Un juif de Salonique (voy. p.104).—Dessin de Bida.
Un juif de Salonique (voy. p.104).—Dessin de Bida.
Le 17 mai, à deux heures de la nuit, nous jetions l'ancre devant le couvent russe, sur la côte occidentale de l'Athos. Aux premières lueurs de l'aube, des masses de têtes apparurent aux fenêtres des galeries hautes. On ne saurait voir rien de plus incohérent que la construction de ce monastère. C'est un mélange incroyable de redans, de bastions, de tours, tourillons et culs-de-lampe: tout cela lézardé, ébréché et jauni par le temps. Dans la longue étendue de ces murailles il n'y a aucune ouverture, mais seulement au-dessous de la toiture, des galeries de bois en saillie, étayées sur le mur par des arcs-boutants. Ces galeries, ajoutées depuis que les pirates ont cessé d'inquiéter les moines, sont peintes d'une couleur sang de bœuf qui rompt la monotonie du ton général. Cet amas de maçonnerie est entassé sur un rocher planté au milieu d'une verdure luxuriante.
Voulgaris que j'avais dépêché en ambassadeur revint suivi de deux caloyers, chargés de melons et de figues fraîches que nous envoyait l'higoumène.
Après avoir fait honneur à cet envoi, nous montâmes la pente ardue qui mène au monastère. Une porte double, verrouillée comme la porte d'une prison et surmontée d'une Vierge (παναγια πορταιτισα) dont on distingue lesvêtements dorés à travers un treillage, donne entrée dans la cour principale. Au milieu de cette cour est le Catholicon, basilique à cinq coupoles percées d'ouvertures jumelles: tout autour, sur un double rang d'arcades superposées les cellules. On nous conduisit d'abord à l'église, selon la règle de saint Basile: «Suscepti hospites ad orationem..., et postea cum eis sedeat.» C'était l'heure de la messe: les moines se rangeaient dans les stalles. Ces moines ou caloyers sont vêtus d'une robe brune retombant à plis droits, et, par-dessus, d'un vêtement également très-long, mais de couleur plus claire et serré à la taille par une ceinture de cuir noir, agrafée de cuivre. Ils ont les pieds chaussés de brodequins, et la tête couverte d'un bonnet jaune amadou en forme de gâteau de Savoie. Prenant à la lettre la parole de l'Écriture, «et le fer ne touchera pas à sa tête,» ils portent les cheveux et la barbe aussi longs qu'ils veulent croître. Quelques-uns roulent leurs cheveux en un chignon énorme qu'ils retroussent sous leur bonnet, mais un grand nombre, non contents de la longueur démesurée de leurs barbes, laissent retomber sur les épaules leur abondante crinière, ce qui, à la longue, par le frottement, rend leur lévite complétement imperméable et leur donne une apparence de porc-épic derrière laquelle disparaît toute expression de physionomie.
Une juive de Salonique (voy. p.104).—Dessin de Bida.
Une juive de Salonique (voy. p.104).—Dessin de Bida.
Cependant parmi les vieillards qui entraient dans l'église d'un pas chancelant, je vis un jeune homme s'avancer d'un pas ferme: je ne crois pas avoir jamais rencontré d'expression plus pure de la beauté mâle: ses yeux brillaient comme des flambeaux au milieu de la pâleur mate de son visage, amaigri par le jeûne et sa barbe retroussée par la ligne fière de ses lèvres se divisait sur sa poitrine, mêlant ses reflets bleuâtres aux tons plus sombres de sa chevelure. C'était un Grec de Zante, arrivé depuis peu sur la montagne.
Quand les assistants eurent psalmodié un psaume sur le rhythme lent et nasillard de l'Église grecque, qui est un récitatif plutôt qu'un chant, le prêtre commença la messe. Il fit d'abord trois signes de croix suivis d'une inclination. (Le signe de croix se fait chez les Grecs en portant la main de droite à gauche, parce que le Christ donna pour être crucifié sa main droite la première, et à l'aide des trois premiers doigts de la main réunis, pour indiquer qu'il n'y a qu'un Dieu en trois personnes. L'inclination remplace la génuflexion, qui n'est admise par l'Église d'Orient que le jour de la Pentecôte.) Il revêtit ensuite une aube de soie brochée, et se ceignit d'une ceinture large à laquellepend une sorte de sachet en losange appeléhipognation, de επι sur, γονυ, genou. Après leConfiteoret l'Introït, le prêtre prit le pain[7], coupa le morceau de croûte qui porte la formule,Jésus-Christ vainqueur, ainsi disposée:
la mit dans le bassin, versa le vin et l'eau, recouvrit le bassin d'une croix et offrit le sacrifice.
Les Grecs ne disent pas la messe sur un autel de forme tumulaire comme le nôtre, mais sur une table recouverte d'un linge consacré appeléantimension. Ils attachent une idée de profanation à sacrifier dans le même sanctuaire qu'un autre prêtre, en sorte que dans ces monastères les chapelles et oratoires sont innombrables.
Après le service divin nous pûmes circuler librement dans l'église. Le plan de celle-ci est à branches égales; des fresques tapissent les murs jusqu'à la voûte, disposées dans cet ordre, à peu près invariable dans les églises du rite grec: au centre le Christ bénissant[8], portant ce monogramme: IHC XC. O παντοκρατωρ, Jésus-Christ tout-puissant; du côté de l'Orient la Vierge (παναγια, toute sainte), entre les anges Michel et Gabriel; plus bas les prophètes; dans les pendentifs, les évangélistes; au dedans du bêma la Cène; au-dessus du narthex, la Transfiguration; et sur les branches de la croix, les miracles de Jésus-Christ et les sujets de l'Ancien Testament. En dehors, sous la voûte du narthex, les ascètes, les stylites, les saints philosophes et les saints évêques.
Après une visite dans les cellules, meublées d'une simple estrade en bois sur laquelle couchent les moines, on nous conduisit au réfectoire où la communauté dînait d'un macaroni trop cuit noyé dans une sauce trop longue. Un caloyer lisait une homélie pendant le repas.
Ce monastère est habité par des caloyers russes[9]et grecs. Nous prîmes congé d'eux pour présenter le plus tôt possible nos lettres d'introduction à Kariès. Ce village est à quatre heures du couvent russe. On traverse jusqu'à une certaine hauteur des jardins et des plants d'oliviers entretenus par les moines, à l'aide d'un système d'irrigation très-ingénieux; l'eau est amenée des hautes assises du rocher par des troncs d'arbres creux ajustés bout à bout et étayés d'une branche à l'autre. Plus haut ce sont des bois de chênes et de châtaigniers d'une vigueur surprenante à cause du voisinage de la mer. Les historiens byzantins parlent fréquemment de cette végétation merveilleuse. «Ceux qui appellent l'Athos la terre de Dieu ne se trompent pas,» dit Cantacuzène. «La douceur de la température, dit Nicéphore Grégoras, la multiplicité des végétaux qui réjouissent la vue et embaument l'air, le chant des oiseaux, le murmure des eaux, le vol strident des abeilles, l'aspect de la grande mer, le calme des vallées, le silence et la solitude des bois, tout cela forme un tissu de voluptés qui ravissent les sens et élèvent vers Dieu l'âme recueillie dans de pieuses pensées.»
Kariès est caché dans un pli du versant oriental, au milieu de skites et d'ermitages accrochés à toutes les aspérités de la montagne. Les maisons sont basses, faites en bois, enduites d'un crépi rose ou blanc, et alignées sur les côtés d'une rue unique. Dans cette rue se tiennent, au fond de petites boutiques, ouvertes en tabatière, des moines qui vendent des rosaires, des gravures et des ustensiles de ménage sculptés par les ermites. C'est au bout de cette rue, dans une grande maison de modeste apparence, que siège le conseil qui gouverne la montagne.
Ce conseil est composé de vingt épistates représentant les vingt monastères. Un président, élu tous les quatre ans par cette assemblée, partage le pouvoir exécutif avec les représentants des quatre monastères deLavra,Iveron,VatopédietKiliandari. Ces quatre représentants administrent la montagne, et rendent compte de leur administration à l'assemblée générale qui, outre ces fonctions, juge les délits et les crimes. Les rescripts ou ordonnances doivent porter l'empreinte d'un sceau[10]dont chacun des quatre représentants possède un quart, ce qui fait que l'opposition d'un seul annule toute décision. Le gouvernement turc a reconnu cette petite république monacale après la prise de Constantinople, et s'en est déclaré le protecteur, moyennant un tribut annuel de 500.000 piastres versées entre les mains d'un aga qui réside à Kariès. La république entretient une garde de vingt Albanais chrétiens, destinés à faire la police de la montagne.
J'ai dit qu'il y a vingt monastères sur l'Athos. Dix-sept sont habités par des caloyers[11]grecs, un par descaloyers russes et grecs, et deux par des Serbes et des Bulgares.
Tous sont de l'ordre de saint Basile, mais ne sont plus gouvernés d'après les mêmes lois. Autrefois, ils avaient chacun un higoumène inamovible; mais à la suite de discussions dont je n'ai pu savoir au juste la date, l'organisation fut modifiée, et aujourd'hui dix de ces monastères seulement, dits couvents de cénobites[12], ont conservé les anciens usages; les dix autres ont pris la dénomination de couvents libres (ou διόρισμοι, distincts), et sont régis par un conseil d'épitropes renouvelé tous les quatre ans.
Les monastères des cénobites sont:Iveron,Kiliandari,Dyonisios,Koutloumousis,Zographos,Philothéos,Grigorios,Xénophon,EsphigmenouetRoussicon, couvent russe.
Les dix autres couvents se nomment:Vatopédi,Lavra,Pantocrator,Xiropotamos,Dokiarios,Karacallos,Simopétra,Stavronikitas,Agios PablosetCastamoniti.
Les représentants des monastères deLavra,Vatopédi,IveronetKiliandari, gouvernent les autres, non-seulement parce qu'ils sont les plus riches et les plus anciens, mais parce qu'ils portent le titre de monastères impériaux. (Sous les empereurs byzantins il y avait trois sortes de monastères: ceux qui relevaient directement de l'empereur, ceux qui relevaient des patriarches, et enfin ceux qui appartenaient aux évêques ou archevêques.)
Sceau du monastère.
Sceau du monastère.
Les revenus de tous ces couvents sont produits par l'exploitation des bois, la vente des noisettes et des olives.Koutloumousisrécolte à lui seul deux cent mille ocques de noisettes.Lavra,IveronetPhilothéosexploitent annuellement pour cinq cent mille piastres de bois. Outre ces produits, les monastères ont de vastes propriétés appelées Métok, en Valachie, à l'île de Thasos et sur le littoral de la Turquie d'Europe.
Le jour de notre arrivée à Kariès était la veille d'un changement de gouvernement. Les épistates étaient enfermés pour procéder aux élections, et il y avait absence totale d'êtres vivants dans la cour duKonach. Au bout de quelques instants employés à nous promener dans le village, nous fûmes introduits dans une grande salle, sorte de galerie haute, ouverte sur la cour et garnie tout alentour de divans en estrades. Sur ces divans les membres de l'assemblée étaient assis à la manière turque, vêtus d'un manteau à manches amples, ouvert à la poitrine sur une robe de soie bleue ou violette, selon leur hiérarchie, et coiffes d'unkalimafkide feutre noir taillé comme une toque d'avocat. Sur les murs, lavés à la chaux d'un ton jaunâtre, ces personnages étoffés s'enlevaient merveilleusement. Le président s'avança appuyé sur sa crosse (πατεριζα, sorte de petite béquille noire garnie de nacre), et nous invita à prendre place sur le divan; puis il ouvrit les lettres, et quand il arriva à celle du patriarche, il en baisa la signature. Un Albanais avait apporté un escabeau chargé de confitures sèches et de café, et quand chacun fut armé de sa tasse et du tchibouk de rigueur, tous nous firent des questions sur la France, sur Constantinople, et surtout sur le but de notre voyage à l'Athos. Il leur semblait étrange qu'on vînt voir de pauvres moines, quand on vivait au milieu des splendeurs de l'Occident dont on leur avait dit merveille.
En notre qualité d'artistes, le président nous dit qu'il nous logerait chez le peintre Anthimès, une des lumières de la Sainte-Montagne. Avant d'aller chez notre hôte, nous montâmes faire visite à l'aga, qui habite la seconde aile du Konack. Ce pauvre musulman est là tout à fait dépaysé, n'ayant pour compagnons qu'un secrétaire et quelques Albanais de sa religion. C'est un jeune homme de trente à trente-cinq ans, ni beau ni laid, engraissé par l'oisiveté, hébété par la solitude. Il nous accueillit avec tout l'enthousiasme d'un homme ravi de voir d'autres visages que les profils liturgiques qui l'entourent; mais cette expansion fut de courte durée, et il retomba dans son assoupissement, dont il ne sortira vraisemblablement que le jour où il sera appelé à d'autres fonctions, ou admis à faire valoir ses droits à la retraite.
Anthimès, notre hôte, était un tout autre homme, vif, alerte et remuant. Il habitait sa petite maisonnette en compagnie d'un pappas appelé Manuel, sorte de paria qui faisait la cuisine, cultivait le jardin, nettoyait la maison, aidait le peintre dans ses travaux, l'assistait à la messe et trouvait le temps de dormir et de boire quelquefois outre mesure, malgré ces nombreuses occupations.
Pendant que nous attendions le moment d'être admis auprès du conseil, j'étais allé jusqu'au Catholicon[13]. Là entrait en même temps que moi un jeune homme. Vêtus tous les deux comme on l'est au pays du macadam, nous nous devinâmes Français. Il était peintre, s'appelait Vaudin, et travaillait avec M. de Sévastiannoff. J'avais entenduparler en Grèce des travaux de M. de Sévastiannoff[14]au mont Athos. Ma première visite fut naturellement pour lui. L'auteur des admirables reproductions photographiques que l'Institut a vues il y a quelques années, m'accueillit avec cette courtoisie et cette cordialité habituelle à l'aristocratie russe. Nous causâmes de la France en français, ce qui est une grande jouissance, et nous prîmes le thé en russe, ce qui est la bonne manière.
L'histoire du mont Athos est très-obscure depuis Jésus-Christ jusqu'au dixième siècle. Les moines font remonter à Constantin la fondation du monastère de Lavra, construit par saint Athanase l'Athonite. De ce saint Athanase il n'est question dans aucun historien; mais dans ce même monastère de Lavra, une fresque représente ledit saint Athanase recevant une chrysobulle des mains de l'empereur Nicéphore Phocas, c'est-à-dire vers 965. Cependant il est probable que certains monastères sont de fondation plus ancienne: ceux d'Iveronet deVatopédi, par exemple, construits sur l'emplacement des villes de Dium et d'Olophisos, dont parle Hérodote et dont ne parlent pas les historiens byzantins.
Vue générale du mont Athos.—Dessin de Villevieille d'après M. A. Proust.
Vue générale du mont Athos.—Dessin de Villevieille d'après M. A. Proust.
Quoi qu'il en soit, voici la version des moines: saint Athanase demanda à l'empereur la permission de construire un monastère sur l'Athos et éleva la grande Lavra ou Laure (Lavra signifie réunion, communauté, association); mais la montagne était occupée par des ermites. Ces ermites envoyèrent une députation à Constantinople pour protester contre l'envahissement de leur retraite. Leurs prières ne furent pas écoutées et les monastères se succédèrent sur les flancs de la montagne.
A. Proust.
(La suite à la prochaine livraison.)[Retour à la Table des Matières.]
MONT ATHOS.—Le conseil des Épistates au mont Athos.—Dessin de G. Boulanger d'après M. A. Proust.
MONT ATHOS.—Le conseil des Épistates au mont Athos.—Dessin de G. Boulanger d'après M. A. Proust.
PAR M. A. PROUST[15].1858.—INÉDIT.
Ermites indépendants. — Le monastère de Koutloumousis. — Les bibliothèques. — La peinture. — Manuel Panselinos et les peintres modernes.
Chose assez singulière! ces ermites relégués sur le haut du rocher ont trouvé des continuateurs, qui vivent loin des habitations, comme des bêtes fauves. Lorsqu'ils ne trouvent plus à se nourrir sur la montagne, ils descendent à la porte des monastères et échangent contre des légumes, de petits chapelets et des croix sculptées. Malgré l'aversion qu'ils témoignent aux moines, ceux-ci les vénèrent comme des saints. En venant du monastère russe, nous en vîmes un accroupi sur un rocher, véritable homme des bois, qui n'avait pour tout vêtement que sa barbe démesurément longue. Il est vrai que la légèreté de ce costume avait son excuse dans la chaleur de l'atmosphère.
J'ai parlé de la règle qui interdit à toute femme et à tout animal du sexe femelle l'entrée de la montagne. Il est probable que cette règle rigoureuse, dans laquelle on a cru voir un scrupule exagéré, a été une mesure toute politique pour chasser les habitants qui persistaient à rester sur la montagne, et en interdire l'entrée même aux bergers qui eussent été tentés d'y conduire leurs troupeaux.
Les monastères de l'Athos ont joué un rôle important sous les empereurs byzantins. C'est là que se recrutaient les patriarches. «On prit souvent, dit Grégoras, dans les monastères, pour les élever au patriarcat, des moines ignorants, car les princes choisissent pour les grandes places tels sujets qui leur soient soumis servilement.» Quelquefois cependant ces patriarches disposèrent de l'empire. J'aurai plus loin l'occasion de parler de la secte des Palamites, qui prit naissance sur l'Athos et agita longtemps la chrétienté orientale.
Nous pouvions observer chaque jour au couvent de Koutloumousis, à quelques minutes de Kariès, les habitudes des caloyers. Laissant le soin de l'agriculture et du jardinage aux frères lais, ces cénobites ne font absolument rien que prier. Le matin ils descendent de leurs cellules, chantent les matines, entendent la messe, vont au réfectoire, assistent aux vêpres à quatre heures, soupent à six, disent complies, se couchent avec le soleil et se relèvent au milieu de la nuit pour aller à l'église. Ces différents exercices sont annoncés par une simandre[16]. En dehors de l'eukologue (bréviaire), ils lisent peu. Il y en a cependant quelques-uns qui ont voyagé, vu, étudié et acquis une instruction sérieuse. Malgré cela les bibliothèques sont dans un état de désordre dont on ne peut se faire idée, et l'emploi decartophilax[17]est une sinécure.
Mais si les moines ont négligé l'étude des lettres, ils ont continué les travaux de peinture, de gravure et de sculpture sur bois qui leur ont fait une si grande célébrité. Le catholicon de Kariès donne une suite de fresques de l'époque la plus savante de l'école athonite. Ces peintures sont de Manuel, surnommé Panselinos (πανασεληνη pleine lune), né à Salonique vers le douzième siècle, date très-vague, mais que je n'ai pu avoir plus précise. Panselinos est considéré non-seulement comme le chef de l'école athonite, mais encore comme le maître de l'école byzantine tout entière. Les traditions de cette école ont été transmises dans un livre intitulé: Ερμηνεια της ΖωγραφίκηςGuide de la peinture[18], rédigé vers 1650, par le moine Denys, du couvent de Fourna, près d'Agrapha en Thessalie, et son élève Cyrille de Chio. Ce manuel donne les recettes pour peindre, la manière de représenter les sujets religieux et l'ordre dans lequel ils doivent être disposés. Rédigé dans le but d'empêcher la défiguration des compositions religieuses, il a lié les peintres dans un réseau de règles invariables, et fait disparaître de leurs œuvres toute inspiration individuelle.
On a cru voir dans les mosaïques et les fresques des premiers siècles chrétiens une inspiration immédiate, puisée dans les préceptes de la foi nouvelle. Il suffit d'observer attentivement ces compositions pour se convaincre qu'il n'y a dans ces longues figures au type grec, au geste pétrifié et aux draperies régulièrement plissées, qu'une appropriation maladroite des chefs-d'œuvre de l'antiquité aux besoins du nouveau culte. Ce reste de style d'emprunt, et cette maladresse même donnent à ces productions un mélange de science et de naïveté qui étonne et séduit. Y eut-il dès ce temps-là un traité de la peinture religieuse indiquant certaines règles de composition immuables? Cela n'est pas probableou s'il y en eut un, Manuel Panselinos s'en est souvent écarté, car, leGuidedont les peintres du mont Athos ont chacun un exemplaire entre les mains, est dédié à Manuel Panselinos et semble fait d'après son œuvre. Le peintre moine a donc fait au mont Athos le même travail qu'ont fait les peintres italiens d'après ces mêmes fresques byzantines, exilées en Italie par la querelle des iconoclastes. Il a conservé le style, et s'inspirant de la nature, peut-être même aussi des fragments de la statuaire grecque trouvés sur la montagne, il a donné plus d'ampleur aux contours, de réalité dans l'expression et de poésie dans la conception. Après lui, il y eut une sorte de renaissance qu'on suit jusqu'au dix-septième siècle à travers l'œuvre de peintres inconnus, désignés sur l'Athos sous le nom uniforme de Panselinos[19], et qui se termine à un artiste appelél'Albanais.
Carte de la Chalcidiquepour servir à l'intelligence du voyage de Mr. Proust au Mont Athos.Dressée par A. Vuillermin.
Carte de la Chalcidiquepour servir à l'intelligence du voyage de Mr. Proust au Mont Athos.Dressée par A. Vuillermin.
Depuis cette époque, l'art est tombé à un degré tel qu'on ne sait plus si les moines qui le pratiquent méritent le nom d'artistes. La première fois que j'allai dans l'atelier du peintre Anthimès, ce qui me frappa c'est que dans cet atelier il n'y avait pas de peinture, mais une suite de vases remplis de colle de poisson, de plâtre délayé, d'huiles, de mordant pour la dorure, enfin ce qui constitue le laboratoire d'un fabricant de couleurs. Je demandai à notre hôte de nous montrer quelqu'une de ses œuvres. «Nous ne faisons pas d'esquisse, me dit-il,et travaillons immédiatement sur le mur; le guide nous indique les proportions du corps humain, la disposition des figures et leurs mouvements. Le P. Macarios, mon maître, tenait ses principes du P. Nectarios, qui les lui avait transmis;» puis, prenant un pinceau qu'il trempa dans du brun rouge délayé dans l'eau, il traça un Christ sur une feuille de papier. Le contour était ferme, sans hésitation, fait avec la dextérité d'un maître d'écriture, mais ce dessin mathématique était insipide, bien qu'il n'y eût aucune faute grossière.
Saint Georges, fresque de Panselinos dans le Catholicon de Kariès. Dessin de Pelcoq d'après M. A. Proust.
Saint Georges, fresque de Panselinos dans le Catholicon de Kariès. Dessin de Pelcoq d'après M. A. Proust.
Dans sa préface de la traduction duGuide du moine Denys, M. Didron raconte qu'il vit peindre un caloyer: «En une heure, dit-il, sous nos yeux, il traça sur le mur un tableau représentant Jésus-Christ donnant à ses apôtres la mission d'évangéliser et de baptiser le monde. Il fit son esquisse de mémoire, sans carton, sans dessin, sans modèle. Ce peintre, continue M. Didron, pourrait être mis certainement sur la ligne de nos meilleurs artistes vivants, surtout lorsqu'ils exécutent de la peinture religieuse.» Ceux-ci traitent assez mal la peinture religieuse au point de vue liturgique, cela est vrai. Pourquoi? Parce que l'inspiration est le mouvement et le dogme l'immobilité; mais mise à part la question de tempérament qui fait comprendre à chacun la traduction des choses divines de manière différente, ils cherchent, et ne trouveraient-ils que la centième partie de ce qu'ils cherchent, cette partie-là est l'inspiration, ce qui constitue l'art, tandis que ces plates médiocrités de l'Athos, faites machinalement d'après un système immuable, sont sans vie et sans âme. Je ne peux voir ce qu'il y a de commun entre de semblables choses et l'art. J'ouvre leManuelet je trouve ceci: «Le corps d'un homme a neuf têtes en hauteur: divisez la tête en trois parties: la première pour le front, la seconde pour le nez, la barbe pour la troisième; faites les cheveux en dehors de la mesure de longueur d'un nez, divisez de nouveau en trois parties la longueur entre le nez et la barbe, etc., etc. À l'aide de ces principes et d'un compas on fait unbonhomme, on arrive même par l'habitude à le faire sans compas; mais on ne fait pas une œuvre d'art. Si le beau était absolu et s'appelait Michel-Ange, chacun devrait dessiner comme Michel-Ange. Ceux qui l'ont cru n'ont fait que des pastiches assez faibles; mais Rubens, qui avait étudié Michel-Ange et la nature, a fait des Rubens. Les moines du mont Athos ont essayé à faire toujours du Panselinos, d'après des lois transmises successivement, sans se retremper dans l'étude de la nature qui redonne la vie, et on ne peut mieux comparer leurs productions actuelles qu'à une traduction qui serait elle-même faite d'après un texte, résultat de cent traductions successives.
Dans les fresques de Panselinos, il ne faudrait pas chercher ce qui nous attache et nous séduit dans les productions de l'esprit: un reflet de nos sensations. On sent au contraire là l'éloignement de toute préoccupation terrestre, et l'aspiration vers le divin ou plutôt le surhumain. LeSaint Georges, une des seules figures que l'obscurité du Catholicon de Kariès nous ait permis de reproduire par la photographie, est une des mieux conservées (voy. p.116). Le procédé matériel de ces fresques est très-simple. Un large trait noir entoure la figure; les traits sont nettement accusés, et l'ombre se partage également de chaque côté.[Retour à la Table des Matières.]
Le monastère d'Iveron. — Les carêmes. — Peintres et peintures. — Stavronikitas. — Miracles. — Un Vroucolakas. — Les bibliothèques.
Hadji-Linos, le président nouvellement élu, nous remit le 23 mai la lettre surmontée du cachet qui devait nous ouvrir les portes des monastères, et le 24 nous nous mîmes en route vers les couvents de la côte orientale: un Albanais de la garde nous servait d'escorte.
Après trois heures de marche sur une pente sablonneuse, entre deux haies de noisetiers et de caroubiers, nous arrivions à Iveron, laissant à notre droite Koutloumoussis encore noir d'un incendie récent.
Monastère d'Iveron.—Dessin de Karl Girardet d'après une photographie.
Monastère d'Iveron.—Dessin de Karl Girardet d'après une photographie.
Il n'est pas aisé de démêler un plan dans cet amas de constructions: aussi le plus court et le plus vrai est de dire qu'il n'y en a pas. L'ensemble de cette Babel d'architecture, encaissé dans un vallon sur le bord de la mer, est triste, et c'est à regret qu'on quitte les sentiersboisés de la montagne pour les porches sombres et humides, les cours froides et les galeries nauséabondes du monastère. Nous tombions là dans un couvent de cénobites, c'est-à-dire en plein jeûne, mais, grâce à un quartier de mouton que nous avait offert le voïvode de Kariès, nous pûmes satisfaire nos appétits de carnivores.
Les jeûnes sont très-fréquents chez les Grecs. Voici les époques des principaux carêmes, sans parler des abstinences en l'honneur de tel ou tel saint particulier à chaque couvent: deux mois avant Pâques, trente jours après la Pentecôte, quinze jours avant l'Assomption et quarante jours avant Noël. Le lait, le poisson et les œufs ne sont pas permis, en sorte que le menu se réduit aux olives, au caviar et à quelques racines et coquillages. Les Orientaux, habituellement très-sobres, souffrent peu de ce régime que nous ne pourrions supporter longtemps.
L'higoumène ne fit donc qu'assister à notre repas. C'était un bon homme sans façons, dépourvu d'instruction, mais ne manquant pas d'une certaine finesse qui lui tenait lieu d'esprit. Il nous fit, après le dîner, les honneurs de son petit État de la meilleure grâce du monde. D'abondantes explications nous étaient données par le logothète, personnage maigre, laid, mais instruit. Ce saint homme parlait avec une telle familiarité de Dieu, de la Sainte-Vierge et des saints qu'on eût pu le croire de la céleste famille, s'il n'avait pris soin de rappeler de temps en temps son origine terrestre par de bruyantes interruptions que répétaient les voûtes sonores et qui prouvaient surabondamment que l'abus des plantes crucifères est chose nuisible à la santé: lecantoriental autorise ces écarts que notre politesse réprouve.
J'ai déjà dit que la fondation d'Iveron me semblait devoir être très-ancienne. On retrouve, en effet, dans les murailles des fragments de sculpture antique provenant des ruines de la villed'Olophizos, ce qui permet de supposer que la construction a précédé la querelle des iconoclastes qui respectaient peu l'antiquité dans ses chefs-d'œuvre. Le logothète nous dit que ce monastère avait été élevé en l'honneur de saint Jean le Précurseur, par trois Géorgiens ou Ibériens (Jean, Euthimius et Georges), (των ιβηρων, des Ibériens); quant à la date de la fondation il l'ignorait. Cet établissement est immense et ne compte pas moins de trente églises rangées autour du catholicon. La disposition de ce dernier a été modifiée, car, à la suite d'un péristyle appuyé sur des arcs-boutants, une seule porte donne entrée dans le narthex qui se trouve, par cette économie, dans une obscurité presque complète. Il est du reste facile de voir que l'entrée principale a été murée, par le dessin transparent, sous le crépi du mur, d'une large arcade surmontée dulabarum. Il n'y a pas là de nefs latérales: le vaisseau est en forme de trèfle. Une addition curieuse (particulière[20]aux églises de l'Athos) est celle d'absides semi-circulaires ménagées derrière le chœur pour servir de sacristie et de dépôt aux vases sacrés. Au-dessus des plaques de faïences émaillées qui recouvrent les murs jusqu'à hauteur d'appui, commencent les peintures. Les peintures de ce dernier ont été rafraîchies en 1846. Je dis rafraîchies, parce que le jour où un higoumène, ami de la propreté, trouve que la décoration de son église est ternie, enfumée par le temps, il fait venir de Kariès un maître-peintre. On l'héberge lui et ses élèves et, en peu de temps, il remet les fresques à neuf. Dans l'intérieur le mal n'est pas complet: le peintre a conservé les contours des anciennes images, et s'est contenté de les remplir d'un badigeon blafard; mais sous le porche extérieur, sa verve, ne trouvant plus de bornes, s'est livrée aux excentricités les plus étranges,sans sortir cependant des règles du Guide: il y a là une série assez peu ragoûtante de décollations, où, sans respect pour la perspective, le sang jaillit jusqu'aux derniers plans, occupés par une architecture bizarre. Ces maîtres goujats ne craignent pas de recouvrir les inspirations de Manuel Panselinos ou de tout autre maître de leurs méthodiques barbouillages, sous prétexte de restauration. Cependant ces peintures, qui ne supportent pas un examen sérieux, sont d'un effet décoratif surprenant. Ce but de la décoration, qui est le premier auquel doive tendre la peinture murale, semble avoir échappé à notre époque. On est désagréablement impressionné, quand on pénètre dans un de nos monuments religieux redécorés à grands frais, de cette mésintelligence entre l'architecte, les peintres et les statuaires; et la réunion dans un même cadre d'œuvres faites avec talent, mais sous des inspirations diverses, produit l'ensemble le plus discordant qui se puisse imaginer. Ici lemoidisparaît; chacun comprend son rôle et s'y tient. Les raccourcis audacieux ne viennent pas rompre la simplicité des lignes architecturales, l'or s'y étale sans ambition, et la mosaïque mêle ses tons modestes aux nuances du marbre. L'ensemble est harmonieux, parce que l'inspiration est une, et ces fresques, plus que médiocres, apportent leur humble tribut au caractère monumental de l'édifice.
Ces peintures veulent joindre à ce côté matériel un autre rôle qui me semble moins complet: celui de l'enseignement. Il n'est pas un ornement, un agencement de détails qui ne soit combiné dans un sens mystique ou symbolique; rébus impénétrable à l'œil et à la pensée dont le sens est aujourd'hui souvent perdu.Les peintures des temples sont le livre des illettrés. Pour autres choses ne sont faites les ymages, fors seulement pour montrer aux simples gens, qui ne sèvent pas l'escripture, ce qu'ils doivent croire.Ce but n'est pas rempli par les peintres byzantins, et leur iconographie est souvent très-abstraite. En voici un exemple pris dans une de leurs compositions familières. Dans le crucifiement, au pied de la croix, est ouverte une fosse remplie d'ossements sur lesquels coule le sang du Christ. Du milieu de cette fosse sort Adam enveloppé d'un suaire, il semble se ranimer au contact du sang divin. Que signifie cette allégorie? Une légende veut que l'endroit même où fut plantée la croix, sur le Golgotha, fut le lieu de la sépulture d'Adam, et l'idée, déduite de ce fait que le sang divin vient racheter l'homme qui a commis la première faute, estbelle; mais l'allégorie ne s'arrête pas là et, s'appuyant sur le texte d'une autre légende qui dit que la croix de Jésus-Christ a été taillée dans un arbre venu sur la tombe même d'Adam, veut que la faute du premier homme soit figurée par ce même bois sur lequel meurt le Sauveur de l'humanité. Il n'est pas facile de démêler dans ce double symbole la cause de l'effet, mais si on comprend cependant dans cette corrélation une pensée sublime, ce n'est pas toutefois chose faite pour lessimples gens. La mort de l'Homme-Dieu est dans notre iconographie plus simple, mais aussi plus humaine; tandis que chez les Grecs la nature est calme et souriante le jour du crucifiement, chez nous, au contraire, les éléments se révoltent, la douleur est sur tous les visages, sentiment prosaïque qui interprète mal, ce me semble, le fait de la rédemption, mais qui est plus saisissable pour le vulgaire.
Pendant l'examen minutieux que nous faisions de ces peintures, l'higoumène ne cessait d'attirer notre attention sur des tableaux qu'il venait de recevoir de Russie. Rien n'est comparable au mauvais goût de cette sorte de bimbeloterie qui attire l'œil désagréablement. Les têtes et les mains seules sont peintes et ressortent maigrement d'un amas d'étoffes en relief surchargées de perles et de morceaux de métal. Les moines raffolent de ces afféteries et Pétersbourg en inonde les couvents.
On n'oublia pas de nous mener devant deux images de la Vierge en grande vénération sur la montagne. La première est au-dessus de la porte d'entrée, placée très-haut et peu visible à cause de l'épais treillage qui la recouvre. Un vieux caloyer assis sous le porche nous en conta l'histoire avec cette volubilité deciceronequi ne tient aucun compte de la ponctuation. Voici le résumé de cette explication en quelques mots. Théophile, patriarche d'Alexandrie, l'ennemi de saint Jean Chrysostome, ayant fait brûler quelques monastères par suite de mésintelligence avec le moine Isidore, fit disperser les images. Une de ces images jetée à la mer fut poussée miraculeusement devant Iveron et recueillie par un caloyer appelé Gabriel: c'est cette image de la Vierge. La seconde est placée au fond d'une petite église dédiée aux saints apôtres: le panneau enfumé est entaillé à la hauteur du visage d'une large balafre dont s'échappent des gouttes de sang. Vers l'an 650, des pirates vinrent attaquer le monastère et y pénétrèrent. Leur chef, Éthiopien d'origine, s'avança jusqu'au fond de cette chapelle et frappa la Vierge au visage d'un coup de couteau qui fit jaillir le sang de la blessure. Le corsaire touché de ce miracle, se fit moine avec ses compagnons, et termina sa vie dans le couvent, donnant l'exemple d'une grande piété. On n'a su à ce nègre aucun gré de son repentir, car, outre qu'on l'a souvent peint sur les murs d'une façon peu indulgente pour son physique, on a eu l'idée de le faire figurer sous la forme d'une grosse horloge en bois. La présence de ceCroquemitaines'explique mal dans un pays où il n'y a pas d'enfants.
Au milieu de ce monde d'images dont nous voulions reproduire une grande partie, les jours nous semblaient courts, malgré la bonne volonté du soleil qui s'attarde volontiers dans ce ciel sans nuages. Aussi nous ne sortions que rarement du couvent et profitions encore d'une partie des nuits pour faire des recherches dans les illustrations des manuscrits. Voulgaris, de son côté, imaginait des raffinements inconnus pour apprêter le même poisson, l'éternelbarbouni(espèce de rouget) sous des aspects différents. À ceux qui voyageront en Orient, je recommande Voulgaris et le merle solitaire (turdus musicus) qu'il accommode très-délicatement avec la menthe hachée.
On a beaucoup chanté la vie monacale; on a célébré les louanges de ces associations qui, avec leur ferme croyance, ont laissé des monuments impérissables de leur génie. La foi du temps présent semble tendre vers un autre but et les moines d'aujourd'hui sont écrasés par ces constructions colossales du passé. Excepté aux heures de prière, ils restent peu dans le couvent et vont au dehors respirer un air plus pur que celui de leurs cellules.
Les frères lais se livrent aux travaux du jardinage, construisent des embarcations, vont à la pêche ou filent la laine pour la confection des vêtements. Pour ces différents travaux ils laissent leur lourde tunique et ne gardent qu'une culotte, costume qui, complété d'un chapeau de paille aux bords larges, leur donne la tournure de cosaques déguisés en planteurs. Plusieurs sont surveillés par des moines, car l'inviolabilité de la montagne fait que souvent, à côté de réfugiés politiques, se glissent des assassins, voleurs, ou autres gens d'humeur batailleuse.
Dans les couvents grecs l'hospitalité est toute gratuite et largement pratiquée à l'égard du premier venu qui frappe à la porte, musulman, juif ou chrétien: cependant il ne faut pas oublier que les Grecs sont maîtres en l'art de la diplomatie, et force était souvent de donner unbakchichpar-ci, faire un portrait par-là, pour retirer de tel ou tel coin telle ou telle chose précieuse.
Parmi le peu d'étrangers qui ont séjourné ici, nous disait l'higoumène, plusieurs sont tombés malades, malgré la salubrité du climat. Cela n'a rien en effet qui doive surprendre. Il est évident que celui que n'attire là aucun intérêt artistique, ne doit pas tarder à être atteint d'un spleen précoce. Le régime monacal est mauvais, les appartements pratiqués dans les galeries extérieures sont intolérables dans le jour à cause de la chaleur, la propreté est douteuse, et les sentiers de la montagne sont peu praticables. Il ne resterait donc, outre l'accueil gracieux qu'on reçoit et le charme assez rare de la conversation des moines, que le spectacle de la nature, splendide dans ses effets les plus gigantesques, si la règle des couvents ne faisait fermer les portes au coucher du soleil et ne vous réduisait à la contemplation de l'horizon immense du haut d'un balcon accroché sous les toits comme un nid d'hirondelles. Une de nos distractions était, pendant la nuit, quand les simandres réveillaient les échos endormis du couvent, de voir apparaître successivement sur les galeries les moines à peine éveillés, se dirigeant vers l'église d'un pas chancelant,armés de petites lampes à la lueur tremblotante. Cela nous représentait, avec ces acteurs cassés par l'âge et vêtus de leurs tuniques longues comme des suaires, quelque chose comme une répétition du Jugement dernier, figuré dans les vieux almanachs.
Il nous prit fantaisie, un matin, de visiter le monastère de Stavronikitas (σταυρος, croix, νικη, victoire), à deux kilomètres à peu près d'Iveron. L'higoumène nous donna une barque avec deux moines. P. Nyphon et P. Pacôme avaient les bras solides et, en quelques coups d'avirons, ils nous débarquèrent sur une plage fleurie de myrte et de rosiers. Nous gagnâmes de là le monastère à pied. Sa construction, surmontée d'un donjon carré, flanquée de tourillons en culs-de-lampe et surveillée à l'entrée par deux échanguettes haut placées, offre un appareil militaire complet. On nous avait vanté à Kariès les peintures de Stavronikitas, mais le moment de notre visite était mal choisi; presque toutes les églises étaient fermées. On réparait l'intérieur de la cour et il pleuvait des moellons avec accompagnement continu de la scie et du marteau. Ce que nous vîmes de plus surprenant était un moine dormant au milieu de ce vacarme. Après avoir pris à la hâte quelques croquis, un entre autres dans le Catholicon, d'après une belle image de saint Nicolas[21], nous regagnâmes la barque. «Avez-vous vu, nous dit le P. Pacôme, l'image miraculeuse?» Nous ne l'avions pas vue, mais nous n'en eûmes aucun regret, étant déjà habitués à ces exhibitions qui se répètent dans tous les couvents et n'offrent le plus souvent rien de remarquable au point de vue de l'art.