CHAPITRE XII

CHAPITRE XIILa fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables.DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire; mais il nous avait déjàdonné trop de témoignages de son amitié pour en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous, je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne? reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de l’opinion de ma perspicacité; en effet,si les enfants réussissaient, c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie.Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion, et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale. Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal.Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume, et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami, disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.»Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire, lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers, attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de ce drap qu’on nommetonnerre et éclair[6], habit qui, bien que devenu trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte, criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous ne pussions plus le voir.Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune maître citer nos noms avec grand éloge.La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites. «Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est, oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.»Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche, et donna au messager sept pence et demi (quinze sous).Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M. Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter, dutabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur; mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M. Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme. «Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection qu’il n’est besoin.Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je changeai lesujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme. Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la boîte sur son dos.»Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon, que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah! Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée.Allons, voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors. Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien; sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment, ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue! Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela vaut mieux que rien.»Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyaitmaintenant qu’il avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles, disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami, me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.»

CHAPITRE XIILa fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables.DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire; mais il nous avait déjàdonné trop de témoignages de son amitié pour en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous, je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne? reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de l’opinion de ma perspicacité; en effet,si les enfants réussissaient, c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie.Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion, et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale. Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal.Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume, et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami, disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.»Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire, lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers, attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de ce drap qu’on nommetonnerre et éclair[6], habit qui, bien que devenu trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte, criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous ne pussions plus le voir.Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune maître citer nos noms avec grand éloge.La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites. «Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est, oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.»Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche, et donna au messager sept pence et demi (quinze sous).Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M. Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter, dutabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur; mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M. Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme. «Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection qu’il n’est besoin.Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je changeai lesujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme. Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la boîte sur son dos.»Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon, que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah! Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée.Allons, voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors. Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien; sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment, ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue! Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela vaut mieux que rien.»Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyaitmaintenant qu’il avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles, disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami, me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.»

La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables.

DE retour à la maison, on consacra la nuit à des plans de conquêtes futures. Déborah dépensait beaucoup de sagacité à conjecturer laquelle des deux enfants aurait vraisemblablement la meilleure place et le plus d’occasions de voir la bonne société. Le seul obstacle à notre nomination était la recommandation qu’il fallait obtenir du squire; mais il nous avait déjàdonné trop de témoignages de son amitié pour en douter maintenant. Nous étions au lit que ma femme poursuivait encore le même sujet: «Eh bien, ma foi, mon cher Charles, entre nous, je crois que nous avons fait une excellente besogne aujourd’hui.—Assez bonne, répondis-je, ne sachant que dire.—Quoi! seulement assez bonne? reprit-elle. Je la crois très bonne. Supposez que les enfants viennent à faire des connaissances de distinction à la ville! Il y a une chose dont je suis sûre, c’est que Londres est le seul lieu du monde pour les maris de toute espèce. D’ailleurs, mon ami, des choses plus étranges arrivent tous les jours; et, si des dames de qualité s’éprennent ainsi de mes filles, les hommes de qualité, que ne feront-ils point! Entre nous, je déclare que j’aime milady Blarney énormément; elle est si obligeante! Cependant j’ai aussi au cœur pour miss Carolina Wilhelmina Amelia Skeggs une chaude affection. Mais, lorsqu’elles en sont venues à parler de places à la ville, vous avez vu comme je les ai mises au pied du mur tout de suite. Dites-moi, mon ami, ne croyez-vous pas que j’ai travaillé pour mes enfants dans cette affaire?—Oui, répondis-je, ne sachant trop que penser là-dessus; le ciel fasse qu’elles s’en trouvent mieux l’une et l’autre dans trois mois d’ici.» C’était une de ces réflexions que j’avais l’habitude de faire pour pénétrer ma femme de l’opinion de ma perspicacité; en effet,si les enfants réussissaient, c’était un souhait pieux exaucé; si, au contraire, quelque chose de malheureux en résultait, on pouvait la regarder comme une prophétie.

Tonte cette conversation, cependant, n’était qu’une préface pour un autre projet; et, à la vérité, c’était juste ce que je redoutais. Il ne s’agissait de rien moins, puisque nous devions désormais redresser un peu la tête dans le monde, que de la convenance qu’il y aurait à vendre le cheval devenu vieux à quelque foire du voisinage, et à acheter une bête qui pût porter une ou deux personnes, suivant l’occasion, et qui eût bonne mine à l’église ou en visite. Je m’opposai d’abord énergiquement à la chose, mais on la défendit avec une énergie égale. Je faiblis pourtant; mon adversaire en gagna de la force, tant et si bien qu’on résolut à la fin de se séparer du vieil animal.

Comme la foire se trouvait être le lendemain, j’avais l’intention d’y aller moi-même, mais ma femme me persuada que j’avais attrapé un rhume, et rien ne put l’obliger à me permettre de sortir. «Non, mon ami, disait-elle, notre fils Moïse est un garçon prudent; il sait acheter et vendre très avantageusement; vous savez que tous nos bons marchés sont de ses acquisitions. Il résiste et marchande toujours, et réellement il fatigue les gens jusqu’à ce qu’il ait fait une bonne affaire.»

Comme j’avais assez bonne opinion de la prudence de mon fils, je n’étais pas éloigné de lui confier cette commission. Le lendemain matin, je vis ses sœurs fort occupées à le faire beau pour la foire, lui arrangeant les cheveux, polissant ses boucles de souliers, attachant les rebords de son chapeau avec des épingles. La grande affaire de la toilette terminée, nous eûmes enfin la satisfaction de le voir monter sur le cheval avec un coffre de sapin devant lui pour rapporter de l’épicerie à la maison. Il était vêtu d’un habit fait de ce drap qu’on nommetonnerre et éclair[6], habit qui, bien que devenu trop court, était encore trop bon pour être mis au rebut. Son gilet était vert d’oie, et ses sœurs lui avaient attaché les cheveux avec un large ruban noir. Nous le suivîmes tous à quelques pas de la porte, criant derrière lui: «Bonne chance! bonne chance!» jusqu’à ce que nous ne pussions plus le voir.

Il était à peine parti que le maître d’hôtel de M. Thornhill vint nous féliciter de notre bonne fortune, disant qu’il avait entendu son jeune maître citer nos noms avec grand éloge.

La bonne fortune semblait décidée à ne pas venir seule. Un autre valet de la même maison arriva après celui-ci, avec une carte pour mes filles, portant que les deux dames avaient eu de M. Thornhill des renseignements si agréables sur nous tous, qu’elles espéraient, après quelques informations préalables, se trouver complètement satisfaites. «Ah! s’écria ma femme, je vois maintenant que ce n’est pas chose aisée que d’entrer dans les familles des grands; mais une fois qu’on y est, oh! alors, comme dit Moïse, on peut dormir tranquille.»

Cette plaisanterie, qu’elle prenait pour de l’esprit, fut accueillie par mes filles avec de joyeux éclats de rire. Bref, le message lui causa tant de satisfaction qu’elle mit bel et bien la main à la poche, et donna au messager sept pence et demi (quinze sous).

Ce devait être notre jour de visites. Celui qui arriva ensuite fut M. Burchell, revenant de la foire. Il apportait aux petits deux sous de pain d’épice pour chacun; ma femme se chargea de le mettre de côté et de le leur donner par petits morceaux à la fois. Il apportait aussi à mes filles deux boîtes où elles pourraient serrer des pains à cacheter, dutabac à priser, des mouches, ou même de l’argent, quand elles en auraient. Le cadeau que ma femme aimait d’ordinaire, c’était une bourse en peau de belette, comme étant ce qui porte le plus bonheur; mais ceci en passant. Nous avions encore de la considération pour M. Burchell, bien que la récente grossièreté de sa conduite nous eût jusqu’à un certain point déplu; mais nous ne pouvions nous dispenser de l’informer de notre bonheur ni de demander son avis, car, tout en ne suivant que rarement les avis des autres, nous étions assez disposés à les demander. Lorsqu’il eut lu le billet des deux dames, il hocha la tête et fit remarquer qu’une affaire de ce genre demandait la dernière circonspection. Cet air de méfiance déplut souverainement à ma femme. «Je n’ai jamais douté, monsieur, s’écria-t-elle, de votre disposition à vous mettre contre mes filles et moi. Vous avez plus de circonspection qu’il n’est besoin.

Toutefois, quand nous en serons à demander conseil, nous nous adresserons, j’imagine, à des personnes qui sembleront en avoir fait meilleur usage pour elles-mêmes.—Quelle qu’ait pu être ma propre conduite, madame, répliqua-t-il, ce n’est pas là la question pour le moment; et cependant, puisque je n’ai pas moi-même profité des conseils, je dois bien, en conscience, en donner à ceux qui en profiteront.» Comme j’appréhendais que cette réponse n’attirât une repartie où l’insulte remplacerait ce qui manquerait en esprit, je changeai lesujet en ayant l’air de me demander ce qui pouvait retenir notre fils si longtemps à la foire, car c’était presque déjà la tombée de la nuit. «Ne vous inquiétez pas de notre fils, s’écria ma femme. Comptez qu’il sait ce qu’il a à faire. Je vous garantis que nous ne le verrons jamais vendre sa poule un jour de pluie. Je l’ai vu faire des marchés dont on serait stupéfait. Je veux vous raconter là-dessus une bonne histoire qui vous fera vous tenir les côtes à force de rire. Mais, sur ma vie, voilà Moïse qui vient là-bas, sans cheval, et la boîte sur son dos.»

Pendant qu’elle parlait, Moïse arrivait à pied et suant sons la boîte de sapin qu’il avait liée à ses épaules par des courroies, comme un colporteur. «La bienvenue, Moïse! la bienvenue! Eh bien! mon garçon, que nous rapportez-vous de la foire?—Je vous rapporte, moi, s’écria Moïse avec un regard malin, en appuyant sa boîte sur le dressoir.—Ah! Moïse, reprit ma femme, nous savons bien cela; mais où est le cheval?—Je l’ai vendu, dit Moïse, pour trois livres cinq shillings et deux pence.—Bonne affaire, mon brave garçon, reprit-elle. Je savais que vous les toucheriez au bon endroit. Entre nous, trois livres cinq shillings et deux pence ne font pas une mauvaise journée.Allons, voyons-les donc!—Je n’ai pas rapporté d’argent, s’écria Moïse alors. Je l’ai mis tout dans un marché que voici.—En même temps, il tirait un paquet de sa poitrine.—Voici les objets: une grosse de lunettes vertes avec montures en argent et étuis en chagrin.—Une grosse de lunettes vertes! répéta ma femme d’une voix défaillante. Vous vous êtes défait du cheval et vous ne nous rapportez rien qu’une grosse de misérables lunettes vertes!—Chère mère, s’écria l’enfant, pourquoi ne voulez-vous pas entendre raison? Je les ai eues presque pour rien; sans cela je ne les aurais pas achetées. Les montures d’argent à elles seules se vendront le double de ce qu’elles ont coûté.—Je me soucie bien des montures d’argent! cria ma femme en fureur. Je jurerais qu’elles ne se vendront pas plus de la moitié de la somme au prix du vieil argent, cinq shillings l’once.—Vous n’avez pas besoin de vous tourmenter pour la vente des montures, dis-je à mon tour; elles ne valent pas douze sous, car je m’aperçois que ce n’est que du cuivre verni.—Quoi! s’écria ma femme. Ce n’est pas de l’argent, les montures ne sont pas de l’argent!—Non, répliquai-je; pas plus de l’argent que votre casserole.—Et ainsi, reprit-elle, vous vous êtes défait du cheval, et vous n’avez reçu qu’une grosse de lunettes vertes à montures de cuivre et à étuis de chagrin! La peste soit d’une telle escroquerie! L’imbécile s’est laissé mettre dedans! Il aurait dû mieux connaître les gens avec lesquels il était.—Ici, ma chère, vous avez tort, m’écriai-je; il n’aurait pas dû les connaître du tout.—Vraiment, ma foi! quel idiot à pendre! reprit-elle. M’apporter une telle drogue! Si je les tenais, je les jetterais dans le feu.—Ici encore vous avez tort, ma chère, dis-je; quoique ce ne soit que du cuivre, nous les garderons par devers nous; car des lunettes vertes, vous savez, cela vaut mieux que rien.»

Cependant l’infortuné Moïse était détrompé. Il voyaitmaintenant qu’il avait réellement été la dupe d’un escroc en chasse qui, au vu de sa figure, l’avait noté comme une proie facile. Aussi lui demandai-je les détails de la fourberie. Il avait vendu le cheval, paraît-il, et parcourait la foire à la recherche d’un autre. Un homme ayant l’air d’un révérend le conduisit à une tente sous prétexte qu’il en avait un à vendre. «Là, poursuivit Moïse, nous trouvâmes un antre homme, très bien habillé, qui désirait emprunter vingt livres sur ces articles, disant qu’il avait besoin d’argent et qu’il les laisserait pour le tiers de leur valeur. Le premier gentleman, qui se disait mon ami, me souffla à l’oreille de les acheter, m’engageant à ne pas laisser passer une offre si avantageuse. J’envoyai chercher M. Flamborough; ils l’endoctrinèrent aussi finement que moi, si bien qu’à la fin ils nous persuadèrent d’acheter les deux grosses entre nous.»


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