III

Hier, ma chère enfant, j’ai compris la gloire.

Le rendez-vous était au même endroit, nous avions fait retenir nos mêmes places. La seule différence, c’est que je n’ai pas dîné du tout, malgré les instances d’Adolphe et du pauvre oncle. J’avais l’estomac serré, comme il arrive aux enfants qu’on va mener au spectacle.

Son premier regard fut pour moi : il semblait me remercier de mon exactitude. Il repassa les troupes en revue et se promena longtemps sur le front de bataille. Quatre chasseurs à cheval marchaient devant lui, le pistolet au poing, prêts à brûler la cervelle au premier insolent qui manquerait de respect à mon cher grand homme. Mais bientôt il revint à moi, fit assembler devant nous les officiers, sous-officiers et caporaux, et leur dit en lorgnant ma capote blanche.

« C’est aujourd’hui, messieurs, que je dois constater votre instruction pratique. Un inspecteur à la douzaine, comme la France en a trop, malheureusement, perdait une journée à vous questionner l’un après l’autre : je ne suis pas de cette école-là, Dieu merci ! Je sais que la théorie vous est familière ; vous la possédez tous sur le bout du doigt, je m’en suis assuré d’un seul coup d’œil. Ce qui vous manque un peu, c’est l’application sur le terrain, devant l’ennemi : voilà ce que je veux vous inculquer. Vous ne sauriez l’apprendre à meilleure école ; j’ai fait mes preuves, j’ai travaillé sur le vif ; tous les ennemis de la France connaissent la moustache du général Ségart. C’est pourquoi je ne m’amuserai pas à vous faire exécuter des manœuvres élémentaires, des maniements d’armes connus de vos plus jeunes soldats. Je veux, avec la permission de ces jolies dames, que vous fassiez parler la poudre, suivant l’expression pittoresque des Arabes. Il s’agit de donner à la fleur de la population Loutrevillaise le spectacle de la guerre ! Vos hommes ont des cartouches, colonel ? »

A ces mots, mes voisines ont pris peur, et j’ai cru que les premiers rangs de fauteuils se débandaient honteusement avant la guerre. Mais j’avais du courage pour mille et j’en ai distribué tout autour de moi. Je ne me rappelle pas mot à mot ce que j’ai dit, mais ces messieurs m’ont entendue, et il paraît que j’ai été superbe. Double succès, ma chérie, car il faut te dire que ma toilette avait déjà suscité un cri d’admiration.

Figure-toi une robe de foulard blanc, retroussée par devant sur un dessous de taffetas bleu de ciel, et allongée en queue par derrière ; le tout garni d’un petit volant surmonté d’un entre-deux de blonde posé sur un ruban bleu. La casaque pareille, très-courte, très-ajustée et sans manches, avec des épaulettes de blonde et de ruban ; les bottines hautes de taffetas bleu avec bouffettes de blonde. Le couronnement de l’édifice était une toute petite capote de tulle blanc, avec une myriade devergiss mein nichtsemés sur le fond. Pas l’ombre de bavolet, mais une résille bleue sortant du chapeau. L’ombrelle bleue, couverte de point d’Alençon, pomme en turquoises. Que t’en semble ?

Mon général commença par faire défiler devant nous de petits pelotons qui exécutaient des feux pour nous aguerrir au tumulte. Le fait est qu’au bout d’une demi heure je ne pensais plus à me boucher les oreilles ; ni mes voisines non plus.

Lorsqu’il vit que nous étions prêtes à tout, il fit prendre les armes à tout le régiment et conduisit ses deux mille hommes à l’attaque d’une forte position, gardée par un ennemi imaginaire. Tu connais cette vieille tour de moulin à vent qui domine le champ de bataille, dans la direction de Piqueville ? Nous nous y sommes reposées ensemble il y a deux ans, en venant du château d’Anna. Le général prit la peine de nous expliquer lui-même que cette tour était défendue (soi-disant) par quatre mille Autrichiens, et qu’il se faisait fort de les débusquer en moins d’une heure. Comme le terrain est découvert, nous avons tout pu voir sans bouger de nos places : il a suffi de retourner les chaises. Il prend la tête de son armée, les colonnes débouchent, l’artillerie tonne sur les côtés, les petits pelotons se déploient en tirailleurs pour couvrir les colonnes. On entend des feux de file égrenés régulièrement comme des chapelets, des feux de peloton ramassés en un seul coup comme une explosion de mine. Que c’est beau, mon Dieu ! que c’est beau ! Après le Faust, de Gounod, et la bénédiction solennelle du saint-père, je n’ai rien vu de plus sublime, de plus grand, de plus idéal !

Un seul incident, mais sans gravité, a failli troubler la fête. Le 1erbataillon, qui avait pris à gauche, par le chemin des abattoirs, s’est trouvé face à face avec un troupeau de bœufs qui accouraient au pas de charge. Le général était là, il a fait croiser la baïonnette. Mais il paraît que les bœufs ont aussi quelques notions de l’art militaire : ils ont formé ce que nous appelons le bataillon carré. Le général a jugé dans sa sagesse que cette position était trop bien gardée, il a jeté les yeux sur sa ligne de retraite, et commandé une manœuvre tournante qui rendait la victoire facile et sans danger. Le succès de la journée assuré, il a laissé faire les hommes et il est revenu auprès de nous. Ah ! si tu l’avais vu, la lorgnette à la main, surveillant les opérations lançant des estafettes dans toutes les directions, et animant ce grand corps de feu de sa belle âme ! Tous ses gestes étaient traduits par les ondulations intelligentes de son beau cheval, qui semblait s’associer à la victoire.

Nos troupes n’étaient plus qu’à 500 pas de la position ennemie ; on les vit se déployer sur un front étendu et lancer des feux de peloton qui faisaient trembler la terre. Tout à coup, les lignes se brisent, les feux cessent, de nouvelles colonnes se forment et partent en avant, la baïonnette croisée ; les tambours battent la charge ; victoire ! Enfin, notre mouvement offensif a été couronné d’un plein succès ; le général nous montre du doigt les ennemis en fuite, et l’on croyait les voir, ma chère, tant cet homme parle bien ! Il appelle le commandant d’artillerie et fait tirer quelques coups de canon dans cette masse désorganisée. « Voilà qui est fait, mesdames, dit-il en s’adressant à moi. Il n’y a pas d’ennemi qui résiste aux soldats français lorsque je les dirige et surtout quand nous avons pour nous le plus puissant élément du succès : votre présence ! »

Dans le même instant il fait un signe et s’arrête immobile, l’épée haute. Les troupes s’arrêtent aussi, comme si un pouvoir inconnu les avait paralysées en pleine action. Une minute se passe, et le tour est fait : le photographe du général avait saisi au vol les acteurs, les spectateurs et le héros de cette belle journée !

Aux agitations du combat a succédé le calme et le silence. Les troupes victorieuses sont revenues se ranger devant nous. Le général félicite les uns, gourmande les autres. On dit qu’il proposera deux capitaines pour la croix. Il tance vertement le commandant du 1erbataillon, qui a compromis le succès de la journée dans le chemin des bœufs.

« Commandant ! lui dit-il (mais toujours en s’adressant à nous) vous avez commis une faute de lèse tactique. Mon regard exercé l’a reconnu au premier coup d’œil, et vous êtes bien heureux que je me sois trouvé là pour réparer une telle bévue. Vous n’entendez rien à la guerre ; vous ne l’apprendrez jamais ; en quelques heures, j’en suis sûr, j’ai fait ici des élèves qui pourraient vous remplacer dans votre commandement au grand avantage de l’armée ! »

Le plus beau de tout cela, ma chère Amélie, c’est que le commandant n’a rien répondu. Ce n’était pourtant pas lui qui avait fait la faute, mais personne n’a le droit de répondre à un général inspecteur, attendu qu’ilne peut pasavoir tort. Quelle puissance !

La nuit tombait, les soldats n’en pouvaient plus. La musique du régiment nous a fait ses adieux par une jolie valse qui fut littéralement dansée, et en mesure, par le cheval du grand chef. Après quoi, la troupe défila de nouveau et traversa la ville, musique en tête, drapeau au vent, entre deux rangs de torches allumées. C’était magique.

Hélas ! chère Amélie ! mon noble général est reparti ce matin avec son petit aide de camp, cet officier de poche qui doit payer demi-quart de place, comme officier et comme enfant. Nous allons prendre congé du bon vieil oncle et retourner au château après le dîner de midi. Mais je peux vivre cent ans, je n’oublierai jamais cette inspection générale où le plus fier et le plus brave des guerriers n’a guère inspecté que ton amie

Jacqueline de Beauvenir.


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