CHAPITRE XIVNouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes peuvent être des bénédictions réelles.LE voyage de mes filles à Londres était maintenant chose résolue, M. Thornhill ayant eu la bonté de promettre de les surveiller lui-même et de nous informer par lettre de leur conduite. Mais on jugea absolument indispensable de les mettre en état de paraître au niveau de la grandeur de leurs espérances, et ceci ne pouvait pas se faire sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en grand conseil, quelles étaient les méthodes les plus faciles detrouver de l’argent, ou, à parler plus proprement, ce que nous pourrions le plus commodément vendre. La délibération fut vite terminée; on trouva que le cheval qui nous restait était complètement inutile pour la charrue sans son compagnon, et également impropre à la promenade, parce qu’il lui manquait un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait aux fins ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour prévenir toute tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que ce fût une des premières transactions commerciales de mon existence, je ne doutais nullement de m’en acquitter à mon crédit.L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure à celle des relations qu’on fréquente; et comme les miennes étaient surtout dans le cercle de la famille, je n’avais pas conçu un sentiment défavorable de ma sagesse mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques pas, me rappela pour me recommander tout bas de ne pas avoir les yeux dans ma poche.J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la foire, mis mon cheval à toutes ses allures, mais pendant quelque temps je n’eus pas de chalands. A la fin, un acheteur s’approcha; après avoir un bon moment tourné autour ducheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne, il ne voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas pour la peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut qu’il avait une écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; un quatrième connut à son œil qu’il avait des vers; un cinquième se demanda ce que diable je pouvais faire à la foire avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins et de rognes, qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un chenil. Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des plus sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque honte à l’approche de chaque amateur; car, encore que je ne crusse pas tout ce que les gaillards me disaient, je réfléchissais cependant quele nombre des témoins était une forte présomption pour qu’ils eussent raison, et que saint Grégoire, traitant des bonnes œuvres, professe justement cette opinion.J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, mon confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des affaires à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, me proposa de nous rendre à une auberge et d’y prendre un verre de ce que nous pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, et, entrant dans un débit de bière, nous fûmes introduits dans une petite salle de derrière où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis et tout absorbé par un gros livre qu’il lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me prévînt si favorablement. Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient vénérablement ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit de la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur les vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse whistonienne, ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, la dure mesure qui m’avait frappé. Mais, au bout d’un moment, notre attention fut accaparée par un jeune homme qui entra dans la salle et respectueusement dit quelque chose à voix basse au vieil étranger. «Ne vous excusez pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un devoir que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres soulageront votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les offre.» Le modeste jeune homme versait des larmes de gratitude, et cependant sa gratitude était à peine égale à la mienne. J’aurais voulu serrer le bon vieillard entre mes bras, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à lire, et nous reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps, mon compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur Primrose. Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, parut un moment me regarder avec attention, et, lorsque mon ami fut parti, il me demanda le plus respectueusement du monde si j’étais allié de près ou de loin au grand Primrose, ce courageux monogame, qui avait été le boulevard de l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère qu’en cet instant.«Monsieur, m’écriai-je, l’applaudissement d’un homme de bien tel que je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur que votre bienfaisance a déjà fait naître en mon sein. Vous avez devant vous, monsieur, ce docteur Primrose, le monogame, qu’il vous a plu d’appeler grand. Vous voyez ici ce théologien infortuné qui combat depuis si longtemps, il me siérait mal de dire avec succès, contre la deutérogamie du siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une crainte respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur, dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si loin de me déplaire par votre familiarité, qu’il faut que je vous demande d’accepter mon amitié, comme vous avez déjà mon estime.—C’est donc avec gratitude que j’en accepte l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi, glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité d’auteur je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, pour le moment ma modestie n’en voulut pas permettre davantage. Cependant jamais amoureux de roman ne cimentèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes sur plusieurs sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt dévot que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne l’abaissait nullement dans mon estime, car je m’étais mis depuis quelque temps à entretenir secrètement moi-même une opinion semblable. Aussi en pris-je occasion de remarquer que le monde en général commençait à être d’une indifférence blâmable en matière de doctrines et se laissait trop guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur, répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science pour ce moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles:Anarchon ara kai ateleutaion to pan, ce qui implique que toutes les choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon aussi, qui vivait environ le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser étant un mot syriaque appliqué d’ordinaire en surnom aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser, Nabon-Asser,—lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde; car, comme nous disons d’ordinaire,ek to biblion kubernetes,—ce qui implique que les livres n’enseigneront jamais le monde,—ainsi il essaya de porter ses investigations... Mais, monsieur, je vous demande pardon; je m’écarte de la question.» Et en effet, il s’en écartait; sur ma vie, je ne pouvais voir ce que la création du monde avait à faire dans ce dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que c’était un homme quiavait des lettres, et maintenant je l’en révérais davantage. Je voulais cependant le soumettre à la pierre de touche; mais il était trop doux et trop paisible pour disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une observation qui avait l’air d’un défi à la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait rien; à quoi je comprenais qu’il aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé convenable. Le sujet de la conversation en vint donc insensiblement des affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, à la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, par une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour un de ses tenanciers.Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la fin, nous fîmes marché. Il ne restait plus qu’à me payer; en conséquence, il tira un billet de banque de trente livreset me pria de lui en faire la monnaie. Comme je n’étais pas en position de satisfaire à sa demande, il ordonna d’appeler son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or pour ceci; vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou n’importe où.» Pendant que l’homme était absent, il me régala d’une pathétique harangue sur la grande rareté de l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant aussi la grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais les espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham revenait nous informer qu’il avait été par toute la foire sans pouvoir trouver de monnaie, quoiqu’il eût offert une demi-couronne pour qu’on lui en donnât. Ce fut pour nous tous une contrariété très grande; mais le vieux gentleman, ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais dans mes parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, je crois alors que nous allons faire affaire. Vous aurez une traite sur lui, payable à vue, et laissez-moi vous dire que c’est un homme aussi solide que pas un à cinq milles à la ronde. L’honnête Salomon et moi, il y a bien des années que nous nous connaissons. Je me rappelle que je le battais toujours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à cloche-pied plus loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour moi la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mesmains; et M. Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son domestique, et le vieux Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent au trot, très contents les uns des autres.Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me mis à songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un inconnu, et, en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre l’acheteur et de reprendre mon cheval. Mais il était trop tard. Je me dirigeai donc aussitôt vers la maison, voulant échanger ma traite pour de l’argent le plus tôt possible. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à sa porte, et, lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet sur lui, il le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose, dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom est écrit très lisiblement, et je connais aussi le gentleman, le plus grand fripon qui soit sous la calotte des cieux. C’est précisément le même coquin qui nous a vendu les lunettes. N’était-ce pas un homme d’air vénérable, avec des cheveux gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas débité une longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et le monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; il n’a à son service, en fait de science, que ce seul morceau, et il le lâche toujours chaque fois qu’il trouve un savant dans la compagnie; mais je connais le coquin, et je le rattraperai.»Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand effort était de me présenter en face de ma femme et de mes filles. Jamais gamin revenant de faire l’école buissonnière ne fut plus effrayé de retourner en classe, pour y voir le visage du maître, que je ne l’étais d’aller à la maison. Cependant je résolus de prévenir leur fureur en me mettant d’abord en colère moi-même.Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée de toute disposition batailleuse. Ma femme et mes fillesétaient en larmes. M. Thornhill était venu ce jour même les informer que leur voyage à la ville était entièrement manqué. Les deux dames, ayant entendu des rapports sur nous de la part de quelque malicieuse personne de notre entourage, étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne pouvait découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais, quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection. Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue avec une grande résignation, éclipsée qu’elle était dans la magnitude de la leur. Mais ce qui nous tourmentait le plus, c’était de savoir qui pouvait être assez vil pour diffamer le caractère d’une famille aussi innocente que la nôtre, trop modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour faire naître l’aversion.
CHAPITRE XIVNouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes peuvent être des bénédictions réelles.LE voyage de mes filles à Londres était maintenant chose résolue, M. Thornhill ayant eu la bonté de promettre de les surveiller lui-même et de nous informer par lettre de leur conduite. Mais on jugea absolument indispensable de les mettre en état de paraître au niveau de la grandeur de leurs espérances, et ceci ne pouvait pas se faire sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en grand conseil, quelles étaient les méthodes les plus faciles detrouver de l’argent, ou, à parler plus proprement, ce que nous pourrions le plus commodément vendre. La délibération fut vite terminée; on trouva que le cheval qui nous restait était complètement inutile pour la charrue sans son compagnon, et également impropre à la promenade, parce qu’il lui manquait un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait aux fins ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour prévenir toute tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que ce fût une des premières transactions commerciales de mon existence, je ne doutais nullement de m’en acquitter à mon crédit.L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure à celle des relations qu’on fréquente; et comme les miennes étaient surtout dans le cercle de la famille, je n’avais pas conçu un sentiment défavorable de ma sagesse mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques pas, me rappela pour me recommander tout bas de ne pas avoir les yeux dans ma poche.J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la foire, mis mon cheval à toutes ses allures, mais pendant quelque temps je n’eus pas de chalands. A la fin, un acheteur s’approcha; après avoir un bon moment tourné autour ducheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne, il ne voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas pour la peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut qu’il avait une écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; un quatrième connut à son œil qu’il avait des vers; un cinquième se demanda ce que diable je pouvais faire à la foire avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins et de rognes, qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un chenil. Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des plus sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque honte à l’approche de chaque amateur; car, encore que je ne crusse pas tout ce que les gaillards me disaient, je réfléchissais cependant quele nombre des témoins était une forte présomption pour qu’ils eussent raison, et que saint Grégoire, traitant des bonnes œuvres, professe justement cette opinion.J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, mon confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des affaires à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, me proposa de nous rendre à une auberge et d’y prendre un verre de ce que nous pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, et, entrant dans un débit de bière, nous fûmes introduits dans une petite salle de derrière où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis et tout absorbé par un gros livre qu’il lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me prévînt si favorablement. Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient vénérablement ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit de la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur les vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse whistonienne, ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, la dure mesure qui m’avait frappé. Mais, au bout d’un moment, notre attention fut accaparée par un jeune homme qui entra dans la salle et respectueusement dit quelque chose à voix basse au vieil étranger. «Ne vous excusez pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un devoir que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres soulageront votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les offre.» Le modeste jeune homme versait des larmes de gratitude, et cependant sa gratitude était à peine égale à la mienne. J’aurais voulu serrer le bon vieillard entre mes bras, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à lire, et nous reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps, mon compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur Primrose. Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, parut un moment me regarder avec attention, et, lorsque mon ami fut parti, il me demanda le plus respectueusement du monde si j’étais allié de près ou de loin au grand Primrose, ce courageux monogame, qui avait été le boulevard de l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère qu’en cet instant.«Monsieur, m’écriai-je, l’applaudissement d’un homme de bien tel que je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur que votre bienfaisance a déjà fait naître en mon sein. Vous avez devant vous, monsieur, ce docteur Primrose, le monogame, qu’il vous a plu d’appeler grand. Vous voyez ici ce théologien infortuné qui combat depuis si longtemps, il me siérait mal de dire avec succès, contre la deutérogamie du siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une crainte respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur, dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si loin de me déplaire par votre familiarité, qu’il faut que je vous demande d’accepter mon amitié, comme vous avez déjà mon estime.—C’est donc avec gratitude que j’en accepte l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi, glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité d’auteur je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, pour le moment ma modestie n’en voulut pas permettre davantage. Cependant jamais amoureux de roman ne cimentèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes sur plusieurs sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt dévot que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne l’abaissait nullement dans mon estime, car je m’étais mis depuis quelque temps à entretenir secrètement moi-même une opinion semblable. Aussi en pris-je occasion de remarquer que le monde en général commençait à être d’une indifférence blâmable en matière de doctrines et se laissait trop guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur, répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science pour ce moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles:Anarchon ara kai ateleutaion to pan, ce qui implique que toutes les choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon aussi, qui vivait environ le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser étant un mot syriaque appliqué d’ordinaire en surnom aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser, Nabon-Asser,—lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde; car, comme nous disons d’ordinaire,ek to biblion kubernetes,—ce qui implique que les livres n’enseigneront jamais le monde,—ainsi il essaya de porter ses investigations... Mais, monsieur, je vous demande pardon; je m’écarte de la question.» Et en effet, il s’en écartait; sur ma vie, je ne pouvais voir ce que la création du monde avait à faire dans ce dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que c’était un homme quiavait des lettres, et maintenant je l’en révérais davantage. Je voulais cependant le soumettre à la pierre de touche; mais il était trop doux et trop paisible pour disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une observation qui avait l’air d’un défi à la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait rien; à quoi je comprenais qu’il aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé convenable. Le sujet de la conversation en vint donc insensiblement des affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, à la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, par une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour un de ses tenanciers.Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la fin, nous fîmes marché. Il ne restait plus qu’à me payer; en conséquence, il tira un billet de banque de trente livreset me pria de lui en faire la monnaie. Comme je n’étais pas en position de satisfaire à sa demande, il ordonna d’appeler son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or pour ceci; vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou n’importe où.» Pendant que l’homme était absent, il me régala d’une pathétique harangue sur la grande rareté de l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant aussi la grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais les espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham revenait nous informer qu’il avait été par toute la foire sans pouvoir trouver de monnaie, quoiqu’il eût offert une demi-couronne pour qu’on lui en donnât. Ce fut pour nous tous une contrariété très grande; mais le vieux gentleman, ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais dans mes parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, je crois alors que nous allons faire affaire. Vous aurez une traite sur lui, payable à vue, et laissez-moi vous dire que c’est un homme aussi solide que pas un à cinq milles à la ronde. L’honnête Salomon et moi, il y a bien des années que nous nous connaissons. Je me rappelle que je le battais toujours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à cloche-pied plus loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour moi la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mesmains; et M. Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son domestique, et le vieux Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent au trot, très contents les uns des autres.Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me mis à songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un inconnu, et, en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre l’acheteur et de reprendre mon cheval. Mais il était trop tard. Je me dirigeai donc aussitôt vers la maison, voulant échanger ma traite pour de l’argent le plus tôt possible. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à sa porte, et, lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet sur lui, il le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose, dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom est écrit très lisiblement, et je connais aussi le gentleman, le plus grand fripon qui soit sous la calotte des cieux. C’est précisément le même coquin qui nous a vendu les lunettes. N’était-ce pas un homme d’air vénérable, avec des cheveux gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas débité une longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et le monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; il n’a à son service, en fait de science, que ce seul morceau, et il le lâche toujours chaque fois qu’il trouve un savant dans la compagnie; mais je connais le coquin, et je le rattraperai.»Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand effort était de me présenter en face de ma femme et de mes filles. Jamais gamin revenant de faire l’école buissonnière ne fut plus effrayé de retourner en classe, pour y voir le visage du maître, que je ne l’étais d’aller à la maison. Cependant je résolus de prévenir leur fureur en me mettant d’abord en colère moi-même.Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée de toute disposition batailleuse. Ma femme et mes fillesétaient en larmes. M. Thornhill était venu ce jour même les informer que leur voyage à la ville était entièrement manqué. Les deux dames, ayant entendu des rapports sur nous de la part de quelque malicieuse personne de notre entourage, étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne pouvait découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais, quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection. Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue avec une grande résignation, éclipsée qu’elle était dans la magnitude de la leur. Mais ce qui nous tourmentait le plus, c’était de savoir qui pouvait être assez vil pour diffamer le caractère d’une famille aussi innocente que la nôtre, trop modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour faire naître l’aversion.
Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes peuvent être des bénédictions réelles.
LE voyage de mes filles à Londres était maintenant chose résolue, M. Thornhill ayant eu la bonté de promettre de les surveiller lui-même et de nous informer par lettre de leur conduite. Mais on jugea absolument indispensable de les mettre en état de paraître au niveau de la grandeur de leurs espérances, et ceci ne pouvait pas se faire sans qu’il en coûtât. Nous discutâmes donc, en grand conseil, quelles étaient les méthodes les plus faciles detrouver de l’argent, ou, à parler plus proprement, ce que nous pourrions le plus commodément vendre. La délibération fut vite terminée; on trouva que le cheval qui nous restait était complètement inutile pour la charrue sans son compagnon, et également impropre à la promenade, parce qu’il lui manquait un œil; en conséquence, on décida qu’on s’en déferait aux fins ci-dessus mentionnées à la foire voisine, et que, pour prévenir toute tromperie, j’irais moi-même avec lui. Bien que ce fût une des premières transactions commerciales de mon existence, je ne doutais nullement de m’en acquitter à mon crédit.
L’opinion qu’on se forme de sa propre prudence se mesure à celle des relations qu’on fréquente; et comme les miennes étaient surtout dans le cercle de la famille, je n’avais pas conçu un sentiment défavorable de ma sagesse mondaine. Toutefois ma femme, le lendemain matin, au départ, et comme je m’étais déjà éloigné de la porte de quelques pas, me rappela pour me recommander tout bas de ne pas avoir les yeux dans ma poche.
J’avais, suivant les formes ordinaires, en arrivant à la foire, mis mon cheval à toutes ses allures, mais pendant quelque temps je n’eus pas de chalands. A la fin, un acheteur s’approcha; après avoir un bon moment tourné autour ducheval pour l’examiner, trouvant qu’il était borgne, il ne voulut pas dire un mot; un second s’avança, mais, remarquant qu’il avait un éparvin, il déclara qu’il n’en voudrait pas pour la peine de le conduire chez lui; un troisième s’aperçut qu’il avait une écorchure, et ne voulut pas offrir de prix; un quatrième connut à son œil qu’il avait des vers; un cinquième se demanda ce que diable je pouvais faire à la foire avec une haridelle borgne, pleine d’éparvins et de rognes, qui n’était bonne qu’à être dépecée pour nourrir un chenil. Je commençais dès lors à avoir moi-même un mépris des plus sincères pour le pauvre animal, et j’avais presque honte à l’approche de chaque amateur; car, encore que je ne crusse pas tout ce que les gaillards me disaient, je réfléchissais cependant quele nombre des témoins était une forte présomption pour qu’ils eussent raison, et que saint Grégoire, traitant des bonnes œuvres, professe justement cette opinion.
J’étais dans cette situation mortifiante, lorsqu’un ministre, mon confrère, vieille connaissance à moi, qui avait aussi des affaires à la foire, survint et, me donnant une poignée de main, me proposa de nous rendre à une auberge et d’y prendre un verre de ce que nous pourrions y trouver. J’acceptai volontiers, et, entrant dans un débit de bière, nous fûmes introduits dans une petite salle de derrière où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis et tout absorbé par un gros livre qu’il lisait. Je n’ai vu de ma vie une figure qui me prévînt si favorablement. Ses boucles d’un gris d’argent ombrageaient vénérablement ses tempes, et sa verte vieillesse semblait le fruit de la santé et de la bonté. Cependant sa présence n’interrompit point notre conversation. Mon ami et moi nous discourions sur les vicissitudes que nous avions éprouvées, la controverse whistonienne, ma dernière brochure, la réplique de l’archidiacre, la dure mesure qui m’avait frappé. Mais, au bout d’un moment, notre attention fut accaparée par un jeune homme qui entra dans la salle et respectueusement dit quelque chose à voix basse au vieil étranger. «Ne vous excusez pas, mon enfant, dit le vieillard; faire le bien est un devoir que nous avons à accomplir envers tous nos semblables: prenez ceci; je voudrais que ce fût davantage; mais cinq livres soulageront votre misère, et c’est de bon cœur que je vous les offre.» Le modeste jeune homme versait des larmes de gratitude, et cependant sa gratitude était à peine égale à la mienne. J’aurais voulu serrer le bon vieillard entre mes bras, tant sa bienfaisance me faisait plaisir. Il se remit à lire, et nous reprîmes notre conversation; au bout de quelque temps, mon compagnon, se rappelant qu’il avait des affaires à faire à la foire, me promit d’être bientôt de retour, ajoutant qu’il désirait toujours avoir le plus possible de la compagnie du docteur Primrose. Le vieux gentleman, entendant prononcer mon nom, parut un moment me regarder avec attention, et, lorsque mon ami fut parti, il me demanda le plus respectueusement du monde si j’étais allié de près ou de loin au grand Primrose, ce courageux monogame, qui avait été le boulevard de l’Église. Jamais mon cœur ne sentit ravissement plus sincère qu’en cet instant.
«Monsieur, m’écriai-je, l’applaudissement d’un homme de bien tel que je suis sûr que vous l’êtes ajoute au bonheur que votre bienfaisance a déjà fait naître en mon sein. Vous avez devant vous, monsieur, ce docteur Primrose, le monogame, qu’il vous a plu d’appeler grand. Vous voyez ici ce théologien infortuné qui combat depuis si longtemps, il me siérait mal de dire avec succès, contre la deutérogamie du siècle.—Monsieur, s’écria l’étranger frappé d’une crainte respectueuse, j’ai peur d’avoir été trop familier; mais vous excuserez ma curiosité, monsieur; je vous demande pardon.—Monsieur, dis-je en lui saisissant la main, vous êtes si loin de me déplaire par votre familiarité, qu’il faut que je vous demande d’accepter mon amitié, comme vous avez déjà mon estime.—C’est donc avec gratitude que j’en accepte l’offre, s’écria-t-il en me serrant la main. O toi, glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie! et contemplé-je...» Ici j’interrompis ce qu’il allait dire, car, bien qu’en qualité d’auteur je pusse digérer une portion non médiocre de flatterie, pour le moment ma modestie n’en voulut pas permettre davantage. Cependant jamais amoureux de roman ne cimentèrent amitié plus instantanée. Nous causâmes sur plusieurs sujets; d’abord il me sembla qu’il paraissait plutôt dévot que savant, et je commençais à croire qu’il méprisait toutes les doctrines humaines comme un vain fatras. Mais ceci ne l’abaissait nullement dans mon estime, car je m’étais mis depuis quelque temps à entretenir secrètement moi-même une opinion semblable. Aussi en pris-je occasion de remarquer que le monde en général commençait à être d’une indifférence blâmable en matière de doctrines et se laissait trop guider par les spéculations humaines. «Oui, certes, monsieur, répliqua-t-il, comme s’il avait réservé toute sa science pour ce moment, oui, certes, le monde retombe en enfance, et pourtant la cosmogonie ou création du monde a rendu perplexes les philosophes de tous les âges. Quelle mêlée d’opinions n’ont-ils pas soulevée sur la création du monde! Sanchoniathon, Manéthon, Bérose et Ocellus Lucanus ont tous tenté la question, mais en vain. Le dernier a ces paroles:Anarchon ara kai ateleutaion to pan, ce qui implique que toutes les choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon aussi, qui vivait environ le temps de Nebuchadon-Asser,—Asser étant un mot syriaque appliqué d’ordinaire en surnom aux rois du pays, comme Teglat Phael-Asser, Nabon-Asser,—lui aussi, dis-je, forma une hypothèse également absurde; car, comme nous disons d’ordinaire,ek to biblion kubernetes,—ce qui implique que les livres n’enseigneront jamais le monde,—ainsi il essaya de porter ses investigations... Mais, monsieur, je vous demande pardon; je m’écarte de la question.» Et en effet, il s’en écartait; sur ma vie, je ne pouvais voir ce que la création du monde avait à faire dans ce dont je parlais; mais cela suffisait pour me montrer que c’était un homme quiavait des lettres, et maintenant je l’en révérais davantage. Je voulais cependant le soumettre à la pierre de touche; mais il était trop doux et trop paisible pour disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une observation qui avait l’air d’un défi à la controverse, il souriait, secouait la tête et ne disait rien; à quoi je comprenais qu’il aurait pu en dire beaucoup s’il l’avait jugé convenable. Le sujet de la conversation en vint donc insensiblement des affaires de l’antiquité à celle qui nous amenait tous les deux, à la foire. La mienne, lui dis-je, était de vendre mon cheval et, par une véritable chance, la sienne était d’en acheter un pour un de ses tenanciers.
Mon cheval fut bientôt présenté, et, à la fin, nous fîmes marché. Il ne restait plus qu’à me payer; en conséquence, il tira un billet de banque de trente livreset me pria de lui en faire la monnaie. Comme je n’étais pas en position de satisfaire à sa demande, il ordonna d’appeler son valet de pied, qui fit son apparition dans une livrée élégante. «Tenez, Abraham, dit-il, allez chercher de l’or pour ceci; vous en trouverez chez le voisin Jackson, ou n’importe où.» Pendant que l’homme était absent, il me régala d’une pathétique harangue sur la grande rareté de l’argent, que j’entrepris de compléter en déplorant aussi la grande rareté de l’or; de sorte qu’au moment où Abraham revint, nous étions tous les deux tombés d’accord que jamais les espèces monnayées n’avaient été si dures à atteindre. Abraham revenait nous informer qu’il avait été par toute la foire sans pouvoir trouver de monnaie, quoiqu’il eût offert une demi-couronne pour qu’on lui en donnât. Ce fut pour nous tous une contrariété très grande; mais le vieux gentleman, ayant réfléchi un peu, me demanda si je connaissais dans mes parages un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que nous habitions porte à porte: «S’il en est ainsi, reprit-il, je crois alors que nous allons faire affaire. Vous aurez une traite sur lui, payable à vue, et laissez-moi vous dire que c’est un homme aussi solide que pas un à cinq milles à la ronde. L’honnête Salomon et moi, il y a bien des années que nous nous connaissons. Je me rappelle que je le battais toujours aux trois sauts, mais il pouvait sauter à cloche-pied plus loin que moi.» Une traite sur mon voisin était pour moi la même chose que de l’argent, car j’étais suffisamment convaincu de sa solvabilité. La traite fut signée et remise en mesmains; et M. Jenkinson, le vieux gentleman, Abraham, son domestique, et le vieux Blackberry, mon cheval, s’éloignèrent au trot, très contents les uns des autres.
Après un court intervalle, laissé à mes réflexions, je me mis à songer que j’avais eu tort d’accepter une traite d’un inconnu, et, en conséquence, je résolus prudemment de poursuivre l’acheteur et de reprendre mon cheval. Mais il était trop tard. Je me dirigeai donc aussitôt vers la maison, voulant échanger ma traite pour de l’argent le plus tôt possible. Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe à sa porte, et, lorsque je l’eus informé que j’avais un petit effet sur lui, il le lut deux fois. «Vous pouvez lire le nom, je suppose, dis-je; Ephraïm Jenkinson.—Oui, répondit-il, le nom est écrit très lisiblement, et je connais aussi le gentleman, le plus grand fripon qui soit sous la calotte des cieux. C’est précisément le même coquin qui nous a vendu les lunettes. N’était-ce pas un homme d’air vénérable, avec des cheveux gris et pas de patte à ses poches? Et n’a-t-il pas débité une longue tirade de science sur le grec, et la cosmogonie, et le monde?» Je répondis par un gémissement. «Oui, oui, continua-t-il; il n’a à son service, en fait de science, que ce seul morceau, et il le lâche toujours chaque fois qu’il trouve un savant dans la compagnie; mais je connais le coquin, et je le rattraperai.»
Bien que je fusse suffisamment mortifié, le plus grand effort était de me présenter en face de ma femme et de mes filles. Jamais gamin revenant de faire l’école buissonnière ne fut plus effrayé de retourner en classe, pour y voir le visage du maître, que je ne l’étais d’aller à la maison. Cependant je résolus de prévenir leur fureur en me mettant d’abord en colère moi-même.
Mais, hélas! en entrant, je trouvai la famille bien éloignée de toute disposition batailleuse. Ma femme et mes fillesétaient en larmes. M. Thornhill était venu ce jour même les informer que leur voyage à la ville était entièrement manqué. Les deux dames, ayant entendu des rapports sur nous de la part de quelque malicieuse personne de notre entourage, étaient ce jour-là même parties pour Londres. Il ne pouvait découvrir ni la tendance ni l’auteur de ces rapports; mais, quels qu’ils fussent, ou quel que fût celui qui les avait faits, il continuait d’assurer notre famille de son amitié et de sa protection. Je trouvai donc qu’elles portèrent ma déconvenue avec une grande résignation, éclipsée qu’elle était dans la magnitude de la leur. Mais ce qui nous tourmentait le plus, c’était de savoir qui pouvait être assez vil pour diffamer le caractère d’une famille aussi innocente que la nôtre, trop modeste pour exciter l’envie et trop inoffensive pour faire naître l’aversion.