! Personne ne fait rien? Et les voyageurs, qui est-ce donc qui les sert?

—Ah! ces jours-là, ils se servent eux-mêmes.

—C'est autre chose. Pardon de vous avoir dérangé, mon brave homme. Le concierge poussa un soupir qui m'indiquait qu'il lui fallait une grande charité chrétienne pour m'accorder le pardon que je lui demandais.

Je me mis aussitôt à la recherche des objets nécessaires à la confection de ma limonade; je trouvai citron, eau et sucre, comme le chien de chasse trouve le gibier au flair. Nul ne me guida ni ne m'inquiéta dans mes recherches. La maison semblait abandonnée, et je songeai, à part moi, qu'une bande de voleurs qui se mettrait au-dessus du sirocco ferait sans aucun doute d'excellentes affaires à Messine.

L'heure de la visite du docteur arriva, et le docteur ne vint point. Je présumai que lui comme les autres avait le sirocco; mais, comme l'état de Jadin était loin d'avoir subi une amélioration bien visiblement rassurante, je résolus d'aller relancer mon Esculape jusque chez lui, et de l'amener de gré ou de force à l'hôtel. Je me rappelai l'adresse donnée au capitaine; je pris donc mon chapeau, et je me lançai bravement à sa recherche. En passant dans le corridor, je jetai les yeux sur un thermomètre: à l'ombre, il marquait trente degrés.

Messine avait l'air d'une ville morte, pas un habitant ne circulait dans ses rues, pas une tête ne paraissait aux fenêtres. Ses mendiants eux-mêmes (et qui n'a pas vu le mendiant sicilien ne se doute pas de ce que c'est que la misère), ses mendiants eux-mêmes étaient étendus au coin des bornes, roulés sur eux-mêmes, haletants, sans force pour étendre la main, sans voix pour demander l'aumône. Pompeï, que je visitai trois mois après, n'était pas plus muette, pas plus solitaire, pas plus inanimée.

J'arrivai chez le docteur. Je sonnai, je frappai, personne ne répondit; j'appuyai ma main contre la porte, elle n'était qu'entr'ouverte; j'entrai, et me mis en quête du docteur.

Je traversai trois ou quatre appartements; il y avait des femmes couchées sur des canapés, il y avait des enfants étendus par terre. Rien de tout cela ne leva même la tête pour me regarder. Enfin, j'avisai une chambre dont la porte était entrebâillée comme celle des autres, je la poussai, et j'aperçus mon homme étendu sur son lit.

J'allai à lui, je lui pris la main, et je lui tâtai le pouls.

—Ah! dit-il mélancoliquement, en tournant avec peine la tête de mon côté, vous voilà, que voulez-vous?

—Pardieu! ce que je veux? Je veux que vous veniez voir mon ami, qui ne va pas mieux à ce qu'il me semble.

—Aller voir votre ami! s'écria le docteur avec un mouvement d'effroi, mais c'est impossible.

—Comment, impossible!

Il fit un mouvement désespéré, prit son jonc de la main gauche, le fit glisser dans sa main droite, depuis la pomme d'or qui ornait une de ses extrémités, jusqu'à la virole de fer qui garnissait l'autre.

—Tenez, me dit-il, ma canne sue.

En effet, il en tomba quelques gouttes d'eau, tant ce vent terrible a d'action, même sur les choses inanimées.

—Eh bien? qu'est-ce que cela prouve? lui demandai-je.

—Cela prouve, monsieur, que par un temps pareil, il n'y a plus de médecin, il n'y a que des malades.

Je vis que je n'obtiendrais jamais du docteur qu'il vînt à l'hôtel, et que, si je demandais trop, je n'aurais rien; je pris donc la résolution de me réduire à l'ordonnance; je lui expliquai les changements arrivés dans la situation du malade, et comment la fièvre avait disparu pour faire place à l'abattement. A mesure que j'exposais les symptômes, le docteur se contentait de me répondre: il va bien, il va bien, il va très bien; de la limonade, beaucoup de limonade, de la limonade tant qu'il en voudra, j'en réponds. Puis, écrasé par cet effort, le docteur me fit signe qu'il était inutile que je le tourmentasse plus longtemps, et se retourna le nez contre le mur.

—Eh bien! me dit Jadin en me revoyant, le docteur ne vient-il pas?

—Ma foi! mon cher, il prétend qu'il est plus malade que vous, et que ce serait à vous de l'aller soigner.

—Qu'est-ce qu'il a donc? la peste?

—Bien pis que cela, il a le sirocco.

Au reste, le docteur avait raison, et je reconnaissais moi-même dans mon malade un mieux sensible. Comme la chose lui était recommandée, il passa sa journée à boire de la limonade, et le soir le mal de tête même avait disparu. Le lendemain, à part la faiblesse, il était à peu près guéri. Je lui laissai régler ses comptes avec le docteur, et je sortis pour faire à pied une petite excursion jusqu'au village Della Pace, patrie de nos mariniers, et qui est situé à trois ou quatre milles au nord de Messine.

Je trouvai la route de la Pace charmante; elle côtoie d'un côté la montagne, et de l'autre la mer. C'était jour de fête: on promenait la châsse de saint Nicolas, je ne sais dans quel but, mais tant il y a qu'on la promenait, et que cela causait une grande joie parmi les populations. En passant devant l'église des Jésuites, qui se trouve à un quart de lieue du village Della Pace, j'y entrai. On disait une messe. Je m'approchai de la chapelle, et je retrouvai tous nos matelots à genoux, le capitaine en tête. C'était la messe promise pendant la tempête, et qu'ils acquittaient avec un scrupule et une exactitude bien méritoires pour des gens qui sont à terre. J'attendis dans un coin que l'office divin fût fini; puis, quand le prêtre eut dit l'ite missa est, je sortis de derrière ma colonne et je me présentai à nos gens.

Il n'y avait point à se tromper à la façon dont ils me reçurent: chaque visage passa subitement de l'expression du recueillement à celle de la joie; à l'instant même mes deux mains furent prises, et bon gré mal gré baisées et rebaisées. Puis, je fus présenté à ces dames, et à la femme du capitaine en particulier. Elles étaient plus ou moins jolies, mais presque toutes avaient de beaux yeux, de ces yeux siciliens, noirs et veloutés, comme je n'en ai vu qu'à Arles et en Sicile, et qui, pour Arles comme pour la Sicile, ont, selon toute probabilité, une source commune: l'Arabie.

J'arrivais bien: le capitaine allait partir pour Messine à mon intention. Il voulait me ramener à la Pace pour me faire voir la fête; je lui avais épargné les trois quarts du chemin.

Nous arrivâmes chez lui: il habitait une jolie petite maison, pleine d'aisance et de propreté. En entrant dans un petit salon, la première chose que j'aperçus fut le portrait de monsieur Peppino, qui faisait face à celui du comte de Syracuse, ex-vice roi de Sicile. C'étaient, avec sa femme, les deux personnes que notre capitaine aimait le mieux au monde. Ce grand amour d'un Sicilien pour un vice-roi napolitain m'étonna d'abord, mais plus tard il me fut expliqué, et je le retrouvai chez tous les compatriotes du capitaine.

Je vis le capitaine en grande conférence avec sa femme, et je compris qu'il était question de moi. Il s'agissait de m'offrir à déjeuner, et ni l'un ni l'autre n'osait porter la parole. Je les tirai d'embarras en m'invitant le premier.

Aussitôt, tout fut en révolution: monsieur Peppino fut envoyé pour ramener le pilote, Giovanni et Pietro. Le pilote devait déjeuner avec nous, et c'était moi qui l'avais demandé pour convive; Giovanni devait faire la cuisine, et Pietro nous servir. Maria courut au jardin cueillir des fruits, le capitaine descendit dans le village pour acheter du poisson, et je restai maître et gardien de la maison.

Comme je présumais que les apprêts dureraient une demi-heure ou trois quarts d'heure, et que ma personne ne pouvait que gêner ces braves gens, je résolus de mettre le temps à profit, et de faire une petite excursion au-dessus du village. La maison du capitaine était adossée à la montagne même. Un petit sentier, aboutissant à une porte de derrière, s'y enfonçait presque aussitôt, paraissant et disparaissant à différents intervalles, selon les accidents du terrain. Je m'engageai dans le sentier, et commençai à gravir la montagne au milieu des cactus, des grenadiers et des lauriers roses.

A mesure que je montais, le paysage, borné au sud par Messine, et au nord par la pointe du Phare, s'agrandissait devant moi, tandis qu'à l'est s'étendait, comme un rideau tout bariolé de villages, de plaines, de forêts et de montagnes, cette longue chaîne des Apennins, qui, née derrière Nice, traverse toute l'Italie et s'en va mourir à Reggio. Peu à peu, je commençai à dominer Messine, puis le Phare; au-delà de Messine apparaissait, comme une vaste nappe d'argent étendue au soleil, la mer d'Ionie; au-delà du Phare, se déroulait plus étroite, et comme un immense ruban d'azur moiré, la mer Tyrrhénienne; à mes pieds j'avais le détroit que j'embrassais dans toute sa longueur, dont le courant était sensible comme celui d'un fleuve, et qui m'indiquait, par un bouillonnement parfaitement visible, ces gouffres de Charybde, si redoutés des anciens, et qu'Homère dans l'Odyssée place à un trait d'arc de Scylla, quoiqu'ils en soient effectivement à treize milles.

Je m'assis sous un magnifique châtaignier, avec cette singulière sensation de l'homme qui se trouve dans un pays qu'il a désiré longtemps parcourir, et qui doute qu'il y soit réellement arrivé; qui se demande si les villages, les caps et les montagnes qu'il a sous les yeux, sont réellement ceux dont il a si souvent entendu parler, et si c'est bien à eux surtout que s'appliquent tous ces noms poétiques, sonores, harmonieux, dont l'ont bercé dans sa jeunesse le grec et le latin, ces deux nourrices de l'esprit, sinon de l'âme.

C'était bien moi, et j'étais bien en Sicile. Je revoyais les mêmes lieux qu'avaient vus Ulysse et Énée, qu'avaient chantés Homère et Virgile. Ce village pittoresque, près d'une roche élevée et surmontée d'un château fort, c'était Scylla qui avait tant effrayé Anchise. Cette mer bouillonnant à mes pieds, et qu'il avait fallu tant de siècles pour calmer, c'était le voile qui me couvrait l'implacable Charybde, où Frédéric II jeta cette coupe d'or, que tenta vainement d'aller ressaisir, élancé pour la troisième fois dans le gouffre, Colas il Pesce, poétique héros de la balade duPlongeurde Schiller. Enfin, j'étais adossé à ce fabuleux et gigantesque Etna, tombeau d'Encelade, qui touche le ciel de sa tête, lance des pierres brûlantes jusqu'aux étoiles, et fait trembler la Sicile lorsque le géant, enseveli vivant dans son sein, essaie de changer de côté. Seulement l'Etna, comme Charybde, était fort calme; et de même que le gouffre, au lieu d'engloutir l'eau, de la rejeter au ciel, toute souillée de son sable noir, n'a plus que le léger bouillonnement dont j'ai parlé, l'Etna n'a plus qu'une légère fumée qui annonce que le géant est endormi, qui prévient en même temps qu'il n'est pas mort.

J'en étais là de ma rêverie, lorsque je vis, à la fenêtre de sa maison, le capitaine, qui me fit signe que le couvert était mis, et que l'on n'attendait plus que moi. Je lui répondis de même que je montais jusqu'à une espèce de petit monument que j'apercevais à une cinquantaine de pas au-dessus de ma tête, et que je redescendais aussitôt. Il me répondit par un geste qui signifiait que j'étais le maître de me passer cette fantaisie. Je profitai aussitôt de la permission.

C'était une petite colonne ronde, de huit ou dix pieds de haut et de trois ou quatre pieds de tour; elle était évidée par le milieu, et des tablettes de pierre la partageaient en trois ou quatre niches superposées. Dans ces niches je croyais voir de grosses boules, et je ne comprenais pas le moins du monde ce que cela pouvait être, lorsqu'en m'approchant je m'aperçus peu à peu que sur ces boules étaient dessinés des yeux, un nez, une bouche. Je fis quelques pas encore, et je reconnus que c'étaient tout simplement trois têtes d'hommes proprement détachées de leur tronc, et qui séchaient au soleil. Un instant je voulus douter, mais il n'y avait pas moyen: elles étaient au grand complet, avec cheveux, dents, barbe et sourcils. C'étaient bien trois têtes.

On comprend que ma première parole en descendant fut pour demander au capitaine ce que faisaient là ces trois têtes. L'histoire était on ne peut plus simple. Un équipage calabrais s'était approché des côtes de Sicile pour faire la contrebande, quoiqu'on fût en temps de choléra, et qu'il fût défendu de mettre pied à terre sans patente. Trois de ces malheureux avaient été pris, jugés, condamnés à mort, décapités, et leurs têtes avaient été mises là pour servir d'épouvantail à ceux qui seraient tentés de faire comme eux. Cela me rappela que, moi aussi, j'étais en Sicile en contrebandier, qu'au lieu de dix-huit jours que j'aurais dû passer à Rome pour achever ma quarantaine, j'en étais parti au bout de quatorze, et qu'il restait une quatrième niche vide.

Mon pauvre capitaine s'était mis en frais, et Giovanni avait fait des merveilles. Il y avait surtout un certain plat de poisson qui me parut un chef-d'oeuvre; je demandai le nom de cet honorable cétacé, que je ne connaissais point encore, et qui cependant me paraissait si digne d'être connu: j'appris que j'avais affaire aupesce spado.

Je me rappelais avoir lu dans ma jeunesse de fort belles descriptions de la manière dont le poisson à épée, autrement dit l'espadon, profitant de l'arme effroyable dont la nature avait armé le bout de son nez, attaquait parfois la baleine, lui livrait de rudes combats, puis, bondissant hors de l'eau, et se laissant retomber sur elle la tête la première, la transperçait de son dard, qui ordinairement a quatre ou cinq pieds de long; mais là s'arrêtaient les renseignements du naturaliste. Je m'étais donc contenté jusque-là d'estimer l'espadon sous le rapport de son aptitude à l'escrime, et voilà tout; mais je vis que monsieur de Buffon lui avait fait tort, qu'il possédait, comme poisson, des qualités inconnues non moins estimables que celles dont son historien s'était fait l'apologiste, et qu'il méritait d'avoir dans laCuisinière bourgeoiseun article nécrologique aussi important que l'article biographique qu'il possédait déjà dans l'histoire naturelle.

Le dessert n'était pas moins remarquable que le déjeuner: il se composait de grenades et d'oranges magnifiques, auxquelles était joint un fruit qui ne m'était pas moins inconnu que le poisson sur lequel je venais de recueillir de si précieux renseignements. Ce fruit était la figue d'Inde, cette manne éternelle que la Sicile offre si largement à la sensualité du riche et à la misère du pauvre, En effet, dès qu'on sort des portes d'une ville, on voit surgir de tous côtés d'immenses cactus tout chargés de ces fruits. La figue d'Inde est de la grosseur d'un oeuf de poule, enveloppée d'une pulpe verte, et défendue par de petits bouquets d'épines dont la piqûre amène une longue et douloureuse démangeaison; aussi, il faut une certaine étude pour arriver à éventrer le fruit sans accident. Cette opération faite, il sort de la blessure un globe à la chair jaunâtre, doux, frais et fondant, qu'on commence d'abord par déguster avec une certaine froideur, mais dont, au bout de huit jours, on finit par se faire une nécessité. Les Siciliens adorent ce fruit, qui est pour eux ce que le cocotier est pour les Napolitains, avec cette différence que le cocomero a besoin d'une certaine culture, et qu'on ne peut se le procurer gratuitement, tandis que la figue d'Inde pousse partout, dans le sable, dans les terres grasses, dans les marais, dans les rochers, et jusque dans les fentes des murs, et ne donne que la peine de la cueillir.

Ce déjeuner, l'un des plus instructifs que j'aie certainement fait de ma vie, terminé, le capitaine m'offrit de venir voir la fête de la châsse de saint Nicolas. On comprend que je me gardai bien de refuser une pareille proposition. Nous nous mîmes en route en continuant de remonter le chemin qui conduit au phare. Bientôt, nous nous engageâmes à gauche dans de petits mouvements de terrain qui nous firent perdre de vue la mer; enfin, nous nous trouvâmes au bord d'un petit lac isolé, bleu, clair, brillant comme un miroir, encadré, à gauche, par une rangée de maisons, à droite, par une suite de montagnes qui empêche cette jolie coupe de s'épancher dans le détroit. C'était le lac de Pantana. Ses bords présentaient l'aspect d'une fête de campagne réduite à sa plus naïve simplicité, avec ses jeux où il est impossible de gagner, ses petites boutiques chargées de fruits, et ses tarentelles.

Ce fut là que j'eus pour la première fois l'occasion d'examiner cette danse dans tous ses détails. C'est une merveilleuse danse, et la plus commode que je connaisse, pourvu qu'on ait le musicien, et encore, à la rigueur, on peut chanter ou siffler l'air soi-même. Elle se danse seul, à deux, à quatre, à huit, et indéfiniment, si l'on veut, homme à homme, femme à femme, qu'on se connaisse ou qu'on ne se connaisse pas: la chose n'y fait rien, à ce qu'il paraît, et ce ne semblait nullement inquiéter les danseurs. Quand un des spectateurs a envie de danser à son tour, il sort du cercle des assistants, entre dans l'espace réservé au ballet, saute alternativement sur un pied et sur un autre, jusqu'à ce qu'une autre personne se détache et se mette à sauter vis-à-vis de lui. Si le partenaire tarde et que le monologue ennuie l'acteur, il s'approche en mesure du couple qui danse déjà, donne un coup de coude à l'homme ou à la femme qui danse depuis le plus longtemps, l'envoie se reposer et prend sa place, sans que la galanterie lui fasse faire aucune différence de sexe. Il est vrai de dire aussi que les Siciliens apprécient tous les avantages d'une gigue si indépendante: la tarentelle est une véritable maladie chez eux. J'étais arrivé sur les bords du lac avec le capitaine, sa femme, Nunzio, Giovanni, Pietro et Peppino. Au bout de dix minutes, je me trouvai absolument seul, et libre de me livrer à toutes les réflexions que je jugeais convenable de faire. Chacun sautillait à qui mieux mieux, et il n'y avait pas jusqu'au fils du capitaine qui ne se trémoussât en face d'une espèce de géant, qui n'offrait d'autre différence avec les cyclopes, dont il me paraissait descendre en droite ligne, que l'accident qui lui avait donné deux yeux.

Quant à la musique qui donnait le branle à toute cette population, elle n'était pas, comme chez nous, réunie sur un seul point, mais disséminée au contraire sur les bords du lac; l'orchestre se composait en général de deux musiciens, l'un jouant de la flûte, et l'autre d'une espèce de mandoline. Ces deux instruments réunis formaient une mélodie assez semblable à celle qui chez nous a le privilège de faire exclusivement danser les chiens et les ours. Les musiciens étaient mobiles et cherchaient la pratique, au lieu de l'attendre. Lorsqu'ils avaient épuisé les forces du groupe qui les entourait, et que la recette, abandonnée à la généreuse appréciation du public, était épuisée, ils se mettaient en marche, jouant l'air éternel, et ils n'avaient pas fait vingt pas, que sur leur passage un autre groupe se formait et les forçait de faire une nouvelle halte chorégraphique. Je comptai soixante-dix de ces musiciens, qui tous avaient plus ou moins d'occupation.

Au plus fort de la fête, et vers les trois heures à peu près, la châsse de saint Nicolas sortit de l'église où elle était enfermée; aussitôt les danses cessèrent; chacun accourut, prit sa place dans le cortège, et la procession commença de faire le tour du lac, accompagnée de l'explosion éternelle d'un millier de boîtes.

Ce nouvel exercice dura à peu près une heure et demie, puis la châsse rentra dans l'église avec les prêtres, et la foule s'éparpilla de nouveau autour du lac.

Comme il se faisait tard et que j'avais vu de la fête tout ce que j'en voulais voir, je pris congé du capitaine, qui fit un signe à Pietro et à Giovanni, lesquels aussitôt quittèrent leurs danseuses sans leur dire un seul mot et accoururent: leur intention était de me faire reconduire par mer avec la barque du speronare, afin de m'épargner les deux lieues qui me séparaient de Messine. J'essayai de me défendre, mais il n'y eut pas moyen, et Giovanni fit tant d'instances et Pietro tant de cabrioles, tous deux mirent à un si haut prix l'honneur de reconduire Son Excellence, que Son Excellence, qui, au fond du coeur, n'était aucunement fâchée de s'en aller coucher dans une bonne barque au lieu de piétiner sur des jambes assez fatiguées de l'avoir portée, par une chaleur de 35 degrés, depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, finit par accepter, se promettant, il est vrai, de dédommager Pietro et Giovanni du plaisir perdu. Nous nous en allâmes donc tout en bavardant jusqu'au village Della Pace, eux me parlant sans cesse le chapeau à la main, et moi n'ayant d'autre occupation que de leur faire mettre le chapeau sur la tête. Arrivés en face de la porte du capitaine, ils détachèrent une barque, je sautai dedans, et comme le courant était bon, nous commençâmes, sans grande fatigue pour ces braves gens, à descendre le détroit, tout en laissant à notre droite des bâtiments d'une forme si singulière qu'ils finirent par attirer mon attention.

C'étaient des chaloupes à l'ancre, sans cordages et sans vergues, du milieu desquelles s'élevait un seul mât d'une hauteur extrême: au haut de ce mât, qui pouvait avoir vingt-cinq ou trente pieds de long un homme, debout sur une traverse pareille à un bâton de perroquet, et lié par le milieu du corps à l'espèce d'arbre contre lequel il était appuyé, semblait monter la garde, les yeux invariablement fixés sur la mer; puis, à certains moments, il poussait des cris et agitait les bras: à ces clameurs et à ces signes, une autre barque plus petite, et comme la première d'une forme bizarre, ayant un mât plus court à l'extrémité duquel une seconde sentinelle était liée, montée par quatre rameurs qui la faisaient voler sur l'eau, dominée à la proue par un homme debout et tenant un harpon à la main, s'élançait rapide comme une flèche et faisait des évolutions étranges, jusqu'au moment où l'homme au harpon avait lancé son arme. Je demandai alors à Pietro l'explication de cette manoeuvre; Pietro me répondit que nous étions arrivés à Messine juste au moment de la pêche dupesce spado, et que c'était cette pêche à laquelle nous assistions. En même temps, Giovanni me montra un énorme poisson que l'on tirait à bord d'une de ces barques et m'assura que c'était un poisson tout pareil à celui que j'avais mangé à dîner et dont j'avais si bien apprécié la valeur. Restait à savoir comment il se faisait que des hommes si religieux, comme le sont les Siciliens, se livrassent à un travail si fatigant le saint jour du dimanche; mais ce dernier point fut éclairci à l'instant même par Giovanni, qui me dit que lepesce spadoétant un poisson de passage, et ce passage n'ayant lieu que deux fois par an et étant très court, les pêcheurs avaient dispense de l'évêque pour pêcher les fêtes et dimanches.

Cette pêche me parut si nouvelle, et par la manière dont elle s'exécutait et par la forme et par la force du poisson auquel on avait affaire, qu'outre mes sympathies naturelles pour tout amusement de ce genre, je fus pris d'un plus grand désir encore que d'ordinaire de me permettre celui-ci. Je demandai donc à Pietro s'il n'y aurait pas moyen de me mettre en relation avec quelques-uns de ces braves gens, afin d'assister à leur exercice. Pietro me répondit que rien n'était plus facile, mais qu'il y avait mieux que cela à faire: c'était d'exécuter cette pêche nous-mêmes, attendu que l'équipage était à notre service dans le port comme en mer, et que tous nos matelots étant nés dans le détroit, étaient familiers avec cet amusement. J'acceptai à l'instant même, et comme je comptais, en supposant que la santé de Jadin nous le permît, quitter Messine le surlendemain, je demandai s'il serait possible d'arranger la partie pour le jour suivant. Mes Siciliens étaient des hommes merveilleux qui ne voyaient jamais impossibilité à rien; aussi, après s'être regardés l'un l'autre et avoir échangé quelques paroles, me répondirent-ils que rien n'était plus facile, et que, si je voulais les autoriser à dépenser deux ou trois piastres pour la location ou l'achat des objets qui leur manquaient, tout serait prêt pour le lendemain à six heures; bien entendu que, moyennant cette avance faite par moi, le poisson pris deviendrait ma propriété. Je leur répondis que nous nous entendrions plus tard sur ce point. Je leur donnai quatre piastres, et leur recommandai la plus scrupuleuse exactitude. Quelques minutes après ce marché conclu, nous abordâmes au pied de la douane.

La vue de ce bâtiment me rappela le pauvre Cama, que j'avais parfaitement oublié. Je demandai à mes deux rameurs s'ils en savaient quelque chose, mais ni l'un ni l'autre n'en avait entendu parler: c'était jour de fête, il était donc inutile de s'en occuper le même jour. Le lendemain matin, nous nous mettions de trop bonne heure en mer pour espérer que les autorités seraient levées. Je dis à Pietro de prévenir le capitaine de m'attendre à l'hôtel vers onze heures du matin, c'est-à-dire au retour de notre pêche, attendu qu'en ce moment nous ferions ensemble les démarches nécessaires à la liberté du prisonnier. Au reste, ayant payé à Cama en partant de Naples son mois d'avance, j'étais moins inquiet sur son compte; avec de l'argent on se tire d'affaire, même en prison.

Je trouvai Jadin aussi bien qu'il était permis de le désirer; il avait renvoyé son médecin, en lui donnant trois piastres et en l'appelant vieil intrigant. Le médecin, qui ne parlait pas français, n'avait compris que la partie de la harangue qui se traduisait par la vue, et avait pris congé de lui en lui baisant les mains.

J'annonçai à Jadin la partie de pêche arrangée pour le lendemain, puis je fis mettre les chevaux à une espèce de voiture que notre hôtelier eut l'audace de nous faire passer pour une calèche, et nous allâmes faire un tour sur la Marine.

Il y a vraiment dans les climats méridionaux un espace de temps délicieux; c'est celui qui est compris entre six heures du soir et deux heures du matin. On ne vit réellement que pendant cette période de la journée; au contraire de ce qui se passe dans nos climats du Nord, c'est le soir que tout s'éveille. Les fenêtres et les portes des maisons s'ouvrent, les rues s'animent, les places se peuplent. Un air frais chasse cette atmosphère de plomb qui a pesé toute la journée sur le corps et sur l'esprit. On relève la tête, les femmes reprennent leur sourire, les fleurs leurs parfums, les montagnes se colorent de teintes violâtres, la mer répand son acre et irritante saveur; enfin, la vie, qui semblait près de s'éteindre, renaît, et coule dans les veines avec un étrange surcroît de sensualité.

Nous restâmes deux heures à fairecorsoà la Marine; nous passâmes une autre heure au théâtre pour y entendre chanter laNorma. Je me rappelai alors ce bon et cher Bellini, qui, en me remettant au moment de mon départ de France des lettres pour Naples, m'avait fait promettre, si je passais à Catane, sa patrie, d'aller donner de ses nouvelles à son vieux père. J'étais bien décidé à tenir religieusement parole, et fort loin de me douter que celles que je donnerais à son père seraient les dernières qu'il en devait recevoir.

Pendant l'entr'acte, j'allai remercier mademoiselle Schulz du plaisir qu'elle m'avait fait le soir de mon arrivée à Messine, lorsqu'elle était passée près de ma barque, en jetant à la brise sicilienne cette vague mélodie allemande que Bellini a prouvé ne lui être pas si étrangère qu'on le croyait.

Il était temps de rentrer. Pour un convalescent, Jadin avait fait force folies; il voulait absolument repasser par la Marine, mais je tins bon, et nous revînmes droit à l'hôtel. Nous devions nous lever le lendemain à six heures du matin, et il était près de minuit.

Le lendemain, à l'heure dite, nous fûmes réveillés par Pietro, qui avait quitté ses beaux habits de la veille pour reprendre son costume de marin. Tout était prêt pour la pêche, hommes et chaloupes nous attendaient. En un tour de main, nous fûmes habillés à notre tour; notre costume n'était guère plus élégant que celui de nos matelots; c'était, pour moi, un grand chapeau de paille, une veste de marin en toile à voiles, et un pantalon large. Quant à Jadin, il n'avait pas voulu renoncer au costume qu'il avait adopté pour tout le voyage, il avait la casquette de drap, la veste de panne taillée à l'anglaise, le pantalon demi-collant et les guêtres.

Nous trouvâmes dans la chaloupe Vincenzo, Filippo, Antonio, Sieni et Giovanni. A peine y fûmes-nous descendus, que les quatre premiers prirent les rames: Giovanni se mit à l'avant avec son harpon, Pietro monta sur son perchoir, et nous allâmes, après dix minutes de marche, nous ranger au pied d'une de ces barques à l'ancre qui portaient au bout de leurs mâts un homme en guise de girouette. Pendant le trajet, je remarquai qu'au harpon de Giovanni était attachée une corde de la grosseur du pouce, qui venait s'enrouler dans un tonneau scié par le milieu, qu'elle remplissait presque entièrement. Je demandai quelle longueur pouvait avoir cette corde, on me répondit qu'elle avait cent vingt brasses.

Tout autour de nous se passait une scène fort animée: c'étaient des cris et des gestes inintelligibles pour nous, des barques qui volaient sur l'eau comme des hirondelles; puis, de temps en temps, faisaient une halte pendant laquelle on tirait à bord un énorme poisson muni d'une magnifique épée. Nous seuls étions immobiles et silencieux; mais bientôt notre tour arriva.

L'homme qui était au haut du mât de la barque à l'ancre poussa un cri d'appel, et en même temps montra de la main un point dans la mer qui était, à ce qu'il paraît, dans nos parages à nous. Pietro répondit en criant: Partez! Aussitôt nos rameurs se levèrent pour avoir plus de force, et nous bondîmes plutôt que nous ne glissâmes sur la mer, décrivant, avec une vitesse dont on n'a point idée, les courbes, les zigzags et les angles les plus abrupts et les plus fantastiques, tandis que nos matelots, pour s'animer les uns les autres, criaient à tue-tête:Tutti do! tuttido! Pendant ce temps, Pietro et l'homme de la barque à l'ancre se démenaient comme deux possédés, se répondant l'un à l'autre comme des télégraphes, indiquant à Giovanni, qui se tenait raide, immobile, les yeux fixes et son harpon à la main, dans la pose du Romulus desSabines, l'endroit où était lepesce spadoque nous poursuivions. Enfin, les muscles de Giovanni se raidirent, il leva le bras; le harpon, qu'il lança de toutes ses forces, disparut dans la mer; la barque s'arrêta à l'instant même dans une immobilité et un silence complets. Mais bientôt le manche du harpon reparut. Soit que le poisson eût été trop profondément enfoncé dans l'eau, soit que Giovanni se fût trop pressé, il avait manqué son coup. Nous revînmes tout penauds prendre notre place auprès de la grande barque.

Une demi-heure après, les mêmes cris et les mêmes gestes recommencèrent, et nous fûmes emportés de nouveau dans un labyrinthe de tours et de détours; chacun y mettait une ardeur d'autant plus grande, qu'ils avaient tous une revanche à prendre et une réhabilitation à poursuivre. Aussi, cette fois, Giovanni fit-il deux fois le geste de lancer son harpon, et deux fois se retint-il; à la troisième, le harpon s'enfonça en sifflant; la barque s'arrêta, et presqu'aussitôt nous vîmes se dérouler rapidement la corde qui était dans le tonneau; cette fois, l'espadon était frappé, et emportait le harpon du côté du Phare, en s'enfonçant rapidement dans l'eau. Nous nous mîmes sur sa trace, toujours indiquée par la direction de la corde; Pietro et Giovanni avaient sauté dans la barque, et avaient saisi deux autres rames qui avaient été rangées de côté; tous s'animaient les uns les autres avec le fameuxtutti do. Et cependant, la corde, en continuant de se dérouler, nous prouvait que l'espadon gagnait sur nous; bientôt, elle arriva à sa fin, mais elle était arrêtée au fond du tonneau; le tonneau fut jeté à la mer, et s'éloigna rapidement, surnageant comme une boule. Nous nous mîmes aussitôt à la poursuite du tonneau, qui bientôt, par ses mouvements bizarres et saccadés, annonça que l'espadon était à l'agonie. Nous profitâmes de ce moment pour le rejoindre. De temps en temps de violentes secousses le faisaient plonger, mais presqu'aussitôt il revenait sur l'eau. Peu à peu, les secousses devinrent plus rares, de simples frémissements leur succédèrent, puis ces frémissements même s'éteignirent. Nous attendîmes encore quelques minutes avant de toucher à la corde. Enfin Giovanni la prit et la tira à lui par petites secousses, comme fait un pêcheur à la ligne qui vient de prendre un poisson trop fort pour son hameçon et pour son crin. L'espadon ne répondit par aucun mouvement, il était mort.

Nous nageâmes jusqu'à ce que nous fussions à pic au-dessus de lui. Il était au fond de la mer, et la mer, nous en pouvions juger par ce qu'il restait de corde en dehors, devait avoir, à l'endroit où nous nous trouvions, cinq cents pieds de profondeur. Trois de nos matelots commencèrent à tirer la corde doucement, sans secousses, tandis qu'un quatrième la roulait au fur et à mesure dans le tonneau pour qu'elle se trouvât toute prête au besoin. Quant à moi et Jadin, nous faisions, avec le reste de l'équipage, contrepoids à la barque, qui eût chaviré si nous étions restés tous du même côté.

L'opération dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit signe d'aller prendre sa place, et vint s'asseoir à la mienne. Je me penchai sur le bord de la barque, et je commençai à voir, à trente ou quarante pieds sous l'eau, des espèces d'éclairs. Cela arrivait toutes les fois que l'espadon, qui remontait à nous, roulait sur lui-même, et nous montrait son ventre argenté. Il fut bientôt assez proche pour que nous pussions distinguer sa forme. Il nous paraissait monstrueux; enfin, il arriva à la surface de l'eau. Deux de nos matelots le saisirent, l'un par le pic, l'autre par la queue, et le déposèrent au fond de la barque. Il avait de longueur, le pic compris, près de dix pieds de France.

Le harpon lui avait traversé tout le corps, de sorte qu'on dénoua la corde, et qu'au lieu de le retirer par le manche, on le retira par le fer, et qu'il passa tout entier au travers de la double blessure. Cette opération terminée, et le harpon lavé, essuyé, hissé, Giovanni prit une petite scie et scia l'épée de l'espadon au ras du nez; puis il scia de nouveau cette épée six pouces plus loin, et me présenta le morceau; il en fit autant pour Jadin; et aussitôt, lui et ses compagnons scièrent le reste en autant de parties qu'ils étaient de rameurs, et se les distribuèrent. J'ignorais encore dans quel but était faite cette distribution, quand je vis chacun porter vivement son morceau à sa bouche, et sucer avec délices l'espèce de moelle qui en formait le centre. J'avoue que ce régal me parut médiocre; en conséquence, j'offris le mien à Giovanni, qui fit beaucoup de façons pour le prendre, et qui enfin le prit et l'avala. Quant à Jadin, en sa qualité d'expérimentateur, il voulut savoir par lui-même ce qu'il en était; il porta donc le morceau à sa bouche, aspira le contenu, roula un instant des yeux, fit une grimace, jeta le morceau à la mer, et se retourna vers moi en me demandant un verre de muscat de Lipari, qu'il vida tout d'un trait.

Je ne pouvais me lasser de regarder notre prise. Nous étions assurément tombés sur un des plus beaux espadons qui se pussent voir. Nous regagnâmes la grande barque avec notre prise, nous la fîmes passer d'un bord à l'autre, puis nous nous apprêtâmes à une nouvelle pêche. Après deux coups de harpon manqués, nous prîmes un secondpesce spado, mais plus petit que le premier. Quant aux détails de la capture, ils furent exactement les mêmes que ceux que nous avons donnés, à une seule exception près: c'est que le harpon ayant frappé dans une portion plus vitale et plus rapprochée du coeur, l'agonie de notre seconde victime fut moins longue que celle de la première, et qu'au bout de soixante-dix ou quatre-vingts brasses de corde, le poisson était mort.

Il était onze heures moins un quart, j'avais donné rendez-vous à onze heures au capitaine; il était donc temps de rentrer en ville. Nos matelots me demandèrent ce qu'ils devaient faire des deux poissons. Nous leur répondîmes qu'ils n'avaient qu'à nous en garder un morceau pour notre dîner, que nous reviendrions faire à bord sur les trois heures, après quoi, sauf le bon plaisir du vent, nous remettrions à la voile pour continuer notre voyage. Quant au reste du poisson, ils n'avaient qu'à le vendre, le saler ou en faire cadeau à leurs amis et connaissances. Cet abandon généreux de nos droits nous valut un redoublement d'égards, de joie et de bonne volonté qui, joint au plaisir que nous avions pris, nous dédommagea complètement des quatre piastres de première mise de fonds que nous avions données.

Nous trouvâmes le capitaine, qui nous attendait avec son exactitude ordinaire. Jadin se chargea de régler les comptes avec notre hôte, et de faire approvisionner par Giovanni et Pietro le bâtiment de fruits et de vin. Je m'en allai ensuite avec le capitaine faire ma visite au chef de la police messinoise.

Nous trouvâmes, contre l'habitude, un homme aimable et de bonne compagnie. Il était d'ailleurs lié avec le docteur qui avait traité Jadin, et qui lui avait parlé de nous très favorablement. Nous lui racontâmes l'aventure de Cama, comment il avait oublié son passeport pour me suivre plus vite dès qu'il avait su que j'étais un digne appréciateur de Roland, et comment enfin son refus de changer de nom, qui indiquait au reste la droiture de son âme, avait amené son arrestation. Le chef de la police fit alors donner au capitaine sa parole d'honneur que Cama, pendant tout le voyage, resterait à bord du speronare et ne descendrait point à terre. Je me permis de faire observer à l'autorité que j'avais pris un cuisinier pour me faire la cuisine, et non comme objet de luxe. J'ajoutai que comme du moment où il mettait le pied à bord du bâtiment, il était pris du mal de mer, sa société me devenait parfaitement inutile tout le temps que durait la navigation, et je lui avouai que j'avais compté me rattraper de ce sacrifice pendant notre voyage à terre; mais j'eus beau faire valoir toutes ces raisons, en appeler de Philippe endormi à Philippe éveillé, la sentence était portée, et le juge n'en voulut pas démordre. Il est vrai qu'il m'offrait un autre moyen; c'était de laisser Cama en prison pendant tout le voyage, et de ne le reprendre qu'à mon retour, époque à laquelle il me donnerait un certificat qui, constatant que mon cuisinier était resté à Messine par une cause indépendante de ma volonté, et qui ne pouvait être attribuée qu'à sa propre faute, me dispenserait de le payer. Mais j'eus pitié du pauvre Cama. Le capitaine donna sa parole, et le chef de la police, en échange, me remit l'ordre de mise en liberté du prisonnier. Je laissai au capitaine le soin de faire sortir Cama de prison; je lui recommandai d'être à trois heures juste en face de la Marine, et je rentrai à l'hôtel.

Je trouvai Jadin en grande discussion avec l'aubergiste, qui voulait lui faire payer les déjeuners qu'il n'avait pas pris, sous prétexte que nos chambres étaient de deux piastres chacune, nourriture comprise; en outre, il présentait un compte de dix-huit francs pour limonade, eau de guimauve, etc. Après une menace bien positive d'aller nous plaindre à l'autorité d'un pareil vol, il fut convenu que tout ce qui avait été pris, de quelque façon que l'absorption se fût faite, passerait pour nourriture. Il en résulta que Jadin paya son eau de guimauve et sa limonade comme si c'eût été des côtelettes et des beefsteaks, moyennant quoi notre hôte voulut bien nous tenir quitte, et nous pria de le recommander à nos amis.

A trois heures, nous vîmes arriver Pietro et Giovanni, qui s'étaient constitués nos serviteurs, et qui venaient chercher nos malles. Le vent était bon, et le bâtiment n'attendait plus que nous pour mettre à la voile. La première personne que nous aperçûmes en montant à bord fut Cama. La prison lui avait été à merveille; ses yeux étaient débouffis et ses lèvres désenflées, de sorte qu'il avait retrouvé un visage à peu près humain. L'incarcération, au reste, l'avait rendu on ne peut plus traitable, et il était prêt désormais à prendre tous les noms qu'il me plairait de lui donner. Malheureusement cette abnégation patronymique lui venait un peu tard.

Au reste, avec sa santé, Cama réclamait ses droits; il s'était revêtu de son costume des grands jours pour imposer à quiconque tenterait d'usurper ses fonctions. Il avait la toque de percale blanche, la veste bleue, le pantalon de nankin, le tablier de cuisine coquettement relevé par un coin, et il appuyait fièrement la main gauche sur le manche du couteau passé dans sa ceinture. Giovanni n'avait ni toque de percale, ni veste bleue, ni pantalon de nankin, ni tablier drapé, ni couteau de cuisine coquettement passé au côté, mais il avait des antécédents respectables, et parmi ces antécédents, le déjeuner qu'il nous avait fait faire la veille chez le capitaine. Aussi ne paraissait-il aucunement disposé à faire la moindre concession. Il avait d'ailleurs un auxiliaire puissant: c'était Milord, qui l'avait reconnu jusqu'à présent pour le véritable distributeur d'os et de pâtée, et qui était parfaitement disposé à le soutenir. Je vis que la chose tournait tout doucement à mal; j'appelai le capitaine, et ne voulant mécontenter ni l'un ni l'autre de ces fidèles serviteurs, je lui dis que nous ne dînerions que dans une heure et demie, et que, puisque le vent était bon, je le priais de ne pas perdre de temps pour mettre à la voile. Aussitôt tous les hommes furent appelés à la manoeuvre, Giovanni comme les autres. Nous levâmes l'ancre, nous dépliâmes la voile, et nous commençâmes à marcher. Quant à Cama, il descendit triomphalement sous le pont.

Un quart d'heure après, Giovanni, en descendant à son tour, le trouva étendu de tout son long près de ses fourneaux. Ce que j'avais prévu était arrivé. Le mal de mer avait fait son effet. Cama ne réclamait plus rien qu'un matelas et la permission de se coucher sur le pont.

L'exigence du chef de la police, qui avait fait promettre au capitaine que Cama ne mettrait point pied à terre, lui promettait, comme on le voit, un voyage bien agréable.

Giovanni triompha sans ostentation. A l'heure où nous l'avions demandé, le dîner fut prêt et se trouva excellent. Le capitaine le partagea avec nous, et il fut convenu, une fois pour toutes, qu'il en serait ainsi tous les jours. Au dessert, je m'aperçus que monsieur Peppino n'avait point encore paru, et je m'informai de lui. J'appris que sa mère l'avait gardé près d'elle. En outre, Gaëtano, retenu par une espèce d'ophthalmie, était resté à terre.

Pendant le dîner, le capitaine nous donna des nouvelles de la tempête. Ce n'est pas sans raison qu'elle avait effrayé sa femme: six bâtiments s'étaient perdus pendant les dix-huit heures qu'elle avait duré.

Jusqu'à la nuit, nous suivîmes le milieu du détroit à égale distance à peu près des côtes de Sicile et des côtes de Calabre. Des deux côtés, une végétation luxuriante, qui venait baigner ses racines jusque dans la mer, luttait de force et de richesse. Nous passâmes ainsi devant Contessi, Reggio, Pistorera, Sainte-Agathe; enfin, dans les brumes du soir, nous vîmes apparaître le pittoresque village de la Scaletta, dont le nom indique l'aspect, et où le capitaine avait eu son duel avec Gaëtano Sferra. Puis la nuit vint, une de ces nuits délicieuses, limpides et parfumées, comme on n'a point d'idée qu'il en puisse exister nulle part quand on n'a pas quitté le Nord.

Nous tirâmes nos matelas sur le pont, nous nous jetâmes dessus, et nous endormîmes, bercés à la fois par le mouvement des vagues et par le chant de nos matelots, qui, sur les dix heures, sentant tomber le vent, s'étaient remis bravement à la rame.

Lorsque nous ouvrîmes les yeux, il était quatre heures du matin, et nous étions à l'ancre dans le port de Taormine.


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