CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XVIIIPoursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré.QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le signalement du gentleman qui avait mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus rencontré par un de mesparoissiens qui me dit qu’il avait vu une jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger. En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai, plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse: cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait alors beaucoup de monde.Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur, m’informantà plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain, je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment, le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance; mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui. Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il s’appelait leur ami;mais il était l’ami de tout le genre humain. A peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même, il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle, et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour. Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction, trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu.Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais, lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais, assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les Otway du jour.«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu denos modernes dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce, c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire, qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité, et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté. Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus naturel.»Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans. Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi, à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins, et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque, au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes persuader de nous rendre.

CHAPITRE XVIIIPoursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré.QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le signalement du gentleman qui avait mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus rencontré par un de mesparoissiens qui me dit qu’il avait vu une jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger. En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai, plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse: cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait alors beaucoup de monde.Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur, m’informantà plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain, je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment, le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance; mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui. Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il s’appelait leur ami;mais il était l’ami de tout le genre humain. A peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même, il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle, et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour. Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction, trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu.Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais, lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais, assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les Otway du jour.«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu denos modernes dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce, c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire, qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité, et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté. Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus naturel.»Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans. Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi, à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins, et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque, au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes persuader de nous rendre.

Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré.

QUOIQUE l’enfant n’eût pu donner le signalement du gentleman qui avait mis sa sœur dans la chaise de poste, tous mes soupçons tombèrent sur notre jeune seigneur dont la réputation pour de telles intrigues n’était que trop assise. Je dirigeai donc mes pas vers le château de Thornhill, résolu à l’accabler de reproches, et, s’il se pouvait, à ramener ma fille; mais avant que j’eusse atteint sa résidence, je fus rencontré par un de mesparoissiens qui me dit qu’il avait vu une jeune personne ressemblant à ma fille dans une chaise de poste avec un gentleman qu’à la description qu’il m’en fit je ne pus que reconnaître pour M. Burchell; il ajouta qu’ils allaient très vite. Ce renseignement ne me convainquit pourtant en aucune façon. J’allai donc chez le jeune squire, et bien qu’il fût encore de bonne heure, j’insistai pour le voir immédiatement; il parut bientôt, avec l’air le plus ouvert et le plus familier, et sembla parfaitement stupéfait de l’enlèvement de ma fille, protestant sur son honneur qu’il y était tout à fait étranger. En conséquence, je condamnai mes premiers soupçons, et je ne pus les reporter que sur M. Burchell qui avait eu récemment, je me le rappelai, plusieurs entretiens particuliers avec elle; mais l’arrivée d’un autre témoin ne me laissa plus la possibilité de douter de sa scélératesse: cette personne affirmait comme un fait que lui et ma fille étaient partis pour les Eaux, à environ trente milles de là, où il y avait alors beaucoup de monde.

Arrivé à cet état d’esprit où l’on est plus prêt à agir précipitamment qu’à raisonner juste, je ne me demandai pas un instant s’il ne se pouvait pas que ces renseignements me fussent donnés par des gens mis exprès sur mon chemin pour m’égarer, mais je résolus de poursuivre jusque-là ma fille et son séducteur supposé. Je marchais avec ardeur, m’informantà plusieurs personnes sur le chemin; je n’appris rien jusqu’à l’entrée de la ville, où je fus rencontré par un homme à cheval que je me souvins d’avoir vu chez le squire, et qui m’assura que, si je les suivais jusqu’aux courses, qui n’étaient qu’à trente milles plus loin, je pouvais compter les rejoindre; car il les y avait vus danser la nuit précédente, et toute la compagnie paraissait charmée de la manière dont ma fille s’en acquittait. De bonne heure, le lendemain, je m’acheminai vers les courses, et à quatre heures de l’après-midi environ j’arrivai sur le champ. L’assemblée offrait un très brillant coup d’œil; tous n’avaient qu’un but qu’ils poursuivaient ardemment, le plaisir; combien différent du mien, qui était de rappeler une enfant égarée à la vertu! Je crus apercevoir M. Burchell à quelque distance; mais, comme s’il redoutait une entrevue, à mon approche il se mêla à la foule et je ne le vis plus. Alors je réfléchis qu’il serait inutile de continuer ma poursuite plus loin, et je me déterminai à revenir à la maison, vers une famille innocente qui avait besoin de mon appui. Mais les agitations de mon esprit et les fatigues que j’avais subies me jetèrent dans une fièvre dont je sentis les symptômes avant de sortir du champ de courses. C’était un autre coup imprévu, car j’étais à plus de soixante-dix milles de chez moi. Cependant je me réfugiai dans une petite auberge, sur le bord de la route, et là, dans cette retraite ordinaire de l’indigence et de la frugalité, je me couchai pour attendre patiemment l’issue de ma maladie. J’y languis pendant près de trois semaines; mais à la fin ma constitution l’emporta, bien que je n’eusse pas d’argent pour défrayer les dépenses de mon entretien. Il est possible que l’anxiété que me causait cette dernière circonstance eût amené une rechute, si je n’avais été secouru par un voyageur qui s’était arrêté pour prendre un rafraîchissement en passant. Cette personne n’était autre que le libraire philanthrope de Saint-Paul’s Churchyard, qui a écrit tant de petits livres pour les enfants; il s’appelait leur ami;mais il était l’ami de tout le genre humain. A peine descendu, il avait hâte d’être parti, car il était toujours occupé d’affaires de la plus haute importance, et, à ce moment-là même, il compilait des matériaux pour l’histoire d’un M. Thomas Trip. Je reconnus immédiatement la figure rouge et bourgeonnée de cet excellent homme, qui avait été mon éditeur contre les deutérogamistes du siècle, et je lui empruntai quelques pièces de monnaie, à rendre à mon retour. Je quittai donc l’auberge, et, comme j’étais encore faible, je résolus de revenir chez moi par petites étapes de dix milles par jour. Ma santé et mon calme habituel étaient à peu près rétablis, et je condamnais maintenant cet orgueil qui m’avait fait regimber sous la main qui châtie. L’homme ne sait guère quelles calamités dépassent la mesure de sa patience, avant de les éprouver. De même qu’en gravissant les hauteurs de l’ambition qui, d’en bas, paraissent brillantes, chaque pas qui nous élève nous montre quelque nouvelle et sombre perspective de déception cachée; de même, dans notre descente des sommets de la joie, bien que la vallée de misère, en bas, paraisse d’abord sombre et obscure, l’esprit actif, toujours appliqué à sa propre satisfaction, trouve, à mesure que nous descendons, quelque chose pour le flatter et lui plaire. Et toujours, en approchant, les objets les plus sombres semblent s’éclairer, et l’œil de l’âme s’adapte à son obscur milieu.

Je poursuivais mon chemin et il y avait deux heures environ que je marchais, lorsque j’aperçus quelque chose qui, à distance, ressemblait à une charrette de roulier, et que je résolus de rejoindre. Mais, lorsque je fus parvenu auprès, je vis que c’était la voiture d’une troupe ambulante, qui portait les décors et autre mobilier théâtral jusqu’au prochain village, où la troupe devait donner une représentation. La voiture n’était accompagnée que de la personne qui la conduisait et d’un membre de la troupe, le reste des acteurs devant suivre le lendemain. En route, dit le proverbe, bonne compagnie fait le chemin plus court; j’entamai donc la conversation avec le pauvre comédien, et comme j’avais eu autrefois moi-même quelque goût pour le théâtre, je dissertai sur le sujet avec ma liberté ordinaire; mais, assez peu au courant de l’état actuel de la scène, je demandai quels étaient maintenant les auteurs dramatiques en vogue, les Dryden et les Otway du jour.

«J’imagine, monsieur, s’écria le comédien, que peu denos modernes dramaturges se croiraient honorés d’être comparés aux écrivains que vous citez. La manière de Dryden et de Rowe, monsieur, est tout à fait hors de mode; notre goût a reculé de tout un siècle. Fletcher, Ben Jonson et toutes les pièces de Shakespeare, voilà les seules choses qui aient cours.—Comment, m’écriai-je, est-il possible que le siècle présent se plaise à un idiome vieilli, à un tour d’esprit suranné, à ces caractères chargés, choses qui abondent dans les ouvrages que vous dites?—Monsieur, répondit mon compagnon, le public n’a pas d’opinion en fait d’idiome, de tour d’esprit ou de caractère, car ce n’est pas son affaire; il ne vient que pour être amusé, et il se trouve heureux quand il peut se régaler d’une pantomime, sous la sanction des noms de Jonson ou de Shakespeare.—Ainsi donc, repris-je, nos auteurs dramatiques modernes sont plutôt, je suppose, imitateurs de Shakespeare que de la nature.—A dire la vérité, répliqua mon compagnon, je ne sache pas qu’ils imitent rien du tout, ni même, il est vrai, que le public l’exige d’eux: ce n’est pas la composition de la pièce, c’est le nombre des effets et des attitudes qu’on peut y introduire, qui attire les applaudissements. J’ai vu une pièce, sans une seule plaisanterie d’un bout à l’autre, atteindre un succès de popularité, et une autre sauvée par un accès de colique que le poète y avait jeté. Non, monsieur, les œuvres de Congreve et de Farquhar renferment trop d’esprit pour le goût du jour; notre langage moderne est beaucoup plus naturel.»

Cependant l’équipage de la troupe ambulante était arrivé au village qui, semble-t-il, avait été instruit de notre approche, et était sorti pour nous contempler; mon compagnon fit en effet cette remarque que les comédiens ambulants ont toujours plus de spectateurs dehors que dedans. Je ne songeai à l’inconvenance qu’il y avait à être en telle compagnie que lorsque je vis la populace se rassembler autour de moi. Je pris donc refuge, aussi promptement que possible, dans la première taverne qui se présenta, et, ayant été introduit dans la salle commune, je fus accosté par un monsieur bien mis qui me demanda si j’étais réellement le chapelain de la troupe, ou si ce n’était que le déguisement que comportait mon rôle dans la pièce. Lorsque je l’eus informé de la vérité, et que je n’appartenais en aucune façon à la compagnie, il poussa la condescendance jusqu’à nous inviter, le comédien et moi, à prendre notre part d’un bol de punch, devant lequel il discuta la politique moderne avec une grande ardeur et un grand intérêt. Je faisais de lui dans mon esprit un membre du parlement pour le moins, et mes conjectures prirent presque la force de la certitude lorsque, au moment où nous demandions ce qu’il y avait dans la maison pour souper, il insista pour nous emmener, le comédien et moi, souper chez lui, prière à laquelle, après quelques cérémonies, nous nous laissâmes persuader de nous rendre.


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