CHAPITRE XI

CHAPITRE XILa famille persiste à relever la tête.LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le payslamb’s wool, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même, et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons pour en rire une fois de plus.M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions, riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages, et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps, il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie! Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires! Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité, proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au sol, comme réellement pétrifiés de stupeur.Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle, les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit, elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia; miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient la conversation entre elles deux, tandis que mes fillesse tenaient assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais, comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de lui donner la dernière partie de la présente conversation.«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle jusqu’à la dernière goutte de son sang.—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi.Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre: Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.»Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M. Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait:Bah!expression qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain point l’animation naissante de la conversation.«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la circonstance.Bah!—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me faire la faveur de me les laisser voir?Bah!—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela.Bah!—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos propres productions dans leMagasin des Dames[5]. J’espère que vous avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose que nous n’en aurons plus de la même source?Bah!—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouserle capitaine Roach; et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la ville, il n’y a pas moyen de les supporter.Bah!—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire, et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la vertu n’a pas de prix; mais où la trouver?Bah!»Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux; et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune. Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes.Bah!»Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les deux dames se regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance, paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes, mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des formes.»Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre requête.

CHAPITRE XILa famille persiste à relever la tête.LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le payslamb’s wool, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même, et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons pour en rire une fois de plus.M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions, riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages, et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps, il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie! Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires! Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité, proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au sol, comme réellement pétrifiés de stupeur.Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle, les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit, elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia; miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient la conversation entre elles deux, tandis que mes fillesse tenaient assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais, comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de lui donner la dernière partie de la présente conversation.«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle jusqu’à la dernière goutte de son sang.—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi.Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre: Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.»Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M. Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait:Bah!expression qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain point l’animation naissante de la conversation.«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la circonstance.Bah!—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me faire la faveur de me les laisser voir?Bah!—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela.Bah!—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos propres productions dans leMagasin des Dames[5]. J’espère que vous avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose que nous n’en aurons plus de la même source?Bah!—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouserle capitaine Roach; et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la ville, il n’y a pas moyen de les supporter.Bah!—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire, et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la vertu n’a pas de prix; mais où la trouver?Bah!»Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux; et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune. Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes.Bah!»Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les deux dames se regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance, paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes, mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des formes.»Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre requête.

La famille persiste à relever la tête.

LA veille de la Saint-Michel arrivant le lendemain, nous fûmes invités à brûler des noix et à jouer aux petits jeux chez le voisin Flamborough. Nos récentes mortifications nous avaient fait un peu baisser le ton; autrement, il est probable que nous aurions rejeté une telle invitation avec mépris. Quoi qu’il en soit, nous voulûmes bien consentir à avoir du plaisir. L’oie et les puddings de notre honnête voisin étaient fins, et sa bière à la rôtie, qu’on appelle dans le payslamb’s wool, laine d’agneau, était excellente, même de l’avis de ma femme qui s’y connaissait. Il est vrai que sa façon de raconter des histoires n’était pas tout à fait à la même hauteur. Elles étaient très longues et très ennuyeuses, elles roulaient toutes sur lui-même, et nous en avions déjà ri dix fois; cependant nous fûmes assez bons pour en rire une fois de plus.

M. Burchell, qui était de la réunion, aimait toujours à voir quelque jeu innocent en train; il organisa, avec les garçons et les filles, une partie de colin-maillard. Ma femme se laissa aussi persuader d’entrer au jeu, et j’éprouvai du plaisir à penser qu’elle n’était pas encore trop vieille. Pendant ce temps, mon voisin et moi, nous regardions, riant à chaque bon tour et vantant notre adresse quand nous étions jeunes. La main chaude vint après, suivie des questions et des gages, et enfin ils s’assirent pour faire une partie de savate. Comme il se peut que tout le monde ne connaisse pas ce très primitif passe-temps, il est peut-être nécessaire de dire qu’à ce jeu la compagnie s’établit en cercle par terre, à l’exception d’un seul qui se tient debout au milieu, et dont la besogne est d’attraper un soulier que les joueurs se passent sous les jarrets de l’un à l’autre, à peu près à la façon d’une navette de tisserand. Comme il est, dans ce cas, impossible à la jeune fille qui est debout de faire face à toute la compagnie à la fois, la grande beauté du jeu consiste à lui appliquer un coup du talon du soulier sur le côté le moins capable d’offrir de défense. C’est de cette manière que ma fille aînée était enfermée, tapée partout, toute rouge, excitée et hurlant: «Franc jeu! Franc jeu!» d’une voix qui aurait rendu sourde une chanteuse de complaintes, lorsque,—confusion de la confusion!—que croyez-vous qui entre dans la salle? Nos deux hautes connaissances de la ville, lady Blarney et miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs. Toute description serait impuissante; il est donc inutile de décrire cette nouvelle mortification. Mort de ma vie! Être vue par des dames de si bon ton dans des postures si vulgaires! Rien de mieux ne pouvait résulter d’un jeu d’une telle vulgarité, proposé par M. Flamborough. Nous eûmes un instant l’air d’être fixés au sol, comme réellement pétrifiés de stupeur.

Les deux dames étaient allées à la maison pour nous voir, et, nous trouvant sortis, elles étaient venues après nous jusqu’ici, anxieuses qu’elles étaient de savoir quel accident avait pu nous retenir loin de l’église la veille. Olivia se chargea d’être notre porte-parole et exprima le tout d’une façon sommaire, en se contentant de dire que «nous avions été jetées à bas de nos chevaux». A cette nouvelle, les dames furent pleines d’inquiétude; mais, apprenant que personne n’avait eu de mal, elles furent extrêmement aises; puis, étant informées que nous étions presque mortes d’effroi, elles furent grandement désolées; enfin, sachant que nous avions eu une bonne nuit, elles furent extrêmement aises de nouveau. Rien ne pouvait surpasser leurs complaisances pour mes filles; leurs marques d’amitié, l’autre soir, étaient chaudes, mais maintenant elles étaient ardentes. Elles protestèrent de leur désir de nouer connaissance d’une manière plus durable. Lady Blarney était particulièrement attachée à Olivia; miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs (je me plais à donner le nom tout entier) avait plus de goût pour sa sœur. Elles entretenaient la conversation entre elles deux, tandis que mes fillesse tenaient assises et silencieuses, admirant leur ton de haute volée. Mais, comme tout lecteur, pour misérable qu’il puisse être, est amateur des entretiens du grand monde et des anecdotes de lords, de ladies et de chevaliers de la Jarretière, il faut que je demande la permission de lui donner la dernière partie de la présente conversation.

«Tout ce que je sais de la chose, s’écriait miss Skeggs, c’est que cela peut être vrai comme cela peut n’être pas vrai; mais je puis assurer votre seigneurie de ceci, c’est que tout le raout était dans la stupéfaction; milord passa par toutes les couleurs, milady tomba en pâmoison; mais sir Tomkyn, tirant son épée, jura qu’il était à elle jusqu’à la dernière goutte de son sang.

—Eh bien, répliqua notre pairesse, moi, je puis dire ceci: c’est que la duchesse ne m’a jamais touché une syllabe de la chose, et je crois que Sa Grâce ne voudrait tenir rien de secret pour moi.

Quant à ceci, vous pouvez le regarder comme un fait positif, c’est que le lendemain matin, milord duc cria trois fois à son valet de chambre: Jernigan, Jernigan, Jernigan, apportez-moi mes jarretières.»

Mais j’aurais dû, au préalable, indiquer la conduite très impolie de M. Burchell qui, pendant tous ces discours, se tint assis, le visage vers le feu, et qui, à la fin de chaque phrase, s’écriait:Bah!expression qui nous déplaisait à tous, et qui refroidissait jusqu’à un certain point l’animation naissante de la conversation.

«D’ailleurs, ma chère Skeggs, continua notre pairesse, il n’y a rien de cela dans la copie des vers que le docteur Burdock a faits sur la circonstance.Bah!

—Je suis surprise de cela, s’écria miss Skeggs, car il est rare qu’il laisse rien de côté, n’écrivant, comme il le fait, que pour son amusement personnel. Mais votre seigneurie ne pourrait-elle pas me faire la faveur de me les laisser voir?Bah!

—Ma chère enfant, répliqua notre pairesse, croyez-vous que je porte des choses pareilles sur moi? Cependant ils sont fort beaux, à coup sûr, et je suis, je pense, un peu connaisseur; je sais, du moins, ce qui me plaît. Mais vraiment, j’ai toujours été admiratrice de toutes les petites pièces du docteur Burdock; car, hors ce qu’il fait et ce que fait notre chère comtesse de Hanover Square, il n’y a rien qui sorte du plus vil fatras. Pas une touche de bon ton dans tout cela.Bah!

—Votre Seigneurie devrait faire exception, dit l’autre, pour vos propres productions dans leMagasin des Dames[5]. J’espère que vous avouerez qu’il n’y a rien là qui sente le mauvais ton? Mais je suppose que nous n’en aurons plus de la même source?Bah!

—Mais, ma chère, dit la grande dame, vous savez que ma lectrice et demoiselle de compagnie m’a laissée pour épouserle capitaine Roach; et comme mes pauvres yeux ne me permettent pas d’écrire moi-même, voilà quelque temps que j’en cherche une autre. Une personne convenable n’est pas chose facile à trouver, et, à coup sûr, trente livres par an sont une petite rémunération pour une fille honnête et bien élevée, qui sait lire, écrire et se tenir en société; quant aux pécores qui courent la ville, il n’y a pas moyen de les supporter.Bah!

—Je sais cela par expérience, s’écria miss Skeggs. Car, sur trois demoiselles de compagnie que j’ai eues ces derniers six mois, l’une refusait de faire de la simple couture une heure par jour, l’autre trouvait que vingt-cinq guinées par an étaient un trop mince salaire, et j’ai été obligée de renvoyer la troisième parce que je soupçonnais une intrigue avec le chapelain. La vertu, ma chère lady Blarney, la vertu n’a pas de prix; mais où la trouver?Bah!»

Ma femme était depuis longtemps tout oreilles à ces discours; mais la dernière partie la frappa plus particulièrement. Trente livres et vingt-cinq guinées par an faisaient cinquante-six livres cinq shillings de monnaie anglaise, somme qui, pour ainsi dire, cherchait qui voudrait la prendre, et qui pouvait aisément être assurée à la famille. Pendant un moment, elle chercha l’approbation dans mes yeux; et, pour confesser la vérité, j’étais d’avis que des places semblables étaient juste ce qui conviendrait à nos deux filles. D’un autre côté, si le squire avait réellement quelque affection pour ma fille aînée, ce serait le moyen de la rendre de toute manière digne de sa fortune. Aussi ma femme prit-elle la résolution de ne pas nous laisser priver de tels avantages faute d’assurance, et elle se chargea de haranguer pour la famille. «J’espère, s’écria-t-elle, que vos seigneuries excuseront ma présomption en ce moment. Il est vrai que je n’ai aucun droit à prétendre à de telles faveurs, mais cependant il est naturel de ma part que je désire pousser mes enfants dans le monde. J’aurai donc la hardiesse de dire que mes deux filles ont une éducation et des capacités assez bonnes; du moins la province ne peut rien montrer de mieux. Elles savent lire, écrire, faire des comptes; elles s’entendent à l’aiguille, au point arrière, au point croisé, à toute espèce de couture courante; elles savent faire les œillets, le point de broderie et les ruches; elles connaissent un peu de musique; elles savent faire les vêtements de dessous et travailler au tambour; mon aînée sait découper, et ma cadette a une très jolie manière de tirer les cartes.Bah!»

Lorsqu’elle eut débité ce joli morceau d’éloquence, les deux dames se regardèrent quelques minutes en silence, avec un air d’hésitation et d’importance. A la fin, miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs voulut bien déclarer que les jeunes personnes, autant qu’elle pouvait se former une opinion sur leur compte d’après une si légère connaissance, paraissaient très convenables à de tels emplois. «Mais une chose de ce genre, madame, s’écria-t-elle en s’adressant à mon épouse, demande une enquête approfondie des caractères et une connaissance mutuelle plus complète. Non pas, madame, continua-t-elle, que je suspecte le moins du monde la vertu, la sagesse et la discrétion de ces jeunes personnes, mais il y a des formes, dans ces sortes de choses, madame, il y a des formes.»

Ma femme approuva très fort ces scrupules, faisant remarquer qu’elle était très portée aux scrupules elle-même; mais, quant au caractère moral, elle en appelait à tous les voisins. Cependant notre pairesse déclina ces témoignages comme inutiles, alléguant que la recommandation de leur cousin Thornhill suffisait, et là-dessus nous arrêtâmes notre requête.


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