CHAPITRE XV

CHAPITRE XVToute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. La folie d’être trop sage.NOUS employâmes ce soir-là et une partie du suivant en efforts infructueux pour découvrir nos ennemis: il n’y eut guère aucune famille du voisinage qui n’encourût nos soupçons, et chacun de nous avait, en faveur de ses opinions, des raisons qu’il était seul à connaître. Comme nous étions dans cet embarras, un de nos petits garçons, qui jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur lapelouse. On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, aux mains duquel on l’avait vu: on l’examina; il contenait des notes sur différents sujets, mais ce qui attira particulièrement notre attention, ce fut un pli cacheté, avec cette inscription:Copie d’une lettre à envoyer aux dames qui sont au château de Thornhill. Immédiatement l’idée nous vint qu’il était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli ne devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier à être coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. Le reste de la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations réunies, je lus ce qui suit:«Mesdames,«Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’ajamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont jusqu’à présent résidé.»Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est vrai, qu’il y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés dans cette lettre, et les censures en pouvaient aussi bien se rapporter à celles à qui elle était écrite qu’à nous; mais la malice de l’intention était évidente, et nous n’allâmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience de m’entendre jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec un ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et Sophia semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet homme. Pour ma part, cela me paraissait un des plus vils exemples d’ingratitude sans motif que j’eusse encore rencontrés. Et je ne pouvais m’en rendre compte d’une autre manière qu’en l’attribuant à son désir de retenir ma fille cadette dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue plus fréquentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de vengeance, lorsque notre autre petit garçon arriva en courant nous dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du champ. Il est plus facile de concevoir que de décrire les sensations compliquées que font ressentir la douleur d’une récente injure et le plaisir d’une vengeance prochaine. Quoique notre intention fût seulement de lui reprocher son ingratitude, nous résolûmes de le faire d’une manière qui fût parfaitement piquante. Dans ce but, nous convînmes de l’accueillir avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec une amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et puis, au milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un tremblement de terre et de l’écraser sous le sentiment de sa propre bassesse. Ceci décidé, ma femme entreprit de conduire elle-même la manœuvre, car elle avait réellement un certain talent pour les entreprises de ce genre. Nous le voyions approcher; il entra, prit une chaise et s’assit. «Une belle journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur; j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria ma femme dans un bruyant éclat de rire, après lequel elle demanda pardon de ce qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère madame, répliqua-t-il, je vous pardonne de tout mon cœur, car je déclare que je n’aurais pas cru que c’était une plaisanterie, si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être, monsieur, s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, que vous avez lu un recueil de bons mots ce matin; cette once de plaisanteries est une idée si délicieuse! Et cependant, madame, j’aimerais mieux voir une demi-once de jugement.—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute, riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur?Un homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu.«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M. Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain.—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation estjuste lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris.—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus; pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons. Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux.—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu de son imaginairesécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre, répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille, et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!» En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid, il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je, désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais ils se glorifient de leurs vices.«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abordcompagnons, et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble. Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime. Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte, naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus qu’ils ont encore de reste.»

CHAPITRE XVToute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. La folie d’être trop sage.NOUS employâmes ce soir-là et une partie du suivant en efforts infructueux pour découvrir nos ennemis: il n’y eut guère aucune famille du voisinage qui n’encourût nos soupçons, et chacun de nous avait, en faveur de ses opinions, des raisons qu’il était seul à connaître. Comme nous étions dans cet embarras, un de nos petits garçons, qui jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur lapelouse. On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, aux mains duquel on l’avait vu: on l’examina; il contenait des notes sur différents sujets, mais ce qui attira particulièrement notre attention, ce fut un pli cacheté, avec cette inscription:Copie d’une lettre à envoyer aux dames qui sont au château de Thornhill. Immédiatement l’idée nous vint qu’il était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli ne devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier à être coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. Le reste de la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations réunies, je lus ce qui suit:«Mesdames,«Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’ajamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont jusqu’à présent résidé.»Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est vrai, qu’il y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés dans cette lettre, et les censures en pouvaient aussi bien se rapporter à celles à qui elle était écrite qu’à nous; mais la malice de l’intention était évidente, et nous n’allâmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience de m’entendre jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec un ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et Sophia semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet homme. Pour ma part, cela me paraissait un des plus vils exemples d’ingratitude sans motif que j’eusse encore rencontrés. Et je ne pouvais m’en rendre compte d’une autre manière qu’en l’attribuant à son désir de retenir ma fille cadette dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue plus fréquentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de vengeance, lorsque notre autre petit garçon arriva en courant nous dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du champ. Il est plus facile de concevoir que de décrire les sensations compliquées que font ressentir la douleur d’une récente injure et le plaisir d’une vengeance prochaine. Quoique notre intention fût seulement de lui reprocher son ingratitude, nous résolûmes de le faire d’une manière qui fût parfaitement piquante. Dans ce but, nous convînmes de l’accueillir avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec une amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et puis, au milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un tremblement de terre et de l’écraser sous le sentiment de sa propre bassesse. Ceci décidé, ma femme entreprit de conduire elle-même la manœuvre, car elle avait réellement un certain talent pour les entreprises de ce genre. Nous le voyions approcher; il entra, prit une chaise et s’assit. «Une belle journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur; j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria ma femme dans un bruyant éclat de rire, après lequel elle demanda pardon de ce qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère madame, répliqua-t-il, je vous pardonne de tout mon cœur, car je déclare que je n’aurais pas cru que c’était une plaisanterie, si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être, monsieur, s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, que vous avez lu un recueil de bons mots ce matin; cette once de plaisanteries est une idée si délicieuse! Et cependant, madame, j’aimerais mieux voir une demi-once de jugement.—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute, riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur?Un homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu.«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M. Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain.—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation estjuste lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris.—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus; pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons. Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux.—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu de son imaginairesécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre, répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille, et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!» En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid, il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je, désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais ils se glorifient de leurs vices.«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abordcompagnons, et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble. Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime. Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte, naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus qu’ils ont encore de reste.»

Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup. La folie d’être trop sage.

NOUS employâmes ce soir-là et une partie du suivant en efforts infructueux pour découvrir nos ennemis: il n’y eut guère aucune famille du voisinage qui n’encourût nos soupçons, et chacun de nous avait, en faveur de ses opinions, des raisons qu’il était seul à connaître. Comme nous étions dans cet embarras, un de nos petits garçons, qui jouait dehors, apporta un carnet qu’il avait trouvé sur lapelouse. On le reconnut vite pour appartenir à M. Burchell, aux mains duquel on l’avait vu: on l’examina; il contenait des notes sur différents sujets, mais ce qui attira particulièrement notre attention, ce fut un pli cacheté, avec cette inscription:Copie d’une lettre à envoyer aux dames qui sont au château de Thornhill. Immédiatement l’idée nous vint qu’il était le vil dénonciateur, et nous délibérâmes si le pli ne devrait pas être ouvert. J’étais contre; mais Sophia, qui disait qu’elle était sûre que de tous les hommes il serait le dernier à être coupable d’une telle bassesse, insista pour qu’on le lût. Le reste de la famille l’appuya, et, sur leurs sollicitations réunies, je lus ce qui suit:

«Mesdames,«Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’ajamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont jusqu’à présent résidé.»

«Mesdames,

«Le porteur vous édifiera suffisamment sur la personne de qui ceci vient: c’est quelqu’un du moins qui est l’ami de l’innocence, et prêt à empêcher qu’elle ne soit séduite. Je suis informé à n’en pas douter que vous avez quelque intention d’emmener à la ville, en qualité de compagnes, deux jeunes filles que je connais un peu. Comme je ne voudrais ni qu’on en imposât à la simplicité, ni qu’on souillât la vertu, je dois déclarer comme mon opinion que l’impropriété d’une telle démarche sera suivie de conséquences dangereuses. Ce n’ajamais été ma manière de traiter les personnes sans honneur et sans mœurs avec sévérité, et je n’aurais pas aujourd’hui pris ce moyen de m’expliquer ou de réprouver une folie, si elle ne tendait pas au crime. Recevez donc l’avertissement d’un ami, et réfléchissez sérieusement aux conséquences que peut avoir l’introduction du déshonneur et du vice dans des retraites où la paix et l’innocence ont jusqu’à présent résidé.»

Dès lors nos doutes avaient pris fin. Il semblait, il est vrai, qu’il y eût quelque chose d’applicable aux deux côtés dans cette lettre, et les censures en pouvaient aussi bien se rapporter à celles à qui elle était écrite qu’à nous; mais la malice de l’intention était évidente, et nous n’allâmes pas plus loin. Ma femme eut à peine la patience de m’entendre jusqu’au bout; elle se déchaîna contre l’auteur avec un ressentiment sans frein. Olivia fut également sévère, et Sophia semblait absolument stupéfaite de la bassesse de cet homme. Pour ma part, cela me paraissait un des plus vils exemples d’ingratitude sans motif que j’eusse encore rencontrés. Et je ne pouvais m’en rendre compte d’une autre manière qu’en l’attribuant à son désir de retenir ma fille cadette dans le pays, pour avoir des occasions d’entrevue plus fréquentes. Nous étions tous ainsi à ruminer des plans de vengeance, lorsque notre autre petit garçon arriva en courant nous dire que M. Burchell approchait, à l’autre bout du champ. Il est plus facile de concevoir que de décrire les sensations compliquées que font ressentir la douleur d’une récente injure et le plaisir d’une vengeance prochaine. Quoique notre intention fût seulement de lui reprocher son ingratitude, nous résolûmes de le faire d’une manière qui fût parfaitement piquante. Dans ce but, nous convînmes de l’accueillir avec notre sourire ordinaire, de bavarder au début avec une amabilité plus qu’ordinaire, afin de l’amuser un peu; et puis, au milieu de ce calme flatteur, d’éclater sur lui comme un tremblement de terre et de l’écraser sous le sentiment de sa propre bassesse. Ceci décidé, ma femme entreprit de conduire elle-même la manœuvre, car elle avait réellement un certain talent pour les entreprises de ce genre. Nous le voyions approcher; il entra, prit une chaise et s’assit. «Une belle journée, monsieur Burchell.—Très belle journée, docteur; j’imagine cependant que nous aurons de la pluie, aux élancements de mes cors.—Les élancements de vos cornes! s’écria ma femme dans un bruyant éclat de rire, après lequel elle demanda pardon de ce qu’elle aimait la plaisanterie.—Chère madame, répliqua-t-il, je vous pardonne de tout mon cœur, car je déclare que je n’aurais pas cru que c’était une plaisanterie, si vous ne me l’aviez pas dit.—Peut-être, monsieur, s’écria ma femme en nous lançant un coup d’œil; et cependant je gage que vous pourriez nous dire combien il y a de plaisanteries à l’once.—J’imagine, madame, répliqua Burchell, que vous avez lu un recueil de bons mots ce matin; cette once de plaisanteries est une idée si délicieuse! Et cependant, madame, j’aimerais mieux voir une demi-once de jugement.

—Je vous crois, reprit ma femme, en nous souriant encore, bien que le rire ne fût pas de son côté; et cependant j’ai vu des hommes avoir des prétentions au jugement qui en avaient très peu.—Et sans doute, riposta son antagoniste, vous avez connu des dames se targuer d’esprit qui n’en avaient point.» Je vis bien vite que ma femme ne paraissait pas devoir gagner grand’chose à ce genre d’affaires; aussi résolus-je de le traiter d’une façon plus sévère moi-même. «L’esprit et le jugement, m’écriai-je, ne sont l’un et l’autre que des riens sans l’intégrité; c’est là ce qui donne de la valeur à tout caractère. Le paysan ignorant, sans défaut, est plus grand que le philosophe qui en a beaucoup; car qu’est le génie, qu’est le courage, sans le cœur?Un homme honnête est le plus noble ouvrage de Dieu.

«J’ai toujours tenu cette maxime ressassée de Pope, répliqua M. Burchell, pour très indigne d’un homme de génie, et pour une basse renonciation de sa propre supériorité. De même que la réputation des livres ne surgit pas de leur absence de fautes, mais de la grandeur de leurs beautés, ainsi celle des hommes devrait s’estimer, non d’après l’absence des défauts, mais d’après la hauteur des vertus qu’ils possèdent. Le savant peut manquer de prudence, l’homme d’État peut avoir de l’orgueil, et l’athlète de la férocité; mais leur préfèrerions-nous le manœuvre de bas étage qui traverse péniblement la vie sans blâme et sans applaudissement? Nous pourrions aussi bien préférer les tableaux ternes et corrects de l’École flamande aux inspirations déréglées, mais sublimes, du pinceau romain.

—Monsieur, répliquai-je, votre présente observation estjuste lorsqu’il y a des vertus brillantes et de petits défauts; mais lorsqu’on voit que de grands vices s’opposent dans la même âme à des vertus aussi extraordinaires, un tel caractère mérite le mépris.

—Peut-être se peut-il, s’écria-t-il, qu’il y ait des monstres tels que vous en décrivez, faits de grands vices joints à de grandes vertus; pourtant dans mon passage à travers la vie, je n’ai jamais trouvé un seul exemple de leur existence; au contraire, j’ai toujours remarqué que là où l’intelligence était vaste, les sentiments étaient bons. Et vraiment la Providence se montre en ce détail notre bienveillante amie, d’affaiblir ainsi le jugement là où le cœur est corrompu, et de diminuer le pouvoir là où il y a la volonté de faire le mal. Cette règle semble s’étendre jusqu’aux autres animaux; la race des petites vermines est toujours traîtresse, cruelle et couarde, tandis que les animaux doués de force et de puissance sont généreux, braves et doux.

—Ces observations sonnent bien, repris-je, et cependant il serait aisé en ce moment même de désigner un homme—et j’attachai fixement mon regard sur lui—dont la tête et le cœur forment le plus détestable contraste. Oui, monsieur, continuai-je en élevant la voix, et je suis bien aise d’avoir cette occasion de le démasquer au milieu de son imaginairesécurité. Connaissez-vous ceci, monsieur, ce portefeuille?—Oui, monsieur, répondit-il avec un visage d’une assurance imperturbable; ce portefeuille est à moi, et je suis bien aise que vous l’ayez trouvé.—Et, criai-je, connaissez-vous cette lettre? Allons, ne balbutiez pas, mon homme, mais regardez-moi bien en face. Dites, connaissez-vous cette lettre?—Cette lettre, répliqua-t-il; oui, c’est moi qui ai écrit cette lettre.—Et comment avez-vous pu, dis-je, être assez bas, assez ingrat pour oser écrire cette lettre?—Et comment en êtes-vous venu, reprit-il avec des regards d’une effronterie sans pareille, à être assez bas pour oser ouvrir cette lettre? Et maintenant, ne savez-vous pas que je pourrais vous faire pendre tous pour ceci? Tout ce que j’ai à faire, c’est de jurer entre les mains du juge de paix le plus proche que vous vous êtes rendus coupables d’avoir forcé la serrure de mon portefeuille, et je vous ferai tous pendre haut et court à cette porte.» Ce trait inattendu d’insolence me fit monter à un tel point que je pouvais à peine gouverner ma colère. «Misérable ingrat, va-t’en et ne souille pas davantage ma demeure de ton ignominie; va-t’en, et ne te montre jamais plus à moi; éloigne-toi de ma porte. Le seul châtiment que je te souhaite est une conscience timorée, qui soit un suffisant bourreau!» En parlant ainsi, je lui jetai son portefeuille qu’il ramassa en souriant, et, en attachant le fermoir avec le plus complet sang-froid, il nous laissa tout étonnés de la sérénité de son assurance. Ma femme particulièrement était furieuse de ce que rien ne pouvait le mettre en colère ni le faire paraître honteux de ses vilenies. «Ma chère, dis-je, désireux de calmer ces passions qui s’étaient élevées trop haut chez nous, nous ne devons pas être surpris que la honte fasse défaut aux méchants; ils ne rougissent que d’être découverts à faire le bien, mais ils se glorifient de leurs vices.

«Le Crime et la Honte, dit l’allégorie, étaient d’abordcompagnons, et, au début de leur voyage, se tenaient inséparablement ensemble. Mais leur union se trouva bientôt désagréable et gênante pour l’un et pour l’autre. Le Crime donnait à la Honte de fréquentes inquiétudes, et la Honte trahissait souvent les conspirations secrètes du Crime. Aussi, après un long désaccord, ils consentirent à la fin à se séparer pour toujours. Le Crime marcha hardiment devant lui pour atteindre le Destin qui le précédait sous la forme d’un bourreau; mais la Honte, naturellement craintive, retourna tenir compagnie à la Vertu qu’au commencement de leur voyage ils avaient laissée en arrière. Ainsi, mes enfants, après que les hommes ont fait quelques étapes dans le vice, la Honte les abandonne et retourne an service des quelques vertus qu’ils ont encore de reste.»


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