CHAPITRE X

CHAPITRE XLa famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état.JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage. On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu comme un destructeur du teint au dedans. Ma femmefit remarquer que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes, étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica.Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne, diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps, et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis de grandes choses.«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous, Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.»Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur.On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus, que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément. Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre fois, elle sefigurait les poches de ses filles pleines de liards, signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle; des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au fond de toutes les tasses à thé.Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles, mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non, vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle; mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment que possible, car qui sait ce qui peut arriver?—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle, je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison, ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de fairela même proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une figure très présentable.»A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses; enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées, et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin. Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie.

CHAPITRE XLa famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état.JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage. On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu comme un destructeur du teint au dedans. Ma femmefit remarquer que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes, étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica.Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne, diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps, et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis de grandes choses.«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous, Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.»Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur.On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus, que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément. Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre fois, elle sefigurait les poches de ses filles pleines de liards, signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle; des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au fond de toutes les tasses à thé.Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles, mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non, vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle; mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment que possible, car qui sait ce qui peut arriver?—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle, je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison, ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de fairela même proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une figure très présentable.»A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses; enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées, et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin. Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie.

La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle. Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état.

JE commençai dès lors à m’apercevoir que toutes mes longues et pénibles exhortations à la tempérance, à la simplicité et au contentement du cœur avaient perdu toute influence. Les attentions que nous avaient récemment accordées des gens plus riches que nous réveillaient cet orgueil que j’avais endormi, mais non chassé. Nos fenêtres se garnirent de nouveau, comme jadis, d’eaux pour le cou et le visage. On redouta le soleil comme un ennemi de la peau an dehors, et le feu comme un destructeur du teint au dedans. Ma femmefit remarquer que se lever trop matin faisait du mal aux yeux de ses filles et que travailler après le dîner leur rougissait le nez, et elle me convainquit que jamais les mains ne paraissaient si blanches que quand elles ne faisaient rien. Aussi, au lieu de finir les chemises de George, nous les voyions maintenant retaillant sur de nouveaux modèles leurs vieilles gazes et s’escrimant au tambour à broder. Les pauvres demoiselles Flamborough, naguère leurs joyeuses compagnes, étaient mises de côté comme des connaissances vulgaires, et toute la conversation ne roulait que sur la haute vie et ceux qui la mènent, sur les tableaux, le bon goût, Shakespeare et l’harmonica.

Nous aurions encore pu supporter tout cela, si une bohémienne, diseuse de bonne aventure, n’était pas venue nous hisser jusqu’aux plus sublimes hauteurs. La sibylle basanée n’eut pas plus tôt paru que mes filles accoururent me demander chacune un shilling pour lui tracer la croix d’argent dans la main. A dire vrai, j’étais fatigué d’être toujours sage, et je ne pus m’empêcher de satisfaire à leur requête, parce que j’aimais à les voir heureuses. Je leur donnai à chacune un shilling. Cependant, pour l’honneur de la famille, il faut faire observer qu’elles n’allaient jamais sans argent, car ma femme leur accordait généreusement à chacune une guinée à garder dans leur poche, mais avec stricte injonction de ne jamais la changer. Elles s’enfermèrent avec la diseuse de bonne aventure pendant quelque temps, et je vis à leur mine, quand elles revinrent, qu’on leur avait promis de grandes choses.

«Eh bien! mes enfants, cela vous a-t-il réussi? Dis-moi, Livy, la diseuse de bonne aventure t’en a-t-elle donné pour quatre sous?—Je vous assure, papa, dit l’enfant, que je crois qu’elle trafique avec celui qu’il ne faudrait pas; car elle a positivement déclaré que je devais être mariée à un squire avant un an!—Eh bien, et vous, Sophia, mon enfant, repris-je, quelle espèce de mari devez-vous avoir?—Monsieur, répliqua-t-elle, je dois avoir un lord, peu après que ma sœur aura épousé le squire.—Comment! m’écriai-je, c’est là tout ce que vous devez avoir pour vos deux shillings? Bien qu’un lord et un squire pour deux shillings! Sottes que vous êtes, je vous aurais promis un prince et un nabab pour la moitié de votre argent.»

Leur curiosité cependant fut suivie d’effets fort sérieux: nous nous mîmes à nous croire désignés par les étoiles pour quelque chose de très élevé, et à nous faire déjà une idée anticipée de notre future grandeur.

On a remarqué mille fois, et je dois le remarquer une fois de plus, que les heures que nous passons à attendre un bonheur espéré sont plus agréables que celles où nous en goûtons la jouissance. Dans le premier cas, nous apprêtons les mets à notre appétit; dans le second, c’est la nature qui les apprête pour nous. Il est impossible de rappeler la suite des charmantes rêveries que nous évoquions pour notre agrément. Nous voyions notre fortune se relever; et, comme toute la paroisse affirmait que le squire était amoureux de ma fille, elle le devint réellement de lui; on la rendait passionnée par persuasion. Pendant cette agréable période, ma femme avait les rêves les plus heureux du monde, et elle prenait soin de nous les raconter chaque matin avec une grande solennité et une grande exactitude. Une nuit, c’était un cercueil et des os en croix, signe de mariage prochain; une autre fois, elle sefigurait les poches de ses filles pleines de liards, signe certain qu’elles seraient à courte échéance bourrées d’or. Les enfants eux-mêmes avaient leurs présages. Elles sentaient d’étranges baisers sur leurs lèvres, elles voyaient des anneaux à la chandelle; des braises jaillissaient du feu, et des lacs d’amour les guettaient au fond de toutes les tasses à thé.

Vers la fin de la semaine, nous reçûmes une carte des dames de la ville, où, avec leurs compliments, elles nous exprimaient l’espoir de voir toute notre famille à l’église le dimanche suivant. A la suite de ceci, je pus remarquer, pendant toute la matinée du samedi, ma femme et mes filles en grande conférence, et me lançant de temps à autre des regards qui trahissaient un complot latent. Pour être sincère, je soupçonnais fortement qu’on préparait quelque plan absurde pour se montrer avec éclat le lendemain. Dans la soirée, elles commencèrent les opérations d’une manière très régulière, et ma femme se chargea de conduire le siège. Après le thé, lorsque j’eus l’air d’être mis en bonne humeur, elle commença en ces termes: «J’imagine, Charles, mon ami, que nous aurons beaucoup de beau monde à notre église demain.—Cela se peut, ma chère, répondis-je; mais vous n’avez pas besoin d’avoir aucune inquiétude à ce sujet; qu’il y en ait ou non, vous aurez toujours votre sermon.—Je l’espère bien, répliqua-t-elle; mais je crois, mon ami, que nous devons nous y montrer aussi décemment que possible, car qui sait ce qui peut arriver?

—Vos précautions, répondis-je, sont hautement louables. Une conduite et un extérieur décents dans l’église, voilà ce qui me charme. Nous devons être dévots et humbles, joyeux et sereins.—Oui, s’écria-t-elle, je sais cela; mais je veux dire que nous devrions aller à l’église de la manière la plus convenable qu’il est possible, et non pas tout à fait comme les souillons qui nous entourent.—Vous avez bien raison, ma chère, répondis-je, et j’étais sur le point de fairela même proposition. La manière convenable d’y aller, c’est d’y aller d’aussi bonne heure que possible, pour avoir le temps de méditer avant que le service commence.—Bah! Charles, interrompit-elle, tout cela est très vrai, mais ce n’est pas à cela que j’en suis. Je veux dire que nous devrions y aller en gens comme il faut. Vous savez que l’église est à deux milles d’ici, et je déclare que je n’aime pas voir mes filles arriver à leur banc, toutes brûlées et rougies par la marche, et ayant l’air pour tout le monde de venir de gagner le prix dans une course de femmes. Maintenant, mon ami, voici ce que je propose: il y a nos deux chevaux de labour, celui qui est chez nous depuis neuf ans et son compagnon, Blackberry, qui n’a presque rien fait sur terre pendant tout ce mois. Ils sont devenus tous les deux gras et paresseux. Pourquoi ne feraient-ils pas quelque chose aussi bien que nous? Et laissez-moi vous le dire, quand Moïse aura un peu soigné leur toilette, ils auront une figure très présentable.»

A cette proposition, j’objectai qu’il serait vingt fois plus comme il faut d’aller à pied qu’en un aussi piètre équipage, car Blackberry était borgne et l’autre n’avait pas de queue; qu’ils n’avaient jamais été dressés à la bride et qu’ils avaient cent habitudes vicieuses; enfin, que nous ne possédions qu’une selle d’homme et une selle de femme dans toute la maison. Mais toutes ces objections furent rejetées, et je fus obligé de consentir. Le lendemain matin, je les vis non médiocrement affairées à recueillir les matériaux qui pouvaient être nécessaires pour l’expédition; mais comme je compris que cette besogne demandait du temps, j’allai à pied en avant jusqu’à l’église, et elles promirent de me suivre sans retard. J’attendis leur arrivée près d’une heure au pupitre; mais, voyant qu’elles ne venaient pas comme je m’y attendais, je dus commencer et poursuivre tout le service, non sans quelque inquiétude de les savoir absentes. Cette inquiétude s’accrut lorsque, tout étant fini, rien encore ne les annonça. Je m’en retournai donc par la route des cavaliers qui avait cinq milles de long, bien que le sentier des piétons n’en eût que deux; et lorsque j’eus fait à peu près la moitié du chemin, j’aperçus une procession marchant lentement vers l’église: mon fils, ma femme et les deux petits juchés sur un cheval, et mes deux filles sur l’autre. Je demandai la raison de leur retard; mais je vis bientôt à leurs figures qu’ils avaient essuyé mille infortunes sur la route. Les chevaux, tout d’abord, refusaient de bouger de devant la porte; mais M. Burchell avait été assez bon pour les frapper de son bâton pendant deux cents yards. Ensuite, les courroies de la selle de ma femme s’étaient brisées, et l’on avait été obligé de s’arrêter pour les réparer, avant de pouvoir aller plus loin. Après cela, un des chevaux se mit en tête de rester immobile, et ni coups ni prières ne purent l’engager à avancer. Il commençait à revenir de cette désagréable disposition lorsque je les rencontrai. Cependant, voyant que tout était sauf, j’avoue que leur mortification du moment ne me déplut pas beaucoup, car elle devait me donner maintes occasions de triomphes futurs et enseigner à mes filles plus de modestie.


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