CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXIVNouvelles calamités.LE lendemain matin, le soleil se leva particulièrement chaud pour la saison; aussi fîmes-nous la partie de déjeuner ensemble sur le banc aux chèvrefeuilles. Là, pendant que nous nous reposions, ma fille cadette, à ma demande, joignit sa voix au concert qui se donnait dans les arbres autour de nous. C’était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour la première fois son séducteur, et tout servait à rappeler sa peine. Mais la mélancolie qu’excitent des objets plaisants, ou qu’inspirent des sons harmonieux, calme le cœur au lieude le ronger. La mère ressentit également dans cette occasion un doux mouvement de tristesse; elle pleura, et elle aima sa fille comme autrefois. «Allons! ma mignonne Olivia, s’écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique que votre papa aimait tant. Votre sœur Sophia s’est déjà exécutée. Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle obéit avec une grâce si pathétique que j’en fus ému.Quand femme descend jusqu’à la folie,Et trouve trop tard que les hommes trahissent,Quel charme peut calmer sa mélancolie?Quel art peut laver sa faute en l’effaçant?Le seul art pour couvrir sa faute,Pour cacher sa honte à tous les yeux,Pour donner le repentir à son amantEt lui déchirer le cœur, c’est de mourir.Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa voix entrecoupée par la douleur donnait une douceur particulière, l’apparition de l’équipage de M. Thornhill à quelque distance nous jeta tous dans l’alarme et surtout augmenta le malaise de ma fille aînée qui, désireuse d’éviter le traître, retourna à la maison avec sa sœur. Quelques minutes après, il était descendu de sa voiture, et, se dirigeant vers l’endroit où j’étais encore assis, il s’informa de ma santé avec sonair de familiarité habituel. «Monsieur, lui dis-je, votre assurance à cette heure ne fait qu’ajouter à la bassesse de votre caractère. Il fut un temps où j’aurais châtié votre insolence d’oser ainsi paraître devant moi. Mais aujourd’hui vous êtes en sûreté, car l’âge a refroidi mes passions, et ma profession les réprime.—Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis stupéfait de tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela veut dire! J’espère que vous ne croyez pas que la récente excursion de votre fille avec moi ait eu rien de criminel.—Va! criai-je; tu es un misérable, un pauvre misérable, à faire pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre avilissement vous garantit de ma colère. Pourtant, monsieur, je descends d’une famille où l’on n’aurait pas supporté ceci... Et c’est ainsi, vil personnage, que pour satisfaire une passion d’un moment tu as rendu une pauvre créature misérable pour la vie et souillé une famille qui n’avait rien que l’honneur pour lot!—Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misérable, je ne puis pas l’empêcher. Mais vous pouvez encore être heureux, et quelque opinion que vous ayez formée de moi, vous me trouverez toujours prêt à y contribuer. Nous pourrons la marier à un autre dans quelque temps, et, ce qui est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car je proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable sentiment pour elle.»Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle proposition dégradante. En effet, si l’esprit souvent reste calme sous de grands outrages, une petite vilenie suffit à un moment donné pour toucher l’âme au vif et l’aiguillonner jusqu’à la fureur. «Fuis ma vue, reptile, m’écriai-je, et ne continue pas à m’insulter de ta présence. Si mon brave fils était ici, il ne le souffrirait pas; mais je suis vieux et impuissant, et, de toute façon, détruit.—Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m’obliger de parler plus durement que je n’en avais l’intention. Mais comme je vous ai montré ce qu’on peut espérer de mon amitié, il n’est peut-être pas hors de place de vous représenter les conséquences que peut avoir mon ressentiment. Mon avoué, à qui votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais comment arrêter le cours de la justice autrement qu’en payant la somme moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j’ai dû faire dernièrement à l’occasion de mon prochain mariage, n’est pas si facile à faire. D’un autre côté, mon intendant parle de venir pour le loyer: il est certain qu’il connaît son devoir, car je ne m’inquiète jamais d’affaires de cette nature. Cependant je voudrais encore pouvoir vous servir, et même vous avoir, vous et votre fille, à mon mariage qui doit bientôt se célébrer avec miss Wilmot: c’est ma charmante Arabelle elle-même qui vous le demande, et j’espère que vous ne refuserez pas.—Monsieur Thornhill, répliquai-je, écoutez-moi une fois pour toutes. Quant à votre mariage avec n’importe qui autre que ma fille, je n’y consentirai jamais, et quand même votre amitié pourrait m’élever sur un trône, ou votre ressentiment me plonger au tombeau, je les mépriserais l’une et l’autre. C’est que tu m’as une fois douloureusement, irréparablement trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j’y ai trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t’attends à de l’amitié de ma part. Va, jouis de ce que la fortune t’a donné, beauté, richesse, santé et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, à l’infamie, à la maladie et à la douleur. Tout abattu que je suis, mon cœur saura encore revendiquer sa dignité, et si tu as mon pardon, tu auras toujours mon mépris.—S’il en est ainsi, riposta-t-il, comptez-y, vous sentirez les effets de cette insolence, et vous verrez promptement lequel est le plus digne objet de mépris, de vous ou de moi.» Là-dessus il partit brusquement.Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue,semblaient terrifiés par l’appréhension. Mes filles, de leur côté, voyant qu’il était parti, sortirent pour apprendre le résultat de notre conférence, et quand elles le connurent, elles n’en furent pas moins alarmées que les autres. Mais quant à moi, je dédaignais les derniers excès de sa malveillance: le coup était déjà frappé, et désormais je me tenais prêt à repousser tout nouvel effort, semblable à un de ces engins employés dans l’art de la guerre, qui, de quelque côté qu’on les jette, présentent toujours une pointe pour recevoir l’ennemi.Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu’il n’avait pas menacé en vain; car, dès le lendemain matin, son intendant arrivait pour demander mon loyer annuel, que, par suite des accidents déjà racontés, j’étais incapable de payer. La conséquence de cette incapacité fut que le soir même il emmena mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à moitié prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes enfants me supplièrent alors d’accepter toutes les conditions plutôt que d’encourir une ruine complète. Elles me prièrent même de permettre une fois de plus ses visites, et employèrent toute leur petite éloquence à peindre les calamités que j’allais endurer,—les horreurs d’une prison par une saison si rigoureuse, et les dangers menaçant ma santé par suite de l’accident qui m’était dernièrement arrivé dans l’incendie. Mais je demeurai inébranlable.«Pourquoi, mes trésors, m’écriai-je, pourquoi voulez-vous essayer de me persuader ce qui n’est pas juste? Mon devoir m’a enseigné à lui pardonner; mais ma conscience n’admettra pas que je l’approuve. Voudriez-vous me faire applaudirdevant le monde ce qu’intérieurement mon cœur doit condamner? Voudriez-vous me voir, tranquillement assis, flatter celui qui nous a trahis ignoblement, et, pour éviter une prison, souffrir continuellement les liens plus douloureux d’un enchaînement moral? Non, jamais! Si nous devons être enlevés à ce séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bien; et, où que nous soyons jetés, nous aurons toujours une retraite enchantée où nous pourrons, avec une intrépidité mêlée de plaisir, jeter nos regards autour de nos propres cœurs!»C’est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin suivant, de bonne heure, comme il était tombé une neige très abondante pendant la nuit, mon fils s’occupait à la déblayer et à ouvrir un passage devant la porte. Il n’y avait pas travaillé longtemps lorsqu’il rentra précipitamment, la figure toute pâle, nous dire que deux étrangers, qu’il reconnaissait pour des officiers de justice, se dirigeaient vers la maison.Il parlait encore qu’ils entrèrent; ils s’approchèrent du lit où j’étais couché, et, m’ayant au préalable informé de leurs fonctions et de leur mission, ils m’arrêtèrent prisonnier, et m’invitèrent à me préparer à aller avec eux à la geôle du comté, qui était à onze milles de là.«Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien sévère pour me mener en prison; et la chose est particulièrement malheureuse eu ce moment, car je me suis récemment brûlé un bras d’une façon terrible, ce qui m’a donné une légère fièvre; et puis je manque de vêtements pour me couvrir, et je suis maintenant trop faible et trop vieux pour marcher loin dans une neige si épaisse; mais s’il en doit être ainsi...»Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants, et leur donnai pour instructions de rassembler le peu de choses qui nous restaient et de se préparer immédiatement à quitter ces lieux. Je les conjurai de se hâter, et je priai mon fils de prêter assistance à sa sœur aînée, qui, ayant conscience d’être la cause de toutes nos calamités, était tombée évanouie et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de ses maux. J’encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui serrait dans ses bras nos petits enfants épouvantés, s’attachant à son sein, muets et craignant de lever les yeux sur les étrangers. Pendant ce temps, ma fille cadette préparait notre départ, et comme on lui répétait souvent de faire diligence, au bout d’une heure environ nous fûmes prêts à nous mettre en route.

CHAPITRE XXIVNouvelles calamités.LE lendemain matin, le soleil se leva particulièrement chaud pour la saison; aussi fîmes-nous la partie de déjeuner ensemble sur le banc aux chèvrefeuilles. Là, pendant que nous nous reposions, ma fille cadette, à ma demande, joignit sa voix au concert qui se donnait dans les arbres autour de nous. C’était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour la première fois son séducteur, et tout servait à rappeler sa peine. Mais la mélancolie qu’excitent des objets plaisants, ou qu’inspirent des sons harmonieux, calme le cœur au lieude le ronger. La mère ressentit également dans cette occasion un doux mouvement de tristesse; elle pleura, et elle aima sa fille comme autrefois. «Allons! ma mignonne Olivia, s’écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique que votre papa aimait tant. Votre sœur Sophia s’est déjà exécutée. Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle obéit avec une grâce si pathétique que j’en fus ému.Quand femme descend jusqu’à la folie,Et trouve trop tard que les hommes trahissent,Quel charme peut calmer sa mélancolie?Quel art peut laver sa faute en l’effaçant?Le seul art pour couvrir sa faute,Pour cacher sa honte à tous les yeux,Pour donner le repentir à son amantEt lui déchirer le cœur, c’est de mourir.Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa voix entrecoupée par la douleur donnait une douceur particulière, l’apparition de l’équipage de M. Thornhill à quelque distance nous jeta tous dans l’alarme et surtout augmenta le malaise de ma fille aînée qui, désireuse d’éviter le traître, retourna à la maison avec sa sœur. Quelques minutes après, il était descendu de sa voiture, et, se dirigeant vers l’endroit où j’étais encore assis, il s’informa de ma santé avec sonair de familiarité habituel. «Monsieur, lui dis-je, votre assurance à cette heure ne fait qu’ajouter à la bassesse de votre caractère. Il fut un temps où j’aurais châtié votre insolence d’oser ainsi paraître devant moi. Mais aujourd’hui vous êtes en sûreté, car l’âge a refroidi mes passions, et ma profession les réprime.—Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis stupéfait de tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela veut dire! J’espère que vous ne croyez pas que la récente excursion de votre fille avec moi ait eu rien de criminel.—Va! criai-je; tu es un misérable, un pauvre misérable, à faire pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre avilissement vous garantit de ma colère. Pourtant, monsieur, je descends d’une famille où l’on n’aurait pas supporté ceci... Et c’est ainsi, vil personnage, que pour satisfaire une passion d’un moment tu as rendu une pauvre créature misérable pour la vie et souillé une famille qui n’avait rien que l’honneur pour lot!—Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misérable, je ne puis pas l’empêcher. Mais vous pouvez encore être heureux, et quelque opinion que vous ayez formée de moi, vous me trouverez toujours prêt à y contribuer. Nous pourrons la marier à un autre dans quelque temps, et, ce qui est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car je proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable sentiment pour elle.»Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle proposition dégradante. En effet, si l’esprit souvent reste calme sous de grands outrages, une petite vilenie suffit à un moment donné pour toucher l’âme au vif et l’aiguillonner jusqu’à la fureur. «Fuis ma vue, reptile, m’écriai-je, et ne continue pas à m’insulter de ta présence. Si mon brave fils était ici, il ne le souffrirait pas; mais je suis vieux et impuissant, et, de toute façon, détruit.—Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m’obliger de parler plus durement que je n’en avais l’intention. Mais comme je vous ai montré ce qu’on peut espérer de mon amitié, il n’est peut-être pas hors de place de vous représenter les conséquences que peut avoir mon ressentiment. Mon avoué, à qui votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais comment arrêter le cours de la justice autrement qu’en payant la somme moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j’ai dû faire dernièrement à l’occasion de mon prochain mariage, n’est pas si facile à faire. D’un autre côté, mon intendant parle de venir pour le loyer: il est certain qu’il connaît son devoir, car je ne m’inquiète jamais d’affaires de cette nature. Cependant je voudrais encore pouvoir vous servir, et même vous avoir, vous et votre fille, à mon mariage qui doit bientôt se célébrer avec miss Wilmot: c’est ma charmante Arabelle elle-même qui vous le demande, et j’espère que vous ne refuserez pas.—Monsieur Thornhill, répliquai-je, écoutez-moi une fois pour toutes. Quant à votre mariage avec n’importe qui autre que ma fille, je n’y consentirai jamais, et quand même votre amitié pourrait m’élever sur un trône, ou votre ressentiment me plonger au tombeau, je les mépriserais l’une et l’autre. C’est que tu m’as une fois douloureusement, irréparablement trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j’y ai trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t’attends à de l’amitié de ma part. Va, jouis de ce que la fortune t’a donné, beauté, richesse, santé et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, à l’infamie, à la maladie et à la douleur. Tout abattu que je suis, mon cœur saura encore revendiquer sa dignité, et si tu as mon pardon, tu auras toujours mon mépris.—S’il en est ainsi, riposta-t-il, comptez-y, vous sentirez les effets de cette insolence, et vous verrez promptement lequel est le plus digne objet de mépris, de vous ou de moi.» Là-dessus il partit brusquement.Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue,semblaient terrifiés par l’appréhension. Mes filles, de leur côté, voyant qu’il était parti, sortirent pour apprendre le résultat de notre conférence, et quand elles le connurent, elles n’en furent pas moins alarmées que les autres. Mais quant à moi, je dédaignais les derniers excès de sa malveillance: le coup était déjà frappé, et désormais je me tenais prêt à repousser tout nouvel effort, semblable à un de ces engins employés dans l’art de la guerre, qui, de quelque côté qu’on les jette, présentent toujours une pointe pour recevoir l’ennemi.Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu’il n’avait pas menacé en vain; car, dès le lendemain matin, son intendant arrivait pour demander mon loyer annuel, que, par suite des accidents déjà racontés, j’étais incapable de payer. La conséquence de cette incapacité fut que le soir même il emmena mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à moitié prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes enfants me supplièrent alors d’accepter toutes les conditions plutôt que d’encourir une ruine complète. Elles me prièrent même de permettre une fois de plus ses visites, et employèrent toute leur petite éloquence à peindre les calamités que j’allais endurer,—les horreurs d’une prison par une saison si rigoureuse, et les dangers menaçant ma santé par suite de l’accident qui m’était dernièrement arrivé dans l’incendie. Mais je demeurai inébranlable.«Pourquoi, mes trésors, m’écriai-je, pourquoi voulez-vous essayer de me persuader ce qui n’est pas juste? Mon devoir m’a enseigné à lui pardonner; mais ma conscience n’admettra pas que je l’approuve. Voudriez-vous me faire applaudirdevant le monde ce qu’intérieurement mon cœur doit condamner? Voudriez-vous me voir, tranquillement assis, flatter celui qui nous a trahis ignoblement, et, pour éviter une prison, souffrir continuellement les liens plus douloureux d’un enchaînement moral? Non, jamais! Si nous devons être enlevés à ce séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bien; et, où que nous soyons jetés, nous aurons toujours une retraite enchantée où nous pourrons, avec une intrépidité mêlée de plaisir, jeter nos regards autour de nos propres cœurs!»C’est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin suivant, de bonne heure, comme il était tombé une neige très abondante pendant la nuit, mon fils s’occupait à la déblayer et à ouvrir un passage devant la porte. Il n’y avait pas travaillé longtemps lorsqu’il rentra précipitamment, la figure toute pâle, nous dire que deux étrangers, qu’il reconnaissait pour des officiers de justice, se dirigeaient vers la maison.Il parlait encore qu’ils entrèrent; ils s’approchèrent du lit où j’étais couché, et, m’ayant au préalable informé de leurs fonctions et de leur mission, ils m’arrêtèrent prisonnier, et m’invitèrent à me préparer à aller avec eux à la geôle du comté, qui était à onze milles de là.«Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien sévère pour me mener en prison; et la chose est particulièrement malheureuse eu ce moment, car je me suis récemment brûlé un bras d’une façon terrible, ce qui m’a donné une légère fièvre; et puis je manque de vêtements pour me couvrir, et je suis maintenant trop faible et trop vieux pour marcher loin dans une neige si épaisse; mais s’il en doit être ainsi...»Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants, et leur donnai pour instructions de rassembler le peu de choses qui nous restaient et de se préparer immédiatement à quitter ces lieux. Je les conjurai de se hâter, et je priai mon fils de prêter assistance à sa sœur aînée, qui, ayant conscience d’être la cause de toutes nos calamités, était tombée évanouie et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de ses maux. J’encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui serrait dans ses bras nos petits enfants épouvantés, s’attachant à son sein, muets et craignant de lever les yeux sur les étrangers. Pendant ce temps, ma fille cadette préparait notre départ, et comme on lui répétait souvent de faire diligence, au bout d’une heure environ nous fûmes prêts à nous mettre en route.

Nouvelles calamités.

LE lendemain matin, le soleil se leva particulièrement chaud pour la saison; aussi fîmes-nous la partie de déjeuner ensemble sur le banc aux chèvrefeuilles. Là, pendant que nous nous reposions, ma fille cadette, à ma demande, joignit sa voix au concert qui se donnait dans les arbres autour de nous. C’était en ce lieu que ma pauvre Olivia avait vu pour la première fois son séducteur, et tout servait à rappeler sa peine. Mais la mélancolie qu’excitent des objets plaisants, ou qu’inspirent des sons harmonieux, calme le cœur au lieude le ronger. La mère ressentit également dans cette occasion un doux mouvement de tristesse; elle pleura, et elle aima sa fille comme autrefois. «Allons! ma mignonne Olivia, s’écria-t-elle, donnez-nous ce petit air mélancolique que votre papa aimait tant. Votre sœur Sophia s’est déjà exécutée. Allons, enfant, cela fera plaisir à votre père.» Elle obéit avec une grâce si pathétique que j’en fus ému.

Quand femme descend jusqu’à la folie,Et trouve trop tard que les hommes trahissent,Quel charme peut calmer sa mélancolie?Quel art peut laver sa faute en l’effaçant?

Le seul art pour couvrir sa faute,Pour cacher sa honte à tous les yeux,Pour donner le repentir à son amantEt lui déchirer le cœur, c’est de mourir.

Comme elle terminait la dernière strophe, à laquelle sa voix entrecoupée par la douleur donnait une douceur particulière, l’apparition de l’équipage de M. Thornhill à quelque distance nous jeta tous dans l’alarme et surtout augmenta le malaise de ma fille aînée qui, désireuse d’éviter le traître, retourna à la maison avec sa sœur. Quelques minutes après, il était descendu de sa voiture, et, se dirigeant vers l’endroit où j’étais encore assis, il s’informa de ma santé avec sonair de familiarité habituel. «Monsieur, lui dis-je, votre assurance à cette heure ne fait qu’ajouter à la bassesse de votre caractère. Il fut un temps où j’aurais châtié votre insolence d’oser ainsi paraître devant moi. Mais aujourd’hui vous êtes en sûreté, car l’âge a refroidi mes passions, et ma profession les réprime.

—Je jure, mon cher monsieur, répondit-il, que je suis stupéfait de tout cela, et je ne saurais comprendre ce que cela veut dire! J’espère que vous ne croyez pas que la récente excursion de votre fille avec moi ait eu rien de criminel.

—Va! criai-je; tu es un misérable, un pauvre misérable, à faire pitié, et de toute manière un menteur!... Mais votre avilissement vous garantit de ma colère. Pourtant, monsieur, je descends d’une famille où l’on n’aurait pas supporté ceci... Et c’est ainsi, vil personnage, que pour satisfaire une passion d’un moment tu as rendu une pauvre créature misérable pour la vie et souillé une famille qui n’avait rien que l’honneur pour lot!

—Si elle ou vous, répliqua-t-il, êtes décidé à être misérable, je ne puis pas l’empêcher. Mais vous pouvez encore être heureux, et quelque opinion que vous ayez formée de moi, vous me trouverez toujours prêt à y contribuer. Nous pourrons la marier à un autre dans quelque temps, et, ce qui est mieux encore, elle pourra garder aussi son amant; car je proteste que je continuerai toujours à avoir un véritable sentiment pour elle.»

Je sentis toutes mes passions se soulever à cette nouvelle proposition dégradante. En effet, si l’esprit souvent reste calme sous de grands outrages, une petite vilenie suffit à un moment donné pour toucher l’âme au vif et l’aiguillonner jusqu’à la fureur. «Fuis ma vue, reptile, m’écriai-je, et ne continue pas à m’insulter de ta présence. Si mon brave fils était ici, il ne le souffrirait pas; mais je suis vieux et impuissant, et, de toute façon, détruit.

—Je vois, dit-il, que vous êtes décidé à m’obliger de parler plus durement que je n’en avais l’intention. Mais comme je vous ai montré ce qu’on peut espérer de mon amitié, il n’est peut-être pas hors de place de vous représenter les conséquences que peut avoir mon ressentiment. Mon avoué, à qui votre billet a été remis, menace fort, et je ne sais comment arrêter le cours de la justice autrement qu’en payant la somme moi-même, ce qui, en raison des dépenses que j’ai dû faire dernièrement à l’occasion de mon prochain mariage, n’est pas si facile à faire. D’un autre côté, mon intendant parle de venir pour le loyer: il est certain qu’il connaît son devoir, car je ne m’inquiète jamais d’affaires de cette nature. Cependant je voudrais encore pouvoir vous servir, et même vous avoir, vous et votre fille, à mon mariage qui doit bientôt se célébrer avec miss Wilmot: c’est ma charmante Arabelle elle-même qui vous le demande, et j’espère que vous ne refuserez pas.

—Monsieur Thornhill, répliquai-je, écoutez-moi une fois pour toutes. Quant à votre mariage avec n’importe qui autre que ma fille, je n’y consentirai jamais, et quand même votre amitié pourrait m’élever sur un trône, ou votre ressentiment me plonger au tombeau, je les mépriserais l’une et l’autre. C’est que tu m’as une fois douloureusement, irréparablement trompé. Je reposais mon cœur sur ton honneur, et j’y ai trouvé la bassesse. Jamais plus, donc, ne t’attends à de l’amitié de ma part. Va, jouis de ce que la fortune t’a donné, beauté, richesse, santé et plaisir. Va, laisse-moi au besoin, à l’infamie, à la maladie et à la douleur. Tout abattu que je suis, mon cœur saura encore revendiquer sa dignité, et si tu as mon pardon, tu auras toujours mon mépris.

—S’il en est ainsi, riposta-t-il, comptez-y, vous sentirez les effets de cette insolence, et vous verrez promptement lequel est le plus digne objet de mépris, de vous ou de moi.» Là-dessus il partit brusquement.

Ma femme et mon fils, qui assistaient à cette entrevue,semblaient terrifiés par l’appréhension. Mes filles, de leur côté, voyant qu’il était parti, sortirent pour apprendre le résultat de notre conférence, et quand elles le connurent, elles n’en furent pas moins alarmées que les autres. Mais quant à moi, je dédaignais les derniers excès de sa malveillance: le coup était déjà frappé, et désormais je me tenais prêt à repousser tout nouvel effort, semblable à un de ces engins employés dans l’art de la guerre, qui, de quelque côté qu’on les jette, présentent toujours une pointe pour recevoir l’ennemi.

Nous ne tardâmes pas à voir toutefois qu’il n’avait pas menacé en vain; car, dès le lendemain matin, son intendant arrivait pour demander mon loyer annuel, que, par suite des accidents déjà racontés, j’étais incapable de payer. La conséquence de cette incapacité fut que le soir même il emmena mon bétail, lequel fut évalué et vendu le lendemain à moitié prix de sa réelle valeur. Ma femme et mes enfants me supplièrent alors d’accepter toutes les conditions plutôt que d’encourir une ruine complète. Elles me prièrent même de permettre une fois de plus ses visites, et employèrent toute leur petite éloquence à peindre les calamités que j’allais endurer,—les horreurs d’une prison par une saison si rigoureuse, et les dangers menaçant ma santé par suite de l’accident qui m’était dernièrement arrivé dans l’incendie. Mais je demeurai inébranlable.

«Pourquoi, mes trésors, m’écriai-je, pourquoi voulez-vous essayer de me persuader ce qui n’est pas juste? Mon devoir m’a enseigné à lui pardonner; mais ma conscience n’admettra pas que je l’approuve. Voudriez-vous me faire applaudirdevant le monde ce qu’intérieurement mon cœur doit condamner? Voudriez-vous me voir, tranquillement assis, flatter celui qui nous a trahis ignoblement, et, pour éviter une prison, souffrir continuellement les liens plus douloureux d’un enchaînement moral? Non, jamais! Si nous devons être enlevés à ce séjour, tenons-nous-en seulement à ce qui est bien; et, où que nous soyons jetés, nous aurons toujours une retraite enchantée où nous pourrons, avec une intrépidité mêlée de plaisir, jeter nos regards autour de nos propres cœurs!»

C’est ainsi que nous passâmes la soirée. Le matin suivant, de bonne heure, comme il était tombé une neige très abondante pendant la nuit, mon fils s’occupait à la déblayer et à ouvrir un passage devant la porte. Il n’y avait pas travaillé longtemps lorsqu’il rentra précipitamment, la figure toute pâle, nous dire que deux étrangers, qu’il reconnaissait pour des officiers de justice, se dirigeaient vers la maison.

Il parlait encore qu’ils entrèrent; ils s’approchèrent du lit où j’étais couché, et, m’ayant au préalable informé de leurs fonctions et de leur mission, ils m’arrêtèrent prisonnier, et m’invitèrent à me préparer à aller avec eux à la geôle du comté, qui était à onze milles de là.

«Mes amis, dis-je, vous venez par une température bien sévère pour me mener en prison; et la chose est particulièrement malheureuse eu ce moment, car je me suis récemment brûlé un bras d’une façon terrible, ce qui m’a donné une légère fièvre; et puis je manque de vêtements pour me couvrir, et je suis maintenant trop faible et trop vieux pour marcher loin dans une neige si épaisse; mais s’il en doit être ainsi...»

Je me tournai alors vers ma femme et mes enfants, et leur donnai pour instructions de rassembler le peu de choses qui nous restaient et de se préparer immédiatement à quitter ces lieux. Je les conjurai de se hâter, et je priai mon fils de prêter assistance à sa sœur aînée, qui, ayant conscience d’être la cause de toutes nos calamités, était tombée évanouie et avait perdu à la fois le sentiment de son existence et de ses maux. J’encourageai ma femme, pâle et tremblante, qui serrait dans ses bras nos petits enfants épouvantés, s’attachant à son sein, muets et craignant de lever les yeux sur les étrangers. Pendant ce temps, ma fille cadette préparait notre départ, et comme on lui répétait souvent de faire diligence, au bout d’une heure environ nous fûmes prêts à nous mettre en route.


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