TABLE DES GRAVURES ET CARTES

LE KSAR DE SAKKET ABRITE LES OULED BOU SAAD SÉDENTAIRES, QUI CULTIVENT OLIVIERS ET FIGUIERS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

LE KSAR DE SAKKET ABRITE LES OULED BOU SAAD SÉDENTAIRES, QUI CULTIVENT OLIVIERS ET FIGUIERS.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Le village paraît abandonné, bien que les maisons soient ouvertes; mais elles le sont, d'abord parce qu'elles n'ont pas de portes, le bois étant rare, et ensuite parce qu'il n'y a rien à y voler. J'entre dans une de ces cases, personne! dans une autre, puis dans une troisième, personne! Enfin, je découvre un vieux, vautré comme un sac, dans le coin d'une cour; je l'appelle, il ne bouge pas; je le secoue, il se dresse, pris d'épouvante. Je lui demande le chemin de Bou Hamram, «ksar» voisin; il pousse des cris inarticulés! C'est encore un sourd-muet! Une fois rassuré par une pièce de deux sous, il me mène dans une autre maison, au bout du village, et là, je trouve un autre Ouled bou Saad; celui-ci n'a qu'un bras! C'est la Cour des Miracles, ici! Le sourd-muet se sauve et me laisse avec le manchot, qui m'explique que tout le monde est à la moisson, dans la plaine, hommes, femmes et enfants; il ne reste dans le village que ces deux représentants de la tribu, comme «assess» (gardiens). Cet infirme est intelligent, et même lettré; il est «khrodja» (secrétaire) du cheikh; je cause longuement avec lui, et il m'apprend sur sa tribu des choses intéressantes. D'après ses histoires, je crois que les Ouled bou Saad sont un mélange de Berbères et d'Arabes: un petit groupe de Berbères autochtones habitait primitivement le djebel Biada et le Bou Hedma, et ce furent les fondateurs des villages troglodytes dont on trouve les restes dans toute cette montagne, des «ksour» ruinés bâtis à la manière kabyle sur les sommets rocheux, et peut-être aussi de ces enceintes mégalithiques dont j'ai parlé. Ces Berbères primitifs, refoulés par les invasions musulmanes, abandonnèrent Biada et Bou Hedma et se réfugièrent dans cette partie de la chaîne, plus difficile d'accès. Des transfuges arabes, gens qui avaient commis quelque crime dans leur tribu, vinrent s'abriter auprès d'eux, et firent souche des diverses fractions arabes qui, peu à peu, s'amalgamèrent en une même confédération, avec le noyau primitif, et ont, en collaboration, fondé ce village de Sakket. Des Berbères, ces gens ont conservé les habitudes d'isolement, d'indifférence religieuse, et même d'idolâtrie, car le culte musulman s'entremêle chez eux, paraît-il, à un superstitieux souvenir pour des divinités qui répondent auxnoms très variés de Fonda, d'Amzor, d'Okcha, etc., et ne sont assurément classées dans aucun panthéon.

DE TEMPS EN TEMPS LA FORÊT DE GOMMIERS SE RÉVÈLE PAR UN ARBRE (page568).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

DE TEMPS EN TEMPS LA FORÊT DE GOMMIERS SE RÉVÈLE PAR UN ARBRE (page568).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

À part les années de belle récolte, comme celle-ci, les Oulad bou Saad sont de pauvres gens. Ils se livrent à la fabrication du goudron avec le bois des thuyas de leurs montagnes, et leurs femmes tissent de grossiers burnous, car leurs troupeaux donnent environ 9 000 kilogrammes de laine par an. Peu commerçants, et peu désireux de voir les étrangers pénétrer dans leurs rochers, ils portent leurs produits, même leur huile, à Gafsa ou au Kef, et n'ont pas de marché dans la tribu.

De Sakket à Sened, on remonte l'oued Kebir, le fleuve des Oulad Bou Saad, qui forme cette belle plaine si riche en céréales; mais ici, jusqu'à sa tête, dans les rochers du Kef Biada, c'est un abîme profond. Et il est à croire que les gens de Sakket, désireux de ne pas être dérangés chez eux, ont mis tous leurs soins à rendre leur sentier aussi dangereux que possible: tournants brusques sur le vide du ravin, longues strates glissantes, roches en escalier, rien n'a été oublié pour essayer de casser les jambes des chevaux et les reins des cavaliers. L'énorme masse d'El Biada (la Blanche) se détache, isolée, entre deux échancrures de la muraille de montagnes; j'y grimpe par ce sentier de chèvres; au sommet, couronnant une plate-forme triangulaire, une citadelle berbère, très ruinée; en bas de la roche, deux marabouts. De toutes parts, des escarpements et des précipices.

Dans ce désert, je ne rencontre qu'un Arabe, poussant à coups de trique un misérable bourricot surmonté d'un chargement informe et ballottant; vu de près, ce paquet mal équilibré est la femme de ce touriste. Nous nous arrêtons pour faire le bout de causette obligatoire, et je m'apprête à lui demander des renseignements sur le chemin et les points d'eau; mais il me prévient en me posant lui-même la question que je préparais. «D'où sors-tu donc?» lui dis-je.

Le pauvre homme est unoukil(intendant) des Kadriya (secte religieuse de Sidi Abd el-Kader et Djilani, de Bagdad); il vient de Tebessa faire la tournée des ouailles de la secte pour tâcher d'en tirer quelques offrandes.—«Et comment vont les affaires? donnent-ils beaucoup aux marabouts, tous ces «kbaïls»?»

Il répond évasivement, mais son équipage ne semble pas indiquer une situation financière bien florissante.

Une coupure brusque dans la montagne, découvre tout d'un coup l'immense plaine de Maknassi, et, sur les sommets qui commandent ce «khrangat», deux citadelles berbères se font face; mais elles sont en ruine. Abandonnées aussi, les crevasses de roches où habitaient autrefois les gens de Sened, qui ont pratiqué longtemps le troglodytisme! Les nouveaux villages des Senedi et des Nassri s'étagent actuellement sur les deux rives du ravin.

Je ne trouve, ici non plus, âme qui vive en ces tanières. Ainsi que leurs voisins de Sakket, les Senedi et les Nassri sont à la moisson, et je continue mon chemin en suivant, entre les montagnes, un véritable corridor, jusqu'aux Ogla Zagoufta, où j'arrive au coucher du soleil. Perdus dans un paysage sinistre, ces puits saumâtres, sulfureux, chargés de tous les détritus organiques que les pluies ont entraînés dans le ravin, sont les seuls points d'eau de cette région terriblement assoiffée.

Dès le grand matin, je suis réveillé dans mon sévère campement par des voix de femmes. Ce sont des pauvresses qui arrachent l'halfa dont ces montagnes sont une inépuisable mine. La vie mi-sédentaire mi-nomade des bourgeois de tous ces villages s'agrémente du métier d'arracheur d'halfa. Quand l'un d'entre eux a besoin d'argent de poche, il se fait halfatier, et, peut, en travaillant bien, arracher de 100 à 150 kilogrammes d'halfa dans la journée; il transporte sa récolte à Maknassi, station du chemin de fer à quelques heures d'ici, où se tient le marché de cette graminée, et la «Compagnie Anglaise» lui achète de trois à cinq francs la charge de 100 kilogrammes.

La plupart du temps, l'Ouled bou Saad est doublé d'une femme, parfois de plusieurs; il les fait travailler à l'arrachage, les regarde faire, et se contente de charger le chameau et d'aller vendre l'halfa. Il garde l'argent. Et cela lui permet, avec le produit de quelques jours de travail, de se rendre à Sfax ou à Gafsa—à pied, bien entendu,—de s'y procurer les objets qui lui sont nécessaires; de faire la noce, ce qui, pour lui, consiste à voir danser les femmes les plus horribles, au son d'une musique sauvage, en buvant des tasses de café bourbeux, et enfin de rapporter à la sienne, s'il est un bon mari, un bijou faux quelconque, que l'orfèvre juif lui a garanti «vrai argent».

Ce matin, par la lumière blonde, très douce, ce bled de Zagoufta paraît moins rébarbatif, et, sorti des gorges de ce torrent sans eau, j'entre dans la vallée de l'oued Terli: de jolies petites plaines jalonnées de «betoums» (pistachiers térébinthes) qui s'habillent en ce moment d'un feuillage printanier. Cette vallée a dû être, autrefois, très cultivée, fertile en céréales et en oliviers; les ruines romaines, les citernes, les postes fortifiés échelonnés de distance en distance, en sont une preuve. Je retrouve même, au centre d'un groupe important de fermes détruites, et de pressoirs à huile, les restes très distincts d'une basilique chrétienne. Il y eut ici un centre agricole important de populations sédentaires et civilisées, qui subsista vraisemblablement jusqu'aux premières invasions musulmanes. Les Arabes appellent ces ruines «ksar el hadid» (le château du fer), à cause des pierres calcinées amalgamées de fer fondu qui couvrent le sol.

Mech: une surprise! je pensais trouver un village, je n'en vois pas; il n'apparaît, à perte de vue, qu'un marabout, encore est-il bien «meskine», et à moitié démoli. Je croyais trouver un puits, il n'y en a pas!

Mais il y a, au milieu de la plaine brûlée par le soleil, une grosse tache d'un vert sombre, que j'aperçois depuis très loin, et qui est un verger d'oliviers touffus, superbes.

Il est midi et demi, et le soleil tape furieusement, la plaine jaune en paraît rouge, avec des ondes vibrantes de chaleur, qui montent du sol. Je me précipite sous les oliviers, c'est une véritable voûte de fraîcheur, sous laquelle je passe mon après-midi, vautré par terre, sans oser affronter de nouveau l'enfer extérieur.

LE VILLAGE DE MECH; DANS L'ARRIÈRE-PLAN, LE BOU HEDMA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

LE VILLAGE DE MECH; DANS L'ARRIÈRE-PLAN, LE BOU HEDMA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Dans la soirée, Salem et Nefti vont faire boire les animaux et chercher de l'eau; c'est un voyage, le puits le plus proche étant fort loin. Ils en ramènent un indigène, un des notables du pays, qui apporte des poules, une jarre de lait et des galettes. Il me révèle que le village est tout près de mon campement, à moins d'un mille arabe. L'endroit est si agréable, sous ces frais oliviers, que je décide d'y rester encore demain. J'irai voir ce village.

«Comment se fait-il qu'on ne l'aperçoive de nulle part? dis-je au mechachi.

—Mais il n'est pas nécessaire que tous les gens qui passent dans la plaine voient nos maisons! Nous, nous savons où elles sont, ça suffit!» Si Ahmar est un paysan intelligent, il remplace le cheikh et se met à ma disposition. Il est rusé et canaille sans excès, l'appât d'un «bachchich» stimule son zèle, mais il cherche manifestement à en augmenter le taux.

LE KHRANGAT TOUNINN (DÉFILÉ DE TOUNINN), QUE TRAVERSE LE CHEMIN DE BIR SAAD À SAKKET (page570).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

LE KHRANGAT TOUNINN (DÉFILÉ DE TOUNINN), QUE TRAVERSE LE CHEMIN DE BIR SAAD À SAKKET (page570).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

«Demain, dit-il en s'en allant, je prendrai mon fusil et je tuerai un lièvre avant de venir te chercher.»

Et le lendemain matin il arrive avec son fusil, mais il a raté le lièvre et n'a plus de poudre. Il sait bien que je lui en donnerai, c'est toujours cela de gagné pour lui!

«Nous sommes en moisson, j'ai travaillé dès avant le lever du jour; mais comme je tenais à venir de bonne heure, j'ai donné quelque chose à un homme du douar pour me remplacer au travail!» Je comprends, mais ne veux pas lui faire le plaisir d'accuser le coup.

Nous grimpons le long de la montagne par un sentier de chèvres, perdu sous la broussaille; le soleil est dur, mais la chaleur bonne et sèche. Le paletot de Si Ahmar ne le gêne pas, car il est tout nu, ayant roulé sa chemise autour de ses reins; il a aussi passé son fusil sur son torse, «les lièvres ont trop chaud pour sortir, ils dorment!» Moi, je n'ai que ma chemise et un pantalon de toile, et Salem, pieds nus dans ses babouches, a aussi supprimé sa veste, trouvant l'appareil photographique suffisamment lourd à porter.

Nous arrivons au sommet, et j'aperçois enfin le village, si l'on peut donner ce nom à la réunion étrange de trous pratiqués le long de l'immense strate qui couronne toute cette chaîne et en forme l'arête; large à peine de quelques pieds, elle n'offre pas, sur toute sa longueur, un mètre carré de terrain horizontal, elle est le toit desmaisonsqui sont forées immédiatement au-dessous.

J'entre dans un de ces terriers; précédés par un petit mur en pierres sèches, qui en ferme l'entrée, ils sont, intérieurement, divisés en plusieurs pièces, a l'aide de fagots de broussailles. Il y fait très frais, et ces malins paysans viennent s'y bauger pendant les fortes chaleurs de l'été. Mais leur village est le rendez-vous des serpents de toute la contrée, car dans les éboulis de pierres qui constituent les pentes sud de la chaîne, ces montagnards ont constitué une véritable forêt de cactus, et dans ces plantations, retraites impénétrables et sûres, les reptiles sont au chaud et à l'abri, et leur sinistre élevage réussit à merveille.

Au tournant d'unemaison, Si Ahmar fait un bond en arrière et se rabat sur moi, et j'aperçois un superbe serpent dressé à hauteur de sa poitrine nue; surpris, j'avais fait moi-même un écart vers Salem, qui fermait la marche; le serpent, effrayé lui aussi, en fait autant, et disparaît rapidement avant que l'Arabe ait le temps de sortir son fusil. «Je le connais, me dit-il, cefils de chien: c'est celui qui, il y a deux mois, a mordu le «fils de mon oncle», et le pauvre garçon en est mort.»

À partir de ce moment, j'ai marché avec la plus grande circonspection dans les rues (?) de ce délicieux village, armé du pied de mon appareil photographique, que je brandissais en avant. «Il faudra, dit Si Ahmar,donner quelque chose au marabout, en descendant, car c'est lui qui nous a protégés!» Je comprends aussitôt l'invitation:

«Je te donnerai vingt sous de plus que le bachchich, et tu pourras les lui offrir, si tu veux!» Et, une fois arrivé en bas, aux quatre pauvres murs sans coupole qui constituent la chapelle de Sidi Abd el-Aziz Ahmraoui, je lui donne une pièce: «Tu peux la garder pour toi!» lui dis-je.

—Oh non! on ne vole pas le marabout!

Et je le vois déposer l'argent dans le plat en terre, à côté du tombeau, «L'«oukil» (intendant) la prendra.—Ou toi, lui dis-je en riant.

—Non, il n'y a pas de voleurs, à Mech! Et puis, on ne vole pas le marabout! les choses qu'il garde sont sacrées, et ce qui est mis sous sa protection ne peut être enlevé par personne. Tu peux lui donner mille francs en garde, et revenir l'an prochain, le marabout ne les laissera pas prendre.

—J'aime mieux ne pas essayer!

—Nous, nous laissons nos sacs d'orge, après la récolte, autour de son tombeau, et nous allons ensuite au nord du Cegueded, et nous ne mettons pas «d'assess», et jamais il ne manque un grain.»

Si Ahmar voit à ma figure que je reste incrédule: «Eh bien, me dit-il, puisque tu ne me crois pas, je te dirai—si tu le permets sans te fâcher—ce qui s'est passé quand les Français (que le salut soit sur eux!) sont venus dans le pays. Nos récoltes étaient dans les silos, autour du marabout, comme elles le seront dans quelques jours. Et un colonel, avec tous ses cavaliers, arriva pour prendre l'orge, la mit dans des» ghrara», fit charger les «ghrara» sur les chameaux, et les hommes remontèrent à cheval; mais, quand il voulut repartir, les chameaux ne purent se lever, et les chevaux refusèrent d'avancer, parce que le marabout ne le permettait pas. Il fallut remettre l'orge dans les silos, et les Français s'en sont allés sans avoir pu la prendre.

—Tu l'as vu?

—Non, mais mon père l'a vu; et je te jure sur sa tête et sur la mienne, et sur le Prophète, que c'est ainsi arrivé.»

Je ne discutai pas davantage ce miracle.

Quelque temps plus tard, feuilletant dans des archives de Bureau arabe les historiques des tribus tunisiennes, mes yeux tombèrent sur le fait suivant: «Le 25 octobre 1882, M. le colonel Quinemant, campé à l'oued Hadedj, ayant reçu l'ordre de réquisitionner de l'orge, envoya un convoi de vingt-cinq chameaux à Mech pour prendre les réserves de cette tribu, qui étaient encore ensilotées auprès de la koubba de Sidi Abd el-Aziz. Les chameaux étaient chargés, et la colonne allait repartir pour Hadedj lorsqu'un nouvel ordre arriva, notifiant de rendre leur grain aux gens de Mech, dont les notables venaient d'apporter la soumission à l'autorité française».

Histoire et légende!.....

Ch. Maumené.

LE PUITS DE BORDJ SAAD (page570).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

LE PUITS DE BORDJ SAAD (page570).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

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