Le général a permis gracieusement que toute la population assistât à ses manœuvres. Pour ne pas être en reste, le maire a fait transporter sur le champ de bataille toutes les chaises de la promenade des Ormes et jusqu’aux banquettes rouges du palais municipal. Les quatre premiers rangs sont expressément réservés aux dames ; Adolphe boude un peu, mais tant pis ! je suis avec Julie, avec Anna, et la tante Séraphine, et les trois petites sauvagesses du Port-neuf, noyées dans la mousseline comme des mouches dans du lait. Moi, j’ai mon habit d’incroyable en piqué anglais cendre de roses, garni de galons de laine noire ; cinq rangs de galons au bas, boutons de buffle noir ; manches collantes à revers, ceinture au parfait contentement. Pour cravate, un flot de mousseline ; j’ai supprimé le fichu menteur qui paraîtrait un peucostumeaux yeux des provinciaux. Chapeau conventionnel, baissant sur le front, entouré d’une écharpe de tulle nouant par derrière ; souliers Louis XVI à talons hauts et bouffettes sur le cou-de-pied ; inutile d’ajouter que j’épatetoujours Loutreville par la longueur de mes gants de Suède sans boutons. Adolphe ne s’est pas encore décidé à me permettre la petite canne à pomme d’or, mais il y viendra : je compte sur les bains de mer pour lui faire entendre raison.
Dès une heure moins un quart, il ne restait plus une chaise vacante ; toute la ville avait dîné en deux temps, même nous, au grand désespoir de Marton et du bon oncle. Le régiment, colonel en tête, arriva pour une heure et quart, tout le monde attendit patiemment le général jusqu’à trois heures. Il est à remarquer que le militaire attend volontiers. Ainsi, je voyais hier matin sur la place des Ormes, des groupes de dix à douze officiers stationner héroïquement deux heures de suite, tandis qu’un autre groupe, introduit dans l’hôtel, écoutait les discours et les récits du général. Je n’aurais pas cette vertu-là, ni toi non plus, et voilà probablement pourquoi les femmes sont exclues de l’armée.
Le général monta à cheval à trois heures moins un quart. On lui avait recruté, non sans peine, un brillant état-major : la ville a toujours manqué de cavalerie. Il a fallu convoquer extraordinairement tout ce qu’il y avait d’officiers et de soldats montés dans la garnison : commandant d’artillerie, capitaine d’artillerie, commandant du génie, gendarmes à cheval, etc., etc. Les chasseurs du piquet d’ordonnance arrivaient de l’autre bout du monde ; ils ont fait vingt-cinq lieues pour venir escorter le général. Je dois avouer d’ailleurs que tous ces uniformes mélangés faisaient un très-joli coup d’œil ; il n’y manquait que des cent-gardes. Mais on ne peut pas tout avoir.
On dit que le cortége a fait un petit détour pour avoir à traverser la place Condé. Le général a salué noblement la statue en criant à son escorte : « Chapeau bas, messieurs ! le présent ne déroge point en rendant hommage au passé ! » Je comprends qu’un tel homme ait voulu donner un petit bonjour au vainqueur de Rocroi. Il y a encore un bon fond de camaraderie, dans notre armée. M. de Bontoux, le commandant d’artillerie, prétend que le général avait l’air de dire à Condé : « Tiens-toi bien ! » Mais M. de Bontoux est une mauvaise langue ; il n’aura plus d’avancement.
Le régiment était en bataille. On n’avait pas écarté la foule. Seulement quelques éclaireurs se prolongeaient de distance en distance pour séparer la ligne des troupes de la ligne formée par le public. Tout à coup, un clairon posté à 300 mètres en avant de la place, annonça l’arrivée du cortége. Aussitôt le colonel, les chefs de bataillon, les capitaines coururent de la droite à la gauche en criant : immobiles ! immobiles ! Le cortége paraît au loin : le colonel bondit sur son cheval. « A vos places, messieurs, à vos places ! » Il pique des deux, court au-devant du général, s’arrête à distance respectueuse, salue de l’épée, salue du cheval, salue de toutes les ondulations de son corps. Au même instant les officiers montés du régiment quittent l’escorte au grand galop et viennent prendre leur place de bataille. Les tambours rappellent, la troupe porte les armes, le général ralentit le pas et s’arrête, juste devant nous, à la droite du régiment. Il s’appuie sur la jambe droite et son cheval piaffe du pied gauche. Dieu ! ma chère, qu’il était beau, les coudes plus haut que les mains, tenant les rênes du bout des doigts, et souriant d’un air aimable à ta très-humble servante ! Occuper l’attention d’un homme qui en fait marcher deux mille autres, et qui traite les lieutenants, nos beaux valseurs de l’été dernier, comme des collégiens en classe ! Ne te moque pas trop ; c’est un joli succès. Il fit passer les rênes dans la main gauche, son cheval piaffa du pied droit. Il vint saluer le drapeau ; le drapeau s’inclina devant lui. Tu sais si j’aime mon mari, chère Amélie, et je connais tes sentiments pour M. de V… ; nous avons trop de religion pour ne pas les adorer jusqu’à la mort et pour nous permettre une pensée qui ne soit pas à leur adresse ; mais enfin nos maris pourraient bien s’incliner jusqu’à terre devant le drapeau de la France sans qu’il songeât seulement à leur rendre le salut !
Le général a pris un petit galop de manége, et passé fièrement devant le front des troupes. La musique jouait l’air national ; toutes ces dames avaient les larmes aux yeux. Il est revenu sur ses pas, toujours du même train, en saluant la foule. Son regard d’aigle semblait plonger dans le peuple de Loutreville, et pourtant je n’ai pas senti la moindre inquiétude. J’étais sûre que dans toute cette assemblée personne ne lui plairait autant que moi.
En effet, c’est devant moi qu’il a mis pied à terre, avec une désinvolture angélique. Il a fait savoir au colonel qu’il était prêt pour la présentation des officiers. Ces messieurs ont fait le cercle, en grande tenue, immobiles, sabre au poing, et pourtant, permets-moi ce blasphème ! ils avaient l’air de petits garçons autour de lui. Il s’est tourné vers moi, il a relevé sa belle moustache, et leur a dit d’une voix qui franchissait le cercle et semblait s’adresser à nous : « Messieurs, tous les ans vous recevez la visite d’un inspecteur général. Cette année, j’ose dire, sans crainte d’être démenti, que l’Empereur vous a envoyé un inspecteur exceptionnel. L’inspection que je viens de commencer n’est pas une inspection en l’air ; c’est une inspection sérieuse, définitive, qui m’a déjà permis de vous juger à fond. Rien qu’à vous voir dans vos rangs, sous les armes, j’ai compris tout ce que la France était en droit d’espérer de vous. Oui, messieurs, le pays, l’Empereur, l’Europe contemple et apprécie par mes yeux votre beau et brave régiment. Vive l’Empereur ! »
Non-seulement les officiers et les soldats répétèrent ce cri patriotique, mais… que veux-tu ? Il avait eu l’air de s’adresser à moi ; j’étais électrisée ! J’oubliai que le pauvre Adolphe est ou croit être légitimiste, et mes voisines, sans prendre le temps de s’étonner, jetèrent leurs mouchoirs en l’air et firent chorus avec moi. Adolphe n’est pas trop content. Son élection au conseil général a manqué cette année par l’influence du préfet ; on va dire qu’il désarme, qu’il tourne, qu’il demande grâce, mais tant pis ! Je ne serais pas femme, si je résistais à un premier mouvement.
Mon général a été sensible à ma petite concession. Il m’en a récompensée avec une délicatesse et une spontanéité dont je te fais juge. Le moment était venu d’examiner en détail je ne sais quelles catégories d’hommes, des engagés volontaires, des jeunes soldats, des caporaux nouvellement promus, des sous-officiers cassés, des soldats qui demandaient à se réengager, d’autres qui voulaient quitter le corps. Au lieu d’aller chercher tous ces gens-là, il les a fait comparaître devant lui, et devant nous, sans quitter sa place. Grâce à lui, je n’ai pas perdu un détail. Au bout d’une heure ou deux, il a cru s’apercevoir que j’étouffais un bâillement : vite, il a mandé le colonel Briquet qui se tenait à l’écart. « Colonel ! s’est-il écrié, à quoi pensez-vous ? Que devient la galanterie française ? Vous ne devinez pas que ces dames s’ennuient ? Allons ! faites avancer votre musique et régalez-nous de quelques jolis morceaux ! »
Jamais la musique du 104en’avait été si bonne. Je comprends qu’on se surpasse soi-même pour mériter les éloges de cet homme-là !
Après l’inspection des catégories, il a fait, toujours devant moi, ce qu’on appelle la revue de détail. On est venu lui présenter successivement les effets de chaque homme, avec le livret indiquant la masse. Comme il est sûr de lui-même ! Quelle connaissance approfondie du métier des armes ! « Capitaine ! dit-il, à un commandant de compagnie, comment s’appelle cet homme ? » Le capitaine étonné, interdit, balbutie et ne répond pas. « Eh capitaine ! je ne fais que d’arriver, moi, et je connais vos hommes par leurs noms et prénoms, mieux que vous ! J’espère que vous n’oublierez pas le nom de Pacot (Pierre-François) maintenant que vous le tenez de ma bouche ! » C’est du César, ni plus ni moins. M. de Bontoux prétend qu’il avait lu le nom écrit en grosses lettres bâtardes sur le livret de l’homme ; mais ces artilleurs ne croient à rien. On ne brûlera donc jamais l’école polytechnique ?
La journée a fini par un défilé sublime. Il est remonté à cheval ; son escorte s’est reformée à quelques pas en arrière et toutes les compagnies de tous les bataillons ont passé devant lui, l’une après l’autre, dans l’ordre le plus imposant. Les officiers le saluaient de l’épée, il saluait les officiers ; le drapeau l’a salué, il a salué le drapeau, et quand tous les saluts ont été finis, il nous a saluées avec la grâce la plus noble et il est parti d’un galop furieux suivi de son escorte. Les carreaux de la ville tremblaient ; les cœurs aussi.