I

Le château des Retraites est célèbre dans le département ; on n’a pas fait grand’chose de mieux sous Louis XIII. Brique et pierre, le style de la place Royale. Un grand bâtiment de hauteur modérée, tout en long ; vingt-cinq fenêtres de façade. Au milieu, deux étages coiffés d’un fronton, puis à droite et à gauche, un simple rez-de-chaussée surmonté d’une terrasse ; aux deux bouts, pour terminer, deux jolis pavillons octogones. Toutes les dépendances, écuries, remises, etc., sont invisibles, cachées soigneusement dans des massifs épais. Le parc a été refait à la mode anglaise : pelouses, blocs de verdure, corbeilles de fleurs, tout à la grande et par masses. Ces scélérats de vieux nobles, qui ont toujours demeuré à la même place, possèdent naturellement des arbres séculaires qu’un parvenu n’aurait à aucun prix.

La pièce que j’aime le mieux dans la maison, c’est le vestibule. Rien de plus simple et de plus grandiose à la fois. Des armes, des trophées de chasse, un escalier seigneurial qui monte aux appartements du premier étage, des escabeaux de chêne à foison, une table chargée de flacons, de journaux et cigares : voilà tout l’ameublement et la décoration. Les vieux amis ont pris en affection ce paradis dallé de marbre ; on s’y réunit avant le repas ; on y prend l’absinthe au retour de la chasse, et le café au sortir de table. Deux grandes ouvertures vitrées laissent voir, à droite et à gauche, deux paysages du parc. Les portes intérieures conduisent d’un côté à la salle à manger, à la bibliothèque, au cabinet de ce cher Eude, aux offices et à la cuisine ; de l’autre, à la salle de billard, aux deux salons et au pavillon des vieux amis.

La salle à manger est toute en bois sculpté ; le plafond même se découpe en caissons dans des poutres de vieux chêne. Je reconnais toujours sur les dressoirs, au milieu d’un capharnaüm de trésors artistiques, un vieux plat du Japon qui semble me regarder. C’est l’unique survivant d’un service splendide, presque royal, que nous avons massacré en 1838. Quels gamins ! Nous prenions nos dernières vacances. Je me suis accordé quelques congés depuis ce temps-là, mais je n’ai jamais pu retrouver cette sécurité parfaite, cette liberté d’esprit, cette insouciance de l’avenir, qui donne tant de prix aux vacances du collége.

Le petit salon est blanc de la tête aux pieds, sauf les rideaux et l’étoffe des meubles : boiserie blanche jusqu’à la corniche inclusivement ; le bois des fauteuils et des canapés est d’un blanc mat. Les draperies, sur un fond blanc, étalent des guirlandes de grosses fleurs exotiques : c’est une perse ancienne, imprimée sur toile.

Il n’y a pas un atome d’or sur les murs du grand salon : phénomène à noter ; cette simplicité de bon goût devient de jour en jour plus rare. La boiserie est marquetée de chêne tantôt clair, tantôt noir, sculpté par-ci, poli par-là. Les portraits de famille encastrés dans la boiserie sont à l’abri du déménagement ; il faudrait démolir la maison pour les changer de place. Les miroirs biseautés font corps avec la muraille ; on devine à tous les détails que le fondateur du château se sentait chez lui, et qu’il ne prévoyait pas l’invasion d’une autre famille. Les armes des Granfort sont sculptées dans le marbre de la cheminée, comme elles sont gravées sur l’argenterie, fondues en plomb sur la toiture et découpées dans la tôle des girouettes. Je veux bien reconnaître un peu de vanité dans cette répétition du même motif ; mais j’y trouve surtout la foi dans l’avenir, la confiance énergique du propriétaire qui dit : « Ni moi, ni mes enfants, ni les enfants de mes enfants ne délogerons d’ici. Nous aurons éternellement des héritiers mâles pour garder ce château, ce nom et ces armes ; nul de nous ne fera la sottise et l’impiété de vendre un patrimoine si solidement marqué, pour acheter des perles à Nana. » Voilà pourtant à quoi on s’engage lorsqu’on fait peindre ou sculpter des armoiries dans son salon ! La voûte (sans armoiries) est d’un beau bleu d’azur, découpée en losanges par des moulures de chêne. Aux six fenêtres pendent des rideaux de velours rouge sous des lambrequins importants, d’un grand style et d’une richesse somptueuse.

Le mobilier est imperceptiblement bric-à-brac, suivant une mode qui commence à prendre. Le lustre et la garniture de cheminée sont du Louis XVI le plus pur ; il y a deux gerbes de bronze modernes, à vingt bougies chacune, dans deux vases de vieux Chine sur une admirable console Louis XIV. Les canapés et les fauteuils sculptés sous Louis XVIII, hélas ! et solidement dorés, sont couverts des plus fines tapisseries de Beauvais. Les dossiers représentent des bergeries à poudre et à paniers ; les siéges sont remplis par des animaux fort agréables et même, si je ne me trompe, légèrement poudrés. Ce n’est pas une collection assortie chez les marchands de curiosité, mais un tout homogène, commandé pour le château et conservé sans réparation jusqu’à notre époque. Pourquoi diable a-t-on refait les bois de ce beau meuble dans le goût pesant et gourmé de 1818 ? Je ne suis pas assez versé dans la science des commissaires-priseurs pour cataloguer les bibelots français et étrangers qui égayent cette grande pièce, mais, en principe, j’aime les mobiliers de pièces et de morceaux. Pourquoi ? Parce qu’on ne les achète pas tout faits ; parce que le propriétaire y a dépensé du temps, du goût, des recherches, du mouvement, de la patience, monnaies plus rares et plus précieuses que ce gros imbécile d’argent. Ajoutez que la variété des objets éveille en nous une certaine variété d’idées. Lorsque j’entre dans un salon meublé en bloc par le tapissier, l’idée d’ordre et d’uniformité me saisit et m’attriste. Pour peu qu’avec cela les tapis soient moelleux, les draperies riches et le meuble neuf, mon esprit se rappelle que tout cela a dû coûter cher, que je ne pourrais pas dépenser tant d’argent sans me gêner pour dix-huit mois ; que les affaires vont mal, et cent autres choses mélancoliques. Dira-t-on que c’est jalousie ou petitesse d’esprit ? Non, car un mobilier intelligent et divers, comme celui des Retraites, ne m’attristera jamais, valût-il un million et fussé-je cent fois plus pauvre que je ne le suis.

Une boîte à ouvrage, une tapisserie sur le métier, un sac de bonbons à moitié vide et quelques autres jolis détails ajoutent une expression nouvelle à la physionomie du salon. On y respire ce parfum que ni Rimmel ni Atkinson n’ont encore songé à mettre en bouteilles :odor di femmina! Nous y laissions entrer les chiens en 1838, et ces beaux appartements conservaient tout l’automne une vague odeur de chenil.

La jeune comtesse de Granfort, je peux le confesser aujourd’hui, m’a fait passer en mai quelques nuits blanches. Les vieilles amitiés sont jalouses ; on n’apprend pas sans un certain émoi qu’un camarade de trente ans s’est mis en puissance de femme. Il est rare que le mariage n’isole pas un homme, au moins pour quelques années. C’est une nouvelle intimité, plus absorbante, et qui fait oublier les anciennes. Nos maîtresses ne sont qu’un lien de plus entre nous, d’autant plus qu’on les partage. Les vieux amis avaient donc un peu porté le deuil du bon Eude, quand on l’avait su marié. Une jeune femme que l’on ne connaît pas apparaît de loin comme un joli monstre. Je parle en vieux garçon, mais tant pis ! on parle comme on est. La nouvelle comtesse pouvait être dévote, avare, acariâtre, orgueilleuse, ou tout simplement trop mondaine pour nous.

Eh bien, non ! C’est une bonne et brave petite personne. Pas si petite : elle a presque la taille de son mari, qui est un homme moyen. Taille svelte et bien prise ; les extrémités allongées, l’œil noir, les sourcils nets, le nez droit, la bouche un peu grande, mais étincelante de fraîcheur ; le front haut, les cheveux bleus. Rien de plus cordial et de plus hospitalier que son sourire : elle nous a tendu les deux mains avec la franchise d’un bon garçon. « Messieurs les vieux amis, nous a-t-elle dit sous le vestibule, je compte que vous me permettrez d’être des vôtres, et que vous ne m’en voudrez pas de m’être installée chez vous. » Elle n’est ni dévote, ni bégueule, ni avare, ni trop pendue au cou de son mari. Hier soir, à dîner, elle a fait les honneurs en maîtresse de maison émérite. La cuisine était bonne, les vins choisis, le service plus que correct. Elle s’occupait de tout le monde au lieu de rester dans sa châsse, comme tant d’autres qui ont l’air de dire : admirez-moi !

Pourquoi diable n’avons-nous jamais pensé à prendre femme ? Eude a meilleure mine que nous ; le mariage l’a rajeuni.

Mme de Granfort a pris le café avec nous, sous ce fameux vestibule. Son exemple a entraîné les autres dames ; il y a nombreuse compagnie au château : vingt-cinq personnes pour le moins. Tous gens choisis ; j’ai remarqué surtout un capitaine de vaisseau d’une rondeur et d’une verve incroyables, et un conseiller à la cour de…, homme vraiment distingué par l’étendue et la variété de son esprit. Il a rempli longtemps les fonctions de juge d’instruction : voilà ce que j’appelle un métier de chasseur ! Il connaît toutes les ruses du gibier et raconte ses campagnes avec une finesse, une simplicité, une justesse de ton qui m’ont laissé sous le charme. Sa femme, qui était ma voisine, a l’ampleur, la majesté, la grâce naturelle d’une reine de quarante-cinq ans. Elle est réellement belle et pas provinciale pour un liard ; on trouve de ces femmes-là en province.

J’ai admiré le courage de sept à huit belles personnes qui se sont enfumées tout un soir pour le plaisir de bavarder avec nous. Autant qu’il m’en souvient, l’odeur du tabac doit être insupportable à ceux qui ne fument pas eux-mêmes. Vous me direz qu’on s’acclimate au bout d’une heure ou deux, mais l’ennui de rapporter chez soi, dans ses cheveux, dans la robe et les dentelles, un parfum de cigare refroidi ! Nous sommes des pourceaux et les femmes sont des anges ; voilà la réflexion sur laquelle je me suis couché.


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