CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIIIOn s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audacede donner des avis désagréables.AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui neveulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons, Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le profit de la compagnie.—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe; mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais leGéant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant, tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure. Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les coups tombent sur moi.»J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut détournée par une chaude discussion entre mafemme et M. Burchell, au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient. M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur; moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous: elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais, pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa précipitation, ne purent empêcher son départ.Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques minutes avec confusion. Ma femme, qui se savait la cause de l’affaire, s’efforçait de cacher son ennui sons un sourire forcé et un air d’assurance que j’étais disposé à réprouver. «Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi que nous traitons les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons leurs bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles les plus dures, et pour moi les plus désagréables, qui se soient échappées de vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, alors? répliqua-t-elle. Mais je connais parfaitement bien les motifs de ses conseils. Il voudrait empêcher mes filles d’aller à la ville, afin d’avoir le plaisir de la société de ma fille cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il arrive, elle choisira meilleure compagnie que celle d’espèces comme lui!—Espèce! est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je. Il est bien possible que nous nous méprenions sur la personnalité de cet homme, car il semble en certaines occasions le plus accompli gentleman que j’aie jamais connu. Dites-moi, Sophia, ma fille, vous a-t-il jamais donné quelque marque secrète de son attachement?—Sa conversation avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été sensée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, jamais. Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu dire qu’il n’avait jamais connu de femme capable de trouver du mérite à un homme qui a l’air pauvre.—Telle est, ma chère, m’écriai-je, le langage ordinaire de tous les malheureux ou de tous les paresseux. Mais j’espère qu’on vous a appris à juger comme il convient de tels hommes, et que ce ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le bonheur de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. Votre mère et moi, nous avons maintenant des vues plus avantageuses pour vous. L’hiver prochain, que vous passerez probablement à la ville, vous donnera des occasions de faire un choix plus prudent.»Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, je ne saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, je n’étais pas fâché que nous fussions débarrassés d’un hôte de qui j’avais beaucoup à craindre. Notre infraction à l’hospitalité m’allait bien un peu à la conscience; mais j’eus vite fait taire ce mentor avec deux ou trois raisons spécieuses qui eurent pour effet de me satisfaire et de me réconcilier avec moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience est une poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force pour prévenir, elle a rarement assez de justice pour les proclamer.

CHAPITRE XIIIOn s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audacede donner des avis désagréables.AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui neveulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons, Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le profit de la compagnie.—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe; mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais leGéant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant, tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure. Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les coups tombent sur moi.»J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut détournée par une chaude discussion entre mafemme et M. Burchell, au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient. M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur; moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous: elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais, pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa précipitation, ne purent empêcher son départ.Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques minutes avec confusion. Ma femme, qui se savait la cause de l’affaire, s’efforçait de cacher son ennui sons un sourire forcé et un air d’assurance que j’étais disposé à réprouver. «Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi que nous traitons les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons leurs bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles les plus dures, et pour moi les plus désagréables, qui se soient échappées de vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, alors? répliqua-t-elle. Mais je connais parfaitement bien les motifs de ses conseils. Il voudrait empêcher mes filles d’aller à la ville, afin d’avoir le plaisir de la société de ma fille cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il arrive, elle choisira meilleure compagnie que celle d’espèces comme lui!—Espèce! est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je. Il est bien possible que nous nous méprenions sur la personnalité de cet homme, car il semble en certaines occasions le plus accompli gentleman que j’aie jamais connu. Dites-moi, Sophia, ma fille, vous a-t-il jamais donné quelque marque secrète de son attachement?—Sa conversation avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été sensée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, jamais. Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu dire qu’il n’avait jamais connu de femme capable de trouver du mérite à un homme qui a l’air pauvre.—Telle est, ma chère, m’écriai-je, le langage ordinaire de tous les malheureux ou de tous les paresseux. Mais j’espère qu’on vous a appris à juger comme il convient de tels hommes, et que ce ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le bonheur de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. Votre mère et moi, nous avons maintenant des vues plus avantageuses pour vous. L’hiver prochain, que vous passerez probablement à la ville, vous donnera des occasions de faire un choix plus prudent.»Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, je ne saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, je n’étais pas fâché que nous fussions débarrassés d’un hôte de qui j’avais beaucoup à craindre. Notre infraction à l’hospitalité m’allait bien un peu à la conscience; mais j’eus vite fait taire ce mentor avec deux ou trois raisons spécieuses qui eurent pour effet de me satisfaire et de me réconcilier avec moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience est une poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force pour prévenir, elle a rarement assez de justice pour les proclamer.

On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audacede donner des avis désagréables.

AINSI notre famille avait fait plusieurs tentatives d’élégance; mais quelque désastre imprévu avait détruit chaque projet aussitôt que conçu. Je m’efforçais de profiter de toutes ces déconvenues pour fortifier leur bon sens dans la proportion même où leur ambition était frustrée. «Vous voyez, mes enfants, disais-je, combien il y a peu à gagner à essayer d’en imposer au monde en voulant marcher de pair avec plus hauts que nous. Ceux-là qui sont pauvres et qui neveulent fréquenter que les riches sont haïs de ceux qu’ils évitent et méprisés de ceux qu’ils suivent. Les associations disproportionnées sont toujours désavantageuses pour la partie faible: les riches ont le plaisir qui en résulte, et les pauvres, les inconvénients. Mais voyons, Dick, mon garçon, répétez la fable que vous lisiez aujourd’hui, pour le profit de la compagnie.

—Il était une fois, commença l’enfant, un Géant et un Nain qui étaient amis et vivaient ensemble. Ils firent marché qu’ils ne se quitteraient jamais, mais qu’ils iraient chercher aventure. La première bataille qu’ils livrèrent fut contre deux Sarrasins; et le Nain, qui était très brave, donna à l’un des champions un coup des plus furieux. Cela ne fit que très peu de mal au Sarrasin qui, levant son épée, fit sauter bel et bien le bras du pauvre Nain. Il était alors en vilaine passe; mais le Géant, venant à son aide, eut bientôt laissé les deux Sarrasins morts sur la plaine, et le Nain, de dépit, trancha la tête de son adversaire mort. Ils reprirent ensuite leur voyage en quête d’une autre aventure. Ce fut cette fois contre trois satyres sanguinaires qui enlevaient une infortunée damoiselle. Le Nain n’était plus tout à fait aussi impétueux qu’auparavant; néanmoins, il frappa le premier coup, pour lequel on lui en rendit un autre qui lui creva l’œil; mais leGéant fut bientôt sur eux, et s’ils ne s’étaient enfuis, il les aurait certainement tués jusqu’au dernier. Ils furent tous très joyeux de cette victoire, et la damoiselle, qui était sauvée, s’éprit d’amour pour le Géant et l’épousa. Ils allèrent alors loin, plus loin que je ne puis dire, et rencontrèrent une compagnie de voleurs. Le Géant, pour la première fois, se trouva en avant; mais le Nain n’était pas loin derrière. La bataille fut rude et longue. Partout où venait le Géant, tout tombait devant lui; mais le Nain pensa être tué plus d’une fois. A la fin, la victoire se déclara pour les deux aventuriers; mais le Nain y perdit la jambe. Le Nain était maintenant privé d’un bras, d’une jambe et d’un œil, tandis que le Géant était sans une seule blessure. Sur quoi, celui-ci s’écria, en s’adressant à son petit compagnon: «Mon petit héros, c’est là un glorieux passe-temps; remportons encore une victoire, et nous aurons acquis de l’honneur à jamais.—Non, répondit alors le Nain, qui avait fini par devenir plus sage; non, je le déclare tout net: je ne me battrai plus, car je vois que dans chaque bataille vous avez tout l’honneur et toutes les récompenses, mais que tous les coups tombent sur moi.»

J’allais tirer la morale de cette fable, lorsque notre attention fut détournée par une chaude discussion entre mafemme et M. Burchell, au sujet de l’expédition projetée de mes filles à la ville. Ma femme insistait très énergiquement sur les avantages qui en résulteraient. M. Burchell, au contraire, la dissuadait avec une grande ardeur; moi, je restai neutre. Ses objurgations d’alors ne semblaient que la seconde partie de celles qui avaient été reçues de si mauvaise grâce dans la matinée. La discussion alla loin: la pauvre Déborah, au lieu de raisonner plus solidement, parlait plus haut, et, à la fin, pour éviter la défaite, elle dut se réfugier dans les cris. La conclusion de sa harangue, cependant, nous fut grandement désagréable à tous: elle connaissait, dit-elle, certaines gens qui avaient leurs raisons particulières et secrètes pour les conseils qu’ils donnaient; mais, pour sa part, elle désirait que ces gens-là se tinssent éloignés de chez elle à l’avenir. «Madame, s’écria Burchell avec un air de grand sang-froid qui tendait à l’enflammer davantage, quant aux raisons secrètes, vous ne vous trompez pas: j’ai des raisons secrètes, que je m’abstiens de mentionner parce que vous n’êtes pas capable de répondre à celles dont je ne fais pas secret. Mais je vois que mes visites ici sont devenues importunes; je vais donc prendre congé maintenant; peut-être reviendrai-je une fois encore dire un dernier adieu lorsque je quitterai le pays.» Ce disant, il prit son chapeau, et les tentatives de Sophia, dont les regards semblaient lui reprocher sa précipitation, ne purent empêcher son départ.

Lui parti, nous nous regardâmes tous pendant quelques minutes avec confusion. Ma femme, qui se savait la cause de l’affaire, s’efforçait de cacher son ennui sons un sourire forcé et un air d’assurance que j’étais disposé à réprouver. «Comment! femme, lui dis-je, est-ce ainsi que nous traitons les étrangers? Est-ce ainsi que nous leur rendons leurs bontés? Soyez sûre, ma chère, que ce sont là les paroles les plus dures, et pour moi les plus désagréables, qui se soient échappées de vos lèvres.—Pourquoi me provoquait-il, alors? répliqua-t-elle. Mais je connais parfaitement bien les motifs de ses conseils. Il voudrait empêcher mes filles d’aller à la ville, afin d’avoir le plaisir de la société de ma fille cadette ici, à la maison. Mais quoi qu’il arrive, elle choisira meilleure compagnie que celle d’espèces comme lui!—Espèce! est-ce ainsi que vous l’appelez, ma chère? m’écriai-je. Il est bien possible que nous nous méprenions sur la personnalité de cet homme, car il semble en certaines occasions le plus accompli gentleman que j’aie jamais connu. Dites-moi, Sophia, ma fille, vous a-t-il jamais donné quelque marque secrète de son attachement?—Sa conversation avec moi, monsieur, répliqua ma fille, a toujours été sensée, modeste et agréable. Quant à toute autre chose, non, jamais. Une fois, il est vrai, je me rappelle lui avoir entendu dire qu’il n’avait jamais connu de femme capable de trouver du mérite à un homme qui a l’air pauvre.—Telle est, ma chère, m’écriai-je, le langage ordinaire de tous les malheureux ou de tous les paresseux. Mais j’espère qu’on vous a appris à juger comme il convient de tels hommes, et que ce ne serait rien de moins que de la folie que d’attendre le bonheur de quelqu’un qui a été si mauvais économe du sien. Votre mère et moi, nous avons maintenant des vues plus avantageuses pour vous. L’hiver prochain, que vous passerez probablement à la ville, vous donnera des occasions de faire un choix plus prudent.»

Ce que furent les réflexions de Sophia dans cette circonstance, je ne saurais prétendre le déterminer; mais, au fond, je n’étais pas fâché que nous fussions débarrassés d’un hôte de qui j’avais beaucoup à craindre. Notre infraction à l’hospitalité m’allait bien un peu à la conscience; mais j’eus vite fait taire ce mentor avec deux ou trois raisons spécieuses qui eurent pour effet de me satisfaire et de me réconcilier avec moi-même. La douleur que la conscience cause à l’homme qui a déjà fait mal est promptement surmontée. La conscience est une poltronne, et les fautes qu’elle n’a pas assez de force pour prévenir, elle a rarement assez de justice pour les proclamer.


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