CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVILa famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands.QUELLES qu’eussent pu être les impressions de Sophia, le reste de la famille fut facilement consolé de l’absence de M. Burchell par la compagnie de notre seigneur, dont les visites devenaient maintenant plus fréquentes et plus longues. S’il avait été déçu dans son espoir de procurer à mes filles les plaisirs de la ville, comme il en avait le dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur fournir les petits divertissements que permettait notreretraite. Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis que mon fils et moi nous poursuivions nos travaux au dehors, il s’asseyait au milieu de la famille, à notre foyer, et les amusait en leur décrivant la grande ville, avec toutes les parties de laquelle il était familier. Il répétait couramment toutes les observations qui se débitent dans l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries des beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se faire une place dans le Recueil des bons mots. Il employait les intervalles que laissait la conversation à enseigner le piquet à mes filles, ou quelquefois à faire boxer l’un contre l’autre mes deux plus jeunes, pour les rendre plus délurés, comme il disait; mais l’espoir de l’avoir pour gendre nous aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses imperfections. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour dire la chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices pour rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au thé, étaient secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait faits; si le vin de groseille était bien lié, c’était elle qui avait cueilli les groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient aux cornichons leur vert particulier, et, dans la composition d’un pudding, c’était son jugement qui mesurait le mélangedes ingrédients. Et puis, quelquefois, la pauvre femme disait au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia, tout à fait de la même taille, et elle les priait de se tenir debout tous les deux pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle croyait impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il donnait de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles ne fussent pas encore arrivées jusqu’à des propositions de mariage, n’en étaient, pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait sa lenteur à se prononcer tantôt à une timidité native, tantôt à la crainte d’offenser son oncle. Une circonstance, cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors de doute son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même regarda cela comme une promesse formelle.Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite chez le voisin Flamborough, apprirent que les Flamborough avaient récemment fait faire leurs portraits par un enlumineur qui voyageait dans le pays et prenait les ressemblances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité dans les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas gagné sur nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je dis beaucoup,—il fut résolu que nous ferions faire nos portraits, nous aussi. Ayant donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je faire?—nous eûmes alors à délibérer comment nous montrerions la supériorité de notre goût par nos attitudes. Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept et on les avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans la moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque chose d’un plus brillant style, et, après bien des débats, nous en arrivâmes enfin à la résolution unanime de nous faire peindre ensemble dans un grand morceau historique de famille. Ce serait moins cher, puisqu’un seul cadre serviraitpour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car aujourd’hui toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet historique qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes de nous faire peindre en figures historiques indépendantes. Ma femme voulut être représentée en Vénus, et le peintre fut prié de ne pas être trop parcimonieux de diamants dans son corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons devaient être en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et rabat, je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne. Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert de fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné d’or, et une cravache à la main. Sophia devait être une bergère, avec autant de moutons que le peintre en pourrait mettre gratis, et Moïse serait paré d’un chapeau à plume blanche. Notre bon goût plut tant au squire qu’il insista pour être mis dans le tableau, comme un membre de la famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds d’Olivia. Nous considérâmes tous cela comme une indication de son désir d’entrer dans la famille, et nous ne pûmes refuser sa requête. Le peintre se mit donc à l’œuvre, et comme il travaillait avec assiduité et diligence, en moins de quatre jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il faut avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma femme lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement satisfaits de son travail; mais une malheureuse circonstance, dont on ne s’était pas aperçu avant que la peinture fût finie, vint nous frapper de consternation. Le tableau était si grand que nous n’avions pas dans la maison de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger tous un point si essentiel? C’est une choseinconcevable; mais il est certain que nous avions agi tous grandement à l’étourdie. Au lieu donc de flatter notre vanité, comme nous l’espérions, le tableau resta appuyé de la plus mortifiante façon contre le mur de la cuisine où la toile avait été tendue et peinte, beaucoup trop grand pour passer par aucune des portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins. L’un le comparait à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt à un dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient comment il pourrait sortir, mais le plus grand nombre était stupéfait qu’il eût jamais pu entrer.Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, il eut pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des pensées plus malicieuses. Le portrait du squire, que l’on voyait mêlé aux nôtres, était un honneur trop grand pour échapper à l’envie. Des bruits scandaleux commencèrent à circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité était continuellement troublée par des gens qui venaient en amis nous raconter ce que des ennemis avaient dit de nous. Nous répondions invariablement à ces rapports avec l’indignation qu’ils méritaient; mais la calomnie ne fait jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on lui présente.Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la malice de nos ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution qui renfermait trop de finesse pour me satisfaire entièrement. La voici: comme notre objet principal était de mettre hors de doute l’honnêteté des intentions de M. Thornhill, ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui demander son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si ceci ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on était alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne voulus d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière mesure, avant qu’Olivia m’eût donné les assurances les plus solennelles qu’elle épouserait le rival qu’on lui trouverait pour l’occasion, si le squire ne l’en empêchait pas en la prenant lui-même pour femme. Tel fut le plan dressé, et auquel, si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne donnai pas non plus mon approbation complète.En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation. Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bonparti dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill, ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais: Qu’a-t-elle? qui est le cri commun.—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je pourvoirais.—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter. Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer; sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de talents.—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence, de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis, qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame, répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers, dont lamère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère. Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise, monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah, si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il, elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.»Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager, on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages.

CHAPITRE XVILa famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands.QUELLES qu’eussent pu être les impressions de Sophia, le reste de la famille fut facilement consolé de l’absence de M. Burchell par la compagnie de notre seigneur, dont les visites devenaient maintenant plus fréquentes et plus longues. S’il avait été déçu dans son espoir de procurer à mes filles les plaisirs de la ville, comme il en avait le dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur fournir les petits divertissements que permettait notreretraite. Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis que mon fils et moi nous poursuivions nos travaux au dehors, il s’asseyait au milieu de la famille, à notre foyer, et les amusait en leur décrivant la grande ville, avec toutes les parties de laquelle il était familier. Il répétait couramment toutes les observations qui se débitent dans l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries des beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se faire une place dans le Recueil des bons mots. Il employait les intervalles que laissait la conversation à enseigner le piquet à mes filles, ou quelquefois à faire boxer l’un contre l’autre mes deux plus jeunes, pour les rendre plus délurés, comme il disait; mais l’espoir de l’avoir pour gendre nous aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses imperfections. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour dire la chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices pour rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au thé, étaient secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait faits; si le vin de groseille était bien lié, c’était elle qui avait cueilli les groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient aux cornichons leur vert particulier, et, dans la composition d’un pudding, c’était son jugement qui mesurait le mélangedes ingrédients. Et puis, quelquefois, la pauvre femme disait au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia, tout à fait de la même taille, et elle les priait de se tenir debout tous les deux pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle croyait impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il donnait de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles ne fussent pas encore arrivées jusqu’à des propositions de mariage, n’en étaient, pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait sa lenteur à se prononcer tantôt à une timidité native, tantôt à la crainte d’offenser son oncle. Une circonstance, cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors de doute son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même regarda cela comme une promesse formelle.Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite chez le voisin Flamborough, apprirent que les Flamborough avaient récemment fait faire leurs portraits par un enlumineur qui voyageait dans le pays et prenait les ressemblances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité dans les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas gagné sur nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je dis beaucoup,—il fut résolu que nous ferions faire nos portraits, nous aussi. Ayant donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je faire?—nous eûmes alors à délibérer comment nous montrerions la supériorité de notre goût par nos attitudes. Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept et on les avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans la moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque chose d’un plus brillant style, et, après bien des débats, nous en arrivâmes enfin à la résolution unanime de nous faire peindre ensemble dans un grand morceau historique de famille. Ce serait moins cher, puisqu’un seul cadre serviraitpour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car aujourd’hui toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet historique qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes de nous faire peindre en figures historiques indépendantes. Ma femme voulut être représentée en Vénus, et le peintre fut prié de ne pas être trop parcimonieux de diamants dans son corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons devaient être en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et rabat, je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne. Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert de fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné d’or, et une cravache à la main. Sophia devait être une bergère, avec autant de moutons que le peintre en pourrait mettre gratis, et Moïse serait paré d’un chapeau à plume blanche. Notre bon goût plut tant au squire qu’il insista pour être mis dans le tableau, comme un membre de la famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds d’Olivia. Nous considérâmes tous cela comme une indication de son désir d’entrer dans la famille, et nous ne pûmes refuser sa requête. Le peintre se mit donc à l’œuvre, et comme il travaillait avec assiduité et diligence, en moins de quatre jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il faut avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma femme lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement satisfaits de son travail; mais une malheureuse circonstance, dont on ne s’était pas aperçu avant que la peinture fût finie, vint nous frapper de consternation. Le tableau était si grand que nous n’avions pas dans la maison de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger tous un point si essentiel? C’est une choseinconcevable; mais il est certain que nous avions agi tous grandement à l’étourdie. Au lieu donc de flatter notre vanité, comme nous l’espérions, le tableau resta appuyé de la plus mortifiante façon contre le mur de la cuisine où la toile avait été tendue et peinte, beaucoup trop grand pour passer par aucune des portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins. L’un le comparait à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt à un dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient comment il pourrait sortir, mais le plus grand nombre était stupéfait qu’il eût jamais pu entrer.Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, il eut pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des pensées plus malicieuses. Le portrait du squire, que l’on voyait mêlé aux nôtres, était un honneur trop grand pour échapper à l’envie. Des bruits scandaleux commencèrent à circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité était continuellement troublée par des gens qui venaient en amis nous raconter ce que des ennemis avaient dit de nous. Nous répondions invariablement à ces rapports avec l’indignation qu’ils méritaient; mais la calomnie ne fait jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on lui présente.Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la malice de nos ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution qui renfermait trop de finesse pour me satisfaire entièrement. La voici: comme notre objet principal était de mettre hors de doute l’honnêteté des intentions de M. Thornhill, ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui demander son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si ceci ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on était alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne voulus d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière mesure, avant qu’Olivia m’eût donné les assurances les plus solennelles qu’elle épouserait le rival qu’on lui trouverait pour l’occasion, si le squire ne l’en empêchait pas en la prenant lui-même pour femme. Tel fut le plan dressé, et auquel, si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne donnai pas non plus mon approbation complète.En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation. Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bonparti dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill, ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais: Qu’a-t-elle? qui est le cri commun.—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je pourvoirais.—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter. Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer; sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de talents.—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence, de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis, qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame, répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers, dont lamère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère. Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise, monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah, si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il, elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.»Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager, on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages.

La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands.

QUELLES qu’eussent pu être les impressions de Sophia, le reste de la famille fut facilement consolé de l’absence de M. Burchell par la compagnie de notre seigneur, dont les visites devenaient maintenant plus fréquentes et plus longues. S’il avait été déçu dans son espoir de procurer à mes filles les plaisirs de la ville, comme il en avait le dessein, il saisissait du moins toutes les occasions de leur fournir les petits divertissements que permettait notreretraite. Il venait habituellement dans la matinée, et, tandis que mon fils et moi nous poursuivions nos travaux au dehors, il s’asseyait au milieu de la famille, à notre foyer, et les amusait en leur décrivant la grande ville, avec toutes les parties de laquelle il était familier. Il répétait couramment toutes les observations qui se débitent dans l’atmosphère des théâtres, et savait par cœur les bonnes plaisanteries des beaux esprits longtemps avant qu’elles fussent arrivées à se faire une place dans le Recueil des bons mots. Il employait les intervalles que laissait la conversation à enseigner le piquet à mes filles, ou quelquefois à faire boxer l’un contre l’autre mes deux plus jeunes, pour les rendre plus délurés, comme il disait; mais l’espoir de l’avoir pour gendre nous aveuglait jusqu’à un certain point sur toutes ses imperfections. Il faut avouer que ma femme mettait en œuvre mille stratagèmes pour le faire tomber dans le panneau, ou, pour dire la chose plus galamment, qu’elle employait tous les artifices pour rehausser le mérite de sa fille. Si les gâteaux, au thé, étaient secs et croustillants, c’était Olivia qui les avait faits; si le vin de groseille était bien lié, c’était elle qui avait cueilli les groseilles; c’étaient ses doigts qui donnaient aux cornichons leur vert particulier, et, dans la composition d’un pudding, c’était son jugement qui mesurait le mélangedes ingrédients. Et puis, quelquefois, la pauvre femme disait au squire qu’elle les trouvait, lui et Olivia, tout à fait de la même taille, et elle les priait de se tenir debout tous les deux pour voir qui était le plus grand. Ces finesses, qu’elle croyait impénétrables, et au travers desquelles tout le monde pouvait voir, plaisaient beaucoup à notre bienfaiteur; chaque jour il donnait de sa passion des preuves nouvelles qui, bien qu’elles ne fussent pas encore arrivées jusqu’à des propositions de mariage, n’en étaient, pensions-nous, guère loin; et l’on attribuait sa lenteur à se prononcer tantôt à une timidité native, tantôt à la crainte d’offenser son oncle. Une circonstance, cependant, qui se présenta bientôt après, mit hors de doute son intention d’entrer dans notre famille; ma femme même regarda cela comme une promesse formelle.

Ma femme et mes filles, rendant par hasard une visite chez le voisin Flamborough, apprirent que les Flamborough avaient récemment fait faire leurs portraits par un enlumineur qui voyageait dans le pays et prenait les ressemblances à quinze shillings par tête. Comme il y avait depuis longtemps entre cette famille et la nôtre une sorte de rivalité dans les choses de goût, notre susceptibilité s’alarma du pas gagné sur nous, et, nonobstant tout ce que je pus dire,—et je dis beaucoup,—il fut résolu que nous ferions faire nos portraits, nous aussi. Ayant donc engagé l’enlumineur—car que pouvais-je faire?—nous eûmes alors à délibérer comment nous montrerions la supériorité de notre goût par nos attitudes. Quant à la famille de notre voisin, ils étaient sept et on les avait représentés avec sept oranges, chose d’un goût tout à fait suranné, sans rien de ce qui fait la variété de la vie, sans la moindre trace de composition. Nous désirions avoir quelque chose d’un plus brillant style, et, après bien des débats, nous en arrivâmes enfin à la résolution unanime de nous faire peindre ensemble dans un grand morceau historique de famille. Ce serait moins cher, puisqu’un seul cadre serviraitpour tous, et ce serait d’infiniment meilleur ton; car aujourd’hui toutes les familles d’un peu de goût se font peindre de cette manière. Ne nous rappelant pas sur-le-champ un sujet historique qui s’adaptât à notre cas, nous nous contentâmes de nous faire peindre en figures historiques indépendantes. Ma femme voulut être représentée en Vénus, et le peintre fut prié de ne pas être trop parcimonieux de diamants dans son corsage et ses cheveux. Les deux petits garçons devaient être en Cupidons à côté d’elle, tandis que moi, avec robe et rabat, je lui présenterais mes livres sur la controverse whistonienne. Olivia serait peinte en amazone, assise sur un tertre couvert de fleurs, vêtue d’un habit de cheval vert, richement galonné d’or, et une cravache à la main. Sophia devait être une bergère, avec autant de moutons que le peintre en pourrait mettre gratis, et Moïse serait paré d’un chapeau à plume blanche. Notre bon goût plut tant au squire qu’il insista pour être mis dans le tableau, comme un membre de la famille, dans le personnage d’Alexandre le Grand aux pieds d’Olivia. Nous considérâmes tous cela comme une indication de son désir d’entrer dans la famille, et nous ne pûmes refuser sa requête. Le peintre se mit donc à l’œuvre, et comme il travaillait avec assiduité et diligence, en moins de quatre jours tout fut achevé. Le morceau était grand, et il faut avouer qu’il n’avait pas épargné ses couleurs, ce dont ma femme lui fit de grandes louanges. Nous étions tous parfaitement satisfaits de son travail; mais une malheureuse circonstance, dont on ne s’était pas aperçu avant que la peinture fût finie, vint nous frapper de consternation. Le tableau était si grand que nous n’avions pas dans la maison de place où le fixer. Comment avions-nous fait pour négliger tous un point si essentiel? C’est une choseinconcevable; mais il est certain que nous avions agi tous grandement à l’étourdie. Au lieu donc de flatter notre vanité, comme nous l’espérions, le tableau resta appuyé de la plus mortifiante façon contre le mur de la cuisine où la toile avait été tendue et peinte, beaucoup trop grand pour passer par aucune des portes, et sujet de plaisanteries pour nos voisins. L’un le comparait à la chaloupe de Robinson Crusoé, trop grande pour être bougée de place; un autre trouvait qu’il ressemblait plutôt à un dévidoir dans une bouteille; quelques-uns se demandaient comment il pourrait sortir, mais le plus grand nombre était stupéfait qu’il eût jamais pu entrer.

Cependant, s’il excitait la raillerie chez quelques personnes, il eut pour effet d’inspirer à beaucoup d’autres des pensées plus malicieuses. Le portrait du squire, que l’on voyait mêlé aux nôtres, était un honneur trop grand pour échapper à l’envie. Des bruits scandaleux commencèrent à circuler tout bas à nos dépens, et notre tranquillité était continuellement troublée par des gens qui venaient en amis nous raconter ce que des ennemis avaient dit de nous. Nous répondions invariablement à ces rapports avec l’indignation qu’ils méritaient; mais la calomnie ne fait jamais qu’augmenter par l’opposition qu’on lui présente.

Nous tînmes donc une fois de plus conseil pour parer à la malice de nos ennemis, et nous nous arrêtâmes à une résolution qui renfermait trop de finesse pour me satisfaire entièrement. La voici: comme notre objet principal était de mettre hors de doute l’honnêteté des intentions de M. Thornhill, ma femme entreprit de le sonder en feignant de lui demander son avis dans le choix d’un mari pour notre fille aînée. Si ceci ne se trouvait pas suffisant pour l’amener à se déclarer, on était alors résolu à le terrifier par un rival. Toutefois, je ne voulus d’aucune façon accorder mon consentement à cette dernière mesure, avant qu’Olivia m’eût donné les assurances les plus solennelles qu’elle épouserait le rival qu’on lui trouverait pour l’occasion, si le squire ne l’en empêchait pas en la prenant lui-même pour femme. Tel fut le plan dressé, et auquel, si je ne m’y opposai pas énergiquement, je ne donnai pas non plus mon approbation complète.

En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation. Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bonparti dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill, ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais: Qu’a-t-elle? qui est le cri commun.

—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je pourvoirais.

—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter. Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer; sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de talents.

—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence, de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis, qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame, répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers, dont lamère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère. Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise, monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah, si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il, elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.»

Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager, on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages.


Back to IndexNext