CHAPITRE XIX

CHAPITRE XIXPortrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et appréhendant la perte de nos libertés.LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner desordres pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent introduites et la conversation commença avec une certaine animation. La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais vu le dernierMonitor. Lui ayant répondu négativement: «Quoi! l’Auditornon plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur, répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. LeDaily, lePublic, leLedger, laChronicle, leLondon Evening, leWhitehall Evening, les dix-sept magazines et les deux revues; et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous. La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles, j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses. Je ne croispas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon.—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le jettent bassement dans le plateau qui penche déjà.—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux privilège des Bretons!—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject?—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes! Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même. Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs. Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste; car, de même qu’il est sûr que votre groom monte voschevaux parce que c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir, la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village, on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant, les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence, lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus aristocratiques.«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi contribuer à l’accumulation des richesses; comme, par exemple, lorsque, grâce à elles, les liens naturels qui rattachent les riches et les pauvres sont brisés et qu’il est prescrit que les riches ne se marieront qu’avec les riches, ou lorsque les gens instruits sont regardés comme n’ayant pas qualité pour servir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du défaut de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet à l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et par des moyens tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. Maintenant le possesseur de richesses accumulées, lorsqu’il est pourvu du nécessaire et des plaisirs de la vie, n’a pas d’autre méthode pour employer le superflu de sa fortune que d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en d’autres termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés à supporter l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie pour un morceau de pain. C’est ainsi que tous les personnages très opulents réunissent autour d’eux un cercle des plus pauvres de la population, et toute organisation politique où les richesses abondent peut se comparer au système cartésien, où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là, toutefois, qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: le rebut du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation sont adaptées à la servitude, et qui ne connaissent rien de la liberté que le nom.«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de gens en dehors de la sphère d’influence de l’homme opulent, je veux dire cette classe de personnes qui se maintiennent entre les très riches et la dernière populace, ces hommes qui sont en possession de fortunes trop grandes pour se soumettre au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop pauvres pour s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les arts, toute la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne connaît que cette classe seule qui soit la véritable conservatrice de l’indépendance et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant il peut arriver que cette classe moyenne de l’humanité perde toute son influence dans un État, et que sa voix soit en quelque sorte noyée dans celle de la populace; car si la fortune suffisante pour donner aujourd’hui à quelqu’un une voix dans les affaires de l’État est dix fois moindre que celle que l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il est évident qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant toujours dans le tourbillon des grands, suivront la direction que les grands pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, tout ce qu’il reste à faire à la classe moyenne, c’est de conserver la prérogative et les privilèges du chef suprême avec la plus religieuse circonspection. En effet, il départage le pouvoir des riches et empêche les grands de tomber d’un poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée au-dessous d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une ville dont les riches font le siège, et au secours de laquelle le gouverneur se hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent un ennemi imminent, il n’est que naturel qu’ils offrent aux gens de la ville les termes les plus engageants, qu’ils les flattent de vaines paroles et les amusent de privilèges; mais s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs derrières, les murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense pour les habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir en tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les lois règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et je mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie sacrée, car s’il est quelque chose de sacré parmi les hommes, ce doit être le souverain, l’oint de son peuple; et toute diminution de son pouvoir, dans la guerre ou dans la paix, est un empiétement sur les véritables libertés des sujets. Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu trop d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépendance empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu beaucoup de ces prétendus champions de la liberté dans mon temps, et pourtant je ne me rappelle pas un seul qui ne fût au fond du cœur et dans sa famille un tyran.»Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette harangue au delà des bornes de la bonne éducation; mais l’impatience de mon amphitryon, qui avait souvent tenté de m’interrompre, ne put se contenir plus longtemps. «Quoi! s’écria-t-il, c’était un jésuite en habit de pasteur que je fêtais ainsi! Mais, par toutes les mines de houille des Cornouailles, il va plier bagage, ou mon nom n’est pas Wilkinson.» Je vis alors que j’étais allé trop loin, et je demandai pardon de la chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il, furieux. Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille pardons. Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit leGazetteer, se coucher pour être bâté de sabots[7]! Monsieur, j’exige que vous décampiez de cette maison immédiatement, pour éviter pire. Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes explications; mais juste à ce moment nous entendîmes un valet frapper à la porte, et les deux dames s’écrièrent: «Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout que le sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie de se donner des airs et d’être pour un moment gentleman lui aussi; à dire vrai, il causait politique aussi bien que la plupart des gentilshommes campagnards. Mais rien ne saurait dépasser ma confusion lorsque je vis entrer le gentleman et sa dame; leur surprise en trouvant cette société et cette bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, ma femme et moi, nous sommes vos serviteurs très humbles;mais je déclare que c’est là une faveur si inattendue que nous avons peine à ne pas succomber sous une telle obligation.» Quelque inattendue que notre compagnie pût être pour eux, la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour nous; je restais muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je vois entrer immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils George, mais dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà été raconté. Dès qu’elle me vit, elle vola dans mes bras avec une joie extrême. «Mon cher monsieur, s’écria-t-elle, à quel heureux hasard devons-nous une visite si imprévue? Je suis sûre que mon oncle et ma tante seront ravisquand ils sauront qu’ils ont pour hôte le bon docteur Primrose.»En entendant mon nom, le vieux gentleman et la dame s’avancèrent poliment et me souhaitèrent la bienvenue avec la plus cordiale hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de sourire en apprenant l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné sommelier, qu’ils paraissaient d’abord disposés à mettre dehors, reçut sa grâce à mon intervention.M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent alors pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, et comme leur nièce, ma charmante élève, dont l’esprit s’était en une certaine mesure formé sous ma direction, se joignait à leurs instances, je me rendis. Le soir, on me conduisit à une chambre magnifique, et le lendemain, de grand matin, miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin, qui était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air indifférent, quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles de mon fils George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà maintenant près de trois années qu’il est absent, et il n’a jamais écrit ni à ses amis ni à moi. Où est-il? je ne sais. Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni lui ni le bonheur. Non, ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus jamais des heures aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis à notre foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement, et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais la honte.» L’excellente fille laissa tomber une larme à ce récit; mais, la voyant douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai d’entrer dans un détail plus particulier de nos souffrances.Ce me fut, toutefois, quelque consolation que de trouver que le temps n’avait pas opéré de changement dans ses affections, et qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui avaient été proposés depuis notre départ de son pays. Elle me fit faire le tour de toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant chaque allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout une occasion de me faire quelque nouvelle question relative à mon fils.Nous passâmes la matinée de cette manière, jusqu’à ce que la cloche nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes le directeur de la troupe ambulante dont il a déjà été parlé. Il venait dans l’intention de placer des billets pour laBelle Pénitentequ’on devait représenter le soir même, avec le rôle d’Horatio tenu par un jeune gentleman qui n’avait jamais encore paru sur aucun théâtre. Il faisait le plus chaud éloge du nouvel acteur et affirmait qu’il n’avait jamais vu personne approcher si près de la perfection. «Jouer ne s’apprend pas en un jour, faisait-il observer; mais ce gentleman semble né pour marcher sur les planches. Sa voix, sa figure, ses attitudes, tout est admirable. Nous avons mis la main dessus par hasard, en venant ici.» Ces détails excitaient jusqu’à un certain point notre curiosité, et, sur les prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner à la salle de théâtre, qui n’était autre qu’une grange. Comme la société dans laquelle j’étais était incontestablement la première de l’endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand respect et placés en avant, aux sièges de face, où nous attendîmes quelque temps, avec une impatience non médiocre de voir Horatio faire son entrée. Le nouvel acteur s’avança enfin, et que les pères jugent de mes sensations par les leurs lorsque je reconnus mon infortuné fils! Il allait commencer; mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçut miss Wilmot et moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Lesacteurs derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité naturelle, voulurent l’encourager; mais, au lieu de continuer, il éclata en un torrent de larmes et se retira de la scène. Je ne sais ce que furent mes sentiments en cette occasion, car ils se succédèrent avec trop de rapidité pour l’analyse: mais je fus bientôt réveillé de ces pénibles réflexions par miss Wilmot qui, pâle et d’une voix tremblante, me priait de la reconduire chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés à la maison, M. Arnold, qui n’avait pas encore le mot de notre extraordinaire conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune homme persistait dans son refus de reparaître sur la scène, les comédiens en mirent un autre à sa place, et nous ne tardâmes pas à l’avoir avec nous. M. Arnold lui fit le plus bienveillant accueil, et je le reçus avec mes transports ordinaires, car je n’ai jamais pu feindre un ressentiment que je n’ai point. L’accueil de miss Wilmot fut marqué d’un air d’indifférence, mais je pus m’apercevoir qu’elle jouait un rôle étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore: elle disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, puis elle riait tout haut de sa propre extravagance. De temps en temps, elle jetait un regard furtif à la glace, comme heureuse de la conscience de son irrésistible beauté; et souvent elle faisait des questions sans accorder aux réponses la moindre attention.

CHAPITRE XIXPortrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et appréhendant la perte de nos libertés.LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner desordres pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent introduites et la conversation commença avec une certaine animation. La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais vu le dernierMonitor. Lui ayant répondu négativement: «Quoi! l’Auditornon plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur, répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. LeDaily, lePublic, leLedger, laChronicle, leLondon Evening, leWhitehall Evening, les dix-sept magazines et les deux revues; et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous. La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles, j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses. Je ne croispas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon.—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le jettent bassement dans le plateau qui penche déjà.—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux privilège des Bretons!—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject?—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes! Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même. Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs. Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste; car, de même qu’il est sûr que votre groom monte voschevaux parce que c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir, la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village, on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant, les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence, lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus aristocratiques.«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi contribuer à l’accumulation des richesses; comme, par exemple, lorsque, grâce à elles, les liens naturels qui rattachent les riches et les pauvres sont brisés et qu’il est prescrit que les riches ne se marieront qu’avec les riches, ou lorsque les gens instruits sont regardés comme n’ayant pas qualité pour servir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du défaut de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet à l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et par des moyens tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. Maintenant le possesseur de richesses accumulées, lorsqu’il est pourvu du nécessaire et des plaisirs de la vie, n’a pas d’autre méthode pour employer le superflu de sa fortune que d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en d’autres termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés à supporter l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie pour un morceau de pain. C’est ainsi que tous les personnages très opulents réunissent autour d’eux un cercle des plus pauvres de la population, et toute organisation politique où les richesses abondent peut se comparer au système cartésien, où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là, toutefois, qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: le rebut du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation sont adaptées à la servitude, et qui ne connaissent rien de la liberté que le nom.«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de gens en dehors de la sphère d’influence de l’homme opulent, je veux dire cette classe de personnes qui se maintiennent entre les très riches et la dernière populace, ces hommes qui sont en possession de fortunes trop grandes pour se soumettre au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop pauvres pour s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les arts, toute la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne connaît que cette classe seule qui soit la véritable conservatrice de l’indépendance et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant il peut arriver que cette classe moyenne de l’humanité perde toute son influence dans un État, et que sa voix soit en quelque sorte noyée dans celle de la populace; car si la fortune suffisante pour donner aujourd’hui à quelqu’un une voix dans les affaires de l’État est dix fois moindre que celle que l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il est évident qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant toujours dans le tourbillon des grands, suivront la direction que les grands pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, tout ce qu’il reste à faire à la classe moyenne, c’est de conserver la prérogative et les privilèges du chef suprême avec la plus religieuse circonspection. En effet, il départage le pouvoir des riches et empêche les grands de tomber d’un poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée au-dessous d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une ville dont les riches font le siège, et au secours de laquelle le gouverneur se hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent un ennemi imminent, il n’est que naturel qu’ils offrent aux gens de la ville les termes les plus engageants, qu’ils les flattent de vaines paroles et les amusent de privilèges; mais s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs derrières, les murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense pour les habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir en tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les lois règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et je mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie sacrée, car s’il est quelque chose de sacré parmi les hommes, ce doit être le souverain, l’oint de son peuple; et toute diminution de son pouvoir, dans la guerre ou dans la paix, est un empiétement sur les véritables libertés des sujets. Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu trop d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépendance empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu beaucoup de ces prétendus champions de la liberté dans mon temps, et pourtant je ne me rappelle pas un seul qui ne fût au fond du cœur et dans sa famille un tyran.»Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette harangue au delà des bornes de la bonne éducation; mais l’impatience de mon amphitryon, qui avait souvent tenté de m’interrompre, ne put se contenir plus longtemps. «Quoi! s’écria-t-il, c’était un jésuite en habit de pasteur que je fêtais ainsi! Mais, par toutes les mines de houille des Cornouailles, il va plier bagage, ou mon nom n’est pas Wilkinson.» Je vis alors que j’étais allé trop loin, et je demandai pardon de la chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il, furieux. Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille pardons. Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit leGazetteer, se coucher pour être bâté de sabots[7]! Monsieur, j’exige que vous décampiez de cette maison immédiatement, pour éviter pire. Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes explications; mais juste à ce moment nous entendîmes un valet frapper à la porte, et les deux dames s’écrièrent: «Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout que le sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie de se donner des airs et d’être pour un moment gentleman lui aussi; à dire vrai, il causait politique aussi bien que la plupart des gentilshommes campagnards. Mais rien ne saurait dépasser ma confusion lorsque je vis entrer le gentleman et sa dame; leur surprise en trouvant cette société et cette bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, ma femme et moi, nous sommes vos serviteurs très humbles;mais je déclare que c’est là une faveur si inattendue que nous avons peine à ne pas succomber sous une telle obligation.» Quelque inattendue que notre compagnie pût être pour eux, la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour nous; je restais muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je vois entrer immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils George, mais dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà été raconté. Dès qu’elle me vit, elle vola dans mes bras avec une joie extrême. «Mon cher monsieur, s’écria-t-elle, à quel heureux hasard devons-nous une visite si imprévue? Je suis sûre que mon oncle et ma tante seront ravisquand ils sauront qu’ils ont pour hôte le bon docteur Primrose.»En entendant mon nom, le vieux gentleman et la dame s’avancèrent poliment et me souhaitèrent la bienvenue avec la plus cordiale hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de sourire en apprenant l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné sommelier, qu’ils paraissaient d’abord disposés à mettre dehors, reçut sa grâce à mon intervention.M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent alors pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, et comme leur nièce, ma charmante élève, dont l’esprit s’était en une certaine mesure formé sous ma direction, se joignait à leurs instances, je me rendis. Le soir, on me conduisit à une chambre magnifique, et le lendemain, de grand matin, miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin, qui était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air indifférent, quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles de mon fils George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà maintenant près de trois années qu’il est absent, et il n’a jamais écrit ni à ses amis ni à moi. Où est-il? je ne sais. Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni lui ni le bonheur. Non, ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus jamais des heures aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis à notre foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement, et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais la honte.» L’excellente fille laissa tomber une larme à ce récit; mais, la voyant douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai d’entrer dans un détail plus particulier de nos souffrances.Ce me fut, toutefois, quelque consolation que de trouver que le temps n’avait pas opéré de changement dans ses affections, et qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui avaient été proposés depuis notre départ de son pays. Elle me fit faire le tour de toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant chaque allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout une occasion de me faire quelque nouvelle question relative à mon fils.Nous passâmes la matinée de cette manière, jusqu’à ce que la cloche nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes le directeur de la troupe ambulante dont il a déjà été parlé. Il venait dans l’intention de placer des billets pour laBelle Pénitentequ’on devait représenter le soir même, avec le rôle d’Horatio tenu par un jeune gentleman qui n’avait jamais encore paru sur aucun théâtre. Il faisait le plus chaud éloge du nouvel acteur et affirmait qu’il n’avait jamais vu personne approcher si près de la perfection. «Jouer ne s’apprend pas en un jour, faisait-il observer; mais ce gentleman semble né pour marcher sur les planches. Sa voix, sa figure, ses attitudes, tout est admirable. Nous avons mis la main dessus par hasard, en venant ici.» Ces détails excitaient jusqu’à un certain point notre curiosité, et, sur les prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner à la salle de théâtre, qui n’était autre qu’une grange. Comme la société dans laquelle j’étais était incontestablement la première de l’endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand respect et placés en avant, aux sièges de face, où nous attendîmes quelque temps, avec une impatience non médiocre de voir Horatio faire son entrée. Le nouvel acteur s’avança enfin, et que les pères jugent de mes sensations par les leurs lorsque je reconnus mon infortuné fils! Il allait commencer; mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçut miss Wilmot et moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Lesacteurs derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité naturelle, voulurent l’encourager; mais, au lieu de continuer, il éclata en un torrent de larmes et se retira de la scène. Je ne sais ce que furent mes sentiments en cette occasion, car ils se succédèrent avec trop de rapidité pour l’analyse: mais je fus bientôt réveillé de ces pénibles réflexions par miss Wilmot qui, pâle et d’une voix tremblante, me priait de la reconduire chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés à la maison, M. Arnold, qui n’avait pas encore le mot de notre extraordinaire conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune homme persistait dans son refus de reparaître sur la scène, les comédiens en mirent un autre à sa place, et nous ne tardâmes pas à l’avoir avec nous. M. Arnold lui fit le plus bienveillant accueil, et je le reçus avec mes transports ordinaires, car je n’ai jamais pu feindre un ressentiment que je n’ai point. L’accueil de miss Wilmot fut marqué d’un air d’indifférence, mais je pus m’apercevoir qu’elle jouait un rôle étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore: elle disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, puis elle riait tout haut de sa propre extravagance. De temps en temps, elle jetait un regard furtif à la glace, comme heureuse de la conscience de son irrésistible beauté; et souvent elle faisait des questions sans accorder aux réponses la moindre attention.

Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement, et appréhendant la perte de nos libertés.

LA maison où nous devions être traités se trouvant à une petite distance du village, notre amphitryon nous dit que, comme sa voiture n’était pas prête, il nous conduirait à pied, et nous arrivâmes bientôt à l’une des plus magnifiques demeures que j’eusse vues dans cette partie du pays. La pièce où l’on nous fit entrer était d’une élégance et d’une modernité parfaites. Il sortit donner desordres pour le souper, et le comédien, en clignant de l’œil, déclara que nous étions réellement en veine. Notre hôte revint bientôt; on servit un élégant souper; deux ou trois dames en négligé coquet furent introduites et la conversation commença avec une certaine animation. La politique, toutefois, était le sujet sur lequel s’étendait notre amphitryon; car il affirmait que la liberté était à la fois son orgueil et son épouvante. Lorsqu’on eut desservi, il me demanda si j’avais vu le dernierMonitor. Lui ayant répondu négativement: «Quoi! l’Auditornon plus, je suppose? s’écria-t-il.—Non plus, monsieur, répondis-je.—C’est étrange, très étrange, reprit mon amphitryon. Eh bien, je lis tous les journaux politiques qui paraissent. LeDaily, lePublic, leLedger, laChronicle, leLondon Evening, leWhitehall Evening, les dix-sept magazines et les deux revues; et quoiqu’ils se détestent les uns les autres, je les aime tous. La liberté, monsieur, la liberté, c’est l’orgueil des fils de la Grande-Bretagne, et par toutes nos mines de houille des Cornouailles, j’en révère les gardiens.—Alors on peut espérer, m’écriai-je, que vous révérez le roi.—Oui, riposta mon amphitryon, lorsqu’il fait ce que nous voulons qu’il fasse; mais s’il continue comme il a fait ces temps derniers, je ne m’inquiéterai plus davantage de ses affaires. Je ne dis rien, je me contente de penser. J’aurais su mieux diriger les choses. Je ne croispas qu’il ait eu un nombre suffisant de conseillers; il devrait aviser avec toutes les personnes disposées à lui donner un avis, et alors nous aurions les choses faites d’autre façon.

—Je voudrais, m’écriai-je, que des conseillers intrus de ce genre fussent attachés au pilori. Ce devrait être le devoir des honnêtes gens de soutenir le côté le plus faible de notre constitution, ce pouvoir sacré qui, depuis quelques années, va chaque jour déclinant et perdant sa juste part d’influence dans l’État. Mais ces ignorants continuent toujours leur cri de liberté, et s’ils ont quelque poids, ils le jettent bassement dans le plateau qui penche déjà.

—Comment! s’écria une des dames. Ai-je vécu jusqu’à ce jour pour voir un homme assez bas, assez vil pour être l’ennemi de la liberté et le défenseur des tyrans? La liberté, ce don sacré du ciel, ce glorieux privilège des Bretons!

—Se peut-il bien, reprit notre amphitryon, qu’il se trouve encore quelqu’un pour se faire l’avocat de l’esclavage? Quelqu’un qui soit d’avis d’abandonner honteusement les privilèges des Bretons? Y a-t-il quelqu’un, monsieur, qui puisse être si abject?

—Non, monsieur, répliquai-je, je suis pour la liberté, cet attribut des dieux! La glorieuse liberté, ce thème des déclamations modernes! Je voudrais tous les hommes rois. Je voudrais être roi moi-même. Nous avons tous naturellement un droit égal au trône; nous sommes tous originairement égaux. C’est là mon opinion, et ce fut jadis l’opinion d’une secte d’honnêtes gens qu’on appelait les Niveleurs. Ils essayèrent de se constituer en une communauté où tous seraient également libres. Mais, hélas! cela ne put jamais aller; en effet, il y en avait parmi eux quelques-uns de plus forts et quelques-uns de plus fins que les autres, et ceux-là devinrent les maîtres du reste; car, de même qu’il est sûr que votre groom monte voschevaux parce que c’est un animal plus fin qu’eux, de même est-il sûr aussi que l’animal qui sera plus fin on plus fort que lui lui montera sur les épaules à son tour. Donc, comme il est imposé à l’humanité de se soumettre, et que quelques-uns sont nés pour commander et les autres pour obéir, la question est, puisqu’il doit y avoir des tyrans, s’il vaut mieux les avoir chez nous, dans la même maison, ou dans le même village, on encore plus loin, dans la capitale. Or, monsieur, pour mon compte personnel, je hais naturellement la face du tyran; plus il est éloigné de moi, plus je suis satisfait. La généralité du genre humain est aussi de mon sentiment et a unanimement créé un roi dont l’élection diminue le nombre des tyrans en même temps qu’elle met la tyrannie à une distance plus grande du plus grand nombre de gens. Maintenant, les grands, qui étaient eux-mêmes des tyrans avant l’élection d’un seul tyran, sont naturellement opposés à un pouvoir élevé au-dessus d’eux et dont le poids doit toujours appuyer plus lourdement sur les classes subordonnées. C’est l’intérêt des grands, par conséquent, de diminuer le pouvoir royal autant que possible; car tout ce qu’ils lui prennent leur est naturellement rendu à eux-mêmes, et tout ce qu’ils ont à faire dans l’État est de saper le tyran unique, ce qui est le moyen de recouvrer leur autorité primitive. Maintenant il se peut que les circonstances dans lesquelles l’État se trouve, la disposition de ses lois, l’esprit de ses membres opulents, tout conspire à pousser en avant ce travail de sape contre la monarchie. Car, en premier lien, si notre État est dans des circonstances de nature à favoriser l’accumulation des richesses et à rendre les hommes opulents plus riches encore, cela augmentera leur ambition. L’accumulation des richesses, d’ailleurs, doit nécessairement être une conséquence, lorsque, comme à présent, le commerce extérieur déverse dans l’État plus de trésors que n’en produit l’industrie intérieure; car le commerce extérieur ne peut se faire avec profit que par les riches, et ceux-ci ont encore en même temps tous les avantages qui dérivent de l’industrie intérieure; de sorte que les riches ont, chez nous, deux sources de fortune, tandis que les pauvres n’en ont qu’une. C’est pour cette raison qu’on voit, dans tous les États commerçants, les richesses s’accumuler et que, jusqu’ici, tous sont, avec le temps, devenus aristocratiques.

«En outre, les lois mêmes de ce pays peuvent aussi contribuer à l’accumulation des richesses; comme, par exemple, lorsque, grâce à elles, les liens naturels qui rattachent les riches et les pauvres sont brisés et qu’il est prescrit que les riches ne se marieront qu’avec les riches, ou lorsque les gens instruits sont regardés comme n’ayant pas qualité pour servir leur pays de leurs conseils uniquement à cause du défaut de fortune, et que la richesse est ainsi proposée comme objet à l’ambition de l’homme sage; par ces moyens, dis-je, et par des moyens tels que ceux-là, les richesses s’accumulent. Maintenant le possesseur de richesses accumulées, lorsqu’il est pourvu du nécessaire et des plaisirs de la vie, n’a pas d’autre méthode pour employer le superflu de sa fortune que d’acheter du pouvoir, c’est-à-dire—pour parler en d’autres termes, de se faire des dépendants en achetant la liberté des gens besogneux ou à vendre—des hommes qui sont disposés à supporter l’humiliation du contact immédiat avec la tyrannie pour un morceau de pain. C’est ainsi que tous les personnages très opulents réunissent autour d’eux un cercle des plus pauvres de la population, et toute organisation politique où les richesses abondent peut se comparer au système cartésien, où chaque globe a son tourbillon propre. Ceux-là, toutefois, qui seraient disposés à se mouvoir dans le tourbillon d’un haut personnage ne sont que ce que doivent être les esclaves: le rebut du genre humain, dont les âmes et dont l’éducation sont adaptées à la servitude, et qui ne connaissent rien de la liberté que le nom.

«Mais il doit y avoir un nombre plus grand encore de gens en dehors de la sphère d’influence de l’homme opulent, je veux dire cette classe de personnes qui se maintiennent entre les très riches et la dernière populace, ces hommes qui sont en possession de fortunes trop grandes pour se soumettre au pouvoir du voisin et qui cependant sont trop pauvres pour s’établir eux-mêmes comme tyrans. C’est dans cette classe moyenne de l’humanité que se trouvent généralement tous les arts, toute la sagesse, toutes les vertus de la société. On ne connaît que cette classe seule qui soit la véritable conservatrice de l’indépendance et qui puisse être appelée le peuple. Maintenant il peut arriver que cette classe moyenne de l’humanité perde toute son influence dans un État, et que sa voix soit en quelque sorte noyée dans celle de la populace; car si la fortune suffisante pour donner aujourd’hui à quelqu’un une voix dans les affaires de l’État est dix fois moindre que celle que l’on avait jugée suffisante en faisant la constitution, il est évident qu’un grand nombre de ceux de la populace sera introduit ainsi dans le système politique, et que ceux-ci, se mouvant toujours dans le tourbillon des grands, suivront la direction que les grands pourront donner. Dans un tel État, par conséquent, tout ce qu’il reste à faire à la classe moyenne, c’est de conserver la prérogative et les privilèges du chef suprême avec la plus religieuse circonspection. En effet, il départage le pouvoir des riches et empêche les grands de tomber d’un poids dix fois plus lourd sur la classe moyenne placée au-dessous d’eux. On peut comparer la classe moyenne à une ville dont les riches font le siège, et au secours de laquelle le gouverneur se hâte du dehors. Tant que les assiégeants redoutent un ennemi imminent, il n’est que naturel qu’ils offrent aux gens de la ville les termes les plus engageants, qu’ils les flattent de vaines paroles et les amusent de privilèges; mais s’ils ont une fois battu le gouverneur sur leurs derrières, les murs de la ville ne sont plus qu’une faible défense pour les habitants. Ce qu’ils ont alors à espérer, on peut le voir en tournant les yeux vers la Hollande, Gênes on Venise, où les lois règnent sur le pauvre, et le riche sur les lois. Je suis donc—et je mourrais pour elle—pour la monarchie, la monarchie sacrée, car s’il est quelque chose de sacré parmi les hommes, ce doit être le souverain, l’oint de son peuple; et toute diminution de son pouvoir, dans la guerre ou dans la paix, est un empiétement sur les véritables libertés des sujets. Les mots de liberté, de patriotisme et de Bretons ont eu trop d’effet déjà; il faut espérer que les vrais fils de l’indépendance empêcheront désormais qu’ils en aient davantage. J’ai connu beaucoup de ces prétendus champions de la liberté dans mon temps, et pourtant je ne me rappelle pas un seul qui ne fût au fond du cœur et dans sa famille un tyran.»

Je m’aperçus que, dans ma chaleur, j’avais prolongé cette harangue au delà des bornes de la bonne éducation; mais l’impatience de mon amphitryon, qui avait souvent tenté de m’interrompre, ne put se contenir plus longtemps. «Quoi! s’écria-t-il, c’était un jésuite en habit de pasteur que je fêtais ainsi! Mais, par toutes les mines de houille des Cornouailles, il va plier bagage, ou mon nom n’est pas Wilkinson.» Je vis alors que j’étais allé trop loin, et je demandai pardon de la chaleur avec laquelle j’avais parlé. «Pardon! reprit-il, furieux. Je crois que de tels principes ont besoin de dix mille pardons. Quoi! abandonner la liberté, la propriété, et, comme dit leGazetteer, se coucher pour être bâté de sabots[7]! Monsieur, j’exige que vous décampiez de cette maison immédiatement, pour éviter pire. Je l’exige, monsieur.» J’allais répéter mes explications; mais juste à ce moment nous entendîmes un valet frapper à la porte, et les deux dames s’écrièrent: «Sûr comme la mort, voilà monsieur et madame qui rentrent!» Il paraît que mon amphitryon n’était après tout que le sommelier qui, en l’absence de son maître, avait envie de se donner des airs et d’être pour un moment gentleman lui aussi; à dire vrai, il causait politique aussi bien que la plupart des gentilshommes campagnards. Mais rien ne saurait dépasser ma confusion lorsque je vis entrer le gentleman et sa dame; leur surprise en trouvant cette société et cette bonne chère ne fut pas moindre que la nôtre. «Messieurs, nous dit le vrai maître de la maison, à moi et à mon compagnon, ma femme et moi, nous sommes vos serviteurs très humbles;mais je déclare que c’est là une faveur si inattendue que nous avons peine à ne pas succomber sous une telle obligation.» Quelque inattendue que notre compagnie pût être pour eux, la leur, j’en suis sûr, l’était encore plus pour nous; je restais muet à l’idée de ma propre stupidité, lorsque je vois entrer immédiatement derrière eux ma chère miss Arabella Wilmot elle-même, celle qui avait jadis été destinée à mon fils George, mais dont l’alliance s’était rompue comme il a déjà été raconté. Dès qu’elle me vit, elle vola dans mes bras avec une joie extrême. «Mon cher monsieur, s’écria-t-elle, à quel heureux hasard devons-nous une visite si imprévue? Je suis sûre que mon oncle et ma tante seront ravisquand ils sauront qu’ils ont pour hôte le bon docteur Primrose.»

En entendant mon nom, le vieux gentleman et la dame s’avancèrent poliment et me souhaitèrent la bienvenue avec la plus cordiale hospitalité. Ils ne purent s’empêcher de sourire en apprenant l’occasion de ma présente visite, et l’infortuné sommelier, qu’ils paraissaient d’abord disposés à mettre dehors, reçut sa grâce à mon intervention.

M. Arnold et son épouse, les maîtres de la maison, insistèrent alors pour avoir le plaisir de me garder quelques jours, et comme leur nièce, ma charmante élève, dont l’esprit s’était en une certaine mesure formé sous ma direction, se joignait à leurs instances, je me rendis. Le soir, on me conduisit à une chambre magnifique, et le lendemain, de grand matin, miss Wilmot voulut se promener avec moi dans le jardin, qui était décoré au goût moderne. Après quelque temps passé à me montrer les beautés du lieu, elle me demanda, d’un air indifférent, quand j’avais eu pour la dernière fois des nouvelles de mon fils George. «Hélas! mademoiselle, m’écriai-je, voilà maintenant près de trois années qu’il est absent, et il n’a jamais écrit ni à ses amis ni à moi. Où est-il? je ne sais. Peut-être ne le reverrai-je jamais, ni lui ni le bonheur. Non, ma chère demoiselle, nous ne reverrons plus jamais des heures aussi charmantes que celles qui s’écoulaient jadis à notre foyer de Wakefield. Ma petite famille se disperse rapidement, et la pauvreté nous a apporté non seulement le besoin, mais la honte.» L’excellente fille laissa tomber une larme à ce récit; mais, la voyant douée d’une sensibilité trop vive, j’évitai d’entrer dans un détail plus particulier de nos souffrances.Ce me fut, toutefois, quelque consolation que de trouver que le temps n’avait pas opéré de changement dans ses affections, et qu’elle avait rejeté plusieurs partis qui lui avaient été proposés depuis notre départ de son pays. Elle me fit faire le tour de toutes les beautés de ce vaste jardin, me montrant chaque allée et chaque bosquet, et en même temps saisissant partout une occasion de me faire quelque nouvelle question relative à mon fils.

Nous passâmes la matinée de cette manière, jusqu’à ce que la cloche nous rappelât pour le dîner, où nous trouvâmes le directeur de la troupe ambulante dont il a déjà été parlé. Il venait dans l’intention de placer des billets pour laBelle Pénitentequ’on devait représenter le soir même, avec le rôle d’Horatio tenu par un jeune gentleman qui n’avait jamais encore paru sur aucun théâtre. Il faisait le plus chaud éloge du nouvel acteur et affirmait qu’il n’avait jamais vu personne approcher si près de la perfection. «Jouer ne s’apprend pas en un jour, faisait-il observer; mais ce gentleman semble né pour marcher sur les planches. Sa voix, sa figure, ses attitudes, tout est admirable. Nous avons mis la main dessus par hasard, en venant ici.» Ces détails excitaient jusqu’à un certain point notre curiosité, et, sur les prières des dames, je me laissai persuader de les accompagner à la salle de théâtre, qui n’était autre qu’une grange. Comme la société dans laquelle j’étais était incontestablement la première de l’endroit, nous fûmes reçus avec le plus grand respect et placés en avant, aux sièges de face, où nous attendîmes quelque temps, avec une impatience non médiocre de voir Horatio faire son entrée. Le nouvel acteur s’avança enfin, et que les pères jugent de mes sensations par les leurs lorsque je reconnus mon infortuné fils! Il allait commencer; mais, tournant ses yeux vers la salle, il aperçut miss Wilmot et moi, et il resta aussitôt sans voix et sans mouvement. Lesacteurs derrière le décor, attribuant cet arrêt à sa timidité naturelle, voulurent l’encourager; mais, au lieu de continuer, il éclata en un torrent de larmes et se retira de la scène. Je ne sais ce que furent mes sentiments en cette occasion, car ils se succédèrent avec trop de rapidité pour l’analyse: mais je fus bientôt réveillé de ces pénibles réflexions par miss Wilmot qui, pâle et d’une voix tremblante, me priait de la reconduire chez son oncle. Quand nous fûmes arrivés à la maison, M. Arnold, qui n’avait pas encore le mot de notre extraordinaire conduite, apprenant que le nouvel acteur était mon fils, lui envoya sa voiture et une invitation; comme le jeune homme persistait dans son refus de reparaître sur la scène, les comédiens en mirent un autre à sa place, et nous ne tardâmes pas à l’avoir avec nous. M. Arnold lui fit le plus bienveillant accueil, et je le reçus avec mes transports ordinaires, car je n’ai jamais pu feindre un ressentiment que je n’ai point. L’accueil de miss Wilmot fut marqué d’un air d’indifférence, mais je pus m’apercevoir qu’elle jouait un rôle étudié. Le tumulte de son cœur ne semblait pas apaisé encore: elle disait vingt étourderies qui ressemblaient à de la joie, puis elle riait tout haut de sa propre extravagance. De temps en temps, elle jetait un regard furtif à la glace, comme heureuse de la conscience de son irrésistible beauté; et souvent elle faisait des questions sans accorder aux réponses la moindre attention.


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