CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIILes offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond.LE lendemain, je pris ma fille on croupe et me remis en route vers la maison. Le long du chemin, je m’efforçai par tous les moyens de l’amener à calmer ses chagrins et ses craintes, et de l’armer de courage pour soutenir la présence de sa mère offensée. Je saisissais toutes les occasions qu’offrait le spectacle du beau pays que nous traversions pour faire remarquer combien le ciel nous est plus clément que nous ne le sommes les unsenvers les autres, et combien les infortunes du fait de la nature sont peu nombreuses. Je l’assurais qu’elle ne s’apercevrait jamais d’aucun changement dans mon affection, et que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle pourrait compter sur un gardien et un guide. Je l’armais contre les censures du monde, lui faisais voir que les livres sont pour les misérables de bons compagnons, qui ne font point de reproches, et que, s’ils ne peuvent nous amener à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la supporter.Le cheval de louage qui nous portait devait être mis, le soir, à une auberge sur la route, à environ cinq milles de la maison, et, comme je désirais préparer ma famille à la réception de ma fille, je me décidai à la laisser cette nuit-là à l’auberge et à revenir la chercher, accompagné de mon autre fille Sophia, de bonne heure le lendemain matin. Il était nuit avant que nous eussions atteint l’étape fixée. Cependant, après l’avoir vue installée dans une chambre convenable et avoir commandé à l’hôtesse de quoi la restaurer, je l’embrassai et continuai mon chemin vers la maison. Et maintenant mon cœur éprouvait de nouvelles sensations de plaisir à mesure que j’approchais de cette paisible demeure. Comme un oiseau qu’une alarme a chassé de son nid, mes affectionsdevançaient la hâte de mes pas et planaient autour de mon petit foyer avec tout le ravissement de l’espoir. J’évoquai toutes les choses tendres que j’avais à dire, et jouissais d’avance de la bienvenue que j’allais recevoir. Je sentais déjà l’affectueux embrassement de ma femme, et je souriais à la joie des petits. Comme je ne marchais pas vite, la nuit s’avançait rapidement. Les travailleurs du jour s’étaient tous retirés pour prendre leur repos; les lumières étaient éteintes dans toutes les chaumières; aucun bruit ne se faisait entendre que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien de garde, dans les profondeurs du lointain. J’approchais du séjour de ma joie, et je n’en étais pas encore à deux cents yards que notre honnête dogue accourut me souhaiter la bienvenue.Il était près de minuit quand j’arrivai frapper à ma porte. Tout était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé d’un bonheur indicible, lorsque, épouvantement! je vis la maison éclater comme un jet de flamme, et toutes les ouvertures rouges de feu! Je poussai convulsivement un grand cri et tombai inanimé sur la pierre. Ce bruit donna l’alarme à mon fils, qui était resté endormi jusque-là. En voyant les flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille; ils se précipitèrent tous dehors, sans vêtements, fous d’effroi, et me rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que pour contempler de nouveaux objets d’horreur, car les flammes s’étaient pendant ce temps emparées du toit de notre habitation qui s’écroulait morceau par morceau, tandis que la famille restait là dans un silence d’agonie, les yeux fixes, comme si elle jouissait du spectacle de l’embrasement. Je les regardai tour à tour, eux et l’incendie, puis je jetai les yeux autour de moi, cherchant les enfants; mais ils ne paraissaient pas. O malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes petits enfants?—Ils sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme avec calme, et je vais mourir avec eux.» A ce moment, j’entendis à l’intérieur le cri des petits que le feu venait de réveiller. Rien n’aurait pu m’arrêter. «Où sont, où sont mes enfants? criai-je, en me précipitant à travers les flammes et en faisant sauter la porte de la chambre où ils étaient enfermés. Où sont mes petits?—Ici, cher papa, nous sommes ici», criaient-ils ensemble pendant que les flammes prenaient au lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans mes bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite que possible; juste comme j’en sortais, le toit s’abîma. «Maintenant, m’écriai-je en levant mes enfants dans mes bras, maintenant, que les flammes continuent de dévorer, et que tous mes biens périssent! Les voici! j’ai sauvé mon trésor. Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors, et nous connaîtrons encore le bonheur.» Nous baisâmes nos petits chéris mille fois; ils s’attachaient à nos cous et semblaient partager nos transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à tour.Je restai dès lors calme spectateur des flammes; mais au bout de quelque temps, je commençai à m’apercevoir que mon bras était brûlé jusqu’à l’épaule d’une terrible façon. Il était donc hors de mon pouvoir de donner à mon fils aucun secours, soit pour essayer de sauver nos effets, soit pour empêcher les flammes de se propager jusqu’à notre blé. Cependant les voisins avaient pris l’alarme et arrivaient en courant à notre aide; mais tout ce qu’ils purent faire fut de rester, comme nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre autres les billets de banque que je tenais en réserve pour la fortune de mes filles, furent entièrement consumés, excepté une boîte contenant quelques papiers, qui était dans la cuisine, et deux ou trois autres choses de peu d’importance que mon filsavait emportées dès le premier moment. Les voisins, toutefois, contribuèrent en ce qu’ils pouvaient à alléger notre détresse.Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une de leurs granges d’ustensiles de cuisine; de sorte que, lorsque le jour vint, nous avions une autre habitation, toute misérable qu’elle fût, où nous retirer. L’honnête homme, mon plus proche voisin, et ses enfants ne furent pas les moins zélés à nous pourvoir de toutes les choses nécessaires et à nous offrir toutes les consolations qu’une bienfaisance spontanée pouvait suggérer.Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la curiosité de connaître la raison de ma longue absence se fitjour à la place. Je leur appris donc tout en détail et continuai en les préparant à recevoir notre enfant perdue; bien que nous n’eussions plus aujourd’hui que la misère à offrir, je désirais faire en sorte qu’elle fût la bienvenue à partager ce que nous avions. Cette tâche eût été plus difficile sans notre calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de ma femme et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes. Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à cause de mon bras qui devenait très douloureux, j’envoyai mon fils et ma fille, qui ne tardèrent pas à revenir, soutenant la coupable. Elle n’avait pas le courage de lever les yeux vers sa mère à laquelle mes exhortations n’avaient pu persuader une réconciliation parfaite, car les femmes ont un sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les hommes. «Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien pauvre lieu que vous venez, après tant d’élégance. Ma fille Sophia et moi ne pouvons offrir que bien peu de distraction à des personnes qui n’ont eu pour société que des gens de distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi, nous avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le ciel vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse victime restait pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni répondre. Mais je ne pouvais rester plus longtemps spectateur silencieux de sa détresse; aussi, donnant à ma voix et à mes manières un degré de sévérité qui avait toujours été suivi d’une immédiate soumission: «Je demande, femme, que l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je: je vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Son retour au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. Les véritables rigueurs de la vie tombent maintenant sur nous à coups pressés; ne les augmentons donc pas par des discussions entre nous. Si nous vivons ensemble en bonne harmonie, nous pouvons encore avoir du contentement, car nous sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence du ciel est promise à qui se repent; laissons-nous guider par cet exemple. Le ciel, on nous l’assure, se réjouit beaucoup plus de voir un pécheur repentant que quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en dévier, dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du sentier de la perdition est en lui-même une plus énergique manifestation de vertu que l’accomplissement de cent actes de justice.»

CHAPITRE XXIILes offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond.LE lendemain, je pris ma fille on croupe et me remis en route vers la maison. Le long du chemin, je m’efforçai par tous les moyens de l’amener à calmer ses chagrins et ses craintes, et de l’armer de courage pour soutenir la présence de sa mère offensée. Je saisissais toutes les occasions qu’offrait le spectacle du beau pays que nous traversions pour faire remarquer combien le ciel nous est plus clément que nous ne le sommes les unsenvers les autres, et combien les infortunes du fait de la nature sont peu nombreuses. Je l’assurais qu’elle ne s’apercevrait jamais d’aucun changement dans mon affection, et que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle pourrait compter sur un gardien et un guide. Je l’armais contre les censures du monde, lui faisais voir que les livres sont pour les misérables de bons compagnons, qui ne font point de reproches, et que, s’ils ne peuvent nous amener à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la supporter.Le cheval de louage qui nous portait devait être mis, le soir, à une auberge sur la route, à environ cinq milles de la maison, et, comme je désirais préparer ma famille à la réception de ma fille, je me décidai à la laisser cette nuit-là à l’auberge et à revenir la chercher, accompagné de mon autre fille Sophia, de bonne heure le lendemain matin. Il était nuit avant que nous eussions atteint l’étape fixée. Cependant, après l’avoir vue installée dans une chambre convenable et avoir commandé à l’hôtesse de quoi la restaurer, je l’embrassai et continuai mon chemin vers la maison. Et maintenant mon cœur éprouvait de nouvelles sensations de plaisir à mesure que j’approchais de cette paisible demeure. Comme un oiseau qu’une alarme a chassé de son nid, mes affectionsdevançaient la hâte de mes pas et planaient autour de mon petit foyer avec tout le ravissement de l’espoir. J’évoquai toutes les choses tendres que j’avais à dire, et jouissais d’avance de la bienvenue que j’allais recevoir. Je sentais déjà l’affectueux embrassement de ma femme, et je souriais à la joie des petits. Comme je ne marchais pas vite, la nuit s’avançait rapidement. Les travailleurs du jour s’étaient tous retirés pour prendre leur repos; les lumières étaient éteintes dans toutes les chaumières; aucun bruit ne se faisait entendre que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien de garde, dans les profondeurs du lointain. J’approchais du séjour de ma joie, et je n’en étais pas encore à deux cents yards que notre honnête dogue accourut me souhaiter la bienvenue.Il était près de minuit quand j’arrivai frapper à ma porte. Tout était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé d’un bonheur indicible, lorsque, épouvantement! je vis la maison éclater comme un jet de flamme, et toutes les ouvertures rouges de feu! Je poussai convulsivement un grand cri et tombai inanimé sur la pierre. Ce bruit donna l’alarme à mon fils, qui était resté endormi jusque-là. En voyant les flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille; ils se précipitèrent tous dehors, sans vêtements, fous d’effroi, et me rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que pour contempler de nouveaux objets d’horreur, car les flammes s’étaient pendant ce temps emparées du toit de notre habitation qui s’écroulait morceau par morceau, tandis que la famille restait là dans un silence d’agonie, les yeux fixes, comme si elle jouissait du spectacle de l’embrasement. Je les regardai tour à tour, eux et l’incendie, puis je jetai les yeux autour de moi, cherchant les enfants; mais ils ne paraissaient pas. O malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes petits enfants?—Ils sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme avec calme, et je vais mourir avec eux.» A ce moment, j’entendis à l’intérieur le cri des petits que le feu venait de réveiller. Rien n’aurait pu m’arrêter. «Où sont, où sont mes enfants? criai-je, en me précipitant à travers les flammes et en faisant sauter la porte de la chambre où ils étaient enfermés. Où sont mes petits?—Ici, cher papa, nous sommes ici», criaient-ils ensemble pendant que les flammes prenaient au lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans mes bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite que possible; juste comme j’en sortais, le toit s’abîma. «Maintenant, m’écriai-je en levant mes enfants dans mes bras, maintenant, que les flammes continuent de dévorer, et que tous mes biens périssent! Les voici! j’ai sauvé mon trésor. Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors, et nous connaîtrons encore le bonheur.» Nous baisâmes nos petits chéris mille fois; ils s’attachaient à nos cous et semblaient partager nos transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à tour.Je restai dès lors calme spectateur des flammes; mais au bout de quelque temps, je commençai à m’apercevoir que mon bras était brûlé jusqu’à l’épaule d’une terrible façon. Il était donc hors de mon pouvoir de donner à mon fils aucun secours, soit pour essayer de sauver nos effets, soit pour empêcher les flammes de se propager jusqu’à notre blé. Cependant les voisins avaient pris l’alarme et arrivaient en courant à notre aide; mais tout ce qu’ils purent faire fut de rester, comme nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre autres les billets de banque que je tenais en réserve pour la fortune de mes filles, furent entièrement consumés, excepté une boîte contenant quelques papiers, qui était dans la cuisine, et deux ou trois autres choses de peu d’importance que mon filsavait emportées dès le premier moment. Les voisins, toutefois, contribuèrent en ce qu’ils pouvaient à alléger notre détresse.Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une de leurs granges d’ustensiles de cuisine; de sorte que, lorsque le jour vint, nous avions une autre habitation, toute misérable qu’elle fût, où nous retirer. L’honnête homme, mon plus proche voisin, et ses enfants ne furent pas les moins zélés à nous pourvoir de toutes les choses nécessaires et à nous offrir toutes les consolations qu’une bienfaisance spontanée pouvait suggérer.Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la curiosité de connaître la raison de ma longue absence se fitjour à la place. Je leur appris donc tout en détail et continuai en les préparant à recevoir notre enfant perdue; bien que nous n’eussions plus aujourd’hui que la misère à offrir, je désirais faire en sorte qu’elle fût la bienvenue à partager ce que nous avions. Cette tâche eût été plus difficile sans notre calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de ma femme et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes. Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à cause de mon bras qui devenait très douloureux, j’envoyai mon fils et ma fille, qui ne tardèrent pas à revenir, soutenant la coupable. Elle n’avait pas le courage de lever les yeux vers sa mère à laquelle mes exhortations n’avaient pu persuader une réconciliation parfaite, car les femmes ont un sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les hommes. «Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien pauvre lieu que vous venez, après tant d’élégance. Ma fille Sophia et moi ne pouvons offrir que bien peu de distraction à des personnes qui n’ont eu pour société que des gens de distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi, nous avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le ciel vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse victime restait pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni répondre. Mais je ne pouvais rester plus longtemps spectateur silencieux de sa détresse; aussi, donnant à ma voix et à mes manières un degré de sévérité qui avait toujours été suivi d’une immédiate soumission: «Je demande, femme, que l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je: je vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Son retour au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. Les véritables rigueurs de la vie tombent maintenant sur nous à coups pressés; ne les augmentons donc pas par des discussions entre nous. Si nous vivons ensemble en bonne harmonie, nous pouvons encore avoir du contentement, car nous sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence du ciel est promise à qui se repent; laissons-nous guider par cet exemple. Le ciel, on nous l’assure, se réjouit beaucoup plus de voir un pécheur repentant que quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en dévier, dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du sentier de la perdition est en lui-même une plus énergique manifestation de vertu que l’accomplissement de cent actes de justice.»

Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond.

LE lendemain, je pris ma fille on croupe et me remis en route vers la maison. Le long du chemin, je m’efforçai par tous les moyens de l’amener à calmer ses chagrins et ses craintes, et de l’armer de courage pour soutenir la présence de sa mère offensée. Je saisissais toutes les occasions qu’offrait le spectacle du beau pays que nous traversions pour faire remarquer combien le ciel nous est plus clément que nous ne le sommes les unsenvers les autres, et combien les infortunes du fait de la nature sont peu nombreuses. Je l’assurais qu’elle ne s’apercevrait jamais d’aucun changement dans mon affection, et que pendant ma vie, qui pouvait être longue encore, elle pourrait compter sur un gardien et un guide. Je l’armais contre les censures du monde, lui faisais voir que les livres sont pour les misérables de bons compagnons, qui ne font point de reproches, et que, s’ils ne peuvent nous amener à jouir de la vie, ils nous enseignent, du moins, à la supporter.

Le cheval de louage qui nous portait devait être mis, le soir, à une auberge sur la route, à environ cinq milles de la maison, et, comme je désirais préparer ma famille à la réception de ma fille, je me décidai à la laisser cette nuit-là à l’auberge et à revenir la chercher, accompagné de mon autre fille Sophia, de bonne heure le lendemain matin. Il était nuit avant que nous eussions atteint l’étape fixée. Cependant, après l’avoir vue installée dans une chambre convenable et avoir commandé à l’hôtesse de quoi la restaurer, je l’embrassai et continuai mon chemin vers la maison. Et maintenant mon cœur éprouvait de nouvelles sensations de plaisir à mesure que j’approchais de cette paisible demeure. Comme un oiseau qu’une alarme a chassé de son nid, mes affectionsdevançaient la hâte de mes pas et planaient autour de mon petit foyer avec tout le ravissement de l’espoir. J’évoquai toutes les choses tendres que j’avais à dire, et jouissais d’avance de la bienvenue que j’allais recevoir. Je sentais déjà l’affectueux embrassement de ma femme, et je souriais à la joie des petits. Comme je ne marchais pas vite, la nuit s’avançait rapidement. Les travailleurs du jour s’étaient tous retirés pour prendre leur repos; les lumières étaient éteintes dans toutes les chaumières; aucun bruit ne se faisait entendre que celui du coq perçant ou de la puissante gueule du chien de garde, dans les profondeurs du lointain. J’approchais du séjour de ma joie, et je n’en étais pas encore à deux cents yards que notre honnête dogue accourut me souhaiter la bienvenue.

Il était près de minuit quand j’arrivai frapper à ma porte. Tout était calme et silencieux; mon cœur se dilatait, gonflé d’un bonheur indicible, lorsque, épouvantement! je vis la maison éclater comme un jet de flamme, et toutes les ouvertures rouges de feu! Je poussai convulsivement un grand cri et tombai inanimé sur la pierre. Ce bruit donna l’alarme à mon fils, qui était resté endormi jusque-là. En voyant les flammes, il réveilla aussitôt ma femme et ma fille; ils se précipitèrent tous dehors, sans vêtements, fous d’effroi, et me rappelèrent à la vie par leur angoisse. Mais ce ne fut que pour contempler de nouveaux objets d’horreur, car les flammes s’étaient pendant ce temps emparées du toit de notre habitation qui s’écroulait morceau par morceau, tandis que la famille restait là dans un silence d’agonie, les yeux fixes, comme si elle jouissait du spectacle de l’embrasement. Je les regardai tour à tour, eux et l’incendie, puis je jetai les yeux autour de moi, cherchant les enfants; mais ils ne paraissaient pas. O malheur! «Où sont, criai-je, où sont mes petits enfants?—Ils sont brûlés vifs dans les flammes, dit ma femme avec calme, et je vais mourir avec eux.» A ce moment, j’entendis à l’intérieur le cri des petits que le feu venait de réveiller. Rien n’aurait pu m’arrêter. «Où sont, où sont mes enfants? criai-je, en me précipitant à travers les flammes et en faisant sauter la porte de la chambre où ils étaient enfermés. Où sont mes petits?—Ici, cher papa, nous sommes ici», criaient-ils ensemble pendant que les flammes prenaient au lit où ils étaient couchés. Je les saisis tous deux dans mes bras et les emportai à travers le feu en courant aussi vite que possible; juste comme j’en sortais, le toit s’abîma. «Maintenant, m’écriai-je en levant mes enfants dans mes bras, maintenant, que les flammes continuent de dévorer, et que tous mes biens périssent! Les voici! j’ai sauvé mon trésor. Voici, ma bien-aimée, voici nos trésors, et nous connaîtrons encore le bonheur.» Nous baisâmes nos petits chéris mille fois; ils s’attachaient à nos cous et semblaient partager nos transports, pendant que leur mère riait et pleurait tour à tour.

Je restai dès lors calme spectateur des flammes; mais au bout de quelque temps, je commençai à m’apercevoir que mon bras était brûlé jusqu’à l’épaule d’une terrible façon. Il était donc hors de mon pouvoir de donner à mon fils aucun secours, soit pour essayer de sauver nos effets, soit pour empêcher les flammes de se propager jusqu’à notre blé. Cependant les voisins avaient pris l’alarme et arrivaient en courant à notre aide; mais tout ce qu’ils purent faire fut de rester, comme nous, spectateurs de la catastrophe. Mes biens, et entre autres les billets de banque que je tenais en réserve pour la fortune de mes filles, furent entièrement consumés, excepté une boîte contenant quelques papiers, qui était dans la cuisine, et deux ou trois autres choses de peu d’importance que mon filsavait emportées dès le premier moment. Les voisins, toutefois, contribuèrent en ce qu’ils pouvaient à alléger notre détresse.

Ils nous apportèrent des vêtements et garnirent une de leurs granges d’ustensiles de cuisine; de sorte que, lorsque le jour vint, nous avions une autre habitation, toute misérable qu’elle fût, où nous retirer. L’honnête homme, mon plus proche voisin, et ses enfants ne furent pas les moins zélés à nous pourvoir de toutes les choses nécessaires et à nous offrir toutes les consolations qu’une bienfaisance spontanée pouvait suggérer.

Lorsque les frayeurs de ma famille se furent calmées, la curiosité de connaître la raison de ma longue absence se fitjour à la place. Je leur appris donc tout en détail et continuai en les préparant à recevoir notre enfant perdue; bien que nous n’eussions plus aujourd’hui que la misère à offrir, je désirais faire en sorte qu’elle fût la bienvenue à partager ce que nous avions. Cette tâche eût été plus difficile sans notre calamité récente, qui avait humilié l’orgueil de ma femme et l’avait émoussé au contact d’afflictions plus poignantes. Incapable d’aller chercher ma pauvre enfant moi-même, à cause de mon bras qui devenait très douloureux, j’envoyai mon fils et ma fille, qui ne tardèrent pas à revenir, soutenant la coupable. Elle n’avait pas le courage de lever les yeux vers sa mère à laquelle mes exhortations n’avaient pu persuader une réconciliation parfaite, car les femmes ont un sentiment des erreurs féminines beaucoup plus fort que les hommes. «Ah! madame, lui dit sa mère, c’est en un bien pauvre lieu que vous venez, après tant d’élégance. Ma fille Sophia et moi ne pouvons offrir que bien peu de distraction à des personnes qui n’ont eu pour société que des gens de distinction. Oui, miss Livy, votre pauvre père et moi, nous avons souffert beaucoup dernièrement; mais j’espère que le ciel vous pardonnera.» Devant cet accueil, la malheureuse victime restait pâle et tremblante, ne pouvant ni pleurer ni répondre. Mais je ne pouvais rester plus longtemps spectateur silencieux de sa détresse; aussi, donnant à ma voix et à mes manières un degré de sévérité qui avait toujours été suivi d’une immédiate soumission: «Je demande, femme, que l’on retienne ici mes paroles une fois pour toutes, dis-je: je vous ai ramené une pauvre créature errante et trompée. Son retour au devoir appelle la renaissance de votre tendresse. Les véritables rigueurs de la vie tombent maintenant sur nous à coups pressés; ne les augmentons donc pas par des discussions entre nous. Si nous vivons ensemble en bonne harmonie, nous pouvons encore avoir du contentement, car nous sommes assez pour fermer la porte aux critiques méchantes du monde et pour nous soutenir mutuellement. La clémence du ciel est promise à qui se repent; laissons-nous guider par cet exemple. Le ciel, on nous l’assure, se réjouit beaucoup plus de voir un pécheur repentant que quatre-vingt-dix-neuf personnes qui se sont maintenues, sans en dévier, dans la droite voie. Et c’est chose juste, car le seul effort par lequel nous nous arrêtons court sur la pente rapide du sentier de la perdition est en lui-même une plus énergique manifestation de vertu que l’accomplissement de cent actes de justice.»


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