CHAPITRE XXIIINul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable.IL nous fallait maintenant quelque assiduité au travail pour rendre notre séjour du moment aussi convenable que possible, et nous nous retrouvâmes bientôt en état de jouir de notre ancienne sérénité. Incapable d’aider mon fils dans nos occupations habituelles, je faisais des lectures à ma famille dans les quelques livres qui avaient été sauvés, et particulièrement dans ceux qui, en amusant l’imagination, contribuentà alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi chaque jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils fixèrent une époque où ils devaient tous se mettre à réparer mon ancienne demeure. L’honnête fermier William ne fut pas le dernier parmi ces visiteurs, et cordialement, il nous offrit son amitié. Il aurait même renouvelé ses attentions auprès de ma fille; mais elle le repoussa de manière à le faire s’abstenir de toute sollicitation future. Son chagrin semblait de ceux qui persistent, et elle était la seule personne de notre petite société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté. Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du rouge de la honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même et à trouver son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant profondément pris possession de son esprit; sa beauté commençait à être atteinte en même temps que sa santé, et toute froideur contribuait encore à l’altérer. Chaque mot tendre à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement au cœur et une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri, en implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute, quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer son souci; j’oubliais même mes propres douleurs dans ma sollicitude pour elle, recueillant les anecdotes amusantes de l’histoire qu’une bonne mémoire et quelque lecture pouvaient me suggérer. «Notre bonheur, ma chère, disais-je, est au pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille manières inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous répèterai une anecdote que nous a racontée un grave, quoique parfois romanesque, historien.«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain du plus haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se trouva veuve et mère. Un jour qu’elle caressait son petit enfant à la fenêtre ouverte d’un appartement donnant sur le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain, s’échappa de ses bras pour tomber dans l’eau de la rivière où il disparut en un moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour le sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide à l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive opposée, juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé par des soldats français qui la firent aussitôt prisonnière.Comme la guerre se faisait entre les Français et les Italiens avec la dernière inhumanité, ils allaient immédiatement se porter sur elle aux deux extrémités que l’appétit des sens et la cruauté suggèrent. Ce vil projet fut pourtant arrêté par un jeune officier qui, bien que leur retraite commandât la plus grande diligence, la prit en croupe et l’emporta saine et sauve jusqu’à sa ville natale. La beauté de cette jeune femme avait d’abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui séduisit le cœur. Ils se marièrent; lui s’éleva à la position la plus haute; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heureux. Mais la félicité d’un soldat ne peut jamais s’appeler permanente: plusieurs années après, les troupes qu’il commandait ayant subi un échec, il fut obligé de chercher refuge dans la ville où il avait demeuré avec sa femme. Ils y soutinrent un siège, et la ville à la fin fut prise. Les historiens ne peuvent guère présenter ailleurs plus d’actes de cruauté queceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps-là les uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs décidèrent de mettre à mort tous les prisonniers français, mais particulièrement le mari de l’infortunée Matilda, parce qu’il avait été la principale cause de la prolongation du siège. Leurs décisions s’exécutaient généralement dès qu’elles étaient prises. On amena le soldat captif, et le bourreau se tenait tout prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans un lugubre silence, attendaient le coup de mort, suspendu seulement jusqu’à ce que le général, qui présidait comme juge, eût donné le signal. Ce fut dans cet intervalle d’angoisse et d’attente que Matilda vint dire le dernier adieu à son mari et à son sauveur, déplorant la situation misérable où elle se trouvait et la cruauté du destin, qui l’avait empêchée de périr d’une mort prématurée dans le Vulturne pour la faire assister à des calamités encore plus grandes. Le général, qui était un jeune homme, fut frappé d’étonnement devant sa beauté et de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des émotions plus fortes quand il l’entendit parler du péril qu’elle avait autrefois couru. Il était son fils, le petit enfant pour lequel elle s’était précipitée dans un si grand danger. Il la reconnut sur-le-champ comme sa mère et tomba à ses pieds. Le reste se suppose aisément: le captif fut mis en liberté, et tous les bonheurs que l’amour, l’amitié et le devoir pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis.»C’est ainsi que j’essayais d’amuser ma fille; mais elle écoutait d’une attention distraite, car ses propres infortunes occupaient toute la pitié qu’elle avait jadis pour celles des autres, et rien ne lui donnait du soulagement. En société, elle redoutait le mépris; et dans la solitude, elle ne trouvait que douleur. Telle était la noire profondeur de sa misère, lorsque nous reçûmes un avis certain que M. Thornhill allait se marier avec miss Wilmot, pourlaquelle je l’avais toujours soupçonné d’avoir un réel amour, bien qu’il saisît devant moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris pour sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit qu’accroître l’affliction de la pauvre Olivia; une violation de foi si flagrante était plus que son courage ne pouvait supporter. Cependant je résolus de prendre des renseignements plus positifs et d’empêcher, s’il était possible, l’exécution de ses projets en envoyant mon fils chez le vieux M. Wilmot, avec mission de savoir la vérité sur ces bruits et de remettre à miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de M. Thornhill dans ma famille.Mon fils partit avec mes instructions, et, au bout de trois jours, il revint, nous assurant de l’exactitude de mes renseignements; mais il lui avait été impossible de remettre la lettre, et il avait été obligé de la laisser, parce que M. Thornhill et miss Wilmot étaient en tournée de visites dans le pays. Ils devaient être mariés, nous dit-il, sous peu de jours; le dimanche avant son arrivée, ils s’étaient montrés ensemble à l’église en grande pompe, la fiancée escortée de six demoiselles, et lui d’autant de messieurs. Leurs noces prochaines remplissaient toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume de sortir ensemble à cheval dans le plus splendide appareil qu’on eût vu dans le pays depuis bien des années. Tous les amis des deux familles étaient là, particulièrement l’oncle du squire, sir William Thornhill, qui avait une si excellente réputation. Il ajouta qu’il n’y avait en train que plaisirs et fêtes; que tout le pays vantait la beauté de la jeune fiancée et la bonne mine du prétendu, et qu’ils s’aimaient extrêmement l’un et l’autre; et il conclut qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver M. Thornhill un des hommes les plus heureux qui fussent au monde.«Eh bien, qu’il le soit s’il le peut, repris-je. Mais, mon fils, regardez ce lit de paille et ce toit qui n’est même pas un abri, ces murs croulants et ce sol humide, mon misérable corps estropié par le feu, et mes enfants pleurant autour de moi pour avoir du pain: c’est à tout cela que vous êtes venu en revenant à la maison, mon enfant; et cependant ici, oui, ici, vous voyez un homme qui, pour tout au monde, ne voudrait pas changer nos situations. O mes enfants! si vous pouviez seulement apprendre à faire communier ensemble vos cœurs, si vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez en faire, vous vous soucieriez peu des élégances et des splendeurs des corrompus. Tous les hommes, ou à peu près, ont été instruits à appeler la vie un passage, et à s’appeler eux-mêmes des voyageurs. La comparaison pourrait être meilleure encore si l’on remarquait que les bons sont joyeux et sereins comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les méchants heureux seulement par intervalles, comme des voyageurs qui s’en vont en exil.»Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau désastre accablait, interrompit ce que j’avais encore à dire. Je priai sa mère de la soutenir, et, un instant après, elle revint à elle. A partir de ce moment, elle parut plus calme, et je m’imaginai qu’elle avait acquis un nouveau degré d’énergie; mais l’apparence me trompait, car sa tranquillité n’était que l’abattement d’une douleur portée au comble. Une quantité de provisions, que nous envoyaient charitablement mes bons paroissiens, semblait répandre une nouvelle joie dans le reste de la famille, et je n’étais pas fâché de les voir une fois encore plus enjoués et plus à l’aise. Il aurait été injuste de troubler leur contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à ceux d’un chagrin opiniâtre, ou de leur faire porter le poids d’une tristesse qu’ils ne ressentaient pas. Ainsi une fois de plus chacun autour de la table conta son histoire; on demanda une chanson, et la gaieté voulut bien voltiger autour de notre humble demeure.
CHAPITRE XXIIINul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable.IL nous fallait maintenant quelque assiduité au travail pour rendre notre séjour du moment aussi convenable que possible, et nous nous retrouvâmes bientôt en état de jouir de notre ancienne sérénité. Incapable d’aider mon fils dans nos occupations habituelles, je faisais des lectures à ma famille dans les quelques livres qui avaient été sauvés, et particulièrement dans ceux qui, en amusant l’imagination, contribuentà alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi chaque jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils fixèrent une époque où ils devaient tous se mettre à réparer mon ancienne demeure. L’honnête fermier William ne fut pas le dernier parmi ces visiteurs, et cordialement, il nous offrit son amitié. Il aurait même renouvelé ses attentions auprès de ma fille; mais elle le repoussa de manière à le faire s’abstenir de toute sollicitation future. Son chagrin semblait de ceux qui persistent, et elle était la seule personne de notre petite société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté. Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du rouge de la honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même et à trouver son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant profondément pris possession de son esprit; sa beauté commençait à être atteinte en même temps que sa santé, et toute froideur contribuait encore à l’altérer. Chaque mot tendre à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement au cœur et une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri, en implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute, quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer son souci; j’oubliais même mes propres douleurs dans ma sollicitude pour elle, recueillant les anecdotes amusantes de l’histoire qu’une bonne mémoire et quelque lecture pouvaient me suggérer. «Notre bonheur, ma chère, disais-je, est au pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille manières inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous répèterai une anecdote que nous a racontée un grave, quoique parfois romanesque, historien.«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain du plus haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se trouva veuve et mère. Un jour qu’elle caressait son petit enfant à la fenêtre ouverte d’un appartement donnant sur le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain, s’échappa de ses bras pour tomber dans l’eau de la rivière où il disparut en un moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour le sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide à l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive opposée, juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé par des soldats français qui la firent aussitôt prisonnière.Comme la guerre se faisait entre les Français et les Italiens avec la dernière inhumanité, ils allaient immédiatement se porter sur elle aux deux extrémités que l’appétit des sens et la cruauté suggèrent. Ce vil projet fut pourtant arrêté par un jeune officier qui, bien que leur retraite commandât la plus grande diligence, la prit en croupe et l’emporta saine et sauve jusqu’à sa ville natale. La beauté de cette jeune femme avait d’abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui séduisit le cœur. Ils se marièrent; lui s’éleva à la position la plus haute; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heureux. Mais la félicité d’un soldat ne peut jamais s’appeler permanente: plusieurs années après, les troupes qu’il commandait ayant subi un échec, il fut obligé de chercher refuge dans la ville où il avait demeuré avec sa femme. Ils y soutinrent un siège, et la ville à la fin fut prise. Les historiens ne peuvent guère présenter ailleurs plus d’actes de cruauté queceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps-là les uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs décidèrent de mettre à mort tous les prisonniers français, mais particulièrement le mari de l’infortunée Matilda, parce qu’il avait été la principale cause de la prolongation du siège. Leurs décisions s’exécutaient généralement dès qu’elles étaient prises. On amena le soldat captif, et le bourreau se tenait tout prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans un lugubre silence, attendaient le coup de mort, suspendu seulement jusqu’à ce que le général, qui présidait comme juge, eût donné le signal. Ce fut dans cet intervalle d’angoisse et d’attente que Matilda vint dire le dernier adieu à son mari et à son sauveur, déplorant la situation misérable où elle se trouvait et la cruauté du destin, qui l’avait empêchée de périr d’une mort prématurée dans le Vulturne pour la faire assister à des calamités encore plus grandes. Le général, qui était un jeune homme, fut frappé d’étonnement devant sa beauté et de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des émotions plus fortes quand il l’entendit parler du péril qu’elle avait autrefois couru. Il était son fils, le petit enfant pour lequel elle s’était précipitée dans un si grand danger. Il la reconnut sur-le-champ comme sa mère et tomba à ses pieds. Le reste se suppose aisément: le captif fut mis en liberté, et tous les bonheurs que l’amour, l’amitié et le devoir pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis.»C’est ainsi que j’essayais d’amuser ma fille; mais elle écoutait d’une attention distraite, car ses propres infortunes occupaient toute la pitié qu’elle avait jadis pour celles des autres, et rien ne lui donnait du soulagement. En société, elle redoutait le mépris; et dans la solitude, elle ne trouvait que douleur. Telle était la noire profondeur de sa misère, lorsque nous reçûmes un avis certain que M. Thornhill allait se marier avec miss Wilmot, pourlaquelle je l’avais toujours soupçonné d’avoir un réel amour, bien qu’il saisît devant moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris pour sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit qu’accroître l’affliction de la pauvre Olivia; une violation de foi si flagrante était plus que son courage ne pouvait supporter. Cependant je résolus de prendre des renseignements plus positifs et d’empêcher, s’il était possible, l’exécution de ses projets en envoyant mon fils chez le vieux M. Wilmot, avec mission de savoir la vérité sur ces bruits et de remettre à miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de M. Thornhill dans ma famille.Mon fils partit avec mes instructions, et, au bout de trois jours, il revint, nous assurant de l’exactitude de mes renseignements; mais il lui avait été impossible de remettre la lettre, et il avait été obligé de la laisser, parce que M. Thornhill et miss Wilmot étaient en tournée de visites dans le pays. Ils devaient être mariés, nous dit-il, sous peu de jours; le dimanche avant son arrivée, ils s’étaient montrés ensemble à l’église en grande pompe, la fiancée escortée de six demoiselles, et lui d’autant de messieurs. Leurs noces prochaines remplissaient toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume de sortir ensemble à cheval dans le plus splendide appareil qu’on eût vu dans le pays depuis bien des années. Tous les amis des deux familles étaient là, particulièrement l’oncle du squire, sir William Thornhill, qui avait une si excellente réputation. Il ajouta qu’il n’y avait en train que plaisirs et fêtes; que tout le pays vantait la beauté de la jeune fiancée et la bonne mine du prétendu, et qu’ils s’aimaient extrêmement l’un et l’autre; et il conclut qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver M. Thornhill un des hommes les plus heureux qui fussent au monde.«Eh bien, qu’il le soit s’il le peut, repris-je. Mais, mon fils, regardez ce lit de paille et ce toit qui n’est même pas un abri, ces murs croulants et ce sol humide, mon misérable corps estropié par le feu, et mes enfants pleurant autour de moi pour avoir du pain: c’est à tout cela que vous êtes venu en revenant à la maison, mon enfant; et cependant ici, oui, ici, vous voyez un homme qui, pour tout au monde, ne voudrait pas changer nos situations. O mes enfants! si vous pouviez seulement apprendre à faire communier ensemble vos cœurs, si vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez en faire, vous vous soucieriez peu des élégances et des splendeurs des corrompus. Tous les hommes, ou à peu près, ont été instruits à appeler la vie un passage, et à s’appeler eux-mêmes des voyageurs. La comparaison pourrait être meilleure encore si l’on remarquait que les bons sont joyeux et sereins comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les méchants heureux seulement par intervalles, comme des voyageurs qui s’en vont en exil.»Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau désastre accablait, interrompit ce que j’avais encore à dire. Je priai sa mère de la soutenir, et, un instant après, elle revint à elle. A partir de ce moment, elle parut plus calme, et je m’imaginai qu’elle avait acquis un nouveau degré d’énergie; mais l’apparence me trompait, car sa tranquillité n’était que l’abattement d’une douleur portée au comble. Une quantité de provisions, que nous envoyaient charitablement mes bons paroissiens, semblait répandre une nouvelle joie dans le reste de la famille, et je n’étais pas fâché de les voir une fois encore plus enjoués et plus à l’aise. Il aurait été injuste de troubler leur contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à ceux d’un chagrin opiniâtre, ou de leur faire porter le poids d’une tristesse qu’ils ne ressentaient pas. Ainsi une fois de plus chacun autour de la table conta son histoire; on demanda une chanson, et la gaieté voulut bien voltiger autour de notre humble demeure.
Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable.
IL nous fallait maintenant quelque assiduité au travail pour rendre notre séjour du moment aussi convenable que possible, et nous nous retrouvâmes bientôt en état de jouir de notre ancienne sérénité. Incapable d’aider mon fils dans nos occupations habituelles, je faisais des lectures à ma famille dans les quelques livres qui avaient été sauvés, et particulièrement dans ceux qui, en amusant l’imagination, contribuentà alléger le cœur. Nos bons voisins venaient aussi chaque jour avec les meilleures paroles de consolation, et ils fixèrent une époque où ils devaient tous se mettre à réparer mon ancienne demeure. L’honnête fermier William ne fut pas le dernier parmi ces visiteurs, et cordialement, il nous offrit son amitié. Il aurait même renouvelé ses attentions auprès de ma fille; mais elle le repoussa de manière à le faire s’abstenir de toute sollicitation future. Son chagrin semblait de ceux qui persistent, et elle était la seule personne de notre petite société qu’une semaine n’avait pas suffi à rendre à la gaieté. Elle avait désormais perdu cette innocence ignorante du rouge de la honte, qui jadis lui enseignait à se respecter elle-même et à trouver son plaisir à plaire. L’angoisse avait maintenant profondément pris possession de son esprit; sa beauté commençait à être atteinte en même temps que sa santé, et toute froideur contribuait encore à l’altérer. Chaque mot tendre à l’adresse de sa sœur lui mettait un serrement au cœur et une larme dans les yeux; et comme un vice, même guéri, en implante toujours d’autres là où il a existé, sa première faute, quoique effacée par le repentir, avait laissé la jalousie et l’envie derrière elle. Je m’efforçais en mille façons de diminuer son souci; j’oubliais même mes propres douleurs dans ma sollicitude pour elle, recueillant les anecdotes amusantes de l’histoire qu’une bonne mémoire et quelque lecture pouvaient me suggérer. «Notre bonheur, ma chère, disais-je, est au pouvoir de quelqu’un qui peut l’amener de mille manières inattendues et propres à confondre notre prévoyance. Si un exemple est nécessaire pour prouver cela, mon enfant, je vous répèterai une anecdote que nous a racontée un grave, quoique parfois romanesque, historien.
«Matilda avait été mariée très jeune à un noble Napolitain du plus haut rang, et, à l’âge de quinze ans, elle se trouva veuve et mère. Un jour qu’elle caressait son petit enfant à la fenêtre ouverte d’un appartement donnant sur le Vulturne, l’enfant, d’un élan soudain, s’échappa de ses bras pour tomber dans l’eau de la rivière où il disparut en un moment. La mère, surprise et affolée, fait effort pour le sauver et plonge après lui; mais, loin de pouvoir porter aide à l’enfant, elle ne se sauve elle-même qu’avec peine sur la rive opposée, juste au moment où le pays était, de ce côté-là, pillé par des soldats français qui la firent aussitôt prisonnière.
Comme la guerre se faisait entre les Français et les Italiens avec la dernière inhumanité, ils allaient immédiatement se porter sur elle aux deux extrémités que l’appétit des sens et la cruauté suggèrent. Ce vil projet fut pourtant arrêté par un jeune officier qui, bien que leur retraite commandât la plus grande diligence, la prit en croupe et l’emporta saine et sauve jusqu’à sa ville natale. La beauté de cette jeune femme avait d’abord séduit ses yeux; son mérite bientôt après lui séduisit le cœur. Ils se marièrent; lui s’éleva à la position la plus haute; ils vécurent longtemps ensemble, et ils étaient heureux. Mais la félicité d’un soldat ne peut jamais s’appeler permanente: plusieurs années après, les troupes qu’il commandait ayant subi un échec, il fut obligé de chercher refuge dans la ville où il avait demeuré avec sa femme. Ils y soutinrent un siège, et la ville à la fin fut prise. Les historiens ne peuvent guère présenter ailleurs plus d’actes de cruauté queceux que les Français et les Italiens commirent en ce temps-là les uns sur les autres. En cette circonstance, les vainqueurs décidèrent de mettre à mort tous les prisonniers français, mais particulièrement le mari de l’infortunée Matilda, parce qu’il avait été la principale cause de la prolongation du siège. Leurs décisions s’exécutaient généralement dès qu’elles étaient prises. On amena le soldat captif, et le bourreau se tenait tout prêt avec son glaive, tandis que les spectateurs, dans un lugubre silence, attendaient le coup de mort, suspendu seulement jusqu’à ce que le général, qui présidait comme juge, eût donné le signal. Ce fut dans cet intervalle d’angoisse et d’attente que Matilda vint dire le dernier adieu à son mari et à son sauveur, déplorant la situation misérable où elle se trouvait et la cruauté du destin, qui l’avait empêchée de périr d’une mort prématurée dans le Vulturne pour la faire assister à des calamités encore plus grandes. Le général, qui était un jeune homme, fut frappé d’étonnement devant sa beauté et de pitié devant sa détresse; mais il éprouva des émotions plus fortes quand il l’entendit parler du péril qu’elle avait autrefois couru. Il était son fils, le petit enfant pour lequel elle s’était précipitée dans un si grand danger. Il la reconnut sur-le-champ comme sa mère et tomba à ses pieds. Le reste se suppose aisément: le captif fut mis en liberté, et tous les bonheurs que l’amour, l’amitié et le devoir pouvaient donner à chacun se trouvèrent réunis.»
C’est ainsi que j’essayais d’amuser ma fille; mais elle écoutait d’une attention distraite, car ses propres infortunes occupaient toute la pitié qu’elle avait jadis pour celles des autres, et rien ne lui donnait du soulagement. En société, elle redoutait le mépris; et dans la solitude, elle ne trouvait que douleur. Telle était la noire profondeur de sa misère, lorsque nous reçûmes un avis certain que M. Thornhill allait se marier avec miss Wilmot, pourlaquelle je l’avais toujours soupçonné d’avoir un réel amour, bien qu’il saisît devant moi toutes les occasions de manifester à la fois du mépris pour sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne fit qu’accroître l’affliction de la pauvre Olivia; une violation de foi si flagrante était plus que son courage ne pouvait supporter. Cependant je résolus de prendre des renseignements plus positifs et d’empêcher, s’il était possible, l’exécution de ses projets en envoyant mon fils chez le vieux M. Wilmot, avec mission de savoir la vérité sur ces bruits et de remettre à miss Wilmot une lettre qui lui apprendrait la conduite de M. Thornhill dans ma famille.
Mon fils partit avec mes instructions, et, au bout de trois jours, il revint, nous assurant de l’exactitude de mes renseignements; mais il lui avait été impossible de remettre la lettre, et il avait été obligé de la laisser, parce que M. Thornhill et miss Wilmot étaient en tournée de visites dans le pays. Ils devaient être mariés, nous dit-il, sous peu de jours; le dimanche avant son arrivée, ils s’étaient montrés ensemble à l’église en grande pompe, la fiancée escortée de six demoiselles, et lui d’autant de messieurs. Leurs noces prochaines remplissaient toute la contrée de réjouissances, et ils avaient coutume de sortir ensemble à cheval dans le plus splendide appareil qu’on eût vu dans le pays depuis bien des années. Tous les amis des deux familles étaient là, particulièrement l’oncle du squire, sir William Thornhill, qui avait une si excellente réputation. Il ajouta qu’il n’y avait en train que plaisirs et fêtes; que tout le pays vantait la beauté de la jeune fiancée et la bonne mine du prétendu, et qu’ils s’aimaient extrêmement l’un et l’autre; et il conclut qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver M. Thornhill un des hommes les plus heureux qui fussent au monde.
«Eh bien, qu’il le soit s’il le peut, repris-je. Mais, mon fils, regardez ce lit de paille et ce toit qui n’est même pas un abri, ces murs croulants et ce sol humide, mon misérable corps estropié par le feu, et mes enfants pleurant autour de moi pour avoir du pain: c’est à tout cela que vous êtes venu en revenant à la maison, mon enfant; et cependant ici, oui, ici, vous voyez un homme qui, pour tout au monde, ne voudrait pas changer nos situations. O mes enfants! si vous pouviez seulement apprendre à faire communier ensemble vos cœurs, si vous saviez quels nobles compagnons vous pouvez en faire, vous vous soucieriez peu des élégances et des splendeurs des corrompus. Tous les hommes, ou à peu près, ont été instruits à appeler la vie un passage, et à s’appeler eux-mêmes des voyageurs. La comparaison pourrait être meilleure encore si l’on remarquait que les bons sont joyeux et sereins comme des voyageurs qui reviennent vers leurs foyers, et les méchants heureux seulement par intervalles, comme des voyageurs qui s’en vont en exil.»
Ma compassion pour ma pauvre fille, que ce nouveau désastre accablait, interrompit ce que j’avais encore à dire. Je priai sa mère de la soutenir, et, un instant après, elle revint à elle. A partir de ce moment, elle parut plus calme, et je m’imaginai qu’elle avait acquis un nouveau degré d’énergie; mais l’apparence me trompait, car sa tranquillité n’était que l’abattement d’une douleur portée au comble. Une quantité de provisions, que nous envoyaient charitablement mes bons paroissiens, semblait répandre une nouvelle joie dans le reste de la famille, et je n’étais pas fâché de les voir une fois encore plus enjoués et plus à l’aise. Il aurait été injuste de troubler leur contentement dans le seul but de mêler leurs pleurs à ceux d’un chagrin opiniâtre, ou de leur faire porter le poids d’une tristesse qu’ils ne ressentaient pas. Ainsi une fois de plus chacun autour de la table conta son histoire; on demanda une chanson, et la gaieté voulut bien voltiger autour de notre humble demeure.